la feuille volante

Peter May

  • Les disparus du phare

    La Feuille Volante n° 1265

    Les disparus du phare – Peter May – Rouergue Noir.

    Traduit de l'anglais par Jean-René Dastugue.

     

    Le paysage, celui du nord de l’Écosse, l’île de Lewis, un homme, Neal MacLean se retrouve sur la côte, apparemment victime d'un naufrage, vivant mais complètement amnésique ; Il ne se souvient vraiment de rien, ni qu'il est en train d'écrire un livre, ni de son adresse, ni du nom de son chien, ni même de celui de sa maîtresse (en revanche elle se souvient bien de lui, grâce à la naïveté ou à la complicité de son mari.) Pourtant, même si elle revient vers lui et l'aide de remonter dans ses souvenirs, cela entame quelque peu la confiance qu'elle a en lui et, se demande s'il ne simule pas.

    Était-ce pour retrouver cette mémoire de lui-même qui lui fait gravement défaut, il reprend la mer pour les îles Flannan, cet archipel perdu en mer au large de Lewis qui fut le décor d'un mystérieux événement en décembre 1900 pendant lequel les trois gardiens du phare disparurent sans laisser de trace. Cet épisode est tellement étrange qu'il est devenu une légende. Neal est-il cet écrivain universitaire en congé sabbatique, installé ici depuis dix-huit mois, qui écrit un livre sur ce thème ? Le plus étonnant est qu'il n'a retrouvé aucune note sur ce travail, plus bizarre encore est que, de retour sur ces îles, il découvre le cadavre d'un homme assassiné qui porte sur les mains, il le saura ensuite, les mêmes traces de piqûres d'abeilles que lui , et que, à cause de sa perte totale de mémoire, il pense être l'auteur de ce crime. Les investigations policières vont d'ailleurs en ce sens. De plus il refait son propre parcours pour retrouver qui il est vraiment mais apparemment sans succès. Une enquête criminelle est donc ouverte mais Neal a autant de difficultés à explorer sa mémoire que les enquêteurs à apporter la preuve de sa culpabilité dans ce meurtre. Autour de lui, et sans qu'il le sache obligatoirement, se multiplient les rebondissements, les enlèvements et les morts.  En contrepoint il y a toujours cet homme, une sorte de marginal, qui l'observe de loin à la jumelle et qui semble espionner tout le monde.

    C'est un cheminement classique qu'emploie ici l'auteur, faisant refaire à l'envers un hypothétique chemin au personnage principal ayant perdu la mémoire. C'est un travail intéressant sur le processus de la réminiscence auquel il mêle à l'envi l'atmosphère du roman policier en maintenant le suspens jusqu'à la fin, dans un décor tourmenté. Le roman prend une sorte de deuxième souffle avec l'entrée en scène de Karen, la fille en pleine crise d'adolescence d'un chercheur, Mickael Fleming dont les travaux portaient sur les ravages des pesticides sur les abeilles. Il se serait suicidé deux ans auparavant, mais plus sa fille en apprend sur ce père absent, plus elle pense qu'en réalité il n'est pas mort et s'attache à le retrouver, ce qui s'avère être une entreprise risquée. L'inspecteur de police Gunn fait ce qu'il peut pour dérouler la pelote un peu compliquée de cette affaire. L'auteur y ajoute, à travers l'évocation des abeilles, de leur rôle dans la survie des hommes, une dimension actuelle tournée vers l'écologie.

    J'ai apprécié en tout cas les descriptions poétiques de l'auteur qui parvient toujours à conférer une certaine beauté à un paysage désolé. Je ne suis pas sûr en revanche que les développements sur le rôle des abeilles dans la nature, certes essentiel et incontestable, et l'implication financière qu'implique le maintient des pesticides, apportent quelque chose de nouveau dans le cadre de ce roman. J'ai trouvé l'intrigue un peu artificielle, un peu trop axée autour de ce thème.

