la feuille volante

Articles de ervian

  • Le Montespan

    N° 1551– Juin 2021.

     

    Le Montespan – Jean Teulé – Éditions Juillard.

     

    Il s'agit de "Le" et non pas de "La" Montespan dont l'histoire a retenu le nom comme maîtresse de Louis XIV. C'est une histoire d'amour, d'argent, d'influence, de réussite, de mépris, d'honneur, bref tout ce qui caractérise la nature humaine. Deux jeunes gens, lui, Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan, elle, Françoise de Rochechouard de Mortemart, chez qui la beauté n'avait d'égal que l'esprit, dite Mademoiselle de Tonay-Charente. Ils se rencontrent, ils se plaisent, se marient, ont deux enfants, vivent à Paris dans l'insouciance mais pas dans la richesse, mais cela leur importe peu... mais les dettes s'accumulent. Pour eux la Cour est lointaine et fascinante. A l'époque, faire la guerre pour un noble est un bon moyen de se faire remarquer par le roi et donc de faire fortune et c'est ce que tente de faire le marquis mais mal lui en prend. Il revient de ses expéditions militaires sans gloire ni reconnaissance royale, et avec encore plus de dettes. La reconnaissance (et tout ce qui va avec), c'est plutôt son épouse arriviste, qui se fait maintenant appeler Athénais (nom qui vient d'Athena, déesse de la vertu!) et maintenant dame d'honneur de la reine, qui l'obtient... en devenant la maîtresse du roi. A l'époque, pour un noble, avoir sa femme dans le lit du roi était un privilège et une assurance de prébendes et d'honneurs, ce qui lui vaut les félicitations qu'on imagine amusées et envieuses, des courtisans, mais lui ne l'entend pas de cette oreille. D'ordinaire on ne se vante point d'être cocu mais lui orne son carosse, peint en noir du deuil de son amour pour Françoise, de bois de cerf qu'il va même jusqu'à intégrer à son blason. Pire peut-être, il refuse les honneurs royaux et entre en conflit ouvert avec le souverain qui, bien entendu le réduit au silence par l'éloignement, l’humiliation, les vexations, les menaces, l'exil sur ses terres...Pendant ce temps là, Athénais règne sur la cour et le cœur du roi à qui elle donne sept enfants, oubliant son malheureux époux, qui, ne méritant pas le sort qu'elle lui fait, se morfond sans elle, allant jusqu'à vouloir contracter la vérole dans les sordides bordels parisiens, se déguiser en courtisane pour violer sa femme et transmettre ainsi la maladie au roi. La vieillesse, la lassitude royale, l'affaire des poisons et peut-être aussi Madame de Maintenon ont eu raison de l'étoile d'Athenais qui, répudiée, s'est souvenu opportunément de son époux lequel l'a refusée malgré son amour pour elle et mourut à peine âgé de cinquante ans. Si on veut le voir ainsi, c'est un peu un juste retour des choses mais aussi avec un sentiment d'injustice pour ce malheureux Montespan.

     

    Telle est l'histoire de cet homme pour qui on ne peut avoir que de la sympathie tant la vie qui aurait pu être belle pour lui, n'a tenu aucune de ses promesses puisque c'est ainsi que, jeune, on aime à imaginer les années qui s'offrent à nous. Elle a été cruelle pour lui comme cela arrive parfois. Un cocu prête toujours à rire, même si cet état menace tous ceux qui vivent en couple, mariés ou non, mais, pour un homme, continuer d'aimer à ce point une femme opportuniste et ambitieuse qui le trompe si ouvertement, reste exceptionnel. Il a été un homme d'honneur, courageux au point de défier le "Roi Soleil"et capable de refuser tout ce qu'une telle situation lui permettait d'avoir quand tant d'autres l'auraient ardemment désirée. Il y a certes de la part d'Athanais la volonté de réussir à tout prix avec la fascination de la notoriété, de l'influence, de la richesse... et ce quels que soit les sacrifices, il y a la morale, l'amour de ce pauvre homme, mais je reste confondu devant cette attitude pourtant si répandue, simple image de l'espèce humaine, capable du meilleur comme du pire mais bien souvent du pire, où on se croit tout permis, au mépris de tous, et en particulier des siens, pour atteindre un but qu'on s'est fixé. Je me demande toujours ce que, face à la mort, on peut penser de soi-même et de son passage sur terre alors qu'on est son seul juge, forcément impartial. C'est peut-être cela ce que le christianisme appelle "le jugement dernier".

    J'aime les biographies et celle-ci est particulièrement bien menée, agréable à lire, humoristique parfois, bien écrite et bien documentée jusque dans les plus petits détails, lue en ce qui me concerne sans désemparer tant ce livre est passionnant. (Jean Teulé est vraiment un splendide écrivain) A mes yeux cet ouvrage a notamment le mérite de rendre hommage à un personnage un peu oublié, malchanceux, moqué, malmené par les événements, éperdument amoureux de sa femme à en être naïf...et humilié par elle.

  • le vin du salut

    N° 1550– Juin 2021.

     

    Le vin du salut – Italo Svevo – Mille et une nuit.

     

    C'est un petit recueil d'une nouvelle, un peu comme les histoires qu'Italo Svevo (1861-1928) avait l'habitude de raconter à sa fille.

    Ce texte fait une allusion assez marquée aux fiançailles qui étaient, à son époque, un moment important dans la vie d'un homme et d'un couple. C'était un rituel de l'univers bourgeois dans lequel il vivait depuis son enfance et dans ce contexte, le contrat a une grande place puisqu'il régit bien souvent les diverses relations qui ont cours dans ce milieu. Si on en croit un de ses biographes, Svevo lui-même a vu ses propres fiançailles allongées par sa future belle-mère au seul motif que sa famille et lui-même n’apportaient pas les garanties suffisantes à l'union prévue.

     

    Le thème en est cependant le songe avec toute sa charge surréaliste. Ce texte a d'ailleurs eu pour titre initial "Ombres nocturnes" et met en scène un vieillard qui s'enivre et bouscule les règles bourgeoises et on retrouvera le thème du vin dans "la conscience de Zeno" qui est le chef d’œuvre de Svevo. Ici, dans le cadre de ces fiançailles, le vin torpille littéralement cette cérémonie mais cette nouvelle se termine d'une manière assez étrange, après le repas, les protagonistes se retrouvent dans une grotte obscure où la seule source de lumière est une caisse de verre. Celui qui avait ainsi perturbé cette cérémonie familiale doit y être enfermé comme dans un lieu expiatoire, mais trouve son salut en offrant sa fille. Sel de réveil vient mettre un terme à tout ce délire.

     

    J'y ai lu un texte plein de non-dits, dédiés aux choses ressenties par un auteur qui souhaite les garder pour lui, comme un court roman introspectif de quelqu’un qui souhaite se libérer par l'écriture. J'y ai surtout lu une grande solitude.

  • le destin des souvenirs

    N°1549

    Le destin des souvenirs et autres nouvelles.- Italo Svevo – Rivages.

    Traduit de l’italien par Soula Aghion.

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    Ce sont des nouvelles, pour la plupart autobiographiques qui évoquent Trieste et Venise. Ce Il s’agit d’une œuvre posthume généralement composée de textes courts pleins de nostalgie, dont certains sont inachevés. Ce n’était certes pas l’intention initiale de l’auteur que de publier des textes non terminés puisque ces derniers ont été collationnés après sa mort puis édités mais cela est soit l’occasion de solliciter l’imagination du lecteur, soit de le laisser sur sa faim !  Ils témoignent de ses obsessions, c’est un travail sur la mémoire personnelle de l’auteur, de son enfance, de sa vie d’homme d’affaires.

     

    L’auteur, de son vrai nom Ettore Schmitz, né en 1861 à Trieste est mort en 1928 des suites d’un accident de la route à Motta di Livenza. Il a passé toute sa vie dans des emplois sédentaires de bureau tout en tentant vainement de se faire publier. Ses rares publications à compte d’auteur, dont notamment son premier roman « Une vie » (1892), puis « Sénilità » (1898) furent pratiquement ignorés de la critique. Quant à « La conscience de Zeno » (1923), son chef-d’œuvre qui lui permis de se faire connaître avec succès, il ne parut qu’après un long silence de vingt années. Il est également l’auteur de pièces de théâtre et de recueils de nouvelles. Il ne fut connu que vers la fin de sa vie mais est actuellement considéré comme un auteur majeur et ses œuvres sont traduites dans le monde entier.

     

    Il a été l’ami de Joyce et lui aurait inspiré le personnage de Léopold Bloom dans « Ulysse » , de Freud dont il reconnaît une certaine influence. Valery Larbaud, Benjamin Crémieux et Eugenio Montale ont contribué à le révéler au grand public. Italo Svevo est lui-même une sorte de paradoxe. Né à Trieste quand cette ville était encore autrichienne (elle redeviendra italienne en 1918), il était patriote italien de cœur et parlait cette langue qui était celle de sa mère. De culture allemande par son père, il choisit un pseudonyme (qui signifie « Italien Souabe ») qui atteste cette dualité littéraire. De plus, il était de confession juive mais son mariage fit de lui un catholique, bien que son œuvre ne marque aucune référence religieuse.

     

  • Un mari

    N° 1547– mai 2021.

     

    Un mari – Italo Svevo – Éditions de l’imprimerie Nationale.

    Traduit de l’italien par Ginette Herry.

     

    Il s’agit d’une pièce de théâtre qui met en scène Frédérico Arcetri, avocat d’affaires, marié à Bice. Dans son bureau il y a le portrait d’une femme, Clara, sa première épouse qu’il a assassinée parce qu’elle l’a trompé, mais l’avocat a été acquitté pour cet uxoricide (on ne disait pas encore féminicide). C’était en effet l’époque où les tribunaux pardonnaient les crimes passionnels. Brice connaît cette histoire et respecte son mari autant pour sa valeur professionnelle que pour son attitude dans cet affaire d’adultère. Elle le considère comme un héro pour ce qu’il est et pour ce qu’il a fait en même temps qu’elle accepte ce portait comme la marque que l’amour que porte encore Frédérico à l’épouse qu’il a tuée. Les choses auraient pu demeurer ainsi longtemps mais c’est sans compter sans son ex-belle mère, Arianna Pareti, qui révèle à Francisco que Paolo Mansi, un ami du couple est aussi l’amant de Brice. Les choses se corsent quand on demande à Francisco, en dehors de sa sphère de compétence, de défendre un homme coupable d’avoir occis son épouse, elle aussi convaincue d’adultère. C’est donc pour lui une situation cornélienne qui est la sienne entre les soupçons qu’il nourrit au sujet de son actuelle épouse et la défense qu’il doit assurer dans une affaire qui ressemble étrangement à celle qu’il a connue lors de son premier mariage. De plus il entretient avec son ex-belle-mère des sentiments quasi-maternels alors que cette dernière le hait et cet épisode de sa vie le remet face à lui-même, à ses contradictions, à ses peurs et à son destin.

     

     

    La pièce, une comédie en trois actes, a été un long travail d’écriture (de 1895 à 1903) n’a paru que trois ans après sa mort, en 1931, dans un revue milanaise. Elle a été montée pour la première fois en Italie en 1982 à Vérone et en France en 1991. En réalité je ne suis pas bien sûr qu’il s’agit d’une comédie, même si l’épilogue y ressemble un peu et que la trahison de Brice n’est pas vraiment avérée. Certes, cette situation évoque d’emblée une pièce de boulevard qui a fait les beaux jours de Feydeau ou de Labiche mais en réalité j’y verrais plutôt un drame vécu par Francisco qui se débat dans une réalité personnelle difficile avec les doutes qu’il nourrit à l’endroit de son épouse et la défense qu’il doit assurer et qui lui rappelle un peu trop son passé intime. Viennent s’ajouter le pardon impossible et l’envie de nuire comme une vengeance.

     

    Je ne connaissais pas Italo Svevo (1861-1928 – ce qui signifie « Italien souabe »), de son vrai nom Ettore Schmitz auteur né à Trieste. Il est l’héritier d’une double culture italienne et rhénane mais aussi de confession juive par sa naissance et catholique par son mariage. Il a souvent fait éditer ses œuvres (pièces de théâtre, nouvelles) à son propre compte où, restées dans ses tiroirs, n’ont été publiées qu’à titre posthume eu égard à ses vaines recherches d’un éditeur. Autant dire qu’Il n’a jamais vraiment connu le succès de son vivant. Il a été l’ami, Freud et de Joyce, de Valéry Larbaud  et de Benjamin Crémieux qui ont contribué à le faire connaître en France.

     

     

     

     

  • O verlaine

    N° 1548– mai 2021.

     

    O Verlaine – Philippe Thirault – Olivier Deloye – Steinkis

     

    En 1895 Henri-Albert Cornuty, jeune employé aux abattoirs de La Villette et grand amateur de la poésie de Verlaine, recherche le poète. Il s’attend sans doute à rencontrer un écrivain installé, publié, reconnu, vivant bourgeoisement en famille et peut-être inaccessible mais ce qu’il découvre le bouleverse. C’est une loque humaine qui se révèle à ses yeux, un homme déchu, alcoolique, syphilitique, un être violent, un parasite qui échange ses vers contre des verres d’absinthe et des passes dans un bordel sordide, fréquentant des compagnons de galère, les membres d’une société interlope dignes de la Cour des miracles, errant d’hôpitaux où il est soigné en estaminets où il hypothèque sa vie chaque jour un peu plus avec cette « fée verte » dans laquelle il puise son inspiration et sa déchéance, oscillant sans cesse entre l’abject et le sublime. C’est « un poète maudit », lâché par les gloires de la culture officielle mais adulé par les étudiants du Quartier Latin qui vit les derniers mois d’une existence qui aurait pu être belle mais qui, par sa faute, à tourné au cauchemar. Henri-Albert a du mal à admettre que des poèmes si beaux et si musicaux puissent sortir d’une carcasse aussi repoussante. Il le suivra jusqu’au bout.

    Verlaine est aussi un paradoxe en lui-même. Lui, l’ancien amant de Rimbaud, l’ancien taulard, est protégé par le préfet de police et le directeur de l’hôpital où il est soigné parce que ces deux personnalités sont sensibles à ses vers, un comble pour un marginal qui se moque de la morale de son temps, des bonnes mœurs et de la justice.

    Il noie dans l’alcool ses derniers mois de vie sans savoir que son talent passera à la postérité et que des générations de gens apprendront ses poèmes, qu’on s’inspirera de sa vie et de son œuvre en le mettant en scène dans des romans comme l’a fait avec talent Jean Teulé (que j’ai eu envie de découvrir) qui lui-même inspira la plume de Philippe Thirault et le coup de crayon de d’Olivier Deloye (« Le poète n’est pas celui qui est inspiré mais celui qui inspire » a dit Jean Cocteau.)

    Chaque siècle a produit des génies et, dans le domaine de la poésie, Verlaine fut l’un d’eux qui continue à nous enchanter et à nous interroger.

    Je remercie vivement des éditions Steinkis et Babelio de m’avoir permis de découvrir cet ouvrage et de m’avoir invité à évoquer la mémoire de Paul Verlaine.

     

     

     

  • la revue indépendante

    Dans mes archives personnelles de La Feuulle Volante, je retrouve cet article paru dans La Revue Indépendante (n° 250 Janvier-Février 1996) qui lui était consacré, accompagné d'une lettre d'approbation de son directeur honoraire, Daniel Sor, en date du 23 février 1996.

     

    Quand je reçois La Revue indépendante, je suis frappé par la date de sa fondation, en 1841, et donc par sa longévité (155 ans). Quand on songe à la durée moyenne de vie d'une revue, cela laisse rêveur! Lors de l'Assemblée Générale de 1994, son actuel directeur-rédacteur en chef, Bernard Drupt, ayant préalablement protesté contre le "vol" du titre dont s’était rendu coupable un parti politique, avait proposé que soit affichée sans complexe la date de création malgré les différentes reprises successives de cette revue. C’est en effet en 1841 que fut créée La Revue indépendante par Georges Sand, Pierre Leroux et Louis Viardot, 16 rue des Saints-Pères à Paris.

    Elle fur reprise par Félix Fénéon en 1884. Elle part jusqu’en 1895 avec des signatures prestigieuses sur la vie de son temps. Il y était question de vie publique et politique. Il y eu un vide, comblé en 1927 à 1934 avec un titre un peu modifié, connu sous le nom de La Revue indépendante théâtrale,littéraire, artistique, sportive et de cinéma . C’est sous ce sigle qu‘elle est répertoriée dans l’Annuaire de la Presse de 1928. En 1947 une nouvelle série paraîtra. Elle deviendra, grâce à Robert Morche l’organe du Syndicat des journalistes et écrivains, fondé lui en 1923.

    En fait, l’histoire de cette revue est marquée par de nombreuses péripéties. Le numéro 100 de la nouvelle série, daté de novembre-décembre 1970 mentionnait déjà une refondation en 1912, tout en rattachant ce titre à la création originelle de la revue en 1841.

    Le signataire de l’éditorial de ce numéro, Daniel Sor qui état à l’époque rédacteur en chef, s’interrogea sur les raisons de la longévité exceptionnelle de cette revue. Il remarquait que si toute entreprise littéraire « subsiste et prospère grâce à la curiosité publique », il convenait qu’une revue soit à la hauteur de l’intérêt qu’elle suscite. Il notait que La Revue Indépendante se caractérisait en premier lieu par son éclectisme et son libéralisme, respectant à la fois la liberté d’expression de ses collaborateurs et la conviction intime de ses lecteurs. Il mentionnait également une autre raison à cette longévité. Depuis son origine, la revue s’était toujours appuyée sur des écrivains et des poètes. Ainsi citait-il parmi ses chroniqueurs de prestigieux membres de l’Académie française tels que ; Anatole France, Paul Claudel, Raymond Poincarré, Georges Duhamel, le Maréchal Lyautey… Ainsi dégageait-il l’esprit de cette revue fondée sur la bonne foi et la valeur littéraire. Daniel Sor ne manquait pas de rendre un hommage appuyé à Robert Morche qui avait su relancer cette revue en élargissant son audience et en respectant ses valeurs. Dans la liste des noms qui émaillèrent cette revue, il ne manqua pas de noter ceux dont la sensibilité poétique était marquante car c’est aussi une revue qui s’intéresse aux poètes.

    En tant que rédacteur de cette chronique (La Feuille Volante), j’ai été très tôt destinataire de La Revue Indépendante. Ce qui m’a plu, c’est précisément ce que je m’attache à cultiver pour moi-même, c’est à dire l’indépendance. Daniel Sor dans son article notait que la revue se défend d’appartenir à un parti politique, s’attachent seulement à barrer la route au sectarisme et à l’intolérance  d’où qu’ils viennent, mettant notamment en œuvre une attention toujours en éveil fondée sur la jeunesse.

    Dès le n° 200, Bernard Drupt établissait un constat quelque alarmiste de la situation, faisant état d’inquiétudes face à l’avenir, craignant plus l’indifférence que la satisfaction de ses membres. Dans cet éditorial il réaffirmait l’indépendance de cette revue, rappelait aux lecteurs que cela dépend d’eux et souhait que chacun donne un peu de son temps dans l’intérêt commun, même si le rôle du syndicat avait un peu évolué. Citant Beaumarchais, il adressait quand même un message d’espoir.

    Actuellement La Revue Indépendante en est au numéro 250 ( Janvier-Février 1966), porte toujours le même nom (Corporative, littéraire, artistique, documentaire), se présente sous un format 24/16 à couverture cartonnée et reste l’organe des journalistes et des écrivains. Elle se consacre toujours aux problèmes de société, publie les réflexions et les réactions personnelles des chroniqueurs dans le domaine culturel et littéraire sans oublier la traditionnelle « vie de la revue et du syndicat ». Des poèmes sont également publiés dans chaque numéros qui commence bien sûr par l’éditorial de son directeur. On y trouve également des rubriques critiques autour du cinéma, une revue de presse de France et de l’étranger , des « prières d’insérer » etc.

    Pratiquement chacun de ces numéros a pour hôte le chat d’Arfoll ce qui y met une touche d’originalité.

     

  • Une malle pleine de gens

    Une malle pleine de gens – Antonio Tabucchi – Christian Bougois éditeur.

     

    Parmi tous les auteurs qui ont publié leurs œuvres au cours des siècles, certains deviennent écrivains mais peu marquent leur temps et leur art de leur empreinte. Fernando Pessoa est de ces poètes majeurs, moins sans doute par ce qu’il écrivit sous son nom que par ce qu’il publia sous celui de ses nombreux hétéronymes (On n’en décompte à peu près 72), une fiction au terme de laquelle « il était un autre sans cesser d’être lui-même » selon la formule consacrée. Lui qui publia peu sous son propre nom (des chroniques, des articles, des essais et quelques recueils de poèmes dont beaucoup sont posthumes), s’exprima vraiment à travers eux, mais cette pratique est bien différente du pseudonyme très en vogue chez les écrivains et bien différente d’un simple artifice littéraire. Pessoa créa ainsi des personnages, des écrivains, en leur donnant un état-civil, une date de naissance et une mort, (parfois un horoscope) une personnalité, une œuvre, un style… différents pour chacun. (Antonio Tabucchi analyse finement les principaux d’entre eux en insistant sur les différences et les ressemblances avec Pessoa). Cette sorte de dédoublement est unique dans l’histoire de la littérature si on excepte Rimbaud (« Je est un autre ») et dans une moindre mesure Nerval qui n’ont jamais été aussi loin dans l’exploration de ce « Moi » intérieur. C’est la marque d’un génie autant que celle de la folie et on peut dire que Pessoa a tenté ainsi d’exorciser sa solitude, son mal de vivre et l’analyse de cette thérapie mériterait sans doute une étude psychologique voire psychanalytique. C’est entre autre chose cela qui m’a toujours passionné chez Pessoa, autant l’homme, un quidam humble et modeste, égaré dans la vie qui cachait un écorché vif solitaire et tourmenté, mais aussi un génial créatif comme peu d’hommes de Lettres l’on été. Il eut sa période pauliste mais reste marqué par « la saudade » qui est la grande caractéristique du peuple portugais.

    Il était un modeste traducteur commercial employé d’une entreprise d’import-export et sa vie se déroula dans la « Baixa » à Lisbonne entre chambres meublées, bureau et cafés, avec juste une petite idylle vite interrompue avec Orphélia Queiros(on peut lire en fin d’ouvrage quelques-unes des lettres qu’il lui écrivait), n’abandonnant pour héritage qu’une malle pleine de manuscrits attribués à ses hétéronymes, parfois écrits au dos de factures, laissant au hasard le soin de les révéler au public.

     

    J’ai apprécié l’étude menée par Tabucchi, richement documentée et érudite et une démonstration qui éclaire un personnage encore aujourd’hui énigmatique.

  • Une malle pleine de gens

    Une malle pleine de gens – Antonio Tabucchi – Christian Bougois éditeur.

     

    Parmi tous les auteurs qui ont publié leurs œuvres au cours des siècles, certains deviennent écrivains mais peu marquent leur temps et leur art de leur empreinte. Fernando Pessoa est de ces poètes majeurs, moins sans doute par ce qu’il écrivit sous son nom que par ce qu’il publia sous celui de ses nombreux hétéronymes (On n’en décompte à peu près 72), une fiction au terme de laquelle « il était un autre sans cesser d’être lui-même » selon la formule consacrée. Lui qui publia peu sous son propre nom (des chroniques, des articles, des essais et quelques recueils de poèmes dont beaucoup sont posthumes), s’exprima vraiment à travers eux, mais cette pratique est bien différente du pseudonyme très en vogue chez les écrivains et bien différente d’un simple artifice littéraire. Pessoa créa ainsi des personnages, des écrivains, en leur donnant un état-civil, une date de naissance et une mort, (parfois un horoscope) une personnalité, une œuvre, un style… différents pour chacun. (Antonio Tabucchi analyse finement les principaux d’entre eux en insistant sur les différences et les ressemblances avec Pessoa). Cette sorte de dédoublement est unique dans l’histoire de la littérature si on excepte Rimbaud (« Je est un autre ») et dans une moindre mesure Nerval qui n’ont jamais été aussi loin dans l’exploration de ce « Moi » intérieur. C’est la marque d’un génie autant que celle de la folie et on peut dire que Pessoa a tenté ainsi d’exorciser sa solitude, son mal de vivre et l’analyse de cette thérapie mériterait sans doute une étude psychologique voire psychanalytique. C’est entre autre chose cela qui m’a toujours passionné chez Pessoa, autant l’homme, un quidam humble et modeste, égaré dans la vie qui cachait un écorché vif solitaire et tourmenté, mais aussi un génial créatif comme peu d’hommes de Lettres l’on été. Il eut sa période pauliste mais reste marqué par « la saudade » qui est la grande caractéristique du peuple portugais.

