Pierre LOTI

RAMUNTCHO et autres récits du Pays basque

La Feuille Volante n° 1139

RAMUNTCHO ET AUTRES RÉCITS DU PAYS BASQUE - Pierre Loti

Réunis et présentés par Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier – La Geste

 

Tout d'abord, je remercie les éditions La Geste et Babelio, dans la cadre de « Masse Critique »,de m' 'avoir permis de renouer avec les écrits de Pierre Loti, un de mes écrivains favoris dont j'ai toujours apprécié la pureté, la simplicité du style et la poésie des descriptions. Il a été avec talent, comme devrait l'être tout écrivain, un merveilleux serviteur de notre belle langue française. J'ai ainsi eu plaisir à relire « Ramuntcho » et à découvrir les autres récits de ce pays basque qu'aimait tant l'auteur de « pêcheur d'Islande ». 

 

Il y a certes ce roman publié en 1897 qui met en scène un jeune et beau contrebandier basque et lui fait vivre une dramatique histoire d'amour avec Gracieuse ainsi que des aventures héroïques. Ce n'est cependant pas un personnage idéal, c'est un homme simple, pauvre, pelotari le jour mais contrebandier la nuit, respectueux des coutumes ancestrales, des conventions et de l'ordre, victime d'événements contraires qui interdisent son mariage avec sa promise. C'est aussi un bâtard, victime des tabous sociaux et religieux, partagé entre son attachement à son terroir et sa volonté de partir loin. Gracieuse elle-même se laisse enfermer dans ce couvent dont elle ne sortira jamais vivante pour lui rester fidèle et ne pas se donner à un autre, préférant Dieu à la trahison de la parole donnée.

C'est le grand roman emblématique du Pays basque, même si la critique n'a pas été unanime à la sortie du livre. Il témoignent de l'attachement de Loti à cette région que l'écrivain rochefortais a rencontrée à l'occasion d'une affectation comme commandant du « Javelot », une petite canonnière à vapeur, stationnaire sur la Bidassoa, destinée à la surveillance des pêcheurs et surtout des contrebandiers. Pour l'infatigable voyageur qu'est Loti c'est un paradoxe, mais le charme du pays va très vite agir sur lui et il se fixera dans une maison d'Hendaye qu'il finira par acheter et où il mourra en 1923. Lui qui était né dans un pays de plaine et dont le métier de marin l'avait entraîné sur toutes les mers du globe, il devait bien avoir une réelle envie de montagnes puisqu’il a adopté très vite ces paysages et ce peuple, au point de les décrire avec la minutie poétique et la dimension humaine qu'on lui connaît, ce qui en fait un véritable document ethnologique. Il relatera les anecdotes et les événements qui s'y sont déroulés, adoptera aussi les jeux, les coutumes de cette contrée qui, à son époque, était encore exotique, c'est à dire protégée du modernisme par les montagnes et la distance et les décrira avec passion, en faisant même un pays à la fois idéal et réel, une sorte de paradis perdu qu'il s'appropriera, mais la langue basque, mystérieuse, lui restera toujours étrangère. Même si cela est un peu folklorique, il évoque le fandango, la pelote dont il est un joueur assidu, la contrebande, les rituels catholiques et la forte propension des Basques à l'exil pour l'Amérique du sud. C'est un autre paradoxe que celui d'évoquer pour ses lecteurs du reste de la France, principalement ceux des villes, un pays à ce point enclavé dont il cherche à percer l'âme véritable. Ici, et bien qu'il ait pu être regardé comme un écrivain fantasque, il noua beaucoup d'amitiés et vécut des amours passionnées au point d'avoir une descendance illégitime et « secrète » alors qu'il était officiellement marié avec Blanche qui vivait à Rochefort. Il recevait dans cette maison des auteurs célèbres, des journalistes et des aristocrates étrangers en exil. Autre paradoxe sans doute est la recherche de Dieu, qu'il mèna, lui le protestant, à travers le catholicisme dont il aima les fastes et les rituels, au point de traverser nuitamment la Bidassoa pour aller entendre la messe de minuit en Espagne. Ce roman est en effet celui de la foi chrétienne mais aussi d'un certain scepticisme, la religion n'étant pas pour Loti la solution aux problèmes humains.