    Depuis « l'homme de Lewis » (Histoire d'un vieillard atteint de la maladie d'Alzheimer) Peter May semble avoir une prédilection pour les esprits marqués par la vie, autant qu'il renoue avec les paysages traditionnels de son Écosse natale. Il remet en scène l'inspecteur Gunn pour une nouvelle plongée dans le passé et, comme toujours, j'ai, à nouveau apprécié le style qui a malgré tout transformé cette lecture en un bon moment .

    © Hervé GautierJuillet 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

     

  • LE MORT AUX QUATRE TOMBEAUX – Peter MAY

    N°695 Novembre 2013.

    LE MORT AUX QUATRE TOMBEAUX – Peter MAY- Éditions du Rouergue.

    Traduit de l'anglais par Ariane Bataille.

    Il faut se méfier des défis qu'on relève sous l'empire de alcool surtout si les partenaires sont le chef de la police de Cahors et le Préfet du Lot. Enzo Macleod, ancien légiste de la police écossaise, domicilié en France et professeur de biologie à l'université s'est en effet engagé à élucider les sept crimes non élucidés dont il est question dans le livre du journaliste Roger Raffin. Celui de Jacques Gaillard est l'un d'eux. Il a disparu depuis 10 ans ans sans laisser la moindre trace sauf un crâne qui s'est avéré être le sien, un stéthoscope, un fémur, un pendentif avec une abeille en or, une coquille St Jacques et une médaille de l'Ordre de la Libération, le tout enfermé dans une malle, elle-même murée dans les catacombes parisiens. Cette affaire énigmatique n'a pas trouvé de solution malgré les efforts de la police. C'est à partir de cet inventaire à la Prévert qu'Enzo va mener son enquête d'autant plus que ce Gaillard est lui aussi une énigme autant que la mise en scène de sa mort : on a en effet retrouvé son sang mêlé à celui d'une tête de porc disposée sur les marches d'un église parisienne où il venait prier. Brillant élève de l'Ena, il fut conseiller du Premier Ministre mais surtout spécialiste du cinéma et star de la télévision.

    Les indices relevés mènent Enzo de Toulouse à Paris, à Metz, à Auxerre et même dans les caves de Champagne et à chaque fois une autre malle contenant des morceaux du corps démembré de Gaillard, toujours accompagnés d'objets bizarres qui sont autant de réponses aux interrogations d'Enzo … mais aussi autant de nouvelles questions. Ce sont des pièces d'un puzzle macabre. Ainsi, en peu de temps, c'est à dire lors de sa première découverte, un simple professeur de biologie a réussi à découvrir ce que la police n'avait pas pu révéler en une décennie. Cela bien sûr relance l'enquête et on prie Macleod, en haut-lieu, de cesser ses investigations, invitation à la quelle il n'entend, bien entendu, pas obéir. En bon Écossais, il rappelle que, depuis des siècles les Anglais ont voulu leur faire entendre raison, en pure perte ! Et ce même si on attente à sa vie, si on menace de lui supprimer son poste d’enseignant ou si on précède à une garde à vue au 36 quai des Orfèvres ! Il ira de découvertes en découvertes.

    Il ne se doutait pas en acceptant ce pari un peu ridicule où tout cela allait le mener et les difficultés qu'il allait rencontrer. Les cadavres se multiplient autour de lui sans pour autant éclaircir le mystère de la mort de Gaillard. A force d'investigations dans ce qui est aussi une sorte de jeu de piste un peu macabre, il lui paraît évident que la victime a été tuée par un groupe d’étudiants de l'Ena où il était professeur. En outre, il doit explorer, il est vrai grâce à internet et en compagnie de Nicole, une jeune et charmante étudiante, l'histoire de son pays d'adoption à laquelle il est complètement étranger. En revanche il serait plutôt fan de la gastronomie française... et des jolies femmes ! A ce propos, il devait bien se prendre pour un séducteur mais il aurait bien dû le savoir, il faut aussi se méfier des femmes surtout quand elles sont jolies et qu'elles ont quelque chose à cacher... En tout cas lui, dans cette affaire un peu « ténébreuse » n’aura quand même pas tout perdu !

