Jean ECHENOZ

CAPRICE DE LA REINE

N°791 – Août 2014.

CAPRICE DE LA REINE - Jean Etchenoz - Les éditions de Minuit. (2014)

Si j'en crois la 4° de couverture, chacun de ces récits (qui ne sont pas à proprement parlé des nouvelles, sauf, peut-être « Génie Civil » ou « Trois sandwichs au Bourget ») est attaché à un lieu précis aussi inattendu que Babylone ou le Jardin du Luxembourg.

J'ai lu ce livre comme un recueil d'érudition ou plus exactement comme le remploi de notes techniques prises antérieurement ou de descriptions mises temporairement de côté pour l'écriture de quelque roman et qui ici sont recyclées si on peut le dire ainsi. Je connais maintenant un peu de la physionomie, du quotidien et de l’histoire de Babylone à travers la vision qu'en a donné Hérodote, même si son témoignage peut, selon l'auteur, parfois être contestable. De même Nelson apparaît ici comme un marin soucieux de l'avenir de la flotte anglaise, un peu comme l'était Colbert avec la forêt de la Navale et je ne serai sans doute pas dépaysé au jardin du Luxembourg en apercevant ces vingt statues de femmes.

J'ai fait un peu par hasard la connaissance de l’œuvre d'Etchenoz (La Feuille Volante n° 407 et les nombreux suivants...) J'avoue bien volontiers que cet auteur m’intéresse par ce qu'il dit, par son style simple, fluide et accessible, par l'émotion et l'humour qu'il fait passer dans ses mots même si ce livre diffère quelque peu de sa manière traditionnelle de s'exprimer. J'ai retrouvé cet humour dans l'écriture de ces textes. Il dit quelque part avoir eu du plaisir à écrire cette somme de récits qui, pour partie sans doute répondait à une demande ou à une commande, cette contrainte stimulant en quelque sorte l'inspiration et justifiant l'appropriation personnelle que l'auteur fait du thème imposé.

J'ai moi, eu du plaisir à les lire même si j'ai, en ce qui le concerne, une préférence pour ses romans.

©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

L'OCCUPATION DES SOLS - Jean Echenoz

N°700 - Décembre 2013.

L'OCCUPATION DES SOLS - Jean Echenoz – Éditions de Minuit.[1988]

D'emblée ce titre aux accents administratifs surprend. Cela sent le permis de construire et pourquoi pas les tractations plus ou moins avouables pour obtenir une dérogation voire un passe-droit et ainsi s'enrichir. Ce qui surprend aussi c'est le peu d'épaisseur de ce volume (22 pages) qui peut être baptisé de « Nouvelle ». Pour autant, dans mon opinion, ce récit ne peut être ravalé au rang d'une simple histoire racontée au lecteur pour meubler rapidement une soirée.

Le texte met en scène le Père Fabre et son fils Paul. La mère, Sylvie, est morte dans l'incendie de leur appartement et d'elle il ne reste rien, ni photos, ni objets lui ayant appartenu. Cela aussi peut surprendre mais pourquoi pas ? Le père et le fils sont partis habiter ailleurs, un appartement dont on s’aperçoit très vite que c'est une demeure de transition. Le père tente, mais en vain, de faire revivre avec des mots cette figure tutélaire pour Paul [« Le soir après le dîner, Fabre parlait à Paul de sa mère...Comme on ne possédait plus de représentation de Sylvie Fabre, il s'épuisait à vouloir la décrire toujours plus exactement. »].

Pourtant, sur le quai de Valmy, il y a un portait en pied de Sylvie de quinze mètres de haut. Elle figure en effet sur une fresque publicitaire, sur le mur d'un vieil immeuble, en robe bleue décolletée, vantant un parfum. Elle a posé quelques années avant la naissance de Paul alors qu'elle était mannequin. Ensemble ils y vont régulièrement comme pour un pèlerinage mais cela bouleverse le père [« Regarde un peu ta mère, s’énervait Fabre, que ce spectacle mettait en larmes, en rut »] Le fils revient parfois seul en secret pour voir l'unique représentation de Sylvie. Puis le temps fait son œuvre et l'image commence petit à petit à se dégrader [« Sylvie Fabre luttait cependant contre son effacement personnel, bravant l'érosion éolienne de toute la force de ses deux dimensions »] et ce qui a sûrement été une curiosité est progressivement oublié. Pire peut-être on envisage une construction mitoyenne qui va masquer complètement la fresque. Petit à petit les murs montent, mangeant l’image maternelle.

N'y tenant plus Fabre décide de louer un appartement dans l'immeuble en construction qui jouxte la fresque de Sylvie, exactement sous ses yeux [« Selon ses calculs il dormait contre le sourire, suspendu à ses lèvres comme dans un hamac »]. Dès lors, le père entreprend de convaincre son fils de gratter, c'est à dire de détruite les matériaux de construction neufs pour atteindre et surtout garder pour lui seul le regard de sa femme. Ce faisant et dans la poussière de plâtre, « il commence à faire terriblement chaud ».