 

Il y a surtout les explications, commentaires et analyses des auteurs, tous deux éminents spécialistes de Pierre Loti, la mise en perspective de ce roman, de la vie de l'académicien et du Pays basque. C'est là une facette intéressante de cet ouvrage. Il y a certes ces évocations de la contrebande, des nuits passées dehors, ce qui en fait un authentique roman d'aventure, mais il y aussi l'aspect descriptif des paysages changeant avec les saisons et l'évocation des amours contrariées de Ramuntcho et de Gracieuse et à jamais compromises à cause des tabous et de la pauvreté, de la morale. Bien sûr les relations entre ces amoureux sont surannées et ne correspondent en rien à celles de maintenant, mais Loti est un homme de son temps, avec sa sensibilité et son talent et cela donne un roman poétique qui s'inscrit parfaitement dans l'aventure humaine immuable. J'ai eu plaisir à le relire. Au moins ne donne-t-il pas dans le « happy end » un peu trop facile que le lecteur pourrait souhaiter et les personnages de ce roman plein de sensibilité retournent dans leur quotidien ordinaire et banal.

Ramuntcho, comme Loti a le désir de partir, de vivre ailleurs mais malgré tout reste attaché à sa terre maternelle, au pays de son enfance. Le personnage principal est un bâtard, fils de père inconnu, comme le seront les enfants basques illégitimes que Loti aura avec celle qu'il appelle « Crucita », dont leur premier fils s'appelle Raymond (Ramuntcho en Basque). Sa mère suivra Loti à Rochefort où elle élèvera seule leurs deux fils. Il y a entre le personnage principal et Loti de nombreuses connotations personnelles, les auteurs n'en veulent pour preuve que la mise en perspective de certaines pages du roman et celles du journal intime de Loti dans ses premières années basques. Dans ce « journal » aux pages un peu disparates, Loti fait état de ses impressions et de ses sentiments, mais aussi de ses goûts, de ses obsessions, de ses sympathies ce qui en fait un document complémentaire du roman. Son amour pour ce pays y transparaît, un peu comme une immobilité chaude et douce non seulement quand il décrit les paysages mais aussi quand il évoque les foyers et les églises. Il ne lui échappe pourtant pas que la modernité du chemin de fer va bientôt venir bousculer tout cela et avec lui l’afflux des touristes (à cause de son roman peut-être?). Il n'est certes pas Basque mais a plaisir à penser qu'il a été adopté par les gens de cette contrée au point d'être reconnu et salué dans la rue, de passer la frontière espagnole librement, avec la bienveillance des douaniers, pour le plaisir d'être sur un autre versant de son cher Pays basque.

 

Malgré tout j'ai lu aussi dans ces pages une certaine mélancolie qui je crois l'a toujours accompagné tout au long de sa vie.

 

© Hervé GAUTIER – Mai 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

PÊCHEURS D'ISLANDE

N°731 – Mars 2014.

PÊCHEURS D'ISLANDE– Pierre Loti. Éditions Calmann-Lévy.

Ce roman, paru en 1886 et qui fut un grand succès, évoque la passion contrariée qui se heurte à un problème de classe sociale. Gaud, une jeune bretonne qui a vécu à Paris, fille d'un important commerçant de Paimpol, tombe amoureuse de Yann, un simple et pauvre marin-pêcheur de Pors-Even et le rencontre au cours d'une noce. Lui, c'est un "Islandais ", un homme rude, solitaire et timide, habitué aux tempêtes, à la vie dure et dangereuse de la Mer du Nord. Il navigue sur « La Marie » mais il aime surtout la mer, même si elle prélève chaque année son tribut de vies humaines. Il ne songe guère à se marier surtout avec elle. Elle lui avoue son amour en termes naïfs et surtout pleins de cette retenue que la période imposait mais lui refuse[« Non, mademoiselle Gaud, vous êtres riche, nous ne sommes pas des gens de la même classe, je ne suis pas un garçon à venir chez vous, moi.»]

L'auteur nous présente cette famille où Yvonne, la grand-mère, craint pour son dernier petit-fils, Sylvestre Moan âgé de 19 ans qui, à la fin de la campagne de pêche doit partir au service militaire, cinq ans en Chine où il y a la guerre.

