cinéma français

JUSQU'A L'ENFER

 

N°949– Août 2015

 

JUSQU'A L'ENFERTéléfilm de Denis Malleval (2009). rediffusion 7 Août 2015 -France 2

Adaptation d'un roman de Georges Simenon «  La Mort de Belle »

 

Simon Andrieu (Bruno Solo) est professeur de mathématiques dans un lycée d'Orléans. Bien  que d’origine modeste, ses parents étaient boulangers à Châteauroux, il s'est marié avec Christine (Delphine Rollin) dont le père était professeur de médecine. Il l'a sans doute rencontrée à l 'université et ses amis se demandent encore pourquoi elle a bien pu le choisir comme mari, alors qu'elle devait être courtisée par nombre de jeunes hommes plus fortunés et plus en vue. Par le miracle de l'amour sans doute, on peut dire que Simon a fait un riche mariage. Ils forment ensemble un couple bizarre et sans enfant malgré la quarantaine. La fortune et les relations de Christine leur permettent d'avoir un certain train de vie, de faire partie des notables de la ville et ils fréquentent volontiers le Procureur, des avocats, des médecins… Simon ne se sent pas pour autant intégré dans ce milieu où il n'a pas sa place et où il n'est pas vraiment accepté ; Christine aime sortir avec des amis mais lui préfère la solitude alcoolique, s'enferme volontiers dans son bureau qui est aussi son terrain de jeu puisqu'il y joue au train électrique. Cette activité est souvent l'apanage d'anciens cheminots mais dans son cas c'est plutôt la marque d'une volonté de retrait du monde dans lequel il vit, comme quelqu’un qui voudrait rester dans sa bulle, dans son enfance. De l'enfance justement, il garde la timidité, l’inhibition, surtout vis à vis des femmes, ses voisines, ses jeunes et belles élèves, les passantes qu'il croise dans la rue. Avec elles il vivrait volontiers une passade ou une liaison, mais il n'ose pas à cause d'un traumatisme qui remonte à son adolescence. Il les regarde de loin, sans oser les toucher. Cette névrose se retrouve dans leur vie de couple où ils semblent mener deux existences juxtaposées, quotidiennes, domestiques, sans véritable passion et l'amour, s'il a existé entre eux au début, n'est plus qu'un lointain souvenir Cette oppressante ambiance traduit l'enfermement qui est celui de Simon, à la fois dans dans sa vie au jour le jour et en lui-même.

 

Un soir que sa femme est sortie sans lui, alors qu'il a préféré la correction de ses copies, sa bouteille de whisky et son jeu de train favori, une jeune anglaise, Belle Sherman, que le couple héberge par complaisance, est retrouvée morte dans sa chambre. Commence une enquête judiciaire où les soupçons se portent évidemment sur lui, surtout pour ses voisins, ses collègues et la presse mais ses relations semblent le protéger pour un temps, d'autant que les investigations piétinent … C’est l’alcool qui précipitera les choses, leur donnant un épilogue inattendu.

 

J'ai retrouvé dans cette œuvre, écrite en 1952 aux États-Unis, toute l'ambiance distillée d'ordinaire dans les romans de Simenon, l'analyse psychologique des personnages, leurs démons intérieurs, leurs fantasmes, leurs fêlures... En matière de romans policiers, je les préfère et de loin à ce qu'on peut voir actuellement où des scènes de violence, de sexe et de destruction, d'hémoglobine, sont l’ordinaire de ce genre de littérature.

 

J'ai particulièrement apprécié le personnage campé par Bruno Solo qui nous a plutôt habitués à des rôles plus plus légers et comiques. C'était sans doute là un défi intéressant pour lui mais il donne ici toute la mesure de son talent dans ce rôle dramatique. J’avais d'ailleurs fait la même remarque à propos de Bernard Campan (La Feuille Volante nº 869) dans « La Boule noire », une autre adaptation d'un roman de Simenon par Denis Malleval.

 

Hervé GAUTIER – Août 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

LA GRANDE ILLUSION

N°830 – Novembre 2014.

LA GRANDE ILLUSION Jean Renoir (1937).

Pendant la Grande Guerre, l'avion du lieutenant Maréchal (Jean Gabin) et du capitaine de Boëldieu (Pierre Fresnay) est abattu par le commandant Von Rauffenstein (Eric Von Stroheim), un aristocrate raffiné connaissant la famille du capitaine. Faits prisonniers les deux officiers français sont envoyés dans un camp en Allemagne où il retrouvent des soldats alliés de toutes nationalités, de tous grades et de tous milieux sociaux. La vie s'organise et aussi leur future évasion mais la veille de celle-ci, Maréchal et Boëldieu sont transférés dans une citadelle commandée par Von Rauffenstein devenu inapte au service à la suite d'une grave blessure. Les deux officiers aristocrates sympathisent en raison de leur milieu tandis que Maréchal, ancien ouvrier et le lieutenant Rosenthal, fils de banquier juif, rêvent d'évasion. Le devoir de tout prisonnier de guerre est de s'évader mais le sens de l'honneur de Boëldieu le pousse à se sacrifier pour favoriser la fuite des deux autres français. Le capitaine sera tué par le commandant du camp, victime en quelque sorte de son devoir. L'attitude du capitaine est une forme de rébellion contre les Allemands, il participe à sa manière à l'évasion des deux autres mais respecte une parole d'honneur qu'il n'a pas vraiment donnée au commandant de ne pas chercher à s'évader. Ils appartiennent à la même caste et à ce titre se lient d'amitié.

Les fuyards, épuisés seront recueillis dans une ferme par Elsa qui élève seule sa fille. Toute sa famille est morte au cours de cette guerre. Maréchal tombe amoureux d'Elsa, songe à rester avec elle mais se résout au départ tout en lui promettant de revenir s'il survit et atteint la Suisse. Ils réussissent dans leur entreprise mais le film se termine sans qu'on sache si Maréchal revient vers Elsa, s'il respecte lui aussi la parole qu'il lui a donnée.

Ce film met en scène des personnages très marqués par leur milieu social, Maréchal est un prolétaire promu officier, Von Rauffenstein et Boëldieu sont deux aristocrates engoncés dans leurs préjugés de classe, Rosenthal est fils d'un banquier, juif de surcroît. Lors de leur première incarcération, les hommes de tous les grades et de tous les milieux sont en situation de concentration. On peut comprendre que l'aristocratie, transcende les frontières alors qu'il y a plus d'affinités entre les autres classes sociales et que le devoir de combattre et de résister est plus important dans leur cas. Pourtant, il y a quand même une sorte de solidarité née du travail quand les officiers français et allemands sympathisent autour d’une table et apprennent qu'ils ont travaillé dans la même branche de l'industrie. Je note que ce film n'est pas antisémite puisque Rosenthal est présenté sous un jour favorable.

Nos sommes en 1914-1918 et les camps de prisonniers présentés n'ont rien des camps nazis du conflit suivant. Les gardiens allemands font même preuve d'une certaine bonhomie. Ce n'est pas non plus un film de guerre puisqu'il n'y a aucune scène de combat.

Reste la signification de ce titre. Le film met en scène des personnes appartenant à des groupes sociaux différents qui sont censés être animés des mêmes idéaux. La guerre, comme l’ancien service militaire, est censée rapprocher des hommes qui en temps ordinaire s'ignorent ou se combattent. D'autre part, ce conflit à amené des gens, souvent d'une même caste mais appartenant de deux pays belligérants à se combattre alors qu'ils n'en avaient pas envie. Il n'y a d'ailleurs pas de haine entre les prisonniers et les gardiens et seul le sacrifice de Boëldieu répond à un sens de l'honneur. On n'oubliera pas non plus que Maréchal espère par deux fois que cette guerre sera la dernière et que Rosenthal lui répond en invoquant « une illusion ». Nous sommes en 1937 et la montée du nazisme laisse entrevoir le prochain conflit.

Ce film qui s'inscrit parfaitement dans le centenaire de la Grande Guerre est considéré à juste titre comme un chef-d’œuvre, couronné notamment à la Mostra de Venise en 1937. A titre personnel, je retiens le rôle magistralement tenu par Pierre Freynay.

©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

UN SINGE EN HIVER

N°769 – Juillet 2014.

UN SINGE EN HIVERAntoine Blondin- Adaptation cinématographique d'Henri Verneuil (1962).

A quoi ça tient les serments d'ivrogne ! Albert Quentin, patron d'un hôtel-restaurant, ancien fusilier-marin en Chine pendant son service militaire a promis, pendant le bombardement de 1944 de Tigreville, une petite station balnéaire de la côte normande, de ne plus boire s'il en réchappait. C'était l'époque ou le service militaire était une période incontournable, un rituel initiatique. Si on ne l'avait pas fait on n'était pas un homme, c'est à tout le moins ce qu'on disait ! Quentin en a la nostalgie parce que ces années se confondaient avec l'alcool. Quentin est un homme de parole et il mène une vie tranquille aux côtés de Suzanne, sa femme, c'est à dire un quotidien dédié au régime sec, et ce pendant quinze ans. Il déserte même le café de son voisin. Mais voilà qu'un jeune publicitaire, Gabriel Fouquet, débarque un beau jour et s’installe dans l'hôtel de Quentin. Lui, il boit pour oublier l'échec de sa vie sentimentale avec Claire et l'alcool le transporte en Espagne où vit son amie, chacun son voyage ! Et d'ailleurs il vient à Tigreville voir sa fille, pensionnaire dans une institution. L'Espagne, il en rêve au point de parler aux incrédules clients du café de son soleil, de son flamenco, de ses taureaux et, joignant le geste à la parole va jusqu'à interrompre la circulation de cette petite ville en transformant la rue principale en arène. Sauf que, pour lui, les voitures sont autant de taureaux, ce qui déplaît à la maréchaussée. Pour Quentin, c'est le signal qu'il attendait depuis longtemps, il reconnaît en Fouquet un compagnon qui comme lui n'a « ni le vin petit ni la cuite mesquine », le délivre de la perspective d'une nuit passée en cellule de dégrisement et nos deux compères s'en vont arroser cela dans un bar un peu louche qui surplombe la ville « Les gastronomes disent que c'est une maison de passe et les vicelards un restaurant chinois. », indique-t-il en guide averti. Ils connaîtront ensemble deux jours d'ivresse conclus par un mémorable feux d'artifice improvisé sur la plage pour lequel Landru, un commerçant local, s'associe à eux pour lui aussi s'offrir son quart d'heure colonial.