Au-delà de l'histoire, cet épisode raconté avec le style caractéristique d'Echenoz où je persiste à voir de la poésie, entraîne un questionnement. Tout d'abord et compte tenu des circonstances bien particulières, ce mur devient un lieu de souvenir, un peu comme une tombe de substitution [bizarrement, il ne leur vient pas à l'idée de le photographier puisqu'aussi bien ils ne possèdent plus d'images de Sylvie et que le caractère public de cette fresque publicitaire lui confère un aspect nécessairement transitoire qu'ils ne peuvent maîtriser]. Son aspect religieux bien que non exprimé est souligné par la couleur bleue « mariale » et Sylvie est ainsi idéalisée et ce malgré le côté publicitaire et la présence du décolleté profond. Cette image a bien dû interpeller les gens de la rue mais maintenant, après tout ce temps, elle a fait partie du paysage urbain et ils n'y prêtent même plus attention ; elle va disparaître sans même qu'ils s'en aperçoivent. Au pied de l'immeuble, il y avait une animation dans le petit square, on y promenait son chien ou on y amenait ses enfants puis, petit à petit, les choses changent, évoluent, se dissolvent dans le décor. Au pied de cette construction on va creuser les fondations d'un autre bâtiment et graduellement, un peu comme dans la mémoire, les images disparaissent. Pour autant, le père et le fils s'en considèrent comme les gardiens et les visites sont une sorte de culte qu'ils lui rendent. C'est un peu leur acte de mémoire à eux, leur culte à l'absente tant il est vrai qu'un être disparu n'est pas mort tant que quelqu’un pense encore à lui. Il y a aussi cette allégorie de la fresque qui perdure pendant quelques temps. La mémoire est donc intacte, entretenue par des visites régulières, puis, petit à petit, au rythme des démolitions et des ravalements successifs effectués autour de l'image de Sylvie, elle se délite. Puis c'est le creusement des fondations du futur immeuble et l'édification de ses murs. J'y vois la marche du temps et la dégradation progressive au souvenir. C'est aussi une illustration du travail de deuil qui est parfois impossible à faire mais je choisis aussi d'y voir une démarche proustienne de recherche du temps perdu. D'autre part le père comme le fils doivent se reconstruire après la disparition de Sylvie, cette fresque les y aidait et sa disparition signe le début de l'oubli possible qu'ils décident de combattre à leur manière.

Le choix que le père fait de retrouver le sourire de Sylvie en détruisant le mur de son appartement neuf génère de la fatigue et de la chaleur [« On gratte, on gratte et puis très vite on respire mal, on sue, il commence à faire terriblement chaud »] . Ce n'est pas sans rappeler celle de l'incendie qui coûta la vie à Sylvie et qui supprima tous les objets qui lui étaient familiers.

Ce que je retiens aussi de ce récit c'est que l'auteur reste un écrivain de Paris, un témoin de territoire qui aime y mettre en scène des fictions.

Personnellement, je poursuis avec plaisir la découverte de l’œuvre d'Echenoz.

©Hervé GAUTIER – Décembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

14 - Jean Echenoz

N°699 Novembre 2013.

14 - Jean Echenoz – Éditions de Minuit.

Nous sommes en août 1914 dans un paysage de Vendée et c'est la mobilisation générale. Selon l'image d’Épinal depuis longtemps établie l'engouement pour la guerre est général, même si, n'étant pas de cette génération j'ai toujours eu un peu de mal à y croire. Il faut dire que, pour qu'ils partent « la fleur au fusil », on avait mis les hommes en condition : « Cela n'allait pas durer longtemps, l'Allemagne sera vaincue, nous sommes les plus forts, Vous serez de retour pour Noël... » Dans ces conditions on ne pouvait qu'être optimistes ! Parmi les hommes qui partent, il y a Anthime, Charles, deux frères qui ne se ressemblent pas mais qui appartiennent à une famille de notables qui dirige l'usine locale de chaussures Borne-Seze. Quand Anthime a volontiers des copains dans le peuple, Charles détonne avec ses airs supérieurs. Avec Padioleau, Bossis et Arcenel tous sont incorporés le même jour, dans le même régiment qui part pour les Ardennes. Il y a aussi ceux qui restent. Blanche Borne, une jeune fille tout à fait comme il faut est de ceux-là. Elle est la fille unique du directeur de l'usine. Elle les attendra l'un et l'autre. Rapidement il apparaît qu'elle est enceinte des œuvres de Charles et pour lui éviter de se faire tuer au front où les choses se gâtent, il est muté, par protection dans l'aviation naissante mais trouve la mort rapidement. Anthime quant à lui reçoit le baptême du feu sans y avoir été vraiment préparé, encouragé par une anachronique batterie- fanfare dépêchée au milieu des combats. Ses lettres à Blanche dépeignent une situation catastrophique, des blessés, des morts, le froid, les tranchées, les poux, les rats, la neige, la mitraille, les bombardements, les charges meurtrières...

A l'arrière on s'organise et les femmes prennent la place des hommes. Blanche met au monde Juliette. Elle prend le nom de sa mère, Charles, non marié avec elle est déjà mort. Anthime lui s'adapte aux circonstances qui ne sont guère brillantes. Il faut dire qu'il s'est toujours fait à tout. Pourtant, dans les tranchées le chaos s’installe et avec lui la peur des obus, de l’explosion des sapes, la mort aveugle qui rode, la putréfaction des cadavres, la boue, le terrain gagné et reperdu... Restent les autres compagnons d'infortune, ceux des Vendéens qui ont été incorporés en même temps que lui. Ils s'étaient un peu perdu de vue au hasard des opérations mais leur amitié militaire leur avait permis de supporter la guerre. Certains avait été tués ou manquaient à l'appel et Arcenel, après un moment d'absence s'éloigne vers l'arrière. Repris il sera considéré comme déserteur et fusillé pour l'exemple. Il s'adapte à tout cet Anthime, même au pire puisque, après deux ans de combat, il perd son bras droit emporté par un éclat d'obus. Cette blessure providentielle fait de lui certes un invalide mais surtout un démobilisé. Pour lui la guerre est finie, il peut rentrer chez lui et retrouver Blanche en deuil. Par hasard, il retrouve Padioleau qui a perdu la vue à cause des gaz. Ils parleront ensemble de cette guerre meurtrière qui n'en finit pas mais finiront par s'ennuyer à ces évocations.

