Paolo Conte

THE BEST OF PAOLO CONTE.

 

 

N°265 – Janvier 2007

 

THE BEST OF PAOLO CONTE.

 

 

Paolo Conte, c’est d’abord la musique, une musique caractéristique avec sa voix rocailleuse et profonde comme les vallées et les montagnes de son Piedmont natal. Son parti pris pour le jazz ne se dément pas dans ce disque[ Sotto le stelle del jazz – Happy feet].

 

Les chansons sont traditionnelles et ont fait depuis longtemps son succès [Gelato al limon, via con me, Azzurro…], accompagnées au  « piano forte » égrenant ses notes enivrantes et toujours avec cette couleur entraînante et dépaysante que prête le jazz et son rythme « Nouvelle Orléans »[Gong-oh]. Je n’oublierai pas non plus la Milonga qui ne l’a jamais laissé indifférent [Alle prese con una verde milonga ]

 

A mes yeux, un disque, c’est comme un recueil de poèmes ou les textes ne sont pas choisis au hasard mais entendent faire passer quelque chose qu’il faut lire et découvrir avec sa propre sensibilité sous les notes et sous les mots.

 

C’est la recherche de la femme, son double, son complément, une étrangère peut-être [Via con me - Elisir] mais aussi quelqu’un qui se situe à la lisière de l’incompréhension et de la complicité, la critique [Sparring Partner], la trahison et l’abandon peut-être, la solitude sûrement [Azzzurro] avec aussi un brin de nostalgie [Ho ballato di tutto], quelque chose comme un amour impossible et un regret du temps qui passe laissant derrière lui la cicatrice des souvenirs.

 

C’est peut-être une vue de mon esprit, mais je choisis d’y voir une forme de révolte contre la solitude, le temps qui passe et avec lui toute chose, même les plus intimement et amoureusement vécues [Gelato al limon] parce que l’amour peut n’être qu’une passade, qu’une foucade et ne durer que le temps d’une glace au citron, d’une journée à la mer, que la vie transitoire et contingente n’est finalement qu’une comédie, qu’une illusion et qu’il n’en restera rien quand elle aura été rejointe par la mort.

 

Cette évocation d’Hemingway, que je tiens personnellement comme le plus grand écrivain américain et assurément un témoin et un acteur de son temps, ne peut me laisser indifférent. Elle est à la fois un hommage à sa vie mais passe sous silence sa recherche constante de la mort qu’il finit par trouver dans le suicide. Je fais confiance à Conte pour tresser les mots dans une suite annoncée « Peut-être un jour, m’exprimerai-je mieux ? », dit-il à la fin de sa courte chanson.

 

Cette existence, ce passage sur terre, n’est pas un long fleuve tranquille, cela nous le savions déjà, le doute et la déprime en font partie et l’image juste évoquée du « Mocambo » et son arrière goût d’échec vient nous le rappeler[Gli impermeabili]. Là, le rythme change, comme pour souligner cette différence d’approche.

 

Je retiens aussi cette image fugace de cinéma, celle des journaux qui s’envolent [Bartali ], cette enfance à jamais enfuie et si bien invoquée à travers les images de Gênes, une ville et une chanson qui se confondent sous ses doigts et dans sa voix et qui reste pour moi un poème émouvant, un vrai chef-d’œuvre [Genova ].

Son écriture m’a toujours paru délicieusement surréaliste[Gong-Oh – Sparring-partner…] et évocatrice de cette écume des jours qui nous envahit et parfois nous submerge. Paroles écartelées qui répondent à une musique parfois désarticulée où le musicien et le poète se confondent et se rejoignent pour un moment d’exception.

 

Pour que le tableau soit complet, il lui ajoute une note de dérisoire [Quadrille] et aussi un soupçon de légèreté[ Happy feet]

 

Ce qui manque dans ce disque apparemment enregistré en studio, c’est le public, son public qui accompagne si bien chacun de ses passages sur scène et qui sait lui témoigner son attachement et son admiration… mais c’est quand même un bon moment.

