Créer un site internet
la feuille volante

Articles de ervian

  • LE CAPITAINE ALATRISTE

    N°745 – Avril 2014.

    LE CAPITAINE ALATRISTE – Arturo Perez-Reverte – Le Seuil

    Traduit de l'espagnol par Jean-Pierre Quijano

    L'histoire de Diego Alatriste y Tenorio, nous est contée par Iňigo, un pauvre petit garçon de douze ans que sa mère, veuve de Lope Balboa, un ami d'Alatriste, lui confia un jour pour être son domestique à cause de la misère qui régnait alors en Espagne. C'est un personnage que cet homme qui n'avait de capitaine que le surnom, rescapé des combats de Flandres et qui survivait en louant son épée « pour quatre maravédis la journée »,c'est à à dire pas grand chose, à ceux qui n'avaient ni le courage ni l'adresse de vider leurs querelles, autrement dit un vulgaire spadassin qui tâtait parfois des cahots du roi, pour dettes évidemment ! Bref, il était maintenant un homme de main à la petite semaine qui vivotait à Madrid mais la réputation de ce rescapé des champs de bataille des Flandes et d'ailleurs, aux états de service prestigieux, était cependant établie. Il fut contacté par deux curieux commanditaires masqués qui lui proposèrent d'agresser, mais sans les tuer, deux voyageurs anglais qui devaient arriver dans la capitale du royaume. Ce « contrat » était d'autant plus bizarre que leur succéda un dominicain de l'Inquisition qui lui demanda d'exécuter ces deux voyageurs en lui adjoignant un comparse italien du nom de Malatesta. Le voilà donc transformé malgré lui en bras armé du Saint-Office. Alatriste, habitué aux ordres simples des champs de bataille se vit donc confronté à une situation qui le dépassait. Cette affaire lui paraissait d'autant moins claire que, le combat une fois engagé, l'un des deux anglais demanda grâce... mais pour son compagnon ! Diego les épargna donc tous les deux et renvoya Malatesta bien décidé à lui faire payer sa forfaiture. Du coup sa vie fut menacée puisqu'il s'était mis à dos l’Église espagnole.

    Ce qui aurait pu n'être qu'un simple incident vite oublié prit un tour diplomatique puisque les deux voyageurs n'étaient autres que le duc de Buckingham et Charles Stuart, jeune Prince de Galles et futur roi d’Angleterre venu incognito faire le connaissance de sa futur épouse Doňa Maria, sœur du roi Philippe IV. L'affaire prit donc un tour politique puisque ce mariage entre un hérétique et une catholique était évidemment refusé par l’Église et menaçait l'équilibre précaire de l'Europe. Le prince avait simplement voulu précipiter un peu les choses ! Pourtant, tout n'alla pas pour le mieux dans le meilleur des mondes et les projets capotèrent malgré la liesse populaire. Cela est bel et bon mais n'arrangea pas vraiment les affaires d'Alatriste qui craignait toujours pour sa vie même s'il pouvait compter sur son protecteur le comte de Guadalmedida. On le pressa donc de voyager au loin mais apparemment lui n'était guère pressé de disparaître, échappa à la mort de peu, avec il est vrai un eu de chance.

    Mais revenons à Iňigo. Il servit correctement la capitaine jusqu'à risquer sa propre vie pour lui mais il n'échappa pas à la condition du commun des mortels puisqu’il tomba amoureux de la jeune et jolie Angélica d'Alquezar. Cela aurait pu être une bonne chose pour lui mais elle se révélera être son pire ennemi. Dans ce roman, il tient la plume mais aussi l'épée et malgré son jeune âge il sauva la vie du capitaine ce qui fit de lui son compagnon d'armes.

    Je l'aime bien cet Alastriste, soldat courageux, fin bretteur, intègre mais tendre à l'occasion, respectueux de la parole donnée mais capable de se remettre en question si sa conscience le lui demande. C'est un homme cultivé aussi qui fréquente Lope de Vega et cite son ami Francisco de Quevedo, fin poète mais aussi prêt à en découdre à chaque occasion, l'épée à la main.

    C'est donc dans une Espagne du XVII°siècle, celle du Siècle d'Or, que nous invite l'auteur. Pourtant c'est un pays misérable, noyauté par l'Inquisition où se côtoient une noblesse oisive et imbue d’elle-même, un clergé tout-puissant, un petit peuple misérable et une société interlope, bref un pays corrompu ou tout est à vendre parce que le Trésor est miné autant par la guerre des Flandres que par l'or des Indes. Le roi Philippe IV nous est présenté comme un monarque cultivé qui favorisa les arts mais qui laissa le gouvernement du royaume au Comte d'Olivares. Dans ce court récit passionnant qui tient du roman de cape et d'épée mais aussi un peu du roman picaresque se mêlent personnages historiques et fictifs, l'auteur en profite non seulement pour promener son lecteur dans Madrid et à évoquer l'histoire de l'époque, mais aussi pour donner son avis sur le siècle de Philippe IV, sur la politique qu'il mena, sur les succès qu'il obtient, sur les échecs aussi. Reverte ne se prive d'ailleurs pas d'émailler son propos de citations polémiques ou flatteuses de poètes de l'époque, quand ces derniers ne règlent pas leurs comptes personnels par sonnets interposés.

    J'ai retrouvé avec plaisir le style d'Arturo Prerez Reverte, son érudition, le dépaysement qu'il procure à son lecteur et le suspens qui baigne ce texte. Il n'est pas un inconnu pour cette chronique où son œuvre a déjà été largement mentionnée (La Feuille Volante n° 384-385-387-390-735) aussi bien je poursuivrai assurément la découverte de cette saga.

    ©Hervé GAUTIER – Avril 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • UN HOMME QUI DORT

    N°744 – Avril 2014.

    UN HOMME QUI DORT – Georges PEREC – Denoël. (1967)

    Le personnage central de ce roman est un homme qui s'éveille. Il n'a pas de nom et l'auteur s'adresse à lui en le tutoyant. Est-ce parce qu'il le connaît ou peut-être parce que cet auteur s'adresse à lui-même un peu comme ces solitaires qui soliloquent sans cesse et s'interpellent eux-mêmes ? C'est un étudiant sans importance qui habite une mansarde minable de cinq mètres carrés sans confort, sous les toits et qui décroche de plus en plus des études. Non seulement il ne va pas en cours, a abandonné tout idée de diplôme et de réussite mais il se laisse aller physiquement et moralement, ne se lave même plus, ne quitte sa chambre qu'à la nuit pour roder dans les rues désertes ou pour les gestes élémentaires de la vie. De l'extérieur, il ne perçoit plus que les ombres portées qui se dessinent sur le plafond de son galetas et les bruits étouffés de la rue. Il ne rencontre plus personne, a tourné le dos à ses copains, ne vit plus et ne veut pas de la vie qui se résume pour lui à « une bassine en matière plastique rose où croupissent six chaussettes ». Quelque chose s'est brisé en lui et il n'est pas vraiment de ces philosophes qui s'interrogent à perte de vue sur le sens de l'existence, il laisse les problèmes métaphysiques aux autres.

    A vingt cinq ans, c'est un marginal qui s'est inscrit en faculté pour ne pas participer à ce monde, faire partie de cette société qu'il veut ignorer. Il a oublié (où peut-être ne les a t-il jamais connus) la fougue de la jeunesse et l’enthousiasme qui dit-on caractérise cet âge et fait qu'on veut conquérir le monde et réformer la société, il n'a même plus ni repaires, ni souvenirs, ni espoirs, ni amours, ni passé ni avenir et quand il rentre chez ses parents, des retraités qui vivent à la campagne, dans l'Yonne, il ne partage avec eux plus rien que le silence, un lien de parenté qui se distend de plus en plus et peut-être aussi un maigre pécule qu'ils lui allouent pour préparer sa vie. Comme eux il est vieux mais cette vieillesse est d'une autre nature. Eux ont fait leur parcours sur terre et lui refuse de le sien, son itinéraire est déjà tout tracé vers la mort et l’hospice de vieillards. Cette absence de dialogue se traduit par l'éloignement, lui à Paris où il est censé étudier et eux ailleurs, loin de lui, autant dire dans un autre monde. Chez eux il s'isole volontiers en forêt pour regarder les arbres qui le fascinent, peut-être simplement parce qu'ils sont muets. Dans la Capitale, il mène une vie végétative, volontairement coupée du monde. Il est ce piéton qui arpente les rues et dont les gestes habituels et répétitifs sont dérisoires. Pourtant, il suffirait qu'il accepte de correspondre au stéréotype de celui qui fait ce qu'on attend de lui, docilement, qu'il fasse partie de ces oubliés de la société dont on attend rien qu'une obéissance servile et un dévouement de tous les jours, qu'il endosse ce costume du citoyen ordinaire. A ceux-là on donne des miettes sous forme de décorations, de flatteries illusoires, de distinctions hypocrites qui ne sont que de la poudre aux yeux mais qu'ils apprécient. Lui, au contraire ne veut être que « la pièce manquante du puzzle », celui qui n'écoute pas les conseils et marche sans se retourner vers son néant quotidien. Autour de lui le monde s’agite mais il n'en a cure. Il est transparent, sans importance, invisible, limpide et sa vie ne tient qu'en quelques mots, il est« comme une goutte d'eau qui perle au robinet d'un poste d'eau sur un palier, comme six chaussettes trempées dans une bassine en matière plastique rose, comme une mouche ou comme une huître, comme une vache, comme un escargot, comme un enfant ou comme un vieillard, comme un rat ».

    A la fois indifférent, inaccessible et solitaire, il marche dans la ville comme dans un labyrinthe, hantant les bars et les squares sans presque s'en rendre compte et le métro est pour lui un souterrain incertain. Ses actions sont limitées, mesquines, sans importance et surtout il néglige l'étude. Tout chez lui est illusoire et sans intérêt. Il se sent persécuté, paranoïaque et le sommeil, ce basculement dans le néant, finit par le gagner et avec lui la perte du sens du réel et même une sorte de dédoublement de lui-même. Son angoisse est réelle, il refuse de réagir, n'offre aucune prise aux événements extérieurs et semble se complaire dans cette situation pas vraiment constructive. C'est aussi un sommeil éveillé, un sorte d'état semi-comateux où il fait des gestes automatiques uniquement destinés à survivre presque comme un ectoplasme, comme un fantôme transparent. La fin laisse entrevoir une espérance possible

    Pourtant cette attitude n'est pas nouvelle pour lui et ne résulte pas d'une soudaine prise de conscience ; il a toujours été comme cela, dépressif, défaitiste, indolent, à cause peut-être de l'âge de ses parents. Pourtant il ne semble pas y avoir de ressemblance avec eux. Ils ont fait leurs parcours dans cette vie et espèrent bien que leur fils fera le sien. Ils lui permettent même de faire des études pour que sa vie soit meilleure. Pourtant il n'a pas le même état d'esprit à cause peut-être du fossé des générations, des références qui ne sont pas les mêmes ou à cause des temps qui changent un peu trop vite. Peut-être aussi doit-il cet état déprimé à un lointain aïeul ? La roulette de la génétique a de ces mystères !

    C’est un texte déprimant comme l'est la vie de ce jeune homme mais pourtant éminemment poétique. Je connais mal le parcours de Perec. Je ne sais pas si ce texte est autobiographique (il l'a écrit avant son adhésion à l'OULIPO), mais un livre qui est aussi un univers douloureux est souvent porté pendant de nombreuses années avant que les mots ne viennent. Son enfance a été chaotique et il a peut-être été cet étudiant paumé. C'est peut-être aussi une simple fiction (encore que ce livre ne porte pas la mention « roman ») mais je m'y retrouve un peu, il est vrai avec quelques dizaines d'années de recul. J'ai bien dû, moi aussi, avant d'entrer dans la vie active, ressentir les mêmes affres, connaître les mêmes angoisses face à une vie qui semblait vouloir se dérober devant moi. Mes réaction n'ont certes pas été semblables mais il y avait quelque chose de cette errance, dans ces questions sur l'avenir, dans cette perte de repaires qui m'a fait apprécier ce texte

    ©Hervé GAUTIER – Avril 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LA RUCHE

    N°707 - Décembre 2013.

    LA RUCHE – Arthur Loustalot – JC Lattès

     

    Pour moi, cet auteur m'était inconnu mais son nom ne l'était pas. Jacques Loustalot , connu sous le surnom du « Major », était l'ami flamboyant et délirant de Boris Vian. Il mourut accidentellement (ou volontairement) à l'âge de 23 ans !

     

    Reste ce roman qui respecte à sa manière l'unité de lieu, mais pas celle de temps. On y apprend qu'Alice vit dans un appartement avec ses filles, Marion, Claire et Louise. Il n'y a pas d'homme puisque le père est parti et Alice n'a jamais réussi à admettre ce départ, cette fuite, s'enfonce chaque jour davantage dans une dépression dont elle ne sortira pas. Avec de nombreux analepses, l'auteur recompose pour son lecteur cette atmosphère délétère, les disputes du couple, les coups portés par le père, les blessures, les départs et les retours pour tenter d'exorciser ce mal qui rongeait cette famille, les promesses, les trahisons, les compromissions. Le père est présenté comme le bourreau, c'est lui qui bat sa femme, même devant ses enfants, lui qui se rend coupable d'adultère. Pour combattre cette ambiance malsaine il y a les pleurs, les mots, l’alcool et les médicaments comme des bouées de sauvetage improbables. Les filles font ce qu'elles peuvent pour aider leur mère, tentent de recoller les morceaux dans une famille qui part à vau-l'eau, mais toujours en vain. Elles vivent aussi mal que leur mère l'absence du père et tentent de se le cacher mais parfois cela déborde. Le père est seulement évoqué, mais pas à son avantage. Alice qui supporte tout et ce depuis longtemps, se laisse de plus en plus aller songe à la mort comme une délivrance.

     

    Le décor est à la mesure de la déprime d'Alice. L’appartement est sombre, les portes sont closes, les pièces étriquées, pourtant et contrairement à ce que pourrait laisser entendre le titre, par dérision sans doute, l'activité qui y règne n'est pas celle d’une ruche

     

    Quand je lis un roman, il y a l'histoire, évidemment. J'aime qu'elle m’intéresse, qu'elle m'instruise, qu'elle me dépayse, mais elle peut aussi être le reflet de la réalité quotidienne. On parle beaucoup de nos jours de famille recomposée, c'est même devenu à la mode et présentée comme quelque chose de normal, parfois de joyeux et aussi comme la solution à l'inconstance qui bien souvent gouverne la relation entre les hommes et les femmes. Tant mieux pour ceux qui en profitent. Ici c'est plutôt une famille décomposée qui nous est présentée et dont le quotidien contribue à augmenter la déliquescence malgré les efforts un peu désespérés des filles d'Alice. C'est la réalité de notre monde où deux mariages sur trois se terminent par une séparation. Ce roman peut donc être considéré comme le miroir de notre société qui rappelle que la vie est injuste et que c'est toujours les enfants qui souffrent de la séparation de leurs parents....Ce n'est malheureusement pas une nouveauté mais cela peut effectivement être rappelé. Quand je choisis de lire un roman, j’attends de l'auteur qu'il s'exprime agréablement, que son texte ne ressemble pas à un article de presse qui relate un événement factuel, bref qu'il serve notre belle et riche langue française, qu'il en respecte la syntaxe, qu'il s’attache mon attention et mon intérêt de préférence dès le début. On peut dire que la façon d'écrire se veut être la transcription d’une ambiance, que le texte est là pour instiller un rythme dans l'action ou pour, au contraire montrer une décrépitude... Pour autant, à titre personnel, j'aime quand un auteur, qui avant tout est un créateur, se sert de l'outil qu'est la langue pour faire passer un message, mais le fait de telle manière que ma lecture se transforme en plaisir. Ici, la phrase est hachée, minimaliste, parfois désarticulée, comme si les mots ainsi torturés trahissaient à eux seuls tout le drame de cette situation. J'ai pourtant poursuivi ma lecture jusqu'à la fin, mais je n'ai guère aimé le style.

     

    ©Hervé GAUTIER – Décembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • A PROPOS DE MARIE DARRIEUSSECQ.

    N°210

    Août 1999

    A PROPOS DE MARIE DARRIEUSSECQ.

    Dans un précédent numéro de la Feuille Volante (N°209) j’ai livré mon sentiment sur une remarque de Marie Darrieussecq à propos du lecteur de ses romans. Je ne retire rien de ce que j’ai écrit mais dans cet article j’avouais ne pas connaître l'œuvre récente de cet écrivain. Je l’ai donc abordée à travers deux romans »Le mal de mer » et « La naissance des fantômes ».

    Je crois savoir que la critique n’est pas tendre avec elle mais cette revue existe pour que soit exprimé mon avis et non pour qu’elle soit le reflet de celui des autres. De ces deux romans dont le style d’écriture m’a surpris je dirai simplement que, malgré une lecture attentive je n’ai pas réussi à entrer dans l’univers de l’auteur... et que je le regrette.

    Je ne comprends pas non plus la remarque laudative de François Nourrisier « Darrieussecq atteint un raffinement dans le style »

    ©Hervé GAUTIER

  • W ou le souvenir d'enfance

    N°743 – Avril 2014.

    W ou le souvenir d'enfance – Georges PEREC – Denoël. (1975)

    D'emblée, ce récit a quelque chose de déconcertant. Il se présente sous la forme de deux textes, l'un autobiographique et l'autre fictif. L'effet recherché est sans doute celui du miroir né de l’alternance ou d'un enchevêtrement complémentaire entre les deux, un peu comme si ce qu'il n'était pas dit dans l'un(où que l'auteur ne pouvait écrire de sa propre biographie ) l'était dans l'autre, avec cependant une certaine pudeur et aussi une certaine volonté d'expliquer les choses comme l'indique l'exergue de Raymond Queneau [« Cette brume insen­sée où s'agitent des ombres, com­ment pourrais-je l'éclaircir ? »].

    Assez bizarrement, quand il débute l'autobiographie, Perec écrit « Je n'ai pas de souvenirs d'enfance ». Il va pourtant, à travers les réminiscences nées de quelques photos jaunies et quelques bribes de mémoire, nous décrire ce qu'elle a été. Il naît le 7 mars 1936 à Paris et ses parents sont des juifs polonais immigrés (Peretz) dont le père, qu'il n'a pratiquement pas connu, meurt sous l'uniforme au début de la guerre en 1940. Pour le sauver, sa mère l'envoie avec la Croix-Rouge à Villars de Lans en zone libre où il est baptisé et son nom francisé (Perec). Il est ballotté de familles en établissements et de cela il ne garde que peu de souvenirs. Il ne reverra plus sa mère puisqu’elle meurt à Auschwitz. Le thème de la disparition de ses proches hantera donc ce récit et avec lui la douleur de leur absence. « W » est une histoire de son enfance « la vie exclusivement préoccupée par le sport sur un îlot de la Terre de Feu »,une sorte de société qui vit selon les valeurs olympiques. Quand il évoque son enfance, brisée par l'absence de ses parents, cette dernière est symbolisée par la lettre « E » à qui est dédié ce livre [on se souvient que Perec a écrit aussi un autre roman, « La disparition », d'où cette lettre est complètement absente et qui apparaît deux fois dans son nom pourtant court. Cette disparition de ses parents est ressentie par lui comme une suprême injustice.

