Fred VARGAS

L'ARMEE FURIEUSE

N°1002– Janvier 2016

 

L'ARMEE FURIEUSE Fred Vargas – Viviane Hamy.

 

Un été qu'on imagine caniculaire et deux meurtres qui bien entendu n'ont rien à voir l'un avec l'autre occupent le commissaire Adamsberg. Dans la police comme ailleurs on en apprend tous les jours mais est-ce l'effet de cette touffeur estivale mais une femme du côté de la Normandie prétend avoir aperçu « l'armée furieuse » dont le policier n'a jamais entendu parler. Il n'a pas trop de l’érudition du Commandant Danglard pour apprendre qu'il s'agit d'une troupe de chevaliers nordiques qui se saisissent de criminels impunis à la recherche d'une bonne âme pour réparer leurs forfaits. Selon le commandant, cette vision est annonciatrice de mort et donc de travail pour la police, mais cette légende date du XI° siècle et tous les chevaliers n'existent plus ! D'ailleurs Herbier, un individu peu recommandable, est trouvé mort et la maréchaussée locale, par crainte ou par facilité, penche pour le suicide. Le commissaire doit avoir un faible pour la Normandie puisqu'il s'y rend pour mener sa propre enquête même s'il n'est pas dans sa circonscription. C'est que, dans le même temps, à Paris, donc chez lui, un homme influent dans le domaine économique est retrouvé carbonisé dans sa voiture et les soupçons se portent sur un jeune délinquant multirécidiviste, Momo mais Adamsberg qui le connaît n'y croit pas et va risquer gros pour faire éclater la vérité. Et puis il y d'autres meurtres et d'autres tentatives ce qui égare et déroute les policiers, un assassin insaisissable , des indices et des traces qui disparaissent ...

 

Depuis que je lis les œuvres de Vargas, je fais la même remarque : son univers est vraiment à part, ce n'est pas un polar au sens strict du terme mais un authentique roman plein de références aux légendes et aux mythes mais aussi une études des rapports humains et de la condition humaine. Les personnages sont attachants, parfois énigmatiques, souvent seuls face à eux-mêmes encore que cette brigade ressemble à une grande famille solidaire, ce qui n'est pas pas forcément le cas dans le monde du travail ou dans le monde en général. Le lecteur parvient cependant parfois à explorer ses replis de leur âme et c'est plutôt réussi. L’étude de chaque personnalité est menée avec finesse quoique un peu dans l'ombre des principaux protagonistes mais j'aime bien que ces derniers soient marginaux par rapport à leur hiérarchie, soit originaux dans leur manière d'être ; le respect qu'ils se portent les uns les autres, la complémentarité et le dévouement dont ils font preuve sont presque rassurants. Certes il y a l'intrigue policière pour pimenter la lecture car il s'agit bien d'un triller mais c'est tout juste si elle n'est pas secondaire, presque accessoire, c'est fort bien écrit, à cent lieues du style traditionnel des polars et c'est heureux. L'érudition de certains passages ne me gêne pas, au contraire, à mon sens il rajoute de l'intérêt à l'histoire et, pourquoi pas nous apprend quelque chose. C'est que Fred Vargas est une conteuse qui s'approprie son lecteur souvent dès la première phrase et chaque enquête est une aventure ou le dépaysement le dispute à la découverte du coupable . Elle tient son lecteur en haleine jusqu'à la fin même si, pour ce roman en particulier, la lecture m'a paru parfois un peu difficile, égarée par des intrigues secondaires.

 

Hervé GAUTIER – Janvier 2016 - http://hervegautier.e-monsite.com

DANS LES BOIS ETERNELS

N°1001– Décembre 2015

 

DANS LES BOIS ETERNELS Fred Vargas – Viviane Hamy.