 

© Hervé GAUTIER http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

Paolo CONTE

 

 

N°253 – Mai 2006

 

 

Paolo CONTE

 

 

Cela fait longtemps que sa voix rauque habite ma mémoire.

 

Le hasard qui gouverne notre vie, la guide et parfois l’éclaire, m’a donné à découvrir ces derniers mois, les paroles de ses chansons et sa musique.

 

Je suis un amoureux du jazz, un béotien amoureux, sans aucune connaissance artistique, musicale ou technique, mais cette musique m’émeut, me fait marquer le tempo et me transporte, malgré moi, sans un ailleurs indistinct dont les arcanes me sont à la fois complètement inconnues et agréablement enivrantes. Cette musique qui illumine mon quotidien, sans que je sache vraiment ce qui m’y attache, sans que je comprenne pourquoi, moi qui suis incapable de sortir un son agréable d’un instrument de musique et pour qui le solfège reste une écriture illisible, un langage étrange et surtout incompréhensible… Je n’ai pas non plus ces connaissances qui font reconnaître un morceau aux meilleurs aficianados. Non, rien de tout cela, mais j’aime simplement la façon très particulière dont Paolo Conte distille le jazz, son jazz ! Je ne l’ai jamais entendu ailleurs que sur disques mais je comprends pourquoi des foules se déplacent pour l’écouter !

 

Et pourtant, le rythme que je retiens et qui me parle chez cet artiste, c’est moins le jazz que la musique mélancolique alliée à des paroles qui ne le sont pas moins et qui me plaisent peut-être davantage encore. Elles semblent écrites alternativement avec une encre diabolique, pleine de délire et de liberté au regard des règles académiques, parfois joyeuses, parfois tristes. Les notes semées sur son « piano forte » prennent une couleur plus sombre et nostalgique qui me plaît. Je choisis d’y lire les états d’âme d’un écorché vif par la vie, d’un poète aux amours impossibles qui poursuit inlassablement des chimères qui toujours lui échappent, des fantasmes distillés à travers l’image fugace des femmes entraperçues. Cela ressemble à une quête de quelque chose d’indistinct, situé ailleurs, loin de ces paysages gris et pluvieux d’un quotidien bien ordinaire qu’il barbouille de bleu, mais cette couche de mauvaise peinture ne tient jamais bien longtemps.

 

Il me semble parfois incompris, parfois délaissé par les femmes qu’il recherche et dont il poursuit l’ombre jusque dans le souvenir comme seuls savent le faire les êtres timides qui s’en remettent au hasard, à la chance qui souvent les déçoivent. C’est comme s’il habillait sa détresse de mots, comme des incantations, comme si ces phrases subitement démembrées et juste suscitées, renouvelaient cette impression première, avec une grande économie de paroles, comme si elles ne voulaient pas venir se poser sur la blancheur de la page ? Il me semble un poète égaré dans un monde qui pourtant l’enchante, avec une lourde valise encombrante. Elle est pleine de désirs inassouvis, de regrets, de remords, de fantasmes, de souvenirs, d’échecs mal vécus, avec la nostalgie de cette enfance comme un pays définitivement quitté sans espoir de retour, mais qui laisse à la bouche un goût d’orangeade, ou de glace au citron, une journée à la mer ou une soirée au cinéma.

 

Il me semble chercher quelque chose d’inaccessible et sait que sa quête est sans issue. Ses paroles sont parfois à peine chantées, comme si elles exprimaient une plainte qui imprime à l’âme quelque chose comme une empreinte en creux.

 

Cette nostalgie qui sourd de ses notes autant que de ses mots me plaît bien parce que tout cela est dit plutôt que chanté en italien qui est la langue de la musique, avec en filigranes l’intuition de l’aspect définitivement dérisoire et transitoire des choses et de la vie. S’il rie parfois, c’est pour éviter d’avoir à pleurer sur tout cela !