Après cette « nuit d'ivresse » qu'ils illustrent en chantant la fameuse chanson « Nuit de Chine », ils reprendront chacun leur vie d'avant, Quentin en rentrant à l’hôtel et en allant, comme chaque année visiter la tombe de son père, Fouquet en emmenant avec lui sa fille. Dans le train qui les emmène vers leur destination respective, la petite demande à Quentin de lui raconter une histoire avant de prendre sa correspondance. Un peu tristement il conclut « En Chine, quand les grands froids arrivent, dans toutes les rues des villes, on trouve des tas de petits singes égarés sans père ni mère. On sait pas s'ils sont venus là par curiosité ou bien par peur de l'hiver, mais comme tous les gens là-bas croient que même les singes ont une âme, ils donnent tout ce qu'ils ont pour qu'on les ramène dans leur forêt, pour qu'ils trouvent leurs habitudes, leurs amis. C'est pour ça qu'on trouve des trains pleins de petits singes qui remontent vers la jungle ».

Je revois toujours ce film avec plaisir et émotion à cause du jeu des acteurs mais aussi des somptueux dialogues de Michel Audiard.

©Hervé GAUTIER – Juillet 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

TRAFIC – Un film de Jacques TATI

N°706 - Décembre 2013.

TRAFIC – Un film de Jacques TATI

Ciné + Classic -Dimanche 8 décembre 2013 – 20h45.

L'histoire est bien simple, la firme parisienne « Altra » veut présenter au salon automobile d'Amsterdam un concept nouveau de camping-car, en fait une 4L astucieusement aménagée pour faire du camping. Pour cela, le prototype va devoir voyager en compagnie d'une « Public Relation » Maria, d'un chauffeur et du dessinateur-concepteur, M.Hulot (Jacques Tati) et ce parcours va être pour le moins mouvementé. Au bout du compte il arrivera effectivement à bon port... mais après la fermeture du salon. Pourtant, miracle, alors que le public a déserté les lieux, des gens se pressent autour du camping-car pour l'acheter de sorte que l'opération qui apparemment était un fiasco sera commercialement rentable.

Hulot est dans ce film fidèle à son personnage décalé. Au début on le voit arriver en retard au bureau rasant les murs pour ne pas se faire remarquer et tout au long du voyage il sera avant tout désireux de rendre service autour de lui et d'apporter son concours aux autres, se mettant à l'occasion dans des situations impossibles desquelles il se tire toujours presque malgré lui. Il est le concepteur de ce projet mais, comme si cela ne le concernait plus et qu'il avait déjà la tête ailleurs, il laisse le soin à Marcel le chauffeur de faire la promotion de ce produit, ce qu'il fait très bien d'ailleurs ! Chez les policiers c'est bien lui qui fait l'article devant des flics suspicieux au début puis carrément conquis à la fin au point qu'ils saluent amicalement le départ du convoi.

Nous sommes en plein dans les « Trente glorieuses » où le chômage n'existe pratiquement pas, où chacun consomme sans se soucier de l’environnement avec le seul souci de profiter de la vie. Le petit groupe d'Altra incarnera ce réel art de vivre en prenant son temps, mangeant et dormant chez l'habitant alors qu'on les attend impatiemment au salon. Cette exposition devient rapidement secondaire et même accessoire.

C'est vrai que cette expédition était mal préparée, une panne d'essence à laquelle succède une avarie d'embrayage pour le camion, pas mal de stress inculqué par Marie qui voit de plus en plus le retard s'accumuler, de l'inconscience dans le passage pour le moins folklorique de la frontière néerlandaise ce qui aggrave les délais, et de malchance lors de cet accident stupide au carrefour qui endommage la 4L ou dans les incontournables embouteillages ! Pendant ce temps, le directeur présent à Amsterdam se désespère en attendant son prototype qui ne vient pas et ce jusqu'à se faire carrément expulser de son stand au profit d'une marque plus connue et sans doute mieux organisée. Quand il arrivera enfin, le convoi trouvera un hall vide, un directeur hors de lui, surtout devant la facture qu'il doit régler. Tout naturellement il s'en prend à Hulot, tout désigné pour être le bouc-émissaire qui comprend à ce moment-là, revenant sur terre, que son emploi est menacé. Effectivement, il est licencié sur le champ et sans aucun ménagement. Il s'en va donc vers d’autres aventures mais en compagnie de Maria qu'il avait vainement tenté de draguer pendant tout le voyage.

Le plus drôle chez Tati, ce n'est pas l'histoire malgré ses rebondissements multiples, mais la somme des gags qu'il faut saisir au vol pour réellement les apprécier. Dans ces films, et dans celui-ci en particulier qui n'est sûrement pas le plus connu dans sa filmographie, ce ne sont pas les dialogues pratiquement inexistants ou réduits à leur lus simple expression mais les situations qui créent le comique. Le spectateur ne doit en effet pas être passif mais au contraire toujours en éveil pour ne rien manquer de cette invitation à sourire qui lui est faite par Tati. En effet, c'est moins le rire que le sourire qui ici lui est proposé notamment parce que les situations dans lesquelles se met M. Hulot et avec le plus grand sérieux du monde sont finalement très burlesques.

Je ne peux pas ne pas observer que Tati, de son vrai nom Jacques Tatischeff [1907-1982], s'il a connu un certain succès avec son premier long métrage « Jour de fête » n'a pas vraiment rencontré le succès de son vivant et c'est là un véritable euphémisme. Si sa filmographie a été bien mince (Six longs métrages seulement) c'est qu'il a eu beaucoup de difficultés à financer ses œuvres (demi-échec de « Playtime » et mise ne liquidation de la St Specta Films) et il a dû faire produire son dernier film « Parade » avec l'aide de la télévision suédoise en 1973. Cette situation n'a pas échappé à Philippe Labro qui rapportant dans Paris-Match la mort de Tati écrivit «  Adieu M. Hulot. On le pleure mort, il aurait fallut l'aider vivant ».

Il n'a donc été vraiment reconnu qu'après sa mort, avec d’ailleurs une certaine gêne mais il eût sans doute apprécié de son vivant les couronnes de lauriers qu'on lui tresse aujourd'hui.

©Hervé GAUTIER – Décembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

ROMAN DE GARE –  Un film de Claude LELOUCH

 

N°380– Novembre 2009

ROMAN DE GARE –  Un film de Claude LELOUCH [2007]. Diffusé le 25/11/2009 20H40 sur Cinéma club.

 

Je ne suis pas vraiment cinéphile, pas non plus amateur des films de Claude Lelouch, mais là, j'ai été bluffé par le scénario qui juxtapose les histoires sans aucun lien apparent entre elles mais qui finissent par tisser une trame policière où le spectateur lui-même se perd, croit se retrouver pour, encore une fois s'égarer, entre fantasmes, fausses-piste, retournements, mises en abymes, certitudes et remises en question...

 

Cela commence par la comparution aux « quais des Orfèvres » de Judith Ralitzer [Fanny Ardant], séductrice mais aussi auteur à succès, interrogée par un policier sur la mort suspecte de son mari. Le décor est donc planté.

Puis, flash back avec l'annonce à la radio d'une évasion de la prison de la santé d'un dangereux criminel [sa lente descente le long d'un mur de pierre, accroché à des draps noués a quelque chose de merveilleusement désuet]. Puis la caméra s'attarde dans le huis clos d'une voiture sur un couple qui, bien qu'en route pour une demande en mariage, se déchire et finit par se séparer sur une aire d'autoroute. La femme, Huguette[Audrey Dana], plus ou moins coiffeuse et un peu midinette, qui y est abandonnée rencontre par hasard une sorte de magicien, Pierre Laclos/Louis [Dominique Pinon] dont le spectateur craint qu'il ne s'agisse de l'évadé de la prison. On imagine facilement entre eux une idylle et l'issue macabre de celle-ci . Mais rien de tout cela n'arrive. Pourtant, l'individu un peu louche laisse planer un doute sur son véritable métier [Professeur de Lettres dans un lycée de banlieue, secrétaire de Judith Ralitzer, son nègre peut-être?], sa véritable identité, d'autant que l'annonce de l'évasion reste toujours présente. La rencontre, au bord de la route, avec la maréchaussée, relance le suspense, vite dissipé cependant par Huguette.

Celle-ci, plus ou moins en rupture avec ses parents et qui souhaitait leur présenter l'homme qui allait enfin partager sa vie, demande à l'inconnu qui accepte, de jouer ce rôle pour cette famille un peu atypique et quelque peu soupçonneuse. La certitude du spectateur qu'il est bien en présence d'un tueur est renforcée quand ce dernier passe de longues heures solitaires au bord d'un torrent en quête de truites avec la fille d'Huguette qui vit chez ses grands-parents. Mais là non plus rien de ce qu'il avait pu imaginer ne se passe.

 

Une autre histoire se déroule sous ses yeux, un professeur de Lettres d'un lycée de banlieue a soudain quitté femme et enfants pour disparaître et fatalement le spectateur pense au compagnon temporaire d'Huguette. Florence [Michèle Bernier], l'épouse ainsi délaissée finit par tomber amoureuse du commissaire qui, précisément, au début du film, est en train d'interroger la romancière.