    Il était un modeste traducteur commercial employé d’une entreprise d’import-export et sa vie se déroula dans la « Baixa » à Lisbonne entre chambres meublées, bureau et cafés, avec juste une petite idylle vite interrompue avec Orphélia Queiros(on peut lire en fin d’ouvrage quelques-unes des lettres qu’il lui écrivait), n’abandonnant pour héritage qu’une malle pleine de manuscrits attribués à ses hétéronymes, parfois écrits au dos de factures, laissant au hasard le soin de les révéler au public.

     

    J’ai apprécié l’étude menée par Tabucchi, richement documentée et érudite et une démonstration qui éclaire un personnage encore aujourd’hui énigmatique.

  • la forza del destino

    N° 1543 – Mai 2021

    La forza del destino (La force du destin) – Marco Vichi -TEA (Milan)

     

    Nous sommes au printemps 1967 et la ville de Florence se remet doucement des grandes inondations de l’hiver précédent. Franco Bordelli en revanche a du mal à refaire surface après sa dernière enquête qu’il a mal vécue et surtout après le meurtre de Giacomo, un jeune garçon sans défense et le viol de Eleonora, cette jeune vendeuse avec qui il avait noué une relation passionnée. Elle a disparu sans laisser de traces et le commissaire, désabusé, a quitté la police et la ville à l’étonnement général pour se retirer dans une maison dans la campagne toscane, silencieuse et isolée. Certes il s’invente une nouvelle vie de jardinier, de cuisinier, de promeneur, mais cela l’invite à un retour sur lui-même, à une réflexion sur le monde qui l’entoure mais cela ressemble aussi à une petite mort d’autant que le jeune retraité qu’il est désormais pense toujours à Eleonora. Il reste pour son collègue Piras une référence ( il l’appelle toujours « commissaire ») et une source de conseils pour ses enquêtes. Avec lui il peut parler du père de ce dernier et évoquer ses souvenirs de guerre qui restent pour Franco une sorte d’obsession, peut-être simplement parce qu’ils lui rappellent sa jeunesse et ses illusions ? Il a décidé de changer de vie mais celle-ci ne lui ressemble pas vraiment et il reste un policier animé d’un idéal de justice et quand sa voisine, la comtesse Gori Roversi lui demande de lever ses interrogations sur le suicide douteux de son fils unique Orlando, survenu quelques années auparavant, il n’hésite pas et son âme d’enquêteur reprend le dessus, désireux de ne pas laisser un crime impuni. C’est un peu le destin qui frappe à nouveau à sa porte. Il va avoir cinquante sept ans mais, même si son travail lui manque et malgré les marques d’attachement de ses amis qui ne sont pas seulement policiers, il sent sur ses épaules la force de destin et sans doute aussi un peu la mort qui le guette. Son enquête sur le meurtre et le viol laissée en suspens l’obsède et, même s’il n’est plus policier, il fera tout pour que ces crimes ne restent pas impunis. La chance l’y aidera et il verra la force de destin auquel nul ne peut échapper. Il est, en effet, révolté par l’espèce humaine capable du meilleur mais bien souvent du pire. Ce titre fait référence à Verdi et Bordelli s’inscrit dans cette recherche, dans cette interrogation qui est celle de tout homme vivant sur cette terre.

    Il a beau se sentir vieux et voir dans sa vie une page se tourner, il reste quad même attentif aux plaisirs de la table, aux volutes bleues des cigarettes, à la saveur de la grappa et bien sûr à la beauté des femmes dont il tombe facilement amoureux et il prend toujours plaisir à être en leur compagnie. Auparavant il ne croyait pas au destin mais cette enquête va l’amener à s’interroger sur un passé avec lequel il avait jusqu’à présent du mal à vivre, avec ces crimes impunis et cette réflexion va être pour lui une motivation. Il mesure le chemin parcouru, réfléchit sur ses choix antérieurs et voit dans tout son parcours une sorte de fatalité qui l’a mené là où il est malgré ses rêves de jeunesse… un peu comme tout le monde en réalité ! C’est un homme mélancolique et surtout solitaire qui égrène ses souvenirs et songe à la mort qu’il a longtemps côtoyée dans son métier. Il envisage de plus en plus la sienne, à cause des années qui s’accumulent mais aussi comme un signe du destin.

    Malgré quelques longueurs, c’est un roman qui invite à la réflexion sur le sens de la vie, plus qu’un traditionnel « giallo » (roman policier), comme disent nos amis italiens, mais qui nous tient quand même en haleine jusqu’à la fin.

    Après « Morte a Firenze »(Mort à Florence) dont ce roman est en quelque sorte la suite, on retrouve un Bordelli mélancolique et aigri par la vie, solitaire, qui se pose des questions sur son destin mais dont les états d’âme trouvent malgré tout , à la fin, un épilogue heureux. C’est un roman sombre, facile à lire, mais j’ai quand même noté avec plaisir des passages poétiques bienvenus et des références culinaires appréciées.

    Roman lu dans le texte italien et parfois à haute voix pour mieux apprécier la musicalité de cette langue , mais toujours non traduit en français, à tout le moins à ma connaissance.

     

     

  • La signora del caviale

    N° 1542 – Avril 2020 .

     

    La signora del caviale – Michele Marziani – Cult Editore Florence ( Italie)

     

    Le lieu, une petite ville près de Ferrare où vit une communauté de pêcheurs d’esturgeons dans le delta du Pô, le moment, la veille de la seconde guerre mondiale… Celui qui raconte ce qui se passe ici, c’est Nello, douze ans, dont le père a été tué en Espagne pendant la guerre civile. Il est le neveu du chef de gare qui vit avec sa mère et lui dans l’appartement de fonction. Il parle de la vie des habitants, du fascisme, de l’amitié, de l’amour, de la pauvreté, du travail, du « Turc », un personnage un peu étrange dont on ne sait même pas d’où il vient mais qui connaît tant de choses sur les esturgeons et dont le fils, Nicolas est son ami. Puis Nello va au collège à Ferrare, tombe amoureux de la jolie Bechi et entend parler des problèmes de la race comme le prône le parti. Dans son évocation il y a cette réalité, celle de la présence de l’esturgeon dans le fleuve Pô jusqu’au milieu du siècle dernier, de la prise d’un esturgeon qui permettait à une famille de vivre… Il y a une galerie de personnages étonnants et ordinaires, mais bizarrement, cette femme, celle qu’il appelle « la dame du caviar », qui commercialise les œufs d’esturgeons à Ferrare et fait ainsi vivre la communauté de pêcheurs, n’est que peu mentionnée dans ce livre comme si elle était en arrière-plan. On sait qu’elle abandonne ce commerce pourtant très lucratif au profit de son commis. On la savait distante et discrète et on apprend au cours de ce récit qu’elle est ainsi parce qu’elle est juive et que les lois raciales en vigueur à cette époque en Italie fasciste motivent son effacement. Elle finira pas disparaître, victime de la dictature et avec elle s’éteindra cette tradition de pêche à l’esturgeon à cause aussi de la dégradation de l’environnement et des mutations inévitables dans une société moderne.

    Il y a aussi le drame intérieur de Nello qui en apprend un peu plus sur son père, un homme qui n’a pas voulu lui donner son nom, un idéaliste qui est parti combattre en Espagne dans les rangs des républicains et n’en est jamais revenu, le fascisme qui a beaucoup marqué les Italiens et que lui, un enfant, ne comprend pas bien avec ses rituels, son décor, ses théories raciales, le temps qui passe et qui le fait grandir, mais dans un contexte de la guerre et des morts qui l’entourent…Cette période est pour lui une sorte de dur rite de passage vers l’âge adulte.

    Nello est maintenant âgé et veuf de Bechi et se souvient de ces années d’enfance, de ses amitiés, de ses amours hésitantes, du fascisme dont, enfant, il adopta l’uniforme, de la pêche à l’esturgeon et du mystère et des coutumes qui l’entouraient, des bombardements alliés, de la guerre. S’entremêlent dans ce romans les thèmes mineurs, ceux de la vie au quotidien et ceux, majeurs du conflit mondial et de ses conséquences, du racisme, le l’environnement. C’est nostalgique, poétique et ironique aussi.

     

    J’ai découvert Michele Marziani un peu par hasard, après avoir lu « Umberto Dei » un autre ouvrage de cet auteur. « La Signora del caviale », paru initialement en 2009 et a été réédité en Italie en 2012, reprend un thème qu’il a déjà traité, celui des pêcheurs du Pô. J’aime son écriture simple, abordable et claire, agréable à lire à haute voix et je regrette que, à ma connaissance , il ne soit pas encore traduit en français.

     

  • L'assassin de Septembre

     

    N° 1541 – Avril 2021.

    L’assassin de Septembre – Jean-Christophe Portes. City Éditions.

     

    Nous sommes en septembre 1792, Danton, ministre de la justice, est l’homme fort du moment et les Prussiens sont déjà entrés sur le territoire français, se rapprochent de Paris pour mettre un terme à cette révolution et remettre Louis XVI sur le trône. En face d’eux, l’armée révolutionnaire mal formée, mal commandée, indisciplinée, mal préparée à un long conflit, peine à contenir cette avancée ennemie. Seule une ville résiste, Verdun (déjà). Le lieutenant de gendarmerie Victor Dauterive, toujours accompagné de son fidèle Joseph, un pauvre orphelin qu’il a tiré de la rue, qui est son valet-espion et dont il s’occupe comme un père et qui, malgré son peu d’éducation, a parfois des réflexions d’adulte, pénètre à grand peine dans la ville. L’officier est chargé par Danton d‘un message à l’intention du commandant de la garnison lui enjoignant de résister à l’envahisseur dans l’attente de renforts. Pourtant des rumeurs de reddition courent à travers la ville infestée d’espions. Cette mission ne sera pas la seule que « le tribun du Peuple » va lui confier.

    Dans Paris l’ambiance est au complot et on voit des suspects partout. L’ancienne justice royale à été remplacée par des juges autoproclamés et cruels, qui emprisonnent et condamnent à tout de bras. La ville est à feu et à sang, c’est le « Terreur » et, comme c’est souvent le cas dans ces périodes troublées, entre l’ancien monde de la royauté et cette République qui naît dans le chaos, les arrivistes et les assassins et les opportunistes corrompus pullulent, la délation, la trahison, le meurtre et l’espionnage sont quotidiens. Victor est un aristocrate qui, comme il s’en est trouvé à cette époque, a embrassé la Révolution et son idéal de liberté et d’égalité. Pour cela il a renié sa famille jusqu’à modifier son nom pour en cacher la noblesse, devenant ainsi un Patriote, un combattant. Il est cependant t bien obligé de prendre conscience que cette période troublée est entachée d’exactions et d’anarchie qui sont bien loin de l’esprit des « Lumières » qui a présidé à ce changement salutaire de société. Il s’interroge sur la mort qui frappe nombre de ses amis mais l’épargne, illustrant l’idée un peu oubliée que nous ne sommes que les usufruitiers de notre propre vie qui peut nous être enlevée sans préavis. Certes il croise de grandes figures que l’histoire a retenu, mais surtout il est seul (à l’exception de son cher Joseph). Il y a bien Olympe de Gouge, cette femme héroïque et visionnaire que la Révolution sacrifiera, mais elle est davantage sa conscience, son refuge que sa véritable compagne. Elle lui ouvre les yeux et l’accompagne dans ses luttes et ses enquêtes, préfigurant le rôle futur des femmes dans la société et annonce l’importance qu’elles auront, plus tard, face au pouvoir des hommes. Pour autant Victor n’est pas insensible à la beauté des femmes.

    Cette période est restée dans l’Histoire sous le nom peu glorieux de « massacres de septembre » où les « sans-culottes » et autres révolutionnaires massacrèrent les prêtres réfractaires et les royalistes emprisonnés, sans doute à cause de la crainte d’un complot des aristocrates et sans doute par peur de l’armée autrichienne et prussienne qui vient d’entrer en France et menace la capitale. Ce roman est basé sur un de ces crimes rendu un peu mystérieux par les circonstances et Victor s’y trouve mêlé. Cette enquête, ainsi d’ailleurs que d’autres, donnent à ce roman historique sa dimension policière. A la frontière, la victoire de Valmy, tout énigmatique qu’elle soit, sonne comme le triomphe de la République.

    Certes cette période troublée semble être du goût de notre auteur qui en restitue l’ambiance malsaine mais aussi palpitante. En tout cas il ballade son lecteur dans ce vieux Paris désormais oublié. On y rencontre une multitude de personnages qu’une liste, en tête de volume, aide heureusement le lecteur à s’y retrouver. Jean Christophe Portes évoque certes le carnage de cette époque mais aussi un Paris populaire loin des palais et des hôtels particuliers, avec ses bruits de rue, les cris des petits métiers, le rire des femmes, les auberges qui offre au lieutenant de quoi améliorer son ordinaire parfois bien maigre. A titre personnel je continue de suivre l’auteur dans son exploration de cette période de notre histoire qui me passionne. J’ai toujours plaisir à retrouver sa belle écriture bien documentée (avec de nombreux détails précis notamment d’ordre vestimentaire et culinaire), son style attachant d’une lecture aisée, avec même des moments poétiques et des descriptions bucoliques. Il s’approprie l’histoire qui fait partie intégrante de notre culture et y mêle de la fiction tout en indiquant, en fin d’ouvrage pour son lecteur, à la fois ses sources et les chemins de son imagination, cette période troublée donnant par ailleurs lieu à moult interprétations.

    Le lire est toujours pour moi un moment d’exception.

  • Umberto Dei - Biographie non autorisée d'une bicyclette.

    N° 1538 – Mars 2021

     

    Umberto Dei – Michele Marziani – Cult Editore.

    Biographie non autorisée d’une bicyclette.

     

    Umberto Dei est une marque de bicyclette italienne, un véritable mythe, actuellement un objet de collection. Cette histoire se passe à Milan de nos jours le long du canal Martesana et tourne autour de ce type de véhicule qui appartient au narrateur. Mais ce n’est pas une bicyclette ordinaire, c’est un modèle impérial, noire, des années trente, oubliée au fond de la boutique de réparateur de cycles, Arnaldo Scura qui dans une autre vie a travaillé dans la finance mais qui a choisi de perpétrer ce métier par tradition familiale. Ainsi commence une drôle d’histoire d’amitié entre lui qui a déjà vécu plusieurs vies, pas toujours heureuses, avec pas mal d’erreurs qu’il préfère oublier et Nas, un jeune étudiant ouzbèke. Désormais veuf d’Alice, sa merveilleuse épouse, Arnaldo est devenu un peu malgré lui adepte de la solitude et ne vit que pour son atelier et Nas, qui semble en savoir long sur ces bicyclettes en devient le restaurateur. Non seulement il est au top techniquement mais il sait aussi y faire avec la clientèle

    Ce roman ne raconte pas l‘histoire de cette bicyclette, encore qu’elle est présente en filigrane tout au long du roman. C’est plutôt un monologue du narrateur, Arnaldo qui fait un peu le bilan de sa vie passée et il craint qu’elle ne lui éclate maintenant en pleine figure à cause de ses luttes politiques de jeunesse. Sa boutique est devenue un sorte de microcosme, le carrefour d’histoires d’amour, de souvenirs, de philosophie…

    Ce quartier « Le navigli » est populaire et multiethnique et c’est donc l’occasion de parler de la question bien actuelle des migrants, des préjugés raciaux et les craintes qu’ils suscitent, de la différence entre les gens et des problèmes que cela entraîne. En effet, le narrateur et son entourage suspectent un temps Nas, à cause de la couleur de sa peau, sa supposée religion musulmane, d’être un dangereux terroriste islamiste poseur de bombes comme on en voit de nos jours en occident.

    Ce petit roman a été une belle découverte, avec des moments poétiques mais aussi un peu ironiques et amer.

    J’ai lu ce roman en italien parce qu’il n’est pas traduit en français mais aussi pour le plaisir de découvrir cette langue, à haute voix.

  • Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs

    N° 1540 – Avril 2021

    Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs – Mathias Enard – Acte Sud.

    Pour rédiger sa thèse d’ethnologie sur la ruralité, David Mazon, étudiant quelque peu désargenté, quitte Paris et sa petite amie pour un village des Deux-Sèvre rebaptisé plaisamment « La pierre St Christophe », à quelque distance du Marais, autant dire au milieu de nulle part, qui plus est en plein hiver (il donne d’ailleurs une carte et les coordonnées GPS pour insister sur ce lieu inconnu, un peu comme le département sur le cadastre national!). Il part donc à la rencontre des habitants pour les questionner en vue de son travail universitaire et son premier contact se passe au café du village où il croise, Martial, le maire qui est aussi le fossoyeur du cimetière, entendez par là entrepreneur de pompes funèbres, quand même ! L’édile, ravi que ses administrés soient ainsi l’objet d’un tel intérêt, va surtout lui raconter la chronique locale, les inévitables secrets de famille pourtant connus de tous, les ragots qui vont avec et qui n’ont pas grand chose à voir avec son travail de thésard, lui faire rencontrer des personnages truculents, Max un artiste aux aspirations bizarres, Arnaud, l’idiot à la mémoire désordonnée mais encyclopédique... Pour cela il faut remonter dans le temps et Martial ne s’en prive pas mais David ne se doute pas à quel point cette immersion va bouleverser sa vie. Ainsi va-t-il apprendre la triste histoire de la parentèle de Lucie émaillée de pendaison, d’adultère, de révélation de filiation pas vraiment légitime, de naissance avortée et de la honte qui va avec et surtout la mésaventure de l’instituteur-poète du village, Marcel Gendreau, qui, à l’instar d’un de ses collègues devenu célèbre, voulut se lancer en littérature avec un roman qui s’en inspira mais dont la notoriété locale fut due davantage au scandale qui suivit sa publication qu’au talent de son auteur. Je souhaite au roman de Mathias Enard qui lui rend en quelque sorte hommage, plus de succès que cette éphémère mais pourtant fort bien écrite tentative littéraire de cet enseignant et qui fut également un intéressant document ethnographique rural sur les années 1950.
    Une thèse c’est du sérieux et pour la mener à bien il faut savoir payer de sa personne ainsi, puisqu’il a commencé par le bistrot, passe-t-il de l’orangina au kir puis à la pratique régulière de l’apéro. Mais cette fréquentation de l’estaminet va aussi nourrir sa réflexion sur la vie du bourg, de ses habitants, ses us et coutumes bienveillants et ce n’est pas le seule transformation que cette immersion dans la France profonde va lui réserver. Ainsi prendra-t-il rapidement conscience, de la qualité de vie à la campagne, de l’importance de l’écologie, du chant des oiseaux, de l’animation du marché de ce village qui perd peu à peu perd son âme, ses commerces et ses services publics, s’anglicise, connaît des problèmes liés à la survie des petits agriculteurs, à l’incohérence des décisions politiques … Tout cela n’empêche pas la terre de tourner, les verres de se vider autour d’une belote au café et les pêcheurs de pratiquer leur art parce que le temps continue de s’écouler avec la mort qui rôde et frappe les pauvres humains qui ne sont, là comme ailleurs, que les usufruitiers d’une vie qui peut leur être enlevée à tout moment. Pourtant ici, et c’est là que ça devient intéressant, « la Roue du temps » s’empare des âmes au moment fatal pour les insuffler dans d’autres corps, humains ou animaux, dans le passé ou dans l’avenir et leur prêter un destin original et différent du précédent, un véritable défi au temps, à nos croyances religieuses occidentales et à la logique des choses, parce que ce pays est magique, exceptionnel de part sa géographie au sein du Seuil du Poitou, une zone de passage où s’accroche l’histoire mais aussi s’enracinent les légendes qui ont toujours un fond de vérité. Ici, c’est le domaine de la Fée Mélusine, de Gargantua, de François Villon qui termina ses jours à Saint-Maixent, du Marais tout proche, à la fois apaisant et inquiétant, entre la terre et l’eau, Niort, la ville des dragons, celle des chats aussi, animaux énigmatiques qui pour nous sont « de compagnie » mais que les Égyptiens honoraient comme des dieux, qui vivent surtout la nuit quand les hommes dorment, c’est à dire prennent un acompte sur leur dernier sommeil, celui aussi de ces bizarres réincarnations et ces incursions des âmes dans des vies hétéroclites, histoire peut-être de nourrir le concept d’éternité. Mais voilà, l’extraordinaire ne s’arrête pas là, la mort, certes, fait vivre les fossoyeurs qui tiennent cette année-là leur congrès national annuel en l’abbaye de Maillezais sous la responsabilité de Martial. Cela dure deux jours pendant lesquels, au terme d’un accord tacite et irrévocable, la Camarde accepte de ne pas prélever son tribut sur les vivants et, puisque, plus que les autres, cette corporation sait que la mort est la fin de la vie, elle a, depuis longtemps, résolu d’en célébrer les plaisirs avec ripailles et libations que François Rabelais, qui fut aussi prieur de ce saint lieu, n’eût pas reniées.
    Ce n’est pas vraiment un récit romanesque traditionnel, c’est, au début, un journal qui relate son arrivée, se poursuit par l’évocation des habitants de ce village, une escapade dans le département voisin, et, à la fin, reprend sa forme initiale avec des variations entre la première et la troisième personne, comme une sorte d’effet miroir. Le banquet proprement dit s’intègre à ce « plan » et c’est pour lui l’occasion d’évoquer un festin culinaire et un délire verbal qui fleure parfois le corps de garde, qu’il prête à ces quatre-vingt dix neuf fossoyeurs aux noms fleuris. Cela donne un roman où se mêle l’actualité au merveilleux le plus improbable. C’est aussi un ouvrage engagé, militant même, servi par une fort belle écriture, à la fois érudite, riche et enjouée, humoristique (j’ai même ri à certains passages), un peu nostalgique, historique aussi, avec même des évocations gentiment érotiques mais aussi un savant travail sur une région que l’auteur connaît bien et qu’il apprécie.
    Je suis entré de plain-pied dans ce roman et ça a été un plaisir de le lire, non pas tant parce que, originaire de Niort, il a célébré cette région et cette ville tant décriée par Houllebecq qui n’y a sans doute jamais mis les pieds pour proférer un pareil non-sens mais lui a fait, sans le vouloir, une extraordinaire publicité (il suffit pour cela de gommer un peu le temps et de suivre la délicieuse Rachel dans les rues de cette cité), mais notamment aussi parce que les phrases y sont plus courtes. Dans cette chronique j’ai naguère regretté l’absence, pour certains romans, de ponctuation et des phrases démesurées, ce qui ne facilite pas la lecture. Ici, en contradiction avec ses ouvrages précédents, on sent qu’il se lâche, laisse libre court à son imagination débordante et à sa verve, sans qu’on sache très bien où s’arrête la réalité et où commence la fiction, et c’est plutôt bien ainsi.
    Tout cela est bel et bon, mais la thèse de doctorat de David dans tout ça ? L’épilogue est plus classique que ce qu’on vient de lire et ressemble davantage à un « happy end » . A titre personnel, et je suis sans doute de parti-pris, mais j’ai toujours pensé que, loin du concept de réussite et de notoriété, cette région exerce par la force de son tropisme, une attirance particulière sur les vivants qui un jour, par hasard, y sont passés.

    La ville de Niort a donné, entre autre, asile à deux prix Goncourt, Ernest Perrochon en 1920 et Mathias Enard en 2015. De nombreux autres auteurs ont honoré au cours du temps, les Lettres françaises ce qui fait des Deux-Sèvres une terre de culture, d’écrivains, de poètes, mais aussi de peintres, de bâtisseurs, de musiciens, de cinéastes...

