Alvaro Mutis

Un bel morir

La Feuille Volante n° 1140

Un bel morir – Alvaro Mutis – Grasset.

Traduit de l'espagnol par Eric Beaumartin.

 

Cette fois Maqroll a décidé de se domicilier temporaire dans l'improbable port de La Plata avec la projet de remonter le fleuve à la rencontre de ceux qui auparavant avaient partagé avec lui quelques entreprises mirifiques. Pour cela il choisit une chambre bizarrement située en surplomb des eaux boueuses assez loin de l'estuaire (c'est un peu l'image de sa propre vie), dans une auberge tenue par une femme aveugle. Il rencontre un ingénieur belge qui doit réaliser un tronçon ferroviaire au sommet de la cordelière et l'engage pour convoyer du matériel. Il ne tarde cependant pas à s'apercevoir que cette histoire de ligne de chemin de fer devait bien cacher quelque chose d'illégal dans un endroit où les autorité avaient depuis longtemps cesser d'être présentes. Cela paraît bizarre pour cet homme qui est avant tout un marin qui a bourlingué sur toutes les mers du globe mais c'est comme cela et de cette aventure improbable il ne sortira pas indemne. Elle met encore une fois en évidence sa naïveté ordinaire qui le pousse dans des aventures incroyables face à la cupidité d'autrui mais qui nourrit largement son expérience en matière de connaissance des bassesses dont l'espèce humaine est coutumière.

Maqroll El Gaviero (le gabier), est un personnage de fiction dont Mutis (1923-2013), à partir de 1985, a décliné la vie à travers sept romans au point qu'on peut dire qu'il est l'alter ego de l'auteur. Mais l'est-il en réalité. Il y a quelques années, je me suis demandé en quoi Mutis et Maqroll pouvaient être considérés comme des personnages hétéronymes comme ont pu l'être Pessoa et Alvaro de Campos ou Ricardo Reis. C'est toujours un sujet délicat qui amène à réfléchir sur le rôle de l'écriture pour l'auteur lui-même, une manière de rendre compte d'une certaine réalité ou l'occasion de se créer, à travers l'imaginaire, un univers idéal qui compense fictivement un quotidien plus morne.

Maqroll est un marin en perpétuelle errance, un homme au passeport constellé de visas périmés, un solitaire, plus que marginal au regard de la loi, mais un être cultivé, érudit, épicurien, polyglotte, fidèle en amitié cependant, n'hésitant pas à traverser les océans pour répondre à la sollicitation d'un ami (« Le rendez-vous de Bergen ») sans qu'on sache très bien comment la lettre a pu lui parvenir. Il pratique avec modération la fréquentation des tavernes et les passades amoureuses mais que quelques femmes ne parviennent pas à oublier, lui non plus d'ailleurs. Elles ont nom Antonea, Flor Estévez ou Iliona... Le Gabier semble exercer sur les femmes en général une séduction naturelle et l'oubli, cette faculté étonnement humaine, ne parvient pas à entamer la trace qu'il laisse dans la mémoire des gens qu'il croise. Ici c'est Amparo Maria qui succombe à son charme et qui rejoint ainsi ses femmes mythiques. Il n'a pas de véritable projet d'avenir mais, sans qu'il y puisse rien, il a l'art de se mettre, sur terre comme sur mer, dans des situations inextricables, à participer à des affaires douteuses dont il se sort au dernier moment mais où il laisse toujours le peu d'argent qui lui reste. Le temps a fait sur lui et sur ses facultés des ravages ordinaires et il se sent vieux mais se rappelle opportunément ce que furent ses bonnes années, tumultueuses et amoureuses et cela sans doute le maintient en vie, même si les regrets l'accompagnent. Ce n'est d’ailleurs pas la première fois que l'auteur aborde ce thème à travers son héros.

Ce n'est pas première fois non plus que Maqroll côtoie la mort. Dans un précédent roman il l'avait déjà approchée dans les miasmes d'un marigot mais s'en était tiré in extremis. Ici, elle s'invite à nouveau en frappant autour de lui à occasion de cette indéfectible habitude qu'ont les hommes, depuis la nuit des temps, de se battre et de s’entre-tuer. Dans ce roman tout l'art de l'auteur est d'entretenir chez son lecteur un suspens qui pourrait bien se conclure pour Maqroll par un fin tragique. C'est un thème d'autant plus prégnant dans l’œuvre de Mutis que Maqroll n'a jamais eu d'enfant (du moins à sa connaissance) et donc n'a pas assuré sa descendance, mais cela a-t-il de l'importance ? Ce roman a été publié en 1989 dans son édition originale, soit bien avant le décès de Mutis. De plus ce n'est pas son dernier roman où apparaît Maqroll. Dans un appendice à ce récit, Mutis ne laisse pourtant aucun doute sur la disparition de Maqroll et la citation de Pétraque, « Un bel morir tutta la vita onora », qui sert d'exergue à ce roman, vient conclure cette vie aventureuse et tourmentée. C'est en effet une prérogative d'auteur de disposer purement et simplement de l'existence, même fictive, de son personnage.

Comme toujours dans les romans de Mutis, j'ai retrouvé ces descriptions poétiques, ce qui nous rappelle qu'il était avant tout un poète, et ici le lecteur circule avec Maqroll dans la douce fragrance des caféiers autant que dans le danger des sentiers de montagne pleins de brouillard glacé, près des précipices et des torrents… Comme l'a dit fort justement Bernard Clavel « Mutis est un enchanteur ». J'ai apprécié aussi ces évocations subtilement humoristiques, le phrasé délicat, cette délicieuse façon d'exprimer les états d'âme du Gabier et cette nostalgie qui lui colle à la peau comme son ombre. Ma lecture a été passionnée et Mutis a ce talent de transformer une histoire qui aurait pu être une banale aventure en un récit passionnant. Il reste pour moi un génial conteur qui entraîne son lecteur de la première à la dernière page sans que l'ennui ne s'insinue dans sa lecture.

 

Depuis de nombreuses années cette chronique s'est fait l'écho de l’œuvre de Mutis à travers les tribulations de Maqroll mais cette modeste évocation n'a pas vocation à tout résumer. Alvaro Mutis reste cependant pour moi un auteur majeur dont Octavio paz a pu dire « (qu'il est) un poète dont la mission consiste à convoquer les vieux pouvoirs et faire revivre la liturgie verbale, dire la parole de vie »  Maqroll, loin d'être une sorte de mythe, reste malgré tout un personnage assurément humain et attachant.

