la feuille volante

Boris VIAN

  • J'irai cracher sur vos tombes

    La Feuille Volante n° 1476– Juin 2020.

     

    J’irai cracher sur vos tombesBoris Vian – Christian Bourgois Éditeur.

     

    C’est le premier de la série des romans écrits par Vian sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, un écrivain américain dont il prétendait être le traducteur. C’est aussi le plus célèbre. Il fut publié pour la première fois en 1946. L’idée était d’écrire, dans le genre des romans américains d’Henry Miller très en vogue, un best-seller pour lancer une toute jeune maison d’édition(les éditions du scorpion). Il s’agissait donc d’une sorte de pari sur l’avenir.

    Dans le sud des États-Unis, Lee Aderson, né d’une mère mulâtresse a « passé la ligne » au sens du roman de Nella Larsen, c’est à dire qu’il a la peau blanche, les cheveux blonds et les yeux bleus, comme un vrai « blanc ». Il a quitté sa ville natale parce que son frère, qui avait lui toutes les caractéristiques d’un noir, a été lynché parce qu’il était amoureux d’une femme blanche et veut le venger. Il s’installe comme libraire dans une ville tranquille. C’est un bel homme qui séduit toutes les filles et en particulier deux jeunes sœurs blanches qu’il projette de tuer et il est abattu par la police. Dans ce roman, se superposent les thématique du métissage de l’érotisme et celui de la violence. Le problème noir est récurrent aux États-Unis et les événements actuels sont là pour nous le rappeler si toutefois nous l’avions oublié. Déjà Alexis de Tocqueville, dans son ouvrage « De la démocratie en Amérique » (1835), soulignait cette question. Le côté «érotique » n’est pas vraiment flagrant par rapport à ce qui se publiait à l’époque mais c’est surtout l’aspect « violence » de la vengeance qui a choqué.

    A l’origine cet ouvrage se voulait être un pastiche de roman policier américain. Pourtant c’est écrit par un bon écrivain français, c‘est à dire agréablement et donc bien loin du style vulgaire qu’on rencontrait à l’époque dans ce genre de littérature. On n’y retrouve cependant aucune des caractéristiques qui font le style de Vian. Il a certes satisfait ses lecteurs en exploitant les thèmes de la pornographie et du roman noir mais c’est surtout une dénonciation du racisme, de la violence et de l’intolérance.

    Contrairement à la plupart des romans publiés sous le nom de Vian, ceux censés avoir été écrits par Vernon Sullivan (« J’irai cracher sur vos tombes », « Les morts ont tous la même peau », « Et on tuera tous les affreux », « Elles se rendent pas compte ») ont connu un certain succès, mais au prix du scandale puisque « j’irai craché » a fait l’objet d’une plainte, d’une interdiction pour atteinte aux bonnes mœurs en 1949 et d’une adaptation cinématographique que Boris trouva désastreuse et qui eut raison de lui. Ce roman lui a certes rapporté de l’argent bienvenu grâce à un fort tirage et une campagne publicitaire, mais il a notamment fait de son auteur un interdit de séjour aux États-Unis, ce qui gêna beaucoup l’ingénieur qu’il était à cause des nombreux ponts métalliques que compte ce pays et auxquels il aurait aimé s’intéresser. Les démêlés judiciaires de ce roman rappellent ceux qu’a dû affronter Henry Miller pour « Tropique du cancer ».

     

    La mystification tentée par Boris Vian avec ces romans prétendument écrits par Vernon Sullivan a connu le même destin que celle qu’a tenté un peu plus tard Romain Garry écrivant « La vie devant soi » sous le pseudonyme d’Émile Ajar, obtenant du même coup le prix Goncourt… pour la deuxième fois ! Leur motivations étaient sûrement différentes mais ils restent deux grands écrivains d’exception qui ont, chacun à leur manière, honoré notre belle langue française.

     

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsitee

  • Vercoquin et le plancton

     

     

    La Feuille Volante n° 1475– Juin 2020.

     

    Vercoquin et le planctonBoris Vian – Éditions Pauvert.