 

Elle est bizarre cette histoire qu'il est difficile et sûrement inutile de résumer tant elle est compliquée. D'ordinaire, on se débarrasse volontiers d'une affaire délicate en la refilant à un autre. Ici, le commissaire Adamsberg insiste lourdement pour se faire attribuer le meurtre de deux petits dealers parfaitement inconnus mais que revendique la « Brigade des Stups ». C'est oublier un peu vite qu'il est têtu, mais têtu comme un Béarnais, ce qui n'est pas peu dire et ce d'autant plus qu'il vient de croiser un peu par hasard Ariane, la médecin légiste qu'il a connue dans une autre vie, il y a bien longtemps. Il a décidé qu'elle serait une adjointe précieuse dans cette affaire et elle lui livre effectivement des indices intéressants sur ces deux victimes. Elle réussit même à le convertir à sa théorie sur les meurtriers « dissociés » dont pourrait bien faire partie une vieille infirmière, récemment échappée d'une prison allemande, et qui, selon la légiste, ferait une coupable très présentable. Il la mettrait bien dans son lit, cette Ariane, mais ses relations avec les femmes sont compliquées, un peu comme celles qu'il a avec Camille, son épouse, la mère de son enfant mais dont il est actuellement séparé. Elle prend de plus en plus la forme et la consistance d'une ombre, un peu comme celle qui hante la maison que le commissaire a choisi d'habiter et que tout le monde évite à cause justement de ce fantôme. Obnubilé par cette idée, il ira pour autant la rechercher bien loin de Paris, cette silhouette grise qui est liée à cette affaire, à tout le moins le pense-t-il, mais toujours dans des cimetières, à déterrer des cercueils de femmes vierges.

Comme rien n'est simple, cette enquête emmène toute la brigade au cimetière de Montrouge, à la recherche de petits cailloux et de terre logée sous les ongles des deux victimes, ce qui se traduit par l'ouverture d'une tombe et des hypothèses qui paraissent bien légères ! C'est que le commissaire Adamsberg est comme un père pour chaque membre de cette brigade qui le suit aveuglement sans poser aucune question. Les liens qui les unissent son très forts et notamment ceux qui lient le lieutenant Retancourt, une jeune femme imposante mais indispensable au commissaire depuis une aventure canadienne constamment rappelée dans ce roman. C'est aussi sans compter aussi sur le commandant Danglard, érudit alcoolique dont les connaissances étonnent toujours le commissaire et qui lui aussi à un rôle de protecteur. D'ailleurs dans cette brigade comme dans une véritable famille les agents sont solidaires et chacun protège l'autre. Comme dans chaque brigade, il y a toujours le nouveau, celui qu'il faut former et qui bien souvent entrave la bonne marche des choses par ses questions. Ici le Nouveau (avec une majuscule) c'est Veyrenc, un Béarnais lui aussi qui n'est pas exactement un nouveau puisqu'il est policier depuis quelques années déjà, a été enseignant, semble égaré dans la police avec ses cheveux bicolores, cette passion pour Racine et cette manie bien étrange de ne s'exprimer qu'en alexandrins. Est-ce une coïncidence, mais sa présence ici ne doit rien au hasard et il réveille par sa seule présence des souvenirs d'enfance que Adamsberg croyait évanouis et en tout cas qu'il aurait bien voulu oublier.

 

On va de fausses pistes en histoires abracadabrantesques, empruntées au présent, au passé ou à l'imagination comme ces palabres incertains et apparemment inutiles sur l'os du groin de porc, l'os pénien du chat, le pillage des reliquaires religieux, la recette de la vie éternelle quêtée dans des grimoires, les bois de cerf, la recherche d'hypothétiques femmes vierges dans le département de l'Eure, l'inspiration que trouve le commissaire dans le vol des mouettes sur la Seine ou en pelletant les nuages… Bref l'enquête s'enlise chaque jour un peu plus et les policiers de la brigade doutent ! Mais après tout ce n'est pas autre chose que la réalité avec son droit imprescriptible à l'erreur. Peut-être pas tant que cela cependant puisqu'il est vrai que la vengeance se nourrit de la mémoire et la fausse piste de la mystification !