Anthime qui souffrait de son bras absent et qui ne pouvait plus guère effectuer son travail de comptable se voit intégré à la place de Charles, au collège de direction de l'entreprise. Les commandes de guerre profitent largement à cette usine de chaussures qui travaille pour l'armée mais qui en profite pour livrer des brodequins d'une piètre qualité ce qui attire l'attention des militaires et provoque un procès qu'il faudra aller défendre au tribunal de commerce de Paris. Pour faire bonne mesure on prend des sanctions et c'est bien entendu le lampiste qui prend, contre un belle indemnités cependant. Blanche sera déléguée au procès pour représenter et défendre l'entreprise. Anthime bien entendu l'accompagne. Elle deviendra sa femme et la mère de son fils prénommé Charles.

Il s'agit du 15° roman de Jean Echenoz qui n’est pas un inconnu pour cette revue (La Feuille Volante n°408, 412, 413...) rompt ici avec sa série de romans biographiques, « Ravel » consacré à Maurice Ravel (2006) (La Feuille Volante n°425), « Courir » qui parlait du coureur Émile Zatopeck, ( 2008) (La Feuille Volante n°407), « Des éclairs » qui évoquait le physicien Nicolas Tesla (2010) (La Feuille Volante n°492). Il ne parle pas du déroulement des opérations militaires, ce n’est pas une de ces grandes fresques historiques auxquelles on nous a habitués mais a trouvé son prétexte à partir de carnets de guerre découverts dans sa famille. Ce texte assez court rend compte de détails de la vie de poilus, des hommes de base dans les tranchées au quotidien d'une manière à la fois émouvante et simple. Il le fait avec son habituel style qu'il teinte d'un certain humour bien que le sujet ne s'y prête guère. Quant à l'épilogue, il ne surprendra sans doute personne.

Je n'ai pas été déçu par ce dernier roman qui se lit très facilement. Ce fut, comme d'habitude, un bon moment de lecture.

©Hervé GAUTIER - Novembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

Des éclairs – Jean Etchenoz

 

N°492– Janvier 2011.

Des éclairs – Jean Etchenoz*- Éditions de minuit.

 

C'est un roman surprenant que nous offre ici Echenoz. Il l'est par son sujet. C'est certes une fiction, l'histoire de Gregor, mais elle s'inspire largement de celle bien réelle de Nikola Tesla (1856-1943), né selon la tradition un jour d'orage en Croatie. Sa vie sera donc placée sous le signe des éclairs et de l'électricité. Il sera lui-même brillant comme l'éclair, rapide et éphémère dans ses conceptions comme dans ses réalisations. C'est le type même de « l'ingénieux ingénieur » comme dirait Boris Vian à qui rien n'est vraiment étranger et dont la vie entière sera consacrée à des découvertes scientifiques et ce pour le bien de l'humanité. Comme de nombreux génies, il est ombrageux, peu sympathique, méprisant pour ses collaborateurs, excentrique, capricieux, invivable, susceptible, défauts qui feront de lui un célibataire définitif et un misanthrope convaincu . Il est aussi extrêmement nerveux, fragile, obsédé par la propreté, constamment en train de compter (avec une prédilection pour les multiples de trois !)avec la volonté constante de débusquer les microbes qu'il craint par dessus tout.

 

Malheureusement, il est obnubilé par ses découvertes au point de négliger ses propres intérêts personnels, de négliger l'argent qu'il dépense sans compter ce qui fait rapidement de cet homme qui vit constamment à crédit, un endetté permanent. S'il avait une passion pour les comptes, c'était plutôt celle du dénombrement des choses ou des gens, pas celui de l'argent, ce qui n'est pas pour arranger ses affaires !

 

A l'époque, il fallait les USA à ce talent inventif, d'autant qu'en Europe, il commençait à devenir encombrant, gênant à cause de sa supériorité et de l'avance qu'il avait sur son temps. C'est donc dans ce pays neuf qu'il se rend à l'âge de 28 ans. Il y déploie tout son génie inventif, remplaçant après un combat difficile le courant continu peu pratique, dangereux et peu fiable par le courant alternatif moins couteux dont il développe des applications qui lui sont tout aussitôt volées par ses contemporains malgré une quantité impressionnante de brevets déposés. C'est le cas de la radio (attribuée à tort à Marconi) du radar (conçu par lui dès 1900, il ne sera réalisé que pendant la 2°guerre mondiale par les Alliés) l'automatisme sous toutes ses formes, les rayons X, les robots et même les rudiments de l'informatique. Las, nombres de ses inventions seront attribuées à d'autres ! Ce qui le caractérise aussi c'est la vitesse, celle du raisonnement, de la conception mais rarement de la réalisation qu'il laissera aux autres ou dont les autres s'empareront.

 

Pourtant toute sa vie sera consacrée à rendre plus facile celle des autres et de leur procurer de l'énergie gratuite, ce qui n'est guère du goût des financiers. Il voulait aussi éviter les guerres et procurer au monde une harmonie générale ce qui était quelque peu utopique. De son vivant il ne dédaignait pas le grand spectacle mais toujours pour mettre en valeur cette électricité qu'il considérait comme devant améliorer le sort de l'humanité. Excentrique, il concevait parfois des inventions irréalisables voire inutiles, trop en avance sur son temps il en proposait parfois qui ne virent le jour que tardivement. Il devint même suspect quand il pensa engager un dialogue avec les extraterrestres, et, négligeant la compagnie des hommes quand il se passionna pour les pigeons ou quand il conçu le « rayon de la mort ».

 

Nikola Tesla est présenté, peut-être par le miracle de la création littéraire comme un rêveur un peu déconnecté de la réalité, fuyant ses semblables mais aussi aimant les étonner, un altruiste frustré et un scientifique génial spolié de ses découvertes, un bel homme mais un amoureux perpétuellement timide et incapable d'exprimer ses sentiments.

Après un parcours à la fois brillant et controversé, il mourut à New-York, incompris, ruiné, seul et complètement oublié à l'âge de 86 ans !