    La fiction est présentée sous forme d'enquête policière (le W apparaît sous la forme d'un nom de la ville où le narrateur, Gaspard Winckler, se rend au début et qui est aussi le nom d'un autre homme qui a disparu) et qui se poursuit par une autre histoire qui se déroule dans une île, « W » (située au bout du monde). Ce territoire comporte quatre villages, sorte de phalanstères organisés, hiérarchisés qui abritent une société pratiquant les valeurs olympiques du sport, une sorte d'idéal avec des rituels compliqués, très codifiés et parfois même inattendus voire surréalistes pour les « Athlètes », autant dire une certaine notion du bonheur inexistante dans son enfance, peut-être aussi un modèle éducatif dont l'absence de ses parents l'a privé. Je note que dans cette collectivité, peut-être utopique, il semble exister des liens internes assez forts que Perec n'a pas connus dans son enfance, tiraillé qu'il a été entre différents membres de sa parentèle.

    Petit à petit, l'auteur pourtant dévoile ces ombres comme on soulève une couverture qui recouvre quelque chose. Il le fait comme à son habitude, à coup de références personnelles (Bartleby, Moby Dick de Herman Melville, la fuite, la vengeance, le bien et le mal) et d'un détail à mes yeux significatif. W est « le » souvenir d'enfance alors qu'on pourrait s'attendre à voir ce nom au pluriel. Perec se livre à une démonstration un peu forcée à partir de cette lettre qui, manipulée physiquement devient un X, symbole de l'inconnu mathématique et judiciaire, signe aussi de l'ablation, mais également une croix de Saint André, symbole de mort. Si on la double, c'est le signe qui apparaît sur la casquette de Charlie Chaplin dans le film « le dictateur », si on en prolonge les segments, elle devient une « croix gammée » et redessiné, ce « W » originel se transforme en une étoile de David. Cette lettre est donc omniprésente et devient la marque indélébile de cette enfance assassinée. D'ailleurs tout au long de l'autobiographie, Perec fait allusion aux Allemands, à la guerre, à la peur d'être lui aussi l'objet d'un emprisonnement et d'une déportation. Il fait une discrète allusion aux camps qu'il découvre mais seulement à la fin du récit, note un parallèle étonnant entre les camps de concentration et la vie sur l'île W et remarque enfin que la dictature de Pinochet a installé des camps de déportation dans les îles de la Terre de Feu. Il avait d'ailleurs, au cours du récit consacré à la vie sur W, insisté sur la cruauté et l'humiliation voire l'inhumanité de certaines scènes.

    Ces digressions ne sont pas destinées à égarer le lecteur mais bien au contraire à lui tenir la main dans ce récit volontairement labyrinthique. Il y a quelque chose de révélateur dans cette technique où s'entremêlent la fiction et la réalité, la construction et la déconstruction, la mémoire et l'imaginaire. Personnellement j'y vois une tentative de traduire une douleur ressentie par l'écrivain qu'il tente d'exprimer sans pour autant pouvoir y parvenir laissant son lecteur face au « non-dit ». Cela me rappelle les derniers mots écrits de Romain Gary avant son suicide « Je me suis enfin exprimé complètement ».

    Ce livre n'est pas un roman au sens classique, il veut nous délivrer un message bien plus important que ce qu'une fiction ordinaire est censée exprimer, à la fois texte intime et pathétique, acte volontaire pour que l'oubli qui fait tant partie de notre vie ne recouvre pas trop vite celle des autres que nous avons aimés et qui nous ont quittés [« J'écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j'ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps auprès de leur corps ; j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l'écriture ; l'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie »] . C'est ici son rôle rendu à l'écriture comme acte de la mémoire mais aussi l'occasion unique pour celui qui tient le stylo de construire, à travers les souvenirs intimes de son enfance rien d'autre que sa propre vie ; autant dire une véritable thérapie ! Léon-Paul Fargue exprime cela quelque part avec une grande économie de mots :« On ne guérit jamais de son enfance ». 

    J'avoue que cette lecture m'a laissé à la fois dubitatif et surtout bouleversé, comme si Perec, une nouvelle fois et au-delà des mots, m'invitait à comprendre autre chose qu'une simple histoire. Je suis peut-être passé à côté du message mais j'ai éprouvé le besoin de formaliser ici, et sans aucune prétention, mon sentiment de simple lecteur.

    ©Hervé GAUTIER – Avril 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LA VIE MODE D'EMPLOI

    N°742 – Avril 2014.

    LA VIE MODE D'EMPLOI – Georges PEREC – Hachette.(Prix Médicis 1978)

    Si on en juge par la couverture, ce n'est pas un mais des romans que le lecteur va aborder. Ce texte retrace la vie d'un immeuble imaginaire situé au 11 de la rue Simon Crubellier dans la 17° arrondissement de Paris entre 1875 et 1975. C'est déjà tout un programme et cela commence le 23 juin1975 à huit heures du soir ! Il sera en effet question de ses habitants, de leur histoire et de leurs histoires, bref des destins entrecroisés, des aventures qui s'entrechoquent, des épisodes de cette comédie humaine éphémère et éternelle mais aussi des descriptions scientifiques, des recettes de cuisines, des listes, des grilles de mots croisés, des inventaires... autant de choses hétéroclites, de digressions et de détails un peu fous dont Perec est friand. Pour « faciliter » les choses, le lecteur doit imaginer cet immeuble comme une sorte de maison de poupées dont on aurait supprimé la façade de façon à pouvoir percevoir la vie à l'intérieur à moins qu'il ne préfère être investi de cet étrange pouvoir qu'avait, selon a légende, cette fée qui pouvait soulever les toits des maisons et observer leurs occupants. C'est en tout cas une sorte de microcosme qui existe et meurt sous les yeux du lecteur. L'auteur va décrire minutieusement toutes les pièces (appartements, caves, ascenseur et sa machinerie mais aussi des cages d'escaliers, les caves, la chaufferie et des choses qu'on y perd ou qui s'y trouvent par hasard) et évoquer leurs occupants passés et présents, un peu comme on considère les morceaux d'un puzzle. Cela fait penser à un patchwork, des séquences de vécu qu'on aurait réunies ensemble.

    Bartlbooth est quand même le personnage principal de toute cette agitation (même s'il ne l'est qu'en filigranes) et son étrange projet autour de l'aquarelle pour laquelle il n'a aucune disposition mais qui bouscule la logique la plus élémentaire. Il mobilisera son énergie personnelle mais aussi celle de Smauft, son factotum, celle de Winkler (le faiseur de puzzle), celle de Valène (le peintre), celle de Morellet, tous évidemment habitants de cet immeuble mais avec un seul objectif : qu'il ne subsiste rien de tout le travail de chacun !

    Ce sont effectivement des romans qui nous sont proposés et qu'on peut lire séparément, des textes gigognes où se mélangent harmonieusement l'histoire, la géographie, les légendes, les aventures personnelles plus ou moins imaginaires et hypothétiques et tout cela sans beaucoup de lien entre elles. On y rencontre à l'occasion des catalogues de bricolage, la généalogie et la biographie d'une famille ou des tranches de vie de locataires successifs, une sorte d'inventaire à la Prévert ainsi que des histoires à arborescences, rebondissements et improbables conclusions qui assurément égarent le lecteur mais qu'importe puisque la relation qu'il est en train de lire a pour lui la solidité d'un château de cartes édifié dans un courant d'air ! Il y est souvent question d'amour et de mariages, de quêtes, de difficultés de tous ordres, de souffrances, de maladies, de décès et de successions subséquentes, d'injustices dans les héritages, de malversations ou de mauvaises affaires, de volontés de laisser une trace de son passage sur terre où celle de retrouver ses racines, bref que des choses bien humaines. Perec a ainsi voulu, semble-t-il, appréhender le monde dans sa totalité, à travers les petites et les grandes choses qui arrivent à chacun mais surtout en en soulignant les incohérences et les incongruités et ce à travers les vies de ses occupants. Il l'a fait sous la forme contraignante édictée par l'OULIPO (Ouvroir de littérature potentielle) qui est censée générer la créativité. Il semblerait bien qu'il ait rempli son « contrat » puisque au terme de cet ouvrage de 695 pages(y compris les annexes) on ne s'y ennuie pas, mieux peut-être on lit chaque chapitre avec la gourmandise d'un écolier qui fait ses premiers pas dans l'apprentissage de la lecture !

    Perec a, paraît-il, mis près de 10 ans à écrire cet ouvrage. C'est une œuvre unique, pleine de curiosités et d'érudition qu'il ne faut surtout pas rejeter à priori à cause du nombre de ses pages et peut-être aussi de son côté labyrinthique. La lecture peut paraître difficile mais le lecteur en ressort avec une curieuse sensation, celle peut-être d'avoir lu autre chose qu'un roman traditionnel avec un début, un développement et une fin qui souvent est classiquement un « happy-end ». J'ai goûté cette écriture débridée et débordante qui prend sans doute sa source dans l'imaginaire délirant de l'auteur et sa volonté d'en rajouter toujours un peu dans les précisions et les anecdotes qui souvent prêtent à sourire dans leurs développement comme dans leurs conclusions. Le style de Perec révèlent un goût non dissimulé pour les phrases et les mots qu'on mâche avec gourmandise et que l'auteur a écrits jusqu'à satiété pour le plus grand bonheur de son lecteur mais sûrement d'abord de lui-même. Elle n'a d'égal que celle de monopoliser l'attention et même l’intérêt, et ça marche ! J'ai bien aimé ce dépaysement complet, ce culte du détail qui peut paraître inutile à la compréhension du texte(et l'est peut-être) qui le dispute à la poursuite de l'histoire mais qui est tout à fait propre à exciter l'imagination du lecteur devenu de plus en plus complice de cette chronique abracadabrantesque. Un simple objet par ailleurs anodin est pour notre auteur le prétexte à l'énoncé d'une histoire à la fois improbable et parfaitement acceptable si on veut bien l'admettre. J'ai apprécié aussi le sens abscons de certaines formules pourtant censées être explicatives, claires et même pédagogiques sans oublier les rébus et les incontournables calembours dignes de consommateurs avinés du café du commerce ou de bureaucrates fatigués par une harassante journée de travail dans un bureau mal éclairé et poussiéreux ! Tout cela instille dans l'esprit du lecteur une impression qui ressemble à la fois à du dérisoire et à du sérieux, de l'éternel et de l'éphémère sans qu'on sache très bien si c'est le plaisir de lire un tel ouvrage qui fait se graver un sourire au coin des lèvres ou celui de pénétrer malgré soi dans un univers digne des meilleures fictions mais un peu étrange quand même.

    J'ai retrouvé avec un immense plaisir cet auteur dont j'ai déjà parlé dans cette chronique (la Feuille Volante n° 484-486-487). Dans ma bibliothèque idéale, il tient une grande place, celle qu'occupent généralement ceux qui sont partis un peu trop tôt !

    ©Hervé GAUTIER – Avril 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • EDWARD HOPPER - Gail Levin

    N°741 – Avril 2014.

    EDWARD HOPPER- Gail Levin – Flammarion.

    Traduit de l'américain par Marie-Thérèse Agüeros.

     

    Ce peintre américain me fascine tellement que j'ai résolu de m'intéresser à ce qui a été écrit sur son style et sur son talent. Cette chronique s'est récemment fait l'écho de quelques-uns de ces ouvrages (La Feuille Volante n°696-698-739). A l'inverse d'autres qui dissertent volontiers sur sa peinture et, si l'on veut le dire comme cela, sur sa manière de voir le monde, ce livre nous parle de la biographie d'Edward Hopper (1882-1927), soulignant les différentes étapes de son évolution et montrant qu'il est assurément un des peintres importants du XX° siècle.

     

    Sa famille, des commerçants baptistes de la petite ville de Nyack au bord de l'Hudson, fut attentive aux goûts artistiques d'Edward mais l'encouragea cependant à apprendre le métier d'illustrateur commercial, plus lucratif et aussi plus sûr que celui d'artiste-peintre. A la fin de ses études secondaires, il partit donc effectuer sa formation à New-York, fréquenta écoles et ateliers où, grâce à son talent précoce, on lui promit une belle carrière. Plus tard il rendit hommage à l'un de ses professeurs, Robert Henri, pour l'influence qu'il a exercée sur lui et notamment sur les tonalités sombres de sa peinture. Ce professeur l'avait encouragé à peindre en combinant l'observation et l'imagination mais lui qui aimait surtout les bords de mer ou en plein air n'oublia cependant pas ce conseil. Selon le message de Henri, Hopper a en effet eu soin de reproduire cette « sensation de nuit » caractéristique. Certes, au cours de sa carrière sa palette éclaircira ponctuellement, notamment sous l'influence des Impressionnistes, mais il restera fidèle à ces tonalités.

     

    Toujours à l'instigation de ce professeur, il s'embarqua pour l'Europe afin d'y assimiler le message des Impressionnistes français, mais pas seulement. De 1906 à1910, il fit trois séjours sur le vieux continent qui l'amenèrent de Paris à Londres, Amsterdam, Berlin, Bruxelles et en Espagne où il se prit de passion pour la corrida. Il apprécia tout particulièrement  Paris, ville qu'il trouva pleine de vie en comparaison de New-York. De ce séjour il rapporta un style et des œuvres, souvent composées de mémoire mais que la critique américaine apprécia très peu à son retour. Il restera cependant toujours fidèle au souvenir des Impressionnistes français. En 1915 et un peu par hasard, il découvrit la gravure qu'il pratiqua en restant fidèle à son inspiration française. Il prisait peu cette technique mais ses gravures se vendaient mieux que ses toiles. Revenu à New-York à partir de 1912, il s'installa à Greenwich-village où il exerça le métier d'illustrateur publicitaire pour différents magazines, ce qui lui permit de gagner sa vie, mais sans grande conviction cependant. A l'époque il continua à peindre et en 1920, à l'âge de 37 ans, il fit sa première exposition américaine. Il exposa un maximum de toiles d'inspiration française mais ce fut un échec. Il commença à s'intéresser à l'architecture américaine, caractérisée par la maison victorienne qu'il reproduira souvent dans ses toiles, gravures et aquarelles. A partir de 1928, période qui correspond à sa maturité, il abandonna la gravure et adopta un style de composition qu'il gardera toute sa vie. Il présentait ses toiles soit comme une composition frontale, soit en diagonale et souvent vues à travers une fenêtre. Cette dernière manière met le spectateur en position de voyeur mais aussi ouvre le tableau vers le monde extérieur. Il n'en continua pas moins à jouer sur l'ombre et la lumière ce qui caractérise les toiles de la maturité.

     

    A New-York, la ville où il a pratiquement vécu toute sa vie il est inspiré par John Sloan (1871-1951). C'est à partir de cette époque qu'il s'intéresse aux femmes qu'il figure nues ou peu vêtues et représentées dans des scènes quotidiennes réalistes voire intimes, un peu comme si elles ne se savaient pas observées par le peintre. Il poursuivit son étude des fenêtres en explorant les jeux sur l'ombre et la lumière et en donnant à ses toiles une connotation sensuelle par la représentation d'un rideau gonflé par le vent. A cette époque il peignit également des maisons en aquarelles. Il rencontra Jo Nivison, peintre elle-même, qu'il épouse en 1924 ; Il a alors 42 ans. Elle l'encouragea dans sa recherche picturale et l'invita à participer à une exposition à Brooklyn. La critique accueillit favorablement ses aquarelles et il commença à vendre ses toiles et à connaître le succès même si ce fut au détriment de l’œuvre de Jo. Il put enfin abandonner son activité d'illustrateur qu'il prisait peu et se consacrer à sa peinture.

     

    Ses toiles n'ont aucune connotation politique ou sociale mais il s’intéressa beaucoup aux atmosphères et aux relations humaines. Elles laissent notamment transparaître une certaine solitude et même de l'ennui mais c'était sans doute voulu. Ce qu'il recherchait en effet à travers les représentations c'était exprimer une pensée par la peinture. En réalité et compte tenu de ses propos, chacune de ses toiles est une étape dans la connaissance de lui-même. Il ne représente pas ce qu'il voit comme on a pu le dire mais il cherche à faire passer une émotion à travers la représentation. Ses toiles sont donc suggestives et l'invitation à une interprétation bien plus qu'une banale reproduction du quotidien. On peut notamment y lire une charge érotique, lui qui était si réservé, mais aussi l'absence, surtout à la fin de sa vie et bien entendu la mort ! Hopper disait volontiers qu'il lui était difficile d'exprimer une pensée par la peinture, pourtant, quand il choisit de représenter le couple, d'évoquer le mariage et les relations homme-femme, on peut aisément deviner son message. Au début, c'est l'amour qui l'emporte mais plus le temps passe plus les liens se distendent et dans le couple s'installent l'incompréhension et le silence. Cela est souligné par le choix de l'automne et du crépuscule qui ne sont pas sans rappeler les poètes symbolistes français que lui avait fait découvrir Henri. Pour figurer la solitude, le peintre représente souvent des rues, des routes ou des parc publics vides ou des personnages isolés qu'on s'attendrait plutôt à voir figurer dans une foule. Pour évoquer l'attente, il choisit souvent des femmes seules, s’inspirant sans doute des peintres hollandais et pour le voyage, il préfère les trains ou les bateaux en haute mer, les toiles vides de personnages. On peut aisément faire un parallèle avec sa vie personnelle.

     

    Jo qui fut son unique modèle féminin, même si elle s'effaça devant le talent de son mari et mit sa propre carrière entre parenthèses, joua un rôle crucial dans l'imaginaire de Hopper au point d'être sa véritable complice dans ses compositions. Sa dernière toile les représente tous les deux en habit de théâtre de la « Commedia dell'arte »(ce qui paraît anachronique le concernant) , saluant un public imaginaire ce qui évoque évidemment le départ mais aussi l'idée de mort. Il s'éteindra en 1967 à l'âge de 85 ans. Jo le suivra moins d'un an plus tard.

     

    Gail Levin (1946-2013) Universitaire, professeur d'histoire de l'art, spécialiste de la culture américaine et de la peinture de Hopper en particulier était tout à fait indiquée pour présenter ce peintre d'exception qui incarne si bien la peinture américaine et peut-être aussi la condition humaine.

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Avril 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LES CREUX DE MAISONS

    N°740 – Avril 2014.

    LES CREUX DE MAISONS- Ernest Pérochon – Éditions du Rocher.