 

© Hervé GAUTIER  http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

Paolo CONTE - « Elegia ».

 

 

N°254 – Juin 2006

 

 

Paolo CONTE - « Elegia ».

(traduction française des textes par Doriana Founier)

 

Je ne pouvais pas trouver meilleure compagnie pour le 26° anniversaire de cette petite revue qui survit comme elle peut, garde ses marques et son indépendance, avec cette volonté un peu folle qui est la mienne et qui m’étonne toujours, de trouver en elle une véritable raison d’exister.

 

Dans un précédent numéro, je disais tout le bien que je pensais de Paolo Conte, je vais donc développer en insistant moins sur le jazz qui pourtant le plaît bien que sur la mélancolie qu’il distille dans cet album chanté en italien. C’est non seulement une langue musicale mais également un langage qui se prête à la nostalgie, une sorte de « saudade » portugaise que la voix rocailleuse du chanteur piémontais souligne en l’accompagnant au piano forte.

 

Il y a, certes, cette « musique rouillée, noirâtre, teinte à chaud de brume-métropole » (Elégia) qui va bien avec ces « ténèbres magnifiques », avec cette quête impossible d’un chemin dans l’obscurité et le brouillard de cette vie décevante où même une maison chinoise peinte en bleu ne peut constituer une réponse, un havre de paix, où le hasard tient lieu de gouvernail, de boussole au milieu des étoiles, des villes étrangères et du temps qui s’en va. « Qui sait, qui sait, le navire passera, qui sait si là quelqu’un y montera… » (Qui sait !)

 

Tout n’est qu’un décor, celui de la cité et des gens qui s’agitent, pressés par le temps qui fuit. Ils courent avec lui et après lui pour un peu plus d’argent, de considération, de reconnaissance… Et pourtant ce temps-voleur ( je traduirai peut-être « ladron » par voleur au lieu de larron, parce que le temps dérobe toujours quelque chose aux hommes, des moments de bonheur, leur jeunesse ou leurs illusions) est transitoire, fuyant ; il porte et enfante la musique qui elle aussi s’enfuit. Les notes s’envolent, se dissolvent dans l’air, se perdent dans la mémoire. Le temps assassin brûle tout sur son passage et Conte, sans doute, malgré son talent, son sourire et sa voix ne pèse pas lourd face aux rires moqueurs des femmes «  Ne ris pas, ne ris pas, serre-moi, serre-moi, parle-moi, embrasse-moi (Ne ris pas) – « Je ne suis qu’un poisson à frire, je suis né pour perdre, ma silhouette vacille et va… J’étais un livre à lire… et tu n’as su qu’en sourire » (Bamboolah).

 

Il y a cette quête que j’imagine, moi, à jamais inassouvie, celle de l’amour impossible et inaccessible, parce que le véritable message qu’on porte en soi reste une énigme difficile à déchiffrer parce que ceux qu’on aime passeront éternellement à côté, parce que tout cela finit par donner le vertige et on avoue avec lui « Moi, je ne vole pas haut…je sens que ma vie va devenir un film, oui, mais, je l’ai déjà vu ce film, et je ne l’aime pas »   (Sandwich man). C’est un jeu souvent cruel, parfois envoûtant, quelquefois décevant. Il en reste une sorte d’aura, mais aussi des interrogations « tu avais jeté un charme autour de toi, toi, qu’est ce tu es pour moi ? »(Elégie), l’envie de tourner avec lui une page de sa vie lue et relue cent fois «  je laisse à mon enfance sensibilité et candeur… Je venais d’une vallée où le ciel s’assombrit dans la moiteur » (Elégie). Il a joué un rôle de clown-équilibriste maladroit de surcroît et qui recherche désespérément un peu de tendresse « Ne ris pas… nous sommes des anges ensorcelés par une allégresse infinie … serre-moi, parle-moi, embrasse-moi » (Ne ris pas). C’est effectivement un être incompris, égaré dans un monde auquel il est étranger, avec des espoirs fous, comme un trésor dérisoire «  je ne suis même pas du pays, j’ai une valise en carton… mais il y a dedans un bandonéon. »(Le royaume du tango), comme l’évocation de Frisco, ville étrusque… « chic et ambitieuse, comme un sofa de cretonne »(Frisco).