 

Original, ce roman l'est aussi de part le style d'écriture, à la fois emprunt d'un humour de bon aloi et carrément dans l'oralité. C'est en effet sur un ton confidentiel et presque complice qu'il s'adresse au lecteur... et qu'il le tient en haleine jusqu'à la fin. J'ai bien aimé ce changement de ton par rapport aux autres romans que j'ai lus. Je l'ai trouvé plus personnel, plus intimiste peut-être ?

Et puis, il ne faut pas manquer de saluer le travail de documentation scientifique réalisé par l'auteur. Ce livre à beau être un roman, il n'en est pas moins largement inspiré de la vie de ce savant-fou qui, finalement, nous est bien sympathique. Ce n'est pas à proprement parlé une biographie qui est un exercice difficile et parfois ingrat. Le parti pris de la fiction modifie sans doute un peu l'image du modèle mais le résultat est pertinent.

 

Après « Ravel » et « Courir » (consacré  à Émile Zatopek), Echenoz clôt brillamment avec ce roman sa «  trilogie des trois vies ». Il a fort opportunément fait revivre sous l'angle de la fiction cet homme peu connu en France mais dont la vie est un véritable roman.

 

 

*Prix Goncourt 1999 pour « Je m'en vais ».

 

L'œuvre de Jean Echenoz est largement évoquée dans cette chronique.

 

 

©Hervé GAUTIER – Janvier 2011.http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

RAVEL - Jean ECHENOZ

 

N°425– Mai 2010

RAVEL – Jean ECHENOZ - Éditions de Minuit.

 

D'emblée, l'auteur donne le ton de ce roman biographique consacré à Ravel: «  Il lui reste aujourd'hui, pile, dix ans à vivre ».

 

Dans la première partie de cette œuvre, il nous le présente comme un obsédé vestimentaire, insomniaque, impénitent fumeur de gauloises malgré une tuberculose oubliée, un artiste qui habitue son entourage à ses caprices de star et ses sautes d'humeur, un égocentrique, plus préoccupé par sa personne et par le luxe que par sa musique, distrait, oublieux des convenances mondaines. Pourtant, il n'aime rien tant que de parler d'autre chose que de partitions et de composition, apprécie les manifestions populaires, surtout quand elles se déroulent dans son pays basque natal ou en Espagne. Il part pour les États-Unis en transatlantique pour ce qui sera une tournée triomphale... Nous sommes en décembre 1927, il a 52 ans.

 

Echenoz nous le présente au quotidien, sur le bateau sur lequel il travers l'Atlantique, dans les trains qui lui font sillonner l'Amérique, dans sa grande maison bizarre, « drôlement foutue, structurée comme un quartier de Brie », entouré d'amis, de cigarettes, d'alcool. Il y a son « Boléro » qui a tant fait pour sa notoriété, toutes ces orchestrations prévues et abandonnées parfois sans raison, sa rencontre et ses relations un peu houleuses avec le pianiste manchot Paul Wittgenstein d'où naitra « Le concerto pour la main gauche », ses nombreuses tournées internationales. Auparavant, l'auteur a évoqué la participation de Ravel à la Grande Guerre ... Mais surtout il semble s'ennuyer, témoigner de l'indifférence autant à ceux qui le critiquent qu'à ceux qui applaudissent à ses succès et se pressent aux manifestations organisées en son honneur. Peu à peu il devient irascible...

 

Pour ce qui me concerne, seule la deuxième partie m'a ému, peut-être parce que c'est la chronique d'une fin annoncée et que la maladie neurologique dont il souffre et qui va petit à petit lui faire perdre le sens des choses les plus quotidiennes, est pathétique. Non seulement la mémoire lui fait défaut, mais il ne souvient même plus qui il est, se révèle incapable d'écrire, de travailler... Cela ne diffère cependant pas de celle des autres hommes atteints comme lui d'un telle dégénérescence. Le spectacle de la déchéance est toujours dramatique

 

Avec une une foule de détails sur sa vie, sur son quotidien, Echenoz nous montre un Ravel secret, angoissé et sans fard, à cent lieues de ce qu'on peut imaginer. On pourra toujours dire que nous avons affaire à un névrosé, un malade du détail, il nous est dépeint dans son intimité : c'est presque un homme ordinaire, peut-être, et c'est sans doute étonnant, parce qu'il est aussi question de sa solitude. Il semble préférer les brèves rencontres et la fréquentation des bordels. Pourquoi pas après tout! Quant à l'amour qu'il semble n'avoir jamais trouvé, il juge que « ce sentiment ne s'élève jamais au-delà du licencieux » et tous les efforts de son entourage pour le marier resteront vains. Pourtant, il a des femmes autour de lui, mais ce sont des admiratrices avec qui il n'a pas d'intimité. Peut-être n'a-t-il pas trouvé de femmes à sa mesure, peut-être lui font-elles peur ou ne l'aiment-elles pas comme il le voudrait? C'est bien cela que je retendrai volontiers, malgré ses proches qui font montre d'une infinie patience, malgré son public qui lui témoigne sans cesse de l'admiration et de l'attachement, malgré les foules qui l'acclament... N'est-il pas un célèbre musicien? C'est quand même un homme seul face à la vie comme il le sera, comme chacun de nous, face à la mort.

 

Echenoz nous livre ici un travail d'archiviste, collationnant les témoignages de ses intimes ou imaginant (un peu peut-être?) ce qu'à pu être sa vie au jour le jour et jusqu'à la fin. A mon sens, il le fait dans un style neutre, comme quelqu'un qui raconte simplement une histoire. Je n'ai pas retrouvé ici le ton que j'ai parfois apprécié dans ses autres romans et je le regrette. Si ce livre ne m'avait apporté une foule de détails sur la fin de vie de Ravel, je m'y serais presque ennuyé et cela me paraît indigne de quelqu'un qui a obtenu un prix prestigieux!

