Dominique BONA

LES ROUART - De l'impressionnisme au réalisme magique.

N°942– Juillet 2015

 

LES ROUART – Dominique BONA Gallimard.

De l'impressionnisme au réalisme magique.

 

En écrivant « Deux Sœurs »(la Feuille Volante n°823) Dominique Bona nous avait déjà permis d'entrer dans la biographie d'Yvonne et de Christine Lerolle, filles d'Henry Lerolle, qui avaient épousé Eugène et Louis Rouart, fils d'Henri Rouard, ingénieur, capitaine d'industrie, riche collectionneur et peintre impressionniste lui-même. En 2004, il y avait eu une exposition consacrée à la famille Rouart et la presse avait même qualifié ses membres de «Médicis français » pour insister sur leur importance en matière d'art. Un autre livre était paru en 2012 sur le même thème, repris par Dominique Bona dans son ouvrage précité.

Comme le note pertinemment l'auteur, l'art aujourd'hui est indissociable du tapage médiatique et du succès commercial, or, si les Rouart sont restés à ce point méconnus, c'est qu'ils ont tout fait pour rester dans l'ombre. L'art était pour eux « une aventure toute intérieure, secrète et fervente », quelque chose de quasi-mystique ! Henri Rouart [1833-1921]était l'ami de Degas qui fit de lui nombre de portraits, mais l'ingénieux polytechnicien qu'il était cachait un peintre de talent, élève de Corot, et un collectionneur à la fois curieux, visionnaire et enthousiaste. Il aimait non seulement les classiques mais surtout les impressionnistes que son époque méprisait et ses choix artistiques ont fait l'admiration de Paul Valéry, d'autant plus sans doute que, dans cette impressionnante collection de toiles, les siennes ne figuraient pas. Il a certes financé les différentes expositions mais y a aussi, modestement, participé. Il est un peintre de la nature où le vert et la lumière dominent. Ses délicates aquarelles sont aussi l'expression de son talent.

Ernest Rouart [1874-1942], le troisième fils d'Henri, aurait pu être l'héritier industriel de son père mais il préféra la peinture. Docile élève de Degas, il y a dans ses toiles une minutie des formes et des couleurs, comme une émotion et une tristesse contenues. Il pratiqua avec un égal bonheur l'art du pastel et de l'eau-forte. Il épousa la fille de Berthe Morisot et, comme son père, se consacra à la peinture des autres.

Augustin Rouart [1907-1997], petit-fils d'Henri et neveu d'Ernest, choisit, tout en restant dans la peinture, de s'affranchir des modèles familiaux en revenant à un style figuratif à contre-courant où le dessin et les couleurs douces dominent. Il ignora les expositions et les galeries autant que les courants artistiques de son temps pour ne se consacrer qu'à son art, ce qui ne fait cependant pas de lui un peintre maudit.

Ce furent donc trois générations de collectionneurs-mécènes et d'artistes peintres originaux et indépendants, « des créateurs à part… à la fois classiques... et inclassables » comme le dit Dominique Bona, que l'écrivain Dominique Rouart, de la quatrième génération viendra compléter de son talent.

 

C'est un ouvrage richement documenté et illustré dont a pris l'initiative Dominique Bona. Il permet, par les reproductions qu'il contient, de connaître et de distinguer chacun des trois artistes. Elle monter ici, une nouvelle fois son attachement à la peinture. Son texte toujours aussi cultivé et agréable à lire, servi par une écriture fluide, est complété par celui de Paul Valéry à propos d'Henri Rouart, de l'académicien Frédérique Vitoux à propos d'Augustin Rouart, de Léon-Paul Fargue à propos d'Ernest Rouart.

 

Comme le rappelle l'académicienne « Pour les Rouart, l'art ne se nourrit pas d'une ambition sociale ou mondaine, et ne peut être l'instrument d'une gloire personnelle ».

 

Hervé GAUTIER – Juillet 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

LES YEUX NOIRS

N°941– Juillet 2015

 

LES YEUX NOIRS – Dominique BONA JC Lattès.

 

Tout commence par la découverte fortuite par l'auteure de photographies pornographiques du début du XX° siècle dont l'une d'elles représente l'épouse d'Henri de Régnier, une des filles du poète José-Maria de Heredia. Découverte déconcertante et inattendue donc mais peut-être pas tant que cela.

 

L'auteur des « Trophées » avait trois filles, Hélène, Marie et Louise qui ne se ressemblaient pas mais dont la « grande affaire » de leur vie fut l'amour ; elles choisirent exclusivement des poètes. Elles ont exercé leur passion avec liberté mais derrière la paravent des convenances de leur temps. Devaient-elles cela à leurs origines cubaines ou à la couleur envoûtante de leurs yeux ? Elles ont en tout cas fait rêver nombre d'hommes célèbres mais si chez les Heredia, c'est luxe, calme et volupté mais c'est aussi un peu l'ennui pour elles et la ruine qui les menace tous fait qu'elles ne pourront pas avoir de dot, ce qui compromet leur mariage. Leur beauté en tiendra lieu cependant. Les trois sœurs vivent dans cette ambiance mondaine, parisienne, virevoltante du début du XX° siècle, une vie frivole, passionnée, amoureuse. Devant la déconfiture financière, Mme de Heredia pousse au mariage de ses filles mais ces unions plus marquées par l'intérêt que par l'amour seront cahoteuses, ce qui est un paradoxe pour ces jeunes filles rêveuses et sensuelles. Elles combleront ce vide en ayant des amants que parfois elles se disputèrent ou se partagèrent, c'est mieux que le suicide ou la folie et surtout moins définitif. Qu'importe Marie épousera Henri de Régnier, un beau parti qui ne lui donnera cependant ni bonheur ni plaisir, Pierre Louÿs sera son amant préféré, toléré par le mari (il ne sera pas le seul, loin s'en faut) mais épousera Louise et Maurice Maindron un riche intellectuel-aventurier épousera Hélène.

Le modèle nu des photos c'est Marie et le photographe passionné, c'est Pierre qui est aussi à l'occasion un auteur de romans pornographiques que lui inspire sa propre vie. Marie renoue avec un talent de son enfance, la poésie mais, fille et femme de poète elle veut être connue pour elle-même et prend un nom d'homme qui a appartenu à un de ses ancêtres : Gérard d'Houville. Elle ajoutera à la poésie une œuvre romanesque qui se nourrit de sa propre vie. Quand Marie prendra pour amant Henry Bernstein elle fera scandale en s’affichant avec un juif (on est foncièrement antisémite dans sa famille) mais il est aussi un homme de théâtre. Louise délaissée par son mari en pleine déconfiture financière et créatrice vivote et Hélène devient rapidement veuve, elle se remariera avec un homme de lettres ; elle sera sûrement la plus sage et la plus rangée des trois sœurs. De cette fratrie Marie est la plus mutine, la plus amoureuse, la plus scandaleuse aussi. Elle tombe facilement amoureuse et ses amants nombreux ont parfois des noms célèbres mais son mari, éperdument amoureux d'elle, ferme les yeux. Des trois elle vivra le plus longtemps, survivant à son époux, à son fils Pierre de Régnier, à ses amants. C'est pourtant Louise qui divorcera, procédure rarissime pour l'époque ; ce sera pour les deux époux une délivrance. Elle se remariera mais on murmure que les filles Heredia ne portent pas bonheur aux hommes ... la maladie, la solitude et la mort s’abattront sur elles et sur leur entourage. Ces trois sœurs ont vécu dans l'ombre d'hommes célèbres, père, maris, amants mais ont cherché leur épanouissement personnel dans un société austère. Leur vie a assurément été un authentique roman d'amour.

 

Dominique Bona excelle encore une fois dans cette évocation avec, comme d'habitude, une prédilection pour les portraits qu'elle brosse avec un grand souci du détail. Son écriture est toujours aussi belle et fluide et je reste admiratif, à chaque fois que je lis une biographie écrite par elle devant son méticuleux et cultivé travail d'archiviste. Le texte qui en résulte et qui fourmille de précisions est toujours passionnant. Elle avait déjà enthousiasmé ses lecteurs avec notamment des biographies de femmes célèbres (Berthe Morissot, Camille Claudel, Clara Malraux ...) Elle renoue ici avec cet exercice et reste à mes yeux un ardent défenseur de la langue et de la culture françaises, ce qui n'est pas anormal pour une académicienne !

Hervé GAUTIER – Juillet 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

IL N'Y A QU'UN AMOUR

N°897– Avril 2015

IL N'Y A QU'UN AMOURDominique Bona - Grasset.