    J'ai trouvé intéressant qu'à l'occasion d'une fiction policière qui d’ordinaire ne s'y prête pas, l'auteur donne des renseignements historiques sur une personne ou sur un lieu. J'avais bien aimé « L’île au chasseur d'oiseaux »[la Feuille Volante n° 511]. J'ai apprécié ce roman même si la profusion un peu fastidieuse de détails et d'indices, censée entretenir le suspense, égare un peu le lecteur.

    Hervé GAUTIER - Novembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • L'ILE DES CHASSEURS D'OISEAUX – Peter May

     

    N°511 – Mars 2011.

    L'ILE DES CHASSEURS D'OISEAUX – Peter May – Rouergue noir.

    Traduit de l'anglais par Jean-René Dastugue.

     

    Le décor est celui de l'île Lewis au nord de l'Écosse. C'est l'île natale de l'inspecteur Fin Macleod qu'il a quittée voilà bien des années. Il fallait bien faire quelque chose, entrer dans la vie active puisqu'il avait abandonné ses études et était sans diplôme. Alors la police, pourquoi pas ? Il avait donc été affecté à Edimbourg et y poursuivait sa carrière. Il se serait bien passé de ce retour au pays mais l'ordinateur ou le hasard l'ont désigné pour cette mission à cause des similitudes entre un meurtre qui s'était déroulé sur cette île et une affaire dont il s'était occupé antérieurement à Edimbourg. Mais c'est un autre monde que cette contrée perdue entre un ciel plombé et un décor lunaire. Il est fait de landes battues par les vents et les embruns, on s'y chauffe à la tourbe, on y pratique le sabbat chrétien, on y parle encore le gaélique et les pubs sont la seule distraction... Pas la seule cependant car il existe une coutume barbare qui consiste à escalader des falaises d'un caillou perdu au large pour y tuer des poussins de fous de Bassan qui y nichent... C'est une tradition, une sorte de rite de passage, unique et incontournable, surtout pour les jeunes.

     

    Oui, il s'en serait bien passé et pas seulement pour ce triste décor. Il vient, dans un accident de la circulation de perdre son fis unique, Robbie, ce qui fait de lui un être définitivement à part. On ne se remet jamais d'une telle épreuve, entre silence et larmes, révolte et culpabilité, regrets et absence... Et chacun l'évite par respect, par crainte d'évoquer cette épreuve, par incompréhension, par volonté de se protéger d'un malheur qui peut arriver à chacun d'entre nous. Cela fait de lui un homme seul, tenté peut-être de rejoindre dans la mort ce fils qu'il ne reverra plus. Parce que, même si une vie qui lui est chère s'est arrêtée, la sienne poursuit son cours. Elle est devenue soudain un fardeau plus lourd chaque jour, un chemin de croix au quotidien. Face à cela, il y le deuil qu'on vit toujours seul et qu'on ne fait jamais complètement, les cautères qu'on invente pour nous aider à supporter le quotidien maintenant hanté par le fantôme d'un enfant qu'on ne verra pas vieillir, qui n'aura pas lui-même d'enfants. Le travail est l'un d'eux. Il permet de penser à autre chose, de s'occuper un peu l'esprit, de faire semblant, même si cela n'est et ne sera jamais qu'un décor fragile, une sorte de château de cartes édifié dans un courant d'air... Il part donc pour son île malgré son chagrin, l'attitude compassée de ses collègues et son épouse, Monna, qui lui déclare que s'il part, elle ne sera plus là à son retour...