 

 

 

 

© Hervé GAUTIER – Mai 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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CHEROKEE – Jean Echenoz

 

N°413 – Avril 2010

CHEROKEE – Jean Echenoz – Éditions de Minuit.

 

Décidément, je lis l'œuvre d'Echenoz à rebours puisque ce roman date de 1983. Le hasard sans doute?


Si j'en crois la 4° de couverture, Georges Chave est le type même du quidam. Il vit en solitaire à Paris et meuble son temps comme il peut entre la fréquentation des bars et des aventures sans lendemain. Il aime les disques de jazz et l'un d'eux lui manque, cherokee, qu'on lui a dérobé voici dix ans. Jusque là rien de notable et Véronique surgit dans sa vie, ce qui la bouleverse un peu, mais ce qui ne dure qu'un temps puisqu'elle le quitte rapidement. Puis c'est la figure d'une autre femme qui elle aussi disparaît de sa vie, mais il décide, sans raison apparente de la poursuivre. Non seulement cette fuite va l'amener jusqu'en mer du Nord et dans le sud de la France, mais il ne sera pas le seul à mener des investigations pour la retrouver et sa quête se fera en compagnie d'autres protagonistes... Voilà en peu de mots l'intrigue, le décor...


Raconter un roman a toujours quelque chose de frustrant. Certes, il y a l'histoire, mais celle-ci n'a rien de passionnant. Est-ce un jeu de piste? C'est un peu déconcertant. Comme souvent dans les romans d'Echenoz, le personnage principal retient mon attention surtout à cause du peu d'originalité qui se dégage de lui-même. Cette sorte d'anti-héros m'intéresse toujours et je guette volontiers ses réactions, ses agissements. Les relations un peu ambiguës et assurément fugaces qu'il a avec les femmes m'interpellent. Est-ce de la timidité, de l'indifférence ou simplement parce qu'elles ne lui trouvent rien d'original ou d'attachant? Pourtant il semble qu'il émane de lui une sorte de séduction, au moins au début, mais peut-être épuisent-elles rapidement les joies de sa compagnie? Pour lui les femmes sont lointaines, pas vraiment inaccessibles, plutôt éphémères et de passage et il semble en poursuivre constamment le fantôme, comme une sorte d'indien(un cherokee?) qui suit patiemment une piste. Il me paraît obsédé par leur beauté, ce qui est plutôt un signe rassurant. Il me semble un peu perdu dans un monde pas vraiment fait pour lui, dans lequel il survit en confiant au hasard le soin de l'étonner. Mais l'étonnement est rarement au rendez-vous! Cette solitude qui se dégage du personnage, le mal de vivre qu'il distille sans doute un peu malgré lui est-il exorcisé dans l'écriture?

Pourtant cette écriture a quelque chose d'attachant, il s'en dégage une sorte de musique un peu triste, avec une grande précision descriptive, une richesse dans le choix des mots et un sens humoristique de la formule qui étonne plus qu'elle n'amuse. Il en résulte parfois des description surréalistes dignes de Lewis Carroll, avec toujours pour toile de fond la ville de Paris en même temps qu'une sorte d'errance révélatrice.


C'est aussi un roman policier au décor un peu nauséabond, aux enquêteurs approximatifs du cabinet Benedetti, aux flics bizarres flanqués d'un indicateur qui ne l'est pas moins et la présence d'une secte d'illuminés. Ces aventures abracadabrantes semblent, comme souvent chez Echenoz, ne jamais vouloir se terminer.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2010

 

 

 

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NOUS TROIS - Jean Echenoz

 

 

N°412 – Avril 2010

NOUS TROIS – Jean Echenoz – Éditions de Minuit .

 

Je poursuis, par une sorte d'intérêt que je ne m'explique pas très bien moi-même, la lecture de l'œuvre d'Echenoz. D'emblée le titre semble évoquer une relation vaudevillesque, pourquoi pas?


 

Cette histoire commence par un récit à la première personne, un peu anonyme quand même, et il y est question de technique. Puis ensuite on comprend, parce que le texte se décline sous la forme d'un récit, qu'entre en scène Louis Meyer, polytechnicien, astigmate, la cinquantaine...homme infidèle, solitaire et divorcé de Victoria Salvador, une femme avec qui il a eu pourtant une relation de lune de miel. Lui, c'est le type même du quidam. Il s'apprête à partir seul en vacance au bord de la mer chez une amie. Sur l'autoroute, l'incendie d'une voiture qu'il suit lui fait rencontrer une femme qu'il surnomme Mercedes, du nom de sa voiture, parce qu'elle lui parle peu et qu'il accompagne à Marseille[Il serait sans doute intéressant d'analyser ce mutisme qu'on retrouve dans d'autres romans, de même d'ailleurs que la relation qu'il a avec les femmes en général...]. Là un tremblement de terre intervient qui détruit une partie de le cité. Ensuite il est contacté par un collègue pour tester un vaisseau spatial destiné à prévoir les séismes. Le voilà donc soumis à un entrainement intensif qu'on imagine aisément et qui n'est vraiment plus de son âge. A cette occasion, il retrouve Mercedes d'une manière un peu surréaliste dans le cadre de ce ce projet un peu fou de fusée en orbite... Là cela devient de la science-fiction. Pourquoi pas?


 

C'est un peu comme si l'histoire n'était là que comme un prétexte, presque sans importance. En réalité, l'impression du début est fausse. La relation tripartite dont il s'agit ici s'établit plutôt entre le narrateur, le personnage principal et le lecteur, ce qui bouscule un peu les bases traditionnelles du roman. Pourquoi pas? A moins qu'il faille voir dans cette tierce personne, cette voix étrangère qui intervient à la fin, une sorte de dédoublement de la personnalité de ce Louis Meyer, une sorte de soliloque intérieur ou la volonté de l'auteur de s'insinuer dans le récit?