 

© Hervé GAUTIER – Mai 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

La neige de l'amiral

Avril 1992

n°103

 

La neige de l'amiral – Alvaro Mutis – Éditions Sylvie Messinger .

 

Sous la forme d'un journal de bord rédigé sur du papier de hasard, El Gaviero nous relate sa remontée rocambolesque du fleuve équatorial Xurando à la recherche de l'argent. Comme toujours, il note sur lui-même son éternelle remarque « Je suis au plus haut point intrigué par la manière dont ma vie est une répétition d'échecs, de décisions erronées au départ, de voies sans issue qui, mises bout à bout seraient tout compte fait l'histoire de mon existence ».

 

C'est encore une fois l'histoire d'un voyage, c'est à dire d'une fuite aux côtés d'un capitaine alcoolique et désespéré … et, par intermittence la compagnie d'un major énigmatique qui lui sauve la vie mais qui avait choisi d'abréger la sienne en venant vivre dans cette forêt « Ici ou là-bas, c'est la même chose, seulement ici, ça va plus vite ! » dit-il au capitaine qui le comprend.

 

Le véritable but d'El Gaviero semble être les scieries situées aux sources du Xurando. Autour d'elles se bâtissent des légendes complaisamment entretenues par le lamaneur et le mécanicien du bord… puis, rapidement, tout cela perd de son intérêt.

 

Dans ce voyage qui ressemble fort à un retour à ses origines inconnues, avec en toile de fond la Cordillère, il croise la mort, la sienne d'abord qu'il réussit à éviter, celle du capitaine ensuite qu'il découvre un matin, pendu… puis le naufrage fatal de l'esquif qu'il venait de quitter quelques heures auparavant.

 

Dans sa tête demeure l'image d'une femme, Flor Estevez et de « la neige de l'amiral », établissement perdu dans la montagne qu'il retrouve vide et délabré.

 

Ce livre est une approche supplémentaire du personnage d'El Gaviero, marin énigmatique et solitaire en perpétuelle errance, personnage romanesque mais Ô combien attachant dû au talent à chaque fois renouvelé du poète Alvaro Mutis.

 

© Hervé GAUTIER.

Décès d'Alvaro Mutis

N°679– Septembre 2013.

Décès d'Alvaro Mutis

J'apprends le décès d'Alvaro Mutis survenu le 22 septembre dernier au Mexique où il vivait. Il avait 90 ans.

Les habitués de ce site, les lecteurs de cette chronique qui date maintenant d'une trentaine d'années ne peuvent ignorer l'intérêt que j'ai très tôt porté à l’œuvre du poète et romancier colombien. La Feuille volante en a largement gardé la mémoire [N°75 ,100, 163...] et je veux ici rendre hommage au talent de cet auteur même si je n'en ai jamais été qu'un simple lecteur anonyme mais passionné.

Il était l'ami de Gabriel Garcia Marquès qui avait su discerner chez lui un remarquable talent de conteur, « L'un de nos plus grands écrivains » avait dit le lui le Prix Nobel ! Il y avait entre eux une sorte de complicité littéraire puisque que Marquès avouait volontiers « Il y a une part importante d'Alvaro dans presque tous mes livres. ». En France Bernard Clavel avait dit de lui « Mutis est un enchanteur ».

Né en 1923 à Bogota, il avait habité en Belgique où son père était diplomate. Il y resta jusqu'à la mort de ce dernier en 1932. Il revint en Colombie pour s'y marier et y exercer des fonctions d'animateur radio et de chroniqueur littéraire. Il orienta ensuite sa carrière dans le domaine de la publicité puis des relations publiques auprès de société pétrolières, d'aviation ou d'assurances. Il fut un temps inquiété pour une affaire de malversation financière qui l'obligea à s'exiler au Mexique où il fut incarcéré. Ensuite il parcourut le monde pour vendre des films pour l'industrie cinématographique américaine. Ses fonctions lui permirent de voyager et ainsi sans doute de concevoir la figure emblématique de son œuvre, celle de Maqroll El Gaviero, Maqueroll le Gabier. Avant cela, il y eut des romans, des poèmes qui n'ont peut-être pas rencontré un vif succès mais dont Otavio Paz n’a pas manqué, dès 1959, de souligner l’intérêt parlant de leur auteur comme d' «  Un poète dont la mission consiste à convoquer les vieux pouvoirs, faire revivre la liturgie verbale, dire la parole de vie. » 

Le voyage est au cœur de son œuvre et je voudrais revenir sur le personnage de Maqroll qui l'incarne. Héritier de la marine à voile, le gabier est celui qui, juché en haut du plus haut mât du navire, veille à la manœuvre mais aussi à la marche du bâtiment. La vigie c'est lui, il est le veilleur, celui qui ne dort pas, qui observe. La figure de Maqroll apparaît dès 1953 dans un recueil de poèmes publié plus tard en France sous forme de traduction et intitulé « Les éléments du désastre ». Elle ne quittera plus son œuvre au point qu'on pouvait dire que l'auteur et Maqroll marchaient d'un même pas, mais si c'était au bord de l'abîme que ce pauvre monde incarne. Ce Maqroll n'est rien d'autre qu'un modeste membre d'équipage souvent attaché à un rafiot brinquebalant qui se traîne sur les mers ou sur les fleuves. Il ne pose que très rarement sac à terre mais quand cela lui arrive, le continent lui réserve aussi des surprises souvent pas très bonnes. C'est sans doute pour cela qu'il est notoirement incapable de se fixer quelque part ! Et dans ce sac justement il y a ce qu'on ne s'attend pas à trouver, ce sont souvent des livres rares et précieux qu'il relit jusqu'à satiété. C'est que cet homme, s'il a, à sa manière, des « semelles de vent » est cultivé, c'est un honnête homme qui vous parle volontiers de la guerre de succession d'Espagne, de celles de Vendée, cite par cœur Chateaubriand et tient Louis Ferdinand Céline pour le meilleur auteur français.