Ce roman décrit trois campagnes de pêche au large de L'Islande, un drame de la mer qui se termine mal.J'ai toujours apprécié chez l'auteur les descriptions à la fois fortes et rudes des landes et des chaumières bretonnes, l'odeur tiède des estaminets,la fraîcheur des bords de mer, l'angoisse et l'attente des bateaux de retour de la grande pêche, les allusions à cette vie encombrée d'une religiosité surannée qui confine à l’idolâtrie, une société confite dans l'eau bénite pour les femmes et dans l'alcool pour les hommes, qui pratique le « pardon des Islandais », respecte les traditions, entretient la mémoire des marins péris en mer, le partage des enfants entre voisins quand la veuve ne peut plus subvenir aux besoins d'une trop grande famille, observe les coutumes en usage en Bretagne au XIX° siècle, pratique la solidarité des pauvres qui rapproche Gaud, désormais ruinée à la mort de son père, de la vieille Yvonne. Elle la soutiendra dans son deuil mais devra travailler pour vivre, sa nouvelle condition rendant cependant possible son mariage avec Yann. Loti décrit la dure vie de pêche des matelots à bord,détaille leur vêture, leur métier dangereux et ingrat dont ils ne changeraient pour rien au monde, parle de leur mode de vie à terre comme en mer. C'est un véritable livre de sociologie.En outre, je retrouve dans ce roman ce que j'ai toujours aimé chez Pierre Loti,cette dimension poétique de l'écriture, l’évocation des sentiments où la pudeur le dispute au non-dit puisque cette passion ne peut qu'être contrariée par les circonstances, la société,par la vie même, cette analyse de la psychologie de ces personnages rudes mais que le deuil frappe si souvent [« il comprenait maintenant que son pauvre petit frère ne réapparaîtrait jamais, jamais plus...Le chagrin qui avait été long à percer l'enveloppe robuste et dure de son cœur y entraient à présent à pleins bords... mais les larmes commençaient à couler lourdes, rapides, sur ses joues ; et puis les sanglots vinrent soulever sa poitrine profonde. ».

Ce texte distille une réelle émotion à laquelle le lecteur ne peut resté insensible. Marin lui-même, Pierre Loti ne peut être indifférent à la mer qu'il évoque en termes à la fois poétiques et violents. Elle est ici un véritable personnage qui d’ailleurs, dans ce roman, aura le dernier mot. Yann se destinait à elle [« Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit Yann en souriant à Gaud, parce que je lui ai promis le mariage »]et c'est finalement cette mer qui prélèvera encore une fois son sinistre impôt de vie.[«Une nuit d'Août, las-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer... Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était défendu, dans une lutte de géant, contre cette épousée du tombeau ; Jusqu'au moment où il s'était abandonné, les bras ouverts pour la recevoir, avec un grand cri comme un taureau qui râle, la bouche déjà emplie d'eau, les bras ouverts, étendus et raidis pour jamais »].Loti était aussi officier de marine et, à l'occasion du départ de Sylvestre pour la Chine, il évoque la vie militaire, la discipline, les combats mais aussi les lettres reçues par les conscrits qui sont autant d'occasions de se souvenir que, malgré la distance, on pense à eux. Les derniers moments de ce jeune homme mort trop tôt, loin de la Bretagne et des siens sont poignants comme le sont aussi ceux que connaît la vieille Yvonne quand on lui annonce la mort de son petit-fils.

Je reconnais à Pierre Loti, et lui en sais gré, de décrire le monde tel qu'il est et de ne pas forcément satisfaire, même dans un roman où c'est une tentation facile, au « happy end » que le lecteur attend souvent. Il reste, à mes yeux, un immense écrivain, de nos jours injustement oublié.

©Hervé GAUTIER – Mars 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

Pierre LOTI l'enchanteur - Christian GENET -Daniel HERVE - La Caillerie – Gémozac.

 

 

N°28

Avril 1989

 

 

 

Pierre LOTI l'enchanteur – Christian GENET -Daniel HERVE – La Caillerie – Gémozac.

 

Il s'agit d'un livre-souvenir qui évoque la vie et l'œuvre de Pierre Loti, officier le marine, académicien, découvreur du monde et défenseur de sa Saintonge natale, de sa patrie et aussi de la Turquie qu'il chérissait. Esprit brillant et cultivé qui a cherché à marquer son temps, amant délicat qui fut aussi un personnage fantasque et étonnant.