     

    « Les Creux de Maisons », c'était ces cabanes insalubres du bocage vendéen où se réfugiaient jusqu'au début du XX° siècle les plus pauvres, des journaliers qui n'avaient pour toute richesse que leurs bras et qui travaillaient comme des esclaves pour un salaire de misère ou qui, trop démunis, envoyaient leurs jeunes enfants mendier, souvent pieds nus, de ferme en métairie quelques quignons de pain et de la nourriture ; on les appelait les « cherche-pain ». Séverin Pâtureau a été l'un d'eux. Au début du roman, nous le voyons revenir du service militaire, quatre longues années passées sur la frontière de l'Est de la France, dans une ville de garnison. Il est maintenant un homme comme l'atteste la moustache qu’il porte fièrement puisque, à l'époque, cet épisode de la vie correspondait à un passage initiatique : quand on avait été soldat, tout devenait possible puisqu'on avait servi sa Patrie sous l'uniforme. Il se gage donc comme valet dans les environs de Bressuire et ne tarde pas à rencontrer Delphine, la fille d'un meunier qui l'aimait depuis l'enfance. Il la « fréquente » puis l'épouse. Ils s’établissent eux aussi dans un « creux de maison », lui restant valet et elle travaillant en journées, de quoi vivre heureux, rêver, faire le projet de « prendre une terre », une borderie, c'est à dire travailler pour son compte et non plus pour les autres ou peut-être partir pour les Charentes plus riches et ouvertes au machinisme agricole. Tout cela ne sont que des chimères et, à la suite d'une mauvaise querelle, tout bascule et Séverin perd sa place. Le voilà journalier. L'absence totale de contraception qui génère des familles anormalement nombreuses que les parents ne peuvent nourrir, la maladie, la raréfaction du travail font que cette famille connaît la misère, la famine puis la mort de Delphine après son sixième accouchement. Selon la tradition une grand-mère vient aider Séverin à élever ses enfants, mais cette situation nouvelle oblige l'aînée à se transformer en « cherche-pain » à son tour, au grand dam de son père. Certes les Pâtureau sont aidés par la collectivité et Séverin est dur à sa peine malgré son âge mais ils sont pauvres et le seront toute leur vie. Il se fait même braconnier pour survivre et bien entendu il se fait prendre, perd son travail et l’aînée meurt.

     

    Il s'agit d'un roman rural, si on veut l'appeler ainsi où l'auteur dépeint la vie dure d'un monde de paysans pauvres de l'ouest de la France. Dans sa préface, Pérochon indique qu'il ne veut pas se faire le chantre d'une quelconque vision idyllique et pastorale de cette vie mais, au contraire, en dépeindre la rudesse. Pérochon se fait le témoin de ce temps heureusement révolu où les foires n'étaient pas seulement destinées aux transactions commerciales mais servaient aussi à rencontrer son futur conjoint, où la messe était incontournable. Il parle des coiffes, des coutumes, mêlant le patois aux descriptions poétiques de la nature, dénonçant au passage les processions catholiques ou des rituels païens pour faire tomber la pluie ! A travers une galerie de portraits qui témoigne d'une attentive observation, il croque toute une société rurale, n’épargnant ni le clergé ni les maîtres ni les fermiers, campant un décor de misère, fait d'augmentation du coût de la vie, de familles exagérément nombreuses, d'exode rural...

     

    Ce roman paraît en 1912 en feuilleton dans « L’Humanité » puis aux frais de l'auteur l'année suivante. Ernest Pérochon [1885-1942] est alors instituteur dans le nord des Deux-Sèvres. Après sa mobilisation en 1914, il obtint le Prix Goncourt en 1920 pour son roman « Nêne » (paru en 1914), de la même inspiration, grâce au soutien actif de Gaston Chérau [1872-1937] journaliste et écrivain, deux-sévrien comme lui. C'est bien sûr son œuvre la plus connue mais, à mon avis et sans bien entendu dévaluer en rien les mérites de « Nêne », Pérochon eût mérité ce prix pour « Les Creux de Maisons ». Ce fut le départ de son abondante production romanesque mais il est également l'auteur de poèmes, de contes pour enfants et même de romans de science-fiction. Il devint ensuite un homme de Lettres reconnu jusqu'à sa mort en 1942, victime de brimades de la part du régime de Vichy qu'il refusait de servir. Son œuvre fut quelque peu oubliée jusqu'en 1985 où l'on célébra le centenaire de sa naissance, date à partir de laquelle ses romans furent réédités et sa mémoire entretenue par des conférences et des expositions. Il est actuellement célébré à la hauteur de son talent et ce n'est que justice pour cet écrivain injustement oublié pendant si longtemps.

     

    J'ai très tôt connu le nom d'Ernest Pérochon, mais pas son œuvre. En effet, avec Pierre Loti et Anatole France, il était l'auteur des dictées qui à l'époque étaient le quotidien de l'école primaire. C'était pour moi une épreuve redoutée qui ne fut cependant pas une invitation à découvrir ses romans, découverte qui ne vint que bien plus tard. Je l'apprécie maintenant comme un serviteur de notre belle langue française.

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Avril 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • HOPPER – Peindre l'attente

    N°739 – Avril 2014.

    HOPPER – Peindre l'attente- Emmanuel Pernoud – Citadelles et Mazenod.

    L’impression générale que peut avoir un non-initié à la vue des toiles d'Hopper est effectivement l'attente. En douze chapitres d'un livre richement documenté, illustré et pédagogique, l'auteur s'attache à montrer cet aspect de l’œuvre du peintre américain autant que les influences extérieures dont ses toiles se sont enrichies (Impressionnistes français, cubistes, peintres hollandais du XVII°, poètes symbolistes français, Proust...) ainsi que son empreinte sur les autres artistes, à la fois dans le domaine de la littérature et du cinéma. Il montre aussi tout le paradoxe de cette œuvre qui va à rebours de son temps.

    Ce qui frappe d'abord chez Hopper, c'est le regard de ses personnages, leurs yeux sont vides, dirigés le plus souvent vers une sorte d'infini, baignés par une absence d'eux-mêmes. C'est un peu la solitude qu'on lit dans leur immobilité, car ce sont bien des êtres dénués de tout mouvement qu'il nous donne à voir. Cet aspect statique dénote comme un désintérêt du monde extérieur, un espoir d'autre chose qu'ils ne voient pas ou qu'ils imaginent. On sent en eux une sorte de vacuité ou peut-être de doute qui génère une mélancolie qui devait bien être aussi celle du peintre. Ils sont passifs face au décor qui se déroule devant eux et auquel ils sont étrangers. Ils ne bougent pas mais cette absence de mouvement peut signifier qu'ils sont à l'écart de tout changement. Ils sont comme résignés, capables d'attendre indéfiniment quelque chose qui ne viendra peut-être pas. Ils regardent souvent par une fenêtre et se perdent au loin, le ciel étant alternativement noir ou bleu, couleur qui suffit à caractériser leur état d'esprit, leur degré d'espérance. Généralement ils gardent le silence et quand ils parlent entre eux, le spectateur à l'impression que leur dialogue est suspendu de même d'ailleurs que leurs gestes, comme s'il existait entre eux une sorte d'incompréhension, un impossible dialogue. C'est là un paradoxe puisque Hopper qui vit principalement à New-York où tout est mouvement  peint des villes et des rues généralement vides de voitures, de gens et même d'enfants. Lui, choisit tout autant de représenter des immeubles à l'architecture victorienne mais néglige les gratte-ciel alors que nombre de ses contemporains, peintres ou écrivains feront le choix d'une représentation plus contemporaine, du tumulte et du bruit. Dans ce décor figé, l'auteur veut voir un parti-pris d'attente et on retrouve cette idée autant dans la façade des immeubles que dans la fixité du regard des gens et, de la peinture de Hopper, pourtant réaliste, la vie ne ressort pas.

    Le spectateur est placé dans la position indiscrète d'un voyeur et l'artiste excelle à montrer des scènes de la vie conjugale, dans le huis-clos d'une chambre mais ce qu'il donne à voir n'a rien d'érotique, au contraire, c'est l'ennui, l'indifférence, le silence, l'absence de communication, le spleen qui ressortent de ces toiles. C'est l'image d'un échec qui fut sans doute aussi le sien, son mariage n'ayant pas été des plus heureux et surtout sans descendance. Le lit est souvent représenté défait et vide ce qui est le symbole de l'isolement, de l'intimité non-partagée et les femmes parfois dénudées ou peu vêtues semblent attendre désespérément un amant qui ne viendra pas les rejoindre. C'est un peu comme si elles étaient vivantes mais presque déjà mortes, si elles attendaient un amour impossible ! Les derniers tableaux insistent peut-être sur cette idée quand ils montrent des pièces vides qui sont un peu comme des boites peintes où il est difficile de communiquer.!

    Les personnages de Hopper (souvent des femmes) sont en train de lire des lettres ou des livres ce qui n'est pas sans rappeler l'influence de Vermeer mais cela accentue cette notion de solitude et d'attente, de désœuvrement, de désintérêt pour le monde extérieur et les lieux représentés sont souvent de transition (halls d’hôtel, gares, compartiments, bureaux, chambres) et impliquent l'expectative d'autant que ces personnages sont immobiles et regardent souvent par une fenêtre d'où on aperçoit à peine le ciel, comme s'ils étaient prisonniers et donc en espérance d'une libération, comme s'ils n’occupaient l'espace que temporairement. D'une manière générale les toiles de Hopper sont tristes, qu'elles représentent des couples, des être seuls ou des paysages. Les femmes semblent avoir sa préférence mais elles portent rarement de maquillage, le peintre restant puritain à l'image de ses contemporains. Quand il choisit de représenter les cafétérias, les cafés, il y introduit parfois la prostituée comme celles qu'il a vues lors de son séjour à Paris. Là aussi l'attente existe et peut être orpheline... mais c'est celle du client ! Les autres individus représentés sont souvent soit des femmes seules, soit des couples qui paradoxalement semblent absents. Ils paraissent espérer quelque chose sans que nous sachions très bien quoi. Leur attitude veut peut-être signifier un échec sentimental ou sexuel qui fut peut-être celui du peintre lui-même.

    Un autre aspect de la représentation de Hopper est donnée par les bancs des parcs publics. Ils sont souvent déserts et illustrent ainsi à la fois l'attente et l'ennui. Cette vacuité dans les paysages s'étend aussi aux rues américaines ce qui est un paradoxe puisque l’Amérique est mouvement. Le siège lui-même est le symbole de l’attente et quand quelqu'un est assis, il y est comme vissé, immobile, figé, en contemplation de l'horizon ou du vide. S'il y a peu de statues chez Hopper, les êtres qu'il représente en ont souvent l’apparence.

    Cette inactivité se retrouve dans la représentation des travailleurs. Là aussi c'est l'inaction, le chômage consécutifs à la crise de 1930 (il commence à être connu à partir de cette époque). Il pratique donc l'art social qui pour lui est réaliste. Quand il peint des travailleurs, il préfère figurer la pause, le temps de repos plutôt que l'acte de travail qui est mouvement. Pourtant, il faut noter qu'il a été illustrateur de presse et que, dans ce domaine seulement il a changé de registre et représenté exceptionnellement le mouvement, mais pour des raison professionnelles. Cependant en tant que peintre il montre la vie ordinaire, donne à voir assez peu d'usines et ignore le Taylorisme. Sa peinture est réaliste mais il en gomme cependant la vie comme pour figurer le souhait de quelque chose. Il préfère les bureaux, les restaurants, les cafés, mais des travailleurs qu'il représente sont dans l’expectative, dans une sorte de passivité, ils sont comme pétrifiés, acceptant leur sort, leurs gestes sont suspendus, leur regard est vide, un peu comme une photographie, une image fixe. C'est sans doute pour cela qu'on a parlé d'anachronisme chez Hopper.

    Cet aspect statique des corps se retrouve également dans le sport. Il représente l'athlète non pas en plein effort mais au repos. Quand il choisit le théâtre c'est moins le spectacle que la salle d'attente (endroit d'événements potentiels) qu'il peint et s'il choisit quand même la salle de spectacle, le rideau symbolise chez lui encore une fois cette attente, la frontière entre deux mondes, entre deux temps. Lorsque c'est une scène de strip-tease qu'il peint, c'est le puritain qui ressort en lui et il réussit à faire passer chez le spectateur...une absence de désir ! Puritain encore quand il donne à voir des rues : elles sont vides et sabbatiques puisqu'il les choisit lors du dimanche protestant quand chacun est à l'office ou reste chez soi, c'est à dire attend. De même les voies ferrées qu'il représente semblent abandonnées et les trains sont le plus souvent à l'arrêt, les routes sont désertes et les poteaux télégraphiques sans fils, tout cela symbolise peut-être le désir du départ mais sûrement aussi l'attente que quelque chose. Même les phares sur les côtes du Maine qui peuvent trancher quelque peu dans l’œuvre de Hopper ressemblent à des guetteurs tournés vers le large, vers l'infini, donc là aussi l'idée d'ailleurs existe.

    C'est un livre qui montre une approche différente, particulière mais pertinente, de la peinture de Hopper, une invitation à la voir différemment, à la comprendre dans le contexte de son temps et la psychologie de son auteur. Un ouvrage remarquable sur un peintre également remarquable !

    ©Hervé GAUTIER – Avril 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • ACCORDEZ-MOI CETTE VALSE

    N°738 – Avril 2014.

    ACCORDEZ-MOI CETTE VALSE- Zelda Fitzgerald- Robert Laffont.

    Traduit de l'américain par Jacqueline Remillet.

     

    Zelda (1900-1948)est l'épouse du romancier américain Scott Fitzgerald. Ce livre est son unique roman écrit en trois semaines en 1932 qui est le pendant ou peut-être une forme de réponse à « Tendre est la nuit »(La Feuille Volante n°721) mais vu par une femme au destin tragique. Il fut boudé par la critique à sa sortie mais Scott lui-même en corrigea les épreuves. Elle avait été une jeune fille séduisante mais excentrique et capricieuse, élevée avec ses sœurs dans une famille rigide mais heureuse du Sud. Elle était l'objet de l'attention des hommes qui la désiraient et dont elle se jouait à l'occasion en multipliant les flirts. En épousant Scott, ils formaient un couple mondain, emblématique de cet âge d'or de l'entre-deux-guerres. Cette union fut cependant orageuse, ponctuée par la lente décrépitude de Scott miné par l’alcool et par la folie de Zelda qui périt dans l'incendie du pavillon où elle était soignée.

     

    Il s'agit là d'un roman autobiographique où elle apparaît sous le nom d'Alabama Beggs qui épousa un jeune artiste peintre promis à un brillant avenir, David Knight, alors lieutenant de réserve. David devient rapidement célèbre et le couple s'étourdit dans des fêtes où l’alcool coule à flots. Ils s'installent à New-York où David pourra davantage s'épanouir mais à cause de la prohibition, ils partent pour la France et ce sera Paris et la côte d'Azur, ses palaces et sa douceur de vivre. La naissance de Bonnie fait d'eux un couple accompli. A cette époque Alabama rencontre un jeune aviateur français, mais ce qui est présenté comme un simple flirt révèle déjà une fêlure dans le couple et Alabama est délaissée. Ils reviennent à Paris puis David, torturé par la jalousie, s'installe en Suisse avec leur fille Bonnie et Alabama s’initie à la danse, part pour Naples et commence à prendre des tranquillisants peut-être pour combattre sa culpabilisation de s'occuper mal de sa fille, peut-être aussi pour exorciser l'échec de sa carrière de ballerine puisqu'un accident y met brutalement fin. Ce roman se termine par la mort du père d'Alabama.

     

    Tout au long de ce roman, Alabama cherche à se mettre en valeur par rapport à David qui lui devient de plus en plus un artiste célèbre. Elle choisit la danse et la travaille d'une manière effrénée pour devenir une grande ballerine mais le hasard s'en mêle et c'est un échec. C'est bien une femme blessée qui nous est présentée ici et qui cherche désespérément à combattre la célébrité de son mari en s'exprimant elle aussi par l'art. Qui fut donc réellement Zelda ? Une femme qui a vécu sa vie comme un rêve ou un être qui a poursuivi des chimères et existé dans l'ombre de son époux jusqu'à en devenir folle.

     

    J'avais lu « Alabama song » de Gilles Leroy (La Feuille Volante n° 337) qui est une entrée en matière, d'autant que l'auteur y présentait Zelda comme une sorte de victime de Scott et qui devait lutter contre lui pour exister. Le style de « Accordez-moi cette valse » est parfois déconcertant, laborieux même et m'a un peu gêné mais la post-face peut peut-être apporter une explication. Il semblerait d'ailleurs que ce texte ait été visé par Scott lui-même et que de cette correction ait donné un roman moins personnel. Ce style peu attirant veut probablement traduire un mal-être qui est celui de l'auteure. J'ai choisi de lire ce roman parce qu'il était complémentaire de celui de Scott Fitzgerald dans l'univers créatif de qui je ne suis pas jamais parvenu à entrer pleinement. Ce livre de Zelda m'a carrément déçu.

     

    ©Hervé GAUTIER – Avril 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • L'ECUYER MIROBOLANT

    N°737 – Avril 2014.

    L'ECUYER MIROBOLANT– Jérôme Garcin – Gallimard – 2010.

    Le récit s'ouvre sur l’enterrement d'un homme, un officier de cavalerie surnommé l' « écuyer mirobolant » par le général Decarpentery. Il n'y a pas grand monde dans ce cimetière, seulement quelques frères d'armes et un cheval pour l'accompagner, mais aucun membre de sa famille.

    Avec « Bleu horizon » paru en 2013, Jérôme Garcin a choisi de faire sortir de l'anonymat Jean de la Ville de Miremont (1886-1914), poète et romancier mais aussi un obscur combattant volontaire de la Grande Guerre, mort au tout début des combats (La Feuille Volante n° 687). Ici, c'est Étienne Beudant (1863-1949), capitaine de cavalerie qui renaît sous sa plume. L'auteur dresse son portait tout en nuances et en délicatesse et rend hommage à cet homme de passion. Lui aussi c'est une sorte d'anonyme oublié de l'histoire qui pourtant de son vivant fut admiré, adulé, respecté pour ce qu'il était, un cavalier hors pair mais aussi quelqu'un qui par sa patience et son talent savait tirer le meilleur des pires rossinantes en les soustrayant aux mauvais traitements d'un charretier ou en les sauvant de la boucherie. Quand en 1914 il rêvait d'en découdre sur le sol de France, Lyautey le maintint au Maroc sous ses ordres. Fut-il cet « homme qui murmurait à l’oreille des chevaux » ou y avait-il chez lui du centaure ? Toujours est-il qu'il réussissait à soigner et à métamorphoser les bêtes les plus rétives, à leur faire exécuter presque naturellement les figures les plus compliquées là où d'autres avaient depuis longtemps jeté l'éponge. Il écrivit nombres de traités sur l'art équestre et transforma les règles du dressage apprises à Saumur. L'arme de la cavalerie était, à l'époque celle des aristocrates mais lui l'avait choisie pour le seul amour du cheval [« Beudant sonnait pauvre, Beudant résonnait triste, Beudant sentait la roture »] Pour autant cet homme, engagé volontaire dans un régiment de dragons et qui passera sa vie dans l'arme de la cavalerie, servant en France mais aussi au Maghreb, à qui on prédisait une belle carrière, s'arrêta au grade de capitaine et resta dans un relatif anonymat. C'était un solitaire, la vie militaire l'ennuyait, et à la routine des casernes et aux réceptions de garnisons il préférait la compagnie d'un cheval. Son mariage de raison et de convenance qui fit suite à son long célibat ne résista pas. Son épouse aimait les bals mondains et détestait les chevaux auxquels elle préférait l'automobile, elle le supporta en Afrique du Nord mais ne put vivre à Dax avec ce retraité bancroche au corps douloureux à force de chutes et de fractures qui était resté en esprit dans les oasis du Maroc et les sables du désert. Elle et leur fils unique l'y abandonnèrent à la solitude et à la réflexion sur le genre humain et sur la souffrance, le constat amer d'un écuyer devenu philosophe[« Dieu sait que j'en ai monté des chevaux...ils gardent toujours leur secret. J'ai passé ma vie à tenter de le percer et ce fut en vain. Toi et tes congénères on peut vous dresser mais pas vous dompter. Vous restez des énigmes pour nous, pauvres humains. »].