 

On ne s'ennuie vraiment pas dans un roman de Fred Vargas et quand c'est fini ça recommence, les impasses ne sont qu'apparentes et l'auteur tient son lecteur en haleine jusqu'à la fin. C'est bien écrit et c'est passionnant.

Hervé GAUTIER – Décembre 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

L'HOMME A L'ENVERS

 

N°1000– Décembre 2015

 

L'HOMME A L'ENVERS Fred Vargas – Viviane Hamy.

 

Dans le Parc national du Mercantour, les loups ont fait leur apparition, ils venaient parait-il des Abruzzes italiennes et s'étaient multipliés en France où ils commençaient à faire des dégâts sur les troupeaux de moutons. Lawrence un Canadien taiseux, spécialiste des grizzlis était venu pour les étudier mais il ne parvenait pas à repartir chez lui, à cause paraît-il de la fascination que ces animaux exerçaient sur lui. Pas qu'eux apparemment parce qu'il partageait la vie de la jeune Camille, passionnée de musique et de plomberie. Elle ne croit pas aux loups et ne participe pas aux battues tout comme Massart, un solitaire qui travaille aux abattoirs, qui est parfaitement glabre sur tout le corps et que Lawrence soupçonne d'être…un loup-garou à cause des poils qui lui pousseraient en-dedans, un véritable homme à l'envers ! Suzanne, une femme du pays est assassinée, égorgée comme une brebis… Et Massart a disparu et fait donc un suspect idéal que Camille, accompagnée d’acolytes un peu bizarres, pourchasse au volant d'une bétaillère et ce d'autant que les meurtres et les massacres de brebis se multiplient sur un itinéraire qui semble, pour des raisons obscures, mener notre petite troupe en direction de Paris !

 

Que vient faire dans cette histoire le commissaire parisien Adamsberg qui a bien d'autres préoccupations au demeurant. C'est que Camille, celle-là et pas une autre, n'est pas une inconnue mais au fond cette histoire un peu loufoque (sans mauvais jeu de mots) c'est bien une affaire pour lui. Il la prend donc en mains ou plus exactement en sous-main parce qu'il n'est pas dans sa circonscription et que, par ailleurs sa vie est menacée et donc qu’il doit garder l'anonymat. L'enquête semble un temps s'égarer d'autant que le flou l'entoure de plus en plus et qu'elle piétine passablement et même s'enlise, avec en toile de fond à la fois ce personnage qu'il pourchasse et qui semble lui envoyer un défi et le sourire de Camille auquel notre commissaire n'est pas indifférent.

 

L'homme a toujours été fasciné par le loup au point qu'il l'a diabolisé où chargé d'un destin et de pouvoirs légendaires. L'auteur en profite pour revisiter le mythe du loup-garou, celui de la lycanthropie et la « bête du Mercantour » dessine peu à peu sa silhouette floue mais inquiétante et contribue à nourrir la psychose collective. En jouant sur ces peurs ancestrales, l'auteur qui est une authentique raconteuse d'histoires, parvient à tenir en haleine son lecteur jusqu'à la fin.

 

C'est le deuxième roman de Fred Vargas parue en 1999 ; il reprend le personnage du commissaire Adamsberg, ce flic un peu marginal que ne gênent ni les ordres ni la hiérarchie et qui finalement me plaît bien.

 

Hervé GAUTIER – Décembre 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

UN LIEU INCERTAIN – Fred VARGAS – Edition Viniane Hamy.

 

N°327– Mars 2009

UN LIEU INCERTAIN – Fred VARGAS – Edition Viniane Hamy.