     

    D’emblée, dans un « prélude » l’auteur, sous la signature de Bison ravi, un de ces nombreux anagrammes, avertit son lecteur « Vercoquin n’est pas un roman réaliste, en ce sens que tout ce qu’on y raconte s’est réellement produit ». On peut ainsi se faire une idée de la créativité de Vian, un peu comme l’avertissement qu’il formule dans « L’écume des jours »

     

    Roman écrit en 1943, c’est à dire au plus fort de la guerre et de l’Occupation et publié en 1946 sous la houlette de Raymond Queneau.

     

    Voilà donc le Major (Jacques Lostalot) personnage authentique de 21 ans qui marqua fortement notre auteur, qui donne une surprise partie dans sa maison de Ville-d’Aville et qui charge Antioche Tambretambre – peut-être Vian lui-même- de l’intendance, boissons, musique (jazz et swing) pour cette soirée. Ce sont les mêmes personnages que dans « Trouble dans les Andins ». Le Major va y rencontrer Zizanie de Houspignol et évidemment en tomber follement amoureux et ce malgré la présence de son compagnon et prétendant Fromental de Vercoquin et lors d’une deuxième surprise partie il se fiance avec elle .

    C’est un récit où Boris se moque du travail répétitif, tatillon et sans intérêt qu’il effectuait à l’AFNOR (Association française de normalisation) puis à l’ « Office Professionnelle des Industries et des Commerces de Papier et du Carton » rebaptisés ici CNU (Consortium national d’unification) où travaille le sous-ingénieur Léon-Charles Miqueut qui est aussi l’oncle et le tuteur de Zizanie. Cette critique acerbe a quelque chose de délicieux et vaut son pesant d’absurde et de ridicule et rappelle le travail que Vian y effectuait mais qui a eu l’avantage de lui laisser beaucoup de temps libre au point que c’est dans ces bureaux qu’il écrira « L’écume des jours » et « L’automne à Pékin ». Le Major demande à Antioche de faire pour lui auprès de son oncle la demande en mariage mais à la suite d’un quiproquo le Major est embauché à la CNU pour normaliser... les surprises-parties. Vercoquin ayant eu la même idée il fallu donc désigner, à la manière de Boris Vian, le vainqueur de cette joute dont l’enjeu est Zizanie. Cela non plus ne manque pas de sel .

    C’est surtout l’ambiance festive des « zazous », le mode d’emploi pour la drague en « surpat » comme on disait alors et la volonté des jeunes gens de sortir de l’ambiance de cette guerre en profitant de toute nouvelle liberté qui, au cas particulier, se décline en liberté sexuelle. Mais cela met surtout en évidence ce que Boris aimait, l’alcool, les voitures, les femmes, la musique, c’est à dire les passions de quelqu’un qui voulait profiter de la vie qu’il savait brève pour lui puisqu’il disait qu’il n’atteindrait pas 40 ans !

    On peut se perdre en conjectures sur les significations de ce roman et y voir par exemple l’opposition entre deux modes de vie surtout au sortir de la guerre, entre deux générations ou peut-être la remarque personnelle de Boris lui-même à l’ultime fin de ce roman... à propos du mariage !

    J’ai retrouvé avec plaisir, malgré cette histoire un peu loufoque, les jeux de mots, les calembours et les dialogues et les situations surréalistes que j’apprécie tant chez Boris Vian.

     

     

     

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsitee

  • Trouble dans les Andins

    La Feuille Volante n° 1474 – Juin 2020.

     

    Trouble dans les Andins – Boris Vian – Éditions Pauvert.

     

    C’est le premier roman terminé de Boris Vian qui l’a écrit pendant l’hiver 1942-1943 mais qui ne sera cependant pas publié de son vivant. En effet, auparavant il avait entrepris une histoire policière restée inachevée, en collaboration avec sa première femme Michelle Léglise, intitulée « Mort trop tôt » et qui mettait déjà en scène « Le Major ». Qui était donc ce personnage authentique qui fascina tant Boris Vian au point de le mettre en scène dans un autre roman, quelques poèmes et d’autres textes souvent inachevés ? Jacques Lostalot (1925-1948) était légèrement plus jeune que Boris et il l’avait rencontré à Capbreton en 1940. Il se présentait comme un officier anglais de retour des Indes, personnage énigmatique et policé, borgne, portant monocle noir et qui se tua lors d’une surprise-partie en passant par un balcon qu’il enjamba, sans qu’on sache très bien si cela correspondait à une réelle intention de se suicider ou résultait d’un trop grande absorption d’alcool.