Rien en prédisposait Émile Herzog (1885-1967), jeune fils d'une riche famille normande et industrielle à devenir écrivain. Certes il avait renoncé à des études littéraires qui auraient pu être brillantes pour se consacrer à l'entreprise familiale et partageait son quotidien entre entre cette activité et ses nombreuses maîtresses. Les femmes étaient alors pour lui une récréation et une source de plaisirs mais quand il rencontra Jane-Wanda de Szymkiewicz (Janine), une jeune russo-polonaise âgée de 16 ans, non seulement il en tomba éperdument amoureux mais la racheta littéralement à sa mère, en fit une femme entretenue, la mit en pension en Angleterre pour terminer son éducation et finit par l'épouser, elle qui n'avait ni dot ni trousseau et dont la famille était surendettée. Une fois l'épouse d’Émile, Janine, se révèla sous un tout autre jour, capricieuse et frivole et même volage puisque sur les trois enfants qu'ils eurent ensemble, deux ne seraient pas de lui. Une septicémie l'emportera à l'âge de 31ans et Émile portera douloureusement le deuil de celle qui fut réellement la femme de sa vie et qui se maria d'une manière prémonitoire sans doute… en noir ! Le succès attire les femmes; déjà célèbre et désormais libre, Émile rencontre Simone de Caillavet, aussi parisienne, calculatrice et froide que Janine était brûlante, provinciale et désespérée. Devenu écrivain à succès, il épousera cette femme de lettres divorcée, déçue par son précédent mariage et qui l'admirait. Au mariage-passion succédera un mariage de raison, Simone, en véritable infirmière du cœur, s'attachant à lui faire oublier Janine et devenant sa secrétaire, sa collaboratrice, sa conseillère littéraire autant que son épouse. Pourtant, malgré tous ses efforts, l'amour s'éloignera petit à petit du couple et même s'il a épousé Simone, Émile qui a eu pourtant sinon des passades à tout le moins des passions pour d'autres femmes, n'est jamais parvenu à oublier Janine.

Il est maintenant célèbre sous le nom d'André Maurois, académicien et écrivain à succès. Il fait des conférences dans le monde entier et c'est à l'occasion de l'une d'elles, en Amérique du Sud, qu'il rencontre Maria Rivera, une jeune actrice péruvienne. Leur liaison sera courte mais passionnelle. Avec elle il connaîtra la volupté, la fulgurance dans l’amour. Il naîtra même entre Simone et elle, le temps de la jalousie passée et malgré la distance, une sorte d'amitié épistolaire, entre complicité et perversité.

Toutes ces femmes qu'il aimera d'une manière passionnée symboliseront sa quête du bonheur, mais d'un bonheur impossible à atteindre. Elles se retrouveront dans les personnages de ses romans qu'elles nourriront de leur présence et de leur vie. Elles feront de lui, sans même le vouloir un écrivain mais aussi un homme devenu étranger à lui-même, déçu par l'amour qu'il recherchait à travers elles.

Comme toujours Dominique Bona, qui est aussi romancière, excelle dans les biographies et cette chronique a depuis longtemps été attentive à son œuvre. Ce livre est non seulement fort bien écrit mais aussi richement documenté jusque dans les moindres détails. Elle cite scrupuleusement les références épistolaires et analyse pertinemment les romans d’André Maurois où elle note nombre d'allusions biographiques. Cette œuvre n'est ni un roman puisque tout y est vrai ni une biographie au sens stricte ; l'auteur dit elle-même qu'il s'agit d'une ballade amoureuse dans la vie de cet homme qu'on a, il est vrai, un peu oublié même s'il fut et est encore un monument de la littérature. En outre, nous avons ici un tableau de la bonne société du début du siècle, l'atmosphère des salons littéraires, des années folles et de l'entre-deux-guerres.

Outre que c'est une interrogation que j'ai toujours menée à titre personnel (le soutien d'un auteur par l'amour qu'il peut trouver autour de lui et qui nourrit son œuvre), j'ai été passionné, comme toujours, par cette lecture et même fasciné par la personnalité de Maurois qui, entre destin, liberté et hasard, cherche à travers toutes ses femmes un sens et une raison à sa vie. C'est l'esprit de l'exergue de Balzac « Il n'y a pas deux amours dans la vie de l'homme;il n'y en a qu'un seul, profond comme la mer, mais sans rivage ».

©Hervé GAUTIER – Avril 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

STEFAN SWEIG

N°893– Avril 2015

STEFAN SWEIG Dominique BonaPerrin.

D'emblée l'auteure définit Sweig comme un mystère. Comment se fait-il que cet écrivain talentueux des années trente, grand bourgeois cultivé, polyglotte, sensible et discret au point de ne pas s'engager, citoyen du monde, continue-t-il de tant fasciner les lecteurs ? Est-ce la noirceur de son œuvre qui se marie si bien avec notre époque tourmentée ou l'espoir d'une amélioration reste possible ?

Quand il naît en 1881à Vienne, la ville comme le pays est multiethnique et cosmopolite. Fils d'un industriel juif mais élevé dans la laïcité il se prépare à une vie facile en rêvant de sa vocation d'écrivain. A l'époque Vienne est une ville paisible et musicale, carrefour de toutes les cultures mais une cité immobile mais le jeune Stefan est impatient de vivre. Étudiant il réside à Vienne puis à Berlin où il connaît la vie de bohème bien qu'il ait toute sa vie été rentier et à l'abri du besoin, renonce temporairement à son œuvre pour devenir traducteur, voyage aussi en Europe où il rencontre les grands esprits de son temps avec qui il se lie d'amitié. Il renoue pourtant avec l'écriture et c'est d'emblée le succès. Ce début de siècle est marqué par le progrès et Sweig s’enthousiasme pour la vie et pour la paix. C'est un européen et un pacifiste convaincu mais déjà la guerre couve. Il écrit pour le théâtre, a de nombreuses secrètes et éphémères liaisons amoureuses. C'est un bel homme, distingué qui tombe amoureux d'une femme mariée, Friderike, mère de famille et romancière qui divorce pour lui et qu’il épouse dans des conditions pour le moins originales. Il en divorcera en 1938 pour épouser Lotte, sa cadette de 27 ans. Même s'il considère la femme comme un apaisement autant qu'un plaisir, il la craint, la considère comme une tentatrice qui profite de la naïveté des hommes, la compare au serpent de la Bible. Il n'en a pas moins, tout au long de sa vie, de nombreuses et éphémères liaisons amoureuses avec des amantes de passage. Pourtant les femmes dont il parle dans toute son œuvre, ne lui porteront pas bonheur. Pour autant il refusera de donner la vie, d'être père.

La guerre qui éclate va d'abord remettre en cause son idéal européen de paix puis au fur et à mesure, l'affermir et aiguiser sa lucidité politique. Déclaré inapte au service, il s’engage quand même dans une unité de vétérans chargée de la propagande mais le conflit fait voler en éclats à la fois son idéal de paix et ses amitiés étrangères. Il condamnera finalement cette guerre fratricide et criminelle. A la fin du conflit, il devient biographe, rencontre Freud qui aura dans son œuvre créatrice une importance déterminante. Le nazisme qu'il perçoit rapidement menace la paix en Europe et l'Anschluss achève ce qui lui reste d’illusions, il perd sa nationalité, et même s'il a un passeport anglais, il reste un juif errant et se réfugie au Brésil où il met fin à ses jours en compagnie de sa femme. Même s'il doute de lui en permanence, il est un écrivain adulé qui aime la vie et son travail, mais qui n'oubliera pas d'aider les jeunes auteurs. Il voyage dans le monde entier mais la littérature commence un peu à le fatiguer au point qu'il songe à l'abandonner.

Cet ouvrage remarquable, richement documenté et fort bien écrit, comme toujours chez Dominique Bona, éclaire d'un jour nouveau cet auteur majeur qui a toujours été pour moi énigmatique. En ce qui me concerne je suis toujours interrogatif à la fois sur le destin de cet homme et sur sa mort. Lui qui choisit volontairement de ne pas s'engager, finit toujours par prendre position, ne serait-ce qu'intellectuellement[Peut-on vivre sans s'engager?]. Est-ce au nom du plaisir ou du refus de responsabilités qu'il refuse de donner la vie, de ne pas avoir de descendance ? Je suis toujours étonné voire bouleversé par le destin de ceux dont la vie s'arrêtera avec eux, qui n'auront, volontairement ou pas, personne après leur mort pour honorer leur mémoire [il est vrai que son œuvre suscite largement ce mouvement]. Sa mort aussi m'interpelle dans la mesure où elle a été volontaire , lui qui avait tout. Était-il à ce point désespéré qu'il décidât d'en finir alors que la Thora dont il ne respectait pas cependant pas les préceptes et la simple morale interdissent le suicide ? Pourtant, bien qu'il soit foncièrement laïc, la judéité baigne son œuvre. S'est-il senti trahi par son époque, par ses amis, par ses idéaux, la vie s'est-elle vengée de lui avoir trop donné, refusait-il simplement de vieillir(il a 60 ans en 1942) , l'être sensible qu'il était avait-il besoin d'un soutien  que sa deuxième épouse, malade chronique, ne sut ou en put pas lui donner ? Interrompre ainsi délibérément un parcours aussi exceptionnel est un geste, un engagement intime qui m'interpellent chez cet amoureux de la vie !