 

Les mots de Conte viennent quand on ne les attend pas !

 

Il y a aussi les regrets que nous inspire la vie qui passe et qui s’en va, le temps qui s’enfuit en laissant en nous une empreinte indélébile comme celle que laisse un mal, avec sa douleur et ses souvenirs en signant d’une cicatrice, marque plus claire sur une peau hâlée par l’existence, vivante, mais qu’on porte en soi et qui se rappelle constamment à notre mémoire comme une trace qui ne disparaîtra qu’avec nous. C’est une sorte de quête impossible, de quelque chose qui n’existe que dans notre imaginaire, dans nos rêves inaccessibles «  Tu es à la recherche d’un chemin… tu cherches la maison chinoise peinte en bleu », «  tu me demandes le chemin, mais la maison chinoise, tu ne la trouveras pas. »(La maison chinoise). Il y a le hasard, l’éternelle interrogation sur les choses de la vie et qui peuvent la faire basculer «  qui sait, qui sait, le navire passera, qui sait, si là, quelqu’un y montera » (Qui sait)).

 

Je n’oublierai pas non plus les couleurs et leur opposition, celles de bleu, de l’indigo, symbole de la lumière et celles de la nuit, de la brume et de l’indistinct, du temps marron. Cela me paraît être le symbole parlant d’un contraste omniprésent au quotidien, bien plus qu’un artifice de vocabulaire, que de simples images…

 

Conte est le personnage qui se situe à équidistance entre le dérisoire (« oui, mais moi, avec ma veste neuve, je ne travaille pas dans le music-hall. C’est là l’unique vérité… alors[ les gens] se vexent et puis t’oublient et la route continue »(La vieille veste neuve), l’humilité «  Bamboula, je suis un poisson à frire… je suis fou de toi, inutile de te le dire mais c’est plus fort que moi… je suis né pour perdre, ma silhouette vacille et va  »(Bamboolah), le doute « Qui sait, qui sait, le navire passera » (Qui sait) « peut-être tu ne m’aimeras pas, tu me rencontreras, tu souriras, mais tu ne m’aimeras pas »(Très loin), l’inconnu cher à Baudelaire et l’indistinct « Loin, très loin, c’est là que je veux me rendre dans les bras d’un musique qui arrêterait de parler, forte et pétomane, écrite par le diable, outrage manifeste au monde civilisé »(Très loin). Les paroles semblent comme éclatées, nées d’un douloureux accouchement sur la virginité de la page. S’exprimer est un acte respectable parce qu’il est authentique !

 

Alors, face à ce combat, il est tentant de se laisser aller. L’écriture est un exutoire, mais pas seulement et la tentation est grande de l’inconnu qu’on dessine soi-même parce que l’image que ce monde nous donne de lui est pleine de contradictions, d’hypocrisies et d’incertitudes et que tout cela devient rapidement insupportable. Alors, on rêve à ce pays étrange « là-bas, là-bas, est ce que sont des personnages ou des rêves, oui, là-bas… ou est ce que ce sont des pensées perdues dans l’immensité obscure »(Qui sait). Il y a le sommeil qui ressemble tant à la mort qui est une délivrance « sommeil lointain…fais –moi voler de montagne en montagne, sans plus penser, sans rien comprendre, sommeil patriarche merveilleux, archaïque plongeon dans l’eau sombre… poudre de riz dans l’air qui vibre de charme magique… tu es une mandarine parfumée et sacrée, sommeil de nuages, sommeil de coupole, sommeil géant, sommeil éléphant »(Sommeil éléphant). Il permet toutes les libertés, toutes les audaces !