Il y a aussi son double, Abdul Bashur, son grand ami, presque son frère. Lui, issu d'une famille d'armateurs levantins est un idéaliste. Il symbolise l'amitié à laquelle Maqroll est par dessus tout attaché. Dans « Abdul Bashur, rêveur de navire », il poursuit cette idée un peu folle de découvrir un navire aux lignes parfaites et, pour se faire, n’hésite pas à rencontrer les personnages les plus louches. "J'ai appris désormais à tirer des rêves jamais réalisés de solides raisons de continuer à vivre et je m'y suis habitué." avoue-t-il. Il y a aussi sa mort, annoncée et prévisible qui fait de sa vie une improbable quête, le rapprochant de son ami Maqroll dont l'existence a été une perpétuelle errance sur les mers. J'ai toujours aimé ce personnage, anti-héros par excellence et « son absence de goût et de projets d'avenirs » et surtout sa prodigieuse aptitude à se mettre dans des situations inextricables qui tournent souvent au fiasco.

Maqroll est aussi fidèle en amitié comme cellE qui le lie au peintre Alejandro Obregon dans « Le dernier visage » ou à Sverre Jensen dans « le rendez-vous de Bergen ».

Maqroll est avant tout un réaliste, une sorte d'Ulysse en perpétuelle errance qui jette cependant sur l'humanité un regard de plus en plus désabusé :« Les hommes changent si peu, continuent d’être perpétuellement eux-mêmes au point qu’il n’existe qu’une seule histoire d’amour depuis la nuit des temps qui se répète à l’infini sans perdre sa terrible simplicité, son irrémédiable infortune. ». Sur la vie aussi dont il nous rappelle qu'elle est transitoire, que nous n'en sommes que les usufruitiers et qu'elle s'arrêtera un jour, souvent sans crier gare, que le but de l'existence sur terre n'est pas forcément la réussite sociale. La Camarde hante l’œuvre de Mutis[« Chaque poème un pas vers la mort/ une fausse monnaie de secours/ un tir à blanc dans la nuit.» in « Les éléments du désastre], elle n'est pas morbide pour autant et même si elle est simple, voire simpliste, j'aime que ce soit ce Maqroll qui me le rappelle à l'envi.

L'amour justement qui fait tellement partie de sa vie qu'il est aussi une perpétuelle quête. Il s'incarne dans des femmes à la fois aimante et énigmatiques qui ont nom Illona, Antonea, Flor Estevez et combien d'autres. Elles sont incontournables de ce personnage de marin qui a une femme dans chaque port mais aussi une insondable solitude, vivant l'amour davantage comme des passades que comme des passions avec cette insatiable envie de départ parce que pour lui le voyage est aussi une fuite. Chacune de ces femmes est à la fois sa maîtresse, sa mère, sa compagne, son amie, son double, bref une nécessaire compagnie qu'il quitte cependant, obéissant à l'appel du large.

C'est vrai que ce Maqroll est aussi un amateur d'alcool, un épicurien et Mutis ne manque jamais l'occasion de glisser dans son texte la recette d'un cocktail. Ses aventures tiennent en haleine son lecteur devenu complice jusqu'à la dernière page du roman.

Ce que je retiens de Mutis, c'est qu'il est un extraordinaire conteur, un magicien des mots. A titre personnel, je l'ai toujours considéré comme un écrivain d'exception par cela sans doute qu'il prend son lecteur dès la première ligne d'un roman et ne l'abandonne qu'à la fin sans que l'ennui ait, à aucun moment, pollué sa lecture. Ils ne sont pas nombreux ceux à propos de qui j'ai pu écrire cela ! C'est à cela sans doute qu'on reconnaît un authentique écrivain !

L'ensemble de son œuvre fut couronné par divers prix en Colombie mais aussi en France [Prix Médicis étranger en 1989 pour « Les neiges de l'Amiral », Prix Roger-Cailloix en 1993] et en Espagne « Prix Prince des Asturies », « Prix Reine Sophie » en 1997 puis « Prix Cervantes » en 2001]. Certaines de ses œuvres comme « La mansion de Araucaima » et « Ilona vient avec la pluie » ont été adaptés par le cinéma colombien en 1986 et 1996.

© Hervé GAUTIER - Septembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

Deux écrivains sud américains – Gabriel Garcia MARQUES – Alvaro MUTIS

 

Je ferai à peu près la même remarque à propos de l’excellent roman d’Alvaro Mutis « Un bel morir » (GRASSET) qui retrace la vie aventureuse de Maqroll El Gaviero avec un art consommé de la narration.

 

Ce personnage qui mène une existence folle et amoureuse sur tous les endroits malfamés du globe a tous les attributs du marin qu’il est. Pourquoi cependant est-il venu se perdre dans ce coin de la Cordillères et est-il devenu le complice un peu involontaire de trafiquants d’armes ? Pourquoi est-il innocenté par un militaire et va-t-il mourir dans les marais à la barre d’une mauvaise embarcation, un peu comme quelqu’un qui choisir de mettre un terme à un voyage trop long et fatigant, aux confins de la terre et des eaux, où on ne distingue pas vraiment l’un de l’autre.

 

Il a donc posé son sac d’aventurier avec le souvenir de toutes les femmes qu’il a aimées.

 

Il est de la race des héros mythiques qui n’en finissent pas de mourir et de ressusciter (n’a-t-il pas deux noms ?) et que personne, surtout pas l’auteur lui-même, ne peut ni ne doit tuer, même d’un coup de plume !.

 

 

© Hervé GAUTIER.

LE DERNIER VISAGE - Alvaro MUTIS - Editions GRASSET.

 

Janvier 1994 - n°180

 

LE DERNIER VISAGE - Alvaro MUTIS - Editions GRASSET.

 

Le lecteur habituel de cette chronique sait quelle importance j’attache à l’oeuvre d’Alvaro Mutis sans que je puisse vraiment en analyser les raisons profondes. Comme je l’ai déjà écrit, il fait partie des écrivains qui me procurent durablement de l’émotion et s’attache mon attention dès la première ligne du texte. Bref, il m’étonne!

Cela tient sans doute à la qualité du style, simple et évocateur, au dépaysement que prête chacun de ses romans. L’auteur distille cette alchimie délicate et secrète qui transforme une histoire simplement racontée avec des mots en un récit passionnant suivi du début à la fin sans que l’ennui s’insinue dans la lecture et qui fait dire au lecteur qu’il a bien aimé le roman.

Je parlais à l’instant de l’importance du style. Il est certes du à la qualité de la traduction mais ici Mutis ne se départit pas de cette écriture poétique qui a été révélée par la publication des éléments du désastre et un récit tel que « Sharaya » rappelle qu’il est aussi un bon poète.