 

Quand un critique s'intéresse à un livre, récent ou non, sa tâche n'est pas simple, entre raconter l'intrigue sans la dévoiler et faire des commentaires, pertinents de préférence! Avec Fred Vargas, c'est toujours plus compliqué, puisque sa démarche d'écriture s'inscrit dans des contextes multiples, déroutants parfois.

 

Les personnages d'abord. Adamsberg, commissaire un peu ombrageux qui dirige ses enquêtes à sa manière. Le lecteur a l'impression, qu'elles lui échappent parfois, qu'il s'égare, qu'il est un peu perdu dans ses quêtes personnelles et professionnelles, avec son passé qui le rejoint,... mais tout s'arrange à la fin. Le commandant Danglard, alcoolique et érudit [parfois un peu trop pour être vraisemblable], lui aussi hésite, mais heureusement, il est là. Il aggrave même un peu son cas en tombant quasi-amoureux d'une Anglaise... Le lieutenant Violette Retancourt, femme de poids et surtout incontournable. D'autres personnages gravitent autour d'eux dans cette enquête, et on remonte loin dans leur histoire personnelle...leurs intrigues et leurs errances sont attachantes.

 

 

L'histoire ensuite, ou les histoires qui déroulent leurs moments indépendamment les unes des autres, au moins au début, ce qui est un peu déroutant pour le lecteur, désorienté par les rebondissements inattendus. Ici, ce sont des chaussures (françaises) découvertes outre-manche, alignées devant un cimetière anglais, comme un rituel, mais « avec des pieds dedans », c'est à dire qu'on n'avait pas pris soin de déchausser les victimes avant de les exécuter, d'autre part, et sans que cela soit lié avec l'affaire précédente qui doit, bien entendu, rester du domaine des policiers anglais, un sombre épisode de Garches, en France, où on découvre le corps d'un homme assassiné et consciencieusement déchiqueté, comme si on avait voulu le faire disparaître complètement... pas tout à fait cependant, peut-être pour marquer une piste... ou égarer les enquêteurs! On parle de Serbie, d'Autriche, d'Avignon, de messages d'amour rédigés dans une langue que, bien entendu, Danglard est le seul à pouvoir traduire, de naissance difficile d'une petite chatte et d'Espagnol ayant perdu un bras pendant la guerre civile, de médecin «  aux doigts d'or » un peu énigmatique, de vampires, de caveau et de mort annoncée, d'enquête sabotée, de pressions hiérarchiques pour cacher une vérité inavouable, d'un arbre généalogique qui n'en finit pas de dérouler ses branches et ses racines à travers le temps... Le lien entre tous ces événements ne tombe pas sous le sens. Et pourtant!

 

Il y a le style,ici, peut-être plus qu'ailleurs, assez indéfinissable, qui entretient le suspense jusqu'à la fin, pas vraiment policier, et c'est heureux, le sens de la formule, les mots qui ont leur importance avec la charge d'humour, d'émotion, de poésie parfois qu'ils portent en eux et qui n'est pas négligeable. Ils enrichissent le texte, l'éclairent, et les références nombreuses aux autres romans de l'auteure confèrent une unité à l'œuvre.

 

On ne raconte pas un roman de Fred Vargas, on le goûte, on se laisse porté par lui, même si, je dois le confesser, les premiers ne m'ont pas vraiment enthousiasmé.

Toutes ces aventures entrainent le lecteur dans une sorte de labyrinthe où il s'égare volontiers, avec gourmandise même. C'est qu'il en est le témoin privilégié , qu'il doit être à la hauteur de ce qu'il lit, que cela a été écrit pour lui, et exclusivement pour lui. Alors, cela mérite bien plus qu'une lecture du bout des yeux et son attention sera récompensée, mais au dénouement seulement, pas avant!