©Hervé GAUTIER – Avril 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

DEUX SŒURS

N°823 – Novembre 2014.

 

DEUX SŒURS Dominique Bona - GRASSET

 

Dominique Bona renoue une nouvelle fois avec sa passion de la biographie et de la peinture. Elle nous avait déjà passionnés avec la vie de Berthe Morisot (La Feuille Volante n°677), elle nous invite ici à découvrir celle d'Yvonne et de Christine Rouart nées toutes les deux Lerolle. Elles épouseront deux frères Rouart, Eugène et Louis, les fils d'une famille voisine et amie.

On connaît les deux jeunes filles grâce à Renoir qui les a peintes (« Christine et Yvonne Lerolle au piano » - musée de l'Orangerie) Ce tableau donne à penser qu'elles connaissent le bonheur bourgeois à travers l'art de la musique et de la peinture. Leur père, Henry était en effet peintre d'inspiration symboliste, collectionneur avisé, découvreur de talents, ami d'artistes comme Debussy, Renoir , Pierre Louÿs ou Degas. C'est donc dans ce creuset culturel et familial qu'elles grandissent. Elles deviendront des icônes de l'Impressionnisme.

 

Elles entrent par leur mariage dans le clan Rouart, leur beau-père Henri est capitaine d'industrie, inventeur scientifique de talent mais aussi riche collectionneur de tableaux, ami des artistes et peintre impressionniste lui-même. Il manque à cela sûrement la présence d'une femme puisqu'il est assez rapidement veuf ce qui donnera à cette famille ainsi tronquée un aspect un peu austère. Ces deux familles appartiennent donc à « la bourgeoisie éclairée par l'art ». Pour Christine et Yvonne, le bonheur de leur enfance semble vouloir se prolonger dans leur mariage respectif. Cependant, ces deux fils qui vont devenir leur mari ne sont pas à l'image de leurs parents, versés dans l'art. Ils sont impétueux, colériques, invivables. Ces deux sœurs qui se portent un amour authentiques vont ainsi être séparées, l'une restera à Paris, l'autre partira pour la région toulousaine et leur destin basculera, jusqu'à la tragédie.  Ce n'est en effet pas simple pour les deux fils Rouart de suivre les traces de leur illustre père. Eugène, le mari d'Yvonne est un personnage trouble, instable, fragile, indécis, un écrivain raté, quant à Louis, sa passion pour les jolies femmes et pour le vin de Bourgogne sonnera le glas de cette union.

 

Dominique Bona sait raconter dans les moindres détails les différents moments privilégiés qui émaillent la vie de ces jeunes filles. On imagine le travail d'archiviste qui a dû être le sien pour rendre l'ambiance qui régnait au sein de ces familles, au point que le lecteur à l’impression d'en être le témoin privilégié. Comme toujours sa plume est alerte, précise et poétique. Ici elle choisit de nous révéler les talents différents de deux peintres(Henry Lerolle et Henri Rouart) dont le mémoire collective n'a pas vraiment retenu le nom dans le foisonnement créatif de leur époque. Elle le fait, à travers la présence discrète de ces deux sœurs à qui tout aurait pu sourire mais dont le destin a basculé. Avoir tout pour être heureux et finalement ne pas pouvoir l'être est souvent une caractéristique de la condition humaine. L'auteure nous fait pénétrer dans l'intimité de ces deux familles en n'omettant rien de ce qui fait leur originalité, leurs arcs en ciel comme leurs orages, notant avec la précision d'un scribe l’histoire intime de chacun, en société comme dans le huis-clos du foyer. Lire un de ses livres est non seulement une occasion d'en apprendre davantage sur le sujet proposé mais aussi de partager un style fort agréable. Je note d’ailleurs qu'elle a pris la précaution de joindre des arbres généalogiques et une galerie de personnages pour que son lecteur s'y retrouve dans ces filiations, ces alliances et ces amitiés parfois sulfureuses.

 

L'auteure, récemment élue à l'Académie française (La feuille Volante n° 644), après avoir écrit dans le domaine de la fiction romanesque semble orienter ses travaux en direction des biographies mouvementées. Les vies d'artistes qu’elle nous propose sont à chaque fois une découverte et une invite à en connaître davantage. En ce qui me concerne, c'est toujours, et depuis longtemps, un bon moment de lecture.

 

©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

ROMAIN GARY

N°18 – Novembre 1987.

ROMAIN GARY Dominique BONA- Le Mercure de France.

J'ai été de ceux qui ont apprécié le remarquable ouvrage que Dominique Bona a consacré à Romain Gary. Cette universitaire qui est aussi romancière nous fait découvrir l'homme, le résistant, le combattant de la France Libre, le consul de France, mais surtout, à travers sa vie mouvementée, l'écrivain deux fois Prix Goncourt grâce à l'épisode d’Émile Ajard.

Malgré tout, celui qui se cacha derrière ce pseudonyme ne sort pas grandi de cette aventure où la pantalonnade le dispute à la mystification. Pourtant cet homme tourmenté, comme le sont la plupart des écrivains, et pour qui les femmes ont joué un rôle de guides, d’inspiratrices ou simplement d'objets de séduction, mit fin à ses jours en hiver 1980. Chercher une explications à un suicide est une chose vaine. Dire ce qu'un écrivain porte en lui est une nécessité et une impossibilité, surtout face à la mort. Ce paradoxe est peut-être contenu dans sa lettre d'adieu « Je me suis enfin exprimé entièrement ».

©Hervé GAUTIER – Novembre 1987 - http://hervegautier.e-monsite.com

BERTHE MORISOT- Le secret de la femme en noir – Dominique BONA

N°677– Août 2013.

BERTHE MORISOT- Le secret de la femme en noir Dominique BONA- GRASSET.

Tout a commencé par un tableau d’Édouard Manet, celui d'une femme, en noir avec un bouquet de violettes sur la poitrine pour seul bijou. Cette femme c'est Berthe Morisot et c'est un mystère. Elle est peintre elle-même, appartenant au groupe des Impressionnistes, et apparaît déjà sur de nombreux tableaux de Manet, c'est une grande bourgeoise, de bonne éducation, pas un modèle professionnel. Son père, ancien préfet est membre de la Cour des Comptes et sa mère, par une filiation compliquée, est la petite-nièce du peintre Fragonard. Elle n'a donc pas, selon la légende des peintres, une vie maudite. L'école des Beaux-Arts est fermée aux femmes, Guichard, un peintre ami lui ouvre ainsi qu'à sa sœur Edma les portes du Louvre où elles peuvent ainsi copier les maîtres. Là, elles rencontrent d'autres peintres mais ce qui intéresse le plus Berthe, ce sont les paysages.

Elles sont admises dans la bonne société, dans le grand monde des arts et de la politique et Berthe rencontre Manet dont les toiles font scandale. Les deux sœurs travaillent avec talent mais Berthe s'impose et le peintre qui la prend souvent pour modèle a tendance à intervenir sur ses toiles, ce qui lui déplaît fort. Avec le temps Berthe qui a subi l'influence de son maître réussit à substituer les couleurs claires à la palette noire de Manet.

A trente ans elle est encore célibataire et doit résister aux sollicitations de sa famille qui souhaite la voir mariée, mère de famille et se détourner de la peinture. La guerre de 70 ne la tire pas de son ennui, elle s'impose un mutisme face à la Commune et alors que la guerre civile fait rage dans Paris elle est dégoûtée de ses semblables. Elle ne vit que pour la peinture et bientôt pour l'aquarelle ! A la fin des hostilités, elle retrouve Manet et souhaite poser pour lui. Les différents prétendants qui se pressent autour d'elle sont éconduits, soit par elle, soit, comme Puvis de Chavannes, par la famille. A trente trois ans, elle finit par jeter son dévolu sur Eugène Manet, le frère sans grand talent et de petite fortune d’Édouard dont elle devient la belle-sœur. Dès lors Berthe s'épanouit, n'est plus anorexique comme avant mais cesse d'être le modèle d’Édouard qui peindra dorénavant des femmes inconnues, sensuelles et nues. Non seulement la vie conjugale ne la comble pas, elle n'est pas heureuse malgré ses voyages et sa vie paisible mais encore sa peinture ne reflète pas exactement ce qu'elle est : c'est une passionnée et une combative et elle se présente comme une femme détachée de tout. Dans l’intimité de son couple, Eugène, conventionnel, jaloux, valétudinaire ne semble pas être l'homme qu'il lui faut pour mener correctement sa carrière. Pourtant, il la respecte en tant qu'artiste et lui qui peint également s'efface volontiers devant elle. C'est un brave homme, dévoué et sincère sur qui elle peut compter. Sa décision est prise et même si elle se heurte à l'ironie maternelle, Berthe a trouvé sa voie, elle sera peintre professionnelle mais, tournant le dos à l'Académie, choisit la liberté de peindre en rejoignant le groupe des Impressionnistes où elle est la seule femme.