 

A travers cette évocation à la fois riche et pleine d'émotions, Loti m'apparaît comme un homme qui, à travers ses voyages et ses expériences a cherché un bonheur qui lui paraissait inaccessible, mais aussi une foi religieuse qui l'a mené du protestantisme à la méditation de l'Inde en passant par les murailles de Jérusalem et à la Trappe. Là aussi la déception semble avoir été au rendez-vous!

 

Ce qu'il y a de merveilleux chez Loti, c'est que chacun de ses voyages était une invite à la création d'un roman ou d'articles de presse , d'un dépaysement évocateur et en tout cas d'une merveilleuse œuvre d'art.

 

S'il fallait privilégier un aspect des facettes multiples de Loti que ce livre nous donne à voir, je choisirai évidemment la créateur de cette « maison enchantée » de Rochefort/mer, à la fois bateau immobile au ventre plein de rêves et haut lieu du souvenir jalousement entretenu. Là plus qu'ailleurs, le visiteur, à l'invite de ce merveilleux écrivain, peut rêver, venir à la rencontre de l'auteur et de l'homme mais aussi du voyageur qui a fixé là ses racines, n'oubliant pas de faire de chacune de ces pièces le témoin privilégié du charme d'un pays. Ainsi a-t-il réalisé une sorte de synthèse entre son œuvre littéraire et lui-même. Cette maison est un lieu d'exception qui garde le souvenir d'un rivage, d'une contrée, tout comme le sont d'ailleurs ses romans... Dans cette maison, jadis lieu de fêtes où se succédèrent tant de grands esprits, Loti aplanissait par la magie de son imagination à la fois le temps et l'espace, créant en ce lieu vraiment privilégié un microcosme à la fois féérique et secret , à l'image même de l'homme et de l'écrivain. Familier des Princes et des grands de ce monde, il ne dédaignait pas de choisir ses amis parmi de simples matelots de son équipage et beaucoup de ses chef-d'œuvre furent inspirés par eux.

 

Cet homme extravagant, fantasque, cultivé, raffiné, m'apparaît aussi parfois comme déconcertant. Ce qui me frappe le plus dans cette somme de documents où les photos de Loti sont nombreuses , c'est le visage de l'homme avec, au bord des yeux cette tristesse et cette mélancolie. Il semblait chercher dans au-delà imaginaire un bonheur introuvable . Il m'apparaît qu'il puisait là une part de son inspiration résumé par cette adage qu'il avait fait sien « Mon mal, j'enchante ».

 

 

 

 

 

 

 

© Hervé GAUTIER.

LE ROMAN D’UN SPAHI – Pierre LOTI.

 

N°221

Avril 2000

 

 

 

LE ROMAN D’UN SPAHI – Pierre LOTI.

 

Je ne sais ce qui ne fit choisir dans ma bibliothèque un roman pourtant déjà lu de Pierre Loti. Le hasard peut-être à moins que ce ne soit l’intérêt que je porte depuis de nombreuses années à l’écrivain rochefortais qui enchanta ma jeunesse  et mon adolescence. Ses romans reflètent son attraits pour les voyages et pour un certain art de vivre, à l’image de cette « maison enchantée » blottie au milieu de cette petite ville charentaise qu’il serait bon de redécouvrir.

 

C’est vrai qu’actuellement Rochefort /mer reprend de l’attrait notamment à cause de la construction de « l’Hermione », bateau qui amena Lafayette aux Amériques. La télévision nous rend compte régulièrement de l’avancement de ces travaux. Loti su se battre pour sa ville natale et usa de son autorité pour qu’elle ne sombre pas dans l’oubli, qu’elle conserve son port militaire, son arsenal, son importance. Bien sûr il y avait la source thermale, les bégonias et plus tard le Film de Jacques Demy, « Les demoiselles de Rochefort », la résurrection de la « Corderie Royale »…

 