  • Le chat

    N° 1539 – Mars 2021

     

    Le chat – Georges Simenon – Presse Pocket

     

    Y a-t-il jamais eu de l’amour, le vrai, celui qui bouleverse les vies et parfois les ruine, entre Émile et Marguerite, ces deux veufs sans enfant, d’un âge avancé, récemment mariés ? C’est le hasard qui a favorisé leur rencontre et ils se sont unis sans vraiment se connaître, chacun avec son histoire d’avant, davantage pour assurer mutuellement leurs vieux jours et exorciser leur solitude que pour vivre une belle histoire, mais très tôt l’incompréhension, la haine se sont installées entre eux, pourrissant leurs relations, faisant d’eux un vieux couple qui remâche les souvenirs embellis de leur ancien conjoint, entretient des querelles mesquines et des rancœurs tenaces qui petit à petit se transforment en une haine recuite, des suspicions irrationnelles et une guerre sourde. Ils venaient certes de milieux sociaux différents, lui ancien ouvrier bourru sans beaucoup d’éducation et un peu alcoolique, elle, délicate et fragile, issue d’un milieu bourgeois propriétaire et cultivé, mais cette union bancale qui perdure cependant pour des raisons probablement religieuses s’est vite transformée en un abîme et un conflit permanent avec silences, hypocrisies, mensonges et méfiance réciproque, un peu comme s’ils s’étaient rencontrés pour mieux se détruire l’un l’autre, ce qui transforme leur quotidien en une lutte de tous les instants. Ils ne se parlent que par petits papiers, ce qui aggrave leur isolement, refusant d’admettre qu’ils se sont trompés sur leur mariage mais refusant cependant d’y mettre volontairement un terme et s’en remettant au hasard et à l’éventualité de la mort prochaine de l’autre, sans bien entendu la favoriser. Alors face à l’inaction de la retraite chacun tente de s'habituer et reporte son affection sur un animal, pour lui un chat qu'il accuse Marguerite d'avoir empoisonné et pour elle un perroquet jadis martyrisé par Émile et maintenant empaillé. Ces deux animaux sont le catalyseur de leur agressivité réciproque qui confine parfois à des délires obsessionnels. Entre eux on n'entend que le cliquetis du tricot, les pages du journal qu'on tourne, la pendule qui égrène ses secondes et deux vies où l’on s’ignore, qui s'écoulent parallèles et isolées, bien que vécues dans un même lieu au quotidien. Le temps qu’on use comme on peut, dans une atmosphère délétère de la destruction du quartier pour édifier de nouvelles tours.

    Simenon ne peut se résumer à Maigret, même si l’exercice du métier de policier met ce dernier en situation d'observer l'espèce humaine dans ce qu'elle a de plus sombre. Ici notre auteur choisit le couple qui est probablement, quelque soit la forme qu'il prend aujourd’hui, un point de passage obligé dans la vie de chaque être humain avec ses espoirs, ses illusions, ses déconvenues. Il est rare que ce soit une réussite parfaite et cela se transforme souvent en une longue période de compromis permanents où la patience, la jalousie, l’hypocrisie et l’adultère ont leur place, même si actuellement les mariages se terminent de plus en plus tôt par des divorces. A cette époque, pour des raison religieuses, morales financières ou sociales, on avait tendance à laisser les choses en l'état, en prenant parfois quelques libertés pour tromper un ennui qui s’installait durablement et on attendait patiemment que l'autre meurt en s'inventant une autre vie pour après. C‘est aussi l’occasion de faire le bilan de son couple, de refaire le chemin à l’envers, ce qui donne parfois le vertige à cause du temps qui passe si vite et de la certitude de la mort qui guette, de prendre conscience de ce qu’on a dit ou fait jadis pour en arriver là et que maintenant on regrette. On pense ce que l’on veut du mariage, l’amour s’il existe au début dans un couple, ne tarde pas à s’éroder et à laisser place à de mélancoliques compromissions, à des vies juxtaposées où on s’épie jusqu’à la fin.

    Ce roman a fait l'objet d'un film de Granier-Deferre, une adaptation fidèle à l’esprit du roman et qui met en scène deux «  monstres sacrés  » du cinéma français des années 1970, Simone Signoret et Jean Gabin. [Je me souviens que lorsque, enfant, j'ai entendu pour la première fois ce terme que je n'ai évidemment pas compris, mon imagination à divagué entre les mystères de la religion et la féerie des contes]. Simenon est, comme toujours, un témoin attentif de la nature humaine, ses observations pertinentes et son style simple et clair, plein de suspense ont transformé cette rencontre en un bon moment de lecture.

     

     

  • Mauvaises herbes

    N° 1537 – Mars 2021

     

    Mauvaises herbes – Dima Abdallah - Sabine Wespieser éditeur.

     

    Beyrouth est une ville en guerre vue par une petite fille de 8 ans. Elle habite avec ses parents, des intellectuels aisés, dans un quartier chic épargné par les conflits, dans un appartement prêté par des amis exilés, mais c’est un conflit qui les a fait fuir leur propre maison, une guerre civile où il faut se méfier de tout le monde dans un pays divisé par les religions chrétienne et musulmane, déchiré par les attentats aveugles. Elle apprend à survivre au jour le jour avec son père comme rempart et exprime sa solitude et son désarroi dans les mots du poème et les couleurs du dessin. Le répit espéré ne viendra pas et il faudra se résoudre à l’exil.

    Roman à deux voix, celle du père resté sur place et celle cette petite fille qui grandit, se réfugie en France parce que c’est, dit-on, le pays de la liberté et des droits de l’homme mais aussi parce qu’existent entre ces deux nations des liens historiques. Elle goûte la beauté de Paris mais aussi ses images traditionnelles, la saveur du pain frais, le goût du café, les bistrots accueillants, la senteur des arbres dans les jardins publics… mais ne s’intègre pas dans son collège parce qu’elle reste une étrangère dans un pays qui n’est pas le sien. Elle grandit, fait sa crise d’adolescence avec son envie de liberté et de voyage, oublie la langue maternelle loin de ce père qui la voit s’éloigner de lui. Suit pour elle un parcours personnel et amoureux, une errance, à la recherche de quelque chose qui ressemble peut-être à la quête d‘une référence paternelle mais aussi une volonté de se laisser porter par le événements, une manière d’autodestruction face à ce déchirement, à ce pays qui est désormais en cendres et qu’elle ne reverra plus, à sa langue maternelle qu’elle oublie petit à petit, à ce Paris qui maintenant lui est familier. Elle partage certainement avec son père non seulement la qualité d’électron libre mais aussi cette forme de déprime liée à une guerre de religion qui lui est étrangère et qu’il soigne comme il peut avec le tabac, l’alcool et l’écriture, mais que pèsent les mots face à un pays qui disparaît dans les affres d’une guerre fratricide. Reste l’espoir d’un retour hypothétique à la normale...

    Cette relation père-fille est difficile dans ce contexte de guerre civile, d’exil et de séparation. Il y a de l’amour entre eux mais paradoxalement cet amour engendre du silence, une véritable absence de dialogue. Ce roman est une juxtaposition de réflexions, d’états d’âme, de souvenirs dont les autres membres de la famille, la mère et le frère, tous aussi concernés, sont exclus. Seule l’image de la compagne impose son souvenir furtif dans la solitude du père. C’est une sorte de compte-rendu du parcours solitaire de ces deux êtres qu’une mer sépare et qui se croisent parfois, avec un toile de fond un pays déchiré que la jeune femme ne reverra pas. Cela fera d’elle et aussi de son père des êtres déracinés, des « mauvaises herbes » qu’on n’a pas semées mais qui parviennent quand même à pousser un peu n’importe où, comme le rappelle l’exergue, mais avec difficulté. Seul semble perdurer l’amour des plantes et en particulier le jasmin qui leur rappelle ce pays meurtri.

     

    Il y a beaucoup de silences, de choses laissées sciemment dans l’ombre, de non-dits, la narration, poétique à la fin, est hachée hachée, ce qui pour moi nuit à une lecture agréable. Je suis assez peu entré dans cette histoire, lue cependant jusqu’au bout, par respect pour l’auteure et pour son travail d’écriture et dans le cadre d’un jury littéraire.

     

     

  • l'anomalie

    N° 1536 – Mars 2021

     

    L’Anomalie – Hervé Le Tellier – Gallimard (Prix Goncourt 2020)

     

    Franchement je ne m’attendais pas à cela quand j’ai ouvert ce roman dont on peut ainsi résumer l’intrigue : Un avion d’Air France assurant la liaison Paris-New York se pose en juin 2021 sur le territoire américain avec ses 200 passagers. L’ennui, c’est que ce même avion, avec ses mêmes passagers s’est déjà posé en mars de la même année, soit une centaine de jours avant à New York. Devant ce mystère, les États-Unis ont pris la décision de retenir l’appareil sur une base militaire en attendant une explication de ce phénomène. C’est déjà assez étrange mais ce n’est que le début. Entre un voyage dans l’espace-temps, un film d’anticipation si on veut le voir ainsi et « une rencontre du troisième type » le lecteur se voit imposer des explications scientifiques incompréhensibles et c’est tout à la fois un roman psychologique aux multiples et étranges personnages face à eux-mêmes, qui sont « dupliqués » et qui se demandent s’ils sont le double ou l’original d’eux-mêmes, une œuvre de science-fiction ou un thriller. En fait c’est une sorte de mosaïque de genres avec tout ce que cela pose comme problèmes religieux, politiques sociologiques, humains...Et pour compliquer encore davantage les choses, ce roman s’inscrit dans un contexte bien actuel avec des noms et  «  toute ressemblance avec des personnes… » ne ne saurait être une coïncidence. Entre ces personnages, leur « double », leurs préoccupations, leurs amours, leurs espoirs, c’est un jeu de miroirs, un concept de gémellité où ils se retrouvent brusquement avec un frère ou une sœur qu’ils ne connaissaient pas mais qui leur ressemblent tellement qu’ils sont eux-mêmes, des enfants qui se retrouvent avec deux mères ou deux pères, des maris avec deux épouses, des situations entre extraordinaire et invraisemblable où l’ordre des choses est bousculé, sous le regard et le contrôle des psy et des policiers. Le passé ressurgit, où le mensonge qui est le propre de l’espèce humaine n’a plus cours, des vies multipliées, partagées et aussi un peu volées. Avec le décalage dans le temps, les circonstance sont courtelinesques mais aussi parfois paradoxales et dramatiques. Les gens voient leur double dans le passé, connaissent leur avenir immédiat mais ne peuvent peser sur le cours des choses, des secrets se dévoilent, des certitudes tombent, la mort marque une pause ou un répit, mais pas la souffrance qui avec son cortège de rage, d’horreur et d’impuissance prend ses marques et ouvre le chemin à la Camarde qui dès lors prélèvera un double tribu sur la vie…Une manière sans doute de nous rappeler que nous avons une face cachée, une vie secrète, des espoirs impossibles, un misérable petit tas de secrets comme le disait Malraux...

    Au fur et à mesure de cette histoire extraordinaire, les personnages qui nous ont été présentés au début sous forme d’une énumération à la Prévert, sans qu’on sache très bien ce qui allait leur arriver et surtout pourquoi certains avaient soudain affaire à la police, jouent leur rôle ou plus exactement voient leur vie bouleversée sans qu’ils y puissent rien. Ils sont comme des marionnettes dans ce grand théâtre d’ombres qu’est la vie, mais ne le sommes-nous pas tous nous-mêmes au fil de notre quotidien? Grace aux réseaux sociaux la chose prend soudain une ampleur mondiale, les fanatiques religieux se mettent de la partie avec l’incontournable châtiment divin, les philosophes en rajoutent sur le thème de l’existence, du virtuel, de la simulation, de la duplication, on reparle du réchauffement de la planète et de la liberté de pensée, d’informer dans un monde devenu fou où l’instinct grégaire anesthésiant est dominant et où les humoristes tentent de calmer le jeu parce qu’il faut rire de tout et que c’est notre seul arme. Cela amène l’auteur à se poser une question fondamentale sur nous-mêmes, sur notre existence au sens philosophique du terme, le monde qui nous entoure est-il réel et nous-mêmes ne sommes nous pas autre chose qu’une simulation, qu’un banal programme informatique, un peu comme s’il n’y avait pas que les personnages de romans qui sont virtuels.

    Il y a quand même un cas original dans cette somme d’originalités, celui de Victor Miesel, écrivain ayant écrit un roman intitulé « l’anomalie ». Je me suis dit que ça me rappelait quelque chose et au début j’ai hésité entre un clin d’oeil, une somme de remarques sur la notoriété qui tarde à venir et une mise en abyme. Le premier Victor a pris l’avion de mars puis s’est donné la mort ensuite, ce qui permet selon le processus la duplication à un second Victor mais qui maintenant est seul, de recueillir la notoriété grâce à son livre.

     

    J’ai lu avidement cette histoire bien écrite, érudite et passionnante malgré son côté échevelé mais qui, par bien des côtés m’a rappelé le monde dans lequel nous vivons actuellement. J’ai tenté de ne pas perdre de vue que nous sommes nous-mêmes à la fois dans l’irrationnel, l’anxiété, l’absence de boussole et d’espérance, que nous sommes des êtres souffrants et surtout mortels dans un monde où on marche sur la tête en permanence, mais en me répétant que nous avons tous, dit-on, notre sosie et que nous serions peut-être bien surpris d’en faire la connaissance si d’aventure nous le croisions.

    Je ne suis pas spécialiste de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) auquel notre auteur est un adhérent passionné, mais ce roman me paraît s’inscrire dans une tentative de littérature inventive. Que la vie reprenne son cours normal à la fin comme une parenthèse qui se referme, comme si rien ne s’était passé, que les mots eux-mêmes s’évanouissent dans une sorte de calligramme ou dans un tourbillon qui les avale comme un rêve qui se dissipe au matin, me paraît conclure cette histoire un peu folle mais qui nous interroge. Puis j’ai refermé le livre qui restera sans doute dans ma mémoire grâce à sa singularité. Diaghilev disait à Jean Cocteau « Etonne-moi, Jean ». Je ne suis qu’un simple lecteur, habitué aux romans traditionnels, mais devant cette expérience originale en matière d’écriture, j’ai vraiment été étonné.

  • n'éteins pas la lumière

    N° 1535 – Mars 2021

     

    N’éteins pas la lumière – Bernard Minier -XO éditions.

     

    Christine Steinmeyer est animatrice de Radio à Toulouse et reçoit, le soir de Noël dans sa boite aux lettres une missive dont elle croit qu’elle ne lui est pas destinée. Pourtant, au cours d’une de ses émissions, elle est accusée de n’avoir pas empêcher le suicide d’une femme qui lui avait écrit cette lettre. Elle fait même l’objet de harcèlements par un pervers qui la poursuit, de quoi provoquer une psychose paranoïaque pour elle qui traverse une période sentimentale difficile. Christine n’est pas inconnue dans le monde de l’audiovisuel puisque ses parents y ont acquis une belle notoriété. Ce n’est pas facile pour elle d’exister dans leur ombre et dans le souvenir de sa sœur Madeleine, sa sœur aînée décédée quelques années plus tôt.

     

    Le commandant Servaz est dans une maison de repos pour flics dépressifs après avoir reçu par la poste le cœur de Marianne, une femme qui se serait suicidée. Dans un grand hôtel de cette localité une main anonyme a réservé à son nom une chambre où l’année passée une actrice s’est suicidée dans dans circonstances étranges. Cette affaire est classée mais Servaz, même s’il n’a pas participé à l’enquête initiale et s’il n’a aucun titre pour investiguer, s’en empare. Deux affaires apparemment sans aucun lien entre elles, apparemment seulement car leurs vies vont se croiser. Il enquête donc sans aucune autorisation ni ordre pour cela mais, revenir ainsi aux réalités représente pour lui une thérapie et il va remonter méthodiquement les pistes. Ce qu’il découvre dépasse largement ce à quoi il s’attendait, entre une aventure spatiale, un prédateur sexuel, la folie de Christine qui grandit à force de harcèlements dans une atmosphère kafkaïenne, la violence, la dépression, la vengeance, la haine, la duplicité, la trahison... Au rythme de « Madame Butterfly » et autres morceaux de grande musique notre auteur mène une intrigue un peu lente au début, avec quelques longueurs, des détails assez difficilement crédibles et une fin peut-être un peu trop « Happy end ».

     

    J’avais été séduit lors de la lecture de « Glacé » et de « Le cercle » du même auteur. Sans minimiser la satisfaction que j’ai eue à découvrir ce roman, je l’ai trouvé un peu en retrait par rapport aux deux précédents. Pourtant j’apprécie comme toujours qu’un polar soit bien écrit, plein de suspense et érudit, lire un roman de Bernard Minier est toujours pour moi un bon moment.

  • Il est juste que les forts soient frappés

    N° 1534 – Mars 2021.

     

    Il est juste que les forts soient frappés – Thibault Bérard – Les éditions de l’Observatoire.

     

    C’est un récit fait de nombreux analepses puisque Sarah nous indique d’emblée qu’elle est morte à 42 ans. C’est donc sa voix d’outre-tombe que nous entendons. Dès les premières phrases, elle donne en quelque sorte le ton en s’adressant au lecteur sous forme d’un aphorisme : Ce que souhaite chaque homme c’est laisser une trace après son passage sur terre puisque, nous le savons l’oubli est une des grandes caractéristiques de l’espèce humaine. J’ai eu l’impression que, dans sa tombe (« une grotte de glaise »), elle éprouvait le besoin de faire le chemin à l’envers, elle qui allait mourir alors qu’elle a incarné la vie, elle qui n’est plus qu’un souvenir pour les vivants. Elle s’adresse donc directement au lecteur lui confiant sa propre histoire pour que sa tombe ne soit pas un « trou de mémoire », mais c‘est aussi une manière de rendre hommage à Théo, son amour, qui, compte tenu des circonstances, représente la vie qui continue. Elle va donc nous conter ce qui est une belle histoire d’amour, celle de leur vie commune, qui contraste avec la sienne d’avant, plus désespérée puisque, à 20 ans, elle s’est vainement jetée sous les roues de la voiture d’une psy à qui elle raconte sa parcours, ses espoirs, ses délires, ses amours comme on s’allonge sur un divan et qui va l’aider à revenir dans le jeu, même si celui-ci est perdu d’avance et que la quête légitime du bonheur que nous y menons tous se heurte souvent à notre volonté. Elle parle surtout de Théo, l’amour de sa vie, le père de ses deux enfants qui était pour elle l’unique raison d’être vivante, même si nous ne sommes que les usufruitiers précaires de notre vie qui peut nous être enlevée sans préavis. Pour elle c’est le cancer qui vient mettre un terme à tous ses projets et n’importe qui, fort ou faible, est assujetti à cet aspect de la condition humaine contre lequel toute révolte est illusoire. Avec elle, de rémissions en récidives, nous suivons son parcours fait de souffrances, d’espoirs, d’abattements. La mort frappe aveuglément sans aucun souci d’une quelconque justice qu’il est inutile de rechercher et un combat contre elle est utopique parce que perdu d’avance. On ne peut espérer de la Camarde qu’une délivrance.

     

    Je retiens un détail, celui où elle dit qu’elle avait la certitude de ne pas vivre au-delà de quarante ans. Je suis toujours fasciné par ce genre d’intuition, surtout quand elle se révèle juste. Dans la vraie vie cette prescience s’est vérifiée dans des exemples restés célèbres. Pour autant c’est comme si elle choisissait de rire de son destin, celui de devoir mourir jeune et de le répéter aux siens jusqu’à satiété, entre l’angoisse de la crainte, la nécessité pour elle d’en parler et la certitude de prédire l’avenir. Elle parle de cet amour, celui de Theo et celui de ses enfants, comme de quelque chose qui l‘aide à supporter son quotidien souffrant.

     

    Le style, pourtant alerte, ne m’a pas vraiment accroché, au contraire peut-être. Il me semble un peu trop proche de l’expression courante, avec beaucoup (trop) de références en anglais. Pourtant j’ai bien aimé cette démarche face à la mort, cette histoire d’amour entre deux êtres qui se sont trouvés et fabuleusement aimés jusqu’à la fin, malgré la tentation pour Théo d’un amour de remplacement, pour après, quand Sarah aura quitté ce monde. A la fin elle accepte même (mais peut-elle faire autrement tant il est vrai que devenir fataliste reste une solution face aux choses contre lesquelles nous ne pouvons rien ?) de faire prévaloir la vie et l’amour pour Théo en son absence définitive ;

     

    Le livre refermé, cette lecture pourtant attentive me laisse perplexe : C’est une invite à la réflexion sur le sens d’une vie que la maladie abrège alors qu’elle prenait un sens enfin lumineux, une acceptation du destin contre lequel on ne peut rien, la certitude que la mort est la fin du parcours comme la naissance en est le commencement, sans la consolation illusoire d’un hypothétique autre monde, avec entre-temps les espoirs, les épreuves, les échecs, une histoire perpétuelle entre pathos, Eros et Thanatos.

     

  • l'appel du cacatoès noir

    N° 1533 – Mars 2021

     

    L’appel du cacatoès noir – John Danalys – Éditions Marchialy.

    Traduit de l’anglais (Australie) par Nadine Gassie.

     

    Je remercie les éditions Marchialy et Babelio qui m'ont permis de découvrir ce roman.

    John Danalis est Australien, blanc, écrivain, et a passé sa jeunesse avec Mary, un crâne aborigène, dans le salon de ses parents. Pour eux ce n’était qu’un élément de décoration et pour lui un jouet original. Un peu par hasard, à quarante ans, en 2005, après un parcours professionnel hésitant, il le retrouve, prend conscience que sa place est au sein de son peuple et fait vœu de l’y rapporter. Ce choix va changer sa vie et celle de ses proches. Jusqu’à présent, pour lui l’Australie c’était le folklore des kangourous et les Aborigènes un mystère, un peuple jamais croisé, tout juste aperçu de loin et dont les membres vivaient parqués dans des communautés. C’est aussi, depuis toujours, un pays d’immigration et de conquête intérieure avec confiscations de leurs terres aux indigènes. Pire, il y a un thème récurent, celui de « la génération volée »qui, à partir de 1814, a consisté à voler les bébés des autochtones pour les placer dans des institutions ou les confier à des familles blanches ; pour nous européens cela rappelle le nazisme de la Seconde guerre mondiale mais cela correspondait à une volonté de perpétrer un génocide culturel et spirituel en même temps que d’en effacer les traces. Pourtant, auprès des Aborigènes locaux et même au sein de la famille de John, son projet de restitution de ce crâne, avec rituels religieux, protocole culturel et autorisations des clans, emporte l’accord enthousiaste de tous. Ce qui n’était au départ qu’une simple intention devient rapidement un événement local avec la présence d’un couvre-chef traditionnel en plumes de cacatoès noir, totem emblématique de la tribu à laquelle appartenait Mary.

    Au départ, quand j’ai ouvert ce livre, je me suis dit que j’allais devoir le parcourir par obligation et qu’il allait sûrement me tomber des mains. Pourtant, au fil de l’histoire de John, apparemment un récit autobiographique plus qu’un roman, on découvre petit à petit une foule de centres d’intérêt et ce d’autant plus que le texte est bien écrit et devient passionnant. Le lecteur l’accompagne dans un mal-être puis dans une profonde dépression avec de « folles » intentions suicidaires à cause de la prise en compte progressive de faits avérés à connotation xénophobe qui se sont succédé au cours de l’histoire de l’Australie, un peu comme s’il en faisait une affaire personnelle avec l’inévitable culpabilisation judéo-chrétienne qui gangrène nos sociétés et nos consciences. Il nous la présente comme la conséquence directe de cette « rencontre » avec Mary et surtout son histoire et celle de ce peuple opprimé par les colons anglais, arrivés sur cette terre avec l’intention précise d’en expulser les occupants en les massacrants, de prendre leur place et d’y prospérer. C’est le geste ancestral de tous les colonisateurs qui révèle encore une fois le côté sombre de l’espèce humaine, avec en prime un discours moralisateur, altruiste, hypocrite et bien-pensant avec une volonté de civiliser et d’humaniser ces peuples. J’ai cependant du mal à imaginer qu’il ait dû attendre l’âge de quarante ans pour prendre réellement conscience de ce racisme, que ce crâne n’ait été pendant ses années d’enfance qu’un jouet sans qu’il ne pose aucune question à ses parents d’un niveau culturel élevé et que ces autochtones n’ai été qu’un décor lointain. Qu’il dénonce la réponse psychiatrique qui consiste en l’administration de médicaments toxiques, je veux bien le croire, qu’il ne trouve sa guérison qu’en mettant des mots sur ses maux, pourquoi pas si cela fonctionne, encore que j’ai toujours un petit doute sur l’aspect libératoire à long terme de la parole.