    Jérôme Garcin imagine la vie de cet homme dans sa retraite désormais solitaire, simplement illuminée par l'entretien et l’accomplissement de la jument « Vallerine » dont il dut cependant se séparer parce que son corps ne lui permettait plus de poursuivre sa tâche. J'ai eu plaisir à lire l'épisode des adieux du cheval et du vieux capitaine [« Au galop assis, ils s'épousèrent. Étienne ferma les yeux. Vallerine céda, onctueuse et chaloupée. Ils ne faisaient qu'un. .. Lorsque, en soufflant , Beudant mis finalement pied à terre, il caressa l'encolure de Vallerine et lui murmura à l'oreille « Je te remercie de toi ».] Il accompagna ce passage de témoin à son successeur, malgré l'arthrose qui le torturait, d'un document de 81 pages écrit en une nuit, un texte de recommandations autant qu'une lettre d'adieu et d'amour ! Il nous présente ce vieil écuyer devenu prématurément invalide resté humble face à l'animal [« Un valet en livrée d'écuyer, voilà le titre dont, à la rigueur, il voulait bien se prévaloir »] bourrelé de remords pour avoir préféré ses chevaux à sa famille [« Ma vie de cavalier a été une vie de moine cistercien, et il n'y a pas de place pour la famille au monastère »], jetant sur sa vie un regard désabusé [« Tant d'efforts pour obtenir l'équilibre parfait qui est pourtant une illusion, une telle foi dédiée à l'éphémère »] C'est un témoignage bouleversant sur une vie d'homme de l'ombre consacrée exclusivement au culte du cheval même si on peut y déceler une forme d'égoïsme. C'est aussi une réflexion sur le sens de l'existence, de la trace que chaque être humain veut laisser de son passage sur terre, quelqu'un qui prend conscience que son art disparaît petit à petit avec le temps, qu'il ne sera plus ce qu'il a été, que lui-même, après avoir été célèbre par son génie s'efface peu à peu, qu'il se raccroche à ses souvenirs, que sa vie s'en va ...

    Si l'armée lui permit de vivre pleinement sa passion, ce qui lui valut les remontrances de sa hiérarchie et sans doute aussi des retards dans son avancement, il n'en fut pas moins habité par le doute et il la quitta temporairement pour connaître les grands espaces des États-Unis, y rencontra Buffalo Bill et Calamity Jane mais cette sorte d'incartade sabbatique fut bien entendu toujours placée sous l'égide du cheval. Au Maroc, Il croisa Lyautey qui vit sans doute en lui son double [« En vous et moi... il y a plus d'âme arabe que d'esprit colon. On doit sans doute cela aux chevaux. Ils m'ont appris à n'être jamais arrogant ni méprisant ». « Il m'arrive de vous regarder comme on fixe un miroir. Je me juge dans vos yeux. Parfois ils me renvoient une méchante image de moi » ], ce qui le rapprocha sans la moindre flagornerie de son chef.

    Je ne suis malheureusement pas, comme Jérôme Garcin, versé dans l'art équestre mais les mots rares, précis qui deviennent précieux sonnent bien à mon oreille et j'ai apprécié ce vocabulaire technique où j'ai trouvé de la poésie, comme d'ailleurs dans les évocations et les descriptions qui émaillent ce texte. J'ai aussi goûté, dans l'exemple d’Étienne Beudant les conseils de patience et de respect pour l'animal. C'est un livre émouvant et plein de sensibilité et l'auteur qui est aussi journaliste, écrivain et passionné de cheval ne pouvait passer à côté d'un tel parcours. J'ai retrouvé avec plaisir cet auteur qui n'est pas un étranger pour cette revue et comme toujours j'ai apprécié son style fluide, précis et agréable à lire.

    ©Hervé GAUTIER – Avril 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • DOLCE VITA 1959-1979

    N°565 Avril 2012

    DOLCE VITA 1959-1979 Simonetta GREGGIO. Stock

    Le titre d'abord qui évoque un film mythique de Frederico Fellini sorti en 1960 dont on ne retient que le bain nocturne de Marcello Mastroianni et d'Anita Ekberg dans la fontaine de Trevi à Rome. Ce film qui rompt avec la tristesse et la pauvreté cinématographiques des années d'après-guerre, fit scandale dans cette Italie puritaine et l'Osservatore Romano menaça d'excommunication tous les spectateurs mais il obtint cependant la palme d'or à Cannes en 1960. Il parle de ce pays dans les années 50 et inaugure une écriture cinématographique   « fellinienne », faite de sketchs très en vogue à l’époque. Le synopsis est en effet composé d’épisodes, en apparence décousus, que sa longueur (2H46), le nombre des thèmes abordés et l'ambiance qu'il distille contribuent, à tort, à donner cette impression.

    Ce roman fait non seulement beaucoup d'allusions au film mais lui emprunte aussi son montage puisqu'il se donne à voir, un peu comme une sorte de documentaire, racontant vingt ans de l'histoire de l'Italie. Cela commence par la sortie du film de Fellini et se termine par l'assassinat d'Aldo Moro, président de la   Démocratie Chrétienne, en mai 1978 même si on déborde un peu sur cette période). Entre ces deux dates, l'auteur mêle fiction et réalité à travers le personnage flamboyant mais un peu décati du prince Emanuele Falfonda dit   Malo  , vieux et jouisseur octogénaire au pas de la mort et de celui, un peu plus en retrait du prêtre Saverio, un jésuite à la jeunesse mouvementée qui conte, des années plus tard, son histoire un peu comme une confession. Pourtant,   Malo, qui a a participé au film de Fellini (mais juste un petit rôle, presque de la figuration),  ne cherche pas l'absolution, peut-être veut-il seulement la libération que lui procure la parole puisqu'il ne connaît pas le remords et exècre le repentir ? Cela peut passer pour un sourd combat du vice contre la vertu mais ce que veut Malo c'est surtout raconter sa vie dissolue, ses frasques, autant que révéler des secrets politiques dont il a été le témoin. La mort sera pour lui une délivrance mais il souhaite ardemment la compagnie de l’ecclésiastique pour ses derniers instants...

    Pourtant, c'est moins son parcours personnel qui est ici évoqué que l'histoire de l'Italie, à la fois insouciante et ravagée par la violence. Tout y passe, les fascistes de Mussolini et les no-fascistes, les affaires de mœurs, les agressions et les attentats, les scandales financiers, les luttes à mort pour le pouvoir, les Brigades rouges, le meurtre d'Aldo Moro, le monde politique, la mort mystérieuse du réalisateur Pier Paolo Pasolini, les assassinats violents et suspects où chacun peut voir l'empreinte de la Mafia, invisible, mystérieuse et toujours meurtrière, la loge P 2, la CIA, les services secrets, mais aussi les intrigues sulfureuses immorales et hypocrites du Vatican, l'ombre inquiétante du cardinal Marchinkus, les blanchiments d'argent, la mort toujours controverse de Jean Paul 1° ... sans oublier le sacro-saint secret de la confession !

    Cette histoire n'est pas exactement comme le titre le donne penser, une vie douce, à laquelle on associe volontiers ce pays qu'on voudrait romanesque. Au contraire, c'est la fois un récit plein de dépravations et de cynisme quand il s'agit de la vie de Malo et une chronique sombre où les luttes d'influence, qui bien souvent se terminent dans le sang, le disputent aux enquêtes bâclées, aux destructions de preuves par les pouvoirs publics eux-mêmes, aux coups dtat avortés, aux procès truqués, une classe politique manipulée, véreuse, minée par la corruption, aux prévarications de tous ordres ... Tout cela donne, et sans doute explique, le personnage grand-guignolesque de Silvio Berlusconi, autant que le naufrage économique que connaît actuellement ce pays-frère qui ne peut nous laisser indifférents.

    L'auteur qui écrit directement en français, se livre ici à un remarquable travail documentaire autant qu' l’écriture d'une fiction dont la poésie n'est pas absente. Elle procède par petites touches pour tisser peu à peu ce roman bien écrit, qui se lit facilement, et, avec ses relents de scandale, passionnant du début à la fin. Elle présente son travail de dépouillement d'archives et de créateur de fiction en courts chapitres qui ne sont pas le résultat d'une enquête policière, même si on peut parfois regretter que certains d'entre eux aient la froideur d'une chronique judiciaire. Elle se rapproprie ce pays qui est aussi le sien, y jette un regard plein de tristesse et de nostalgie comme on évoque un âge d'or culturel disparu, fait notamment de grands noms du cinéma et de la la littérature mais aussi en déplore la déliquescence, un véritable gâchis où on a sciemment sacrifié l'espoir légitime dans un monde meilleur et confisqué la démocratie au profit de quelques-uns qui ne seront jamais inquiétés. L'auteur fait dire un de ses personnages cette phrases laconique qui résume bien tout cela   « Nous avons cru que nous allions changer le monde , et c'est le monde qui nous a changés. »

    Ce fut un bon moment de lecture avec un plaisir particulier et tout personnel de l'insertion dans les phrases et les paragraphes d'expressions et de mots italiens.

    Hervé GAUTIER - Avril 2012.

    http://hervegautier.e-monsite.com 

  • 22O VOLTS

    N°588– Juillet 2012.

    22O VOLTS Joseph Incardona – Fayard Noir.

    Le roman policier, le polar comme on dit avec une certaine condescendance ou même un certain mépris, qu'on lit de préférence sur une plage ensoleillée, passe volontiers pour de la sous-littérature. Je ne partage pas cette analyse puisque, mon improbable lecteur peut en attester, cette feuille consacre volontiers nombre de chroniques à ce genre littéraire. J'ai peut-être eu de la chance mais celui-ci m'a surpris. Si on en juge par la 4° de couverture comme par le nom de la collection (Fayard Noir), on peut le ranger dans cette catégorie. L'auteur met en scène Ramon Hill, la quarantaine satisfaite, qui après des années de vaches maigres, est maintenant un auteur à succès. Il en a d’ailleurs tous les signes extérieurs et connaît maintenant un bonheur sans ombre : belle maison, grosse voiture, éditeur attentif à tout ce qu'il écrit, agent littéraire, argent facile, beaux enfants, et surtout une femme qu'il aime à la folie et dont il ne peut pas se passer...

    Ce roman s'ouvre sur une période de sécheresse toujours redoutée par l'écrivain. Ramon peine à terminer son dernier roman et son épouse, Margot, une journaliste très en vue, pense qu'un séjour en amoureux dans le chalet de de ses parents peut enlever à son mari cette anxiété passagère, d'autant que son éditeur s'impatiente. Après tout l'air de la montagne leur fera du bien à tous les deux et favorisera sûrement l'inspiration de son mari ! Je me suis dit au début que cela allait être une sorte de développement sur la panne créatrice, sur le défi de la page blanche, sur l'impossibilité d'écrire autre chose que des banalités décevantes face à l'urgence. C'est là un débat éternel et intéressant mais quelque peu rébarbatif pour les non-initiés. Et puis faire tout un livre là-dessus n'est pas vraiment du domaine du polar.

    Oui mais voilà, le hasard d'un lavabo bouché, un roman d'un autre auteur retrouvé dans cette maison où à priori il n'a rien à y faire, une réparation électrique hasardeuse qui provoque un malaise de Ramon (d'où le titre du livre) et surtout une absence un peu prolongée pour des raisons professionnelles de Margot, vont faire basculer cette situation. Un matin, il se réveille auprès du corps de sa femme, morte ! Il se soupçonne d'être l'auteur de cet acte... dans son sommeil ! A moins que ce ne soit une réaction longtemps refoulée, allez savoir ! Si cette électrocution sans gravité réveille chez lui une boulimie d'écriture, ce qui est plutôt bien pour lui puisqu’il achève enfin son roman, elle n'en suscite pas moins à la fois un vieux souvenir d'enfance, une pulsion irrésistible et surtout des doutes puisque cette solitude temporaire l'a amené à réfléchir sur l'attitude de Margot. Certes, il l'aime passionnément, il a avec elle des relations érotiques torrides, bref, elle est la femme de sa vie, la compagne des mauvais jours, la mère de ses enfants... mais il reste un écrivain, c'est à dire quelqu'un qui observe l'espèce humaine, en connaît les grandeurs mais surtout les bassesses, les compromissions, les trahisons. Il sait que, même s'il en fait partie, elle est infréquentable et que les serments d'amour ne pèsent pas bien lourds face à la turpitude que nous portons tous en nous. Bien évidemment au début il tente de se faire une raison, de chasser toutes ces idées noires de son esprit mais plus il réfléchit plus les évidences se dressent devant lui. Ce n'est plus de l'imagination, c'est carrément des certitudes ! Et puis il est en présence du cadavre de sa femme et il va, bien évidemment, être soupçonné de ce meurtre. Il n'a pas trop de toute son expérience de romancier pour éliminer le corps, brouiller les pistes même si au passage il devient effectivement un authentique criminel et approche à peu près le « crime parfait ».

    Bien sûr il devra faire face à la police, à ce jeune lieutenant méfiant, à son beau-père qui ne l'a jamais aimé, le traite volontiers « d'écrivain de salles d'attente » et qui laisse éclater sa colère, à ce paysan matois et pas si naïf que cela et à tous ceux avec qui il était proche. Il aura le fin mot de tout cela, réglera ses comptes, récupérera ses enfants et reprendra le cours aussi normal que possible de sa vie, digérera cette trahison d'autant plus inacceptable qu'elle reposait aussi sur un mensonge supplémentaire, finira par se dire qu'il s'était trompé avant de l'avoir été, que l'amour l'avait rendu aveugle au point de n'avoir rien vu (air connu), qu'il vaut mieux vivre seul que mal accompagné (air connu également), qu'il va retrouver sa liberté et peut-être refaire sa vie, que son parcours littéraire sera, le lecteur peut à son tour l’imaginer, plein de succès … Contrairement aux dernières lignes de la 4° de couverture, je ne suis pas sûr que cette histoire d'amour se termine si mal, finalement.

    J'avoue bien volontiers que j'ai pris ce livre au hasard sur les rayonnages de la bibliothèque sans rien connaître de cet auteur, et que, même si j'ai peu prisé le style très « polar » de ce roman, j'ai été tenu en haleine jusqu'à la fin. En définitive, je ne regrette pas.

    ©Hervé GAUTIER – Juillet 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

  • LE CIMETIERE DES BATEAUX SANS NOM

    N°735 – Mars 2014.

    LE CIMETIERE DES BATEAUX SANS NOM – Arturo Pérez-Reverte – Le SEUIL.

    Traduit de l'espagnol par François Maspero

    Coy, trente huit ans, ancien officier en second de la marine marchande, suspendu pour 2 ans à cause d'une erreur de navigation, erre dans Barcelone. Le voilà « sac à terre » malgré lui, marin sans navire, l’inaction le mine et il est à la recherche de n'importe quel travail pour survivre. Il est même un peu perdu à terre et règle sa vie à coup de lois pittoresques et sibyllines du genre LRDRH (Loi des rencontres qui ne doivent rien au hasard) Parce qu'il aimait les ventes aux enchères d'objets nautiques, il se retrouve dans un hôtel des ventes à Barcelone et y croise une femme belle et énigmatique, Tanger Soto, qui enchérit pour obtenir un vieil atlas maritime. Il tombe sous son charme et va jusqu'à Madrid pour la retrouver. Rien ne se passe comme prévu malgré tous ses fantasmes amoureux, il ne la séduit pas, enfin pas tout de suite mais se trouve engagé dans une quête que la jeune femme mène depuis longtemps. Il s'agit de retrouver la trace d'un brigantin, le « Dei Gloria », coulé en 1767 au sud de l'Espagne. Cela tombe plutôt bien puisqu'il connaît la navigation et qu'il a plongé, quelque vingt ans plus tôt sur cette côte. Cette jeune femme sait aussi que la recherche des herpes marines commence par la fréquentation des musées, des bibliothèques et par l'étude minutieuse des archives. Coy imagine une chasse au trésor d'autant plus facilement que cette épave semble intéresser nombre d'individus pas toujours recommandables auxquels il se trouve confronté et ces rencontres ne doivent effectivement rien au hasard. Il s'aperçoit très vite que cette course poursuite est pleine de dangers mais le charme de Tanger, l'attrait de l'inconnu et la fièvre de la recherche sont les plus forts.

    Il songe bien sûr à un trésor mais il ne tarde pas à apprendre que la cargaison du navire n'était composée que de coton, de tabac et de sucre, rien qui supporte vraiment un séjour dans l'eau de mer de deux siècles et demi ! C'est plutôt un mystère qui entoure cette épave, quelque chose qui ressemble à une fièvre de l'or qui gagne peu à peu Tanger et Coy. Ce qui intrigue le plus, et évidemment complique la recherche, c'est son itinéraire (parti d'Espagne, il est allé en Cuba puis, au retour, a été coulé au large de Cadix par un corsaire), le fait qu'il appartienne en réalité aux jésuites qui ont ensuite été expulsés d'Espagne par Charles III et que le manifeste d'embarquement retrouvé aux archives mentionne la présence à bord de deux passagers en indiquant seulement leurs initiales. Pour être des hommes d’Église dédiés à la prière et à l'évangélisation, ils étaient aussi des hommes d'affaires avisés et parfaitement capables de défendre par la corruption la survie de leur ordre mais aussi des hommes de secret. Le narrateur qui est aussi cartographe donne son avis sur le positionnement du navire naufragé : il est à la fois logique et original. Il ne fait pas non plus de doute dans l'esprit de Tanger que la disparition de ce bâtiment est intimement lié à l'expulsion des jésuites d'Espagne. Elle possède un esprit à la fois intuitif et logique. Comme rien n'est simple, il faut, pour déterminer avec exactitude le lieu du naufrage, tenir compte des nombreux méridiens de référence au XVIII° siècle qui permettaient de faire le point, des différentes cartes en usage à l'époque, des des courants marins... C'est là que l'atlas acheté à Barcelone prend toute son importance. Il faut aussi s'intéresser au corsaire qui l'a coulé, le « Chergui » et qui sombra aussi lors de ce combat naval. Là non plus ce fait ne semble pas laisser une grade place au hasard et ce d'autant plus que les mystères se multiplient et que le lecteur attentif n'est pas au bout de ses surprises ! C’est que, une fois sur place, l'affaire est hasardeuse et surtout risquée compte tenu des autres intéressés, de leur manque de scrupules et surtout que l'épave n'est pas au rendez-vous. Tanger dépend maintenant de Coy et du Pilote, véritable techniciens de l'expédition mais l'échec omniprésent continue de hanter les esprits et des surprises sont toujours possibles !