 

Oui, chez Paolo Conte, la musique est envoûtante et parfois merveilleusement désarticulée mais il y a aussi les paroles, écartelées elles-aussi, celles du poète, amoureux et désespéré, écorché-vif et fragile. De la vraie poésie, comme je l’aime !

 

© Hervé GAUTIER .    http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

Paolo CONTE - « Concerti » (1985) «  Arena di Verona » (2005).

 

 

N°255 Juillet 2006

 

Paolo CONTE - « Concerti » (1985) «  Arena di Verona » (2005).

 

Ce qui reste, en tout cas pour moi, d’un concert de Paolo Conte, c’est une impression, celle que me donne le musicien, parce que, avant tout Paolo Conte, c’est une musique, un style, un rythme, bref une originalité.

 

Cette musique simple et émouvante, mariage heureux entre le saxophone et le piano [Parigi - La topolino amarante – Hemingway], clavier aux touches d’ébène et d’ivoire, de la couleur des notes de la portée, bois vernis du piano, miroir au tain sombre qui renvoie l’image virtuelle des doigts qui le caressent et en tirent alternativement des plaintes mélancoliques[Madeleine] ou un jazz entraînant[Boogie – La vecchia giacca nuova] accompagné par un orchestre talentueux et complice. La note bleue, « la blue-note », reste une quête qui plaît à mon oreille et qui, comme chaque recherche à cette dimension de hasard et d’exercice, de satisfaction et de remise en question. Il y a aussi cet instrument (à vent – à bouche ?) dont je ne connais pas le nom et dont il joue avec gourmandise. Les sons nasillards qui en sortent sont la prolongation de sa voix rocailleuse et envoûtante. Le public ne s’y trompe pas qui l’applaudit et certaines de ces chansons, « Come di », « Un gelato al limon », «  via con me », font maintenant partie du patrimoine italien. C’est un chanteur populaire au point que ses meilleurs enregistrements sont ceux qui sont réalisés en concert. Malgré la barrière de la langue, il y a quelque chose qui passe entre le public et lui, comme un fluide et la communion entre eux est complète. C’est que sa voix est unique, basse et un peu rauque. Elle va bien à son style.

 

Il y a aussi les mots dont la musique non plus ne m’est pas indifférente. Ils procurent un supplément d’âme et d’images à l’auditeur attentif. Il joue sur l’opposition des couleurs alternativement sombres et claires [Il y a dans son écriture une symbolique forte, une opposition poétique. Je ferai probablement un jour cette étude] .

 

Il y a tout un travail d’écriture sur les allitérations, même s’il est vrai que l’italien est une langue chantante par elle-même. Elle est dit-on, faite pour parler aux femmes, mais Paolo Conte nous parle des femmes avec émotion, talent et amour. Les mots sont évocateurs, en demi-teinte, suggestifs et le souvenir des moments souvent amoureux est à chaque fois fortement tissé (Parigi). Le non-dit suscité est très présent.

 

Je suis réceptif à cette intention constante de marquer sa différence, de souligner son originalité, sa révolte contre les choses établies, rejetées peut-être ? Je sais que mon hypothétique lecteur va encore se dire que je suis un amoureux impénitent de la mélancolie, parce que l’amour existe mais n’est pas aussi bleu qu’on le voudrait (Bamboolah), pas aussi heureux non plus [« l’amour c’est comme le vent du nord qui balaye les jardins et ruine les rêves de récolte » - Ce n’est pas de moi, mais toujours trouvé ces mots pleins de bon sens et de beauté], parce que la vie est brève, que le hasard existe (Chissa) qui l’embellit ou la noircit, en tout cas il lui imprime sa marque plus souvent que nous voulons bien l’admettre, qu’elle peut être simple mais aussi autre chose, que la mort existe qui vient tout gâcher, que nous sommes mortels avant tout, que la solitude faut aussi partie du quotidien malgré les rencontres, que les souvenirs embellissent l’existence!