 

L'énigmatique Pierre Laclos se retrouve sur la yacht de la romancière à Cannes, le spectateur découvre qu'il est, depuis sept ans son secrétaire et surtout le véritable auteur de tous les livres à succès de Judith Ralitzer, qu'il est en train d'écrire à nouveau pour elle un roman qu'il veut pourtant garder pour lui, qu'elle est en train de le mystifier, qu'il s'en rend compte et souhaite mettre fin à cette collaboration avant d'être, lui aussi, victime de la meurtrière romancière. Quand il disparaît, en vue des côtes, et qu'il ne réapparait pas pendant un an, Judith est, en public lors d'une émission de télévision, accusée par Huguette de n'être pas l'auteur de ses livres et par le policier d'être la meurtrière de son secrétaire, comme elle l'est peut-être de son mari.

 

Tout rentre dans l'ordre et la fin, si l'on peut dire, est à la mesure de ce drame qui tient le spectateur en haleine tout au long du film.

 

 

Claude Lelouch a signé ce film d'un pseudonyme [Hervé Picard], laissant croire à l'existence d'un nouveau réalisateur. Cela n'est pas sans rappeler l'aventure littéraire d'Émile Ajard, alias Romain Gary, qui mystifia tout le monde au point d'obtenir, par cet artifice, une deuxième fois le prestigieux Prix Goncourt]. J'aime bien qu'on brouille ainsi les cartes pour remettre les choses à leur vraie place, qu'on les bouscule et qu'on s'affirme, surtout quand le talent est au rendez-vous.

 

J'avais modérément aimé sa filmographie, je suis, par cette œuvre qui n'a rien d'un banal roman de gare, réconcilié avec lui.

 

 

©Hervé GAUTIER – Novembre 2009.http://hervegautier.e-monsite.com

Le couperet - Un film de Costa Gavras

 

N°578– Mai 2012.

LE COUPERET Un film de Costa Gavras.[2004]

Ciné+club - Vendredi 18 mai 2012 – 21h.

Le cinéma comme la littérature ne sont vraiment dans leur rôle que lorsqu'ils sont le reflet de notre société.

Dans ce film, adapté d'un roman éponyme de l'américain Donald Westlake, Costa Gavras choisit de traiter un sujet qui gangrène nos sociétés occidentales : le chômage. Pour cela il met en scène un cadre supérieur, Bruno Davert (José Garcia), hyper diplômé et particulièrement compétent dans l'industrie du papier. A la suite d'une restructuration, d'une compression de personnel, la société qui l'emploie et qui n'a rien à lui reprocher se délocalise à l'étranger au nom du profit et de la pression des actionnaires... pour gagner encore plus d'argent. Cela n'a rien d'un cas d'école et peut malheureusement se vérifier chaque jour quand les plans sociaux et les fermetures d'usine sont le quotidien d'un monde du travail en pleine mutation.

Après deux ans de veine recherches, entre entretient d'embauches qui tournent mal et déception chronique, Davert devenu amer et agressif, conçoit un plan machiavélique. A la suite d'un stratagème, il se fait communiquer les CV de cadres qui, comme lui, sont à la recherche d'emploi dans sa branche et qui, de ce fait, sont des concurrents potentiels et donc des obstacles pour lui. Il en sélectionne cinq qu'il estime être de son niveau et une société, « Arcadia » qui peut fournir l'emploi souhaité. L'un d'eux y est d'ailleurs employé. A ses yeux, le seul moyen d'y obtenir du travail est... de les tuer! Il va donc ressortir le vieux Luger de la guerre 39-45 que lui a légué son père pour mettre en œuvre son sombre projet. Il y a urgence et, malgré le cadre agréable de sa maison, et son confort qui correspondent bien à un cadre supérieur, tout autour de lui se délite. Son épouse (Karine Viard) qui fait vivre la famille grâce à de petits boulots, le trompe et son fils est convaincu de vol ce qui attire la police à son domicile. Seule sa fille semble être un pilier solide au milieu de toute cette débandade. C'est elle qui redonne à la fin à Bruno son véritable rôle de père-héros au sein de sa propre famille.

La quête criminelle de Bruno l'amène à côtoyer les cadres supérieurs qu'il a sélectionnés et qui se sont reconvertis pour un temps, qui dans un restaurant minable, qui dans le prêt à porter et qui lui confient leurs états d'âme et leur désarroi face à la crise. Cela ne l'empêche pas de les éliminer les uns après les autres tant sa détermination est grande ou d'assister, par enquête policière interposée, à leur suicide. C'est que notre homme, quoique déterminé, reste quand même un amateur en matière de crime. Il laisse derrière lui des traces qui font que la police se présente chez lui, non pour l'arrêter, mais pour l'avertir qu'une série de meurtre a été commise... contre des cadres de la papeterie au chômage ! Pendant tout le film, l'omniprésence des policiers entretiendra un suspense équivoque et sera comme une épée de Damoclès sur la tête de Bruno. C'est finalement l'inspecteur en charge de l'enquête qui viendra lui annoncer... qu'il n'a plus rien à craindre ... de ce serial killer !

Au bout du compte, Bruno assiste, un peu par hasard à la mort accidentelle du responsable de la société qu'il souhaite intégrer. Il faut dire qu'il est, si l'on peut dire, un peu chanceux dans son entreprise morbide et que tout semble, en apparence, s'arranger pour lui, mais en apparence seulement. La dernière image du film nous le présente comme un cadre bien installé dans sa nouvelle entreprise et même bien dans sa peau mais qui va, à son tour, devenir la proie de ceux qui, comme lui auparavant, sont à la recherche d'un emploi et qui n'hésiteront pas à mettre en œuvre ses propres méthodes pour prendre sa place.

C'est l'occasion pour Costa Gavras d'exprimer une idée bien simple. Dans d'autres sociétés humaines, on élimine, au nom de l'élan vital, les éléments surnuméraires, enfants et vieillards, dès lors qu'ils sont une charge insupportable pour la collectivité, pour ne garder que ceux qui sont rentables. Dans nos sociétés occidentales, c'est le contraire et on se débarrasse, au nom du profit, des meilleurs qu'on pousse vers la sortie, la pauvreté, le suicide...

José Garcia est ici à contre-emploi mais campe admirablement le personnage machiavélique et déterminé constamment noyé dans l’ambiguïté de l'action, emprunt d'un humour froid mais qui ne parvient cependant pas à être antipathique.

Après avoir traité avec brio des problèmes politiques (Z, l'aveu) Costa Gavras choisit ici un sujet de société malheureusement bien actuel. Il le fait, certes, sous l'angle bien particulier du thriller, mais en donnant à cette fable, adapté d'un roman noir américain, une dimension humaine dans ce qu'elle a de plus déstructurant pour un individu mais en sauvegardant à la fois la valeur de la famille et du travail.

©Hervé GAUTIER – Mai 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

Le crabe-tambour- Un film de Pierre Shœndœrffer

 

N°562 – Mars 2012

LE CRABE-TAMBOUR – Un film de Pierre Shœndœrffer [1977]

Le 14 mars 2012, Pierre Shœndœrffer nous quittait à l'âge de 83 ans. La République et l'armée ont rendu un hommage solennel aux Invalides, en présence du Premier ministre et du ministre de la culture à celui qui s'était engagé dans le service cinématographique des armées en Indochine jusqu'à la défaite de Diên Biên Phu. Il avait continué sa vie en tant que photographe de presse, cinéaste et romancier, se situant dans la lignée prestigieuse des écrivains de marine.

C'est l'occasion d'évoquer non pas son œuvre toute entière, d'autres le feront mieux que moi, mais un film en particulier, considéré comme son chef-d'œuvre. J'en avais gardé, lors de sa sortie, un souvenir précis non seulement parce qu'il était servi par des acteurs prestigieux (Jean Rochefort – César 1978 du meilleur acteur, Jacques Dufilho – César 1978 du meilleur second rôle) mais aussi à cause des somptueuses prises de vue en mer (César 1978 de la meilleure photographie), le vieux navire qui geint de toutes ses membrures, les vagues qui se brisent sur la coque, l'étrave qui fend la houle dans le brouillard et la haute mer...

L'histoire tout d'abord. Elle est suggérée par un roman éponyme de Shœndœrffer paru chez Grasset (Grand prix du roman de l'Académie Française), inspiré par la vie du lieutenant de vaisseau Pierre Guillaume. Il retrace la dernière mission d'un capitaine de vaisseau, homme austère, dévoré par un cancer, (Jean Rochefort dit « le vieux ») qui reprend un commandement à la mer sur l'escorteur d'escadre « Jauréguiberry » dont c'est le dernier voyage avant sa réforme définitive. Il s'agit d'assurer une mission de surveillance et d'assistance aux chalutiers français pêchant sur les bancs de Terre-Neuve.

Pourtant c'est un peu plus que cela, c'est un retour dans le passé puisque « le vieux » veut revoir une dernière fois son ami et compagnon d'armes, l'ancien lieutenant de vaisseau Willsdorff, dit « le crabe-tambour » (Jacques Perrin) devenu capitaine de chalutier dans ce Grand Nord désolé, fuyant ainsi l'espère humaine avec, comme toujours, un chat noir sur l'épaule. C'est Pierre (Claude Rich), le médecin du bord, qui en a parlé le premier sur la passerelle « Vous connaissez Willsdorff ?». Lui était son ami en Indochine et souhaite le revoir une dernière fois. C'est la vraie raison de son rengagement et de sa présence à bord. Après la défaite française, il est resté là-bas pour soigner ses anciens ennemis. Il a pourtant été expulsé du Viet-Nam. Le commandant, habile manœuvrier, confie au médecin son corps meurtri par la maladie mais aussi son âme tourmentée d'homme « déjà mort » en l'invitant chaque jour à sa table. Il est évidemment question de Willsdorff, ce mythique soldat perdu qu'ils ont connu séparément. Pourtant, cette rencontre n'aura lieu qu'en filigrane, avec une grande économie de mots, comme si, malgré son ultime démarche, le commandant ne pouvait plus parler à cet ami, comme si c'était trop tard, comme s'il n'avait plus rien de commun avec lui, comme s'ils n'étaient plus l'un pour l'autre que deux fantômes. Cette idée est suggérée dans la scène du transfert du courrier où les deux bâtiments se côtoient, une trace sur l'écran radar, la radio qui grésille, rien que quelques mots convenus trop lourds de passé, un salut de sirène, une page qui se tourne, définitivement ! « Adieu » ne cesse de répéter Willsdorff, « Aperçu » fait simplement répondre le commandant par le timonier. Seul Pierre échangera quelques mots amicaux et complices avec Willsdorff et le chalutier s'éloignera.