    Sur ce récit plane la beauté fascinante de cette femme, le dévouement de Coy, d'autant plus grand qu'il est nourri par ses propres fantasmes amoureux et sa patience [« Je veux compter ses taches de rousseur...Elle en a des milliers et je veux les compter toutes une à une en le parcourant du doigt comme si c'était une carte marine. »] pour ne pas dire son attachement aveugle. Elle se sert de lui mais il ne s'en rend pas compte ou plutôt se met volontairement à sa disposition, négligeant à l'occasion ses propres intérêts, aveuglé qu'il est par cette jeune femme. Le mystère s’épaissit pour le lecteur au fur et à mesure qu'il tourne les pages et c'est un peu le hasard, encore lui, qui gouverne cette affaire puisque ce qui n'était au départ qu'un travail universitaire de Tanger suivi d'un concours pour entrer au Musée Naval de Madrid et d'une rencontre dans ce contexte avec un chasseur d'épaves pour que cela devienne pour la jeune femme « le rêve de toute une vie » et, malgré la législation en vigueur, elle considère que ce bateau lui appartient. Tout au long de ce roman Tanger apparaît froide, déterminée, uniquement préoccupée par son but alors que Coy n'a d'yeux que pour elle. Elle applique cette maxime en forme d’aphorisme, « Je te mentirai et je te trahirai », bien connue et bien souvent oubliée qui gouverne les relations entre les hommes (et aussi les femmes) mais avoue à Coy «  J'ai peur de mourir dans le noir, seule » . C'est une partie de poker-menteur entre Tanger et Palermo  autour de cette épave puisque chacun possède des atouts et fait croire à l'autre qu'il en a davantage. C'est aussi un rapport de force entre Tanger qui ne veut pas lâcher son idée et le pauvre Coy parfois un peu trop impulsif et prompt à la bagarre surtout quand il s'agit d'elle. Surtout que lui et le Pilote doutent de plus en plus. En effet, les rebondissements ne manquent pas dans cette quête un peu folle pas davantage d'ailleurs que la galerie de portraits assez pittoresques qui nous est offerte.

    Arturo Perez Reverte n'est pas un inconnu pour cette chronique (La Feuille Volante n° 384-385-387-390) Cette fois, j'avoue que j'ai été un peu perdu dans les détails techniques de la navigation mais, comme toujours, je salue ici l'érudition de l'auteur, notamment en matière de langage maritime ; son travail d'historien et d'archiviste autant que son style (servi sans doute par une bonne et fidèle traduction), son sens du suspense tiennent en haleine son lecteur jusqu'à la fin. Le récit réserve des descriptions poétiques et émouvantes, des évocations dramatiques qui consacrent une nouvelle fois (en était-il besoin?) le talent exceptionnel de cet écrivain.

    Comme toujours cela a été pour moi un bon moment de lecture.

    .

    ©Hervé GAUTIER – Mars 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • AU REVOIR LA-HAUT

    N°734 – Mars 2014.

    AU REVOIR LA-HAUT– Pierre Lemaître – Albin Michel.

    Prix Goncourt 2013.

     

    « Alors au revoir, au revoir là-haut, ma Cécile, dans longtemps » Telles sont les dernières paroles du soldat Albert Maillard qui, au fond d'un trou d'obus va mourir. Elles font écho à l'exergue en tête du roman et lui donnent son titre.

     

    La trame de cette fiction, car c'en est une, est finalement une suite de rencontres comme le hasard nous e réserve parfois dans la vraie vie. Ici, c'est la Grande Guerre qui favorise celle du 2° classe Albert Maillard qui frôle la mort par ensevelissement dans un trou d’obus et le soldat Édouard Péricourt qui lui sauve la vie au péril de la sienne. Ils sortiront de ce conflit pas mal cabossés, surtout Édouard, mais vivants et unis par un lien amical solide. Si Albert n'est rien qu'un simple salarié, un homme du peuple, son camarade est le fils un peu délaissé parce que trop artiste et efféminé du banquier bien connu qui a fait sa fortune sur les crises successives. Il a eu la mâchoire arrachée refuse la greffe et le retour dans sa famille et naturellement c'est Albert qui qui va s'occuper de cet homme défiguré, tenté un temps par la mort et dont il ignore tout. Il va subvenir à ses besoins et le ramener à la vie. Son état est si désastreux qu'il va même jusqu'à le faire mourir, mais fictivement, en intervertissant son livret militaire avec celui d'un « poilu » mort : officiellement il devient donc Eugène Larivière. Albert, à qui la guerre a tout pris, son emploi, sa femme parti avec un autre, ses illusions, s'occupe dans la vie civile quotidienne à la quelle ils ont été rendus, de cette « gueule cassée » qui maintenant est dépendant à la drogue qui apaise ses souffrances. Édouard-Eugène qui refuse toujours de revenir dans sa famille où sa mort est presque passée inaperçue, sauf peut-être pour Madeleine sa sœur, ne peut rien attendre de l’État au titre des soins puisqu’il est officiellement mort. Il se contente de porter des masques qui cachent son image insoutenable et de rester cloîtré.

     

    Rencontre encore quand le capitaine d'Aulnay-Pradelle, noblaillon « fin de race », prêt à tout pour se faire valoir et parfois même à tuer y compris ses propres soldats mais surtout désargenté, va croiser la route de Madeleine Péricourt venue chercher le corps de son frère. Il l'épousera pour redorer son blason et son patrimoine, la trompera et son mariage partira à vau-l'eau. La libération fera de lui un affairiste inhumain et méprisant pour ses semblables qui se jettera dans des transactions douteuses. La République qui avait si bien su mener ses enfants à la boucherie va oublier les survivants et s'occuper des morts puisqu'il faut bien célébrer la victoire et surtout préserver les apparences. C'est là que Pradelle intervient puisque, maintenant introduit par son mariage dans la société dirigeante, va monter une société qui sera chargée, par adjudication, d'exhumer les soldats morts des champs de bataille et de les inhumer dans de grandes nécropoles. L'affaire faite de trucages des marchés publics, de malfaçons, de vols et de corruption tournera court et Pradelle, lâché par tous mourra seul et ruiné.

     

    De son côté, Albert qui a à sa charge Édouard survit comme il peut avec peu de ressources. On ne donne pas cher de leur avenir à tous les deux quand ledit Édouard a une idée de génie. Lui qui a un don pour le dessin décide de l'exploiter quand l’État incite les communes de France à honorer leurs enfants en érigeant un « monument aux morts ». Partant du principe que plus un mensonge est gros plus il prend, notre dessinateur va, sans sortir de chez lui, monter une arnaque baptisée du nom ronflant de « Souvenir Patriotique » qui fait appel aux subventions publiques d'ailleurs maigres mais surtout à la souscription. C'est, certes, escroquer les petites gens qui avaient perdu un proche à la guerre et donc une insulte aux morts mais pour eux, c'est une revanche. L'affaire réussit bien au-delà de leurs espérances et pour eux un départ sous d'autres cieux plus cléments pour les délinquants est maintenant inévitable. Là non plus tout ne se passera pas comme prévu et le scandale éclatera.

     

    Parce que la morale doit toujours être sauve, le père Péricourt, maintenant bourrelé de remords à cause de la disparition de son fils à côté de qui il est passé délibérément avant ce drame, y laissera quelque argent et sûrement davantage, Pradelle retrouvera une place qu'il n'aurait jamais dû quitter et nos deux acolytes ne profiteront pas vraiment de cette fortune mal acquise.

     

    J'ai lu ce roman jusqu'à la fin avec passion autant pour connaître l'épilogue que pour le plaisir de lire le texte. Ce n'est pourtant pas à cause du style fort peu académique mais peu importe. J'avoue que j'ai volontiers goûté l'humour subtil des phrases, la manière à la fois caustique et fluide avec laquelle Pierre Lemaître s'exprime [j'ai même parfois souri à certains bons mots bien que le sujet ne s'y prête pas vraiment]. Je ne l'ai pas fait non plus à cause de l'attribution de ce prix prestigieux. J'ai déjà déploré maintes fois dans cette chronique qu'il ait été attribué à des romans qui ne le méritaient pas ; Je l'ai pourtant lu avec gourmandise à cause de l'histoire pleine de suspense, de l'étude psychologique des personnages qui s'accompagne d'un réel sens de la formule et du culte du détail. C'est une authentique évocation de l’espèce humaine qui n'est ni respectable ni fréquentable mais à laquelle nous appartenons tous. Ce qui a aussi retenu mon attention c'est sans doute le montage de cette arnaque, certes fictive mais quand même géniale autour des débris de cette guerre qu'on a baptisée Grande (avec une majuscule) et que l’État voulait vite oublier comme il voulait oublier ceux qui l'avait faite, vivants ou morts. On avait su les trouver, les forcer à se battre, à vivre dans des conditions inhumaines, à mourir « Pour la Patrie », on saurait bien les abandonner (comme toujours) malgré toutes les déclarations lénifiantes et patriotiques des hommes politiques et les commémorations hypocrites ! Et ceux qui étaient décidés à profiter des commandes de l’État autour du transfert des morts ne manquaient pas. J'y ai lu aussi l'histoire d'une amitié entre deux anciens combattants devenus frères d'armes un peu par hasard, à la fois inventif et flamboyant pour Édouard et maladivement inquiet pour Albert aussi dissemblables l'un de l'autre par leur vie, leur classe sociale, leur culture. Leur expérience du champ de bataille les a définitivement unis, eux qui appartiennent à cette génération délibérément sacrifiée sur l'autel de la Patrie.

     

    Je ne connaissais pas Pierre Lemaître avant ce roman réellement captivant qui fut pour moi un grand moment de lecture. Je crois bien que je vais continuer à explorer son œuvre.

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Mars 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LES VIES DE CERVANTES

    N°733 – Mars 2014.

    LES VIES DE CERVANTES– Andrés TRAPIELLO- Buchet-Chastel éditeur.

    Traduit de l'espagnol par Alice Déon.

     

    Si j'en crois le titre, Cervantès aurait eu non pas une vie mais plusieurs. C'est généralement ce qu'on dit des gens dont on ne sait pas grand chose ce qui complique quelque peu la tâche de leur biographe. Si on est sûr de la date de sa mort à Madrid en 1616 on l'est en revanche bien moins de celle de sa naissance, à Alcala de Henarès en 1547 (?), il appartenait à une famille pauvre et plus ou moins itinérante à cause de sa mauvaise fortune, apparemment « convertie au christianisme », qu'il a aurait été l'élève des Jésuites à Séville mais qu'il n'a pas fait beaucoup d'études, qu'il était légèrement bègue. Nous le retrouvons à 22 ans, participant à un duel qui tourne mal ce qui fait de lui un fugitif exilé à Rome pour échapper à une condamnation certaine. Il s'est fait camérier chez le cardinal Acquaviva puis s'engagea dans la flotte en 1570 pour aller combattre les Turcs en Méditerranée, séjourna à Naples et à Venise et participa à la bataille de Lépante (1571) où il fut gravement blessé et perdit l'usage de sa main gauche. Il erra en Italie et se retrouva captif des Turcs à Alger pendant 5 ans et ce malgré quatre tentatives d'évasion. Libéré grâce au paiement par ses parents pourtant pauvres d'une rançon, il revint en Espagne, vivota quelques temps puis se lança timidement dans l'écriture sans grand succès. Il aurait eu une fille d'une liaison avec une femme mariée mais rien n'est sûr. En revanche il se maria se qui marqua sans doute son intention de se ranger. C'est probablement le mariage qui le détermina à écrire encore davantage notamment des comédies et des poèmes mais interrompit cette carrière littéraire prometteuse.

     

    Il devint commissaire de réquisition pour l'Invincible Armada ce qui ne lui apporta pas la fortune mais deux excommunications pour avoir voulu toucher aux biens des ecclésiastiques. Il ne fut jamais un homme riche même s'il pratiqua le jeu et peut-être la spéculation, puis pour survivre, il devint collecteur d'impôts mais mal lui en prit, il fut jeté en prison pour mauvaise tenue de ses comptes. Pourtant la chance finit par lui sourire, littérairement parlant. Bien qu'il ne passât, à l'époque, pas pour un écrivain de grand talent, Don Quichotte fut publié en 1604 (c'est à dire à un âge avancé pour Cervantès) et ce roman surprit parce qu'il ne correspondait pas du tout à son auteur. Considéré d'emblée comme un livre drôle, il connut un succès immédiat et fut rapidement l'ouvrage le plus lu non seulement dans toute l'Espagne mais aussi en Europe, au Mexique et au Pérou. Il fut traduit en anglais puis en français, réédité et même piraté. Il fit également l’objet de polémiques. A titre personnel, Cervantès célébra également, dans un écrit de commande, la famille royale mais cela ne lui valut pas la faveur des nobles et ne le rendit pas riche pour autant. Il dût faire face à des problèmes familiaux, devint dévot dans sa vieillesse, même si en cela Don Quichotte différait fondamentalement de lui. Il espérait sans doute profité tranquillement de la notoriété que lui avait conféré la publication du premier tome de Don Quichotte quand, en 1614 parut un roman apocryphe signé Alfonse Fernandez Avellanedas qui l'indigna. Certes le plagiat était courant à l'époque, mais quand même ! On se perdit en conjectures sur la véritable identité du faussaire mais cette publication pirate détermina Cervantès, qui y mêla fiction et réalité, à faire mourir Don Quichotte, sans doute pour éviter qu'on ne le ressuscite.

     

    S'il est principalement connu pour son Don Quichotte, il est également l’auteur de comédies, de romans et de nouvelles. Comme tout bon homme de Lettres, sa vie mouvementée a nourri son œuvre sans pour autant enrichir son patrimoine. Mais aurait-il été un aussi grand écrivain s'il avait été un homme fortuné ?

     

    André Trapiello quitte ici son rôle de romancier (La Feuille Volante n°732) pour se faire le biographe de Cervantès. Malgré pas mal de digressions, c'est assez réussi.

     

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Mars 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • A LA MORT DE DON QUICHOTTE

    N°732 – Mars 2014.

    A LA MORT DE DON QUICHOTTE– Andrés TRAPIELLO- Buchet-Chastel éditeur.

    Traduit de l'espagnol par Alice Déon.

     

    Pour être un personnage fictif de roman (et quel roman!)Don Quichotte reste à mes yeux un être fascinant et un personnage emblématique de la littérature espagnole. Son histoire avait été recueillie par Sidi Ahmed Benegeli, savetier à Tolède et à sa mort sa veuve vendit ce livre à Miguel Cervantès qui l'enrichit de quelques épisodes inédits et publia le tout. Ainsi naquit ce roman où Alonzo Chicano, hidalgo espagnol devient Don Quichotte la dernière année de sa vie. Dans le roman de Cervantès présenté en deux volumes, Don Quichotte meurt à la fin. C'est là une volonté de l'auteur puisque, avant la parution du deuxième tome, un roman apocryphe avait été publié par un certain Avellaneda (peut-être Lope de Vega) et Cervantès voulait ainsi qu'il ne fût pas possible de le ressusciter.

     

    Le roman de Traplellio ne viole donc pas cette dernière volonté mais prolonge en quelque sorte la fiction en imaginant non pas une suite à ce roman puisque Don Quichotte est bel et bien enterré, mais une manière de récit complémentaire où les principaux protagonistes ont entre les mains le roman de Cervantès et en prennent connaissance, découvrant à l'occasion de nouvelles aventures. Mais ce qu'ils veulent avant tout c'est réhabiliter leur maître.

     

    Que Don Quichotte fût fou ne fait aucun doute et il devait cela, selon la tradition, à la lecture assidue de romans de chevalerie ce qui lui avait asséché le cerveau et l'avait déterminé à prendre la route pour combattre le mal et protéger les pauvres. Son équipée fut épique et illuminée, en compagnie du naïf Sancho Panza et la tête pleine d'un amour démesuré pour Dulcinée de Toboso, une petite paysanne qu'il ne verra jamais mais à qui, comme tout bon chevalier, il avait juré fidélité. Bref, il vient de mourir à l'âge de 50 ans, en règle avec Dieu et avec les hommes, autrement dit sain d'esprit, entendez par là que le curé du village lui a administré l’extrême-onction et qu'il a rédigé son testament. Cet événement laisse ceux qui l'ont connu dans le désarroi et la désespérance, un peu comme si, lui qui n'avait pas de descendance, laissait quand même des orphelins ! Il y a là sa nièce Antonia, la gouvernant Quitéria, le curé Don Pedro, le barbier mais surtout le bachelier Samson Carrasco et bien entendu son fidèle écuyer Sancho Panza.

     

    Tel est le point de départ de ce roman plein de drôleries. Don Quichotte reçut, lors de ses obsèques l'hommage de tout le village et bien entendu on l'affubla de toutes ces qualités qu'on lui avait si bien déniées de son vivant. Pire peut-être, on regrettait maintenant qu'il ne pût plus commettre d'autres folies. Pourtant, on pouvait penser que ce modeste village de la Manche allait retomber dans sa torpeur habituelle à la mort de ce flamboyant chevalier errant. Que nenni et c'est un peu comme si tous ceux qui l'avait connus s'étaient retrouvés affublés d'un peu de cette folie qui avait fait son originalité ! Qui dit décès dit ouverture d'une succession. Alonzo Chicano n'était pas un gestionnaire et à sa mort ses nombreux créanciers firent valoir leurs hypothèques et autres titres que le vieux notaire Le Mal (le bien nommé) racheta de ses deniers dans le seul but de se rapprocher d'Antonia, maintenant ruinée, qu'il voulait épouser malgré la grande différence d'âge. Elle lorgnait sur le bachelier Samson Carrasco qui venait de raccrocher la soutane au grand dam de son père et opter pour une profession laïque d'administrateur des biens d'un noble local. De son côté le valet Cebadón poussa si bien son avantage qu'il la mit enceinte mais cela resta un secret. Pour corser le tout, Quiteria, la servante de toujours, secrètement amoureuse de son maître Don Quichotte, choisit de disparaître. Bref, chacun était amoureux de celui qu'il ne fallait pas ! Passe encore l'amour mais Sancho qui n'était qu'un domestique illettré s'était lui-même mis en tête non seulement de maigrir et de se départir de sa naïveté proverbiale mais surtout d'apprendre à lire et à écrire et Carrasco, outre ses projets de mariage avec Antonia voulait, de son côté, écrire des aventures imaginaires de Don Quichotte et de Sancho.