Comme son œuvre, cette maison est le miroir de son itinéraire, de ses passions, de ses amours. C’est à la fois un bateau immobile au ventre plein de rêves et un haut lieu du souvenir jalousement gardé. C’est la synthèse de sa vie personnelle, amoureuse, littéraire, aventureuse... On y retrouve les différentes facettes de la personnalité de l’homme public et l’intimité de l’être tourmenté. Là plus qu’ailleurs le visiteur est incité au rêve, à la complicité avec son hôte invisible mais bien présent .Chaque pièce est un jalon de la vie de ce personnage d’exception, grand marin et écrivain de talent. Il fut à son époque un personnage contesté, moqué même, honni peut-être, mais c’est oublier un peu vite le patriote, l’officier de marine, l’académicien, l’amoureux, l’humaniste, l’homme libre, tour à tour fantasque, déconcertant mais toujours d’une culture et d’un raffinement étonnants…

 

Mais revenons à ce livre.

 

Il s’inscrit, bien sûr dans l’histoire immédiate de la France coloniale avec tout ce qu’elle avait d’exotique, de dépaysant, de guerrier aussi. Comme toujours les descriptions y sont évocatrices, chatoyantes et l’émotion y est toujours présente.

 

Comme avec « Pêcheurs d’Islande » ou « Ramuncho », Loti a toujours su me passionner, me faire pleurer aussi. Ici, il choisit de peindre de nouveau une facette de la condition humaine, celle de Jean, fils d’un paysan pauvre des Cévennes, arraché à sa terre natale pour un service militaire de cinq années. Le hasard et peut-être aussi l’amour du cheval lui fit choisir les spahis et l’Afrique accueillit cette tranche de vie qu’il allait passer entre ses amours locales et le souvenir d’une « promise » qui au pays l’attendait. Chez Loti, rares sont les « happy ends » rassurants. Il choisit de nous dire les choses telles qu’elles sont, dans leur simplicité, dans leur cruauté aussi. La séparation, la mort font partie de la vie d’un homme et il est vrai que le bonheur n’est pas toujours aux rendez-vous de nos quêtes, que nous ne sommes ici que de passage…. Loti l’a rappelé naturellement, peut-être mieux que les autres . Il est cet écrivain de l’humanité comme d’autres le sont de la négritude ou de la condition ouvrière…

 

Il a délivré son message avec talent et avec cœur, avec aussi cette plaie invisible qu’il portait en lui et que, comme tout créateur authentique il passa sa vie à exorciser. Elle transparaissait sans doute dans son visage mélancolique et dans la tristesse qu’il portait au bord de ses yeux. Il y puisait sûrement une partie de son inspiration et sa quête du bonheur lui fit dire simplement «  Mon mal, j’enchante ».

 

 

© H.G.

 

MON FRERE YVES – Pierre LOTI.

 

 

N°230

Septembre 2000

 

 

MON FRERE YVES – Pierre LOTI.

 

 

Malgré une succession d’événements douloureux qui ont définitivement endeuillé ma famille et dont rien ne parviendra jamais à atténuer la douleur, j’ai décidé, néanmoins de continuer, à tout le moins pendant quelques temps, la publication de « La Feuille Volante ». Cette revue qui a vingt ans cette année et qui était naguère publiée sur papier l’est maintenant sur Internet. Elle est peu lue, je le sais, mais je précise que je ne recherche cependant pas à travers elle une quelconque notoriété. Je continue donc à la rédiger pour d’autres raisons que je ne saurais moi-même expliquer.

Je n’ai pas la fatuité de penser que cette modeste chronique intéresse beaucoup de lecteurs, mais je choisis de durer, peut-être pour renforcer pour moi-même l’idée que j’existe pour autre chose qu’une vie bassement quotidienne, de continuer, malgré les événements à commenter un livre simplement parce que celui-ci m’a plu et d’inviter un éventuel lecteur à partager mon plaisir.

 

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J’ai choisi aujourd’hui un ouvrage de Pierre Loti pour moult raisons dont la première est que j’aime son œuvre en général, autant pour elle-même que pour la personnalité de son auteur

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Ce roman est « Mon frère Yves » publié avec succès en 1883 . A cette époque , il était déjà connu comme écrivain mais exerçait le métier d’officier de marine .