Cette quête est alimentée en flash-back par des évocations de gens qui l'ont également connu, le commandant puis Pierre, le narrateur de ce récit, mais aussi le chef mécanicien, dit « le chef », alcoolique et catholique pratiquant (Jacques Dufilho) et ses histoires loufoques du pays bigouden, chacun apportant témoignages et souvenirs de cet homme hors du commun ayant combattu en Indochine. Ils évoquent, chacun à leur manière et avec des anecdotes, le parcours militaire de cet officier fidèle à son engagement et à lui-même, à son sens de l'honneur, qui est exclu de l'armée, jugé pour désobéissance et rébellion. (« une histoire de mer et de discipline poussée jusqu'à l'absurde ») Cela sonne comme un hommage, comme un remerciement à quelqu'un qui a refusé la compromission face à un choix.

Dans ce film il y aussi un questionnement chrétien et même profondément humain qui m'interpelle, même s'il passe quelque peu au second plan. C'est celui qui est évoqué par « La parabole des talents », texte de l'Évangile qui invite chaque homme à s'interroger sur le sens de son passage sur terre et sur l'usage qu'il a fait des facultés qu'il a reçues à sa naissance, sur la fidélité aussi. « Qu'as-tu fait de ton talent ? », « Celui qui ne fait pas fructifier ce qu'il a reçu du Seigneur sera jeté dans les ténèbres extérieurs », rappelle « le chef ». C'est aussi l'occasion pour l'auteur d'asséner des aphorismes : « Qui êtes-vous pour le juger ? » de rappeler que le choix de l'homme «  n'est pas forcément entre le bien et le mal, mais entre un bien et un autre bien ».

Le nom même de Pierre Shœndœrffer évoque des films devenus mythiques qu'il a réalisés « La 317° section » (1964), « L'honneur d'un capitaine » (1982) qui s'interrogent tous sur les guerres coloniales françaises, sur les militaires eux-mêmes. Plus que « Ramutcho »(1958) et « Pêcheurs d'Islande »(1959) qui sont des adaptations des romans de Pierre Loti et qui ne rencontrèrent guère le succès, Pierre Shœndœrffer s'attacha toujours à évoquer l'aventure humaine, témoin « La passe du diable » (1956) qui est une adaptation du roman de son ami Joseph Kessel mais aussi la dure réalité de la guerre, sur les questions qu'elles posent, les personnalités qu'elles révèlent [ « Diên Biên Phu »(1992)]. C'est que les personnages de ces films s'inspirent tous d'hommes ayant réellement existé, témoignent de leur parcours personnel, de leurs questionnements intimes sur leur mission, sur leur vie. Chacun à sa manière, ils ont nourri l'œuvre de Shœndœrffer.

C'est pour moi un film émouvant. Il ne s' agit pas ici de polémiquer sur la guerre mais de porter un regard, mais pas un jugement, sur les hommes de tout grade qui l'ont faite, de l'engagement de ces soldats perdus, de leur courage, de leur abnégation, de leur obligation d'obéir aux ordres face à leur conscience, valeurs aujourd'hui contestées, et même regardées comme désuètes dans une société sans boussole. L'auteur porte témoignage de ces conflits décriés, volontairement oubliés et parfois même injustement rejetés par la communauté nationale, de ces soldats oubliés.

© Hervé GAUTIER - Mars 2012.

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NI A VENDRE NI A LOUER – Un film de Pascal Rabaté.

 

N°532– Juillet 2011.

NI A VENDRE NI A LOUER Un film de Pascal Rabaté.

 

Il est des œuvres dont on parle beaucoup à leur sortie, qu'on rattache à une parenté parfois prestigieuse ou originale mais qui, au bout du compte, sans vraiment décevoir, laissent un goût d'autant plus amer qu'on s'attendait à mieux.

 

Qu'avons nous ? Une petite station balnéaire un peu quelconque de Loire-Atlantique où vont se retrouver, l'espace d'un week-end des personnages aussi hétéroclites que cette période des vacances peut mettre en situation : un couple de retraités qui regagne sa maisonnette en bord de mer, deux familles qui campent, un supermarché vide dont les codes-barres sont le seul intérêt, un couple de punk avec chiens, un enterrement, un cadre en mosaïque à demi terminé par le défunt, une histoire de cerf-volant perdu qui provoque un adultère, un épisode sado-maso dans une chambre d'hôtel, un lapin à contre-emploi, deux golfeurs un peu imposteurs et, pour finir un spectacle franchement minable où un chanteur nous répète que « les vacances à la mer, c'est super ! ». Le tout sans vraiment de dialogue, avec seulement des bruits de fond ou des onomatopées et sur une musique entrainante et épisodique. C'est donc une mosaïque de personnages qui ne se rencontrent pratiquement pas, une succession de saynètes indépendantes les unes des autres où les gags fleurissent sans, à mon sens, jamais convaincre vraiment.

 

Le décor, les personnages, le scénario (s'il y en a un), l'absence de dialogue (ce qui n'en fait pas pour autant un film muet), évoquent Jacques Tati[« Les vacances de M. Hulot » (1953)]. C'est sans doute pour cela qu'on a qualifié ce film de génial, même si de son vivant Jacques Tati n'a pas vraiment convaincu dans ce domaine et qu'on a attendu qu'il soit mort pour s'intéresser à son œuvre cinématographique et pour lui trouver du génie ! Tati s'était approprié un phénomène récent, les vacances populaires, l'avait traité avec cet humour décalé qui faisait son originalité. Mais ici, il me semble que, malgré une touche de tendresse, les gags sont parfois un peu trop forcés et caricaturaux, parfois un peu trop répétitifs aussi. Le comique existe pourtant, c'est indéniable, mais c'est plutôt une succession de cartes postales animées, burlesques et dérisoires, mais sans la poésie que la spectateur était en droit d'attendre eu égard à la filiation annoncée de ce film. Pascal Rabaté se différencie de Tati en ce sens qu'il actualise son message par la prise en compte de l'échangisme, genre amour de vacances, le phénomène sado-maso, le camp de nudistes ou l'homosexualité punk. Pourtant je m'attendais à une sorte de fresque sociologique, une peinture de la société française comme aimait à le faire l'auteur de « Mon oncle ». Seule peut-être l'émotion prévaut autour de la mort de l'époux ou de la prise en compte un peu furtive de la fuite du temps à travers le dessin de la petite fille qui a grandi et qui est maintenant devenue une femme.

 

Le film est cependant servi par un choix d'artistes dont le talent n'est pas assez mis en valeur par le parti-pris de l'absence de dialogue. On pouvait s'attendre à ce que le comique, voire l'émotion, naissent de de l'expression ou de la seule situation. C'était une volonté louable, mais cela ne fonctionne pas toujours, malheureusement. J'ai assisté à une sorte d'exercice de style un peu décevant et sans réel rythme où le comique que j'aime tant chez Tati n'était pas vraiment au rendez-vous.

  ©Hervé GAUTIER – juillet 2011.http://hervegautier.e-monsite.com

LES POUPÉES RUSSES – Un film de Cédric Klapisch

 

N°483– Décembre 2010.

LES POUPÉES RUSSES – Un film de Cédric Klapisch (2005)

 

Nous retrouvons Xavier (Romain Duris), 30 ans que nous avions laissé lors d'un précédent film (« L'auberge espagnole » sorti en 2002), alors qu'il partait en courant de Bercy et abandonnait ainsi une carrière sûre de fonctionnaire. Au moins en avait-il le courage dans un monde du travail fluctuant et incertain ! Grâce à un appui important et au succès à un concours, il avait décroché cet emploi qui devait lui assurer un avenir sans nuage mais le premier contact avec ses futurs collègues avait dû être décisif et c'est sans doute que qui avait motivé sa course rapide mais déterminée vers un ailleurs différent. C'est vrai que cela était fondamentalement différent de l'année universitaire qu'il venait de passer à Barcelone, la fin d'un DEA d'économie, dans le cadre du programme « Erasmus ». Là-bas, il avait connu cette ville merveilleuse et pleine de surprises, avait rencontré des étudiants étrangers avec qui il avait cohabité, un appartement co-loué par des étudiants européens de toutes les nationalités, parlant des langues différentes, avait appris l'espagnol autant que la tolérance, avait mené une vie de liberté, avait rompu avec sa copine française Martine, (Audrey Tautou), avait eu une liaison brève mais torride avec l'épouse d'un médecin français qui l'avait un temps hébergé...

 

Pour autant l'économie ne l'avait pas passionné et cet épisode de sa vie lui avait permis de se confirmer à lui-même sa véritable vocation : celle d'être écrivain. Il en était résulté un roman « L'auberge espagnole » qui méritait bien son nom et qui retraçait son expérience barcelonaise insouciante, libre, sans entrave... Et il avait jugé que cette situation était incompatible avec un emploi de fonctionnaire. Cette révélation soudaine avait sans doute motivé sa course effrénée loin de cet immeuble du bord de Seine, ce symbole de la Fonction Publique...