Il a aussi le sens de la formule évocatrice, croquant dans l’instant l’attitude d’un personnage « Il avait l’habitude de se balancer sur ses grands pieds comme le font les préfets de collège religieux, donnant une autorité à la fois humble et formidable à toutes les observations qui sortait de la gorge grasse de bedeau. Il y avait quelque chose dans son allure d’un cow-boy qui eût partagé ses loisirs entre la prédication et l’homéopathie ».

Ici il s’agit non d’un roman comme d’habitude mais d’une succession de récits et qu’on lise « La maison d’Araucaïna » ou « le dernier visage », il y a cette omniprésence de la mort rappelée par cette formule lapidaire dont l’idée est constamment présente dans l’oeuvre « En vérité nous tombons en naissant dans un piège sans issue ».

L’impuissance de l’homme devant le trépas, l’inutilité, peut-être de l’oeuvre qu’il a accomplie durant son passage sur terre, le sentiment d’abandon qu’il éprouve face à l’indifférence voire l’hostilité des autres hommes, la solitude qui fait partie de la condition humaine... tout cela est dans le décor intérieur des personnages.

Il y aussi ces figures de femmes énigmatiques, à la fois mères et compagnes, épouses et maîtresses qui donnent le monde aux enfants, soignent les blessures et préparent la nourriture, celles aussi qui donnent du plaisir aux soldats et aux hommes de passage. C’est que l’univers romanesque d’Alvaro Mutis s’inscrit dans le quotidien de cette Amérique Latine en proie à une perpétuelle révolte contre la misère et l’oppression, l’éternelle révolution et la quête de la liberté avec en toile de fond cette lutte armée dispensatrice de violence aveugle et de mort qui brise et génère à la fois ce cycle de la paix et de la guerre, de la répression et des prisons où la vie se déroule autrement.. Ici, c’est la peur des gens, la drogue pour aider à supporter l’enfermement mais aussi, au bout du chemin la mort qui est une manière de libération...

 

Il y a aussi le récit dit « véridique » qui met en présence le personnage de Maqroll El Gaviero sans qui une oeuvre de Mutis n’en serait pas réellement une. Ce personnage mythique qui doit bien prendre vie dans l’existence d’un humain, à moins que lui-même ne soit un savant dosage entre imaginaire et réalité est ici en compagnie d’un personnage bien réel celui-là, le peintre colombien Alejandro Obregon. Il tisse avec lui une amitié solide, corroborée par la fréquentation assidue des femmes et des bars.

Il me surprendra toujours ce Maqroll, non seulement par son besoin insatisfait d’errances mais surtout par sa culture qui fait de lui quelqu’un dont le jugement est recherché et apprécié! Ici, le Gabier, via Mutis dans le rôle « ingrat de simple intermédiaire » donne son avis sur la peinture d’Obregon qu’il qualifie de « peintre angélique mais d’anges du sixième jour de la Création ». Mieux, il est pour lui un révélateur, un prétexte puisque, à son contact il va faire évoluer sa peinture. Obregon va, grâce à lui, »peindre le vent », pas celui qui passe dans les arbres (celui) qui ne laisse pas de traces, le vent si pareil à nous, à notre vie, à cette chose qui n’a pas de nom et file entre nos mains sans que nous sachions comment. »

 

© Hervé GAUTIER

ECOUTE-MOI AMIRBAR - Alavro Mutis - Editions GRASSET.

 

 

 

N° 163 - Août 1993

 

 

ECOUTE-MOI AMIRBAR - Alavro Mutis - Editions GRASSET.

 

Je serai toujours étonné et curieux de la vie de ce personnage de roman qui, pour être fictive n’est est pas moins captivante. Maqroll dit “ El Gaviero”, éternel bourlingueur, grand amateur de femmes et d’alcool, naviguant sur toutes les mers du globe a cette intarissable habitude de s’entremettre dans les combinaisons commerciales les plus douteuses où il perd régulièrement le peu d’argent qu’il a. Elles le laissent à chaque fois plus désabusé, malade et ruiné mais riche d’aventures que son créateur et témoin privilégié relate pour le lecteur. C’est à chaque fois un moment exceptionnel qui justifie, s’il en était besoin, la lecture d’un roman d’Alvaro Mutis.

 

Pourtant Maqroll n’est pas une frappe, bien au contraire. C’est quelqu’un qui, malgré sa grande naïveté laisse dans la mémoire de ceux qui l’ont « rencontré » l’image du « parfait honnête homme », passionné par les Guerres de Vendée et par celle de Succession d’Espagne, citant par cœur Chateaubriand, tenant, avec raison Louis Ferdinand Céline pour le meilleur écrivain français, dévorant avec passion les romans de Simenon, parcourant le monde avec son éternel sac marin plein de livres précieux qu’il relit jusqu’à satiété. Ne sont-ils pas souvent des cadeaux de femmes?

 

Mutis rappelle la façon dont il a » fait connaissance « de son héros... Il était chef-mécanicien sur un pétrolier. Ils parlèrent longuement du droit que pouvait faire valoir Louis XIV pour son petit-fils au trône d’Espagne... C’est que cet homme porte en lui un pouvoir de susciter la curiosité et sa rencontre même, toujours relatée dans des circonstances insolites a le don d’entamer le sérieux le plus établi mais aussi de faire naître les amours les plus passionnés, les amitiés les plus solides. Il tisse autour de lui une sorte de halo d’immortalité... Mais n’est-ce pas normal pour un personnage tel que lui?

 

Bref, ce qui lui va le mieux ce sont les grands espaces, la mer, la liberté même si celle-ci parfois flirte avec la mort. En bon marin qu’il est, il ne reste jamais à la même place et la fièvre des départs n’est jamais longue à faire sentir ses effets. Ici, pourtant ce ne sera pas l’appel de la mer mais celui de la Cordillère qui va le motiver, avec en plus la folie que procure la recherche de l’or. De « La Bourdonnante » qui ne lui rapportera rien à « Amirbar » ainsi baptisée par lui à cause du chuchotement que fait le vent à travers les galeries, la mine va exercer une fascination au moins égale à l’envoûtement que la mer lui procure. Paradoxe pour cet homme habitué au soleil, aux tempêtes et à la houle... Il va devenir chercheur d’or! Symbole sans doute puisque la mort s’attache aux pas de Maqroll et qu’autour de chacune de ces deux mines prospectées elle marque de son sceau ces contrées. « Il n’y a pas d’or sans défunts ni de femmes sans secrets » dit un proverbe local...