     

    La notoriété de Don Quichotte était telle qu'à sa mort des sosies apparurent, plus vrais que lui-même ou des chevaliers et autres personnalités qui prétendent l'avoir connu. C'est l'occasion pour les anciens compagnons du Quichotte de faire acte de repentance pour s'être gaussé de ce pauvre homme ainsi que l'exprime Samson «  On l'a tué à nous tous, sans le vouloir ; nous avons sous-estimé son mal et nous ne nous sommes pas conduits en bons chrétiens ». C'est vrai que Carrasco a des reproches à se faire. C'est en effet lui qui s'était déguisé en « chevalier de la Blanche Lune », qui l’avait vaincu et l'avait condamné à déposer ses armes et à se retirer dans son village. Pour eux, c'est aussi l'occasion de venger leur maître et ami de tous ceux qui ont ri de sa folie ou en ont profité, et il n'en manque pas, tels ce duc et cette duchesse qui s'étaient gaussés de Don Quichotte et le brigand Gines de Passemont qui prétend avoir épousé la célèbre Dulcinée, aimée du chevalier à la Triste Figure ! Bien entendu, puisque nous sommes dans une fiction quelque peu déjantée et bien dans l'esprit du roman de Cervantès tout est possible même les choses les plus inattendues... l'épilogue ne m'a cependant pas convaincu, partagé entre un « happy end » et une sauvegarde de la morale.

     

     

     

    J'ai lu ce roman, avant tout parce qu'il était question de Don Quichotte. Pourtant ce livre m'a paru un peu confus et comporte à mon avis bien des longueurs qui rendent la lecture fastidieuse, pas mal d'extravagances et d'exubérances qui, même si elles s’inscrivent dans l'esprit du roman de Cervantès finissent par lasser. J'ai été un peu déçu.

     

     

     

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Mars 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • PÊCHEUR D'ISLANDE

    N°731 – Mars 2014.

    PÊCHEUR D'ISLANDE– Pierre Loti. Éditions Calmann-Lévy.

     

    Ce roman, paru en 1886 et qui fut un grand succès, évoque la passion contrariée qui se heurte à un problème de classe sociale. Gaud, une jeune bretonne qui a vécu à Paris, fille d'un important commerçant de Paimpol, tombe amoureuse de Yann, un simple et pauvre marin-pêcheur de Pors-Even et le rencontre au cours d'une noce. Lui, c'est un "Islandais ", un homme rude, solitaire et timide, habitué aux tempêtes, à la vie dure et dangereuse de la Mer du Nord. Il navigue sur « La Marie » mais il aime surtout la mer, même si elle prélève chaque année son tribut de vies humaines. Il ne songe guère à se marier surtout avec elle. Elle lui avoue son amour en termes naïfs et surtout pleins de cette retenue que la période imposait mais lui refuse[« Non, mademoiselle Gaud, vous êtres riche, nous ne sommes pas des gens de la même classe, je ne suis pas un garçon à venir chez vous, moi.»]

    L'auteur nous présente cette famille où Yvonne, la grand-mère, craint pour son dernier petit-fils, Sylvestre Moan âgé de 19 ans qui, à la fin de la campagne de pêche doit partir au service militaire, cinq ans en Chine où il y a la guerre.

    Ce roman décrit trois campagnes de pêche au large de L'Islande, un drame de la mer qui se termine mal.J'ai toujours apprécié chez l'auteur les descriptions à la fois fortes et rudes des landes et des chaumières bretonnes, l'odeur tiède des estaminets,la fraîcheur des bords de mer, l'angoisse et l'attente des bateaux de retour de la grande pêche, les allusions à cette vie encombrée d'une religiosité surannée qui confine à l’idolâtrie, une société confite dans l'eau bénite pour les femmes et dans l'alcool pour les hommes, qui pratique le « pardon des Islandais », respecte les traditions, entretient la mémoire des marins péris en mer, le partage des enfants entre voisins quand la veuve ne peut plus subvenir aux besoins d'une trop grande famille, observe les coutumes en usage en Bretagne au XIX° siècle, pratique la solidarité des pauvres qui rapproche Gaud, désormais ruinée à la mort de son père, de la vieille Yvonne. Elle la soutiendra dans son deuil mais devra travailler pour vivre, sa nouvelle condition rendant cependant possible son mariage avec Yann. Loti décrit la dure vie de pêche des matelots à bord,détaille leur vêture, leur métier dangereux et ingrat dont ils ne changeraient pour rien au monde, parle de leur mode de vie à terre comme en mer. C'est un véritable livre de sociologie.En outre, je retrouve dans ce roman ce que j'ai toujours aimé chez Pierre Loti,cette dimension poétique de l'écriture, l’évocation des sentiments où la pudeur le dispute au non-dit puisque cette passion ne peut qu'être contrariée par les circonstances, la société,par la vie même, cette analyse de la psychologie de ces personnages rudes mais que le deuil frappe si souvent [« il comprenait maintenant que son pauvre petit frère ne réapparaîtrait jamais, jamais plus...Le chagrin qui avait été long à percer l'enveloppe robuste et dure de son cœur y entraient à présent à pleins bords... mais les larmes commençaient à couler lourdes, rapides, sur ses joues ; et puis les sanglots vinrent soulever sa poitrine profonde. ».

    Ce texte distille une réelle émotion à laquelle le lecteur ne peut resté insensible. Marin lui-même, Pierre Loti ne peut être indifférent à la mer qu'il évoque en termes à la fois poétiques et violents. Elle est ici un véritable personnage qui d’ailleurs, dans ce roman, aura le dernier mot. Yann se destinait à elle [« Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit Yann en souriant à Gaud, parce que je lui ai promis le mariage »]et c'est finalement cette mer qui prélèvera encore une fois son sinistre impôt de vie.[«Une nuit d'Août, las-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer... Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était défendu, dans une lutte de géant, contre cette épousée du tombeau ; Jusqu'au moment où il s'était abandonné, les bras ouverts pour la recevoir, avec un grand cri comme un taureau qui râle, la bouche déjà emplie d'eau, les bras ouverts, étendus et raidis pour jamais »].Loti était aussi officier de marine et, à l'occasion du départ de Sylvestre pour la Chine, il évoque la vie militaire, la discipline, les combats mais aussi les lettres reçues par les conscrits qui sont autant d'occasions de se souvenir que, malgré la distance, on pense à eux. Les derniers moments de ce jeune homme mort trop tôt, loin de la Bretagne et des siens sont poignants comme le sont aussi ceux que connaît la vieille Yvonne quand on lui annonce la mort de son petit-fils.

     

    Je reconnais à Pierre Loti, et lui en sais gré, de décrire le monde tel qu'il est et de ne pas forcément satisfaire, même dans un roman où c'est une tentation facile, au « happy end » que le lecteur attend souvent. Il reste, à mes yeux, un immense écrivain, de nos jours injustement oublié.

    De nos jours on ne lit plus beaucoup Pierre Loti et c’est bien dommage. Il était certes l’artisan de sa « maison enchantée » de Rochefort/Mer mais c’était un merveilleux écrivain qui faisait chanter les mots, brossait pour son lecteur des paysages fascinants et savait le captiver par l’histoire qu’il lui racontait et les phrases qu’il ciselait si bien pour cela. Il était de ces remarquables serviteurs de notre si belle langue française qui se meurt chaque jour un peu plus.

     

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Mars 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • L''ETRANGER

    N°730 – Mars 2014.

    L''ETRANGER – Albert Camus.

     

    Le roman s'ouvre sur un enterrement, Mersault, un modeste salarié célibataire d'Afrique du Nord se rend aux obsèques de sa mère. Elle n'avait que lui mais, une fois la cérémonie terminée, la vie pour lui reprend son cours normal, un peu comme si cette mort lui était indifférente. Il semble insensible à tous les événements de sa vie, qu'ils soient importants ou anodins, qu'ils se rattachent à ses loisirs ou à son travail. Il vit au jour le jour, sans véritable projet d'avenir, accomplissant des actions répétitives et sans éclat. Lors d'une promenade entre amis, sur la plage surchauffée par le soleil, il perd la tête à cause de la chaleur, de la lame qui brille et tue un Arabe qui le menaçait de son couteau. Le voilà donc devenu meurtrier. Au cours de son procès et de son instruction, les témoignages l'accablent, il ne réagit pas plus que dans la vie courante et pour les juges c'est interprété comme un signe de dépravation, d’asociabilité. Sa tête est menacée mais il ne se défend pas, va au devant du supplice avec détachement comme une fatalité, comme s'il avait trouvé là une occasion de quitter la vie, de s'en débarrasser comme on se décharge d'un fardeau, comme s'il était étranger à tout cela, comme si vivre pour lui n'était que se laisser porter par une succession de jours sans importance. C'est une forme de suicide accepté par lui pour mettre un terme à tout cela et cette condamnation à la peine capitale est à la fois logique et inévitable. En ne se défendant pas, en marchant volontairement au supplice, il accepte que la société se charge de lui supprimer légalement cette vie dont il ne veut pas. Tout cela est absurde et un homme dans sa situation devrait au contraire vouloir sauver sa vie mais à ses yeux, l'absurdité de l'existence elle-même mérite bien cette attitude face à la mort qui ne peut pas ne pas être prononcée parce qu’elle va dans le sens des choses telles qu'il les ressent.

     

    Le détachement de Mersault est noté jusque dans la phrase volontairement courte et hachée, rédigée par moments presque en style administratif, neutre et impersonnel. Il tranche sur le style hautement poétique que Camus adoptera plus tard dans « Noces » par exemple. Mersault est un homme ordinaire, qui vit dans l'immédiat de ses journées, jeté qu'il est au hasard dans ce monde et qui a perdu ses illusions, qui pense maintenant que rien n'a de sens ici-bas. C'est aussi un être simple, c'est à dire un peu niais, un quidam qui ne se pose pas trop de questions et qui semble, à son procès être plus spectateur qu'acteur. C'est cette attitude qui le mènera à l'échafaud. On peut avoir de l'empathie pour Mersault qui se voit condamné à mort davantage sur son attitude extérieure, notamment pendant les obsèques de sa mère, que pour le meurtre lui-même . Aussi bien se sent-il encore plus étranger à ce monde dont il ne fait pas partie. Le quitter lui est parfaitement indifférent. Marie, sa maîtresse, dépose à son procès mais s'en détache rapidement, préférant sans doute un homme libre qui s'intéressera à elle et non ce pauvre Mersault qu'elle n'attendra pas si toutefois il est condamné à de la prison. Les juges et la foule des Assises le ressentent bien comme un être à part dont le sort ne fait pas de doute.

     

    Quand il publie ce roman, Albert Camus a 27 ans et son œuvre est pratiquement formée. « Le mythe de Sisyphe », « Le malentendu », « Caligula » qui sont aussi l'illustration de ce thème vont paraître et sont déjà à l'état d'épure. Ce roman est fortement influencé par les lectures de l'auteur, Kierkegaard, Kafka ou Dostoïevski qui ont mis à leur manière l'accent sur les contradictions de ce monde et le tragique de la condition humaine. Camus reprend tout cela à son compte, insistant sur l'absurde de la vie. Plus tard viendra la révolte avec « La Peste », « L'homme révolté ». Sartre voit dans Mersault un innocent irresponsable (« Un de terribles innocents qui font le scandale d'une société parce qu''il n’accepte pas les règles de son jeu »-mais Camus prendra ses distances face à l’existentialisme).

     

    Les personnages de roman ne sont jamais là par hasard. Certes, ils sont fictifs mais surtout ils sont significatifs. Dans le contexte dans lequel il est mis par l'auteur, Mersault me paraît avoir une résonance toute particulière, ce qui fait que ce roman est tout à fait actuel. Il est extérieur à sa propre vie et ce qui lui arrive se produit malgré lui. La société telle que nous la connaissons, avec ses conflits, ses licenciements, ses troubles sociaux de tous ordres, ses difficultés, ses absurdités est bien semblable, toutes choses égales par ailleurs, à celle évoquée dans ce roman. J'ai souvent l'impression que, dans ce monde, les hommes qui y vivent en sont de plus en plus éloignés, davantage spectateurs qu'acteurs, incapables qu'ils sont de peser sur lui. Ils subissent plus qu'ils ne maîtrisent leur propre vécu. Il en résulte des situations personnelles délétères où l'alcool, la drogue ou le suicide font figure de réponse. Je ne suis pas bien sûr, pour évoquer Walt Whitman, que si la vie est un prodigieux spectacle, il soit pour autant possible à chacun d'y apporter sa rime. Mersault est un homme seul qui se débat comme il peut dans un quotidien terne et inintéressant, c'est sans doute pour cela que, au bout du compte, 'il prend la décision de se laisser porter par les événements et s'en détache, s'en désintéresse. Cette solitude devient son lot quotidien et cela prendra toute sa signification à partir du moment où il sera incarcéré et c'est évidemment seul qu'il ira à la mort. J'observe que notre société est de plus en plus composée d'hommes et de femmes qui adoptent la solitude comme mode de vie. Ils ne le font probablement pas tous par goût mais plus sûrement par déception notamment de la vie de couple. Le mariage se termine de plus en plus par le divorce parce que rapidement, alors qu'on avait cru à l'amour définitif, le mensonge, la trahison, le mépris de l'autre et finalement sa mise à l'écart s'imposent comme autant des réalités. Certes cela donne lieu parfois à la révolte et l’œuvre de Camus s'inscrit dans cette réaction mais bien souvent cette réaction enfante des désillusions et c'est alors le fatalisme qui prime, comme dans ce roman qui est donc une occasion de prise de conscience du monde qui nous entoure.

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Mars 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LA POURSUITE DU BONHEUR

    N°729 – Février 2014.

    LA POURSUITE DU BONHEUR – Douglas Kennedy – Belfond.

    Traduit de l'américain par Bertrand Cohen.

     

    Tout commence le jour des obsèques de Dorothy, la mère de Kate Malone à New-York. A cette occasion, comme toujours, toute la famille est réunie. Il y a là Charlie, le frère de Kate, au parcours un peu cahoteux, pas vraiment ravi est surtout pressé de repartir, Meg, une tante alcoolique et bien entendu Kate et son fils Ethan, bref une fratrie désunie où de vieilles querelles mal digérées refont surface. Le père Jack Malone est mort depuis longtemps et Kate se surprend à penser « Ça y est. Orpheline, enfin ! ». Une vieille dame qui lui est complètement inconnue assiste à la cérémonie cherche à se rapprocher d'elle. Elle se nomme Sara Smythe et, fait tout ce qu'elle peut pour entrer en contact avec elle au point même de brusquer un peu les choses et finalement pour lui donner un album de photos et lui révéler que son père, Jack, fut le grand amour de sa vie. Kate va donc découvrir l'histoire de sa propre famille à partir de cet épisode. Dès lors, Douglas Kennedy va user de l'analepse qu'il affectionne pour nous conter une histoire d'amour hors du commun. Elle sera bien entendu malheureuse, émaillée de moments intenses mais aussi de déprimes profondes. Si les parents de Kate n'ont pas été heureux ensemble, ceux de Sara ont vécu la même union dénuée d'amour et leurs enfants n'ont eu de cesse de fuir cette famille, tout en recopiant le modèle ! La vieille dame va raconter à Kate ce que fut sa vie, pas vraiment traditionnelle, plus axée sur la liberté professionnelle et sentimentale, sa rencontre avec son père, leur amour fou né d'un premier regard - hasard ou destin. Nous étions en 1945 à New York et après une nuit torride et des serments échangés, Jack, alors reporter dan l'armée américaine, part pour l'Europe. Dès lors ce sera le silence de cet homme dont elle avait décidé d'attendre le retour, la désolation, la dépression, le désespoir puis le ressaisissement, apparent seulement, le mariage avec un autre homme n'étant qu'une lamentable et courte erreur !

    L'auteur va se lancer dans une saga qui va des années 50 à nos jours pour nous faire partager la vie de la famille de Sara ou plus exactement le destin croisé de Kate et de Sara, deux femmes qui sont pourtant différentes l'une de l'autre et qui ne se connaissaient pas avant l'enterrement.. C'est que la vie de Sara a été illuminée par deux hommes, Eric d'abord, son frère, dandy, homo, ancien membre du parti communiste dans sa jeunesse qui a toujours été là pour elle, surtout dans les moments difficiles et Jack Malone. Son frère était tout pour elle, leur complicité était complète, mais sa vie à lui s'inscrit dans le maccarthysme, cette épisode sombre des États-Unis plus connu sous le nom de « chasse aux sorcières » qui poursuivit non seulement les communistes mais aussi au homosexuels. L'auteur ne se prive pas de la critiquer. Ses méthodes n'avaient rien à envier à celles en usage au-delà du Rideau de Fer. Les événements auront raison de lui. Pour Jack Malone, c'est un peu différent, puisque, militaire dans l'armée américaine quand elle l'a rencontré, il a simplement choisi de profiter de cela pour l'abandonner, et pour fonder une famille, sans elle ! Si la liberté, l'indépendance, les voyages ont caractérisé la vie de Sara à une époque où la femme américaine était plutôt cantonnée dans un rôle traditionnel d’épouse et de mère de famille, Kate au contraire, à cause sans doute d'un parcours sentimental agité a toujours recherché la sécurité du foyer et du mariage. Ce fut pour cette dernière la rencontre avec Matt et la naissance d'Ethan, leur fils. Cela a simplement mal tourné pour elle et le divorce a été au bout du chemin, encore un échec ! Sara elle aussi a connu des déboires sentimentaux et même un éphémère mariage avorté qui étaient dus dans doute à ce Jack qu'elle ne parvenait pas à oublier. Elle a eu une vie trépidante cependant mais avec l'écriture comme exutoire, comme compensation à toutes ces désillusions. Si au départ elle doute, se rendant responsable de sa sécheresse littéraire, son talent créatif s'affirme au fur et à mesure que sa liberté se confirme. Sauf que rien n'est simple, dans la vie comme dans les fictions et un jour d’hiver, par hasard, à Central Park,, elle rencontre Jack quatre ans après leur nuit torride. Bien sûr il est marié et père de famille, bien sûr il y a plus tard, avec Sara, une explication et tout est remis en question parce que, pour lui aussi, le mariage n'est pas vraiment une réussite et que tout redevient possible avec elle.... Mais ce serait compter sans les vicissitudes de la vie, la culpabilisation, le temps qui passe, les deuils, les départs qu'on voudrait sans retour, le pardon toujours possible ...,

     

    Comme à chaque fois, l'auteur excelle dans l'analyse psychologique des personnage qu'ils nous présente alternativement et leurs réactions face à l'Amérique puritaine et hypocrite de cette période. Il semble nous dire que ce bonheur est inatteignable simplement parce que l'homme et la femme, qu'ils forment un couple mariés ou qu'ils soient simplement amants, sont pleins de contradictions qu'ils mènent cette quête impossible avec une apparente sincérité et des serments qui se veulent définitifs mais que celle-ci ne pèse rien face à la trahison, au mensonge, aux autres tentations auxquelles ils se dépêchent de succomber, aux nombreuses compromissions qui émaillent leur vie, parce qu'il faut payer pour ses fautes [« Il n'y a pas d’actes sans conséquence s. Des fois on a la chance d'y échapper mais des fois il faut payer »] et que le hasard fait partie du jeu, que l'instant pèse sur notre décision... Sara et Jack se débattent dans une liaison qui semble sans issue, avec ses moments d'intense bonheur et de profondes dépression. Elle ne se sera vraiment interrompue que par la mort de Jack, Eric qui soutient constamment sa sœur se verra lui aussi reprocher par le maccarthysme son ancienne adhésion au communisme et son homosexualité, une façon aussi de faire échec à son bonheur, mais aussi d'entacher quelque peu des relations fraternelles qu'il entretient avec Sara.