 

Être écrivain était un rêve d'enfance qui méritait bien, à ses yeux, qu'il s'y consacrât pleinement, sauf que, maintenant qu'il n'avait pas d'emploi stable ni de revenus réguliers, il avait un peu peur, était même un peu perdu surtout face à sa banquière qui elle ne comprend que les chiffres et la réalité concrète... Alors que lui se contente de ne lui servir que des mots et des perspectives aléatoires.

 

Par voie de conséquences sans doute, un peu comme il l'avait fait à Barcelone l'année précédente, il a un peu de mal à se fixer durablement avec une fille, à mener une aventure amoureuse sérieuse. Il faut dire que sa condition d'écrivain, son roman dont personne ne veut, ne l'incitent pas à considérer qu'il a fait le bon choix en fuyant l'administration. Il en vient même à fuir le travail, l'amour et l'écriture. Pourtant, après avoir envisagé d'être « nègre », il finit par décrocher quelque chose à la télévision, une espèce de scénario à l'eau de rose... mais la mondialisation ou plus surement les économies budgétaires le rattrapent. Ses rêves d'enfance, ses illusions en ont quand même pris un coup.

A la suite d'un concours de circonstances, il se retrouve à Londres puis de temps à autres à Paris pour participer à la rédaction des mémoires d'une jeune actrice superficielle mais célèbre, à peine sortie de l'adolescence mais dont il tombe amoureux. En Angleterre, il retrouve Wendy (Kelly Reilly) qu'il avait connue à Barcelone. Ils doivent collaborer professionnellement et bien entendu ils s'aiment, se quittent pour se retrouver enfin à St Petersbourg pour le mariage de son frère William qui est, lui, tombé amoureux à Paris d'une danseuse-étoile russe.

 

Alors, amours impossibles, éternelles hésitations face à la beauté des femmes, volonté de rester célibataires pour mieux profiter d'elles et de la liberté, peur de s'engager dans la vie d'adultes pour des jeunes gens un peu immatures, états d'âme de post-adolescents qui n'ont pas encore perdu toutes leurs illusions... Il faudra bien pourtant qu'il se décide puisque les autres l'ont fait (Isabelle – Cécile de France - a décroché un job sur une chaine de télévision financière). Après tout, il est encore temps mais il sera vite trop tard s'il laisse s'éloigner Wendy...

 

Dans ces deux films, Cédrik Klapisch retrouve son acteur fétiche, Romain Duris et on songe évidemment à la collaboration fructueuse de François Truffaut et Jean-Pierre Leaud.

J'ai, en tout cas, bien aimé l'humour et l'ambiance de ces deux films.

 

©Hervé GAUTIER – Décembre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

LIBERTÉ – Un film de Tony Gatlif.

 

 

N°402 – Mars 2010

LIBERTÉ – Un film de Tony Gatlif.

 

Tout commence par une image poétique et tragique à la fois, un camp de concentration et une musique jetée au vent et produite par des cordes de guitare qui vibrent au rythme des barbelés. Le ton est donné.

 

La deuxième image est celle d'un campement de gitans en marche dans une forêt à la recherche d'un hypothétique fantôme qui leur fait peur. Ce n'est en fait qu'un petit garçon qui veut se joindre à eux pour échapper à l'orphelinat. Lui aussi a choisi la liberté, celle de ceux qui ne sont de nulle part et qui n'ont comme boussole que le vent. Cette famille tsigane s'installe provisoirement dans un village pour les vendanges, comme tous les ans. Pour autant, on commence à comprendre que les choses ont changé, qu'ils se méfient. On aperçoit la silhouette de soldats allemands qu'ils semblent fuir. Pourtant, dans ce village, ils ont leurs habitudes, qu'ils y connaissent des gens qu'ils respectent, comme ce Pentecôte qu'ils accueillent au début en ami. Pourtant, c'est la guerre et même si cela n'est la « leur guerre », elle est là et a changé les mentalités et surtout les hommes. Pentecôte qui était auparavant leur ami est devenu un « collabo », à la solde de la milice et des SS, désireux avant tout de les spolier du peu qu'ils ont et de servir ses propres intérêts. A partir de ce moment les choses s'enclenchent et de fuites en persécutions et internements dans un camp, le spectateur les prend forcément en sympathie. Ils sont les faibles dont les plus forts vont avoir raison, la mort va s'imposer, même s'il elle n'est suscitée qu'à travers l'assassinat de Taloche.

 

Dans ce film sans véritable scénario, fait seulement de scènes juxtaposées, Gatlif choisit de célébrer le besoin de liberté [Taloche, décidément en décalage complet avec notre société qui libère l'eau en ouvrant largement les robinets – C'est dans l'eau de la rivière qu'il trouvera la mort, symbole d'une véritable libération mais aussi de la volonté d'anéantissement des Allemands] qui colle aux « semelles de vent » des Tsiganes. A l'occasion, l'auteur souhaite revenir aussi sur les idées reçues et fortement ancrées dans l'inconscient collectif qui font d'eux des « voleurs de poules » [L'épisode où les gens du village viennent les chercher et les paient pour jouer devant leurs poules qui ne veulent plus pondre, est révélateur]. Il les montrent comme des gens qui refusent définitivement d'intégrer notre société sédentaire, scolarisée, obéissante..., comme des gens qu'on souhaite surtout voir s'installer ailleurs [Même s'ils jouent dans les bals de campagne, apparemment à la satisfaction de tous, ils n'en sont pas moins l'objet de l'hostilité des villageois, même s'ils partagent, peu ou prou, les mêmes peurs, les mêmes superstitions]

Gatlif n'oublie personne et rappelle, à sa manière, qu'ils n'ont pas été les seuls à être persécutés par les Allemands [l'épisode où Taloche, malgré son côté hurluberlu et comique, découvre à la sortie d'un tunnel ferroviaire une montre juive, remet les choses dans leur contexte]. Hitler ne s'en est pas pris seulement aux Juifs, mais aussi à tous ceux qui n'avaient pas l'heur de lui plaire [communistes, résistants, opposants politiques, homosexuels...]. Il rend également hommage à ceux qui ont gardé leur humanité, le maire du village qui vient les chercher dans le camp et les sauve provisoirement par un subterfuge juridique, l'instructrice qui est aussi une résistante, le personnage incarné par Rufus qui leur fournit du travail et de la nourriture. Ils sont eux aussi, à leur manière, des « Justes parmi les justes » mais cette distinction n'existe pas chez les Tsiganes. Il n'y a pas eu chez eux, comme chez les Juifs, d'écrivains et des éditeurs pour porter témoignage de cette extermination.

 

Ce film est donc bienvenu par l'authenticité de ses personnages et par le témoignage qu'il porte, non seulement sur la différence [et donc sur la tolérance qu'elle entraîne de la part d'une société qui se dit civilisée], mais surtout sur le massacre, avec la complicité de l'État français, de ce peuple victime, lui aussi, de la folie meurtrière des nazis.

 

 

 

 

© Hervé GAUTIER – Mars 2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

DIALOGUE AVEC MON JARDINIER - Comédie dramatique de Jean Becker

 

N°347– Juin 2009

DIALOGUE AVEC MON JARDINIER – Comédie dramatique de Jean Becker – Mardi 23/6/2009 – Cinéma Premier..

 

Ce film, un peu perdu dans une programmation tardive, aurait pu passer inaperçu. Il a pourtant retenu mon attention.

 

Le titre un peu banal n'a pourtant rien d'original. De quoi s'agit-il? C'est la rencontre fortuite de deux anciens camarades d'école qui s'étaient perdus de vue, l'un, incarné par Daniel Auteuil, fils d'un notable, devenu lui-même artiste-peintre connu et reconnu, qui revient dans la maison de son enfance parce que la séparation d'avec sa femme va bientôt déboucher sur un divorce qu'il refuse mais qui devient de jour en jour plus incontournable, l'autre, incarné par Jean Pierre Darroussin, fils d'ouvrier devenu cheminot par nécessité, qui occupe sa récente retraite en faisant son jardin. Rien que de très banal au départ.

Ils vont se reconnaître et l'ancien cheminot va proposer ses services à ce camarade pour aménager son jardin en friche depuis bien longtemps.

 

Tout oppose ces deux hommes : leur parcours, l'un a refusé de reprendre la pharmacie paternelle pour devenir artiste et l'autre opte, pour un emploi aux Chemins de Fer, mais comme poseur de voies, c'est à dire le métier le plus dur et le plus mal payé. Il y mène une carrière obscure et difficile, mais son métier c'est toute sa vie. Il a toujours vécu en HLM alors que son camarade a acquit des biens immobiliers en rapport avec sa situation.

Il ya aussi les femmes, en arrière plan. L'ancien cheminot parle de son épouse comme d'une icône, lointaine et respectable, une perception un peu décalée et hors du temps quand l'artiste, davantage dans son époque, opte pour des mœurs libérées. L'un est amoureux de son épouse et l'autre la quitte, certes à regrets, mais s'avoue incapable, malgré sa qualité de peintre, de se souvenir de la couleur de ses yeux! L'un respecte les femmes et l'autre y voit, malgré son âge, une quête de plaisir.

L'un va toujours en vacances au même endroit depuis des années et l'autre voyage au gré de ses expositions. L'un cite Bonnard, parle de la couleur, de la lumière quand l'autre lui répond « calendrier des Postes, Chromos ou tapisserie de supermarché ».

L'un se bat pour la vie et l'autre choisit de s'empoisonner avec des paradis artificiels. L'un n'a qu'un vélomoteur et n'a toute sa vie été qu'un ouvrier quand l'autre est habitué aux vernissages et aux encombrements de la capitale...

 

Pourtant, ce film est pleins de sensibilité. Il va se tisser au fil de ces rencontres et de ces dialogues une complicité entre ces deux hommes au point qu'ils ne vont plus s'appeler par un pseudonyme choisi par eux et qui évoque leurs fonctions [Dujardin et Dupinceau] et le mode de vie de l'artiste va être complètement transformé par l'ancien ouvrier qui va même, à la fin, influencer son style malgré ses manières un peu frustres.