     

    Fin revient aussi sur les traces de son enfance. Il y retrouve évidemment ceux qui étaient ses copains alors, ceux qui sont restés au pays. Au premier de ceux-ci, Ange, le chef d'une bande dont le policier a fait jadis partie. C'est lui qui a été assassiné selon le même « modus operandi » que dans l'affaire dont l'inspecteur s'est occupé à Edimbourg. Cet Ange était un homme tyrannique, cruel, alcoolique, dealer, magouilleur, bagarreur et même fortement soupçonné de viol et convaincu d'avoir agressé un défenseur des oiseaux... Il ne manquait pas d'ennemis qui voulaient sa mort, mais pourtant, il pouvait être attachant, amical... Et c'est lui, Fin, qui est chargé de retrouver son assassin, c'est lui qui est à la fois un enfant du pays mais aussi un policier, le représentant de l'ordre, qui devra dénouer les fils de cette histoire compliquée, percer les secrets qui unissent ces gens qu'il connait. Dans ce coin perdu des Hébrides, il va aller, un peu malgré lui, au devant des souvenirs personnels et pas toujours bons qu'il a avec chacun. En quittant l'île, il avait choisi de les oublier et avec eux son cortège de regrets, de remords... A l'occasion de cette enquête, c'est aussi son passé, la mort accidentelle de ses parents qui lui reviennent en pleine figure ! Tout cela ne va pas faciliter son enquête d'autant que ceux qu'il interroge ont déjà déposé auprès de la police locale.

     

    Il retrouve tous ses copains mais surtout Artair dont le père, M. Maccines, a perdu la vie en sauvant celle de Fin lors d'une expédition contre les oiseaux. Il a épousé Marsaili, le premier amour de Fin, celui qu'on n'oublie pas. Il la rencontre à nouveau, se demande si elle pense encore à lui, fait connaissance de son fils qui porte le même prénom que lui, sympathise avec lui, refait à l'envers un chemin qu'il croyait définitivement oublié, se demande dans son for intérieur si ce garçon n'a pas quelque chose de lui, une parenté jusque là inconnue... Cela aussi risque de bouleverser les choses établies depuis tant d'années... Mais le temps a passé, les choses se sont figées dans un quotidien apparemment immuable, irréversible, violent aussi... Cette enquête remettra en cause bien des vérités établies, bien des certitudes et il faudra que Fin accepte d'entendre et d'admettre ce qui n'était pas pour lui des évidences, qu'il aille au devant de lui-même, assume ses souvenirs personnels, ses attachements, ses certitudes ... Pourtant, iI n'est pas venu là par hasard mais est victime d'un règlement de compte personnel, manipulé par le tueur qui s'apprêtait à nouveau à tuer...

     

    Il est bien des gens pour affirmer que la littérature policière tient un rang mineur dans la création littéraire qu'on écrirait volontiers avec une majuscule. Pourtant si le roman policier plait, c'est sans doute parce qu'il endosse un tas de fantasmes humains. L'écriture en est parfois moins étudiée, moins ciselée, plus populaire, on y met souvent du sexe, de la violence, du sang, probablement pour marquer la différence avec des fictions plus intellectuelles... J'ai toujours pensé que, plus que d'autres forme d'arts peut-être, la fiction policière nous rappelle que nous sommes mortels, que les hommes ne sont ni aussi bons ni aussi humains que des générations de philosophes ont tenté de nous le faire croire. Elle est, au moins autant que les autres, et malgré le fait qu'on la relègue volontiers au rang de lecture estivale, le miroir de la condition humaine.

     

    Dans un style agréable à lire, plein d'émotions et d'évocations de ce coin de terre un peu perdu et désolé, l'auteur, malgré de nombreuses digressions, retient l'attention de son lecteur jusqu'à la fin, avec un sens consommé du suspense.

    Ce roman a été pour moi un bon moment de lecture.

     

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Mars 2011.http://hervegautier.e-monsite.com