Elle expose au salon de 1874 où la critique se moque de ce courant nouveau. Elle devient donc avec ces indépendants une marginale de la peinture. Elle va cependant suivre cette voie malgré tout le monde ; c'est que cette femme est un mystère. Elle est parfaitement intégrée à ce groupe qui gagne en nombre et en originalité mais vend peu.

C'est au moment du pire déchaînement médiatique contre les Impressionnistes qu'elle met au monde sa fille Julie. Cette naissance la comble de bonheur et l'apaise. Sa fille reçoit une éducation bourgeoise et sa mère a soin de s’entourer de peintres et d'écrivains. Un attachement profond l'unit à Julie mais celle-ci aura toujours un peu de la mélancolie de sa mère. Même éreintées par la critique et par la presse, des expositions se succèdent et tant pis si ce mouvement souhaite bousculer le bourgeois friand de réalisme, tant pis si on confond un peu contestation et révolution (la Commune n'est pas si loin), Berthe s'impose ! Elle fait d'ailleurs des émules féminines, et, artistiquement s'éloigne un peu de Manet mais se rapproche de Monet. Autour des Impressionnistes, le groupe s'étoffe, Renoir, Degas, Monet, Sisley, Pissaro...

La santé de son mari se détériore et et autour d'elle c'est bientôt une véritable hécatombe. Elle devient veuve à 51 ans et reprend ses habits de deuil si chers à Manet. Dès lors elle ne trouve sa consolation que dans la peinture, regarde l'avenir autant pour elle que pour Julie, se fait même le défenseur des femmes. Elle qui n'a que très peu peint les hommes se met maintenant à représenter des jeunes filles étrangères, la jeunesse comme un paradis perdu !

Julie peint désormais et son style rappelle celui de Manet. Berthe meurt à 54 ans en 1895 .

L'auteur revient sur le titre de ce livre. Berthe Morisot était faite d'ombres et de silences qu'elle aimait. Elle posa pour Édouard Manet mais épousa son frère qui était un homme discret et sans relief. A sa mort on retrouva une importante correspondance avec les impressionnistes et les amis mais seulement quatre courtes lettres d’Édouard Manet lui étaient adressées. D'autre part rien ne permet d'affirmer qu'elle correspondit avec lui. Dominique Bona y voit une énigme, suppose une liaison entre eux, une correspondance secrète détruite peut-être avant de mourir par elle-même, pour effacer, pour purifier ce qui ne pouvait être avoué  ? Entre la tristesse et le vertige qu'elle croit percevoir dans les yeux de Berthe, elle laisse le lecteur dans l'expectative. Il y a sans doute pour elle une sorte de frustration à ne pas lever un coin de ce voile qui restera à jamais une interrogation.

C'est un roman bien construit, agréable à lire, une biographie fouillée et précise que, comme à son habitude, nous livre Dominique Bona. Elle choisit de nous présenter une femme d'exception, rebelle à sa manière dans le domaine de la peinture, éprise de liberté, toujours insatisfaite et perfectionniste, ténébreuse et silencieuse qui a, par son talent, marqué son temps et l'histoire de la peinture. Elle la réhabilite donc et en profite pour donner sur la peinture de Berthe mais aussi sur celle des impressionnistes un avis éclairé qui s'étend d'ailleurs à l’œuvre des écrivains qui ont entouré le groupe.

© Hervé GAUTIER - Août 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

Camille et Paul – La passion Claudel – Dominique Bona

N°675– Août 2013.

Camille et Paul – La passion Claudel – Dominique Bona - Grasset

Camille et Paul ont été élevés dans une famille austère aux marches de la Champagne où tout signe d'originalité était exclu. La mère, femme au foyer, effacée mais belliqueuse et revêche, le père, receveur de l'Enregistrement, foncièrement laïc espéraient que leurs enfants embrasseraient des carrières plus sûres que celles dévolues à l'art. C'est pourtant lui qui favorisa le penchant de sa fille pour la sculpture et celle de son fils pour les Lettres comme il encouragea la pratique du piano pour Louise son autre fille. C'est lui aussi qui préconisera leur éducation à Paris, à ses yeux plus formatrice. Ce sera Louis-le-Grand pour Paul et un célèbre atelier de sculpture pour sa sœur. Si la Capitale éblouit la jeune fille, lui ouvre ses portes et la vie de bohème, Paul s'y ennuie et ne songe qu'à la quitter. De cette période Paul exècre le côté laïc très en vogue à l'époque autant que les Lettres trop classiques ou trop positivistes à son goût. Camille avait beau être plus âgée de 4 ans que son frère, il y eut entre eux un rapport fusionnel exceptionnel. Ils ne peuvent se passer l'un de l'autre, il ne peuvent rien faire l'un sans l'autre mais la sœur aînée domine son frère. [L'auteur fait d’ailleurs un parallèle intéressant entre Chateaubriand et Claudel]. En société où ils n'ont d'ailleurs leur place ni l'un ni l'autre ils se font remarquer, lui par son air renfrogné, elle par son franc-parler. Ils n’aimeront jamais les mondanités. Ils sont aussi travailleurs et volontaires l'un que l'autre: quand Camille décide d'aller travailler chez Rodin, Paul refuse de préparer Normale Supérieure et opte pour une carrière diplomatique, tout cela contre l'avis parental ! Aussi bien lui qu'elle obéiront à l'appel de leur art . Lorsque Camille rencontre Rodin, il est son aîné de 24 ans, pourtant bien des choses les rapprochent et pas seulement l'amour de la sculpture. De cela, Paul en souffre « Il n'est plus le seul homme de sa vie ». Plus elle se rapprochera de Rodin, plus elle s'éloignera de lui mais Paul restera toujours obsédé par cette sœur, jusque dans son œuvre.

Camille vit avec Rodin une liaison passionnée que la morale bourgeoise et bien entendu sa famille condamnent et ce d'autant plus que son amant a une vie matrimoniale avec une autre femme et refuse de l'épouser. Elle travaille dans son atelier, mais cela n'en fait pas pour autant l’imitatrice de Rodin ; elle reste une artiste solitaire et originale qui doit beaucoup au Maître mais les deux sculpteurs s'enrichissent mutuellement dans leurs créations respectives. Paul et Rodin avaient beaucoup d’affinités, notamment culturelles, mais jaloux de l’homme qui lui vole sa sœur, il lui porte une haine tenace. Pour autant, sans oser l'avouer, il aura sa part dans le malheur futur de Camille. De son côté il est bouleversé par la poésie de Rimbaud et par la révélation de Dieu à Notre-Dame de Paris. Dès lors, devenu un adorateur de la Vierge, sa sœur est regardée comme une pécheresse. Pourtant il gardera longtemps secrète sa conversion comme Camille cachera sa liaison avec Rodin.

Est-ce sa volonté de partir loin, son attirance vers la mer ou la nécessité de mettre de la distance entre sa sœur et lui, il choisit la carrière diplomatique qui très jeune l'envoie en Amérique du Nord puis en Chine où il passera quinze années. Il ne cessera pas pour autant d'écrire ni surtout de correspondre avec Camille qu'il revoit à chacun de ses séjours en France. La vie de Camille s’éclaircit quand, lassée de ses atermoiements, elle quitte Rodin. A 30 ans, elle est désormais libre et pauvre malgré une certaine notoriété mais se sent incomprise. De son côté, à 32 ans Paul, en dehors de son métier de Consul de France se consacre à la religion et à l'écriture. Il est vierge mais cette vie monacale va être bouleversée par Rosie, une femme mariée et mère de famille qu'il rencontre sur un bateau en partance pour la Chine. C'est une séductrice dont il tombe éperdument amoureux et qui lui donnera une fille mais le quittera. Sa vie, même loin de Paris, sera aussi scandaleuse que celle de sa sœur. D'autres femmes viendront mais Rosie restera son grand amour perdu, une source de culpabilité aussi pour le chrétien qu'il est. Ainsi le frère et la sœur puisent-ils dans leur vie sentimentale leur inspiration créatrice et dans son œuvre littéraire, Paul campera des femmes indomptables et libres qui trahissent. Contre le suicide ou la folie, Paul choisit le mariage...de raison, un viatique plutôt qu'une vocation.