Faire intervenir le lecteur n'est peut-être pas une mauvaise initiative, explorer de nouvelles pistes sur le thème de la création littéraire aussi...Mais les narrateurs semblent se succéder presque à l'infini sans qu'on sache très bien ce qui justifie une telle démultiplication. La technique du flash-back est intéressante mais des personnages apparaissent pour disparaître définitivement ensuite et le lecteur est amené à se demander s'ils sont pas là par la seule force de l' imagination débordante de l'auteur, pour compléter un décor changeant... Est-ce pour brouiller les pistes, pour accentuer l'aspect labyrinthique d'un récit où pour mystifier ce lecteur à qui, pourtant, il semble donner quelque importance? Est-ce pour exprimer une sorte de désespérance, de mal de vivre, de solitude? Est-ce pour étonner dans un monde où rien n'est plus vraiment surprenant? Ce questionnement reste entier pour moi et je me demande si je ne suis pas passé complètement à côté de quelque chose.


 

De plus, la façon d'écrire me paraît un peu déconcertante, pourtant j'ai poursuivi jusqu'à la fin. Ce qui, au départ, me semblait une intéressante initiative, une tentative pleine de promesses finit par lasser quelque peu et m'a laissé pensif et même interloqué, plus vraiment passionné par l'expérience et au bord de l'ennui, ne poursuivant ma lecture que pour savoir si la fin de ce roman sera aussi échevelé que ses improbables développements.


 

Il semble qu'Echenoz se rattache au « nouveau roman ». Cette manière d'écrire est sans doute l'illustration de la remarque un peu déconcertante de Robbe-Grillet « Nos romans n'ont pour but ni de faire vivre des personnages ni de raconter des histoires ».

 

 © Hervé GAUTIER – Avril 2010

 

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JE M'EN VAIS - Jean Echenoz

 

 

N°411 – Avril 2010

JE M'EN VAIS – Jean Echenoz [Prix Goncourt 1999]– Éditions de Minuit .

 

Le titre peut étonner, le laconisme de l'expression est révélateur... d'autant que cette petite phrase commence et termine ce roman! Félix Ferrer, bel homme, galériste parisien passionné, quinquagénaire et cardiaque, décide, après un léger infarctus, de quitter sa femme, Suzanne qui lui portait sur les nerfs depuis trop longtemps! Cela ne l'empêche pas, à l'invite de son assistant, Delahaye, de partir pour l'Arctique, à la recherche d'une hypothétique épave vieille de 4O ans dont le contenu pourrait bien redresser ses finances vacillantes, et de collectionner les aventures amoureuses, ce qui est quelque peu incompatible avec sa santé!

 

De rebondissements en mésaventures, ce roman devient un authentique policier à partir du moment ou son assistant meurt, que les objets d'art retrouvés dans l'épave sont volés, qu'intervient ce mystérieux Baumgartner dont on n'apprend à la fin qui il est réellement et l'inspecteur Supin. Et tout semble s'arranger avec la découverte des objets dérobés, l'argent qui revient, la vie plus facile de Ferrer avec évidemment un plus bel appartement et une nouvelle femme! Un happy-end qu'on ne voit sans doute que dans les romans!

 

Le style d'Echenoz proche de l'oralité, quasiment familier et plein d'interactions entre le narrateur et le lecteur continue de me surprendre et de m'intéresser. Mais l'auteur reste, en quelque sorte à côté de son récit et des personnages qui le peuplent, qui sont décrits parfois avec force détails, se présentant davantage comme un témoin que comme le maître du jeu, tissant avec son « liseur » une manière de complicité, laissant peut-être au hasard la conduite des opérations ou à chacun une plus grande liberté d'expression? De plus, ce parti-pris de style permet d'alterner les points de vue de l'auteur et des personnages et l'absence de guillemets de brouiller un peu plus les cartes.

 

L'histoire qu'il raconte est faite d'une fuite perpétuelle, d'une juxtaposition de solitudes ce qui n'est finalement que la prise en compte de la condition humaine, d'une constante envie de fuir à la fois sur le plan de la géographie que sur celui de l'appétit personnel de changement comme l'indique le titre. Cela m'apparaît comme étant aussi une quête, à la fois de l'âme-sœur, de la compagne idéale apparemment introuvable, (Les femmes évoquées sont présentées davantage comme des conquêtes passagères que comme de vraies complices et la seule qui aurait pu l'être, son épouse, il la quitte. De plus celles qu'il rencontre parlent peu ou pas du tout ce qui les fait ressembler à des fantômes de passage), d'un idéal peut-être matérialisé par la recherche de cette épave lointaine, dans un monde fait d'argent, d'hypocrisie, d'instants fugaces et qui finalement nous rapprochent de la mort.

Pour autant, l'aspect policier me paraît un peu facile, peut-être pas assez travaillé pour maintenir jusqu'à la fin l'intérêt. Je dirai presque que le livre refermé, j'emporte avec moi une certaine déception peut-être parce que l'attribution de ce prix prestigieux m'avait donné à penser qu'il ne pouvait s'agir que d'un roman digne d'intérêt.

Était-ce aussi à cause de la forme de ce qu'on appelle le nouveau-roman?

 © Hervé GAUTIER – Avril 2010

 

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LES GRANDES BLONDES – Jean ECHENOZ

 

 

 

N°409 – Mars 2010

LES GRANDES BLONDES – Jean ECHENOZ – Éditions de Minuit .

 

Jean Ricardou définit ainsi « le nouveau roman » : « le roman n'est plus l'écriture d'une aventure, mais l'aventure d'une écriture. ». C'est probablement pertinent puisque dès la première phrase le lecteur, entre de plain pied dans la fiction, en effet « vous êtes Paul Salvador », le héros de ce roman, et « vous cherchez quelqu'un » ... mais, quelques mots plus tard, il apprend que « vous n'êtes pas Paul Salvador », précise plus loin Echenoz. Alors le lecteur qui s'attendait à jouer un rôle personnel dans cette aventure, revient à la réalité. C'est l'auteur qui décide, et lui seul, comme d'habitude!