     

    Dans ce roman au titre non significatif comme en raffole son auteur, deux personnages principaux apparaissent, « Le Major », « sorte de de détective privé, muni des pouvoirs d’un commissaire multiplicationnaire de Police Judiciaire » et Antioche Tambretambre (il y en a deux autres secondaires – Adelphin de Beaumashin et Sérafinio Alvaraide ) qui sont à la recherche d’un objet mystérieux qu’on leur a volé, le «  barbarin fourchu » dont ils se débarrassent aussitôt après l’avoir trouvé et découvrent un manuscrit qui raconte une histoire bien différente, autrement dit une intrigue fantaisiste, déjantée et absurde, distillée en courts chapitres aux multiples rebondissements et qu’il est difficile et sans doute parfaitement inutile de raconter. Si « Le Major » correspond à une personne ayant effectivement existé, même si Boris l’a quelque peu transformé par son imagination féconde, on peut dire qu’Antioche c’est Boris Vian lui-même qui se dédouble d’ailleurs dans d’autres individus dénommés sans ambiguïtés « Brisavion » et « le Baron Visi » et on reconnaîtra là son goût pour l’anagramme (Il a adopté à la fin de sa vie celui de « Bison ravi ») de même qu’il affectionne les inénarrables les noms dont il affuble ses personnages !

     

    Pour autant, ce roman porte déjà en lui ce qui fera le style de Boris notamment dans sa créativité verbale si caractéristique, son imagination débridée, ses descriptions exceptionnelles, ses mises en scène burlesques et jubilatoires.

     

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsitee

  • Boris Vian

    Boris Vian – Jacques Bens Bordas.

     

    Dans cette étude, Jacques Bens (1931-2001), qui était aussi écrivain, savait combien l’enfance d’un auteur nourrit son œuvre et influence sa vie et dans le cas de Boris Vian cette remarque est particulièrement pertinente. On peut en effet, au rythme de ses romans, suivre ses rencontres, ses amours, ses fantasmes, ses obsessions, ses craintes, à condition bien sûr de faire abstraction de ses mises en scènes, de son humour parfois grinçant, de son langage si particulier issu de son imagination féconde et de sa perception des choses. Bens analyse les personnages, leur psychologie, leurs relations entre eux et par rapport aux autres dans chacune des œuvres où l’on les rencontre. On les découvre souvent solitaires, désespérés. A travers eux on découvre un Vian (et aussi Vernon Sullivan) pessimiste, victime de son enfance et de son éducation, souvent découragé alors qu’on s’attend sans doute à voir un bon vivant, un amoureux des femmes mais bien souvent misogyne, un gourmand de vie mais aussi un inquiet attiré par la mort. Mais le paradoxe ne s’arrête pas là. Quand on lit un de ses romans on a l’impression que le monde qu’il décrit est onirique et complètement décalé. A bien y réfléchir cependant, il apparaît qu’il n’est pas fondamentalement différent du nôtre.

    On ne devient pas écrivain par hasard et les mots ne servent pas seulement à raconter une histoire mais parfois l’écriture a un effet cathartique. S’il n’avait été boudé par ses contemporains, habitués aux romans classiques ou ébranlés par la philosophie existentielle nouvellement révélée et bousculés par ce langage fantaisiste, ils auraient pu analyser les messages cachés derrière ce qu’ils ont pris pour un simple exercice de style et une certaine manière d’exercer le langage. Les thèmes évoqués par Boris sont à la fois symboliques et satiriques, le travail, l’amour, la mort, la religion, Dieu, la fatalité, le désespoir… mais aussi, à travers ses personnages qu’il place dans des situations marginales et parfois rocambolesques et Bens montre la méfiance voire le dégoût de Boris pour l’espèce humaine.

    Vian a écrit la majorité de ses romans entre vingt six et trente ans sans pour autant rencontrer le succès ce qui explique sans doute ses déceptions et son inquiétude. Malgré des soutiens prestigieux (Queneau, Sartre...) il a surtout connu la trahison, l’indifférence voire la critique polémique, c’est à dire l’ordinaire de l’espèce humaine appliquée à l’art. Certes il y a eu les romans de Vernon Sullivan, à la fois pastiches et œuvres alimentaires, mais le scandale qu’ils soulevèrent l’irrita et l’emporta.