    Kennedy nous offre ce roman, selon son habitude, avec un talent de conteur que nous lui connaissons, avec un style que ne trahit pas la traduction. Il réussit à émouvoir son lecteur attentif simplement parce celui-ci, pour peu qu'il ait un peu vécu, ne peut pas ne pas se reconnaître !

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • L'ANTARCTIQUE

    N°727 – Février 2014.

    L'ANTARCTIQUE – Claire Keegan – Sabine Wespierser Editeur.

    Traduit de l'anglais par Jacqueline Odin.

     

    J'avais lu « Trois lumières » avec émotion(La Feuille Volante n° 724)et « A travers les champs bleus »(La Feuille Volante n°725) avec curiosité ; Ce recueil m'a laissé un goût un peu différent. J'y ai retrouvé avec plaisir le style poétique et simple de Claire Keegan, en revanche, les thèmes traités dans ces quinze nouvelles m'ont paru de prime abord variés voire assez confus.

     

    Il y a toujours les amours malheureuses et contrariées. « L'amour dans l'herbe haute » parle d'une liaison impossible et avortée entre une jeune fille et un homme plus âgé qui ne quittera pas sa famille pour elle. Neuf années après cette passade, elle n'a pas oublié mais cela ne change rien. Dans « Drôle de prénom pour un garçon », nous voyons une narratrice qui revient annoncer à un homme avec qui elle a passé six nuits furtives pour Noël qu'il est père de l'enfant qui va naître, qu'elle va le garder sans l'obliger à se marier avec elle (j'ai lu ce texte comme un long poème tant il est musical). On ne sait pas ce qui adviendra de cette première rencontre entre Roslin et Guthrie qui ont fait connaissance à partir d'une annonce et qui conviennent de passer cette première journée dans une fête foraine (« Osez le grand frisson ») et peut-être au motel voisin. « L’Antarctique » nous conte l'histoire d'une femme mariée, mère de famille à qui il prend l'idée folle de coucher avec un autre homme inconnu qu'elle choisit au hasard dans un bar et qui se demande, en fin de compte comment va se terminer cette toquade et si elle reverra sa famille. C’est aussi cette envie d'ailleurs que pratique par habitude Cora avec Smethers, le facteur (« La caissière chantante ») pour finalement y mettre fin. Dans « Le sermon à la Ginger Rogers », la narratrice, une très jeune fille qui se présente elle-même comme quelqu’un qui a « le goût des sucreries et une attirance pour les hommes » se glisse dans le lit de Jim Slapper lequel choisit ensuite de mettre fin à ses jours.

     

    Les relations familiales difficiles sont également illustrées comme dans « Les sœurs » qui met en scène Betty, la vielle fille pauvre qui est restée à la ferme avec son père et Louisa, sa sœur, mariée et mère de famille qui vit richement à la ville. Une période de vacances passée à la ferme maintenant habitée seule par Betty va faire ressurgir de vieux différents. La famille est un thème de prédilection pour l'auteure avec ses relations difficiles voire impossibles entre les différents membres de la parentèle (« Les palmiers en flammes » - « La soupe au passeport » où un mère accuse son mari de la disparition de leur fille) ou lorsque la folie d'une mère produit des ravages irréversibles sur ses enfants (« Brûlures »- « Orages »). « On n'est jamais trop prudent » s'inscrit dans l'anecdote avec cependant un contexte d'adultère et d'assassinat et « Le parfum de l'hiver » évoque la destruction d’une femme après un viol.

     

    Après la lecture de ce recueil, j'ai retenu la multiplicité des thèmes, ils illustrent la fascination de la mort, une certaine désespérance qui engendrent la folie d'un moment ou d'une vie, ils sont axés sur les relations difficiles entre les êtres, que cela soit en termes amoureux ou au sein d'une même famille. L'auteur analyse finement, le plus souvent à travers les yeux d’une femme, ce que sont ces rapports qui régissent leur existence individuelle ou collective leurs joies et leurs épreuves. Je me suis alors rappelé la dédicace qui fait, comme le texte des nouvelles, partie du livre et en dit parfois aussi long que lui mais en termes plus laconiques « Pour P.H. qui m'a secourue dans des moments difficiles ». Soudain, il m'est apparu une explication possible de ces thèmes apparemment si douloureux. L'écriture n'est pas seulement pour l’auteure l'occasion de raconter une histoire, certes bien écrite, à son lecteur pour le distraire ou pour faire naître son intérêt personnel. Écrire ne consiste pas non plus, même pour un écrivain, à aligner des mots pour faire des phrases puis des textes, pour le seul plaisir de donner libre court à son imagination. Elle est aussi pour lui une manière d'exorcisme face aux vicissitudes que la vie lui impose. Comme chacun il les supporte et les combat mais en ce qui le concerne, mettre des mots sur ses maux est une autre manière de s'opposer à leur action dévastatrice . Dès lors, au-delà de l'histoire qu'elle raconte, ces nouvelles prennent un sens différent et peut-être aussi un intérêt pour moi. C'est à tout le moins l'explication que je choisis de donner.

     

    Comme à chaque fois, ces nouvelles ont été pour moi un bon moment de lecture.

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LA DANSE DES OMBRES HEUREUSES

    N°726 – Février 2014.

    LA DANSE DES OMBRES HEUREUSES – Alice Munro – Rivages

    Traduit de l'anglais par Geneviève Doze.

     

    Ce recueil de sept nouvelles date des années soixante dix. Il n'est donc pas vraiment récent mais comme je l'ai déjà dit dans cette chronique, la nouveauté ne saurait être le seul critère d'intérêt pour un livre.

     

    « Le cowboy des frères Walker » met en scène un père de famille qui a dû, après de mauvaises affaires comme éleveur de renards se reconvertir comme représentant. Un jour il amène ses enfants avec lui en tournée et dépasse un peu son secteur rural pour rencontrer Nora qu'apparemment il connaissait déjà. J'ai le sentiment qu'il regrette sa vie d'avant, et peut-être son mariage. Avec « La danse des ombres heureuses » qui donne son titre au recueil nous voyons une vieille dame, Miss Marsalles, professeur de piano qui donne chez elle sa séance musicale annuelle avec ses élèves. C'est tous les ans le même rituel et cela ne s'arrange guère mais cette année un groupe d'enfants un peu attardés venus d’une autre école participent au spectacle. Parmi eux une jeune fille se met au piano pour interpréter une pièce inconnue jouée par elle passablement. Miss Marsalles s'en déclare satisfaite mais cet épisode montre à toute l'assistance que le vieux professeur n'est décidément plus de son temps. « La carte postale » évoque Helen, une jeune fille qui reçoit une carte de Clare, un garçon de douze ans son aîné, parti en Floride et dont elle attend le retour. Elle en parle avec sa mère et se souvient qu'il a eu un temps l'envie de l'épouser mais elle a refusé, préférant Ted Forgie, au grand dam de sa mère. Or il s’avère que Clare est allé en Floride pour se marier et Helen prend cela comme un coup de massue. Elle pète même carrément les plombs quand il revient en ville. « Images » relate une étrange anecdote où il est question d'une infirmière célibataire qui est aussi la cousine de la narratrice. Cette dernière fait avec son père une promenade dans la nature afin de relever des pièges et il rencontrent un homme un peu sauvage qui vit dans une cave avec un chat alcoolique ! « Quelque chose que j'avais l'intention de te dire » met en scène deux sœurs Ette et Char qui reviennent sur leur passé commun. Char était amoureuse d'un jeune homme, Blaikie Noble, au point qu'elle avait même tenté de se suicider en apprenant son mariage avec une autre femme. Elle a ensuite, par dépit, épousé Arthur, un professeur d'histoire plus vieux qu'elle mais Ette est restée célibataire. A la mort de Char (peut-être volontaire et réussie cette fois), cette dernière s'était rapprochée d'Arthur et avait l’intention de lui faire des révélations sur Char avant de mourir mais elle hésitait encore. A cette lecture, on a l'impression qu'elle ne le fera jamais parce qu'Arthur est resté amoureux de Char, même dans la mort. « La vallée de l'Ottawa » est une somme d'anecdotes familiales et « Le matériau » relate l'histoire d'une femme qui a eu une fille avec un homme de Lettres, Hugo, qu'elle n'a pas épousé. Elle s'est mariée ensuite avec un ingénieur et lit par hasard une nouvelle Hugo qui s'inspire d'une anecdote dont elle se souvient du temps où elle vivait avec lui. Ainsi, il transforme en personnage de roman une modeste voisine. Maintenant qu'elle n'est plus avec lui, la narratrice confesse qu'elle n'a jamais cru au talent d'Hugo et se retrouve envieuse de sa réussite. C'est, à titre personnel, la nouvelle qui m'a le plus parlé.

     

    Ces nouvelles nous sont contées par une narratrice aussi simplement qu'elle nous raconterait une histoire, presque sur le ton de la confidence, avec cependant un grand souci du détail et une écriture agréable à lire. Pour autant on a l'impression qu'il ne se passe rien et que l'ambiance de chaque texte est un peu morne, que les personnages sont un peu falots et sans grand relief. L’auteure reprend ici des thèmes favoris, celui de la véritable personnalité parfois complexe de ses personnages derrière leur masque et leur volonté de garder intacts leurs secrets et peut-être leurs illusions, de fuir aussi pour continuer à vivre simplement même si cette vie n'est pas exaltante. Elle est aussi attentive aux relations entre parents et enfants et reste fidèle à l'implantation géographique canadienne. Il est souvent question de ménage raté, d'amours contrariées, de temps perdus, de regrets et de remords. Au moyen d'analepses, elle évoque le temps qui passe, rendant compte de la fragilité de la vie dont chacun de nous n'est que l’usufruitier. J'avoue que j'ai été un peu déçu par ce recueil, pas vraiment passionné par ce que j'ai lu.

     

    L'univers de la nouvelle est toujours délicat à aborder pour un lecteur. De plus, à l'évidence, cette auteure que je ne connaissais pas avant l'attribution de son Prix Nobel en 2013 mérite toute mon attention. Cette distinction prestigieuse m'invite a poursuivre ma découverte cependant.

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • A TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

    N°725 – Février 2014.

    A TRAVERS LES CHAMPS BLEUS – Claire KEEGAN – Sabine Wespieser Éditeur

    Traduit de l'anglais par Jacqueline Odin.

     

    Ces nouvelles de Claire Keegan sont le reflet de l'Irlande traditionnelle solitaire, sauvage, profondément catholique, pleine des traditions populaires et religieuses. Elles mettent en scène des êtres le plus souvent volontairement retirés du monde comme Margaret de « La nuit des sorbiers » qui vit seule dans une maison de la côte, dans le souvenir de sa jeunesse passée et de ses espoirs déçus. Solitaire aussi cette auteure de « La mort lente et douloureuse » qui se retrouve en résidence dans la maison d'un ancien Prix Nobel pour y trouver une inspiration qui ne vient pas et, dérangée par un fâcheux, se venge en le transformant en héro de roman et lui prête un cancer qui le fera mourir à petit feu.

    Avec « Le cadeau d'adieu », la narratrice part pour New-York dans le seul but de fuir une famille rurale un peu bizarre et surtout tourner la page de l'attitude incestueuse de son père. Elle a été un peu abandonnée par cette famille, livrée à elle-même et elle part donc sans regret vers une nouvelle vie et surtout sans retour [c'est aussi une allusion à la forte émigration irlandaise vers les États-Unis]. Solitude encore que celle de ce brigadier volage de « Renoncement » qui voit s'enfuir son amour. [« L’espoir est toujours la dernière chose à mourir »]. C'est aussi une forme d'isolement que celui de ce prêtre de « A travers les champs bleus », amoureux d'une femme qu'il ne peut épouser simplement parce qu'il ne veut pas renoncer à la prêtrise et à un Dieu qu'il ne verra jamais mais dont il doute. Seul curé de la paroisse, il doit même la marier à un autre homme et cela le bouleverse.

    Il y a beaucoup de prêtres dans ces nouvelles. Ils existent soit comme des fantômes, comme dans « La nuit des Sorbiers » soit comme des personnes réelles dans « A travers les champs bleus ». Leur point commun est l'amour, mais pas celui de Dieu, celui de femmes qu'ils ne pourront jamais avoir vraiment à cause de la mort ou de leur état de prêtre auquel ils ne veulent pas renoncer. Il est de même beaucoup question d'amours impossibles dans ce recueil et pas seulement chez les ecclésiastiques. Dans « Chevaux noirs » des hommes ordinaires rêvent à des femmes inaccessibles, ou elles-mêmes se résolvent au mariage et à l'enfantement parce que c'est le destin d'une femme et qu'il ne faut pas laisser passer une dernière chance(« L’époque l'imposait. C'est ce que je croyais. Je pensais ne pas avoir le choix »). Pour cela Martha accepte d'épouser Victor, un robuste travailleur mais le trompera sans vergogne lui donnant un enfant qui se révèle être adultérin. Les relations entre les gens d'une même famille semblent impossibles, tout est gouverné par le patrimoine qu'il faut conserver, la bière brune, le whiskey, les apparences qu'il ne faut surtout pas trahir, la messe à laquelle il faut assister hypocritement faute de quoi on est rejeté de cette communauté... Il n'y a pas seulement les liens entre époux qui sont distendus voire inexistants, il y a aussi ceux entre parents et enfants qui sont rendus impossibles par les circonstances (« le cadeau d'adieu », « la fille du forestier », « Près du bord de l'eau »). N'oublions pas que nous sommes dans une société rurale où le poids des traditions existe (« La nuit des sorbiers »] mais aussi celui des superstitions, celui de l'hypocrisie.

     

    J'ai récemment fait connaissance avec l’œuvre de Claire Keegan. J'en apprécie le style à la fois simple et poétique.

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • DOUZE POEMES

    N°151 – Avril 1993.

    DOUZE POEMES – MARJAN (Auto-édition)

     

     

    Sous un titre peu humoristique (il nous avait habitués à mieux!), celui qu'on nomme du titre mérité de « poète humoriste niortais » nous offre une douzaine de poèmes comme d'autres disent une dizaine de chapelet.

     

    Comme d'habitude l'humour est grinçant, noir, et bien dans ce style original qui a fait sa renommée. On a beaucoup écrit sur cet art consommé de la chute, ce bon sens distillé en mots apparemment innocents mais pleins de sens aigu des réalités, sur ce parti-pris de donner à sourire des choses plutôt que d'avoir à en pleurer... On n'a peut-être pas assez insisté sur la condition humaine qui reste son terrain de création favori, sur ces hommes et ces femmes, observés presque du coin de l’œil et subtilement évoqués dans ce qu'ils ont de plus humain, de plus quotidien.

     

    Car, qu'on ne s'y trompe pas, Marjan reste l'ami des quidams, de ceux qu’on ne voit pas, qui passent dans la vie en s'excusant presque d'exister. Il les croque sans malice comme l'aurait fait le crayon d'un dessinateur, l'instantané d'un photographe.  Il les immortalise sans qu'il le sachent, avec des mots parce que c'est son matériau favori. Qu'on lise « lavoir », « une femme » ou « Derrière la cathédrale de Bourges », il y a toujours du vécu derrière les mots et bien souvent le sourire n'est pas au rendez-vous... S'il s'esquisse sur le visage du lecteur, il laisse rapidement place à l'amertume.

     

    Bien sûr, l'humour est un jeu, un part-pris, une volonté de voir autrement les choses de cette vie qui sont bien souvent ternes, de les barbouiller parfois d'un peu de ciel bleu et de soleil (« Les Jockeys », « Une pièce d'eau »), il reste que l’humoriste, comme tout écrivain est seul devant la page blanche, c'est à dire un peu devant lui-même, comme si celle-ci lui renvoyait une image virtuelle de son personnage avec ses travers et sa condition d'homme. Ainsi « Réflexions avant l'hiver » ou « Quand le matin », où notre auteur évoque sans complaisance la vieillesse qui fait maintenant partie de sa vie, comme en d'autres textes il parlait avec son habituel humour de la maladie, de la souffrance et de la mort....

     

    On connaissait « Poèmes d'un idiot intégral », recueil de Marjan illustré par Jules Mougin, je voudrais dire à propos de « douze poèmes » qu'Arfoll mérite un grand coup de chapeau pour s'être laissé inspirer ( et aussi rapidement !) par les textes de Marjan. Son coup de crayon connu et apprécié des lecteur de « La Revue indépendante » est ici expressif, précis et parfaitement complémentaire de ces marjaneries.

     

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Avril 1993 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LES TROIS LUMIERES

    N°724 – Février 2014.

    LES TROIS LUMIERES – Claire KEEGAN – Sabine Wespieser Éditeur

    Traduit de l'anglais par Jacqueline Odin.

     

    Parce que sa mère est enceinte une nouvelle fois, qu'elle représente une charge pendant cette période et que sa fratrie est bien trop grande pour cette famille irlandaise rurale trop pauvre, la narratrice encore enfant est confiée par un père pas très futé et aussi pas mal alcoolique, à la garde d'une famille voisine, les Kinsella. On ne sait combien de temps durera ce séjour, six mois, peut-être davantage, mais c'est décidé. « Elle mange mais vous pouvez la faire travailler » dit le père comme il est d'usage à la campagne mais l'enfant est bien accueillie et il n'est pas question de l'exploiter « Hors de question, cette petite aidera Edna dans la maison, rien de plus ».

     

    En ce jour d'un été brûlant, elle débarque donc avec son père dans cette ferme et celui-ci, sans doute distrait, oublie sa valise dans le coffre de sa voiture. Il faut donc que la petite fille, baptisée Pétale, se change. En attendant d'aller à la ville voisine pour lui acheter des vêtements, on l'affuble de ce que l'on a c'est à dire d'effets masculins un peu trop grands pour elle. Elle s'adapte donc à sa nouvelle vie en aidant comme elle le peut Edna, la mère et John, le père qui la considèrent d'emblée comme leur propre fille. Au début, elle est un peu dépaysée, le décor est nouveau pour elle, les gens aussi sans doute et la fillette pose des questions. Edna la met en confiance avec cependant une réponse qui lui paraît peut-être un peu sibylline «  Là où il y a un secret, il y a de la honte et nous n’avons pas besoin de honte ». Cette nouvelle famille fait ce qu’elle peut pour la rendre heureuse mais elle est toujours un peu sur la défensive et dans son for intérieur il y a toujours une partie d'elle qui pense différemment, qui est en retrait. Le temps s'écoule pourtant dans ce nouveau décor où elle se rend utile, où elle est peut-être heureuse.