    Je ne suis pas spécialiste de ce pays mais il me semble que les Aborigènes sont pour lui un problème récurrent, qu’une véritable réconciliation n’est pas possible et que ce qu’à fait John, pour être remarquable, n’en restera pas moins lettre morte.On maintiendra les autochtones dans un état d’infériorité en méprisant leur philosophie et leur culture ravalés au rang de folklore en maintenant leurs restes dans des musées.

     

     

  • Le dernier bain de Gustave Flaubert

    N° 1532 – Mars 2021

    Le dernier bain de Gustave Flaubert - Régis Jauffet – Seuil.

     

    Je remercie les éditions du Seuil et Babelio qui m'ont permis de découvrir ce roman.

     

    Gustave Flaubert vient de mourir à 58 ans...dans son bain! Il refait pour nous le chemin à l'envers comme, parait-il, on revoit sa vie en une fraction de seconde avant de basculer dans le néant. Mais il le fait plus longuement par le truchement de Régis Jauffret, son scribe, qui nous présente les choses en deux parties, une première ou Flaubert parle de lui-même( « Je ») et une seconde où il est question de lui (« Il »).

    J'aime bien lire les biographies surtout quand c'est l’intéressé, ou son fantôme, qui vient, comme ici, raconter sa propre histoire en y mettant ce qu'il faut de personnel et d'humour pour passionner son lecteur. J'ai en effet bien aimé que Flaubert parle de sa vie avec passion et de sa mort avec un certaine détachement non dénué d’angoisse cependant. On y apprend certains détails révélateurs comme son culte pour Chateaubriand, la pratique du "Gueuloir" par lequel il faisait passer chacun des textes qu'il écrivait pour en éprouver les sonorités, mais aussi d’autres qui vont à l’encontre de ce qu’on a dit de lui. J’ai bien aimé aussi qu’il cultive une sorte de complicité avec ses personnages devenus réels, les mêlant à sa propre vie, même si cela n'est pas tout à fait vrai et vu par l’œil d'un romancier. Mais après tout c’est une manière de leur redonner vie ! Cela à l’avantage de tisser entre Flaubert et son lecteur une sorte de complicité bienvenue. C'est un peu plus convivial, plus hallucinatoire aussi que le conventionnel manuel scolaire "Lagarde et Michard" dont les potaches de ma génération ont fait un usage à la fois servile et coutumier, surtout quand il s'agissait de rédiger une dissertation. C'est donc Flaubert lui-même qui nous invite à cheminer dans sa propre vie à commencer par Rouen où il est né. Il évoque sa famille, la pratique d'une médecine balbutiante et meurtrière que son père, comme les autres praticiens de cette époque, a exercé, sa jeunesse bercée par le romantisme, sa scolarité, sa fonction d'écrivain...Ça bouscule un peu ce qu'on m'avait appris au cours de mes "humanités ». Il nous conte par le menu sa première rencontre avec une femme mariée plus âgée que lui, passion qui le poursuivra toute sa vie au point de faire d'elle un de ses personnages de roman et de la rechercher parmi toutes ses conquêtes.

    Régis Jauffret nous énumère les amours vénales, nombreuses, variées, inattendue, libertine, homosexuelle et même pédophile d'un éternel « Don Juan » célibataire, avec en prime la syphilis, sa maladie chronique, l’épilepsie, ses succès et ses échecs d'écrivain et de séducteur. Il parle en effet beaucoup des femmes, de ses étreintes furtives et nombreuses ou de ses ferveurs amoureuses et érotiques. Cela fait de lui un épicurien mais aussi un solitaire qui, à la fin de sa vie, déplore l'absence de descendance. Il nous le présente comme un globe-trotteur dont les voyages nourrissent ses romans, un travailleur infatigable, respectueux du détail, amoureux de la langue française et du style qui était pour qui comme un défi. Son relatif isolement, sa volonté d'être en marge d'une certaine moralité bourgeoise autant que l'observateur attentif de ses contemporains et le chroniqueur de son temps, ont été le moteur de sa créativité mais il fut aussi un homme qui, à la fin de sa vie, parle de sa propre mort à venir avec un certain sentiment de délivrance.

    Si dans la première partie Flaubert parle lui à la première personne, dans la deuxième c'est son scribe, Régis Jauffret qui se charge avec gourmandise d'évoquer sa vie à commencer par sa mort à la suite de ce fameux bain, de lui faire rencontrer, par le seule force de son imagination, certains de ses personnages, et notamment Emma Bovary, qui règlent peu ou prou leurs comptes avec lui comme un jugement dernier littéraire. Jauffret en profite même pour reprendre à son compte les œuvres de Flaubert et leur donner une suite à sa manière. La deuxième partie est encore plus délirante et déjantée que la première, l’ensemble le style est alerte et plein d'humour et le « chutier », à la fin, avec une police plus petite, comme sur la pointe des mots, est comme un supplément de texte laissé à l’appréciation du lecteur.

  • Le contrat

    N° 1531

    Le contrat – Maureen Demidoff – Ateliers Henry Dougier.

     

    Tout d’abord je remercie les Ateliers Henry Dougler de m’avoir fait parvenir ce roman.

     

    Avec ce livre le lecteur plonge dans la tradition albanaise des mariages arrangés. Nina, sept ans, fille unique, est promise par sa mère à un homme de quarante ans, riche et puissant, mais elle doit attendre d’avoir vingt ans pour la cérémonie. D’ici là sa future belle-famille devra s’occuper de ses parents pauvres. Vu avec nos yeux de Français, cela peut paraître archaïque mais c’est une coutume ancrée dans la société et d’autant plus forte qu’elle est scellée devant tout un village rural qui en est le témoin. C’est une question d’honneur et surtout de honte en cas de non respect de la parole donnée. Quand le futur mari est condamné à treize ans de prison puis s’évade, les parents de Nina se considèrent toujours tenus par cette transaction alors que la famille de son futur mari s’en estime déliée en l’absence du fugitif. Dès lors Nina est rejetée par sa mère qui voit disparaître, avec ce mariage qu’elle souhaitait, l’assurance de sortir de sa pauvreté et son entretien à vie. Elle part faire des études à la ville, en revient diplômée, ira plus tard à l’université, mais souhaite, en recherchant cet homme, parfaire ce « contrat » qu’elle n’a pas pour autant signé personnellement. J’imagine que cette jeune fille, belle, instruite, moderne, libre, pourrait trouver un mari de son âge et de son niveau intellectuel ou simplement fuir, choisir de vivre dans l’anonymat de la ville ou profiter de la vie comme l’y incite Lucia, son amie, mais sa démarche me paraît inspirée, certes par le respect de cet usage ancestral, mais surtout par l’amour qu’elle porte à son père soumis à une épouse dominatrice qui ne pardonne pas à sa fille cet échec dont elle n’est cependant pas responsable. Elle entend même instiller en elle une culpabilité judéo-chrétienne et entretient un état valétudinaire constant face au quant-dira-t-on du village alors que si ce mariage se faisait, il ne ferait en réalité qu’unir deux familles miséreuses !

    A titre personnel, Nina entame des recherches d’autant plus étonnantes que cet homme n’a plus aucune aura pour elle. Elle prétend, dans ce texte écrit à la première personne, comme une confidence, qu’elle veut revenir au village pour retrouver ses racines et son identité, mais en réalité il y a de la fierté dans son geste : retrouver cet homme et en faire son mari, non seulement pour redonner l’honneur de sa famille mais surtout pouvoir se pavaner à son bras devant tout ce village où tout se sait, après avoir assumé le destin de ces jeunes filles qui attendent patiemment leur futur mari. C’est d’autant plus étonnant que lorsqu’elle le trouve enfin, c’est non seulement un repris de justice fugitif qu’elle rencontre et qui ne veut plus de ce mariage, mais c’est surtout un vieillard miséreux, abandonné de tous et qui a perdu de sa superbe d’antan. Est-elle attirée par lui à cause de la pleutrerie d’un père inexistant ou d’une éventuelle fascination pour les mauvais garçons ? Elle est rejetée par lui comme elle l’est de chez ses parents. Reste sa mère et sa future belle-mère qui ne songent plus qu’à assurer leurs vieux jours. Il y a un mystère autour de sa mère qu’elle baptise de noms peu élogieux, mais surtout de son père qui n’ose affronter son épouse et ce jusqu’à souhaiter le départ de sa fille qu’il aime cependant.

    Je comprends mal Nina qui a tant besoin des autres pour s’épanouir, qui est une jeune fille libre et qui cherche à s’enfermer dans un mariage quelque peu contre nature à cause d’une parole donnée par un autre et le respect d’une tradition anachronique. En retrouvant cet homme, elle risque le kidnapping et peut-être pire, mais elle n’hésite pas. Je ne suis que très peu entré dans cette histoire dont on devine aisément la fin à double détente, d’une part en forme de pantalonnade où personne n’est dupe et où la police est ravalée à un rôle de figuration et de collaboration des plus douteuses et d’autre part à une forme de « happy end » un peu trop facile.

    Il s’agit d’un premier roman qui se lit facilement, et donc d’une fiction de cette auteure qui s’est par ailleurs signalée notamment par des ouvrages documentaires sur la société russe (« La tête et le cou », « Portraits de Moscou», « Vivre la Russie »). Le livre refermé je me rends compte que j’ai eu beaucoup de mal à en suivre à la fois les méandres et à adhérer à cette comédie. Cela vient sûrement de moi !

  • La soustraction des possibles

    N° 1530- Février 2021

     

    La soustraction des possibles – Joseph Incardona – Éditions Finitude.

     

    Aldo est professeur de tennis, champion manqué, Italien, et il n’y a rien de tel pour aborder les femmes mariées, la quarantaine bourgeoise, dorée et parfois esseulée et les conquérir, surtout quand tout cela se passe en Suisse dans les années 80. Aldo est de ceux là mais cet emploi, quoique que lucratif et plein d’avenir pour lui, devient rapidement routinier et ce d’autant plus que dans sa clientèle il compte Odile, la cinquantaine désabusée, l’épouse de René, un riche homme d’affaires très absent. Si Odile fait semblant de retrouver sa jeunesse dans les bras d’Aldo et de tromper un mari à qui elle n’a pas grand chose à reprocher, comme un rituel social de classe ou pour le plaisir de transgresser un tabou, elle n’acceptera jamais de quitter son foyer et son aisance financière pour son jeune amant devenu gigolo. Quand elle lui propose, contre rétribution, de faire passer des valises de billets par dessus la frontière, il accepte parce qu’il aime l’argent mais n’en devient pas moins un instrument où le plaisir sensuel es presque secondaire. Si Odile éprouve de l’amour pour Aldo, ce dernier ne voit dans cette situation qu’une occasion de profiter de cette femme sans rien éprouver pour elle. Entre eux l’amour et l’argent vont de pair comme c’est souvent le cas. Et puis il y des risques...Quand il croise la jolie banquière Svetlana, la Tchécoslovaque qui partage avec lui des origines sociales modestes et la volonté de s’en sortir grâce à l’argent, les choses changent. Entre eux il y a surtout l’amour fou, authentique, le coup de foudre, celui de la franchise qui nous fait faire des projets insensés et jeter par dessus les moulins le passé en dessinant les traits d’une future vie idéale même si j’ai toujours du mal à imaginer ce terme accolé au mot « parfait » Il y a aussi l’argent, omniprésent dans cette affaire, la réussite potentielle qu’il procure, même si on ne lui accorde pas la même fonction qu’entre Aldo et Odile.

    Cette histoire, sous son angle bancaire oscille entre l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent, le triomphe du capitalisme, l’effondrement de l’URSS, les paradis fiscaux et regorge d’ informations tant historiques que techniques. Nos sociétés sont trop basées sur le mensonge, l’hypocrisie, la trahison et l’être humain trop animé du concept du « toujours plus » et pour cela il est capable de tout accepter toutes les humiliations, toutes les compromissions au service de ses ambitions jugées légitimes pour que tout aille bien. C’est le cas d’Aldo et de Svetlana. Les autres personnages introduisent les différentes facettes de l’espèce humaine ainsi que les mécanisme tant de la finance internationale que de ce qui tourne autour, la mafia, la prostitution, proxénétisme, l’alcool, la drogue, la fraude, les avocats marrons, la violence, la mort… Les choses reviennent à leur vraie place, celle qu’elles n’auraient sans doute pas dû quitter, les parenthèses se referment, les illusions s’évanouissent les masques tombent ...

    L’écriture est narrative, cadencée, grinçante parfois mais toujours agréable à lire. L’auteur se met lui-même en scène en interpelant les différents personnages, lisant dans leurs pensées et les interprétant, se posant en « grand architecte »de cette histoire, en maître du jeu… C’est bien observé mais, malgré quelques longueurs j’ai eu la désagréable impression que ce texte est à l’image des personnages, assez impersonnelle et l’ambiance générale froide et déshumanisée, un tableau de plus en plus réel de notre société dite moderne où l’argent la violence et le vice gouvernent tout..L’austère Calvin ne reconnaîtrait plus Genève !

    C’est le portrait d’une époque sans pitié, entre tragique et cynique, où la morale est reléguée au second plan et la volonté de s’affirmer à tout prix est mise en exergue en éliminant les gêneurs de tout poil Malgré les apparences c’est aussi une histoire d’amour comme nous le dit d’auteur dans l’exergue, mais pas exactement sous la forme habituelle d’un »happy end » et dont l’épilogue est à la fois prévisible et dérangeante.

    Roman très noir jusqu’au machiavélisme de la chute ou le suspense est entretenu par un rythme soutenu d’un thriller.

  • La parole en archipel

    N° 1529- Février 2021

     

    La Parole en archipel – René Char – Gallimard.

     

    Ce recueil est une approche de l’œuvre du poète René Char (1907-1988). Il est divisé en « Lettera amorosa », « La paroi et la prairie », « Poèmes des des années», « L’amie qui ne restait pas », « La bibliothèque est en feu et autres poèmes », « Au-dessus du vent », « Quitter ».

     

    Il s’agit essentiellement de poèmes en prose, parfois présentés en strophes, mais rarement rimés, qui libérés de toute contrainte prosodique expriment sans entrave l’émotivité de l’instant ou des mots puisés dans une mémoire qui devient créatrice. C’est le souvenir d’une femme dont il est amoureux, d’une image de jeunesse qui revient, une vision fugitive ou bien ancrée en lui de la nature qui l’entoure, la présence prégnante de la Sorgue qui irrigue tout son être de sa présence définitive. Sa poétique est faite de sons, de la musique des paroles devenues enchanteresses par les images qu’elles suscitent et les réflexions personnelles qu’elles portent en elles, même si le sens d’icelles peuvent momentanément nous échapper. Le poète suit son idée, poursuit son rêve, tire pour lui-même le fil de son inspiration intime jusque dans la veille, ce qui fait de lui un guetteur, un scribe qui, avec ses formules nous fait partager son voyage, nous emmène avec lui pour peu que nous le voulions bien, un pied dans le vide de l’inconscient avec ses remords et ses fantômes, un autre bien planté dans la terre du quotidien. Tout cela peut paraître dérisoire, ce ne sont que des signes tracés sur la feuille blanche et son défi, fruits de « l’éclair » de l’instant, tressés face à l’oubli mais ils sont autant de pieds de nez à la mort qui nous attend tous. Ils sont les traces qu’il entend laisser de son passage sur terre, des instants d’émotions qu’ils a ressentis et qu’il nous propose de nous approprier parce que, un jour ou l’autre, au hasard de notre vie, ils seront peut-être aussi les nôtres. C’est l’héritage qu’il nous laisse, vibration insolite, immatérielle et parfois incomprise qu’il sème derrière lui en espérant sans doute qu’un jour prochain une germination se fera dans le secret d’un être différent de lui et qui lui restera à jamais inconnu, mais qu’importe. Les mots du poète tombent dans cette bibliothèque à la disposition de tous pour aider les autres hommes à surmonter une épreuve, y puiser de la force, dessiner une passion, un rêve intemporel ou au contraire bien réel. Libre à eux de les lire, de s’en nourrir ou au contraire de les négliger ou pire de les dénigrer, parce que cela appartient à un autre temps, à un autre univers, parce que le présent met en avant d’autres pouvoirs plus actuels, plus valorisants de réussite, qui nécessitent et exigent une révélation publique mais ne résistent ni à l’oubli ni au néant. Ils sont autant de repères, de jalons qu’il sème derrière lui, loin des hypocrisies et des lâchetés de ce monde que l’homme lui-même détruit alors qu’il s’agit de son propre berceau, de sa survivance, mais aussi de son avenir. Ils ne sont que du vent mais il nous appartient de les charger nous-mêmes du poids que nous entendons leur donner.

     

    Son univers créatif va de moments intemporels puisés au mouvement surréaliste auquel il a un temps adhéré, à une vision plus humaine et quotidienne, glanée sans doute dans ces années de guerre et de Résistance au maquis. Elle prend alors une dimension humaniste mais aussi amoureuse même si la femme évoquée n’est ici qu’une silhouette frêle, presque évanescente mais porteuse de consolations, de rêves et de bonheur. C‘est tout cela René Char et encore bien autre chose aussi mais, au travers de son écriture ce qui s’impose au lecteur-témoin, c’est la liberté et c’est sans doute Albert Camus qui en parle le mieux quand il dit de lui « L'homme et l'artiste, qui marchent du même pas, se sont trempés hier dans la lutte contre le totalitarisme hitlérien, aujourd'hui dans la dénonciation des nihilismes contraires et complices qui déchirent notre monde. […] Poète de la révolte et de la liberté, il n'a jamais accepté la complaisance, ni confondu, selon son expression, la révolte avec l'humeur ».

     

     

  • Le cercle

    N° 1528- Février 2021

     

    Le cercle– Bernard Minier - Pocket

     

    Il est des affaires qui sortent de la routine administrative. Celle qui a occupé deux ans plus tôt le commandant Martin Servaz du SRPJ de Toulouse le hante encore puisque un tueur en série, Julian Hirtmann, qu’il poursuivait a réussi à s’échapper (« Glacé » du même auteur). Une professeure de langues anciennes au lycée de Marsac, Claire Diemar, est retrouvée assassinée chez elle dans des circonstances étranges et tout accuse un de ses élèves, Hugo, présent sur les lieux. Le commandant, tout auréolé de son succès dans l’affaire précédente, est chargé de l’enquête, mais, cet Hugo est le fils de Marianne, une ancienne conquête que Martin retrouve avec passion, ce qui le met quelque peu dans l’embarras et constitue pour lui un défi dans l’exercice de son métier de policier, d’autant que cette mort est entourée de mystères. Ce fils que tout accuse est en effet dangereusement impliqué dans cette enquête.

    Je ne connais évidemment pas Bernard Minier mais plus je le lis plus j’ai l’intuition qu’il y a beaucoup de lui-même dans le personnage du commandant, à travers son regard posé sur la société qui l’entoure et les remarques qu’elle lui inspire. Elles ne sont pas seulement réservées au domaine judiciaire et sont bien souvent pertinentes. Hirtmann est pour Martin un être à la fois fascinant et repoussant, un pervers manipulateur, un tueur en série qui l’obsède mais avec qui il partage le goût de la musique de Mahler qui accompagne souvent ses crimes, une sorte de double qui le traque sans relâche, mais qui lui échappe sans cesse, prenant même plaisir à le narguer. Il s’invitera à nouveau dans cette enquête, à tout le moins le croit-il. Cette présence n’est pas uniquement justifiée par les investigations policières, elle me paraît révélatrice d’une quête d’une autre nature, à la fois une lourde obsession et même un jeu entre eux, Hirtmann prenant plaisir à se manifester et même à s’en prendre physiquement au policier, tout en l’épargnant cependant, mais en menaçant aussi sa propre fille. Même s’il est épaulé dans sa tâche par ses fidèles adjoints, il retrouvera des protagonistes de cette ancienne affaire dont Irène Ziegler, une capitaine de gendarmerie en disgrâce, mais qui l’aidera non sans prendre des risques, inscrivant ainsi ce roman dans une sorte de continuité littéraire. Son passé lui éclate donc à la figure avec ses erreurs, échecs, ses remords, ses trahisons aussi, pollue son indépendance d’enquêteur et l’amène à prendre des libertés avec la procédure face à des meurtres en chaîne, camouflés en accidents qui pourraient bien être liés à celui de Claire Diemar. Cette femme représente un trait d’union entre la vie actuelle du commandant et sa jeunesse, mais ceux qu’il croise, qui ont également été ses amis à l’époque où il était lui-même élève dans ce lycée, des collègues de la victime et aussi parfois ses amants, et aussi ceux de Marianne, viennent brouiller les choses. Cette enquête s’égare un peu au début faute de pistes, autant à cause de la mise en scène un peu surréaliste du meurtre de Claire que de l’obsession de Martin. Pourtant elle lui en révèle long sur la victime, ses relations professionnelles et surtout intimes, sur l’amour fou, l’égoïsme, les mensonges, l’hypocrisie, la trahison, la lâcheté, la vengeance, la veulerie, les drames, les règlements de compte, les secrets trop lourds et les remords dont est friande l’espèce humaine et ce d’autant qu’elle implique Lacaze, un député non dénué d’ambition nationale ce qui, à l’évidence, ne facilitera pas ses investigations.

    Je n’ai pas beaucoup d’imagination mais je vois Martin comme un bel homme, la quarantaine, amoureux des femmes et de leur beauté, ce qui donne des évocations érotiques qui ne gâchent en rien la lecture mais qui contrastent avec l’atmosphère de violence, de vengeance, de drogue, d’espionnage et de pression hiérarchique qui est l’ordinaire d’un thriller. C’est un être tourmenté par des fantômes de sa jeunesse et qui tente désespérément de se protéger sous une couche faite d’érudition, de solitude et d’exercice de son métier même si celui-ci l’amène à tutoyer la mort ou à y songer tant il est fatigué de vivre. Et puis il y a ce cercle, un rituel de mémoire face à l’oubli ou un instrument de représailles , allez savoir

    Roman bien documenté,bien écrit, avec un suspense savamment entretenu sur fond de match de foot.

  • Glacé

    N° 1527- Février 2021

     

    Glacé – Bernard Minier - Pocket

     

    Dans les Pyrénées, en plein hiver, en haut d’une remontée mécanique, on a retrouvé un corps. C’est déjà étonnant, mais le plus étrange c’est que ce cadavre est celui... d’un cheval décapité, dans une mise en scène macabre, détail suffisant pour que le commandant Servaz, par ailleurs en charge d’un autre affaire de meurtre sur la personne d’un SDF, soit désigné pour cette enquête de concert avec la capitaine de gendarmerie Irène Ziegler. Le cheval, un pur sang, appartient à Eric Lombard, notable voisin et capitaine d’industrie et il ne fait pas de doute que ce fait est lié à cette personne. Il ne fait pas de doute non plus que cet homme, de part sa fortune et sa position, a des appuis en haut lieu ce qui compliquera les choses pour les enquêteurs. Il y a un centre pénitentiaire psychiatrique, l’institut Warnier, à proximité de la scène « de crime »  où vient d’arriver Diane Berg, une jeune psychologue suisse. Les investigations révèlent la présence in situ de Julian Hirtman, ex-procureur et tueur redoutable, pensionnaire de l’institut, mais cette information pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses aux enquêteurs et ce d’autant que d’autres meurtres tout aussi mystérieux ont lieu dans la région avec toujours ses traces ADN. Cette suspicion remettrait en cause l’existence même de cet institut unique en son genre et craint par les habitants de cette vallée parce qu’elle réveille une histoire macabre vieille de quinze ans. Il y a des cadavres dans les placards des archives patiemment constituées et ressuscitées par un juge à la retraite, de vieille histoires qui mettent en lumière toute la turpitude dont est capable l’espèce humaine, un parfum nauséabond de règlement de comptes anciens, les apparences qui sont parfois trompeuses et qui polluent le jugement le plus sensé, des fausses pistes et des vrais indices, une dimension rituelle dans les modus operandi, un rappel de l’adage que la vengeance est un plat qui se mange froid, et au cas particulier plutôt faisandé, qu’il ne faut faire confiance à personne, que l’hypocrisie fait toujours partie du quotidien…

    L’institut Warnier où travaille Diane Berg, la nouvelle psychologue, est suffisamment mystérieux pour que cette dernière s’intéresse à ce qui s’y passe, notamment en matière de traitements médicamenteux. Elle mène son enquête personnelle qui, sans qu’elle s’en doute, rejoindra les investigations policières et les éclaireront.