 

Ce que je retiens aussi, ce sont ces images fugaces de cinéma, des journaux qui s’envolent, une glace au citron offerte à une femme, le thème de l’eau toujours récurrent, celui de la mer, de la pluie ou d’une douche chaude, celui de la ville avec ses bruits de vie, celui d’une journée passée à la mer, pour l’unique plaisir de rester seul à regarder autour de soi, de figer le temps sur le papier glacé d’une photographie… Ces paroles ne sont pas un simple habillage des notes, elles sont porteuses d’un véritable message, mélancolique (Il nostro Amico Angionilo), allégoriques (Diavolo Rosso) même si elles sont parfois déconcertantes, surréalistes même, comme s’il voulait garder ses mots pour ne pas les perdre (Hemingway) et insistent sur la mémoire des moments amoureux (Parigi), sur la dérision (La vecchia giacca nuova- La topolino amarante). Elle fait aussi partie de la vie, heureusement, et l’humour aide bien souvent à la supporter, surtout quand le poids du passé, des souvenirs est trop fort.

 

© Hervé GAUTIER http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

PAOLO CONTE - Monique MALFATTO – Poésie et Chansons - Seghers.

 

 

N°260- Novembre 2006

 

 

PAOLO CONTE - Monique MALFATTO – Poésie et Chansons - Seghers.

 

Il est des artistes, des créateurs, qui, par hasard, un jour, nous bouleversent par leur talent, leur façon de s’exprimer ou simplement par tout autre chose qui fait qu’on s’intéresse à ce qu’ils font et aussi à ce qu’ils sont, pour l’unique raison que cela éclaire leur œuvre. Il est des livres qui lèvent des coins du voile dont les vrais auteurs se recouvrent, parce que leur vie, et donc leur œuvre, sont autre chose que ce qui doit être jeté en pâture aux médias, parce que cela est dans l’air du temps et répond à une demande des lecteurs avides … Celui de Monique Malfatto est de ceux-là. Je l’ai lu avec passion parce qu’il éclaire la poésie de Paolo Conte, en donne des clés de lecture, parce que, moi aussi, je suis sous le charme de ce chanteur-poète, à la fois secret et chantre de la condition humaine, avec ses joies, ses peines, l’implacable poids de ses contingences et le temps qui inexorablement s’enfuit !

 

C’est un ouvrage captivant, trop bref peut-être et qui mériterait une suite. Grâce à lui, le lecteur attentif en sait davantage sur cet homme mystérieux et solitaire, à la fois baroque et réservé, catalogué comme crooner, séducteur peut-être, dont on ne retient souvent que le timbre si particulier de sa voix. Je l’avoue volontiers, ses chansons sont longtemps restées dans ma mémoire, à cause peut-être de l’harmonie naturelle d’une langue que je ne comprenais pourtant pas, à cause du son rocailleux de sa voix, des notes distillées par son « piano forte » qui elles aussi faisaient partie de mes souvenirs. Ces traces étaient restées, fortes et ténues à la fois. Je ne suis qu’un pauvre amateur, mais Paolo Conte n’était pour moi qu’un chanteur, qu’un musicien dédié au jazz des années d’avant-guerre, aux rythmes sud-américains, à la mélancolie de certaines de ses chansons…

 

Ses textes traduits m’ont donné accès à cet univers si particulier, baigné à la fois de surréalisme et de quotidien, d’imaginaire créatif et de souvenirs personnels. Ils tissent un paysage secret et connu pourtant de chacun d’entre nous. D’une certaine façon ses mots agissent à la manière d’un révélateur, nous font découvrir ce que nous connaissons déjà, un effet-miroir en quelque sorte. Cette poésie, si loin de la prosodie, nous est donc, paradoxalement peut-être, parfaitement intelligible parce qu’elle porte en elle des moments de notre propre vie. Il met des mots et des notes sur une expérience personnelle, une idée, et c’est à chacun de nous qu’il s’adresse.