    Il y a aussi eu Vian dans sa version germanopratine, une vie trépidante dans les caves, les café à la mode, sur un rythme de jazz et de trompette dont il devra pourtant arrêter de jouer pour raison de santé. Il y a eu le Collège de pataphysique, les autres romans, ceux de Vernon Sullivan, les pièces de théâtre qui, au sortir de la guerre ont eu un petit parfum scandaleux, parfois antimilitaristes, parfois énigmatiques, les traductions, les chroniques musicales sur le jazz, les chansons, les poèmes, les nouvelles, toute la richesse d’une œuvre que Jacques Bens développe et analyse avec une pertinence tès documentée, égrenant les idées reçues sur Boris, mettant le doigt sur ses contradictions, soulignant sa sensibilité.

    Membre lui-même de l’Oulipo (L’ouvroir de littérature potentielle) dont l’un des buts est de découvrir les nouvelles potentialités de langage, Jacques Bens ne pouvait pas ne pas s’intéresser à l’écriture de notre génial auteur et le fait qu’il ait été également le gendre de Célestin Frenet, célèbre instituteur, père de la non moins célèbre méthode qui porte son nom, l’a sans doute amené à présenter les choses sous une forme pédagogique. Cette étude est une façon originale de revisiter l’œuvre et de mieux connaître son auteur, et donc une invitation à la découverte et à la lecture (ou la relecture) d’un écrivain qui, par son langage, par la révélation de son univers, par son style a, à sa manière, révolutionné la littérature française et l’a marquée de son empreinte.

    (c)H.G.

  • l'écume des jours

    L’écume des jours - Boris Vian – Éditions Pauvert

     

    C’est sûrement le roman le plus connu de Boris Vian (1920-1959), dédié à sa première épouse Michelle Léglise, rédigé en secret et en trois mois de l’année 1946 au dos des imprimes de l‘AFNOR où il travaillait. Il avait alors vingt six ans, avait déjà publié «Troubles dans les Andins » et« Veroquin et le plancton », et affirmait ainsi sa volonté de révolutionner le roman, d’imprimer sa marque dans la littérature, mais le Prix de la Pléiade qu’il convoitait et qui aurait assuré son rang dans le paysage des Belles-lettres de cette époque, lui fut refusé. Sa déception fut grande et ce roman n’eut aucun succès jusqu’à sa publication à titre posthume en 1960.

    Il s’agit d’une fiction mais l’auteur prend la précaution d’avertir son lecteur « Cette histoire est entièrement vraie puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre ». Ainsi, quand on ouvre un roman de Boris Vian, on pénètre malgré soi dans un autre univers où les souris grises sont des animaux de compagnie et participent à la vie domestique quotidienne, où les carreaux cassés repoussent, où l’on fête l’anniversaire d’un chien, où un cuisinier très stylé qui concocte des plats improbables est aussi un maître à danser sur des rythmes de Duke Ellington ou du boogie-woogie, où les vêtements ont des couleurs invraisemblables et où ce qu’on souhaite très fort arrive comme par miracle... le tout enveloppé dans de l’authentique poésie, des jeux de mots dont lui seul à le secret, des néologismes à faire pâlir un normalien, des détails techniques inattendus, un dépaysement surréaliste qui me fait toujours lire Vian avec délectation et un humour parfois caustique où il règle volontiers quelques comptes, avec la religion catholique et son clergé qu’il ridiculise sans doute parce qu’ils ont un peu trop hanté sa jeunesse et son éducation bourgeoise. Boris est un écrivain et en tant que tel sa vie nourrit son œuvre et on retrouve parmi les aventures des deux personnages principaux, Colin et Chick, des épisodes de sa propre biographie, mais aussi son admiration pour la beauté des femmes, ses obsessions intimes et ses fantasmes.. C’est bien normal puisque c’est une histoire vraie ! C’est surtout un roman d’amour entre Alise et Chick mais ce dernier, bien qu’ingénieur pauvre, dilapide tout son argent pour acquérir les œuvres de Jean-Sol Parte, un écrivain à la mode dont il s’est entiché, et ce qui aurait pu être une belle aventure entre elle et lui se terminera tragiquement comme parfois dans la vraie vie. C’est aussi une vraie histoire d’amour, sans doute une des plus belles de la littérature française, entre Colin très riche et généreux et la belle Chloé. Comme souvent elle est à la fois merveilleuse et tragique et le burlesque le dispute au désespoir. Bien sûr ils se marieront mais ce qui aurait pu être un classique roman à l’eau de rose tourne au drame parce que la maladie s’attaque à la jeune femme et malgré toute l’attention, l’amour et l’argent de Colin qui se ruine pour la soigner, la mort vient conclure ce qui aurait pu être un conte de fée , cette mort qui sera présente dans les autres romans de Vian. Il n’a peut-être pas encore prédit sa disparition avant quarante ans, il est sûrement gourmand de vivre malgré sa santé fragile et il est amoureux de Michelle, mais dans ce microcosme où les choses ne se passent pas exactement comme dans le monde réel, où le temps a un rythme différent et les choses une autre valeur, où les instruments délivrent de la musique mais aussi des cocktails et où on ne s’amuse pas, où on ne vit pas selon nos critères habituels, la condition humaine de simple mortel, celle d’être malade et de mourir, rattrape ces personnages et s’impose à eux comme elle l’a déjà frappé et le rejoindra dans quelques années.