     

    J’ai aimé la personnalité et les remarques teintées d’humour de Servaz, policier de terrain et consciencieux, notamment à propos de la hiérarchie policière calfeutrée dans les bureaux, bien plus occupée par son avancement et par l’entretien de son incompétence que par sa mission de service public. Ces commentaires pertinents sont de portée générale! C’est un flic solitaire, cultivé, sensible à la beauté des femmes, bien loin de cette catégorie de fonctionnaires flagorneurs et arrivistes.

    J’ai apprécié que ce texte bien écrit, émaillé de belles descriptions de cet écrin de montagnes en hiver, bien construit, érudit, bien documenté et lu avec gourmandise, soit associé à la musique de Gustav Malher . L’auteur y règle quelques comptes notamment au sujet de la psychiatrie et tient en haleine son lecteur jusqu’à la fin avec force rebondissements où les différents personnages à la personnalité parfois compliquée sont entraînés dans une sorte de maelstrom meurtrier. La littérature policière est un terrain propice à l’exploration des méandres délétères de l’âme humaine et ce roman les analyse avec pertinence et talent. Publié en 2011 ce roman passionnant est le premier d’une série écrite par Bernard Minier. Il a fait l’objet d’une adaptation télévisée et a été couronné par de nombreux prix. Moi, simple lecteur, je n’ai aucun mérite à me joindre à la cohorte de louanges qui a accompagné la publication de ce thriller et je pense que je vais m’intéresser à l’ œuvre de cet auteur.

  • La trahison de Rembrandt

    N° 1526- Janvier 2021

     

    La trahison de Rembrandt – Alexandra Connor – Éditions Prisma.

     

    Ce roman met en scène le monde de l’art et des marchands de tableaux de nos jours, entre Londres Amsterdam et New York. Il y est question de lettres écrites au XVII° siècle par la maîtresse-servante de Rembrandt qui est aussi la mère d’un garçon, Carel Fabricius, né bien des années auparavant alors que le peintre était encore jeune et inconnu, de sorte que, au départ, il ne sut rien de sa paternité illégitime ni Carel de sa filiation naturelle. Les hasards de la vie ont fait qu’il est devenu son meilleur élève et aussi son singe, son faussaire. Ainsi Rembrandt a-t-il signé de sa main des toiles peintes par Carel et c’est ce que révèlent ces lettres, qui, si elles étaient publiées bouleverseraient le marché de l’art et provoqueraient des revers de fortunes. Elles comporteraient en outre une liste tableaux, attribués à Rembrandt et qui ne sont pas de lui. Elles sont en possession d’Orwel Zeigler, galeriste londonien endetté, confronté à la vente d’un authentique Rembrandt attribué à un inconnu. Il est retrouvé sauvagement assassiné. Ces lettres auraient assuré sa notoriété autant qu’elles auraient été la solution à ses problèmes d’argent mais auraient pu aussi être un instrument de chantage ou constituer le mobile du meurtre d’Orwel tant ceux qui en connaissaient l’existence étaient nombreux. Il les a légué avant sa mort à Marshall, son fils et tous ceux qui les ont eu en mains sont morts férocement assassinés, comme si une malédiction mortelle y était attachée, ce qui constitue une menace sur la vie de Marshall. Ces morts n’étaient d’ailleurs pas sans rappeler certains tableaux du maître, ce qui épaissit le mystère. Marshall, même s’il habite Amsterdam, est complètement étranger à la gestion d’une galerie et du monde de l’art, veut découvrir l’assassin de son père : c’est devenu son obsession, son combat, il fouille dans son passé et découvre quelqu’un qu’il connaissait mal mais aussi que le marché de l’art est un milieu interlope et vénal qui, comme les autres, révèle la face sombre et perverse de l’espèce humaine.

    C’est un polar comme je les aime, à la fois historique et contemporain avec rebondissements et mystères autours de ces lettres, meurtres qui ressemblent à des exécutions rituelles, morts déguisées en suicides, mises en scènes macabres, tentatives d’élimination, manipulations diverses qui mettent en lumière la perfidie de l’homme, capable du pire comme du meilleur mais bien plus souvent du pire. Il y a une atmosphère de suspicion, de trahison, d’espionnage, de mensonge, de vanité, de cupidité, de duplicité, de vengeance, de vielle histoires d’adultères, de non-dits, de paranoïa et une lourde ambiance macabre. Une belle évocation du genre humain ! Les tueurs qui visiblement sont aux trousses de Marshall sont sans visage, sans identité, mais constituent une menace constante sur sa propre vie. En permanence, on balance entre bluff, réalité et canular ! Grâce à différents analepses, c’est l’occasion d’en apprendre davantage sur la personnalité de Rembrandt, sur ses techniques, pas vraiment quelqu’un de bien cependant selon sa maîtresse et d’autre part, le monde contemporain du négoce de tableaux comporte depuis longtemps des faux, des certificats de complaisance et des expertises douteuses, loin de l’atmosphère bohème qui a présidé à la naissance d’une œuvre plus tard reconnue ou du milieu feutré d’une réussite officielle. La police semble être étrangement absente de cette affaire et en tout cas particulièrement inefficace dans ses recherches à propos de ces différents meurtres. Marshall découvre aussi les secrets de son père, tant il est vrai qu’on ne connaît jamais vraiment ses proches. Quant à ses amis c’est un autre histoire !

     

    Je suis entré complètement dans cette histoire romancée tant elle est prenante. Au départ les bribes d’une vie bien ordinaire donnent lieu à des développements crédibles et passionnants. C’est bien écrit et le suspense y est distillé au long de 530 pages ce qui a constitué pour moi un bon moment de lecture d’autant plus apprécié en cette période un peu bouleversée par le virus.

  • Alcools - Guillaume Apollinaire

    N° 1525 - Janvier 2021

     

    Alcools – Guillaume Apollinaire – Commentaire par Henri Scepi - La bibliothèque Gallimard.

     

    Dans l’histoire de la poésie française Guillaume Apollinaire a une place à part , non seulement à cause de ses origines étrangères, de sa filiation naturelle et de sa volonté de devenir quelqu’un, mais surtout parce qu’il y a imprimé sa marque audacieuse après le Parnasse et le Symbolisme dont il est cependant l’héritier comme il l’est aussi, solitaire et mal-aimé, d’une certaine forme de romantisme. Son recueil « Alcools » publié en 1913, qui n’est pas sa première publication, s’inscrit dans cette évolution et consacre son talent de poète. Ce qui frappe en premier lieu, c’est cette absence de ponctuation ? supprimée par l’auteur lors de la correction des épreuves, et ce détail est aujourd’hui considéré comme une innovation importante bien qu’elle ait été pratiquée avant lui, notamment par Mallarmé. Sa façon d’écrire, reliée peu ou prou au cubisme par la juxtaposition d’images et de motifs disparates, procède de ce modernisme et se nourrit de son amitié avec Picasso et Braque. Il les défendit en tant que critique d’art et ce courant artistique n’a pas été sans influencer Apollinaire dans son action en faveur de la libération du langage poétique au regard de la métrique classique et des images. De plus ce recueil porte une forte marque autobiographique et intègre des regrets passés et des passion anciennes exhumés de l’oubli. Il évoque des amours passionnées mais surtout malheureuses et avec elles le sentiment d’abandon et de souffrances ; »Le pont Mirabeau », « zone » « Marie » attestent de ce parcours amoureux difficile et de l’effet cathartique de l’écriture autant que son pouvoir d’invite à la création nouvelle. D’une certaine façon le titre « alcools » peut se justifier ainsi avec toute la symbolique attachée à une « eau de vie ». Comme toute œuvre de précurseur, ce recueil a eu ses défenseurs mais aussi ses détracteurs et la critique a été violente. Ce recueil couvre un large pan de la vie d’Apollinaire ; c’est le résultat d’une longue gestation créatrice.

     

    Henri Scepi nous invite à une lecture progressive et méthodique de ce recueil en cinq temps pédagogiques en l’enrichissant de ses commentaires et de ses remarques. Il livre à une analyse rigoureuse de certains textes emblématiques de ce recueil, explique la poétique d’Apollinaire, ce qui fait de ce livre un ouvrage davantage destiné aux lycéens et étudiants en lettres (avec des illustrations littéraires, sujets de dissertations, pistes de réflexion, retours sur l’importance du recueil et son destin littéraire...) ce qui n’empêche pas le simple lecteur de se livrer à une découverte curieuse et passionnante de ce poète ainsi que d’autres. C’est une bonne chose parce que la poésie est actuellement un peu oubliée de la littérature dont cependant elle fait partie intégrante. Quand la chanson ne s’en empare pas pour accrocher des notes aux vers des poètes trop vite oubliés, comme ce fut le cas avec des chanteurs malheureusement disparus, elle est pratiquement occultée de la culture française, ce qui est bien dommage.

  • Tuer le fils

    N° 1524 – Janvier 2021

    Tuer le fils – Benoît Séverac – La manufacture des livres.

     

    Matthieu Fabas, 35 ans, sort juste de quinze ans passés en prison pour avoir tué un homosexuel. Il avait commis ce meurtre pour prouver sa virilité à son père, un « néonazi, motard, fiché S », et ce dernier vient d’être assassiné dans des circonstances étranges, un meurtre apparemment déguisé en suicide. Parmi toutes les pistes explorées par le commandant Cérisol et ses deux adjoints, Nicodem et Grospierres, celle du fils est sérieuse.

    Les relations n’ont jamais été très bonnes entre Matthieu et son père, surtout depuis la mort de sa mère alors qu’il n’avait que 8 ans, la période d’incarcération n’a pas arrangé l’incompréhension paternelle et cette cryptorchidie dont était affublé Matthieu n’a fait qu’aggraver les choses aux yeux de son père. Si Cérisol parvient à apprivoiser sa vie et à accepter l’absence d’enfant liée au handicap de son épouse devenue aveugle, avec des confitures auxquelles il est accroc, Matthieu lui a trouvé pendant son incarcération une consolation inattendue dans l’écriture et son cahier, maintenant entre les mains du commandant, pourrait bien être pour lui une source d’accusations. Un roman autobiographique et inédit, suscité par l’animateur d’un atelier d’écriture en milieu carcéral, a même été écrit par le détenu. On songe à l’effet cathartique et donc résilient de l’écriture.

    J’ai apprécié l’analyse psychologique des personnages fondée sur l’observation et l’interaction des relations entre eux. C’est valable non seulement au sein même de l’équipe des policiers, opposant le fils d’émigrés dépressif (Nicodemo), bénéficiaire de l’ascenseur social et celui qui n’est dans la police que par hasard pour conjurer le chômage (Grospierres), mais dont la formation universitaire, l’obstination et la clairvoyance se révéleront déterminantes dans les investigations. Entre Cérisol et Grospierres, s’établira une sorte de relation père-fils particulière, quelque peu mise à mal cependant par la ténacité de ce dernier et l’ego du commandant, le tout au milieu des états d’âme des policiers face à leur fonction de maintient de l’ordre dans une société humaine chancelante, sans oublier la sphère privée de chacun d’eux… Entre Cérisol et son épouse s’établit une sorte d’équilibre, eux dont le mariage résiste grâce à un subtil mélange de sexe, d’acceptation des différences de l’autre et, sans doute, de l’absence d’enfant voulue par elle et qui sont souvent une source de nombreuses dissensions au sein d’un couple. Pour lui la paternité reste pourtant un rêve inaccessible. La relation entre Matthieu et l’animateur est aussi intéressante : Ce qui n’est au départ pour le détenu qu’une manière originale de passer le temps se révèle bien plus importante à travers la démarche d’écriture. En effet, le fait de mettre en perspective les remarques personnelles de Matthieu sur son père dans le cadre de son cahier et le sort qu’il réserve au personnage paternel dans son roman peut se révéler déterminant dans l’enquête. (ou comment l’animation d’un atelier d’écriture peut n’être pas si anodine que cela ?). Le plus intéressant est la relation père-fils difficile, entre la volonté paternelle de façonner sa progéniture à son image, de lui inculquer ses valeurs et celle, non moins grande, du fils de s’affirmer par rapport à elle, de la combattre, entre admiration refoulée, contestation de l’autorité, nécessaire émancipation et volonté d’être reconnu. Ici Matthieu, rejeté par son père, est devenu meurtrier dans le seul but de lui prouver qu’il se trompait à son sujet mais son geste a manqué son but, créant à la fois cette frustration et une prise de conscience de la responsabilité paternelle révélée par l’écriture. Ce polar échappe aux clichés ordinaires du roman policier et notamment dans le titre lui-même puisqu’il est l’exact contraire de la formule œdipienne convenue qui veut qu’un fils s’oppose à son père pour s’affirmer et se construire, c’est à dire le tue virtuellement. Le rôle du père est paradoxalement d’aider son fils dans cette démarche difficile mais nécessaire. Ici, c’est différent, le père et le fils ne s’entendent pas mais Matthieu est devenu meurtrier pour attirer l’attention paternelle, même si pour cela il a enfreint la loi et fait de la prison. Ainsi ses écrits y font-il de constantes références, comme autant de marques d’admiration, de constats d’échec et de demandes de reconnaissances. Mais les choses sont plus profondes et surtout plus anciennes et se résument à une image obsédante et insupportable pour le père, atteint dans sa virilité même, que lui renvoie son propre fils et qui justifie à ses yeux son attitude de rejet.

    Le titre de ce roman peut s’expliquer, non seulement à cause d’une habille mise en abyme (je passe sous silence le clin d’œil malicieux au best-seller « Le roman de l’année ») mais surtout à une subtile relation entre l’animateur ayant perdu toute inspiration et Matthieu dont, sans vergogne, il s’approprie le talent pour relancer sa carrière d’écrivain. Il joue sur les rapports délétères père-fils et les ressentiments qui en découlent, non seulement pour que soit créée par un autre une œuvre d’art (« au nom de la littérature »), mais surtout pour s’en approprier les mérites. J’imagine la suite, Matthieu, condamné à une lourde peine pour un crime qu’il n’a pas commis, sortant enfin de prison et prenant conscience du plagiat, cherchera à se venger ! Ce roman a une dimension personnelle dans la mesure où l’auteur a été animateur d’un atelier d’écriture en milieu carcéral, mais la remarque, sans doute, s’arrête là. Il évoque la révélation d’un talent créatif chez un détenu, la découverte par ce dernier de la force purgative des mots qui est une forme de liberté, entre autobiographie et autofiction, et cela a quelque chose de passionnant et d’authentique. Il y a une analyse subtile de l’écriture, l’indispensable inspiration venue d’ailleurs, la disponibilité de celui qui tient le stylo et fait appel à des souvenirs souvent enfouis, le nécessaire travail sur les mots et leur effet curatif, les illusions de l’écrivain, l’incontournable difficulté qui naît de la volonté de s’exprimer et l’impression qu’on peut ressentir de n’avoir pas pu le faire pleinement.

    Le message que je retiens aussi c’est l’importance des mots, leur valeur quand ils s’inscrivent dans ce qui est censé être une fiction dont nous savons qu’elle peut aussi avoir des connotations personnelles. Toute la difficulté est de faire la part des choses entre ces deux notions, ce qui est pour le lecteur un œuvre d’art peut être pour le policier un aveu, un faux témoignage ou un mobile ! Cela peut bouleverser également les rapports hiérarchiques et personnels au sein d’une équipe, où, comme dans la vie, rien n’est jamais acquis.

    C’est donc un roman qu’il faut lire moins comme l’évocation d’une enquête policière classique avec ses rebondissements que comme une étude psychologique de personnages et de faits apparemment inattendus et anodins qui éclairent l’intrigue. Non seulement le suspens est adroitement distillé tout au long du roman, ce qui est bien le moins pour un thriller, mais c’est aussi écrit dans le style fort agréable à lire, pas vraiment académique mais pas graveleux non plus, comme cela arrive parfois dans ce genre de littérature. Cela a été pour moi un passionnant moment de lecture.

     

  • sang chaud

    N° 1523 – Janvier 2021

     

    Sang chaud – Kim Un-Su – Éditions Matin Calme

    Traduit du coréen par Kyungran Choi et Lise Charrin.

     

    Huisu est un petit truand qui a eu une enfance difficile sans père, entre errance et prison et, dans sa quarantaine triste, est condamné à vivre dans l’ombre de son mentor, le parrain local Père Sohn, c’est à dire à vivoter alors qu‘il voudrait monter son propre réseau et fonder une famille dont il rêve depuis longtemps avec Insuck, l’ex-prostituée et patronne de bar dont il est amoureux depuis l’enfance. Il n’a pour tout horizon, dans ce quartier de Guam de la ville portuaire sud coréenne de Bassan, que les dettes qui le hantent, une chambre d’hôtel minable qui sent l’alcool et le tabac, quelques moments intimes avec des filles de passage qui ne reviennent pas et une dépression qu’il soigne mollement aux anxiolytiques. Il n’a pas d’autres voies que la pègre, ses trafics et ses violences et cela l’angoisse. Cette période n’est donc pas vraiment faste pour lui d’autant que des guerres sont en train de s’ourdir entre truands pour la possession de territoires et la conquête de zones d’influence. Il va donc être entraîné un peu malgré lui dans cette lutte à mort.

    On ne compte plus les trahisons à l’intérieur de chaque clan à cause de vieilles rancunes, les menaces de mort, les passages à tabac entre voyous, les coups de couteaux meurtriers, le tout sur fond de drogue, de corruption des autorités, de dettes de jeu, de séjours en prison, de racket des petits commerçants, le commerce légal aux mains des truands ne servant finalement qu’à blanchir l’argent sale. Bref, dans ce monde interlope il y a beaucoup d’hémoglobine et de luttes de « grands frères » et Huisu, trop naïf et désireux de rester fidèle à son protecteur, a beaucoup de mal à s’y retrouver . L’épilogue a cependant quelque chose de faussement calme dans cette atmosphère de violence et de mort.

    C’est un peu, dans le contexte de la pègre sud coréenne, la marque de l’évolution des choses. Les anciens avaient établi des codes que chacun respectait alors que maintenant l’appétit de jeunes loups voudraient les renverser et faire leur propre loi.

     

    Je suis peu coutumier des romans coréens et celui-ci a bien failli me tomber des mains à plusieurs reprises. Je l’ai cependant lu jusqu’au bout à cause de ma participation à un jury littéraire. C’est un roman noir où les cadavres se multiplient, même si Huisu qui n’oublie pas son projet de mariage avec Insuck, échappe de justesse à ce charnier ? mais quel sera son avenir ?

     

  • Paul Eluard par Louis Parrot

    N° 1522 – Janvier 2021

     

    Paul Eluard – Jean-Louis Parrot et Jean Marcenac- (Poètes d’aujoutd’hui)-Seghers.

     

    C’est à cause de sa santé fragile que le jeune Eugène Grindel (1895-1952), alors âgé de 17 ans, qui ne s’appelait pas encore Paul Eluard, fit la connaissance dans un sanatorium suisse de celle qu’il surnomma Gala et qu’il épousa quelques années plus tard. Elle sera sa muse jusqu’à leur divorce. Les hasards et les épreuves de la vie ont fait qu’il en croisa d’autres, Nush, Dominique ... A chacune d’elles il dédia des textes passionnés qui font de lui un délicat poète de l’amour. Il sera terrassé par la mort brutale de Nush, sa deuxième épouse. Malgré la mort et la séparation, les femmes seront toujours pour lui une source inépuisable de joie. Ces « chemins cahoteux du cœur », son culte de la femme, lui inspirèrent même de l’empathie face à la morale en évoquant le sort de celles qui, à la Libération, furent molestées pour « collaboration horizontale ». Son message fit école puisque, sur un thème un peu différent, je me souviens du Président Pompidou qui, interrogé sur l’affaire Gabriel Russier, cette enseignante poussée au suicide pour avoir été amoureuse d’un de ses élèves, s’en tira, un peu gêné, en citant un des poèmes d’Eluard (« Comprenne qui voudra »).

    C’est aussi un homme qui a connu les deux guerres mondiales, écrivain mobilisé pour la première et Résistant pour la seconde par l’action intellectuelle et la force des mots. Il est donc également le poète de la paix, de la liberté et de l’espérance qu’elles sous-tendent et ses poèmes inspirés par ces thèmes restent dans toutes les mémoires. Il sera reconnu comme un poète de la Résistance avec Aragon. A la Libération la lutte pour la paix mondiale sera une de ses priorités.

    Il ne s’est pas contenté d’évoquer la nature comme le font les poètes, il a été aussi le magicien des mots à travers l’absurde et le mouvement Dada ce qui se poursuivra par un long cheminement au sein du mouvement surréaliste où il approfondira le rôle du langage. Les mots auront pour lui une véritable fonction cathartique et de résilience surtout après la mort de Nush. Les mots de la poésie seront pour lui un moyen dans la recherche du bonheur, de l’amour et de la liberté et ne se confondront jamais avec l‘écriture automatique des surréalistes qu’il refuse, mais au contraire témoigneront de sa quête du beau. Pour cela, il n’hésitera pas à bouleverser quelque peu l’ordonnance ordinaire des mots en créant des associations apparemment improbables mais révélatrices de son admiration pour la femme(« La terre est bleue comme une orange »).

    Humaniste il s’oppose à la colonisation en contestant ouvertement l’exposition coloniale de 1931 et cette prise de position qui n’est d’ailleurs pas récente se conclut par une adhésion au parti communiste dont il sera cependant exclus plus tard. Cela ne l’empêchera pas de combattre ouvertement la fascisme en Italie, en Allemagne comme en Espagne. Son amitié avec Picasso l’amènera à dénoncer le bombardement de Guernica et de se ranger plus tard au côté des résistants Grecs... Cela fera de lui un poète engagé, luttant contre les atrocités de la guerre et contre toutes les dictatures, c’est à dire en phase avec son temps, il se battra contre l’ordre du monde quand celui-ci est synonyme d’aliénation de l’homme et il sera attentif à tout ce qui est humain. Ce fut le cas quand, lors de son séjour dans un hôpital psychiatrique du sud de la France où il se cacha en 1943, il fut sensibilisé au sort des patients de cet établissement et ne manqua pas de s’intéresser à leurs facultés créatrices. Cela enrichira « l’art brut » cher à Jean Dubuffet.

    Poète humaniste, il l’a peut-être été d’une certaine utopie, mais de cette utopie qui fait avancer le monde.

  • Sur la scène comme au ciel

    N° 1521 – Décembre 2020

     

    Sur la scène comme au ciel – Jean Rouaud - Les éditions de Minuit.

     

    Saint Thomas d’Aquin craignait l’homme d’un seul livre. On peut donner à cette maxime le sens qu’on veut mais en ce qui concerne jean Rouaud, son œuvre est tellement consacrée à sa famille qu’on peut sans doute dire qu’il est cet homme, cet écrivain qu’il n’est pas forcément nécessaire de craindre. En effet après « Les champs d’honneur » qui mettait en scène son grand-père, « Les hommes illustres » qui parlait de son père, « Le monde à peu près » dont il évoquait le deuil et « Pour vos cadeaux » qui était consacré à sa mère, le présent roman lui est également dédié. Il clôt ce vaste hommage familial que notre auteur a décidé d’explorer et qui a nourri son œuvre romanesque.

    Il va donc nous parler de sa mère, Annick, morte à près de 95 ans et qui menaçait de faire une centenaire et lui d’évoquer les mannes de Jeanne Calment qui fut un temps la doyenne de l’humanité. Il met en exergue sa propre citation « Elle ne lira pas ces lignes », euphémisme pour indiquer qu’elle est déjà morte à la date de la publication de ce livre. Depuis qu’on l’a découvert grâce à son prix Goncourt en 1990, il ne cesse d’écrire sur sa parentèle ce qui chez lui témoigne d’une véritable envie. Autour du thème du souvenir l’auteur alterne ses propres réflexions et donne la parole à cette femme, fragile silhouette en deuil, trop tôt veuve et chargée de famille, revenue à la vie par le miracle des mots. Je me suis toujours interrogé sur le sort posthume des hommes et des femmes qui sont morts sans laisser de traces, de leur parcours ici-bas, chanceux ou malheureux et sur l’opportunité offerte à un descendant complice que la notoriété a distingué, de leur redonner vie dans les pages d’un livre. C’est à la fois un hommage et une forme de résurrection.