 

Les femmes aussi sont présentes à ses côtés comme autant de remèdes à son mal de vivre. « La Conseillère » étonnamment généreuse rejoint dans sa mémoire toutes celles qui lui « ont donné l’unique raison certaine de continuer à vivre », Antonéa l’étrange qui va sombrer dans la folie pour n’avoir peut-être pas su le retenir... Elles sont, au même titre que les autres ses compagnes. Mais le destin de Maqroll veille et il ne peut rester à la même place, sur la terre ferme ou avec une femme. Si la chance s’attarde un moment sur lui, elle ne tarde pas à transformer tout ce qu’il fait en échec. Il ne vieillira jamais dans une retraite paisible... Pourtant le portrait que nous brosse ici Mutis de son héros est celui d’un homme fatigué, malade qui attend davantage la mort qu’une autre destination.

 

En appendice, l’auteur révèle au lecteur la passion d’El Gaviero pour des livres aussi incroyables qu’inattendus pour un homme en perpétuel mouvement. « Le portrait de mon ami que je me propose de léguer à une postérité, hélas, bien aléatoire puisqu’elle est fonction de l’audience que peuvent recueillir mes livres consacrés à ses entreprises et tribulations » : Telle est la conclusion provisoire de ce roman qui s’inscrit dans une œuvre d’une grande unité.

 

Qu’alvaro Mutis se rassure, les aventures d’El Gaviero seront toujours pour moi l’occasion d’une lecture passionnée... Et je ne suis pas le seul.

 

© Hervé GAUTIER

LES ELEMENTS DU DESASTRE. -Alvaro Mutis - Editions Grasset.

 

N° 177- Décembre 1993

 

LES ELEMENTS DU DESASTRE. -Alvaro Mutis - Editions Grasset.

 

On connaissait Alvaro Mutis comme romancier. Cette chronique s’est fait l’écho de la totalité de son œuvre traduite en français, on le connaissait peut-être moins comme poète. Cette récente édition permet de découvrir une nouvelle facette du talent de cet homme né à Bogota en 1923 et qui était salué dès 1959 par Otavio Paz comme « Un poète dont la mission consiste à convoquer les vieux pouvoirs, faire revivre la liturgie verbale, dire la parole de vie. »

Ce livre est, à mes yeux aussi important et révélateur de l’écrivain que ses nombreux autres romans. Là il fige l’instant en le nommant avec des mots, lui donne une dimension d’éternité. Il y a dans son œuvre une grande unité d’inspiration fondée sur la magie du verbe et la beauté écrasante des images.

 

 

©Hervé GAUTIER

LA DERNIERE ESCALE DU TRAMP STEAMER - Alvaro Mutis- Editions Syvie Messinger.

 

LA DERNIERE ESCALE DU TRAMP STEAMER - Alvaro Mutis- Editions Syvie Messinger.

 

Cette fois Mutis abandonne (provisoirement) son héros préféré pour exorciser encore une fois, sous les « apparences » évanescentes d’un narrateur, ses vieux démons maritimes. Il évoque un vieux tramp steamer, petit cargo caboteur qui, tel un vaisseau fantôme fait des apparitions fugaces dans sa vie sans qu’il puisse vraiment ni en apercevoir l’équipage, ni même en déchiffrer le nom. Sa silhouette bringuebalante de future épave s’offre à lui entre la mer Baltique et les Caraïbes, un peu comme une insulte dans la beauté du paysage, sans qu’on sache vraiment comment il a pu traverser l’atlantique et ses tempêtes.

Au vrai, la relation qu’il a avec ce bâtiment juste entr’aperçu est de nature émotionnelle, presque sentimentale. Le narrateur nous compte l’histoire de cet esquif, mais seulement par épisodes, au rythme des hasards de leurs rencontres... avec cette étrange envie d’en savoir plus!

Et puis, pour que notre plaisir soit complet, le narrateur va croiser ses propres personnages, El Gaviero, bien entendu, mais par l’intermédiaire du capitaine Iturri qui l’a rencontré. Avec lui aussi une relation passionnelle s’établit avec le tramp steamer (l’Alcion) qu’il commande. C’est un peu comme s’il avait choisi ce bateau pour l’amener à la mort, liant sa propre vie d’homme à l’existence en sursis du navire. L’histoire d’amour du capitaine Iturri, vieillissant et solitaire et de la belle Warda, propriétaire de l’Alcion n’existe d’ailleurs que par ce navire au nom mythique et se termine avec lui presque en même temps que son naufrage... comme si les choses étaient liées.

A cette occasion Mutis jette sur le monde merveilleux du roman et sur celui un peu moins beau des hommes un regard de philosophe « Les hommes changent si peu, continuent d’être perpétuellement eux-mêmes qu’il n’existe qu’une seule histoire d’amour depuis la nuit des temps qui se répète à l’infini sans perdre sa terrible simplicité, son irrémédiable infortune. »

Dans un style délirant mais d’une extraordinaire précision, Mutis entraîne son lecteur passionné dans de pittoresques récits où l’intarissable humour le dispute au dépaysement, l’irrationnel à l’envie qu’ont les personnages de ne jamais rester en place. Allez savoir, c’est sans doute ce qu’on appelle le talent!

 

© Hervé GAUTIER

ILONA VIENT AVEC LA PLUIE - Alvaro Mutis - Editions Sylvie Messinger

 

 

N°100 - Mars 1992

 

 

ILONA VIENT AVEC LA PLUIE - Alvaro Mutis - Editions Sylvie Messinger

 

Et revoilà le personnage de Maqroll dit El Gaviero, figure mythique du voyage, éternel errant, bourlingueur, homme aux semelles de vent, incapable de se fixer quelque part et à la recherche perpétuelle d’un coin où s’arrêter, tout en ayant aussitôt la volonté de fuir. Marin en partance, il est de toutes les expéditions risquées et la routine ne saurait faire partie de sa vie. Son sac marin jamais plein déteste le contact avec la terre ferme et c’est sur le pont d’un bateau ou au fond d’une cale que notre homme reprend vraiment vie. Quand il touche terre ou fait escale, l’éternelle question qu’il se pose à lui-même est « Qu’est ce que je fais ici? », la réponse étant tout aussitôt donnée par la commande d’un (ou plusieurs)verre de vodka salvateur...

Une femme dans chaque port, il connaît tous les bouges et ses beuveries sont légendaires. Il joue avec sa vie comme à la roulette russe... et pour le plaisir du lecteur il gagne toujours, se réservant grâce à son auteur -géniteur le droit et surtout le devoir de nous faire vibrer à l’occasion d’autres aventures!