De son côté, Camille à 40 ans est déjà une vieille femme solitaire, orgueilleuse mais terrorisée, poursuivie par les ennuis, qui croit au complot, présente de plus en plus un délire paranoïaque. Quand elle se met à détruire ses œuvres, et surtout après la mort de son père en 1913, sa mère qui ne l'a jamais aimée et sa famille (et par conséquent Paul) la font interner. Quelques mois après une campagne de presse dénonce sa « séquestration » par sa famille dans un asile d'aliénés. Pendant ce temps, Paul va de poste en poste à l'étranger, est nommé ambassadeur, connaît une grande notoriété littéraire... et oublie sa sœur qui, consciente de son état d'enfermement restera incarcérée pendant 30 années sans amis ni beaucoup de lettres et de visites de sa famille selon le vœu maternel. Elle mourra à 80 ans. Paul est devenu un paterfamilias entouré d'une nombreuses descendance, thuriféraire de Pétain puis de De Gaulle, tenté un temps par la politique, soucieux de faire reconnaître son œuvre, et enfin élu à l'Académie française. Il verra Camille avant qu'elle ne meure dans la solitude et le plus grand dénuement et ressentira « cet amer regret de l'avoir abandonnée ».

Ce furent deux êtres qui se ressemblaient, qui se comprenaient, mais l'un croyait au ciel et l'autre n'y croyait pas pour paraphraser Aragon, deux tempéraments sensibles, passionnés mais fragiles, deux génies, deux destins différents cependant, l'un voué à la notoriété, l'autre à l'oubli [« Moi j'ai abouti à quelque chose. Elle n'a abouti à rien... L'échec a flétri son existence. » confesse-t-il]. L'auteure fait pertinemment remarquer, nonobstant l'admiration qu'elle peut avoir pour l'écrivain, que dans les relations que Paul eut avec sa sœur, l'idéal chrétien qui gouverna la vie de l'auteur du « Soulier de satin » fut quelque peu oublié par ce dernier. Voulut-il se protéger ou cela fut-il la marque d'un sentiment de culpabilité ? C'est là une contradiction qui mérite d’être soulevée.

Selon son habitude, Dominique Bona se livre à une enquête passionnante et détaillée sur ces deux personnages [Depuis que je lis ses œuvres, j'ai toujours été étonné non seulement par son style agréable à lire mais aussi par la précision de son travail et par sa grande culture].Si elle rend hommage à Paul et nous le montre sous un jour nouveau, pour moi assez inattendu par rapport à son image officielle, elle évoque aussi avec tendresse l'image de Camille, la tire assurément de l'oubli. Il y eut à la fin du XX° siècle et au début de celui-ci un mouvement de réhabilitation de Camille tant par la littérature, le théâtre, les expositions que par le cinéma. Selon le mot d'Eugène Blot, qui fut un admirateur et un soutien actif du sculpteur, il permit de « tout remettre en place ». Ce livre aussi y contribue.

© Hervé GAUTIER - Août 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

CLARA MALRAUX - Dominique BONA

N°648– Mai 2013.

CLARA MALRAUX - Dominique BONA - Grasset

Drôle de destin que celui de Clara Goldshmidt, née à Paris en 1897 mais de nationalité allemande puisque son père, originaire de Basse-Saxe ne sera naturalisé qu’en 1905. Même si chez elle on parle allemand, c'est la France pour les valeurs humanistes qu'elle porte que son père a choisi. Les parents de Clara forment un couple très uni et surtout très amoureux. Clara a deux frères dont l'un est son aîné. Cette appartenance à deux cultures sera pour elle un déchirement quand la Première mondiale éclatera d'autant plus qu'une partie de sa famille est restée en Allemagne. Quant à elle, elle n'apprendra que bien plus tard ses origines juives mais elle est française et élevée dans la grande bourgeoisie parisienne.

La généalogie d'André Malraux est moins reluisante, plus populaire, sa mère tenant une épicerie à Bondy. Né en 1901, il passe son enfance entre sa mère, sa grand-mère et sa tante, son père ayant quitté le domicile quand André avait 4 ans. Lui aussi a des origines flamandes mais comme Clara, il est résolument Français. Quand ils se rencontrent, en 1921, ils n'ont pourtant rien en commun si ce n'est peut-être cette envie d'écrire qui ne s'est pas encore manifestée. Tous les deux veulent échapper à leur condition, elle qui est une jeune fille bourgeoise et riche et lui un dandy frivole et pauvre, qui lui cache ses origines sociales. Malraux a toute sa vie sera un mystificateur qui a lui-même tissé sa propre légende. Pour autant, ils semblent faits l'un pour l'autre et en octobre 1921 ils se marient avec cependant la promesse de divorcer six mois après ! Elle a 24 ans et lui est encore mineur, n'a pas de métier mais n'envisage pas le moindre emploi. Pourtant, parvenus à l'échéance qu'ils s'étaient eux-mêmes fixée, les époux qui se vouvoient toujours préfèrent consacrer l'argent que leur coûterait un éventuel divorce à voyager. En réalité, ils sont si bien ensemble qu'ils choisissent d'y rester. Si André s'impose par ses qualités intellectuelles, Clara reste quelque peu en retrait mais pousse son mari à partir avec elle pour Anghor. L’exotisme et le voyage les habitent tous les deux mais c'est aussi les trésors de temples kmers qui les attirent et qu'ils comptent bien s'approprier par le pillage. En réalité, ce voyage un peu hasardeux et dangereux porte en lui les prémices de "La voix Royale", qui paraîtra plus tard. Clara, elle, s’émerveille de la beauté des lieux et ce sera pour elle aussi la véritable naissance de l'écriture. Pour le couple, la mise à sac des temples leur vaut une inculpation, un non-lieu pour elle qui rentre en France sans le moindre sou, rompt avec sa famille et découvre la complicité modeste mais chaleureuse de sa belle-famille pourtant jusque là soigneusement cachée par André et un procès pour lui. Elle s'attache à réunir un comité de soutien qui compte les plus grandes signatures littéraires de son temps. La cour de Phnom Penh  condamne André à 8 mois de prison avec sursis. Il rentre en France et peut recommencer à vivre.

En France, André se révèle ingrat, déjà, et Clara lui avoue un adultère qui le laisse désemparé. Il se souviendra plus tard de cette trahison, en l'imitant. C'est le début d'une longue série d’infidélités qui auront raison de ce couple mais c'est quand même Clara qui en prit l'initiative. La drogue entre dans leur vie en même temps que la gêne mais André songe à repartir pour l'Indochine avec des rêves journalistiques. Ce journal, baptisé "L'indochine" qui deviendra "L'indochine enchaînée" se veut altruiste, progressiste social, pro-annamite, tourné vers les plus défavorisés, bref d'opposition. Il s'oppose en effet à l’administration coloniale toute puissante et corrompue, dérange, est volontiers polémique et on le stigmatise comme bolchevique dans ce pays en plein bouillonnements politiques et ce bien qu'André ne soit pas communiste. Lui y écrit mais Clara reste dans l'ombre. Le journal crée en Juin 1925 n'aura que 49 numéros et fin décembre de la même année, les Malraux repartent pour la France avec une certitude : ils seront écrivains mais, sans qu'elle le sache, c'est la fin du grand amour de Clara. De cette aventure asiatique naîtront nombre de personnages de roman pour André. Il publie "La tentation de l'occident" qu'il dédie à Clara. D'autres viendront qui l'introduiront dans le monde des Lettres et lui donneront le succès mais Clara restera dans l'ombre sans qu'André, maintenant directeur artistique chez Gallimard, ne songe à lui donner sa chance. En 1933, ni la naissance de leur fille Florence, ni le prix Goncourt d'André pour "La Condition humaine" où Clara apparaît sous les traits de May, ne peuvent parvenir à ressouder un couple qui se délite dans l'adultère.

Puis vient la politique, à gauche, pour Clara et André. Elle l'accompagnera, comme elle le fit en Espagne, en 1936, aux côtés des Républicains mais restera toujours dans l'ombre alors que lui s’affirme comme un remarquable orateur et aussi comme un organisateur charismatique. La guerre civile espagnole marquera pour eux la fin de leur amour, André rencontrant Josette Clotis qui lui donnera plus tard deux fils. Clara se retrouve donc seule "privée de lui", ce qui aiguise son talent littéraire.