 

Et puis il y a la mort, abordée ici tantôt sur le mode humoristique tantôt sur le mode tragique. Elle finira par avoir raison de l'ancien cheminot qui l'a pourtant plusieurs fois repoussée et qui, comme un ultime hommage lui demande de peindre quelque chose qui lui ressemble. Ce sera le style de son ami pour l'avenir, à la fois différent de ce qu'il faisait avant et surtout à cent lieues de ce que le snobisme consacre en matière d'art [j'ai toujours été personnellement plus curieux des commentaires critiques sur l'art moderne que de cet art lui-même. Trouver les mots pour expliquer ce qui ne tombe pas sous le sens commun m'a toujours paru un exploit bien plus intéressant que l'acte de création lui-même, surtout quand je ne le comprends pas]. Je vois dans cette démarche non seulement une évolution créatrice intéressante d'un artiste qui se remet en question et accepte de faire évoluer sa démarche vers davantage de sincérité et de simplicité mais surtout une sorte d'acte de mémoire envers cet homme attachant par son authenticité.

 

Ce fut donc un bon moment et ce film aurait mérité une programmation plus en vue dans la soirée.

 

Hervé GAUTIER – Juin 2009.

JE M'APPELLE VICTOR - Film de Guy Jacques.

 

 

N°169

Octobre 1993

 

JE M’APPELLE VICTOR – Film de Guy Jacques.

 

 

Pendant près de deux heures, le spectateur, pour peu qu’il emboîte de pas de l’auteur, partage la vie, ou plus exactement l’univers de Basile, ce petit garçon de onze ans, amoureux de Cécile, une jeune fille plus âgée que lui et qu’il tente de séduire en lui faisant croire qu’il est réincarné et qu’ainsi il a connu son arrière-grand-père, le nain kleptomane…

En réalité, il puise dans les souvenirs d’une vieille dame, Rose, qui vit recluse dans son microcosme, au premier étage de la maison des grands-parents du garçon à Wassy.

Malgré les apparences, Rose n’a pas vieilli, car sa vie à elle s’est arrêtée au moment où, en pleine guerre de 14-18 sa mère devait venir la chercher et a trouvé la mort dans la petite gare de Wassy sans que Rose en sache rien. Depuis, clouée sur un fauteuil roulant à cause de l’autre guerre, elle vit avec cet espoir fou de revoir sa mère, mais aussi avec le souvenir de ce Victor, un coureur automobile qui lui aussi a disparu, qui était son compagnon et avec qui elle devait faire sa vie.

En fait, le personnage fascinant de Rose est en prise directe sur Basile au point qu’il s’identifie à Victor, qu’il prend sa place. Il n’a de cesse d’entraîner sa jeune amie dans «l’’île aux amoureux » à cause d’une légende instillée dans l’esprit de l’enfant par Rose elle-même.

Dans ce récit initiatique, il y a plus qu’une histoire, il y a une invitation au rêve, à l’amour, au merveilleux. Il y a ceux qui y sont déjà, Rose, qui n’en sortira que par la mort, ceux qui veulent y entrer, qui en entrouvre la porte, comme Basile mais qui souffre de ne pas entraîner celle qu’il aime dans sa démarche, parce que cet amour d’enfant est impossible, ceux qui resteront sur le seuil comme Cécile qui regrettera jusqu’aux larmes de ne pas sauter le pas parce qu’elle est consciente de l’impossibilité de cet amour, ceux qui sont ailleurs, dans un autre monde, différent mais tout aussi idyllique et qui n’en sorte que de temps en temps, le vieux Chef de Gare qui n’est plus là que pour lever les barrières et regarder passer des trains qui ne s’arrêtent plus mais qui reconstitue pour lui seul dans la gare désormais vide tout un réseau de train électrique, le grand-père de Basile, un ancien légionnaire qui n’a jamais vraiment quitté le Tonkin et qui en recrée le décor, ceux enfin qui sont étrangers à tout cela, le compagnon de Cécile, plus intéressé par la moto et les copains. Il est en dehors du monde de cette émouvante histoire, tout comme Luce, la grand-mère de Basile, bourrelée de remords. Elle n’y vit physiquement que dans les exagérations de son mari. Elle est fait une femme malheureuse, dominée par Rose qui lui est supérieure et qui l’écrase, l’étouffe…

 

Outre les excentricités des personnages, il y a l’atmosphère de ce film où le présent se mêle au passé par le truchement de la réincarnation feinte de Basile, et pourtant le spectateur ne sait jamais où s’arrête l’un et où commence l’autre, tant le fantastique et présent à chaque moment fort, au point que les souvenirs de Rose, véritables prétextes de ce récit resurgissent à l’occasion des larcins que le nain voleur avait cachés dans sa maison et qui réapparaissent comme par hasard !

Mais est-ce vraiment par hasard que Rose choisit de quitter son décor et sa vie parce que Basile, son complice, est venu lui annoncer «l’arrivée » de sa mère ?

 

Chacun des personnages vit dans un monde qu’il s’est construit parce que, pour lui, peu ou prou, il reste un peu de cet esprit d’enfance magique, merveilleux, poétique, mélancolique aussi. Bref, un film à la réelle personnalité, plein de rigueur et d’émotion.

 

 

© Hervé GAUTIER.

MON PERE- Film de José GIOVANNI ET Bertrand TAVERNIER

 

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N° 246–Juin 2003

 

MON PERE- Film de José GIOVANNI ET Bertrand TAVERNIER

France 3 - lundi 5 mai 2003.

 

 

« La Feuille Volante » célèbre cette année son 24° anniversaire.

 

Ce n’est pas sa vocation première, puisqu’elle est destinée à donner son avis (qu’on ne lui demande d’ailleurs pas) sur la littérature et la poésie françaises, pourtant, cette fois, c’est un film qui a retenu mon attention, mais pas n’importe lequel !

 

J’avais déjà signé un article sur l’excellent roman de José Giovanni (La feuille Volante n° 204 de mars 1999) « Il avait dans le cœur des jardins introuvables » où l’auteur parle de son père avec un amour plein de remords, comme si les deux hommes avaient passé leur vie à se côtoyer sans jamais se comprendre, se rencontrer, sans peut-être vouloir le faire vraiment…

 

Le film s’inspire de ce roman autobiographique, mais c’est avant tout une création axée sur le rôle d’un homme en faveur de son fils parce que sa vie est menacée !

 

Tout se résume en une quête d’un père, Joe, Corse pauvre qui partit, avant la 1° guerre mondiale pour l’Amérique « avec quelques pièces d’or portées dans une ceinture, à même la peau », un jeu de cartes et une envie de réussir à tout prix dans ce pays où tous les rêves étaient possibles. De retour en France, on nous fait comprendre qu’il a été très absent, qu’il a donné à ses fils le mauvais exemple dans la fréquentation des prostituées, des tripots et du « milieu », un homme, en tout cas qui ne s’est pas occupé d‘eux comme il aurait dû le faire. Il les a précipités, probablement sans le vouloir, mais en ne faisant rien pour l’empêcher, dans la vie facile mais dangereuse que leur offrait Santos, leur oncle, un truand maudit pourtant par ce père.

 

L’aîné perdra la vie dans une entreprise aventureuse ourdie par cet oncle qui les trahira, une rixe meurtrière d’où Manu, le cadet, sortira en vie mais condamné par une justice qui voyait plus en lui un coupable idéal qu’un véritable assassin qu’il n’était pas. Il fallait que quelqu’un paie pour la vie des victimes, ce serait donc lui qu’on avait choisi. La guillotine trancherait sa vie puisque, à l’époque, cela se faisait encore ainsi. C’est vrai que dans cette après-guerre on était peu sourcilleux sur la présomption d’innocence et bien plus désireux de faire « des exemples »

 

On entraperçoit le personnage de la mère qui, à travers la recherche d’une improbable martingale, veut retrouver cette richesse qui avait été la leur autrefois et dont elle conservait le souvenir dans quelques photographies un peu jaunies. Malgré tout, là aussi il y a un échec, tempéré sans doute par les paroles d’une cartomancienne qui lui avait prédit la réussite d’un de ses enfants. Pour elle, pas de doute possible, ce sera sa fille, douée pour les arts ! Certes, cette femme incarne la famille face à un père plus occupé ailleurs, elle symbolise sa permanence puisque c’est elle que Joe charge de faire connaître à Manu, maintenant détenu dans le quartier des condamnés à mort, le résultat de ses tractations. C’est que le père a trouvé dans ce nouveau combat qu’il mène dans l’ombre pour la libération de son dernier fils, le vrai sens de sa vie. C’est un peu comme une revanche, un pardon qu’il sollicite, un rachat sans doute… Mais les relations avec son fils sont toujours aussi tendues.

 

Comme il ne peut lui parler sans que leur incompréhension n’éclate de nouveau, Joe devient un habitué du café qui fait face à la prison de la Santé opportunément appelé « Ici mieux qu’en face. » Il y rencontre les surveillants qui lui donnent des nouvelles de Manu (Rufus est émouvant dans le rôle de ce gardien, marié à une femme aveugle et qui entretient avec les détenus une quasi-sympathie - un condamné à mort propose même de donner ses yeux pour son épouse !) devient presque leur ami. Il y apprend les coutumes de la prison, comme celle de faire laver le couloir du secteur des condamnés à mort quand ce n’est pas le jour réglementaire, ce qui signifie qu’il va y avoir une exécution, ce qui amplifie encore l’angoisse de Joe parce que son fils y est présent et que c’est peut-être son tour !

Il y a même une atmosphère de compassion qui se tisse entre les détenus et ces hommes, obligés de faire leur travail pour ne pas perdre leur emploi, une justice un peu trop prompte à condamner et ce père qui se bat pour la vie de son fils.