 

Ses textes nous donnent un supplément de rêve autant parce qu’ils nous renvoient une image intime de nous-mêmes, entre nostalgie, mélancolie, solitude, déprime parfois et instants de folie, de fantasmes ou d’extrême bonheur. Chez lui, le dérisoire, l’humour, le disputent aux souvenirs d’enfance, aux silhouettes de femmes … la vie, tout simplement avec son cortège de doutes, d’échecs mal digérés, d’histoires d’amour jamais oubliées…

Chez lui, point de polémique et d’engagement politique ou religieux. Il y a ailleurs des terrains pour cela et l’art souvent y perd !

 

Un des grands mérites de ce livre est de donner la parole à Paolo Conte. Il nous raconte sa vie, son enfance à Asti, son attachement viscéral à sa terre natale, son parcours, ses passions, ses moments de galère, son amour du dessin, sa volonté d’être marginal, loin du show-biz et de son monde impitoyable, ses difficultés avec l’écriture, la souffrance face à la page blanche... C’est une manière de se livrer, mais avec tout ce qu’il faut de retenue, de droit au jardin-secret et de volonté de démystifier l’homme public qu’il est devenu autant malgré lui que de part sa propre volonté. Comme si tout cela était arrivé parce qu’il porte en lui des paroles que chacun attend, avec ce détachement et cet étonnement de celui qui enfante des chefs-d’œuvre sans vraiment s’en rendre compte. Ses spectacles, et les disques qui en gardent la trace, sont le témoin de cette complicité qu’il a avec un public international pour qui la langue n’est pas un obstacle, comme si, les mots et leur musique suffisaient à la compréhension du message naturellement universel et profondément humain. Qui prétendra dès lors que la chanson est un art mineur ? Elle permet au contraire de toucher le plus grand nombre de gens dans un siècle à la fois consacré à la communication et à l’abandon des valeurs culturelles traditionnelles et élitistes. Paradoxe peut-être chez cet homme qui confie volontiers sa timidité, qui s’exprime, son écriture en fait foi, toujours avec retenue et « Hésitation ».

Il y a de la désespérance chez lui, parce qu’il est le témoin du passage de l’homme [et de la femme] sur terre, de l’aspect à la fois difficile et douloureux mais aussi sensuel de la vie, de la crainte de la mort... Un mot incarne cela à mes yeux, « le Mocambo », symbole de l’incompréhension, de la solitude, de l’échec malgré une réelle volonté, toujours contrecarrée, d’être autrement.

 

 

Paolo Conte symbolise l’Italie au point que certaines de ses chansons font du patrimoine national. Ce ne sont pas des « chansonnettes » comme on a pu le croire au début mais véritablement une invitation à la réflexion mais aussi au rêve. Dans ce livre, il confie son attachement à La France, elle le lui rend bien !

 

C’est aussi, et c’est bien, un livre qui offre des chansons traduites en français par Monique Malfatto avec un grand sens de la complicité. Elle précise « traduire les textes de Paolo Conte, ce n’est pas traduire en français, un texte italien. C’est traduire Paolo Conte ».

 

 

 

 

© Hervé GAUTIER.   http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg

PAOLO CONTE LIVE

 

 

N°258 - Septembre 2006

 

 

PAOLO CONTE LIVE.

(traduction des textes – Monique Malfato – Valter Unfer)

Comme j’ai souvent eu l’occasion de l’écrire dans cette revue, la nouveauté n’est pas le seul intérêt d’une publication. Cet aphorisme personnel trouve ici, encore une fois, son illustration puisque ce disque résulte d’un enregistrement public au « Montréal Spectrum » le 30 avril 1988. D’ailleurs peu importe la date, restent les chansons, la musique et les textes qui n’ont pas vieilli et révèlent l’artiste.

 

La musique tout d’abord. Le rythme sud-américain dépayse l’auditeur attentif, l’entraîne dans les pas d’un tango qu’on imagine argentin, cette danse énigmatique distillée par son « piano forte » mais aussi par le génial et complice saxophoniste qu’est Antonio Marangolo.