Il faut dire que l’art consommé de la narration et le style truculent qui caractérisent Alvaro Mutis sont pour beaucoup dans l’extraordinaire charisme de ce personnage qui tient en haleine jusqu’au bout le lecteur attentif et passionné.

Le voilà encore coincé dans un petit port des Caraïbes avec le cadavre de son capitaine qui vient de choisir de mettre fin à ses jours. Mais El Gaviero reste un sentimental et ses souvenirs surnagent, l’émotion revient.

Wito, le capitaine sans avenir d’un cargo au nom pompeux et peint « d’un jaune rageur » couleur queue de perroquet, Wita, sa femme morte prématurément mais qui reste la passion de son mari par-delà le trépas, leur fille qui s’est enfuie à quinze ans avec un pasteur protestant père de six enfants...! Pour wito aussi la haute mer est un refuge et quand il touche terre les ennuis commencent. Ce petit port de San Cristobal, sorte de cul de sac en mer signifie pour ce pauvre capitaine la fin du voyage. Pour lui voyager était une fuite plutôt qu’un gagne-pain!

Bref, revoilà El Gaviero dans une de ces situations inextricables et néanmoins coutumières à base de dettes, d’envies de fuir mais aussi de solutions bâtardes qui finalement sont préférées malgré les risques à cause de quelques dollars éphémères qu’elles peuvent lui procurer. C’est à chaque fois le même scénario, la même dérive, la même histoire sordide mais répétée à l’envi avec son dénouement connu à l’avance qui se traduit par une fuite d’El Gaviero et l’amer goût de l’arnaque. Pourtant « les dieux tutélaires » veillent sur lui et le tirent toujours à la fin de ce mauvais pas que lui vaut la terre ferme. Son souvenir est peuplé d’inoubliables escales plus rocambolesques les unes que les autres qui se terminent toutes au fond d’un bar tout comme ses traversées scabreuses le conduisent immanquablement devant les autorités portuaires pour y répondre de frauduleux transports...!

Il finit par croiser Ilona, femme de toujours, son double féminin, aussi friande d’aventures que lui-même, des aventures amoureuses aussi mais qui n’a avec les hommes que des relations fugaces qui ne peuvent pas ne pas plaire à El Gaviero. Ilona, personnage aussi attachant et gouailleur que Maqroll lui-même et qui comme lui a un sérieux sens de l’amitié. Comme lui elle apparaît ou disparaît mais revient toujours dans sa vie quand il est au bord du gouffre... et à la faveur de la pluie. Sa vie à elle est faite d’échecs annoncés (comme pour Maqroll) d’entreprises douteuses... mais peu lui chaut. Tous les deux vivent leur vie, vont dans le sens de leur destin et cela seul est l’essentiel. Même si ce destin est de voir mourir ceux qu’on aime.

 

© Hervé GAUTIER.

Abdul Bashur, le rêveur de navires - Alvaro MUTIS - Le Livre de poche - Editions GRASS

 

 

Février 1998

196

 

 

Abdul Bashur, le rêveur de navires - Alvaro MUTIS - Le Livre de poche - Editions GRASSET.

 

 

D'ordinaire, quand un nouveau roman d'Alvaro Mutis est publié je m'empresse de le lire comme quelqu'un qui attendrait des nouvelles d'un ami parti depuis longtemps. Chaque ouvrage déroule en effet, en pointillés les aventures de Maqroll El Gaviero. Ici, il n'a pas de rôle principal, et c'est Abdul Bashur, son grand ami presque son frère dont il est essentiellement question... En apparence seulement puisque l'auteur en profite pour affiner le portrait d'El Gaviero en l'opposant à la personnalité de Bashur.

Ce sont en fait deux hommes parfaitement complémentaires dans la diversité mais qui sont unis par une indéfectible amitié.

Le titre du roman résume assez bien le thème développé ici. Bashur qui appartient à une vieille famille d'armateurs levantins poursuit cette idée un peu folle de découvrir un navire aux lignes parfaites. Pour cela il n'hésite pas à parcourir les mers, à braver les dangers, à rencontrer les personnages les plus inquiétants, à risquer sa vie même pour obtenir l'objet de ses désirs.

Bien sûr, un roman de Mutis ne se conçoit pas sans histoires d'amour, plutôt des passades que des passions et comme Maqroll, Bashur sait tourner la page sans pour autant oublier les femmes qui ont malgré tout marqué sa vie et dont ils ont parfois, tous les deux partagé l'intimité.

Pourtant, sans que je m'explique pourquoi, cet ouvrage me paraît moins enlevé, moins palpitant, les aventures de Bashur, bien qu'elles soient assez semblables à celles de son ami qui est aussi son compagnon dans ce livre me semblent cette fois moins passionnantes. Pour moi l'intérêt réel commence, à travers une juxtaposition de récits, à mi chemin du livre ce qui, à mon sens est dommageable pour le lecteur habituel de Mutis.

Mais revenons au prétexte du roman, la quête du cargo imaginaire. C'est un peu un idéal impossible à atteindre mais qui fait courir les hommes passionnés. Abdul l'avoue lui-même en déclarant au bout de son épuisante recherche :"J'ai appris désormais à tirer des rêves jamais réalisés de solides raisons de continuer à vivre et je m'y suis habitué." Il est vrai que ses origines levantines expliquent ce caractère fataliste des peuples de l'Islam.

On pourrait croire que c'est un roman de la vie où celle-ci gagne et s'impose comme une richesse parce que malgré le malheur et les épreuves chaque homme porte en lui le force de continuer à exister et à repousser l'échéance de cette mort qui nous attend tous. Il y a certes de la résignation face au destin chez Bashur mais la poursuite du rêve impossible de découvrir le tramp steamer idéal a occupé une bonne part de sa vie. Et pourtant, malgré les apparences cette histoire est bien une illustration de la condition humaine parce que chaque homme est voué à la disparition dès le jour de sa naissance. Il ne sait ni combien de temps ni dans quelles conditions il restera sur cette terre où il n'est que de passage. Il ne sait pas non plus s'il connaîtra l'accomplissement ou les joies que nous réserve la vie ou si, au contraire il collectionnera les échecs. Peu importe d'ailleurs c'est là l'histoire de chacun. Dans ce roman en effet, peut-être davantage que dans tous les autres l'idée de la mort est présente, celle d'Ilona tout d'abord, un autre personnage mythique de Mutis mais surtout celle de Bashur lui-même. Evoquée au début du roman à travers la personnalité de sa soeur Fatima, elle est présente en filigranes derrière chacun de ses voyages pour rencontrer le bateau idéal.