    Il est beaucoup question de mort, de la Camarade , mais surtout de notre passage sur terre, transitoire, bref au regard de l’âge de la planète et surtout imprévisible puisque, même si nous faisons semblant d’être immortels et vivons en occident sans penser à notre destin, nous sommes mortels et seulement usufruitiers de notre propre vie. Il poursuit ses réflexions personnelles sur la solitude qui accompagne la vieillesse, celle qui tient la main de la « grande faucheuse » parce que, face à elle, dans ce combat perdu d’avance, on est toujours seul, deux thèmes qui collent à la condition humaine.

    Il profite des derniers instants de ses personnages pour se livrer à des considérations personnelles sur les souffrances qu’on pourrait aisément épargner aux agonisants. Il note les derniers moments de cette mère qui, au pas de la mort, est partagée entre la certitude qu’il n’y a rien que le néant après elle et la volonté de croire qu’on y retrouve ceux qu’on a aimés dans une improbable résurrection. Reprenant Montaigne, ce qu’elle craint ce n’est pas la mort mais de mourir parce que ça n’a pas de sens ! Jean Rouaud va même lui faire parler de son cher époux, Joseph, le père de l’auteur, trop tôt disparu, en lui faisant révéler des détails sur sa vie et pour cela il fait même appel aux souvenirs de ses amis de jeunesse, quand il n’était encore que collégien ou maquisard en réaction contre le STO. Il parle lui-même de cet homme, que son métier de « représentant de commerce » tenait éloigné du foyer familial comme d’un être lointain, presque d’un étranger, d’un absent avant même sa disparition.

    Je suis toujours partagé après avoir refermé un roman de Jean Rouaud. J’aime son parti pris personnel d’écriture qui explore son passé personnel et celui de sa parentèle mais, tout au long de cette chronique, je n’ai cessé de déplorer la longueur de ses phrases. Même si elles sont bien écrites, humoristiques parfois, elles n’en sont pas moins un peu trop longues ce qui ne facilite pas la lecture. Je note que vers la fin de ce roman, l’une d’elles ne fait pas moins de quatre pages!

  • Betty

    N° 1520 – Décembre 2020

     

    Betty – Tiffany Mc Daniel - Gallmeister.

    Traduit de l’américain par François Happe.

     

    Betty, c’est la narratrice,née en 1954 dans l’Ohio d’une mère blanche et d’un père Cherokee. Elle nous raconte l’histoire de sa famille, de cet homme et de cette femme apparemment faits l’un pour l’autre et de leur parcours dans la vie. C’est aussi un vibrant hommage à son père, travailleur infatigable et attentif à sa maisonnée qui sait lui transmettre la culture indienne, pratiquer la médecine empirique et vivre dans le respect de la nature. Plus que ses autres enfants, Betty sera pour lui « la petite indienne » à qui il va transmettre son savoir auquel elle va ajouter la folie et la naïveté de l’enfance et, dans une sorte de syncrétisme, y intégrer le message du christianisme et de la culpabilité judéo-chrétienne inévitable. Pour elle l’écriture sera, malgré son jeune âge, déjà un exorcisme. Elle écrit des histoires pour redessiner le monde autour d’elle et conjurer les fantômes de son enfance. Cette famille restera à part de la communauté et, compte tenu de ce contexte, la pauvreté, le racisme, l’intolérance, l’exclusion, la marginalité, l’errance font aussi partie du décor, mais aussi, comme en contrepoint, toute la magie de la poésie et de la sagesse indiennes

    La figure de ma mère reste douloureuse et marginale par rapport à celle du père. Son domaine à elle c’est la maison, le quotidien et son rôle de protectrice de la famille la libère un peu de son passé obsessionnel. C’est à Betty et à aucun autre de ses nombreux enfants qu’elle confie ce qu’a été son enfance difficile faite d’inceste paternel et de passivité maternelle au point que la petite fille a du mal à comprendre ce qu’ont été ces épreuves si lourdes à porter qui, même longtemps après, se réveillent sans crier gare et l’ont conduite au bord de la mort. Elle les traînera toute sa vie. Pour autant cette famille n’a rien d’idyllique et c’est, sans doute au nom de l’exemple reproduit, qu’un des garçons viole une de ses sœurs. Dans ce microcosme familial le père représente le coté merveilleux, avec ces histoires extraordinaires, sa façon de vivre dans un autre monde et la mère le côté à la fois réel et obsessionnel. Les enfants de ce couple grandissent dans ce contexte aimant et complice, pleins de rituels puérils, avec la peur et l’envie de grandir, de voir le monde à l’extérieur de cette petit ville de Breathed où ils habitent, l’espoir et la crainte du lendemain, du temps qui passe et la mort qui peut frapper à tout moment...Pourtant, ces liens qui les unissaient finissent par se distendre et chacun part dans sa direction. C’est aussi un regard aiguisé porté sur la société de cette Amérique profonde inchangée depuis des générations.

    Ce que je retiens avant tout, au-delà de l’hommage, c’est la démarche de mémoire, l’échec à l’oubli qui est une grande constance de l’espèce humaine, pour que la parentèle de l’auteure garde le souvenir de ce couple à la fois ordinaire et exceptionnel. C’est aussi un texte initiatique de passage de l’enfance à l’âge adulte, un livre sur les secrets de famille et ses dénis, les non-dits. Je ne me suis pas ennuyé au long des sept cents pages de ce récit anecdotique découpé en chapitres distillé sous l’égide alternatif de faits divers relatés répétitifs et mystérieux par le journal local, de versets de la Bible et dans l’omniprésence de Dieu et du péché, ce qui réalise une sorte de synthèse religieuse avec les légendes indiennes et du quotidien. J’ai senti une sorte de doute sur Dieu quant à son absence d’action sur La vie des hommes autant que le poids réaffirmé de son double, le diable ce qui met en lumière la dualité traditionnelle de cette religion autant que les fantasmes et les phobies populaires.

    J’ai aimé cette saga bien écrite et agréable à lire, un texte poétique et émouvant qui retient l’attention de son lecteur jusqu’à la fin.

     

  • Pour la beauté du geste

    N° 1519 – Décembre 2020

     

    Pour la beauté du geste – Marie Maher – Alma éditeur.

     

    Ça commence par l’enterrement du père peu de temps après la mort de la mère. Cette fille unique y assiste avec un détachement mêlé de nostalgie. Pour cela elle est venue en voiture parce qu’apparemment elle vit à Paris, loin de ce village rural perdu. Comme elle n’a pas l’intention de démanger pour s’installer dans cette maison qu’elle n’a jamais aimée et qui est désormais vide, il va falloir la vendre. Dès lors, au contact de ces objets ayant appartenu à ses parents, tout son passé refait surface, les relations conflictuelles qu’elle avait avec son père, celles différentes qu’elle a eues avec sa mère, deux êtres qui ne se ressemblaient pas . Au fil de la lecture le lecteur sent que sa jeunesse n’a pas été simple et pas vraiment heureuse dans cette maison le long de la voie ferrée et elle l’a quittée à la première occasion. Comme beaucoup, elle est partie pour Paris, un exil intérieur à la fois vécu comme une libération et un défi pour elle, un déchirement mâtiné de fierté pour ceux qui restent. Monter à la Capitale est un symbole plein de promesses pas toujours tenues…

     

    A l’aide de nombreux analepses elle se rappelle les différentes phases de l’accident qui coûta la vie à son père, avec toujours la présence d’un chien gris qui devait être celui de ses parents, à la fois un témoin muet de cet épisode et un espoir pour la suite. On la sent étrangère à cette famille et désireuse de tourner cette page au plus vite par la vente de la maison.

    Le style est très ordinaire, sur le mode quotidien et anecdotique ; Il y a pas mal de longueurs, une foule de détails qui fait un peu perdre le fil du récit.

     

    Ma lecture terminée j’ai réexaminé l’exergue dont j’ai toujours pensé qu’elle faisait, elle aussi partie du livre. Celle de Marguerite Duras me paraît révélatrice de ce récit. « Écrire ce n’est pas raconter des histoires. C’est le contraire de raconter des histoires… C’est raconter une histoire et l’absence de cette histoire». Je suis assez peu entré dans ce récit, mais ce que je retiens c’est le dernier chapitre intitulé « Lignes de suite », comme si, revenant quelques mois après dans ce village après la vente de la maison et la volonté de tout oublier, la narratrice redécouvrait ce qu’avait été sa jeunesse. Le passé, même s’il a été douloureux, recèle en lui des moments que l’écriture peut sublimer. Elle transforme les souvenirs, les éclaire, leur donne un sens parfois longtemps inexpliqué. Je retiens l’effet cathartique toujours possible de l’écriture.

     

  • L'enfer du commissaire Ricciardi

    N° 1518 – Décembre 2020

     

    L’enfer du commissaire Ricciardi – Maurizio de Giovanni - Rivages /noir.

    Traduit de l’italien par Odile Rousseau.

     

    Au cours de l’étouffant été napolitain, un célèbre chirurgien, le professeur Tullio Iovine del Castello, est retrouvé écrasé au sol, défenestré depuis le quatrième étage de sa clinique mais il apparaît très vite que, même si cette chaleur rend fou, cette chute n’est ni accidentelle ni un suicide. Le commissaire Luigi Ricciardi est chargé de l’enquête avec son fidèle adjoint le brigadier Maione. Leurs investigations ne tardent pas à révéler des zones d’ombre dans la vie du praticien, de vieilles histoires qui remontent à la surface, des règlements de compte, des menaces proférées, des vengeances non assouvies, une histoire de bijoux bien obscure...

    Le commissaire a ce don étrange d’entendre et de voir les derniers moments d’un être qui va mourir. Ces visions sont en réalité un terrible inconvénient qui l’obsède tout au long de ses enquêtes, lui complique les choses au lieu de les lui faciliter et cette affaire ne fait pas exception. Il doit aussi faire avec une hiérarchie aussi tatillonne qu’arriviste surtout dans un contexte politique difficile de la montée du fascisme. Cette situation ne contribue pas à lui faciliter la vie et il faut y ajouter les fantômes avec lesquels il doit vivre, la mort annoncée de Rosa, sa tante, sa presque mère, la fuite inexpliquée d’Enrica, sa jolie voisine dont il est secrètement amoureux. Il ne le sait pas mais la vie pour elle, malgré la beauté du bord de mer où elle habite temporairement, est aussi devenue, malgré les apparences, pleine de questions qui l’obsèdent. Ricciardi est un célibataire solitaire, un scrupuleux policier avant tout, et son environnement féminin que complète Nelide, une solide jeune fille de la campagne, parente de Rosa et qui s’occupe de son intendance, vient de s’enrichir de la présence de Livia, la jeune et flamboyante cantatrice, amie du Duce, veuve d’un ténor mort dans des circonstances que notre commissaire à dû démêler. Elle s’est entichée de lui et de ses étranges yeux verts m ais ce n’est pas d’elle dont il rêve.

    Bizarrement au cours de cette enquête, c’est plutôt le brigadier que le commissaire qui mène les investigations. Il le fait d’une manière agressive, en paroles comme en actes, à l’endroit de ceux qu’il soupçonne. Cette attitude est sans doute due à son pessimisme, à son mal-être passager fait de suspicions plus ou moins fondées sur son entourage et d’interrogations sur lui-même et ainsi, pour tenter de calmer la tempête qui gronde sous son crâne et ses états d’âme délétères, il choisit de les exorciser par le travail.

    Ainsi la touffeur estivale s’apparente à l’enfer, à moins que ce ne soit l’ambiance du fascisme qui sévit en Italie au cours de ces années mais aussi la mort qui rode, souvent énigmatique, l’enchaînement d’événements mystérieux, les obsessions et les passions qui d’ordinaire entravent la vie de Ricciardi et de ses proches pour qui la vie est aussi une forme de torture, une entrave au bonheur. C’est également un roman sur la condition humaine, ses craintes, ses espoirs, ses fantasmes, ses obsessions, ses occasions manquées... Aux yeux de l’auteur la faim et l’amour sont les deux raisons d’être et de vivre des hommes et les relations humaines sont aussi faites de manipulations, de destructions, d’espoirs déçus, de renoncements, d’hypocrisie et de mort.

    Il n’est rien de tel qu’un authentique napolitain comme l’auteur pour évoquer l’âme des habitants de cette ville exubérante, leur cuisine chaleureuse, l’ambiance où, plus qu’ailleurs, le religieux se mêle au profane, où la vie côtoie la mort, les codes et le décor de cette cité où tout se sait grâce à un miracle permanent, où le vrai pouvoir, celui du peuple, est maffieux, avec violences et zones de non-droit. C’est un réel dépaysement pour le lecteur et de Giovanni distille le suspense jusqu’à la fin. Son style est fluide, agréable à lire, plein de sensibilité et d’humanité.

     

  • Le répondeur

    N° 1517 – Décembre 2020

     

    Le répondeur– Luc Blanvillain – Quidam éditeur.

     

    Baptiste est un jeune imitateur talentueux mais parfaitement inconnu qu’un célèbre écrivain, Jean Chozène, contacte pour une mission originale. L’homme de Lettres est l’objet, au téléphone de trop de sollicitations de la part de fâcheux et cela l’empêche d’écrire un livre difficile auquel il tient tout particulièrement. Il a donc besoin de calme et propose à Baptiste de répondre à sa place et avec sa voix à tous ses correspondants. L’occasion est trop belle et, à cause d’une situation des plus précaires, lui, le solitaire, accepte, mais pour cela il a besoin de s’approprier le personnage, de connaître son passé, ses passions, ses faiblesses. Ce faisant il passe du statut d’artiste à celui d’imposteur grassement payés, culpabilise légèrement mais s’amuse d’une situation où tout le monde tombe dans le panneau. Il a surtout, et pour la première fois, le sentiment de servir à quelque chose, d’être légitime après tant de mois de galère et de précarité.

    Cette situation originale ne peut que porter en elle beaucoup de quiproquos, d’autant qu’il se met à s’intéresser à Elsa, la fille de son « employeur » qui, elle non plus au début, ne voit rien de la supercherie. En réalité l’intrusion de Baptiste dans la vie de l’écrivain, le fait d’être ainsi son porte-voix, a des conséquences inattendues. Prendre ainsi en permanence la place de quelqu’un suppose qu’on se mette soi-même un peu entre parenthèses, qu’on s’efface devant lui au point de gommer sa propre vie. Non seulement, d’avoir endossé le personnage de Chozène fait ressurgir des moments de l’ histoire personnelle de Baptiste qu’il croyait enfouis, mais, à son corps défendant, il ravive des braises longtemps étouffées chez l’écrivain ce qui remet les choses à leur vraie place, transformant son rôle initial de truchement en celui d’un confident et même de complice des différents protagonistes, une fois l’ambiguïté levée. Mieux sans doute, il devient un catalyseur, un révélateur, celui qui, sans qu’il en ai conscience, va favoriser l’écriture difficile du roman de Chozène et être, à bien des titres, l’agent d’une véritable renaissance. S’il est un solitaire, sa présence dans l’univers familial et personnel de Chozène suscite des rapprochements, ravive des liens oubliés et tout dérape, y compris pour lui, au point d’avoir des doutes et des interrogations sur lui-même.

    Au départ, j’ai débuté ma lecture en me disant que l’idée était originale et portait en elle pas mal de situations cocasses. Pour autant le livre que Chozène souhaite écrire m’a paru une démarche plus intéressante, entre l’angoisse de la page blanche et la difficulté de dire vraiment ce qu’on porte en soi. Pour lui il s’agissait d’évoquer un personnage qui avait marqué sa vie et ainsi faire obstacle à l’oubli, d’évoquer sans doute des faits réels et ainsi de pouvoir s’en débarrasser ou de laisser la place à un imaginaire compensatoire. Cette exploration du passé autant que de l’inconscient mettait en valeur l’effet cathartique de l’écriture.

    Toute cette affaire commence par un canular comme il s’en est déjà produit dans le monde littéraire réel, ce qui n’est pas sans entraîner loufoqueries, mensonges et même règlements de compte, le téléphone étant ici un personnage secondaire mais indispensable. Baptiste qui était un solitaire, un artiste doué mais privé de notoriété, donc un homme de l’ombre qui, même s’il joue pendant un temps un rôle peu valorisant, entre de plain pied dans la lumière par le truchement d’Elsa et d’un portrait. Sa vie va en être complètement bouleversée mais cet épisode un peu mouvementé est peut-être sa chance ?.

    Le style de Luc Blanvillain est fluide, agréable à lire, poétique parfois.

     

     

  • Les très riches heures

    N° 1516 – Novembre 2020

     

    Les très riches heures – Jean Rouaud – Les éditions de Minuit.

     

    Ce n’est ni un roman, ni une pièce de théâtre (absence d’indications de mise en scène)pourtant créée à Montpellier en 19975net ailleurs), seulement un dialogue à bâtons rompus, délirant qui parfois tourne au monologue surréaliste où chacun suit son idée, entre un homme (Lui) et une femme (Elle) qui apparemment sont mariés ensemble et qui font en quelques sorte un bilan, quand ils ne se laissent pas aller à régler leurs comptes. Lui est breton, elle est corse. Cet échange, qui n’a rien d’amoureux, si ce n’est qu’on peut déceler quelque jalousie de sa part à elle, est une énumération de clichés et de poncifs sans grand intérêt, de considérations historiques, géographiques, religieuses évangéliques, des références à d’autres romans de notre auteur ou des détails biographiques sur sa parentèle ce qui est bien dans le droit fil de sa démarche créatrice. Les jeux de mots, les détails intimes sur leur rencontre, les remarques ironiques et les traits d’humour qui émaillent leur conversation ne m’ont guère fait sourire.

    C’est aussi une sorte de monologue avec Dieu (peut-on avoir avec lui autre chose qu’un monologue ?) où « elle » lui adresse quelques remarques bien senties tandis que « lui » parle tout seul de choses bien terre à terre !

     

    Ce livre me serait bien tombé des mains mais j’en ai cependant poursuivi la lecture, non par intérêt et encore moins par passion, mais parce que c’est Jean Rouaud et que j’espérais bien voir apparaître avant la dernière page quelque chose qui retienne mon attention. Je m’attendais à autre chose de la part du prix Goncourt 1990, que je suis depuis de nombreuses années, cette chronique en fait foi, un style meilleur ou une intrigue plus fouillée... Le fait d’avoir été lauréat de ce prix prestigieux, attribué à l’époque à un auteur inconnu et à un éditeur peu habitué à ce genre de distinction, me paraissait être un gage de qualité d’écriture. J’avoue que, pour la première fois sans doute, j’ai été déçu.

    Le livre refermé, je n’ai peut-être rien compris, je suis peut-être passé complètement à côté d’un chef d’œuvre ? Allez savoir !

     

  • La méthode du crocodile

    N° 1514 – Novembre 2020

     

    La méthode du crocodile – Maurizio de Giovanni - Fleuve Noir.

    Traduit de l’italien par Jean Luc Defromont.

     

    A la suite d’une dénonciation malveillante, l’inspecteur Guiseppe Lojacono, accusé d’avoir eu des contacts avec la Mafia est déplacé d’Agrigente en Sicile à Naples. Comme un drame n’arrive jamais seul, sa femme l’a quitté le privant de la présence de sa fille, ses collègues le méprisent, sauf peut-être le brigadier Guiffrè  et il est carrément mis sur la touche. Un soir qu’il était de garde, il constate la mort d’un adolescent tué d’une balle dans la tête devant chez lui avec autour de son corps des mouchoirs en papier imbibés de larmes comme si l’assassin avait pleuré ! Plus tard deux jeunes de milieux sociaux différents sont également assassinés selon le même mode opératoire avec toujours autour d’eux les mêmes mouchoirs et la presse locale parle alors d’un homme qu’elle surnomme « le crocodile » qui, selon la légende pleure avant d’exécuter ses victimes. Malgré les réticences de ses collègues, la substitut du procureur, la belle Laura Piras, l’intègre au sein de l’équipe d’enquêteurs. En effet Lojacono découvre que le tueur est un homme discret, invisible même, qui attend patiemment, dans l’ombre le moment favorable pour tuer. Ce choix d’adolescents appartenant à des couches sociales diverses et dissemblables ressemble à un acte gratuit, le fait d’un déséquilibré ou un crime rituel; le modus operandi évoque la Camorra mais Lojacono n’y croit pas trop et devant cette série de crimes atypiques décide de raisonner autrement au grand dam des autres policiers, mais, malheureusement pour eux, cette intuition, au vrai une idée un peu folle, retient l’attention de la magistrate au point qu’elle participe activement elle-même à sa mise en œuvre. Cela fait appel à la mémoire de chacun, à son intimité, au temps qui passe mais n’efface rien du désir d’une vengeance diabolique et ainsi révélera ce qui échappe aux autres enquêteurs : le mobile de tous ces meurtres que rien ne relie à priori entre eux.

     

    Dans la conclusion de cette affaire, l’échec se mêlera au succès parce que Lojacono n’est finalement pas si seul. Il y a cette magistrate qui lui témoigne de l’intérêt mais aussi Letizia, la patronne de la trattoria où il prend ses repas. Ce sont ses deux véritables soutiens dans cette affaire, mais c’est une autre histoire. C’est pour L’inspecteur non seulement l’occasion de sortir de l’anonymat où la hiérarchie l’avait cantonné un peu vite mais surtout c’est la consécration de sa qualité de bon policier. Il en fait une affaire personnelle et c’est un combat entre deux solitaires, deux invisibles, un flic et un assassin, tous les deux aux prises avec leurs fantômes personnels.

     

    C’est un roman policier passionnant, bien écrit, avec des analyses psychologiques pertinentes malgré un contexte difficile où des parents sont confrontés à la mort de leur enfant. L’auteur maintient, par une architecture originale, le suspense jusqu’à la fin. Ce fut pour moi un agréable moment de lecture.

     

    J’ai commencé à lire les romans policiers de Maurizio de Giovanni avec la série consacrée au commissaire Ricciardi. Ici c’est un autre genre de policier qui nous est présenté et dont l’auteur déclinera ses enquêtes dans une autre suite à laquelle je serai volontiers attentif.

     

     

  • Le bon vivant

    Je profite de ce confinement pour explorer mes archives personnelles. J' y ai découvert un article écrit il y a bien longtemps à propos du recueil de poèmes de Robert Nedelec, "Le bon vivant". Je le reproduis ici pour qu'on ne l'oublie pas.

    Le bon vivant.

    A l'invite de quelques quinze textes, Robert Nedelec, avec la complicité de son éditeur Jean le Mauve, nous peint non seulement la fuite irréversible du temps mais aussi un certain mal de vivre qu'il perçoit au travers de la condition humaine. Voici "Le bon vivant", "La pénitente", "Le confident", autant de personnages qu'il nous présente avec cette volonté de tout dire en peu de mots, différemment mais complètement.C'est un tourbillon de mots impairs qui donnent au texte sa qualité en même temps qu'une certaine beauté. Il nous transmet sa vision des choses au travers de la potentialité extrême du verbe et de la plénitude qu'il porte en lui. C'est la sonorité et le couleur des mots, leurs entrelacs, leurs entrechocs qui sont un plaisir pour l'oreille autant que leur sens second en est un pour l'esprit. Au travers de leur transparence, l'auteur y insinue un sens nouveau, plus irréel, plus intemporel.Ce qui frappe, c'est l'absence de rimes de ces poèmes composés comme de la prose, c'est l'invite à se construire par delà le verbe un univers personnel à l'occasion de l'oeuvre, tant il est vrai que chaque texte est ouvert au lecteur. L'inspiration dont ils procèdent laisse entendre le rythme de la mer qui pousse en lui sa vague bretonne et son étrange exorcisme.Ce mal de vivre qu'il nous dépeint chez les autres, c'est peut-être aussi le sien et ses poèmes une manière de s'en libérer.

  • Il senso del dolore

    N° 1513 – Novembre 2020

    Il senso del dolore – L’inverno del commissario Ricciardi – Maurizio de Giovani -Einaudi editore.

    (Le sens de la douleur- L’hiver du commissaire Ricciardi).