En 1939, André qui avait été réformé, alors âgé de 40 ans, s'engage comme simple soldat, est fait prisonnier, s'évade, se réfugie dans le sud de la France. Ce n'est qu'en 1944, sur le tard, qu'il devient, dans la Résistance, le "colonel Berger" entraîneur d'hommes et combattant courageux. A la mort de Josette, Clara pense retrouver André, mais ils divorcent en 1947 après 26 ans d'un mariage cahoteux. Clara garde son nom et sa fille Florence. Désormais seule, elle survit mal, a gardé son âme de gauche mais publie difficilement 4 romans autobiographiques dont aucun n'est dédié à André dont il est pourtant le héros secret. Son ex-mari, reconnu maintenant comme un écrivain, publié de son vivant dans La Pléiade, éphémère ministre de de Gaulle en 1946 et qui a abandonné son idéal révolutionnaire, ne l'aide pas dans son entreprise littéraire. Ses livres se vendent mal. Elle rencontre Jean Duvignaud, professeur de Lettres et aspirant écrivain qui a 24 ans de moins qu'elle. Elle vivra avec lui une idylle de 13 années et le soutiendra dans dans son activité d'écriture. Pourtant en elle l'empreinte de Malraux n'est pas effacée. Ce dernier, veuf, se remarie en 1948 avec sa belle-sœur Madeleine, déjà mère d'un fils. Le voila donc avec 3 garçons mais les relations familiales sont difficiles, comme elles le sont avec Florence, sa fille. Pour André la vie est opulente alors que pour Clara c'est la gêne. Pourtant, la mort de ses deux fils, la séparation d'avec Madeleine, entraînent André dans une phase difficile. Quand il choisit de renier ses idées progressistes et de s'établir dans l'ordre et les contradictions gaullistes, Clara tente de rétablir la vérité à son sujet mais l'aura du ministre est trop forte et l’indifférence d'André trop pesante. Pourtant elle ne renie rien de ce qui a été sa vie et son combat, milite, écrit, publie...Mai 68 revivifie ses ardeurs révolutionnaires mais quand à la suite du référendum de 1969, de Gaulle s'éloigne du pouvoir, Malraux démissionne. Désormais seul, il renoue avec une ancienne maîtresse, Louise de Vilmorin, puis, à la mort de celle-ci, sa nièce Sophie se rapproche de lui. Elle sera sa dernière compagne. Il s'éteint en 1976 à l'âge de 75 ans. Lui qui avait toujours ignoré Clara depuis leur divorce ne l'oublie pas dans son testament. Celle qui avait toujours été effacée, dans l'ombre d'André, s'affirme par l'écriture, les voyages, les interviews. Pour tous elle redevient Mme Malraux et à la mort d'André sa vie à elle prend tout son sens et la libère. Elle meurt paisiblement 1982

Ce couple que Dominique Bona nous présente comme mythique à cause de la passion qui a présidé à ses débuts n'a pas échappé à la routine, au délitement, au déchirement. Il a néanmoins était fécond, original, porteur de créations artistiques et de prises de positions politiques. C'est à dire le contraire de l'ennui.

J'ai lu passionnément cette biographie où il est souvent question d'André. Pour autant, Dominique Bona y rend hommage à Clara, magnifiquement.

© Hervé GAUTIER - Mai 2013 -









GALA - Dominique BONA

N°646– Mai 2013.

GALA - Dominique BONA - Flammarion [1995]

Qui était donc cette femme qui fut l'égérie d'un poète et de deux peintres? Quand elle entre en scène, elle s'appelle encore Elena Dimitrievna Diakonovane, elle a reçu une bonne éducation en Russie où elle est née en 1894. C'est une jeune fille de 18 ans qui, après avoir parcouru toute l'Europe de l'Est, débarque dans un sanatorium suisse où elle vient soigner une tuberculose. Elle va y rencontrer, Paul-Eugène Grindel, le fils d'une famille bourgeoise, plus tourné vers la poésie que vers une carrière traditionnelle, malade lui aussi, et en tombe éperdument amoureuse. Il deviendra, grâce à elle, Paul Eluard et elle adopte le pseudonyme de Gala qu'elle gardera toute sa vie. Elle n'est peut-être pas très belle mais est une véritable présence fascinante, sait ce qu'elle veut, et malgré leur jeune âge, la famille de Paul qui se méfie de cette étrangère, la guerre, l'avenir incertain de son fiancé, elle l'épouse en février 1917. Le conflit mondial favorise la rencontre de Paul avec Louis Aragon, Philippe Soupault et André Breton puis, la paix revenue, c'est le mouvement Dada et ses excentricités artistiques qui leur révéla l'existence de Max Ernst vers qui Gala se sent irrémédiablement attirée, avec une certaine complicité tolérante du côté de Paul. Gala a 27 ans et son nouvel amant, sensiblement du même âge qu’elle, vient s'installer chez eux et va même vivre à leurs crochets. Ainsi commence un "ménage à trois" que Paul ne condamne pas mais dont il souffre quand même. Ni lui ni elle n'en sortiront indemnes et cela durera, plus ou moins en pointillés, jusqu'à ce qu'arrive un peintre catalan inconnu, Salvador Dalí. Nous sommes en 1929. Là aussi ce sera le coup de foudre. Pourtant tout les opposent, elle a 10 ans de plus que lui, c'est un inconnu sans fortune mais ils vivront ensemble une passion exubérante, sauvagement pauvre au début et s'épouseront en 1934. Dalí est maladivement timide mais aussi excentrique, facétieux, original, fantaisiste, débordant de créativité... Elle sera son unique modèle, sa source principale d’inspiration et l'icône qu'il célébrera comme une véritable idole jusqu'à sa mort en 1982. Elle restera aux côtés de Dalí, toujours dans l'ombre, l'assistera, le soignera, l'encouragera, l'accompagnera dans ses déplacement internationaux et mondains qui conditionnent sa notoriété et le mécénat qu'elle va susciter. Elle sera non seulement son épouse attentive mais aussi la gestionnaire de sa fortune, son agent artistique, efficace et discret. En réalité, ils se ressemblent beaucoup et sont avant tout individualistes. Politiquement, le groupe des surréalistes dont il fait partie est tourné vers le communisme mais Dalí, sans doute par provocation au début, fait devant ses membres l'apologie d'Hitler, comme il se tournera plus tard vers Franco. De plus, il fréquente les puissants et les riches et n'a cure du peuple. La rupture ne pouvait qu'être consommée, mais Gala sera toujours avec lui et dans l'ombre lui tiendra la main. Il le sait et ne peut plus se passer d'elle et quand après différentes manières de penser et de vivre il devient mystique, il la divinisera dans ses tableaux.

C'est étonnant mais l'amour que lui porte Paul Eluard est sans borne et aussi assez original. Certes, elle le trompe, et lui ne manque pas de l’imiter, mais pour autant, et bien que les amants connus de Gala soient à ce point différents de Paul, ce dernier non seulement les accepte mais leur porte de l'intérêt et même une certaine forme d'amitié, un peu comme si seul comptait à ses yeux le bonheur de sa femme qu'il n'était plus capable de lui procurer. Paul sera même bienveillant avec Dalí quand il fera, avec Gala, ses premiers pas dans le monde et quand les surréalistes l’expulseront de leur groupe. Il restera amoureux d'elle jusqu'à la fin, malgré tous les bouleversements de sa vie et leur divorce prononcé en 1930 après 15 ans d'un mariage mouvementé. Cet ouvrage consacré à Gala est en réalité non pas une mais trois biographies, la sienne mais aussi celles de Paul Eluard et de Dalí à qui elle fut si intimement liée. Si on en croit Dominique Bona, il semblerait que Gala, bien que dévoreuse d'hommes, ait recherché la virginité originelle chez Eluard et Dalí et ait poursuivi ses amours de contrebande, avec une prédilection pour les hommes plus jeunes qu'elle, et ce même pendant son union pourtant hautement amoureuse avec Salvador Dalí. Lui aussi ferma les yeux sur ses écarts, pourvu qu’elle reste avec lui !

Gala est volontaire, tenace, passionnée, mais aussi coquette, dépensière, valétudinaire, mélancolique, tourmentée et volontairement solitaire. Elle a peu d'amis et ceux qui la connaissent, notamment au sein du groupe des surréalistes, l'affublent de sobriquets peu sympathiques. L’avenir la fait rêver mais le mariage, la maternité, la vie rangée d'une femme mariée la déçoivent. Par peur de manquer, mais aussi par addiction au jeu, elle devient responsable du galvaudage du talent de son mari. Contrairement à l'anagramme inventé par Breton, "Avida dollars" ne s'applique pas à Dalí mais à Gala ! Puis tout cela dérape et, au nom de l'argent, la signature de Dalí ne s'appose plus sur des tableaux mais sur des bijoux, des parfums. Gala, pourtant attentive à la gestion de la fortune de son génial époux ne contrôle plus rien et ce sont des feuilles blanches en nombre incalculable qu'il signe. Elles serviront de support à autant de faux qui porteront atteinte à son crédit sur la marché de l'art. Dès lors, les secrétaires se succèdent et une cour se forme autour du couple, vivant des richesses qu'il génère. On a pu voir en elle une aventurière calculatrice, séductrice et avide d'argent qui sait rester dans l'ombre mais tirer le meilleur parti des hommes qu'elle croise, qu'elle séduit et dont elle favorise l'ascension. Étrange destin que celui de cette femme énigmatique et apparemment froide qui a su par son charme s'attacher des hommes d'exception qui en furent éperdument amoureux. Si elle est une intellectuelle, elle n'est cependant pas une artiste mais saura révéler chez tous les hommes dont elle fut la compagne, un élan créatif exceptionnel. Ils ont tous laissé dans le domaine de l'art une marque pérenne. Sans elle, ils ne se seraient assurément pas révélés au monde et seraient restés anonymes. Gala vieillie et malade meurt en 1982. Son mari lui survivra 7 ans mais c'est un fantôme qui s'éteint en 1989. Les deux époux ne sont même pas enterrés ensemble !