Cette danse, aux origines controversées nous est revenue après avoir été réinventée dans les quartiers populaires de Buenos Aires et fait écho à « la milonga », chère à Conte, mais en est légèrement différente. A l’origine, elle permettait aux hommes venus faire fortune en Argentine de se mettre en valeur face aux femmes en nombre plus limité. Très rythmée, mais aussi érotique, ses pas et figures tiennent l’homme et la femme enlacés dans une sorte de lutte où la sensualité le dispute à la pudeur, la communion des corps à la tristesse de la mélodie. La danse reste un exercice difficile ou « le hasard est léger comme un léopard(où) les figures ont mille nuances », elle laisse parfois place à la rumba qui « est seulement une allégresse de tango »[Dancing]

 

Les textes de chansons illustrent parfaitement cette atmosphère. Ils mettent en scène, comme toujours un homme et une femme qui, malgré toute l’intimité qui peut exister entre eux semblent demeurer étrangers l’un envers l’autre « Au rythme obscur d’une danse… la femme accueille ses souvenirs, même les plus bêtes et les plus balourds », comme si la danse avait ce pouvoir particulier de susciter le souvenir furtif de ses amants passés, des moments exaltants aussi bien que des erreurs, comme si le tango portait en lui cette contrition «  Il y a en elle une sorte de ciel, un vol qui justifie et pardonne toute une vie friponne »[Blue tango]. L’homme, lui, reste secret « Je suis toujours un peu distrait, plus seul et dissimulé »[Dancing]. Leur relation reste intime  « Dis-moi plutôt, auras-tu un peu de temps à me dédier dans cette nuit bleue ? » « retrouve-moi, repêche-moi, tire-moi au sort » [Bleu nuit], « Une seconde, je te prie, passe une main comme ça… au-dessus de mes livides… »[Les imperméables] «  Mais quelles mains, quelles belles mains, fais-les encore parler avec moi »[Bleu nuit],pourtant, les sentiments existent aussi, embellis par la mémoire « Elle est belle, je sais, le temps a passé mais je l’ai toujours dans la peau… » même s’ils sont empreints d’interdits et d’impossibilités « Mon amour pour elle guidera ses pas dans la joie et la douleur ce sont des sentiments de contrebande » [Mexico et nuages]. L’homme et la femme, dans les textes de Conte se livrent toujours à une quête sensuelle «  Il y a des yeux qui se cherchent, il y a des lèvres qui se regardent…il y a des jambes qui s’effleurent et des tentations qui se parlent »[Aguaplano], leur monde sont différents mais parfaitement complémentaires cependant. Les interrogations font partie du jeu de la séduction comme l’attente et l’envie d’immoralité « Que me donnes-tu, où m’emmènes-tu, me plairas-tu, me comprendras-tu ?… Donne-moi un sandwich et un peu d’indécence [Come me vuoi]. C’est une constante intéressante dans sa démarche créatrice où il y a une dimension de dépaysement mais aussi de volonté de «  décalage » comme le montre cette référence quasi constante aux bains et à la musique turcs puisqu’elle est pleine « d’enchantements, de détonations, de pétards » [Come me vuoi » .

Cette fois, c’est en l’Amérique du sud qu’il convie l’auditeur, témoin privilégié de son voyage. Elle constitue, avec la méso-amérique un véritable continent plein de mystères et d’attirance, plein de musique, d’un art de vivre si différent de celui des Européens. Cela va de l’ « altiplano » à l’aspect grandiose et dépouillé, dont l’auteur se limite malheureusement à nous indiquer que « Dieu habite là, à deux pas », au climat tropical qui dispense une lumière « comme un suaire »[Amérique du sud], au décor comme « une arche entre le calme et la tempête »[Amérique du Sud].

 

Ce disque entraîne l’auditeur attentif dans un autre monde fait de la musique et des mots de Conte. Un enchantement, comme toujours !

 

 

 

 

© Hervé GAUTIER  http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

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