Ce qui me frappe ce sont les réflexions qui naissent sous la plume de Mutis, un peu comme si pour lui la mort de chaque homme était le reflet de sa vie, son aboutissement :"Quand elle arrive... C'est son origine, ce sont certaines conditions morales voire esthétiques qui doivent lui donner sa figure et qui... font du moins qu'elle s'accorde avec des exigences, des circonstances longuement forgées pendant toute notre vie, tracées par des pouvoirs qui nous dépassent." Bashur est certes un personnage de roman que l'auteur fait vivre et mourir à sa guise mais je retiens qu'il indique combien les circonstances de sa mort étaient prévisibles. La photo de Bashur enfant examinant les débris fumants d'un avion qui vient de s'écraser annonce sa disparition dans les mêmes circonstances, avec un arrière-plan la silhouette du cargo qu'il était sur le point d'acheter et qui correspondait peut-être à l'aboutissement de son rêve! Ce fait peut paraître anodin au regard des aventures rocambolesques que relatent d'ordinaire les romans de Mutis mais c'est bien cette idée que j'ai pu vérifier que notre mort s'annonce à nous dans des circonstances qui peuvent être fugaces et que nous ne parvenons pas toujours à décrypter mais qui reflètent souvent ce qu'a été notre propre vie.

 

Notes de lecture personnelles - (c)Hervé GAUTIER

LE RENDEZ-VOUS DE BERGEN - Alvaro MUTIS - Editions GRASSET.

 

LE RENDEZ-VOUS DE BERGEN - Alvaro MUTIS - Editions GRASSET.

 

 

Décidément, depuis le temps que je le fréquente, par romans et traductions interposés, je l'aime bien ce Maqroll El Gaviero, "son absence de goût et de projets d'avenir" et sa prodigieuse aptitude à se mettre dans des situations inextricables qui tournent souvent au fiasco. Bourlingueur infatigable, mais toujours en perpétuelle errance, il me paraît être à la recherche des racines de son être.

A travers ce récit, et à l'occasion de ce rendez-vous donné par Sverre Jensen, un vieil ami, dans ce port de Norvège où celui-ci a décidé de mettre fin à ses jours Alvaro MUTIS se livre à l'exploration de l'âme de Maqroll et plus spécialement aux relations qu'un humain peut entretenir avec sa propre mort à venir. Nous ne sommes ici que de passage!

Malgré ses aventures rocambolesques, et pour le lecteur enchanteresses, relatées dans les romans précédents, j'ai toujours eu le sentiment que même s'il a bien souvent frôlé la mort, El Gaviero a toujours eu la volonté de faire prévaloir "les raisons de continuer à nager contre le courant». Je veux dire que même si son ami a choisi le suicide, la lecture des romans d'Alvaro MUTIS nous apprend que Maqroll a toujours lutté contre cette idée et ne s'est jamais laissé aller à son autodestruction! Pour Jensen les choses sont différentes et étonnamment simples: "J'avais accumulé quelque chose que je peux seulement définir comme la fatigue d'être vivant... Je ne supporte plus le bruit que font les vivants." C'est un peu l'occasion que chaque homme choisit de saisir pour régler ses comptes avec sa propre vie en ayant conscience de le faire librement mais avec la certitude que le destin existe et qu'on ne peut lui échapper. Ces choses-là, il est vrai s'expriment difficilement avec des mots!

Dans la deuxième relation, avec un humour au phrasé délicat, MUTIS renoue avec une habitude déjà prise par le passé (Le Dernier Visage- Editions GRASSET- Présentation La Feuille Volante n°180 Janvier 1994) de faire se rencontrer Maqroll, personnage de roman et le peintre Alejandro Obregón. Mêlant fiction et réalité, il poursuit à sa manière l'analyse de l'âme tourmentée d'El Gaviero qui est peut-être l'image de la sienne propre? Cette rencontre, pour inattendue qu'elle soit est extraordinaire et le lecteur attentif se tient constamment sur cette frontière édifiée avec des mots qui sépare l'imaginaire du réel. L'auteur tient d'ailleurs à nous rappeler les choses :"Il n'y a qu'à nous qu'il arrive des histoires pareilles!" Il est vrai qu'entendre Maqroll parler, en Français, des chats d'Istambul et de leur prescience, aux petites heures du matin à Carthagène devant un verre de rhum a quelque chose d'irréel!

Je ne sais par quel miracle une amitié sans faille naquit de cette rencontre et El Gaviero, en humaniste averti commença à s'intéresser à la peinture d'Obregón qu'il qualifia, Dieu sait pourquoi "d'angélique, mais d'ange du sixième jour de la création.". Il s'ensuivit une analyse de l'art pictural de son ami où la précision le dispute à la pertinence du propos. Cependant, ce qu'Obregón souhaite avant tout peindre c'est le vent, celui qui ne laisse aucune trace de son passage... Cela tient de la gageure!

El Gaviero, marin mythique ne peut mourir. Après nous avoir donné à penser qu'il ait pu aller "Ad Patres" dans un marigot perdu, nous le retrouvons, lors de la troisième nouvelle sur l'île de Majorque. C'est pourtant un homme tout différent que MUTIS nous donne à voir ici, un être blessé et tourmenté par la mort. Nous le savons, El Gaviero est fidèle en amitié. Elle lui fait traverser les océans sur des rafiots de fortune pour être présent auprès d'un ami qui l'a appelé sans que nous sachions très bien par quel miracle sa lettre a pu lui parvenir! Cette fidélité va bien au-delà de la mort puisqu'il respecte scrupuleusement à l'égard de ses amis disparus le "devoir de mémoire". Ici les circonstances l'amènent à prendre en charge le fils d'un ami décédé. Lui qui s'était promis de vivre sans attache voit dans ce coup du sort une manière de défi ou une épreuve supplémentaire imposée par son funeste destin. Bien sûr il l'accepte comme une sorte de paternité par procuration! C'est pour lui l'occasion de découvrir l'éveil d'un enfant à la vie, de s'attacher à ce petit être qui le lui rendra bien mais qu'il devra se résoudre à regarder partir parce que leur chemin finira par s'écarter. C'est à nouveau la mort qui est ici rappelée par l'évocation d'une séparation définitive.