Qui est donc ce Paul Salvador? Un producteur de télévision qui envisage une émission sur « les grandes blondes », type de femmes qui font fantasmer les hommes depuis toujours et pour ce faire il souhaite donner la parole à Gloire Abgrall, alias Gloria Stella, ex-star du show-biz qui, après quelques années de succès et des démêlés judiciaires pour avoir poussé dans la cage d'ascenseur un de ses amants, a complètement disparu du décor. Pour ce faire et remettre sur le devant de la scène des artistes disparus, sur le thème « Que sont-ils devenus? » il fait appel à Jouve, lequel embauchera Kaztner, Personnettaz et Bocarra pour la retrouver. Au terme de vaines tribulations qui vont conduire ces derniers de Paris, en Bretagne, en Inde puis en Australie, il deviendra évident que Salvador en arrive à la conclusion que pour participer à cette émission, il n'est pas forcément nécessaire d'être grande... et blonde et que, pour lui, le concept de la blondeur est relatif et même très subjectif! Et d'ailleurs, cette émission ne pourra avoir lieu pour la seule raison que Gloire Abgrall ... est insaisissable, imprévisible et dangereuse (elle a une propension assez grande à pousser les gens dans le vide) et ce qu'elle veut surtout, c'est qu'on la laisse tranquille!

Et le lecteur dans tout cela qui croyait au départ jouer un rôle? Eh bien il doit se contenter de lire et de suivre cette histoire un peu rocambolesque où apparaissent sporadiquement des personnages assez improbables, un loup de mer, un policier pas net et des mafieux indiens sans parler évidemment de Béliard, un homuncule de trente centimètres de haut perché sur son épaule, omnipotent et toujours là quand il faut (mais qui s'efface à la fin, tout un symbole!), que Gloire est la seule à voir et qui mène avec elle des dialogues surréalistes. J'avoue qu'il me plaît bien ce Béliard, il incarne les mauvais penchants que chacun porte en lui, une sorte de diable, un « directeur de mauvaise conscience ». On le retrouvera, mais sous des traits différents dans d'autres romans, Il y a aussi Lagrange, avocat de son état, et bien d'autres !

L'étonnant chez Echenoz, outre une manière d'écrire attachante et même jubilatoire [ j'aime bien son sens de la formule - « Une voix de parachute en vrille » « Un lapin frémissant et charnu braquait son œil opaque vers le court terme » «(le jour) déclinait dans un rose de nautile, de fraises à la crème et de glaïeuls »... ], c'est qu'il crée des personnages avec un grand soin du détail, et qu'il les fait disparaître ensuite définitivement, aussi vite qu'ils sont apparus. L'auteur certes raconte une histoire, et le fait à la troisième personne, mais, de temps en temps, sans qu'on sache très bien pourquoi, il interpelle ses personnages, se fait leur complice aussi facilement qu'il les escamote. On a l'impression qu'Echenoz change constamment de casquette, fait et défait, au gré de son humeur, les destins, les situations les plus extravagantes dans lesquelles se dépatouillent ses pauvres protagonistes, un véritable jeu de piste, où, je dois l'avouer, je me suis, moi aussi, un peu perdu.... C'est sans doute une façon de faire éclater les bases du roman traditionnel. Pourquoi pas?

De quoi laisser le lecteur, pourtant sollicité au départ semble-t-il, sur une faim que la fin justement, même si elle est distillée sous la forme d'un happy-end, est un peu déconcertante, peut-être un peu trop convenue, classique ou prévisible? Ce lecteur, justement, pourrait se dire « tout ça pour ça! » Quand même, ce doit être cela, un roman. Voyager à l'invite de l'auteur, à l'intérieur d'un décor dépaysant, rencontrer des personnages sans les connaître, en les abandonnant, un peu triste de les quitter le livre une fois refermé, avec l'impression d'avoir passé un bon moment, d'avoir bien aimé l'histoire, de ne pas regretter le temps passé qui n'est pas, évidemment, du temps perdu, en ce disant qu'à l'occasion on referait bien quelques pas avec cet auteur.

L'écriture, qui est toujours une alchimie, fonctionne ici parfaitement et le style d'Echevoz, plein d'humour et de subtilités, de jeux de mots et d'ambiguïtés, me plait bien.

© Hervé GAUTIER – Mars 2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

 

 


 

AU PIANO – Jean ECHENOZ

 

N°408 – Mars 2010

AU PIANO – Jean ECHENOZ – Éditions de Minuit .

 

C'est l'histoire d'un homme, Max Delmarc, pianiste de concert, un peu alcoolique, qui vit dans son monde parisien, éternel amoureux des femmes mais un peu timide, un peu gauche dans ses attitudes, du genre admirateur plus que complice et qui préfère laisser au hasard le soin d'organiser les rencontres avec elles. Il va mourir dans 22 jours de mort violente, mais, bien entendu, ne le sait pas encore. Il est accompagné, presque comme son ombre par Berni, sorte de factotum, d'acolyte qui veille sur lui et le suit partout, Parisy, son imprésario, un parfait imbécile qui ne pense qu'à l'argent et ne connaît rien à la musique. Puis il y a les femmes, Alice, tout d'abord, sa sœur qui vit avec lui, à côté de lui. Ces deux êtres s'ignorent mais se croisent. Puis il y a les autres femmes, Rose, sorte de beauté intemporelle idéalisée, un amour tout ce qu'il y a de plus platonique, à qui il pense toujours bien qu'elle appartienne à un passé vieux de trente ans, et donc au souvenir, et qu'il croit voir partout (Rose, pour lui, c'est une véritable obsession au point qu'il la poursuit dans le métro, mais elle reste une ombre), et « la femme au chien » qu'il n'ose vraiment aborder.