    Boris se cachait derrière un humour particulier, souvent incisif. On a beaucoup glosé sur cette façon d’appréhender la vie et ses vicissitudes, on a dit qu’il est la politesse du désespoir où une manière de rire des choses plutôt que d’avoir à en pleurer, simplement parce que la vie n’est pas aussi belle qu’on voudrait nous le faire croire. Il y a en effet du désespoir chez Vian, certes caché derrière un décor idyllique et souvent exagérément décalé, mais il est bien présent et cela se sent dans ce roman comme dans les suivants. C’est un peu, toutes choses égales par ailleurs, ce que conseillait Rabelais à son lecteur quand il lui disait de briser l’os pour en extraire « la substantifique moelle ».

  • L'herbe rouge

     

    N° 1464 Mai 2020.

     

    « L’herbe rouge » suivi de « Les lurettes fourrées » - Boris Vian – Jean Jacques Pauvert Éditeur.

     

    L’herbe rouge est l’avant dernier roman de Boris Vian (1920-1959) publié en 1950 .

    Ici, Wolf et Saphir ont inventé une machine à remonter le temps qui permet de se libérer de ses angoisses en les détruisant. Comme à son habitude l’auteur entraîne son lecteur dans son univers personnel et poétique que ses romans précédents, par l’alchimie de son langage, ont rendu presque coutumier, fait d’ironie créative, de jeux sur les mots, d’animaux qui parlent, de situations inattendues qu’il manipule à l’envi. Il tisse ainsi un monde parallèle, souvent outrageusement coloré, où les choses les plus ordinaires n’ont pas la même valeur ni les mêmes réalités, où ses personnages sont partagés comme lui, entre un appétit de liberté et une sorte de refoulement, comme Wolf et ses obsessions culpabilisantes et surtout comme Saphir qui voit constamment un homme qui le regarde en silence quand il est avec son amie. Cet aspect des choses me semble être évoqué dans la virée que font les deux hommes dans le quartiers des amoureuses. Pourtant, dans ce roman, et au-delà de cette histoire qu’il faut sans doute dépasser, Boris entend faire passer un message, celui de ses angoisses personnelles, de ses ressentiments. Ici, peut-être plus qu’ailleurs, il égrène les allusions à sa vie personnelle qu’il évoque sous le couvert de l’humour dont on dit qu’il est la politesse du désespoir ou qu’il permet de rire des choses plutôt que d’avoir à en pleurer. C’est l’époque des relations difficiles entre lui et Michelle Léglise, il a déjà rencontré Ursula Kübler qui deviendra sa deuxième épouse et cette situation le perturbe. Boris enfant a été surprotégé par sa mère à cause de l’état de sa santé chancelant. Il a reçu une éducation bourgeoise et catholique où il convenait de faire des études et de réussir dans la vie ce qu’il a fait en devenant ingénieur. Pourtant Wolf, et donc Boris, exprime face au vieil homme de la plage tout le ressentiment qu’il éprouve face à cette enfance, à cette éducation, à la religion, à cette société et même aux idées métaphysiques de son époque, autant de freins à son appétit de vivre. L’épisode de sa rencontre avec cet homme, qui est aussi un fonctionnaire borné, fait sans doute allusion à ses difficultés financières et fiscales du moment. Mais ce n’est pas tout, Wolf qui incarne peut-être le mieux Boris, est soumis à un jeu de questions qui explorent son passé personnel et intime à travers les discussions qu’il a avec des personnages comme Perle et Brul et aussi les deux vieilles demoiselles de la plage ou Carla. Cette analyse fait appel à la psychiatrie qui se nourrit de la mémoire et des fantasmes parfois refoulés des patients mais dont Boris semble nous dire qu’elle est limitée voire vaine et sans grand effet thérapeutique à cause des blocages qu’elle peut révéler sans les résoudre. Il en résulte une impression de solitude et de malaise.