    Nous sommes à Naples en mars 1931, sous le fascisme, et il fait froid. Il n’y a pas que le vent qui secoue la ville puisque Arnaldo Vezzi, le grand ténor mondialement connu, homme arrogant et ami du Duce qui apprécie son talent, a été assassiné dans sa loge du Real Teatro di San Carlo avant la représentation de “I Pagliacci”, la gorge tranchée par un morceau de miroir brisé. Le commissaire Luigi Alfredo Ricciardi est chargé de l’enquête. C’est un bon policier , célibataire, mais aussi un homme tourmenté qui, avec ses yeux verts, voit, depuis son enfance les victimes de violence dans leurs derniers moments de vie et ressent les affres de la mort entendant leurs derniers mots. C’est “il Fatto”, un don mais aussi une sorte de malédiction qui lui permet certes d’investiguer différemment des autres et qui fait de lui un enquêteur marginal, mal aimé de ses supérieurs bien souvent carriéristes, et redouté de ses subordonnés, et qui prend son travail à cœur au point qu’il s’intéresse aux victimes comme s’il les avaient connues personnellement. Pour lui une affaire ne peut qu’être résolue et les assassins arrêtés. Le commissaire ne goûte pas l’opéra, mais une enquête est une enquête et celle-ci présente beaucoup d’aspects contradictoires et de circonstances étranges qui sèment le doute. De plus cet assassinat embarrasse le régime ainsi que la hiérarchie policière désireuse de ne pas lui déplaire et ainsi souhaite trouver très vite l’assassin. Il est également amené à rencontrer des témoins dont la présence autour de la scène de crime l’intrigue, notamment Don Pierino, un prêtre mélomane. D’autre part, la victime avait certes un talent reconnu et une immense notoriété, mais était un homme désagréable, méchant, flagorneur, suffisant, méprisant, coureur de jupons, à l’égo tellement surdimensionné qu’il se prenait pour un dieu, autant de bonnes raisons données à ses contemporains pour l’éliminer. Pourtant Vezzi n’était qu’un homme et tous les hommes sont mortels. Après de nombreuses investigations, dont la rencontre avec Livia, l’épouse de Vezzi dont il était cependant séparé mais qui pourrait bien être une suspecte, le commissaire comprend qu’il doit rechercher dans deux directions : la faim et l’amour… Et Et il est toujours attentif aux sorts des plus pauvres.

    C’est un personnage original crée par de Giovanni qui malgré sa noblesse s’est mis, grâce à “il Fatto” à la disposition de le justice pour le triomphe de la vérité, au détriment de sa propre carrière. Il aime la solitude mais ne peut se départir de la présence de Rosa, sa nounou, sa presque tante, sa mère de substitution, de son ami le brigadier Maione et du légiste Modo, antifasciste et amoureux des belles femmes et de la nourriture, de Bambinnella à qui rien n’échappe de ce qui se passe à Naples. Le commissaire est un solitaire amoureux en secret de sa jolie voisine Enrica, un rayon de soleil secret dans la grisaille de l’hiver ;

    Le style de de Giovanni est agréable, plein de belles descriptions et un réel dépaysement dans l’espace et le temps mais aussi dans l’ambiance de cette ville à cette époque.

    Ce roman de de Giovanni, publié en 2007 fait partie d’une longue série consacrée au commissaire Ricciardi. Je l’ai lu en italien pour la beauté de la langue et parce qu’il n’y a pas, à ma connaissance de traduction .

    Il y a, à la fin de ce “giallo” (roman policier comme disent nos amis italiens) quelque chose qui me paraît intéressant et original et que, en tant qu’auteur, j’ai souvent pratiqué; c’est la rencontre entre de Giovanni et Ricciardi, une sorte de fiction dans la fiction qui est à la fois révélatrice et atypique et qui permet de mieux connaître ce commissaire vraiment intéressant mais aussi l’univers créatif de son auteur.

  • Gaston Couté "De la terre aux pavés"

    N° 1512 – Novembre 2020

    Gaston Couté “De la terre aux pavés” Simonomis – Éditions- Les dossiers d’Aquitaine.

    Pierre Mac Orlan qui était également attentif au talent des autres a dit de Gaston Couté (1880-1911)“ Un poète paysan dont le renom grandira tout d’un coup, un jour quelconque dans l’avenir”. Simonomis, pseudonyme palindromique de Jacques Simon, qui fut un poète tourmenté, un humaniste et un révolté a contribué parmi d’autres , qui eux ont accroché des notes à ses vers, à faire sortir le poète beauceron de l’anonymat.

    Gaston aurait pu être meunier comme son père, être une sorte de notable et chanter la terre la nature et les gens qui l’entouraient. Il a préféré la vie de bohème et la liberté du poète maudit en “montant” à Paris à l’âge de 18 ans avec quelques textes en poche et pas mal d’ illusions, pour y tenter sa chance, après une tentative vite avortée d’une carrière de bureaucrate, Un vrai “gas qu’a mal tourné”. Notre auteur nous montre un Couté, à travers son bref parcours (il est mort à à peine 31 ans d’une hémoptysie foudroyante)!) et quelques poèmes, poète inspiré de la beauté de la terre (Cantique paîen – Grand’mère Gateau), de la liberté et de l’amour, attentif à sa Beauce et aux modestes paysans qui l’habitent (Va danser) et qui travaillent dur pour vivre (Le foin qui presse), parle de leur dure condition de vie, fustige avec ses mots patoisants ou non(il parlait parfaitement le français )les coqs de village gonflés d’orgueil (Alcide Piedallu- Mossieu Imbu) qui se veulent différents et surtout plus importants.

    Arrivé à Paris, et plus exactement à Montrmartre, il change de registre pour celui du chansonnier libertaire, ce qui lui procure un certain succès, grâce notamment à sa rencontre avec Théodiore Botrel et Jehan Rictus; Il prône la révolte contre les institutions bourgeoises, contre l’armée ‘(il a heureusement pour lui été réformé), contre la guerre, contre l’Église qui étouffent les pauvres bougres qui tentent de survivre dans un univers socialement hostile alors que pour d’autres c’est la “belle époque”. Il est un “merle du peuple”, un porte-parole de la peine des hommes, un vrai témoin de son temps. Bizarrement, lui que sa jeunesse a mis à l’abri du besoin, prend le parti des plus pauvres et des laissés pour compte. Il endosse leur condition, leurs espoirs déçus entretenus par la religion et les prêtres (“Le Christ en bois”)fustige l’armée, la justice, la guerre (“Complainte des ramasseux d’morts”). C’est que, même s’il revient de temps en temps chez ses parents, il mène une vie parisienne pauvre et marginale, faite de privations et d’excès. Sa collaboration pendant quelques mois et jusqu’à sa mort avec “La guerre sociale”, un journal antimilitariste à fort tirage, fait de lui un suspect à la police, Ici il ne s’agit plus de poésie bucolique mais de chansons d’actualité dans un registre anarchiste et de soutien aux grévistes destinées à un public populaire.

    L’œuvre de Gaston Couté environ 250 Poèmes, n’est cependant pas tout à fait oubliée, elle a été rééditée, chantée, promue et le souvenir de son auteur entretenu.

    Simonomis (1940-2005) s’est largement consacré à l’écriture des autres pendant les dix années de parution de sa revue “Le cri d’os”(fondée en 1993) mais aussi notamment par ses études sur Tristan Corbière et Eugène Bizeau. Il fut un poète révolté, pas vraiment “politiquement correct”, hors de la norme, dénonçant avec humour et dérision la bêtise humaine. Il fut également le chantre de l’amour, mais aussi de la douleur, de la révolte, de l’émotion, du réel, des plaies du quotidien. Autodidacte à la grande culture, écrivain injustement oublié et pas vraiment consacré de son vivant, il a réellement marché sur les traces de Couté et de Corbière tout en étant lui-même, un témoin de la détresse humaine, un magicien du verbe.

    Je signale qu’un numéro spécial de cette revue est paru en 2015 en hommage à son fondateur pour les dix ans de sa disparition, à l’initiative de Christophe Dauphin. De même, il serait souhaitable qu’une étude rende compte de la vie et de l’œuvre de Simonomis.

  • Vous avez dit Bizeau ?

    N° 1511 – Novembre 2020

    Vous avez dit Bizeau ?– Simonomis – Éditions les dossiers d’aquitaine

    De nos jours s’ils ne sont adoubés par la chanson et la télévision, les poètes ont peu de chance d’accéder à la notoriété. Eugène Bizeau (1883-1989) est de ceux-là qui, bien qu’il eut un engagement de pacifiste, d’anarchiste et d’athée, vécut sa vie à la campagne loin de l’agitation des villes. Né à Veretz près de Tours, il dû travailler à treize ans après son certificat d’études comme ouvrier agricole, aide cantonnier, facteur, apiculteur, jardinier puis vigneron qui sera son vrai métier. Il consacra ses rares loisirs à la lecture, notamment aux poèmes de Gaston Couté, découvrant la chanson populaire et les journaux libertaires. Il s’essaiera à l’écriture et en 1910 « La Muse Rouge »l’accueillit parmi les poètes et les chansonniers révolutionnaires. Cela lui valut par la suite pas mal de tracasseries policières. La chanson sera son mode d’expression favori bien qu’il ne chantât pas lui-même. Ses textes ont été mis en musique et interprétés par des amis. A l’aube de la guerre de 1914 il a été réformé pour « faiblesse de constitution » ce qui ne l’empêchera pas de vivre jusqu’à pratiquement 106 ans et servira son idéal pacifiste. Il se maria en 1916 avec Anne, une institutrice qui partageait ses convictions et qu’il suivra jusqu’en Auvergne avant de revenir en Touraine. Deux enfants, Max et Claire, naîtront de cette union.

    Intellectuel paysan, il ne sera pas inactif sur le plan de l’engagement, prenant notamment parti pour les anarchistes italiens Sacco et Venzetti, soutenant les ouvriers espagnols pendant la Guerre Civile (ses chansons étaient diffusées sur Radio Barcelone), et dénonçant les conséquences du second conflit mondial. Après la mort de son épouse, il resta seul, se consacrant à sa mémoire, à l’écriture, aux visiteurs… Il a bénéficié, bien tardivement quand même, de l’attention de la presse (Le Monde, Libération, le Canard enchaîné) et de France Culture et Cabu le croqua avec gourmandise. On lui consacra même un film (« Écoutez Bizeau » de Bernard Baissat et Robert Bercy – 1980). Ses poèmes (notamment « balbutiements »- »La muse au chapeau vert »- «Paternité »...) et ses chansons sont pratiquement introuvables, bien que la consultation du site de l’éditeur Christian Pirot révèle la diffusion de certains recueils (« Verrues sociales »- « Croquis de la rue »- Guerre à la guerre »). Il était certes un révolutionnaire mais il aussi un bon vivant, amateur du vin de Touraine et qui ne manquait pas d’humour. A l’administration fiscale qui interrogea ce jeune homme de 102 ans sur sa situation au regard du mariage ou de l’union libre, il répondit à sa manière «  A cent deux ans, Monsieur, pour me remarier/Il me faudrait avoir les qualités requises.../ Quant au concubinage, à grand tort décrié/Je n’ai plus assez d’encre dans mon vieil encrier/Pour enconcubiner villageoise ou marquise ! »

    Il était anarchiste et libertaire mais pas pour autant adepte du vers libre, bien au contraire puisqu’il écrivait le plus souvent en alexandrins et sous la forme de sonnets classiques.

    C’est « ce survivant provisoire » comme il se définissait lui-même que Simonomis (1940-2005) rencontra en 1985, tomba sous son charme et édita ce témoignage avec notice biobibliographie, photos, poèmes et réponses à son traditionnel questionnaire. Simonomis qui fut un poète inspiré, très engagé dans le domaine de la culture, consacra également tout une partie de son œuvre à l’écriture des autres. C’est ainsi qu’il parla de notamment de Gaston Couté... (« Gaston Couté : De la terre aux pavés »).

    Je profite de cette période de confinement pour revisiter mes archives personnelles et, si possible, mettre en lumière des écrivains oubliés et faire échec à l’oubli, si c’est possible !

  • La certitude des pierres

    N° 1510- Novembre 2020.

     

    La certitude des pierresJérôme Bonnetto – Éditions inculte.

     

    Ségurian est un village de montagne où le temps s’est arrêté depuis longtemps, avec la fête annuelle de son saint Patron, Saint Barthélemy, et les libations qui vont avec. Ici, rien n’est destiné à changer, ni les familles ni les habitudes. Jacques et Catherine Levasseur, après une longue vie de labeur citadine avaient décidé de venir finir leur vie ici, dans la maison d’un grand-oncle. Leur fils Guillaume était parti à son tour pour faire de l’humanitaire en Afrique, une manière comme une autre de voir le monde. Quand il est revenu et après un petit boulot, il a pris sa décision : il sera berger, avec laine et fromages, chèvres... Après tout, c’est un retour à la terre de la part d’un jeune homme, un intellectuel et une force de la nature, plutôt dans l’air du temps. La montagne est à tout le monde et ses troupeaux de moutons y paîtront, il a toutes les autorisations, sauf que ces arpents sont aussi le domaine des sangliers que les gens du village chassent depuis des lustres et les chasseurs sont un clan dont Joseph Anfonsso est le chef respecté, une façon comme une autre de s’approprier une partie du territoire commun au nom des traditionnels « droits acquis ». La cohabitation s’annonce difficile, il faut donc parlementer mais le berger, bien que jeune, ne s’en laisse pas conter et, sûr de son bon droit, ne lâche rien, fût-ce devant Joseph. On devine la suite, le combat inégal et solitaire pour Guillaume dont les rares partisans ont droit eux aussi à leur lot d’avanies et de coups bas, l’omerta hypocrite d’un village coupé en deux et qui satisfait tous ceux qui se croient autorisés à y faire régner leur loi, évidemment celle du plus fort. Le tout face à la fierté du berger et sous les yeux de Jeanne, sa compagne enceinte et perturbée, d’Emmanuel, le jeune fils de Joseph, soumis à son père mais très attaché à Guillaume et qui ne comprend rien à ces querelles d’adultes, de Jacques et Catherine, impuissants, du maire qui ne veut pas de vagues, de la maréchaussée attentiste, pas vraiment pressée de faire respecter l’ordre public, d’ une justice peu curieuse. ..

    On songe à Jean de Florette et, à la bonne volonté du berger s’oppose la méchanceté du clan des chasseurs couverts par l’anonymat. On en devient même paranoïaque et on ne tarde pas d’instituer Guillaume comme le bouc émissaire,  le responsable de tout ce qui cloche dans le village. L’ambiance oscille entre le simulacre d’une mort annoncée et l’éventualité d’un départ de Guillaume, sa volonté de poursuivre son rêve face à résistance aveugles des chasseurs, l’acceptation d’un destin et la fatalité, le tout dans le décor grandiose de la montagne, remarquablement évoqué par la plume poétique de Jérôme Bonnetto.

     

    Ce roman se décline à travers six fêtes annuelles de la Saint-Barthélemy dont le simple nom, pas vraiment choisi au hasard, a laissé dans notre mémoire collective sa trace violente et intolérante de gens qui ne pouvaient ou ne voulaient pas se comprendre. Comme pour souligner la progression de l’intrigue et de la tension qui va s’installer entre Guillaume et tout le village, à chaque attaque des chasseurs répond une réaction de l’autre camp et la spirale de l’incompréhension et de la brutalité va crescendo. Chacun se défend, on s’en prend au chien de Joseph, aux moutons du berger, bref la paix de ce petit village perdu est durablement troublée par ce qui aurait dû être une bonne nouvelle, l’installation d’un jeune berger et de sa compagne, le rajeunissement d’un village vieillissant. J’y vois le scénario d’un combat inégal mené par le plus fort, bien campé dans ses certitudes et sûr de son pouvoir, le rejet de l’autre, de celui qui est différent et qui ne veut pas se plier aux injonctions de ceux qui sont ici comme chez eux qui se croient autorisés à y faire régner leurs ukases. Le choix d’un village de montagne est de ce point de vue particulièrement significatif. J’y vois aussi la volonté de ceux qui veulent à tout prix s’opposer à la réalisation du rêve des autres, même s’ils doivent pour cela tout détruire. C’est le triomphe de la lâcheté, celle de ceux qui n’osent pas agir au grand jour, de ceux qui n’hésitent pas à trahir par peur, pour ne pas perdre la face ou pour s’affirmer, un travers de l’espèce humaine un peu trop répandu et qui ne correspond pas vraiment à l’image qu’on en tresse un peu trop souvent.

     

    Jérôme Bonneto nous raconte cette histoire en y mêlant agréablement poésie et humour et ce malgré la charge dramatique d’un récit qui tient en haleine jusqu’à la fin. C’est fort bien écrit et cela a été pour moi un bon moment de lecture. ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • l'amour harcelant

    La Feuille Volante n° 1243

    L'AMOUR HARCELANT - Elena Ferrante – Gallimard.

    Traduit de l'italien par Jean-Noël Schifano.

     

    Un matin, on retrouve, flottant dans un bras de mer le corps d'une femme âgée vêtue seulement d'un soutient gorge de luxe et de bijoux. C'est Amalia, la mère de Delia qui semble s'être suicidée eu égard à l'absence de violence. Delia, 45 ans, sans en être particulièrement bouleversée, va donc chercher à élucider ce qu'elle considère comme une énigme. Son enterrement est l'occasion de retrouver la famille oubliée et ses trois sœurs avec qui elle n'a plus grand chose en commun et qui vivent loin d'elle. Ainsi sont réveillées de vieilles rancœurs et de mauvais souvenirs, la rupture de ses parents, il y a longtemps. Delia se charge de liquider les affaires de sa mère, remonte ainsi le temps, tente d'éclaircir des questions restées en suspens et notamment la présence d'un homme, Caserta, qui pourrait bien être son amant. Dès lors, cet homme âgé va apparaître et disparaître tout au long du roman, insaisissable et énigmatique. En fait Caserta n'est pas un inconnu et au fil du temps elle le reconnaît, prend conscience du rôle qu'il a joué au sein de sa famille à elle, famille qui se délitait et une Amalia qui cherchait à secouer le joug de son mari et menait une vie parallèle à la sienne, passant d'une femme modeste et travailleuse à une femme entretenue par son possible amant et qui choisit d'abandonner son mari. J'ai surtout vu une Delia solitaire et malheureuse, restée célibataire sans enfant parce que désabusée et déçue par la vie. A mesure qu'elle remonte le temps au rythme de la poursuite effrénée de ce vieil homme, des odeurs qu'elle perçoit, des images de son enfance qu'elle revoit, comme les morceaux d'un puzzle, l'amènent à la découverte de la vraie personnalité de cette mère qu'elle ne connaissait pas vraiment. En, elle finit par se trouver beaucoup de points communs avec elle à travers les vêtements d'Amélia découverts après sa mort et qui lui vont parfaitement ! Pire peut-être, les rapports entre les deux femmes ne sont pas seulement douloureux, ils sont aussi pervers parce que la fille s'identifie à sa mère, avec en plus, par jalousie ou par haine, la volonté de nuire à cette dernière en mentant à ceux qui l'entourent pour les priver tous d'un bonheur qu'elle-même ne peut atteindre. Il en résulte pour Delia une solitude qui remonte à l'enfance et me paraît être soulignée au moment du récit dans l'emploi même du langage entre les personnages : Delia s'exprime en italien alors que la plupart de ses interlocuteurs emploient le dialecte napolitain. D'ailleurs on parle beaucoup, on s'invective avec parfois des jurons. C'est le tempérament napolitain qui ressort à chaque page. Il y a du sexe, de la violence, des insultes, des trahisons et de l'incompréhension... On se demande comment Amélia, jeune et belle couturière pauvre et qui plaisait aux hommes a pu choisir son mari, un peintre de quatre sous, jaloux et brutal avec elle et comment la séparation a pu pourrir leur couple quelques années plus tard. Peut-être tout simplement l'usure du temps ! Alors l'amour harcelant est-il celui d'une mère pour sa fille, d'un mari pour sa femme au point de la pousser au suicide malgré leur séparation ou peut-être celui d'Amalia pour cet amant mystérieux ?

    Ce roman italien « l'amore molesto » a été porté à l'écran en 1995 par Mario Martone.

     

    Un mot de l'auteure dont c'est le premier roman. On a beaucoup écrit sur elle qui s'est notamment signalée par la publication d'une saga autobiographique en quatre volumes, « L'amica geniale ». Elena Ferrante est un pseudonyme et on se perd en conjectures sur sa véritable identité mais peu m'importe. Je retiens avec intérêt que tout en exerçant son art avec talent, elle choisit de rester secrète, en dehors des circuits médiatiques traditionnels, attitude d'autant plus originale que la quasi totalité des écrivains courent après la notoriété. Je ne peux que saluer cette attitude.

     

     

  • La vie mensongère des adultes

    N° 1508- Octobre 2020.

     

    La vie mensongère des adultes – Elena Ferrante – Gallimard.

    Traduit de l’italien par Elsa Damien.

     

    C’est un lieu commun de dire que pour chacun, l’enfance représente une période qui conditionne la vie future. Elle peut-être heureuse ou désastreuse, on en garde toujours un souvenir prégnant qui parfois s’accompagne de mystères quand on aborde la personnalité de certains de ces membres ou des épisodes de leur vie. C’est ce qui est arrivé à Giovanna, enfant choyée et cultivée, pour qui sa tante Vittoria était une inconnue, l’objet de tous les rejets de la part de la famille, un véritable tabou au point qu’on fait disparaître son visage sur les photos. Sa ressemblance éventuelle avec cette parente honnie plane sur tout le roman. Ainsi son enfance a été très tôt un calvaire, rajoutez à cela une couche d’adolescence forcément difficile avec des interrogations intimes sur son corps et sur sa beauté naissante et troublante, des angoisses existentielles sur un bijou de famille et les possibles conséquences de son existence sur le destin de la jeune fille, sur les garçons, sur l’amour et le sexe, sur ses fantasmes personnels, vous avez une petite idée de ce qu’a été sa vie pendant cette période, coincée entre la fascination et l’interdit et qui fait l’expérience du mensonge et de l’hypocrisie des adultes sans pour autant les comprendre. Puis reviennent les vieilles querelles familiales, les secrets, les incompréhensions, transformés avec le temps en haines recuites qui poussent à l’éclatement des fratries, l’hostilité voire le bannissement de certains de leurs membres, le maintien de cette enfant, entre culpabilisation et fantasme, dans une sorte de bulle où l’on cultive sa différence, au nom déclaré de son intérêt, mais aussi du respect des différences sociales. Avec les années on finit par mettre en doute les personnages que se sont tissé les adultes, au point de porter sur eux un regard contestataire. Peu à peu on en dévoile les non-dits, les mensonges, les trahisons, les adultères, savamment enveloppés dans la plus naturelle des duperies et masqués par de tonitruantes affirmations de façade au point de démystifier complètement l’image traditionnelle des parents et d’assister à l’éclatement de la famille et à la recomposition artificielle d’une autre. Nous apprenons à nos enfants à ne pas mentir, ce qui est à la fois une message éducatif et une facilité pour nous, mais ces derniers ne manquent pas de s’apercevoir avec le temps et malgré leur innocence et leur candeur que le monde des adultes est justement fait de mensonges et d’hypocrisie mais aussi de jalousie, de méchanceté, de mal-être, d’intentions de nuire, de vengeances, et s’empressent de l’imiter, devenant adultes à leur tour. Giovanna n’échappe pas à cette règle et, retenant facilement la leçon, devient comme eux. Elle comprend aussi très vite son pouvoir de séduction sur les hommes alors que la laideur était pour elle une obsession, ce qui lui permet d’alimenter ses rêveries les plus secrètes et les plus folles.

    Dans le regard désabusé qu’elle porte sur la société des hommes, elle ne trouve par dans la religion le soulagement qu’elle pourrait espérer dans un pays tourné largement vers le christianisme et elle regarde la vie de Jésus comme une histoire pleine de contradictions. Pourtant la dimension religieuse existe qui baigne tout ce texte. Ce roman de passage vers l’âge adulte, à tous les sens du terme, se déroule à Naples à travers les yeux d’une jeune fille à la découverte d’elle-même, qui observe le monde des grandes personnes avec une envie mêlée de craintes, d’hésitations, de chimères et qui recherche le modèle paternel puisque le sien lui a fait défaut.