Il s’agit d’un roman et les faits qui y sont rapportés ne font pas référence à un épisode peu connu de sa vie où son frère aîné, Gustave Viaud, chirurgien de marine, victime du choléra durant une mission en Cochinchine est mort et a été immergé dans le Golfe du Bengale par 6°11 de latitude Nord et 84°48 de longitude ouest.

 

Comme on le sait l’auteur est né à Rochefort en Charente Maritime le 14 Janvier 1850 ,mais c’est en Bretagne que se déroule cette histoire qui n’est cependant pas exactement une fiction. Ecrivain déjà célèbre, il décrit avec humanité mais aussi avec réalisme un monde de gens simples et pauvres auquel il n’appartient cependant pas, des familles harcelées par la misère, une Bretagne rurale, dévote, travailleuse…

 

Parmi ces gens Yves Kermadec qui a choisi comme beaucoup de Bretons la mer et ses dangers. Il sera donc dans la « Royale » , mais comme simple matelot, c’est à dire qu’il sera voué aux tâches les plus rudes, les plus ingrates, les plus périlleuses. Il les accomplira cependant avec discipline

 

Quand il est en mer, il est dur à la tâche et fait son métier, mais quand une escale lui fait toucher terre, il redevient querelleur, buveur, laissant volontiers sa maigre solde dans les bouges où il est souvent laissé pour mort.

 

Il n’y a pas de lien de parenté entre Loti et lui, bien qu’il apparaisse lui-même comme un personnage de sa propre œuvre et soit le parrain du fils d’Yves Kermadec. Une grande amitié est née entre ces deux hommes. Cette « filiation »se fit un soir de confidence où l’officier qu’il était mais qui avait tu son grade, avait rencontré la mère déjà vieille d’Yves Kermadec qui lui avait raconté sa pauvre condition de femme de marin perdu par l’alcool et que la mort avait prématurément emporté. Des treize enfants qu’il lui avait laissé à élever, les garçons s’étaient faits marins, un peu forbans, déserteurs parfois.

 

Pour Yves c’était différent et cette pauvre femme fit promettre à Loti dont elle avait senti qu’il était différent des autres hommes de lui faire un serment. L’auteur à cette phrase merveilleuse et émouvante «  Le regard anxieux et profond fixé sur moi me causait une impression étrange. C’était pourtant vrai que toutes les mères, quelle que soit la distance qui les séparent, ont, à certaines heures des expressions pareilles. Maintenant il me semblait que la mère d’Yves avait quelque chose de la mienne » et il ajoute « [je] jure de veiller sur lui toute ma vie comme [s’il] était mon frère ».

 

Dès lors Pierre Loti décrit leurs séparations et leurs retrouvailles au gré des affectations sur différents bâtiments, mais malgré ses grandes qualités d’homme et de marin, Yves retombait toujours, attiré par les cabarets et les bouges. « A cet instant il était irresponsable, il cédait à ses influences lointaines et mystérieuses qui lui venaient de son sang. Il subissait la loi de l’hérédité de toute une famille, de toute une race ».

 

Pierre Loti évoque la vie de ce marin, de cet homme humble qui finit par tenir la résolution qu’il avait prise de ne plus boire, de changer de vie, de se marier, d’avoir un enfant dont l’auteur sera le parrain, d’être un homme comme les autres dont la hiérarchie reconnaîtra cependant les mérites. C’est vrai que l’officier de marine Pierre Loti l’a protégé, a obtenu que certaines sanctions soient atténuées, l’a fait nommé « second »… Ces deux hommes que tout séparaient seront donc devenus frères au nom du respect de la parole donnée, un soir à une vieille dame.

 

Dans chaque roman, il y a l’histoire qui nous est racontée, mais il y a aussi la manière de le faire, le style. Ici aussi j’ai retrouvé des descriptions et des évocations aux accents de Zola, et je pense que Loti, déjà célèbre était bien modeste en écrivant à Alphonse Daudet à qui il dédia ce livre « Voici une petite histoire que je veux vous dédier, acceptez-la avec mon affection. ».

 

Je trouve en tout cas que cet écrivain majeur qu’est Pierre Loti a été trop longtemps injustement oublié. Son œuvre mérite davantage d’attention et le cent cinquantième anniversaire de sa naissance qui tombe cette année en est sans aucun doute l’occasion.

 

 

 

© Hervé GAUTIER.

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