    Le personnage de la femme est central dans ce roman, mais on pourrait s’attendre à une évocation très personnelle de Boris en faveur de sa mère qui l’a surprotégé en étant d’une attention de tous les instants pour ce fils fragile. Mais ici, l’image de la femme est incarnée alternativement par Folavril et Lil mais aussi par Carla. Elles disparaissent toutes, Carla dans une sorte d’évanouissement maritime qu’on peut interpréter comme une impossibilité définitive et surtout les deux compagnes de Saphir et de Wolf qui elles se révèlent à la fin sous leur vrai jour, celui de deux femmes qui se sont lassées de cette relation un peu trop sérieuse, qui semble leur préférer des Don Juan de sous-préfecture et des amours de contrebande passagers et libres et qui considèrent les hommes comme des êtres futiles qu’on peut éventuellement humilier par vengeance. Elles trouvent, elles aussi, leur salut dans la fuite.

    Il ne faut pas non plus perdre de vue que Boris avait prédit qu’il n’atteindrait pas quarante ans. A l’époque de ce roman il ne lui reste que neuf ans à vivre et même s’il ne le sait pas, il sent l’échéance se rapprocher. Le titre, à cet égard, est significatif, l’herbe c’est l’environnement, image qui revient souvent et le rouge (qui annonce la rivière rouge de l’arrache-coeur) c’est la couleur du sang, de la mort rappelée par la disparition de Wolf et de Saphir.

    Ce volume est suivi de trois nouvelles (« Le rappel », « Les pompiers », « Le retraité »), reliées sous le titre « Les lurettes fourrées » parues à titre posthume en 1965 et qui n’ont rien à voir avec ce roman. Vian qui est toujours sensible à la beauté des femmes y poursuit son parcours sur le mode absurde et de l’humour caustique, des jeux de mots, des situations surréalistes, des critiques, notamment de la religion, mais le thème qui s’impose le plus est celui de la mort.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • L'arrache-cœur

    L’arrache-coeur - Boris Vian – Éditions Jacques Pauvert.

     

    C’est le dernier roman de Boris Vian (1920-1959) publié en 1953. On ne devient pas écrivain par hasard et sa propre biographie, ses obsessions, ses remords, ses fantasmes, nourrissent l’œuvre de celui qui tient la plume, même s’il cache tout cela sous une fiction rocambolesque et poétique et s’il compte sur l’effet cathartique de l’écriture pour s’en libérer. C’est vrai que cette histoire a quelque chose d’inattendu, avec sa « foire aux vieux » où les anciens sont vendus à l’encan, ce Jacquemort au nom peu engageant, sorti on ne sait d’où et qui veut « psychiatrer » tout le monde et spécialement les bonnes, mais à sa manière seulement, ce vieil homme, La Gloïre dont la tâche essentielle est de repêcher avec les dents dans la rivière rouge tout ce qui y surnage, ou, pour dire autrement, se charger de la honte du village, et à sa mort, ce sera le psychiatre qui prendra sa place, ces triplés, les « trumeaux" au nom bizarre, pas vraiment frères puisque l’un deux, « Citroën », est différent, isolé par rapport aux jumeaux, Noël et Joël, ces relations conjugales surprenantes entre les parents Angèle et Clémentine, ces animaux qui parlent comme dans une fable, ce mélange volontaire entre sexualité et amour, la honte, la lâcheté que chacun porte avec soi et dont on prend conscience…