C'est un Maqroll vieillissant qui nous est présenté à travers cet enfant qui pourrait bien être son petit-fils mais dont l'intrusion dans la vie de l'aventurier m'a fait penser au Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry. Evoquant les déchirements que parfois nous impose la vie, c'est le thème de la mort qui est ici récurent. Elle fait certes partie de notre condition humaine mais ceux qui restent en vie après le trépas d'un être cher ont une petite idée de ce que peut être l'enfer. Même si les paroles peuvent libérer la souffrance elles ne l'exorcisent pas tout à fait!

Tenant le lecteur en haleine jusqu'au bout MUTIS qui relate ici une de ses rencontres avec El Gaviero lui-même et se livre à une analyse pointue des replis de l'âme de Maqroll et des sentiments qui peuvent y naître.

 

C'est bien vrai que, comme le dit Bernard Clavel, "Mutis est un enchanteur!"

 

© Hervé GAUTIER

Alvaro MUTIS et Maqroll El Gaviero, personnages hétéronymes ?

 

n°197 Avril 1998

 

Alvaro MUTIS et Maqroll El Gaviero, personnages hétéronymes ?

 

 

 

Je ne sais ce qui m'attire chez les écrivains sud-américains mais assurément quand paraît un roman d'Alvaro Mutis, je m'empresse de le lire comme quelqu'un qui attendrait des nouvelles d'un ami parti depuis longtemps.

De lui, je ne sais que peu de choses. Romancier et poète il est Colombien, né en 1923 et vit à Mexico. Il a obtenu le Prix Médicis Etranger en 1983.

A l'occasion de chacun de ses romans, il affine le portrait de son héros favori, le marin Maqroll El Gaviero mais il le fait à la manière d'un troubadour qui raconterait ses aventures. Véritables chansons de geste, ses récits nous donnent à voir un personnage truculent, éternel voyageur, évoluant dans des décors où le dépaysement est garanti ce qui a fait dire à Bernard Clavel "Mutis est un enchanteur".

Je ne sais pas si la vie de Maqroll reflète la sienne ou si, par la magie de l'écriture Mutis se crée un univers de substitution mais ce que je sais c'est qu'il le fait fort joliment en donnant à l'ensemble de son oeuvre une unité et une continuité agréable à son lecteur.

Je l'avoue, il me procure de l'émotion et sait m'attacher à ses pas dès la première ligne du roman sans que l'intérêt qu'il a fait naître en moi retombe avant la fin. Est-ce son humour au phrasé délicat, est-ce cette alchimie secrète qui transforme une histoire qui aurait pu être banale en récit passionnant où Maqroll nous est présenté comme un érudit autant que comme un aventurier? Au vrai, je n'en sais rien mais il y a du merveilleux dans tout cela. C'est peu dire qu'El Gaviero est familier de l'errance puisque chacune de ses pérégrinations l'entraîne sur terre comme sur mer à la poursuite de je ne sais quelle chimère. Sa vie est une longue suite de quêtes où l'appât du gain est largement secondaire. Il vit au jour le jour sans projet d'avenir avec cette prodigieuse aptitude à se mettre dans des situations inextricables qui tournent le plus souvent au fiasco! C'est un vagabond qui n'amasse pas pour ses vieux jours mais qui est seulement riche de souvenirs. Ils prennent leurs racines dans la fréquentation assidue des ports, des femmes et des bouteilles d'alcool...! Ce qui lui va le mieux ce sont les océans, la liberté, mais sa vie, quelque aventureuse qu'elle soit n'est en fait que le reflet de la condition humaine. Son destin qui est d'aller de "désastre en désastre" s'accroche à ses pas ce qui fait de lui un homme solitaire, aux attaches aussi peu définitives que celles qui amarrent le bateau au quai. Il y a du fatalisme chez lui dans cette acceptation constante de son état auquel il ne peut échapper.

Cette impossibilité de se fixer quelque part ne l'empêche pas de cultiver l'amitié, la vraie, celle qui lui fait parcourir les mers et oublier ses propres intérêts pour être aux côtés de celui qui l'appelle, restant au besoin fidèle à un ami au-delà de la mort de celui-ci.

Surtout n'allez pas croire que El Gaviero n'est qu'un buveur marginal. Que nenni! Il est, bien au contraire et par-delà ses apparences rabelaisiennes un "honnête homme", un humaniste, un épicurien qui trouve malgré toutes ses épreuves de bonnes raisons pour continuer à vivre. Il reste cependant un marin qui vit l'amour davantage comme des passades que comme des passions. Il y a dans chacune des femmes que Mutis met sur sa route l'image tout à la fois de la mère, de la compagne, de l'épouse mais surtout de la maîtresse, dispensatrice de vie, de stabilité, de tendresse mais aussi de plaisir. Au gré des romans nous les découvrons. Ce sont Antonea, Flor Estevez, Ilona et combien d'autres...

Dans ses derniers romans parus, Mutis choisit de traiter non seulement la recherche de l'impossible rêve mais surtout celui de la mort. Ce thème est toujours sous-jacent dans son oeuvre mais maintenant il nous la présente non comme une réalité crainte mais comme un fait purement humain. Il nous rappelle simplement que, simples mortels nous ne sommes ici que de passage et que les traces que nous laisserons après nous ne manqueront pas de s'effacer. Alors, parcours initiatique ou symbole de l'éternelle quête de l'homme et de sa fuite ou rappel que l'échec existe, qu'il fait partie de la vie, que notre but sur terre ne doit pas forcément être synonyme de réussite sociale, que la mort est au bout de notre parcours?

Personnage de roman que Mutis prétend rencontrer parfois physiquement ou homme bien réel aux aventures rocambolesques, les multiples facettes de la personnalité de Maqroll en font une figure attachante, une créature mythique de cet auteur bolivien dont Otavio Paz a dit "(qu'il est) un poète dont la mission consiste à convoquer les vieux pouvoirs et faire revivre la liturgie verbale, dire la parole de vie."

 

Alvaro Mutis a publié des romans, La Neige de l'Amiral (Prix Médicis Etranger 1989), la Dernière Escale du Stramp Steamer (1989), Ilona vient avec la pluie (1989), Un bel morir (1991), Ecoute-moi Amirbar (1992), Le Rendez-vous de Bergen (1993), Abdul Bashur, le rêveur de navires (1994), des nouvelles, Le Dernier Visage (1991) et des poèmes, Les Eléments du désastre (1993)

 

Notes personnelles de lecture - © Hervé GAUTIER

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