Il doit garder à l'esprit qu'il est le témoin privilégié de ces événements dont les arcanes se déroulent sous ses yeux, qu'il tient le livre entre ses mains, juge l'écriture autant que le suspense qu'elle tricote et peut, à tout moment refermer l'ouvrage comme on prononce un verdict. Tout cela est intime, silencieux et personnel, sans logique ni objectivité... mais la sentence est sans appel, souvent définitive et on se dit que tout cela n'est pas pour nous, qu'on n'y comprend rien, que c'est trop compliqué, trop confus, bref qu'on n'aime pas. Ce faisant on peut, malheureusement, passer à côté de quelque chose, se priver d'un bon moment de lecture, se frustrer soi-même de ce dépaysement qui est si nécessaire à notre quotidien, de ce voyage dans une autre dimension qu'on adore cependant et dont on redemande parce que les rebondissements de l'intrigue ne font qu'ajouter à l'intérêt qui va croissant et nous fait trépigner fébrilement jusqu'à l'épilogue...

 

Pour moi, un roman de Fred Vargas est toujours un événement.

 

Hervé GAUTIER – Mars 2009.http://hervegautier.e-monsite.com 

COULE LA SEINE – Fred VARGAS– Edtions j’ai lu.

 

 

N°262- Novembre 2006

 

 

COULE LA SEINE – Fred VARGAS– Editions j’ai lu.

 

D’emblée, le titre évoque quelque chose, et pas n’importe quoi, une époque, une ambiance, l’ombre d’Apollinaire et de ses amours tumultueuses. « Sous le pont Mirabeau coule la Seine et nos amours faut-il qu’il m’en souvienne la joie venait toujours après la peine… » Je n’y peux rien, je suis un amateur impénitent de poésie !

 

Il est pourtant question de ponts et de Seine ici, mais nous sommes bien loin des « Calligrammes », et même si ces trois nouvelles sont écrites à la manière du « policier », c’est à dire sans véritables recherches de vocabulaire, je retiens quand même des descriptions savoureuses [« Sa barbe était encore à moitié rousse, taillée au ciseau, au plus près des joues. Il avait un petit nez de fille et des yeux bleus cernés de rides, expressifs et rapides, qui hésitaient entre la fuite et l’armistice »] et le sens de la formule [«  Vous le tutoyez ? – Les flics tutoient toujours. Ça augmente le rendement policier ». «  L’été n’était fait que de paperasses chaudes, de trompe l’œil et d’interrogations fantasmatiques ». « Vous avez pourtant les yeux d’un homme à piger que la sauvegarde des bricoles fonde l’éclosion des grandes choses. Entre le dérisoire et le grandiose, il n’y a même pas l’espace d’un ongle » « Adamsberg le connaissait , c’était un jeune type brillant, offensif et trouillard »]. Ce n’est pas sans rappeler, ne serait-ce qu’un peu, les dialogues Et les formules du regretté Michel Audiard !

 

Il n’y a pas à dire, on est bien dans le ton. Nouvelles policières donc, avec tout ce que ce genre littéraire, parce que c’en est un, a de ramassé, de concis, de suspense et de décalé aussi. Le commissaire Adamsberg est circonspecte face aux meurtres, celui de trois femmes qui trouvent une mort anonyme et violente qui se confond avec le froid, l’eau et le vent glacé. Les victimes sont célibataires, entre deux âges, pas vraiment jeunes mais pas encore vieilles, aux amours plus ou moins chaotiques, au bout du rouleau ou carrément inconnues, une ombre, une masse blanche comme une mort sans visage et sans nom !. Ce sont aussi des hommes qui les tuent mais ce sont aussi d’autres hommes qui font éclater la vérité, des marginaux, des clochards ou des égarés dans le quotidien, pas vraiment de ce monde en tout cas.