    A cette époque Boris est fatigué, malade, désabusé. Il a déjà dit, dans une sorte de prémonition, qu’il n’atteindrait pas quarante ans et sent l’échéance se rapprocher. J’ai toujours été fasciné par ceux qui ont dit connaître avec précision la date de leur mort, quand la plupart d’entre nous vivons comme si cette échéance n’existait pas. Il a donc logiquement vécu intensément une vie parisienne nocturne, grillant la chandelle par les deux bouts, gaspillant dans sa trompette un souffle qui de plus en plus lui manquait. Victime très jeune d’un rhumatisme articulaire aiguë, il était de santé fragile et c’est une crise cardiaque qui l’emportera. Il entraîne son lecteur dans un univers parallèle où le temps a une autre valeur et les mois des noms inattendus, le régale de jeux de mots, de néologismes aussi délicieux qu’improbables, de noms rares, s’amuse à lui faire perdre ses repères traditionnels et ses références littéraires notamment dans les descriptions insolites et colorées, ou l’entraîne dans des raisonnements ou la logique se fait illogique, comme si tout ce qui fait notre monde ordinaire et quotidien se dérobait. Dès lors le décor si particulier de Boris se met en place, la fuite du temps vue à travers le personnage du psychiatre, le rôle un peu marginal du curé ce qui indique peut-être une préparation à comparaître devant un éventuel dieu en se conciliant son représentant, la volonté d’Angel de partir dans le bateau(avec des pieds!) qu’il fabrique, la rivière rouge, couleur du sang et symbole de vie, l’arrogance dont fait preuve au fur et à mesure du récit le personnage de Jacquemort qui oscille entre besogner les bonnes et psychanalyser le maximum de gens et qui s’installe et s’incruste, une manière peut-être de dire adieu à cette vie, Clémentine qui ressemble de plus en plus à un mère hyper-protectrice et abusive qui fait fuir son mari parce qu’il n’aime pas les enfants, son image à lui peut-être ? J’en viens au titre de ce roman. Avec « L’automne à Pékin » Boris nous a entraînés dans une histoire absurde qui ne se passe ni en automne ni à Pékin. Ici il me semble que ce dernier roman fait référence au cœur qui fut pour lui toujours un problème et qu’on lui arrache, comme on lui arrache la vie !

    J’ai retrouvé dans cette relecture toute la poésie et la musique de Boris Vian que j’aime tant, ce dépaysement qu’on ne comprend pas mais qu’on s’approprie très vite parce que, sans doute, il correspond à quelque chose qu’on porte inconsciemment en soi mais qu’on aurait pas su soi-même exprimer. Vian est un homme de lettres longtemps boudé par les manuels scolaires, dont on ne faisait connaissance qu’au hasard de la rencontre d’un amateur conquis par cet univers si particulier tissé dans ses romans et qui ne laissait personne indifférent. On aimait ou on détestait mais on avait un avis. Et puis c’est un écrivain qui a longtemps connu le « purgatoire » parce qu’il dérangeait ou qu’on ne le comprenait pas puis, par un miracle inattendu, il revenait sur le devant de la scène, y restait quelque temps puis retombait dans l’oubli pour revenir plus tard, quand on ne l’attendait plus. Si Verlaine l‘avait connu, il aurait sûrement mis au nombre de ses « poètes maudits »ce « satrape de 2° classe » du collège de pataphysique, cet écrivain génial qui aimait tant bousculer tout sur son passage pour marquer son parcours sur terre.

  • L'AUTOMNE A PÉKIN - Boris VIAN

     

     

     

     

     

    N°351– Juillet 2009.

    L'AUTOMNE A PÉKIN – Boris VIAN.

     

    A l'heure où chacun rend hommage à Michael Jackson, je ne voudrais pas laisser passer le cinquantenaire de la mort de Boris Vian [1920-1959] sans évoquer cet écrivain qui a illuminé mon adolescence. Je ne veux pas me livrer à une étude exhaustive de l'homme et de l'œuvre, d'autres l'on fait brillamment avant moi et ces quelques lignes n'ont évidemment pas cette prétention.