 

On ne prononce pas le mot « maton », au contraire, les détenus respectent ces surveillants qui les gardent mais qui doivent souvent travailler à l’extérieur pour élever leurs enfants, tel cet homme reconnu par un prisonnier repris et qui avait vu un de ces gardiens qui devait, pour survivre et élever Sa nombreuse famille… cirer les chaussures en pleine rue !

 

Joe œuvrera seul, dans l’ombre et à l’insu de son fils, ira même jusqu’à implorer la pitié des parents des victimes pourtant dans l’attente de l’exécution. Il obtiendra, par avocats et personnalités interposées que le Président Vincent Auriol commue la peine en détention à perpétuité. Il avait probablement dans le cœur ces jardins introuvables, ce père qui n’hésita pas à mettre en gage son bridge en or pour payer les frais d’avocats chargés de trouver un improbable vice de procédure et ainsi faire casser un jugement ou faire reporter la date de l’exécution ou à passer des nuits sous la pluie pour émouvoir une mère et arracher son pardon ! Puis ce seront les remises de peine et toujours ces rendez-vous au café en face de la prison pour y quêter des nouvelles de son fils.

 

Sous l’impulsion discrète mais obstinée de cet homme enfin dans son rôle de père, un élan de solidarité se crée en faveur de Manu…

 

Parce que son avocat avait remarqué que Manu tenait un journal et avait un goût pour l’écriture, il lui conseille de relater son séjour en prison. Son roman « Le trou » sera un succès. Dès lors une nouvelle vie commence pour lui et pour son père un espoir possible de libération même s’il reste de plus en plus en marge. C’est lors d’une séance de signature que les gardiens lui révèlent l’action de Joe en sa faveur, ses attentes au café, ses espoirs déçus parfois… C’est une révélation pour Manu qui recherche son père dans l’assistance mais ne le trouve pas. Seul le spectateur voit disparaître sa lourde silhouette poursuivie par ce fils désormais célèbre et libre, mais l’ultime rencontre ne se fait pas, comme un rendez-vous perpétuellement manqué entre ce père et lui ! (Bruno Cremer campe le personnage de Joe avec son talent habituel) Ce combat l’avait tellement épuisé qu’il mourut avant la réhabilitation de ce fils qu’il avait si activement contribué à faire libérer.

 

Sa vie pouvait dès lors se terminer. Il ne servait plus à rien et c’est sans doute le sens de cet ultime appel de Manu, soudain revenu à la réalité qui va devoir vivre comme avant certes, mais cette fois avec une manière de remords et le sentiment d’une dette imprescriptible envers un homme désormais absent pour toujours. Il lui adresse, en même temps que ce film un pathétique « A Bientôt ! »

 

Le roman avait su m’émouvoir, le film a ravivé cette émotion qui met en lumière ces relations parfois difficiles entre les membres d’une même famille surtout quand la vie de l’un de ses membres est en jeu. Et qu’il est toujours temps de racheter un manquement, une faute...

 

NB : a mon avis le film méritait plus de deux 7 à la cote de télé 7 jours.

 

Diffusion gratuite – correspondance privée.

 

 

© Hervé GAUTIER Revenir au début http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

ENTRE LES MURS – Un film de Laurent CANTET [Palme d'or Cannes 2008].

 

N°314 – Septembre 2008

 

ENTRE LES MURS – Un film de Laurent CANTET [Palme d'or Cannes 2008].

 

Il est de la “Palme d'or” comme du “Prix Goncourt”, on parle de l'oeuvre qui est couronnée et elle fait débat! C'est d'ailleurs heureux puisque, pour un créateur, rien n'est pire que l'idifférence. Ici, c'est carrément une polémique que suscite ce film et on oscille entre des extrèmes, soit on est laudatif voire inconditionnel, soit les critiques pleuvent...

 

A s'en tenir au film, qu'en ai-je retenu? D'abord le décor : une classe de 4° dans un collège de ZEP d'une banlieue difficile où un professeur de Français peine à faire son véritable métier, celui d'enseigner notre langue, de provoquer les réactions constructives de ses élèves, de leur donner l'occasion de s'exprimer sur le programme scolaire mais aussi sur la langue, la littérature, la syntaxe, le vocabulaire...

 

Premier constat : Le message ne passe pas et le malheureux enseignant à qui on demande de nombreux diplômes pour être nommé à ce poste a du mal à se faire entendre de ses élèves et en est réduit à faire de la discipline dans sa classe, pour la simple raison qu'il n'y règne pas l'ordre et le silence nécessaires à la transmission du savoir. C'est aussi un paradoxe, ce professeur souhaiterait évidemment plus de sérénité dans son cours, même s'il a été, quelques années avant, un étudiant un peu indiscipliné, voire chahuteur, dans les amplis de la faculté! Cela est souligné par le personnage d'Esméralda, volontiers frondeuse et irrévérencieuse... qui veut plus tard être policière, sans doute par amour de cet ordre qu'elle contribue largement à perturber dans ce microcosme!

 

Deuxième constat : Les élèves veulent rester dans le système scolaire, même si, d'évidence, il ne leur sert à rien: témoin cette jeune fille au début du film qui ne veut pas être dirigée sur le “secteur professionnel” alors que son avenir est plus sûrement dans ce domaine que dans le milieu scolaire traditionnel d'où elle sortira sans diplôme et donc sans prespective. Cette classe étant composée majoritairement d'enfants d'immigrés, on comprend bien que l'école, qui devrait être regardée comme une chance d'intégration est en réalité une voie de garage. S'ils en sont exclus, ce sera aussi l'explusion administrative du territoire avec toutes les conséquences qu'on peut imaginer. Dès lors, l'école apparaît comme un moyen des plus artificiels de maintenir un fragile équilibre que les élèves eux-mêmes, en dépit de leur intérêt, ne font rien pour entretenir.

 

Troisième constat : Les enseignants de ce collège sont conscients de cela, témoin ce professeur de mathématiques qui, en se présentant à ses collègues, se déclare “prof de tables de multiplications”! C'est assez dire le niveau de cette 4° où, d'évidence, les acquis des années antérieures sont nuls! D'ailleurs, on n'entend jamais François Marin parler de littérature, ce qu'il devrait quand même faire! Chacun de ses cours n'est qu'un long et pénible débat, par ailleurs oiseux et sans méthode, avec ses élèves, sur tout et n'importe quoi... Et on se demande bien ce qu'ils peuvent en retirer.

 

Quatrième constat : L'organisation d'une société à laquelle l'école est censée préparer inclut l'ordre. Le professeur devrait incarner l'autorité et, à l'évidence, ne le fait pas puisque non seulement il accepte, au nom sans doute de la dialectique, un dialogue qui se révèle stéril avec des élèves inconsistants dont on comprend vite qu'ils sont ici pour passer le temps, mais surtout perd son sang-froid et se met lui-même dans une position difficile à tenir. Le spectateur sent bien que l'autorité dont est censé être revêtu le chef d'établissement, et à travers lui l'école, ne peut rien face à la mauvaise volonté des élèves. La décision du Conseil de discipline prononçant l'exclusion de Souleymane est révélatrice. Il sera explusé de France [on devine son avenir] et paiera seul ce qui n'était qu'un dérapage partagé né de l'insolence constante de cette classe, mais aussi du manque d'autorité du professeur. [Le spectacteur aurait sans doute espéré davantage de mensuétude dans le prononcé de cette sanction!]

 

Cinquième constat : Ce fim montre bien bien que ceux qui sont irrévérencieux sont noirs ou d'origine maghrébine, les blancs et les jaunes méritent félicitations et encouragements, ce qui correspond bien à l'image [malheureuse] de notre société multiraciale pour laquelle l'école veut être une chance d'intégration, ce qu'en réalité elle est rarement! C'est la mère de Souleymane qui présente, dans sa langue, ses excuses personnelles au nom de son fils pour éviter l'exclusion que celui-ci semble maintenant accepter comme une fatalité. Double constat d'échec en matière d'éducation, celui de l'école certes, mais aussi celui de la cellule familiale.

 

Sixième constat : la faillite de l'école mise en évidence par les dernières secondes du film. Cette séquence pose question. Une élève qu'on n'a pas vue pendant le long métrage, c'est à dire qu'elle ne s'est signalée ni par son insolence ni par son assiduité, vient avouer simplement “qu'elle n'a rien appris pendant l'année”! On suppose qu'elle s'est également ennuyée dans les classes précédentes. C'est là un constat des plus alarmants remettant en cause le fondement même de l'enseignement et, au-delà, de notre société.

 

Septième constant : à mon avis, le rôle d'un professeur de Français, surtout en 4°, est de donner envie à ses élèves de lire. Cela ne me semble pas évident au vu de ce film, nonbstant l'épisode du jounal d'Anne Frank. Je voudrais cependant souligner que l'allusion d'Esméralda à “La République” de Platon, qu'elle dit avoir lu avec intérêt me semble un peu artificiel face à l'image qu'elle a donné d'elle. Soit c'est faux et c'est dommage, soit c'est vrai et François Begaudeau, l'auteur du roman qui a servi de prétexte à ce film, n'a plus qu'à changer de métier, ce que je crois, il a fait.

 

J'observe enfin qu'un débat s'instaure entre les élèves sur la nationalité française et qu'Esméralda déclare n'être pas fière d'être française. Pourtant, j'imagine que ses parents, eux, ont beaucoup souffert pour cela et ne doivent pas renier leur choix!

 

Un film est une oeuvre d'art. Le rôle d'un artiste n'est pas seulement de créer, c'est à dire de réaliser une fiction, c'est aussi de porter témoignage de son temps. De ce point de vue, Laurent Cantet remplit son rôle, d'autres cinéates l'ont fait également avec talent, même si ce témoignage est nécessairement partiel, voire partisan. En tout cas, son film ne laisse pas indifférent. C'est là un documentaire plus qu'une oeuvre de création, mais je continue de penser et même d'espérer que l'école reste globalement un moyen d'éducation, voire d'intégration et un des fondements de notre société.