Comme toujours dans ses biographies, Dominique Bona est précise, très documentée, donne des détails et ses remarques personnelles, ses analyses et ses citations sont pertinentes. Cette chronique s'en est peu fait l'écho, mais j'aime lire les biographies, surtout, comme c'est le cas ici, quand elle sont denses et passionnantes. Grâce à son style fluide et poétique (notamment quand elle décrit des paysages catalans que ses origines familiales lui rendent sans doute plus attractifs), à ses courts chapitres, elle s'attache son lecteur attentif jusqu'à la fin. C'est donc un récit passionnant que nous livre l'auteur d'"Argentina" et nous fait découvrir la personnalité exceptionnelle de cette femme. Personnellement, j'avais des idées toutes faites sur Gala qui restait pour moi bien mystérieuse, la lecture de cet ouvrage m'a donné d'elle une image plus précise et surtout plus lumineuse.

© Hervé GAUTIER - Mai 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

Quelques mots sur Dominique Bona, nouvelle académicienne.

N°644– Avril 2013.

Quelques mots sur Dominique Bona, nouvelle académicienne.

Dans la période de crise économique que nous vivons actuellement, qui se double d'ailleurs d'une chute spectaculaire de confiance envers nos gouvernants et même envers les institutions, il est des informations qui peuvent parfaitement passer inaperçues. La politique intérieure, les soubresauts du Parlement, les débordements infantiles des membres de la Représentation Nationale, les mensonges éhontés d'un ministre de la République pourtant reconnu pour sa compétence, sa fuite digne d'un ennemi public puis son retour sur le devant de la scène en une lamentable et piteuse prestation judéo-chrétienne, le commentaire des matchs de foot et d'un attentat aux États-Unis, ont largement occulté l’élection de Dominique Bona à l’Académie Française.

Je trouve, pour ma part, face à l'atmosphère de déliquescence actuelle, plutôt réconfortant que la culture nous réserve encore des nouvelles de cette nature. Le fait que les pensionnaires du Quai de Conti fassent de Dominique Bona une immortelle, qu'ils permettent ainsi aux femmes d'y être plus largement représentées [elle sera la 8° femme et y siéger) instillent d'une certaine manière une dimension plus jeune (elle sera la benjamine de cette vénérable institution) reste pour moi un excellente nouvelle. Je note d'ailleurs qu'elle a été élue, le 18/4/2013 au fauteuil n° 33, celui de Michel Mohrt [1914-2011] qui fut aussi celui de Voltaire ! Elle a obtenu au premier tour de scrutin, 15 voix sur 29 contre 8 à Philippe Meyer. Il y avait 10 candidats pour ce fauteuil.

Née en 1953 à Perpignan, Dominique Bona est la fille d'Arthur Conte, homme politique, écrivain et PDG de l'ORTF. Elle est agrégée de Lettres Modernes a exercé en tant que journaliste à France-Inter et à France-Culture mais aussi au Figaro littéraire et au Journal du dimanche comme critique littéraire. Son oeuvre romanesque a été couronnée de multiples fois, notamment par le Prix Renaudot en 1998 pour "Le manuscrit de Port Ébène" et le Prix interallié en 1992 pour "Malika". Elle siège également comme membre du jury du Prix Renaudot depuis 1999. Pour autant, elle n'a pas négligé les biographies s'intéressant notamment à Stéphan Zweig, Romain Gary, Gala, Clara Malraux, Berthe Morisot...

J'avais, depuis de nombreuses années suivi et commenté certaines de ses œuvres [La Feuille Volante n° 24 (Argentina)-150(Malika)-203(Le manuscrit de Port Ebène) notamment]. J'avais aussi été particulièrement sensible à la qualité de son ouvrage sur Roman Gary, par ailleurs couronné par l'Académie Française.

© Hervé GAUTIER - Avril 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

MALIKA – Dominique BONA

 

 

N°150

Avril 1993

 

 

 

MALIKA – Dominique BONA – Editions Le Mercure de France.

 

Jeune fille marocaine, employée de maison chez David et Marie-Hélène Paul-Martin, Malika se retrouve dans une villa tropézienne du couple, « La Paressante », pour l’été. Dans cette société policée mais un tantinet mondaine, elle qui aurait dû passer inaperçue va au contraire bouleverser, par sa seule présence, l’ordre des choses. Elle s’acquitte de sa tâche avec précision et efficacité, les enfants l’adorent au point que leur mère en devient presque jalouse.

 

Celle qui n’est qu’une jeune fille de passage dont on ne sait pas grand chose va prendre peu à peu le pas sur les personnages qui, cet été-là, peuplent « La Paressante ». Benoît Darmon, architecte-séducteur, Sophie Bessie-Drouin, à la recherche éternelle de l’homme de sa vie, Henri-Paul Leroux, intellectuel bardé de diplômes qui rêve d’écrire un roman, jusqu’au maître de maison, David, qui occupe un poste important dans la banque et sa femme Marie-Hélène qui, tout en se cherchant un talent de peintre s’est lancée dans la recherche de créateurs design…

Tout ce monde vit plus ou moins épisodiquement dans le décor exceptionnel de cette maison dont Marie-Hélène avoue « qu’elle projetait dans la réalité son idéal de vie ». Sertie entre la mer et la garrigue, parfumée de lavande, de thym et de santoline, elle ne sert que de toile de fond.

 

Par sa seule présence anodine, Malika catalyse presque inconsciemment sur elle-même tous les regards, ceux amoureux et pervers des hommes, ceux jaloux ou envieux des femmes parce que sa jeunesse, sa beauté, son mystère distillent autours d’elle une sorte d’aura érotique et émouvante qui dérange, révèle les cassures, les zones d’ombre, les fantasmes…

 

Face aux attitudes sophistiquées et superficielles de cette société, la jeune fille oppose naturellement le balancement de ses hanches, la couleur de sa peau, la senteur de son cœur, ses yeux. On dirait que, au cours de cet été trop chaud qui lui rappelle un peu le climat de son enfance, elle porte en elle un amour à réinventer. C’est vrai qu’elle suscite plus d’interrogations que de certitudes et son côté exotique la rend plus insaisissable et ensorcelante encore.

 

A travers le récit d’une voyante, l’auteur lève pour son lecteur forcément attentif et passionné un coin du voile qui recouvre la personnalité de cette jeune fille. Son enfance à Aït-Saïd, ses jeux, sa vie insouciante dans un décor grandiose, sa famille, sa culture puis le refus de son destin de femme marocaine soumise à son frère, promise au mariage, sa fuite vers la France avec un photographe qui la libérera de sa condition. Elle sera son modèle, sa maîtresse, mais pas tout à fait le Pigmalion tant le besoin de liberté de Malika est grand.

 

Ce roman, construit à la manière d’une enquête, nous invite alternativement dans l’atmosphère du reportage, de la culture arabe, de l’astrologie autant que dans la société interlope et marginale de Paris. Sans être un personnage central, Ali compte beaucoup pour elle, mais leurs relations sont ambiguës. Pourtant, malgré sa fidélité à cet homme « Malika n’est qu’un interlude dans la vie de beaucoup de gens » tant il est vrai qu’elle est une femme comme on aimerait en rencontrer, à la fois fuyante et attachante, gitane vagabonde et farouche, sorte de Janus, tantôt objet de plaisir, tantôt amie attentionnée et délicate, à la fois rebelle et soumise, une femme au naturel déroutant, experte en jeux érotiques et cuisinière avisée, capable de merveilles culinaires.

 

Pourtant, ce livre est une authentique histoire d’amour. La fuite de Malika est révélatrice. Elle quitte le Maroc de son enfance bien qu’elle y laisse ses souvenirs et Tahar. Dans sa quête d’amour, c’est un peu lui qu’elle recherche dans chacun de ses amants. Lui aussi quitte le Maroc pour venir à l’Université de Paris. Il est un peu son contraire, son double, son complément. Pourtant, ils ont en commun l’authenticité, la simplicité et la beauté sauvage comme celle de ce bouquet de chardon, à la fois jalon et symbole de cette histoire envoûtante qui tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin.

 

Dans un style sobre, agréable à lire, sans fioritures excessives, l’auteur décrit des paysages grandioses et provoque pour son lecteur un dépaysement véritable à l’invite du parcours de cette jeune fille inoubliable et unique.

 

© Hervé GAUTIER.

ARGENTINA – Dominique BONA

 

N°24

Janvier 1989

 

 

 

ARGENTINA – Dominique BONA – Editions Mercure de France.