     

    Je suis entré de plain-pied à titre personnel dans ce roman fort pertinent qui, par bien des côtés, a dépassé la simple fiction. Le style d’Elena Ferrante est toujours aussi fluide et agréable à lire, ce qui m’a procuré de bons moments et ce d’autant plus que la période délétère que nous vivons actuellement, avec les attentats aveugles, le virus imprévisible et les crises présentes et à venir, incite plutôt à la sinistrose.

     

     

  • Les chevaliers du tintamarre

    N° 1509- Octobre 2020.

     

    Les chevaliers du tintamarreRaphael Bardas – Mnemos.

     

    La fantasque cité de Morguepierre, accrochée aux pentes d’un volcan jadis sous-marin mais qui maintenant respire à l’air libre, a des apparences médiévales et crasseuses. Comme toute les villes elle est divisée en deux, la partie haute et celle constituée de rochers suspendus dans les airs, esthabitée par des nobles et des bourgeois qui évidemment s’en sortent bien et les bas quartiers composés de ruelles sordides et d’estaminets louches abritent marins, soldats et miséreux. Trois compères quelque peu déjantés et la tête pleine de rêves, passent le plus clair de leur temps au « Grand tintamarre » à vider des chopes de bière qu’ils ont à peine les moyens de s’offrir. Silas, quelque peu honteux de son métier de charcutier et, à ce titre fort habile dans le maniement du hachoir mais c’est surtout un beau gosse qui ne peut résister aux charmes d’une femme, « La Morue », un poissonnier fort bien nommé tant il pue, lent à la détente est un solide bagarreur et Rossignol, manieur dégingandé de mots et joueur d’accordéon, mais cependant pas aussi intellectuel qu’il voudrait le paraître. Autant dire trois authentiques poivrots qui font penser aux Pieds nickelés et à qui on veut bien donner le titre de « chevaliers », mais par dérision uniquement, quoique...  Ils sont une sorte d’anti-héros picaresques. La disparition mystérieuse récente de jeunes femmes fait régner sur la ville un climat de peur et ce d’autant que des « marie-morganes », créature marines légendaires qui autrefois habitaient la cité se sont échouées sur une plage, sans vie et sans cœur (pas exactement des sirènes comme on pourrait le supposer). Cela présage des événements sinistres pour la cité. Nos trois compères, adoubés par le truculent baron de Fréjac, se trouvent engagés par hasard pour résoudre cette enquête confuse qui ne manque pas de les égarer et surtout de les dépasser.

     

    C’est le premier roman de notre auteur qui nous invite volontiers dans son monde imaginaire où l’humour est roi et l’ambiance chaleureuse et parfois absurde, ce qui tranche beaucoup sur le décor un peu glauque. Sa verve, parfois un peu lourde dans les remarques et les descriptions consacrent cependant l’amitié et la complicité de nos trois compères bizarres et éprouvés par la vie. Les mettre ainsi en valeur, eux les petits, les sans grade, mais aussi les pauvres et les déshérités, face aux riches et aux puissants qui toujours attirent la lumière sur eux est une revanche qui me plaît bien. Il y a cependant d’autres personnages hauts en couleurs, le fantasque capitaine Johan Korn, commandant la garnison des Hautes-Brumes et responsable de l’ordre qui tranche sur l’ensemble de la faune citadine mais aussi des ombres fantastiques tout juste esquissées comme les Trolls, les alfes, l’ogre, les gobelins recouvreurs, les grimaces… Je n’oublierai pas non plus la jeune Alessa en directrice de l’orphelinat de jeunes filles. La rencontre de ce capitaine et de nos trois compères éclairera peut-être les recherches.

     

    Le livre refermé, je suis partagé face à cette fiction découverte à la suite de ma participation à un jury littéraire où ce roman est en lice. Je ne dédaigne pas la gouaille, les textes déjantés, les aventures rocambolesques qui tissent un univers fabuleux (là nous sommes servis) mais je suis très peu entré dans cette ambiance pourtant attirante au départ. Cela tient peut-être à moi, même si je dois bien avouer que dans le climat délétère que nous vivons actuellement à cause de ce satané virus qui nous pourrit la vie et des craintes légitimes suscitées par les crises présentes ou à venir et les attentats aveugles, un tel texte nous sort bien heureusement de notre quotidien.

     

     

  • Des phalènes pour le commissaire Ricciardi

    N° 1507- Octobre 2020.

     

    Des phalènes pour le commissaire Ricciardi – Maurozio de Giovanni – Rivages/noir

    Traduit de l’italien par Odile Michaut

     

    Je remercie Babelio et les éditions Rivages de m’avoir permis de découvrir ce roman.

    Naples dans les années 30. Le commissaire Ricciardi, policier atypique, n’est pas bien dans sa peau et ce n’est pas seulement à cause de la présence des fascistes au pouvoir, il est seul et désemparé, dévasté par l’impossible deuil de Rosa, sa tante, sa mère de substitution. Pour lui, comme pour tous ceux qui l’ont connue, son fantôme plane encore sur leur quotidien. Il pourrait saisir l’occasion donnée par l’énigmatique et troublante comtesse de Roccaspina qui prétend qu’elle est l’auteure de l’assassinat de Piro Ludovico, avocat mais aussi prêteur de fonds, et pour qui son comte de mari, accroc au jeu et débiteur de Piro, est en prison alors que, selon elle, il n’y est pour rien même s’il a cependant avoué spontanément sa culpabilité dans ce meurtre. Il s’agit donc d’une affaire classée que cette femme voudrait bien voir rouvrir. Animé par un sens aigu de la justice autant que par sa volonté de sortir de la la période délétère qu’il traverse à titre personnel, il va accepter, même si cette affaire n’est pas de son ressort et que dans cette époque politiquement troublée, il joue sa carrière. C’est aussi un paradoxe puisque que les aristocrates aspirent à pactiser avec le pouvoir fasciste et que rouvrir ainsi cette enquête revient aussi à bousculer un fragile ordre établi. C’est pour lui d’autant plus compliqué pour le commissaire que, fort bizarrement et sans explication aucune, le comte veut être condamné et dans ce but est prêt à tout, jusqu’à refuser d’être défendu. Dans cette opération il sera secondé par le fidèle brigadier Maione qui va se révéler, comme toujours, un précieux collaborateur. En toute complémentarité et surtout en toute complicité, malgré les doutes et les intuitions de chacun d’eux, les deux hommes devront faire preuve de doigté, d’imagination et même d’hypocrisie pour jeter un regard neuf sur une instruction un peu trop vite bouclée, qui a tout moment menace de se retourner contre eux. Cette affaire serait trop simple si elle ne s’inscrivait dans un contexte politique tourmenté où la police est surveillée par les fascistes et dans une atmosphère personnelle et intime qui ne l’est pas moins, le tout bien rendu par l’architecture même de ce roman.

    Non seulement j’ai apprécié le suspens qui baigne tout ce roman jusqu’à la fin mais j’ai aimé également le style fluide et agréable de l’auteur. Il est émaillé de moments poétiques dans la transparence de septembre et les senteurs de la cuisine napolitaine, qui tranchent agréablement sur l’ordinaire des polars de ce genre. J’ai découvert aussi avec plaisir le personnage de Ricciardi, avec ses fragilités et ses fêlures, à la fois idéaliste et torturé par la vie et par la perte de Rosa, obsédé par l’obligation de faire son devoir et de faire triompher la vérité, dût-il pour cela sacrifier son propre bonheur. C’est un solitaire, prisonnier de lui-même qui se réfugie volontairement dans l’isolement, qui refuse la présence d’une femme auprès de lui parce qu’il pense être celui qui porte malheur, qui n’a pas sa place dans cette vie, qu’il est la flamme qui va tuer le fragile phalène-compagne qui s’en approche, comme dans les paroles de cette chanson-allégorie qui revient comme un leitmotiv. Il est déchiré entre l’amour de deux femmes, l’une qui le fuit parce qu’il l’a déçue et l’autre, amoureuse de lui, qui le désire mais qui est promise à un autre. Cet amour impossible conduit à un refus de sa part et pourrait semer la mort autour d’eux. C’est à la fois un châtiment qu’il s’impose à lui-même et qu’il impose à sa partenaire comme un paradoxe définitif, une manière aussi, pour lui qui se fuit en permanence, de rester en vie, même si cette vie est une impasse, une chose de plus en plus insupportable. Pourtant en matière de femme, il n’est pas au bout de ses surprises !

    Ce n’est pas seulement un« giallo » comme disent nos amis italiens, c’est aussi une réflexion sur les effets de l’amour sur les êtres que le destin sépare, entre fantasmes, passions, refoulements, haines renoncements, désespoirs, promesses, trahisons et remords.

    En tout cas ce fut vraiment une belle rencontre !

  • Nuits parisiennes des années 1980

    N° 1488- Juillet 2020.

    Nuits parisiennes des années 1980 Arnaud-Louis CHEVALLIER – Ateliers Henry Dougier .

    Tout d’abord je remercie des éditions « Ateliers Henry Dougier » de m’avoir fait parvenir ce livre. Dans la collection « Une vie, une voix » cette édition entend distinguer des voix ordinaires ou singulières qui évoquent notre mémoire commune. C’est ainsi que sont déjà parus des témoignages comme « Mireille, ouvrière de la chaussure » de Philippe Gaboriau ou « La mère Lapipe dans son bistrot » de Pierrick Burgault. Jusqu’à présent c’était le monde du travail qui était évoqué, ici c’est plutôt celui de la nuit, des plaisirs, de la séduction, donc de l’éphémère que l’auteur a connu et aimé dans ces établissements qu’il a parfois lui-même dirigés mais qui aujourd’hui ont disparu. Il évoque, en de courts chapitres où l’humour n’est pas absent, ses souvenirs personnels de ces nuits parisiennes des années 1980.

    Avec ce livre, moi le provincial, je me suis laissé guider dans un périple nocturne et halluciné à la rencontre de lieux insolites disparus et d’improbables personnalités animatrices de la nuit, souvent de belles femmes sensuelles, Viscose, la fêtarde, l’organisatrice de soirées peu ordinaires, Coralie à la fascinante beauté, au parcours cahoteux, aux nuits dangereuses, Klaus, le biker, tous en rupture familiale et sociétale, alcooliques, désespérés et violents, toute une population underground et marginale décrite, d’un établissement à l’autre, à travers des détails vestimentaires, des photos, des attitudes excentriques. Chaque lieu avait son style, sa façon de consommer, de vivre la nuit qu’irriguaient l’alcool, le sexe et la drogue mais aussi une grande liberté dans les relations, malgré les overdoses et le sida.

    En réalité c’est un petit monde noctambule, parfois interlope qui nous est présenté ici entre skinheads violents et starlettes allumées, acteurs gothiques et femmes lascives en porte-jarretelles, saynètes porno et lancers de nains, spectacles au scénario approximatif et musiques psychédéliques, tenues évanescentes et smokings... Les protagonistes dont notre auteur a fait évidemment partie, trouvent dans la nuit une occasion de changer de peau, d’échapper à leur vie quotidienne et laborieuse et fréquentent cafés-restaurants, bistrots ou simples endroits privés qui se changent en lieux qui le sont beaucoup moins et où, généralement, ils ont l’art de se compliquer l’existence avec des situations rocambolesques pour mettre un peu de folie dans leur cocon routinier. Le contexte est particulier, souvent inattendu voire drôle mais malheureusement parfois beaucoup plus tragique ! Pourtant, ce récit détaillé, ce regard posé sur la nuit et ses folies a quelque chose d’une fin de parcours personnel un peu nostalgique avec son lot désillusions, l’émergence des attentats (déjà) et l’apparition des agents de sécurité.

    Le style est simple mais enjoué, délicieusement humoristique et même érotique. Les souvenirs personnels d’Arnaud-Louis Chevallier sont à la fois bien documentés dans ce domaine particulier et ont quelque chose d’attachant, même si on n’est pas coutumier de ces soirées déjantées. Ils nous invite, en habitué et même en ancienne star de la nuit, dans des fêtes improvisées, nous fait partager les aventures de ses copains, ses anecdotes personnelles, ses succès féminins mais aussi ses fantasmes et ses revers. Ce que je retiens à titre personnel, en dehors de ce contexte un peu particulier auquel je suis étranger, c’est la beauté des femmes, le sens de la fête qui aide à combattre la morosité ambiante, le dépaysement, l’originalité de certaines situations qui m’évoquent ce mot de je ne sais plus qui  « soyez fous, dans la vie on ne l’est jamais assez », mais aussi que le temps passe et avec lui les illusions et les projets. Les lieux jadis emblématiques de la fête sont transformés en bureaux ou en EHPAD, l’auteur est passé de la lumière à l’ombre, c’est l’éphémère des choses qui reprend le dessus et avec lui le temps qui pèse de tout son poids et la solitude qui s’installe.

    Ce récit paraît paradoxalement au moment où les boîtes de nuit sont fermées, Covid 19 oblige, que la nuit parisienne perd sans doute un peu de son âme, qu’une page se tourne, une de plus.

     

  • une confession

    N° 1506- Septembre 2020.

     

    Une confession - John Wainwright – Sonatine Éditions.

    Traduit de l’anglais par Laurence Romance.

     

    John DuxBury, la cinquantaine, en est à un point de son existence où on fait le point. Son entreprise d’imprimerie est prospère mais son mariage se révèle morne, routinier et il recherche vainement le chemin du bonheur. Ainsi prend-il la plume pour un journal intime à destination de son fils Harry et pour cela il n’omet rien dans sa tentative de compréhension de sa situation personnelle et des raisons qui ont présidé au basculement d’un mariage qui s’annonçait sous les meilleurs auspices...Jusqu’à l’accident fatal de son épouse qui tombe d’une falaise lors d’une balade en amoureux. C’est une mort accidentelle mais il éprouve un sentiment de tristesse mêlé de culpabilité et sur des allégations incertaines d’un marginal quelque peu tourmenté et pas vraiment fiable, une enquête criminelle menée par l’inspecteur Harry Harker est ouverte, pour assassinat, malgré les conclusions du coroner ! Ce sont donc de simples suppositions qui la motivent et cela le perturbe comme cela dérange son chef direct, incapable de l’aider à la résoudre.

    Le roman alterne journal intime de Duxbury, des moments de l’enquête et des détails donnés par divers protagonistes qui nourrissent ces recherches. L’inspecteur mène ses investigations souvent au bluff et à la limite de la légalité, mais à force de ténacité il en apprend beaucoup sur ce couple apparemment uni au point qu’il en est quelque peu ébranlé et se prend au jeu, en fait une affaire personnelle, malgré l’absence de preuves, en faisant simplement valoir « son intime conviction ». Au départ il n’est pas du tout convaincu de la culpabilité de Duxbury mais au cours de l’enquête et surtout après la révélation, par hasard, de l’existence d’un journal intime tenu par celui qu’il croit coupable, il s’accroche. Ce document qu’on tient dans le secret de sa conscience, pour fixer des circonstances particulières avant qu’elles ne soient happées par l’oubli, pour se justifier à ses propres yeux, s’expliquer à ceux des autres, bref des phrases qui ne sont destinées qu’à soi-même où à des proches et qui visent peut-être à une sorte de contrition. Cela me rappelle que l’écriture est une chose simple, ordinaire mais fascinante et peut se révéler dangereuse. C’est un peu la version particulière du « jugement dernier » où on est soi-même son propre procureur. S’appuyant sur ce document, Harker est un fin psychologue, joue sur les états d’âme des personnages, sur leur psychologie, fait appel à son imagination, à son expérience, interprète, dissèque, profite de l’effet cathartique supposé de l’écriture, flaire le mensonge possible, démonte l’image hypocrite que cet homme a toujours voulu donner de lui, se fait accusateur, inquisiteur même, exploite les fêlures de Duxbury et obtient des aveux. Ce policier qui est imperméable à tout, à la hiérarchie comme aux convenances administratives, me plaît bien.

     

    Le livre refermé, j’avoue avoir apprécié ce roman policier publié dans les années 80, c’est à dire « à l’ancienne » comme on dit, différent de ce qu’on fait maintenant, avec sexe et violence aveugle, tout un univers qu’on retrouve chez Simenon qui, parait-il, a apprécié ce roman. L’auteur était lui-même un ancien policier et son expérience a nourri la trame de ce polar baigné de suspense jusqu’à la fin, mais il en a aussi profité pour se livrer à des considérations sur la vie, l’éphémère et la fragilité des choses, la volonté de nuire et de détruire de l’homme, l’amour, le mariage, le couple, l’image qu’on veut donner de soi-même et l’hypocrisie qui enveloppe le tout, tout cela loin des clichés communément admis. Le style est fluide, sans recherche particulière et fort agréable à lire.

    Cette ambiance rappelle l’ambiance du film « garde à vue » projeté récemment à la télévision et qui est l’adaptation d’un autre roman de John Wainwright.

     

  • L'ivresse de la métamorphose

    N° 1504- Septembre 2020.

     

    Ivresse de la métamorphoseStefan Zweig – Belfond.

    Traduit de l’allemand par Robert Dumont.

     

    C’est un roman inachevé de Stefan Zweig, dont le titre lui-même est tiré d’une phrase de ce roman non publié de son vivant, commencé en 1930 et dont la rédaction fut reprise en 1938. Je suis toujours curieux du phénomène de l’écriture surtout quand, comme c’est le cas ici, la rédaction d’un roman est entamée puis abandonnée pendant quelques années pour être reprise plus tard. La maturation de l’écriture, le mûrissement des personnages me paraissent intéressants, leurs réactions dans un contexte changeant aussi d’autant que, au cas particulier, la vie de l’auteur a été bouleversée par les évènements politiques. D’un côté il connaît le succès dans son pays et de l’autre la montée du nazisme pèse sur son œuvre et sur sa personne ce qui détermine son départ pour l’Angleterre. Pour autant la déclaration de guerre fera de lui un expatrié, ennemi de surcroît, ce qui lui fera, un temps, relativiser l’ivresse de la notoriété et ce malgré sa naturalisation britannique. Cela a donné un texte en deux parties bien distinctes à l’atmosphère différente mais avec une constante volonté de critiquer l’état autrichien et le contraste que l’auteur lui-même avait noté entre les laissés pour compte de la guerre et les riches qui en ont profité ,une volonté de montrer la fragilité de cette jeune fille, coincée entre sa condition initiale et la prise de conscience que sa transformation peut lui procurer

    Dès la première page, la description du bureau de poste de Klein-Reifling, petit village perdu en Autriche de l’entre-deux guerres, vaut son pesant de tristesse administrative à laquelle, malgré la sécurité d’emploi, Christine Hoflenher, vingt sept ans, jeune auxiliaire en charge de cet office veut absolument échapper tout comme à son décor domestique aussi triste que pauvre. Ainsi n’hésite-t-elle pas, quand elle reçoit une invitation de sa riche tante Claire Van Boolen à la rejoindre en Suisse pour quelques jours de vacances. Là elle pénètre dans un univers différent de celui qui fait son quotidien, ce sont des beaux vêtements qui la rendent belle, plus jeune, les tourbillons de la danse qui l’étourdissent, le luxe de l’hôtel, les hommes qui se pressent autour d’elle, l‘argent facile du jeu... autant de marques de changement qui l’enivrent . On lui prête de nom de sa tante et malgré elle elle devient une riche et noble héritière que chacun envie courtise et désire. Ainsi s’installe-t-elle dans ce rêve tourbillonnant au point de se croire devenue une autre, bien différente de ce qu’elle était avant ! Pire peut-être, elle perd toute mesure ce qui irrite son oncle. Elle comprend d’un coup son pouvoir sur les hommes mais aussi sa fragilité et ses limites et prend conscience de la duplicité, de la volonté de nuire de sa rivale. Les choses finissent par revenir à leur vraie place, la réalité aussi et Zweig examine la psychologie des gens qui l’entourent et les commérages ont raison d’elle et c’est la dégringolade. Elle devient une proie après avoir été le centre d’intérêt et réintègre sa condition originaire.

    il n’y a aucun mal à souhaiter améliorer sa situation mais vouloir à toutes forces faire ce pour quoi on n’est pas fait peut se révéler désastreux. Ce roman est l’image de la condition humaine où ce genre d’épisode ne se termine pas toujours par un « happy end ». Cette parenthèse de sa vie a un caractère initiatique. Elle fait l’expérience de l’hypocrisie et de la méchanceté ordinaire, prend conscience qu’il y a ce qu’elle voit et la réalité et que ce sont deux choses bien différentes. C’est un regard aiguisé posé sur l’espèce humaine autant que sur la société qu’elle a entr’aperçue. Le retour à la réalité est tellement insupportable qu’elle rejoue pour elle-même, un soir, à Vienne le rôle qu’elle avait à l’hôtel mais elle est seule. Sa rencontre avec Ferdinand, un être brillant mais brisé par la guerre, sera un peu sa vengeance mais le prix en paraît élevé et surtout hypothétique. Pour autant, partageant les désillusions de Ferdinand, elle se met néanmoins sous son influence. Même si cet roman est inachevé il préfigure ce que sera le destin tragique, peut-être déjà envisagé par son auteur et son épouse, au Brésil.

     

     

     

     

     

  • La ruelle au clair de lune

    N° 1503- Septembre 2020.

     

    La ruelle au clair de luneStefan Zweig – Stock

    Traduit de l’allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac.

     

    Le narrateur a manqué le train qui devait le ramener en Allemagne et se trouve bloqué dans un petit port français à cause d’une tempête qui a retardé le bateau. Il prend une chambre d’hôtel et décide nuitamment de faire quelques pas dans la ville. Ça l’amène, par des ruelles sombres qu’il affectionne, dans un quartier interlope et entre dans un bar louche où un client, un habitué, est humilié devant lui par une prostituée. Écœuré il sort et, sans l’avoir souhaité,obtient l’explication de toute cette scène.

    Cette nouvelle, comme toujours fort bien écrite, sonne pour moi comme une confession de ce client repoussé qui éprouve le besoin de raconter son histoire à cet inconnu qu’il ne reverra plus. Il trouve les mots pour s’accuser de son attitude passée, un peu comme si les mots qu’il prononçait dans la noirceur de la ruelle avaient la dimension de ceux dont on use dans l’isolement d’un confessionnal et avaient pour lui une fonction rédemptrice. Il n’y a en effet rien de tel qu’un proche pour humilier quelqu’un, surtout quand ces vexations sont gratuites et aux humiliations qu’il a lui-même infligées répondent les avanies qu’il a dû endurer dans ce lupanar. Dans sa volonté de sortir enfin de son infortune et de s’amender il va même jusqu’à se donner lui-même en spectacle, offrant de lui l’image d’un pauvre homme désespéré. Il charge même le narrateur d’être son intercesseur auprès de cette femme mais il n’obtient qu’une marque de lâcheté de sa part et finalement sa fuite.

    L’épilogue reste en quelque sorte à la charge du lecteur et est laissé à son entière liberté d’interprétation. J’y vois une image de l’espèce humaine pas aussi reluisante que celle qu’on veut bien célébrer à l’envi.

    En principe la parole est libératrice et apaisante, ce qui ne semble pas être le cas de ce pauvre homme qui est à ce point désespéré et seul qu’il se confie à un étranger, dans le cadre d’un bordel de surcroît. Il est vrai qu’il ne rencontre pas avec ce dernier une écoute suffisante pour se sentir libéré, ce qui explique sans doute la détermination qu’on peut deviner à la fin. L’attitude du narrateur, pour être compréhensible dans ce contexte n’en est pas moins frustrante pour lui.

    La femme semble vouloir incarner la vengeance dans ce qu’elle a de plus définitif et de plus déterminé. Lorsqu’on a délibérément décidé de briser ainsi des liens et d’humilier quelqu’un pendant si longtemps, il est souvent trop tard pour réparer quand les choses éclatent , cette remarque valant pour elle et pour lui.

    Le rapport des hommes à la richesse est il ici illustré, allant de l’avarice la plus sordide qui dilue toute relation humaine à la fausse assurance que l’argent peut tout acheter.

    Stefan Zweig est d’origine bourgeoise et a fait partie toute sa vie de l’élite intellectuelle de son temps. Il est étonnant que sous sa plume se retrouvent des scènes de pauvreté comme ce sera également le cas des « L’ivresse de la métamorphose ». D’autre part, lui l’écrivain célèbre semble affectionner les quidams, les héros de l’ombre.

    Comme d’habitude Stefan Zweig excelle dans l’analyse des sentiments et je l’apprécie pour la qualité de son écriture.