     

    Oublié pendant longtemps des manuels scolaires, délibérément écarté des anthologies de la littérature française , Vian n'en a pas moins déroulé son voyage dans l'absurde et la dérision, dans un décor qu'il tissait page après page et qui emporte encore aujourd'hui l'attention de son lecteur devenu au fil des chapitres un véritable complice.

    Je ne vais pas reprendre à mon compte tout ce qui a été dit et écrit sur le divin Boris, mais dans toute cette œuvre protéiforme et souvent imprévue, faite de mots mais aussi de notes de musique, de projets fous et parfois suicidaires, il a marqué d'une trace indélébile son passage sur terre et dans la littérature. Il y a un roman pour lequel j'ai une tendresse particulière, c'est « l'automne à Pékin ». Étonnant, ce récit qui ne se passe ni en automne ni à Pékin où l'on trouve, comme ailleurs dans son œuvre, des précisions sémantiques inattendues et parfois bizarrement techniques, des créations improbables de mots qui voisinent avec des délires créatifs que ni l'ingénieur ni le pataphysicien n'eussent évidemment renié.

     

    Dans cette fiction, je retiens la jubilation de son auteur au simple niveau des mots et cela est d'autant plus important à mes yeux qu'il entraine souvent son lecteur dans cet univers qu'il a lui-même construit et où il invite chacun à le suivre en lui laissant le soin et la liberté d'apporter à ce qu'il lit sa propre explication. C'est que notre auteur, sous des dehors incongrus, malicieux et décalés jette sur notre société et sur les gens qui la composent un œil réellement critique. Pourquoi, par exemple, la ligne de chemin de fer qui doit traverser l'immense désert d'Exopotamie doit-elle impérativement passer au beau milieu de l'unique hôtel qui s'y trouve? Allez comprendre la différence, s'il y en a une, qu'il y a entre la « ligne de foi » et la ligne de chemin de fer, mais admettez quand même qu'elles sont sans doute complémentaires et que leur rencontre [travail humain et matériel contre pensées profondes] sont parfois à l'origine de catastrophes qu'on pourrait éviter!

     

    Absurde ou dérisoire, la réponse appartient à chacun mais n'est pas sans rappeler [déjà] les décisions prises par d'autres et qui gèrent notre quotidien. Ce qui fait que Vian est proche de son lecteur, ce n'est pas qu'il parle comme lui, au contraire, mais c'est qu'il l'étonne, qu'il l'entraine dans un microcosme qu'il doit connaître déjà puisqu'il y entre de plain pied , qu'il y a déjà ses marques et où il se reconnaît. Et puis, cultiver le dérisoire dans un monde sérieux est plutôt salutaire!

     

    Il ne faudrait pas oublier que le monde de Vian est romanesque et même s'il ne peut s'empêcher de régler quelques comptes personnels, il y parle d'amour et de mort, comme dans tous les romans. La femme qui inspire le sentiment amoureux présente plusieurs visages évocateurs[Rochelle, Lavande, Cuivre...], et comme dans la vraie vie, les amours sont souvent malheureuses. Certaines sont liées à la mort, comme celle de Choé dans « l'écume des Jours » que le professeur Mangemanche ne peut oublier parce que, sans doute, les héros de Vian s'usaient à vivre, comme si la vie était une maladie qu'on soigne difficilement, qui mange inexorablement nos jours et nous fait souffrir...

     

    Il ne faut pas rester au seul niveau des mots, au jeu sur les phrases, aux calembours humoristiques qui peuvent résulter d'une lecture en surface, « l'automne à Pékin », comme « l'écume des jours » sont des œuvres qui empruntent beaucoup à l'angoisse, au mal de vivre qui nous visitent tous un jour ou l'autre.

     

    Je ne sais pas si je dois m'en réjouir ou m'en féliciter, mais je souscris pleinement à la remarque de Raymond Queneau «  L'automne à Pékin est une œuvre difficile et méconnue ».

     

     

    © Hervé GAUTIER – Juillet 2009.http://hervegautier.e-monsite.com

     

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