 

 

Je voudrais aujourd’hui faire partager mon coup de cœur pour un roman dont la parution remonte à 1984-1985. En effet, mon sentiment n’a jamais été que l’intérêt d’un livre réside uniquement dans sa nouveauté. Ce qui est écrit reste à découvrir, à lire, à relire, à apprécier…

 

Il y a des périodes dans la vie d’un homme où tout s’effondre autour de lui, tout se dérobe. Restent l’attrait de l’inconnu et l’espoir qu’on y fonde pour exorciser le passé… Pour Jean Flamant, cet effondrement résulte de la guerre. On a beaucoup dit que la Première Guerre Mondiale avait été un tournant… De ce grand chambardement qui l’a empêché de poursuivre ses études, Jean ressort pauvre et décide d’échapper au nord de la France en même temps qu’à sa vie.

 

L’espoir, la pauvreté et l’attirance pour l’exotisme le poussent vers cette terre de passion, de rêve et d’aventure. Cela fait de lui un émigrant qui, un matin de 1920 à Bordeaux, s’embarque pour l’Argentine. En réalité « Il fuyait un pays qui mettait tant d’obstacles sur sa route ». Dès l’embarquement, il croise une femme qui se dirige vers les 1° classes alors que lui voyage près des soutes mais «jura qu’un jour il donnerait le bras à une femme semblable ». Dès lors, le ton est donné, Jean est ambitieux et part pour réussir. Il saura tirer profit des événements.

 

Des lupanars aux grands espaces, des petits boulots à la réussite sociale, de la chambre d’un hôtel minable à la maison cossue de «la Récolta » et aux salons du Jockey-club, le lecteur attentif suit l’itinéraire de Jean, guide d’exception dans ce pays où les images poétiques créent le dépaysement. L’histoire de cet homme, parti de rien, devenu en quelques années et malgré la crise de 1929 un industriel influent est un homme d’affaires avisé se déroule dans le cadre des paysages envoûtants des Andes, de la Pampa pour se terminer dans cette ville au nom enchanteur : Ushuaia.

 

Cet homme ambitieux doit cependant beaucoup aux femmes, sa réussite, son bonheur, ses plaisirs, sa fortune. Ces femmes, ces maîtresses, sensuelles, désirables, énigmatiques passent dans sa vie et lui va de l’une à l’autre, avec le détachement de celui à qui tout sourit et qui s’autorise, une fois épuisé l’intérêt qu’il leur a porté, à jeter leur ombre au souvenir. Il n’en ressortira cependant pas indemne !

 

Ce livre est aussi un roman à personnages : Mandoline, la petite prostituée française qui reviendra au pays fortune faite, Robert de Liniers, homme attentif au souvenir et au culte de ses ancêtres, amant fougueux, héros mutilé de la Grande Guerre et qui a cette phrase, parlant de son bras perdu au Chemin des Dames «toutes les blessures ont un nom de femme », Léon Goldberg, émigrant lui aussi, industriel en viande, mélomane, sa fille Sarah, un peu fantasque, un peu romantique, cultivée et insouciante. La vie en fera la femme de Jean, mais aussi une mère attentive et aimante, une épouse réaliste…, Jean Flamant, que cette guerre précipita en Argentine pour tout recommencer.

D’autres personnages sont plus fuyants, Clarance, aventurier mélomane, Don Raphaël Ponferrada, gentilhomme de la Pampa, à la fois Hidalgo et fermier…

Il y a des femmes aussi dont le parfum subtil se mêle à la fragrance de ce pays, à la beauté de ses paysages : Lady Campbel, sensuelle et mondaine, Térésa Carmen, tenancière de maison close, Martha, l’épouse de Don Raphaël, ils forment ensemble un couple étrange, à la fois frivole et uni. Thadéa Olostrov, botaniste, «métis de mayas et de vikings », passionaria de la révolution prolétarienne au moment de la crise de 1929 mais aussi femme étrange et rare dont Jean tombe amoureux et qu’il va rejoindre en Terre de Feu après avoir renoncer à sa réussite. Elle a cette phrase qui résume tout ce qui les sépare : « Ta vie est un challenge, ma vie une promenade, nous ne marchons pas du même pas »

 

C’est un roman où l’amour se mêle à la souffrance, le désir à la quête, le chagrin à l’oubli, une saga contée dans un style agréable à lire, alerte et poétique. L’intérêt de l’intrigue tient le lecteur jusqu’à la fin dans un dépaysement total.

 

 

 

© Hervé GAUTIER.

LE MANUSCRIT DE PORT EBENE - Dominique BONA

 

 

 

N°203 - Février 1999

 

 

 

LE MANUSCRIT DE PORT EBENE - Dominique BONA - Editions GRASSET.

 

 

Je n’ai évidemment aucun mérite de parler aujourd’hui de Dominique Bona surtout après le Prix Renaudeau obtenu en 1998. Je tiens cependant à dire que pour moi elle n’est pas une inconnue. Je garde en effet le souvenir de l’extraordinaire portrait de Romain Gary, mais aussi d’Argentina (La Feuille Volante n°24) de Malika ( La Feuille Volante n°150). A chaque fois je notais un grand talent dans le portait de personnages d’exception dont l’auteur souhaitait nous faire partager la personnalité et l’histoire.

 

Ici, avec un dépaysement qui se distille jusque dans le vocabulaire, c’est encore de portraits dont il est question. Celui de cette jeune femme tôt arrachée à sa Vendée natale par un mariage arrangé avec un riche planteur français de Saint Domingue. Elle découvre l’île et les tropiques certes mais ne tarde pas non plus à apprendre l’existence d’une autre femme noire qui avant elle avait été la compagne de son mari et qui lui avait donné deux fils. Elle a été répudiée pour que elle, la nouvelle femme légitime assure la descendance de son nouveau mari. C’est vrai qu’elle a été envoûtée par le paysage paradisiaque de l’île que par ennui ou par désoeuvrement elle a choisi de découvrir.

Portait aussi de Julien, l’époux de la Dame de Saint Domingue, planteur libéral, ouvert aux idées nouvelles, attentif au sort des noirs et des métisses mais pourtant paradoxal dans son attitude.

D’autres plus secondaires comme Fleuriau, le voisin conservateur, attaché aux traditions coloniales et Louis Desmaret, plus volontiers attentif aux performances de son domaine agricole mais aussi naturaliste passionné.

Parce qu’il était épris de régionalisme et qu’il aimait assez les « femmes de fer sous le velours », l’éditeur Camus, publiera ce manuscrit bien des années après qu’il fut écrit et qu’il eut voyagé dans le temps comme seuls les écrits savent le faire. Le titre un peu pompeux serait « Mémoires écrits en France pour servir l’histoire de Saint Domingue » malgré le goût de notre homme pour les choses simples. Pourtant, pour une fois l’exotisme aura raison!

Son parcours est aussi anachronique que celui de Julien et de la Dame de Saint Domingue mais passant en quelque sorte de l’autre côté du miroir il finit par être fasciné par cette femme et par sa vie autant que par le décor de son île. Il va lui aussi pénétrer de plain pied dans les arcanes inconnues de cette contrée, connaître et craindre les mystères du vaudou...

Etait-ce la fascination du paysage ou de ses habitants? La jeune femme sage qui débarqua un jour au Port au Prince et fut aussitôt mariée à Julien va devenir insoumise et provocante « hantée par les déesses du désordre et du plaisir ».

Nous allons assister à ses amours interdites, avec les blancs d’abord puis avec un noir, deuxième fils naturel de son mari... On pourrait voir dans cette « Dame de Saint Domingue » une femme libre d’aimer une victime tour à tour de la beauté de l’île ou de ses habitants, de son climat... Il serait aussi tentant d’y voir une femme non conformiste, désirant avant tout bousculer les traditions, la légendaire condition de l’épouse reléguée au foyer et couverte d’enfants. On pourrait aussi excuser ses frasques, en se disant que, somme toute elle ne fait qu’imiter son mari qui, sans être volage n’avait pas tout à fait rompu les liens avec son ancienne maîtresse.

 

Malgré parfois un manque de rythme, l’histoire tient en haleine le lecteur attentif jusqu’à la dernière ligne. Il y a aussi l’Histoire qui n’est pas négligeable et on imagine le travail d’archiviste qu’il a fallu mener pour brosser cette fresque. Car la Révolution dont les idées généreuses parviennent jusqu’à Saint Domingue est en marche. Elles vont bousculer les fondements de cette société faite de blancs, de noirs libres, d’esclaves et de mulâtres aux repères mal définis. Il y aura des morts et la fuite de la dame en France avec sa fille qui, bien que conçue par un noir est blanche de peau!

 

On pourrait croire que ses amours interdites allaient s’arrêter là et que les conséquences de celles-ci seraient sans lendemain. Pourtant le piège dans lequel elle est tombée se refermera non sur elle mais sur sa fille qui, au vrai paiera malgré elle l’inconduite de sa mère. Le lecteur reste partagé entre la coupable attitude d’une femme restée impunie, la certitude qu’elle pouvait facilement abuser son mari et la révolte qui fait supporter à la fille la faute de la mère.

 

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© Hervé GAUTIER

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