 

La mort annoncée de Max se produit à la sortie d'un gala de bienfaisance, elle est violente. A partir de ce moment, par le biais d'une sorte de mise en abyme, il se retrouve dans une clinique bizarre, le Centre, où il rencontre un certain Béliard, une sorte de double de Berni. Là, il rencontre Doris Day avec qui il passe une torride nuit d'amour et Dean Martin. Tous deux semblent ne pas vouloir se souvenir de leur vie terrestre. On peut y voir une allégorie du purgatoire puisqu'ici on ne reste pas longtemps et on attend d'être envoyé soit au parc (le paradis?) soit en section urbaine (l'enfer qui n'est autre que la terre). Il revient donc sur terre, mais on lui interdit de rencontrer quiconque faisait partie de sa vie d'avant. Il passe par l'Amérique du sud pour rejoindre Paris où il change complètement de peau comme on abandonne un costume devenu trop petit mais enfreint quelque peu les consignes de Béliard qui lui-même prend quelques libertés avec la règle. A la fin, ce n'est pas Max mais Béliard qui part avec Rose devenue bien réelle, mais qui est pour un autre!

 

L'auteur se fait à la fois le narrateur et le complice d'un Max qui finalement a passé sa vie à se laisser porter par les événements.

 

J'aime bien l'humour et le phrasé de Echenoz qui, même s'il n'est pas vraiment académique, distille une sorte de musique autant qu'un univers à la fois quotidien, banal mais néanmoins original. Son écriture est fluide, avec un grand souci du détail et il maintient l'intérêt de son lecteur jusqu'à la fin, d'autant qu'on a l'impression que cette histoire, entre fantasme et virtualité, ne se terminera jamais. Il entraine son lecteur dans un autre univers pas si désagréable que cela, au-delà de la mort si on veut le voir ainsi, et cette version de l'enfer n'est finalement pas si effrayante que cela. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'elle est attrayante, mais assurément je la préfère à celle de l'Évangile. En tout cas, il enlève à la mort sa dimension de tabou.

 

© Hervé GAUTIER – Mars 2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

COURIR – Jean ECHENOZ

 

 

 

N°407 – Mars 2010

COURIR – Jean ECHENOZ – Éditions de Minuit .

 

Courir, verbe transitif et intransitif dont la grammaire nous enseigne qu'il est du troisième groupe. C'est pourtant ce petit mot apparemment banal qui va résumer la vie d'Émile, dont le lecteur va finir par s'apercevoir qu'il s'agit du champion de course de fond tchécoslovaque Émile Zatopek. C'est, au départ, un parfait quidam cet Émile qui commence une vie sans grand avenir comme simple ouvrier dans une usine de chaussures. Par hasard, il devient coureur à pied, s'invente une méthode personnelle et malgré un style peu académique et fort peu esthétique, il finit par s'imposer dans les stades de son pays, puis à l'étranger, glanant toutes les médailles et tous les titres, pulvérisant tous les records. Il rend célèbre sa silhouette de « terrassier », de pantin détraqué, à la foulée saccadée, aux gestes heurtés, au visage grimaçant de douleur, au mauvais et très peu photogénique rictus. Il semble ne pas être affecté par l'effort pourtant surhumain qu'il supporte, gagne tout, est devenu une véritable légende vivante mais aussi une énigme pour le corps médical. Il est maintenant « la locomotive tchèque » et semble invincible!

 

Il ne fait rien comme tout le monde, dit-on, et pourtant, ce petit homme devenu un grand champion international ressemble à un quidam quand il n'est plus sur une cendrée. Pour faciliter son ascension, il s'est engagé dans l'armée qui a évidemment favorisé sa promotion et à l'époque flamboyante du communisme, il devient un outil de propagande sans qu'on sache vraiment s'il en est dupe où s'il choisit de se taire pour mieux assurer sa situation. Quand on lui refuse un visa pour aller courir à l'étranger de peur qu'il ne cède aux sirènes du capitalisme, quand, dans la presse communiste, on déforme ses propos favorables à l'occident, quand on le maintient derrière le rideau de fer, quand on le présente comme l'icône du régime, il accepte sans rien dire. Il atteindra la gloire mais se laissera pourtant charmer puis dépasser par les mutations politiques nées du Printemps de Prague pour terminer comme comme terrassier après avoir été manutentionnaire dans une mine d'uranium, archiviste puis éboueur. Fataliste, il finit par se dire qu'il ne méritait sans doute pas mieux que ces emplois subalternes.

 

C'est, tout au moins ce que l'auteur lui fait dire. Pourtant, il semble exister entre Echenoz et Zatopek un courant de sympathie. Il s'approprie l'histoire de son héros, le tutoie, l'encourage comme un vieux camarade complice, le dépeint comme un optimiste, comme un « brave type », ce qu'il était sûrement, se met parfois à sa place, lui prêtant des états d'âme, des préoccupations, ce qui distingue cet ouvrage d'un biographie classique.

 

Il est un grand champion, mais l'auteur, sans le dire aborde, sous l'expression « cocktail Zatopek » pour justifier sa résistance et son étonnante fraîcheur en fin de course, ce mélange de levure et de glucose. Cela sera plus tard connu sous le nom de dopage et les nageuses est-allemandes révèleront malgré elles cette habitude des autorités sportives des pays communistes quand elles montreront des modifications morphologiques définitives. C'est vrai que rien n'est sûr, mais quand même!

 

Dans un style volontairement simple qui me plait bien Echenoz évoque avec un mélange de réalisme et d'émotion cette grande figure de l'athlétisme mondial.

 

Cela m'a donné envie de poursuivre ma découverte de l'œuvre de cet auteur qui, je l'avoue, m'était inconnu jusqu'à ce jour.

 

© Hervé GAUTIER – Mars 2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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