 

 

© Hervé GAUTIER.  http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg  

PARS VITE ET REVIENS TARD – Fred VARGAS – Editions Viviane Hamy

 

 

N°297– Mars 2008

PARS VITE ET REVIENS TARD – Fred VARGAS – Editions Viviane Hamy

Derrière ce titre en forme d'invitation qui, au départ, peut paraître d'une autre nature, le lecteur découvre un univers à la fois interlope, décalé et même emprunt d'érudition; Pourtant le thème est la peste, qui a sévi au cours des siècles et a exterminé une grande partie de la population. Cela a été tellement terrible et inexplicable que l'homme, jamais avare d'incongruités devant un phénomène qu'il ne comprend pas a, bien entendu, attribué cette extermination à l'action de Dieu qui faisait ainsi payé à l'humanité ses nombreux péchés. C'était à la fois facile et complètement irréaliste de la part d'une divinité dont on louait par ailleurs la bonté et la miséricorde. Cela permettait au moins à l'Église, qui l'incarnait, de reprendre en main ses brebis égarées! Face à cela, il fallait bien se protéger, et comme on était en plein délire, le mieux était sans doute d'y rester et de faire appel comme jadis aux vieux démons.

Le décor est donc planté, mais nous sommes à la fin du XX° siècle, à Paris, et rien n'y fait! Face à ce qui est présenté comme une prétendue contagion, la psychose s'installe et devant l'épidémie, les vielles superstitions refont surface comme elles se manifestent à chaque changement de millénaire, à chaque éclipse ou à chaque passage d'une comète. Cela donne lieu à des prédictions les plus extravagantes où il est souvent question de bouleversements planétaires, voire de fin du monde. Pour s'en protéger, on a recours à des expédients irrationnels. La peste n'échappe pas à cette règle. Ici, ce sont des 4 aussi bizarres que leur action supposée, qui sont peints sur les portes et qui éloigneraient par leur présence seule cette vengeance divine! De même, pour assurer la publicité de ce phénomène, on met en avant un ancien marin en rupture de société qui s'est reconverti en crieur public [pensez, de nos jours, on n'est plus au Moyen-Age!]du côté du carrefour Edgard Quinet-Delambre et plus spécialement qui rend public, presque malgré lui, des bribes de textes en vieux français et en latin qui annoncent une épidémie de peste.

Dès lors, la machine est lancée, même s'il n'échappe pas au commissaire Adamsberg que tout cela n'est rien d'autre qu'une mise en scène et qu'il est en présence d'un tueur en série qui habille ses crimes avec ce décor macabre de corps bizarrement noircis par la mort.

Cette affaire, qui tient en haleine jusqu'au bout le lecteur passionné, est fondée à la fois sur une contradiction flagrante [les victimes ne meurent pas de la peste, mais assassinées par strangulation] mais aussi sur la certitude, dans l'esprit des protagonistes de cette histoire, membres d'une famille un peu glauque, que la maladie se répand, mais aussi de l'hypothétique pouvoir des talismans qui en protègent. La peste, on le sait, anéantit un grand nombre de famille mais en épargna d'autres, sans qu'il y ait à cela d'explications rationnelles. Dès lors la porte était ouverte largement aux explications les plus folles et les fantasmes trouvaient là un terrain favorables pour se développer. C'est tellement humain! La vengeance n'est pas absente de ce processus meurtrier et en est même le moteur intime, mais comment expliquer l'anachronisme d'un tueur tellement en décalage avec son temps ainsi que la mise en perspective des meurtres avec une maladie qui, en réalité, est inexistante? Le policier qui lui aussi est irrationnel puisqu'il fonctionne à l'intuition et à la chance, le découvrira à travers la subtilité d'un éclair.« La faute et l'apparence de la faute » dit Décambrais à la fin du livre. Toute l'intrigue pourrait être contenue dans cette simple phrase!

Je voudrais enfin faire une mention spéciale pour le travail d'écriture auquel je suis toujours sensible. L'auteur accompagne son lecteur tout au long de ses pages avec un style où la gouaille le dispute parfois à une certaine poésie. C'est remarquable!

 

© Hervé GAUTIER – Février 2008.
http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×