 

 

 

© Hervé GAUTIER - Septembre 2008.

Bienvenue chez les Ch'tis - Un film de Dany Boon.

 

N°321– Décembre 2008

Bienvenue chez les Ch’tis – Un film de Dany Boon.

 

 

Dans ma mémoire cinématographique de plus en plus mauvaise le personnage du facteur avait acquis ses lettres de noblesse grâce à Jacques Tati.

Le nord, que je ne connais toujours pas et où je n’ai jamais mis les pieds restera définitivement évoqué par la chanson de Pierre Bachelet autant que par celle du plus que méridional Enrico Macias et celle de Jacques Brel, évidemment ! C’est que j’ai depuis toujours mes racines au sud de la Loire, cette frontière qui coupe inégalement la France en deux à bien des points de vue… et je dois dire que, ne serait-ce que du point de vue climat, cela me va bien ! Bref, sans l’exagération viscérale de Michel Galabru, cette région, pour moi, c’était un peu cela !

 

Ce film fait un peu dans les idées reçues. Les facteurs alcooliques, il y en a partout, c’est même plus qu’une institution. Cela pourrait nourrir la velléité de certains technocrates désireux de supprimer le Service Public. Après tout, François, le préposé-héros de « jour de fête » n’était pas vraiment sobre. Quant au décor, les corons, les terrils, les pavés et les champs de betteraves… Tout cela n’était pas vraiment attirant. L’épisode de Bergues, l’ancienne ville minière, le montre bien !

 

Reste la chaleur humaine, le sens de l’accueil, le sens de l’hospitalité traditionnel et proverbiale, cela j’en avais entendu parler.

 

Le film, en fait une somme de gags, c’est l’histoire un peu banale d’un receveur des Postes du Midi qui, à la suite d’un subterfuge grossier qui se retourne contre lui, se retrouve muté disciplinairement et pour deux ans dans le département du Pas-de-Calais. Il y arrive «  à reculons », comme on pénètre à regret dans un territoire étranger dont on ne connaît ni la langue, ni les coutumes, ni les habitudes culinaires, ni même les autochtones qu’on prend un peu pour des extra-terrestres. Forcément, quand on vient du pays du soleil, le ciel plombé et les températures hivernales en dessous de 0, cela n’attire guère ! Tout cela fait de lui un « célibataire géographique » dont la Fonction Publique a le secret.

 

Pourtant, il doit bien y avoir une alchimie dans ces contrées éloignées et soi-disant inhospitalières puisque, le moment d’acclimatation passé, celui qui avait peur de s’ennuyer non seulement ne voit plus le temps passer mais surtout va avoir recours à des grossières idées reçues pour décourager son épouse de le rejoindre. Cela se fait pourtant et elle aussi tombe sous le charme, et cela dure trois ans. Enrico qui s’y connaissait n’a pas dit autre chose « Les gens du nord ont dans les yeux le bleu qui manque à leur décor…ont dans le cœur le soleil qu’ils n’ont pas dehors »… Mais ils repartent vers le sud, parce que, même s’ils finissent par aimer cette région… ils la quittent, même si c’est avec beaucoup de regrets! « Quand un étranger vient vivre dans ch’nord, il brait deux fois : quand il arrive et quand il repart ». Dont acte !

 

Ce que je retiens, ce n’est pas tant le côté comique indéniable, mais le côté humain, l’émotion aussi, parce que cela reste, à mon sens, un film bouleversant comme l’est la dernière image, Kad Mourad au bord des larmes tombant dans les bras de Dany Boon. Il n’y a plus de rapports hiérarchiques entre les hommes au contraire, il naît même entre eux une complicité authentique.

 

C’est peut-être moins marquant, mais une des dernières phrases adressées par un agent des Postes à son directeur sonne quand même comme un reproche, non seulement il part mais, lui aussi est bien comme les autres, il vient ici pour faire sa carrière puis, la mutation ou l’avancement obtenus, il s’en va. Et le charme tissé par cette histoire, la complicité sont rompus.

 

C’est un véritable hymne à sa région que nous offre Dany Boon, mais c’est aussi l’invitation pour chacun d’entre nous à aimer l’endroit où il vit, parce que nous avons la chance d’habiter un beau pays aux multiples visages que bien des gens nous envient. On le savait déjà, mais il n’y a pas que Paris en France ! C’est une façon de voir le bon côté des choses, l’invitation à rire de soi, même si on n’est jamais très loin de la caricature, une manière d’être tolérant, et cela, ça me plaît bien ! Quoi d’étonnant qu’au palmarès des hommes de l’année Dany Boon, qui a reçu chez lui une ovation digne des joueurs de foot vainqueurs de la coupe du Monde, passe devant tout le monde, hommes politiques compris !

 

Alors, merci Biloute !

 

Hervé GAUTIER – Décembre 2008.http://hervegautier.e-monsite.com 

INDIGENES. – Un film de Rachid BOUCHAREB.

 

 

N°259- Octobre 2006

 

 

INDIGENES. – Un film de Rachid BOUCHAREB.

 

Je vais encore une fois déroger au but de cette revue, celui de la chronique culturelle, encore que nous n’en sommes malgré tout pas très loin avec ce film que je n’ai pas encore vu mais qui sera peut-être l’occasion d’un compte rendu de ma part.

 

Ce qui m’amène à réfléchir aujourd’hui, c’est moins cette actualité cinématographique que les conséquences qu’elle sous-tend dans le monde politique, dans le quotidien et dans l’évolution des mentalités.

L’histoire de notre pays a été mouvementée et l’étude qui nous en est proposée, notamment dans les manuels scolaires, présente d’inquiétantes zones d’ombre, souvent de pieux mensonges, parfois même des contre-vérités affligeantes. Il y a aussi de nombreux silences qu’on peut allègrement mettre sur le compte du nécessaire allègement des programmes scolaires trop chargés. Heureusement la presse, les livres, le cinéma, la télévision… sont là pour rétablir sinon un semblant de vérité, à tout le moins pour éclairer nos connaissances d’une autre lumière.

Même s’il ne saurait être question de battre sa coulpe pour les erreurs du passé, comme cela fut mis à la mode il y a peu, il n’en reste pas moins que la vérité officielle doit bien souvent être gommée ou carrément remise en question. Ainsi, les gens qu’on appelait maladroitement « indigènes » et à qui on avait enseigné, dans les écoles de la République, malgré leur origine africaine et la couleur de leur peau, que leurs ancêtres étaient grands, blancs et blonds, furent-il enrôlés en masse pour défendre la France (la « mère-Patrie ») qu’ils ne connaissaient pas, contre le nazisme. Le pouvoir politique de l’époque qui ne les tenait pas en grande considération et regroupait cette entité géographique sous le vocable « Colonies », su cependant se souvenir d’eux dès lors qu’il s’est agi de défendre le territoire national. Il est vrai que, lors de la Première Guerre Mondiale, leurs parents avaient eux aussi servi de « chair à canon » sans pour autant que les manuels scolaires, ni même les monuments aux morts se souviennent de leur sacrifice.

Depuis Clemenceau, ceux qui ont défendu le pays ont « des droits sur nous » et il est légitime de rétribuer sous forme de pensions, ceux qui ont fait, pour leur pays le sacrifice de leur jeunesse, sauf que ces droits étaient jusqu’à présent appréciés différemment suivant la couleur de la peau ou l’origine ethnique des bénéficiaires. Cette doctrine a fait naître des disparités criantes entre ceux qui, selon qu’ils étaient Français ou « Indigènes », ont cependant également défendu le territoire et la liberté.

 

Ce film arrive donc à temps pour effacer cette injustice, encore qu’il était temps car beaucoup d’entre eux sont morts sans avoir pu constater cette marque de reconnaissance. Je pense même qu’il tombe bien, après le douloureux épisode de banlieues en flammes, car tout est lié, comme tombe bien aussi l’émotion du Président de la République qui se souvient ainsi d’une promesse électorale qui trouvera ainsi et tardivement un commencement d’exécution. Il était temps ! Pourtant, il y a d’autres combattants qui attendent encore ce genre de reconnaissance, les Harkis par exemple, qui, au moment des évènements d’Algérie, ont fait le choix de la France…

 

Il y a une autre réflexion que cela m’inspire. C’est que dans notre pays, il faut des comédiens, des amuseurs publics, souvent eux-mêmes issus de l’immigration, pour faire changer les mentalités, faire évoluer les choses et que le monde politique, décidément sourd et aveugle aux problèmes quotidiens des plus défavorisés, en prenne soudain conscience et accepte d’y porter remède. Ce fut naguère Coluche, lui-même enfant d’immigrés italiens qui s’émut que dans un pays riche, il puisse encore y avoir des gens qui meurent de faim. Il contribua non seulement à des mesures fiscales en faveur des plus pauvres mais déclencha aussi un vaste élan de solidarité. C’est maintenant Djamel Debbouze qui incarne, par le truchement d’un rôle dans ce film, un des ces « indigènes » qui se sont battus pour notre liberté sous l’uniforme français. J’observe aussi qu’au moment ou le pouvoir politique de tout bord est plus soucieux de distribuer des prébendes et des avantages aux nantis, ce sont des baladins, singulièrement issus de l’immigration , à qui revient le rôle de susciter une amélioration du sort des plus défavorisés.

 

Une autre réflexion me vient à l’esprit et qui me rassure. La France, davantage que les Etats-Unis dont on nous a rebattu les oreilles avec le « Melting pot », reste un pays d’immigration, d’intégration, de tolérance, une société multiraciale qui se nourrit de ces différences. Elle y puise davantage de raisons de s’enrichir et de grandir que de craindre pour sa sécurité ou pour sa survie.

 

 

 

 

© Hervé GAUTIER.   http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

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