     

    Dans cette ferme, on est loin des événements extérieurs, des gens qui font la grève de la faim volontairement et en meurent pour s'opposer au gouvernement. Pétale ressent un bien-être intérieur et se demande inconsciemment quand tout cela se terminera. La vie s'étire lentement au rythme de la campagne, des travaux domestiques, la confection des confitures, les parties de cartes, la messe du dimanche et même une veillée funèbre. On lui achète des vêtements de fille, on lui offre des friandises (« N'est-elle pas là pour qu'on la gâte ? » confie John, heureux d'avoir un enfant sous son toit) mais c'est une voisine un peu trop pipelette qui lui raconte l'histoire de cette famille sans enfant, lui parle de son deuil.

     

    Le séjour prend fin parce que la naissance attendue dans sa famille est arrivée et qu'il lui faut retourner en classe. La parenthèse estivale se ferme donc et Pétale se prépare à retourner chez ses parents. Au dernier moment elle tente de rester avec les Kinsella, d'être cette « troisième lumière » qui leur manque tant, d'être aimée vraiment...

     

    Un temps j'ai eu l'impression d'être dans une nouvelle de Maupassant quand des paysans pauvres vendaient leurs enfants à des gens riches sans descendance et ainsi assuraient leur avenir. Ce court récit est à la fois émouvant et poétique et m'encourage à poursuivre la découverte de l’œuvre de Claire Keegan.

    ©Hervé GAUTIER – Février 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • AMIE DE MA JEUNESSE

    N°723 – Février 2014.

    AMIE DE MA JEUNESSE – Alice Munro – Albin Michel. [1990]

    Traduit de l'américain par Marie-Odile Fortier-Masek.

     

    L'auteure, écrivain canadien née en 1931 est essentiellement connue pour ses nouvelles. Elle a reçu le Prix Nobel de littérature en 2013.

     

    Ce livre rassemble dix nouvelles qui semblent se dérouler dans les années 60 soit dans l'Ontario, soit sur un bateau ou en Europe. Pour la plupart ce sont des histoires de femmes ordinaires que l'auteure évoque et dont elle analyse les états d'âme ou les névroses. Celle de Fora (« Amie de ma jeunesse ») nous montre une femme qui a choisi d'accepter son sort sans se plaindre avec pour seul secours une religion puritaine et rigoriste. Dans« Five points », Brenda entretient une passion adultère avec Neil, son jeune amant à l’insu de Cornelius son mari. C'est une femme libérée qui, à l’invite de Neil qui a voyagé sur la côte ouest, use de la drogue. II lui raconte l'histoire de cette jeune croate du quartier de « Live points », Maria, peu avantagée par la nature, à qui ses parents font confiance pour la tenue de l'épicerie familiale mais qui n'hésite pas à puiser dans la caisse de la boutique et payer ses copains pour lui faire l'amour. Jusqu'au jour où c'est la faillite ! Dans cette nouvelle elle évoque les relations entre les êtres toujours un peu difficiles, faites de moments d’inconscience, de risques pris inutilement au mépris des plus élémentaires précautions, du mépris des autres, d'agressivités, d'indifférence, comme dans la vie courante ! « Maneseteung », c'est le nom d'un recueil de poèmes éponyme, le nom d'un fleuve. La nouvelle met en scène une femme solitaire qui en est l'auteure, une poétesse comme le dit la gazette locale qui espère qu'un notable va s'intéresser à elle. Malheureusement elle meurt avant. Dans « serre-moi contre toi, ne me laisse pas aller » Hazel, une veuve canadienne d'une cinquantaines d'années cherche à revoir les lieux et les gens que son mari décédé depuis a connu pendant la guerre, en Écosse, alors qu'il était encore célibataire. Se sentant exclue de cette partie de la vie de Jack, elle se pose des questions sur le bonheur des hommes. Avec « Oranges et pommes », qui tire son titre d'un jeu pour enfants, l'auteure aborde un thème récurrent dans son œuvre qu'est la relation hommes-femmes notamment au sein du mariage avec le spectre de l'adultère né de rencontres de passage, de pulsions sexuelles et de la destruction d'une union apparemment solide. Barbara est une jeune fille courageuse et belle qui épouse le fils d'un commerçant dont les affaires périclitent. Pour autant et malgré ses deux enfants elle se laisse séduire par un amant de passage. Cette passade laisse un goût de trahison inacceptable dans l'esprit de son mari. « Image de glace » évoque la seconde vie d'un septuagénaire qui, après avoir pris sa retraite de pasteur, envisage de nouveau le mariage avec une jeune femme à Hawaï. Cette nouvelle m'a un peu déconcerté. Son successeur qu'il a sauvé tourne au fanatisme. Voilà pour le décor mais la réalité est toute autre et la femme de ménage, ex-épouse du successeur, a compris le fin mot de tout cela.

    Ave « Grace et bonheur » il est aussi question d'un dernier voyage, effectué par bateau vers l'Europe, d'une chanteuse qui a connu son heure de gloire il y a bien longtemps. Elle est accompagnée de sa fille et flanquée d'un vieux professeur et d'une galerie d'autres personnages dont le capitaine qui évoque comment il s'est débarrassé un jour d'une défunte en la jetant par dessus bord. Dans «  A quoi bon? » on peut lire tout le fatalisme que la vie impose à ceux qui la vivent, à cause des deuils, des séparations, des divorces. C'est une de ces comédies qu'on aime se jouer pour faire semblant de croire à l'amour. Dans « Différemment » c'est la communauté des anciens hippies rattrapés par la vie bourgeoise qui est évoquée. C'est à la fois la fuite du temps, la remise en cause et l'adaptation des gens qui voulaient que leur vie soit différente de celle des autres et en faisaient une règle. Ayant vieilli, ils rentrent dans le rang, montent éventuellement dans l'échelle sociale avec parfois des états d'âme, mais pas toujours. « Perruque, perruque » nous donne à voir deux jeunes filles, Anita et Margot, différentes malgré leur origine sociale rurale et leurs déboires sentimentaux.

     

    C'est un narrateur extérieur qui explique au lecteur les situations de chaque nouvelle qui se déroule au Canada ou en Écosse. L'ambiance générale de ces textes me semble être baignée par une religion puritaine ce qui n'exclut cependant pas le mensonge, la luxure, l'adultère ou l'avortement et tout cela dans une atmosphère d'hypocrisie parfaitement humaine. C'est une réflexion un peu désabusée sur la condition humaine et plus précisément sur la classe moyenne canadienne dans ce qu'elle a d’ordinaire, de banal dans ces années d'après-guerre qui correspondent à une émancipation économique et sexuelle. Elle parle des rêves enfouis au fond des mémoires, des regrets et des remords que chacun porte en soi. A l'occasion d'histoires différentes les unes des autres, Alice Munro est une observatrice attentive de la vie des gens, spécialement des couples et des dangers qui les guettent non seulement du point de vue sociologique mis aussi psychologique. Elle explore les rapports compliqués qui existent entre hommes et femmes en s'arrêtant plus spécialement sur elles, leurs névroses, leurs rêveries. Ces relations sont faites de contradictions et de fantasmes, d'amour et de haine, de passions et de patience, de volonté de construction et de destruction, de domination, de rapports charnels et de conflits d'intérêts, de fatalisme et de désespoir, d'hypocrisies et de fuites, de passades et de velléités de liberté ou d'échecs à la solitude, de plaisirs sexuels ou d'envies d'enfants... La mort reste présente en filigranes un peu comme si Eros était suivi en permanence par Thanatos parce que la vie est une recherche déprimante et vaine du bonheur. Chaque texte paraît être une sorte de variation sur un même thème, parfois assez longue mais toujours agréable à lire avec une réelle profondeur dans l'analyse des personnages et de leurs sentiments et une grande précision dans les descriptions, ce qui encourage le lecteur à poursuivre jusqu'à l’épilogue. L'écriture est concise, faite d'images poétiques, ce qui m'a incité à pousser ma lecture jusqu'à la fin malgré une attitude un peu réticente au début.

     

    Je ne connaissais pas cette auteur avant l’attribution de son Prix Nobel. Je n'ai pas été déçu par cette première approche.

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • CHEVAL DE GUERRE- Michael Morpurgo

    N°722 – Février 2014.

    CHEVAL DE GUERRE- Mickael Morpurgo – Folio Junior.

    Traduit de l'anglais par André Dupuy.

     

    Au moment où nous célébrons le centenaire de la Première Guerre mondiale, où les livres qui paraissent sur le sujet sont inspirés ou rendent compte des témoignages de poilus, j'ai trouvé assez original de donner la parole à un cheval qui, lui aussi avait participé aux combats. Il s'agit donc d'un roman écrit en 1982 et adapté au cinéma par Steven Spielberg en 2011 où un cheval raconte sa vie à la première personne.

     

    Elle commence à la veille de la Grande Guerre, il est acheté par un fermier alcoolique dont le fils âgé de 13 ans, Albert, s'attache à lui, le baptise Joey, le monte chaque jour, le fait travailler. Il devient rapidement une belle bête. Cependant la guerre éclate et l'armée achète le cheval qu'Albert ne peut suivre, trop jeune pour s'engager. De cheval de ferme, il devient donc monture de cavalerie mais le régime n'est pas le même et Joey rencontre Topthorn, un autre étalon. Ils partent ensemble pour la France et le théâtre des combats. Le capitaine Nicholls qui l'avait pris en amitié au point de la peindre, avait promis à Albert de s'occuper personnellement est tué lors d'un affrontement et Joey est confié au soldat Warren qui s'attache à lui. L'art de la guerre qui excluait maintenant les charges de cavalerie le transforme en bête de trait pour l’artillerie, toujours en compagnie de Tophorn mais ils tombent tous les deux aux mains des Allemands qui les versent dans le service de santé. Les voilà chevaux d'ambulance. Après pas mal d'errements, il revient dans le camp anglais mais sans Tophorn qui a trouvé la mort et termine la guerre comme un véritable soldat. Notre cheval survit à la mitraille, à la maladie et même à une mort annoncée, et tant mieux si cela tient du miracle. C'est vrai que c'est une bête d’exception [« Je te le dis mon ami, dans un cheval , il y a quelque chose de divin, particulièrement dans un cheval comme celui-ci »] et cela mérite bien un happy-end.

     

    C'est l'occasion pour l'auteur de glisser pas mal de réflexions sur l'absurdité de la guerre et sur la folie des hommes. C'est donc une sorte de fable, un peu dans ma manière de La Fontaine, la rime et la morale en moins mais l'émotion en plus. C'est donc une fiction qui emprunte autant à la réalité qu'à l'imagination de son auteur Joey quelque soit l'endroit où il est, réussit à s'attacher les hommes qu'il côtoie, militaires ou civils , à ne laisser personne indifférent. Il y a entre eux une véritable complicité et même davantage. L'auteur prête à ce cheval décidément hors du commun une vie d'homme mais quand il est sur le champ de bataille on a des égards pour lui, on ne lui tire pas dessus parce qu'il n'a pas d'uniforme mais aussi parce qu'un cheval est précieux et c'est sans doute ce qui lui sauve la vie quand tant de ses congénères trouvent la mort dans la tourmente, comme les hommes d'ailleurs.

     

    C'est un conte pour enfants et comme tel il doit bien se terminer parce qu'ils ne comprendraient pas qu'il en soit autrement. Il faut laisser à l'enfance tout le merveilleux qui va avec, ils auront bien le temps, quand ils auront grandi, de comprendre et peut-être d'admettre que tout cela est faux mais après tout, cela n'a pas beaucoup d'importance !

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • TENDRE EST LA NUIT- F. Scott Fitzgerald

    N°721 – Janvier 2014.

    TENDRE EST LA NUIT- F. Scott Fitzgerald- Belfond.

    Traduit de l'américain par Jacques Tournier.

     

    Ce roman a connu un accouchement difficile. Commencé en 1925 il n'a été terminé qu'en 1934 ; Il paraît d’abord en feuilleton puis en librairie mais la critique se montra assez réservée et le public plutôt indifférent. Il disparut même des rayonnages et à la mort de Fitzgerald en décembre 1940 il n'en existait plus aucun exemplaire. Ce retard dans l'écriture est surtout dû à la santé chancelante de Zelda, son épouse, soignée pour des troubles psychiatriques et aux deuils qui ont frappé le couple. C'est le quatrième roman de l'auteur qui est pourtant considéré comme son chef-d’œuvre.

     

    Nous sommes sur une plage du sud de la France dans les années 20 avec ses palaces, son farniente, sa population étrangère riche et désœuvrée faites de jolies femmes, de don juan, de snobs plus ou moins puritains, de bellâtres à la conversation inintéressante et frivole. Rosemary Hoyt, jeune actrice américaine de cinéma y prend quelques vacances en compagnie de sa mère. Elles ne devaient y passer que quelques jours mais finalement les deux femmes y restent. Rosemary y fait la connaissance de Nicole et Dick Diver, personnages flamboyants originaires d'outre-atlantique, entourés d'amis et la comédienne s'y attache au point qu'elle tombe amoureuse de Dick tout en témoignant beaucoup d'admiration à Nicole. Pourtant Dick est amoureux de sa femme mais n'est pas indifférent aux avances de Rosemary au point que cette dernière, mais sans sa mère, suit le couple à Paris et devient sa maîtresse. L'histoire du couple est assez étonnante. A l'origine, Dick est un séduisant médecin psychiatre qui se marie avec Nicole Warren, une riche héritière dont il tombe éperdument amoureux. En l'épousant, il épouse aussi son argent ce qui lui permet de fonder une clinique psychiatrique en Suisse pour riches patients. Il ne doit pas laisser passer cette opportunité et c'est pour lui une réussite sur le plan sentimental mais aussi sur le plan professionnel. Ils forment ensemble un couple parfait, avec deux merveilleux enfants qu'ils aiment, l'image d'une réussite familiale et professionnelle. Il est maintenant un praticien riche et célèbre. Parce qu'elle a subi de nombreux traumatismes dans son enfance (décès de sa mère, inceste) Nicole se révèle schizophrène et Dick le sait en l'épousant ; il la soignera puisqu’il l'aime. Fitzgerald révèle à son lecteur, à l'aide de la technique de l'analepse, ce parcours un peu cahoteux. Ce médecin représente cependant une formidable occasion pour cette famille riche de guérir Nicole de sa maladie mentale. Cette union, même si elle est gouvernée par l'amour que Dick éprouve pour Nicole n'empêche guère celui-là de désirer Rosemary tout en voulant éviter à son épouse fragile la moindre souffrance. En fait, il tient à la fois à sa situation et à cette actrice. C'est, si l'on veut le voir ainsi, l'illustration de la fragilité de l'amour que les hommes et les femmes se portent mutuellement.

    Il y a peut-être un autre thème, c'est celui de la culpabilisation et de l'intuition ressentie par Dick de ne plus être capable d'apporter le bonheur à une femme (« Parce que je suis une Peste Noire, je ne suis plus capable d'apporter le bonheur à quelqu'un »]. Il se révèle en effet incapable de répondre à l'amour de Rosemary et, à cause de ce blocage, il s'adonne à l'alcool , plaisir plus facile à obtenir, plus délétère aussi puisqu'il le précipite peu à peu sur cette pente descendante qui le met, mais sur un autre plan, au niveau de Nicole. Dick est attirant et le sait., il a sur les femmes un ascendant certain et Nicole « se sert de sa maladie comme d'une arme pour asseoir son pouvoir » sur son mari. Cette fêlure dans ce couple aussi apparemment parfait n’échappe pas à Rosemary devant qui cette belle façade se délite petit à petit.

    C'est un roman très autobiographique, même si l'auteur semble faire le compte-rendu comme un témoin étranger. Il y transparaît son penchant pour l’alcool à travers le personnage de Dick Diver, être sensible et fragile, autant que la schizophrénie de sa femme, la vie facile de cette époque pour les expatriés riches et souvent américains, les fêtes, l'alcool et même les duels. Le couple que forment Nicole et Dick se fissure au cours du récit et cela n'est pas sans rappeler la rupture de celui de Scott et de Zelda. C'est pourtant une génération perdue entre le désir impossible d'oubli de cette guerre mondiale qui a endeuillé les nations civilisées et la recherche un peu vaine d'une vie facile et désœuvrée,

     

    Ce roman est une sorte de chronique américaine de riches expatriés sur la Riviera française, à Paris et en Suisse qui cherchent à échapper à l'éphémère en faisant un usage immodéré du champagne, du caviar, des fêtes folles, des nuits et des grands hôtels. Il illustre un mal de vivre de toute une génération surtout que ce que l'auteur veut nous présenter c'est l'image même de la perfection qui fait de ce couple séduisant une sorte de modèle qu'on ne peut pas ne pas admirer. Pourtant la réalité se révèle bien différente. Rosemary devient rapidement le personnage central de ce récit puis Nicole prend le relais dans la troisième partie. C'est effectivement un roman d'amour ou plus exactement un roman sur l'amour apparent que se portent deux êtres présentés comme exceptionnels, or, les véritables histoires d'amour n'existent pas ou ne résistent pas à l'usure du temps . Elles tiennent aux circonstances les favorisent mais au moindre accroc les masques tombent et ce qu'on croyait indestructible se dissout rapidement sous les coups du boutoir du quotidien, du hasard, du mensonge, de la trahison. L'amour se mue rapidement en indifférence voire en haine, les serments s'oublient très vite et même si les apparences subsistent, ce n'est finalement qu'un décor un peu triste dont on se demande quand et comment il s'effondrera. C'est donc un roman sur la réalité ordinaire du couple même si cette dernière est habillée des apparences un peu trompeuses de l'argent et de la vie facile qu'il permet. On peut faire durer les choses et les artifices mais c'est alors le bonheur qui est absent !

     

    Le roman s'achève au même endroit où il avait commencé cinq ans avant, sur cette plage de la Côte d'Azur française mais les choses ont bien changé[« Le couple qu'elle formait avec Dick lui apparaissait désormais comme une ombre, imprécise, changeante, entraînée dans une sorte de danse macabre »] Dick est devenu alcoolique et se détruit lentement. Nicole, apparemment guérie, vit pleinement une liaison avec son amant qu'elle finit par rejoindre et épouser. Ce roman divisé en trois parties semble se terminer sur la disparition annoncée des membres de ce couple pourtant présenté au début comme séduisant et parfait. Nicole se remariera et regardera de loin Dick s'enfoncer petit à petit dans l’anonymat dans la solitude et dans l’alcool, un peu comme si sa présence aux côtés de ex-mari était indispensable à ce dernier. Dès lors qu'elle n'est plus là, il n'existe plus. C'est sans doute ce qui fait dire à l'auteur, reprenant les mots de John Keats « Avec toi maintenant ! Combien tendre est la nuit... »

     

    J'ai toujours eu un peu de mal a entrer dans l'univers littéraire de Scott Fitzgerald et ce roman ne fait pas exception à cela même si j'ai goûté les descriptions poétiques des paysages et l' analyse psychologique des personnages.

     

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • MARJAN ne fait pas le bonheur.

     

    N°2

    Janvier 1980

     

     

    MARJAN ne fait pas le bonheur.

     

     

    « L’esprit fait rire aux éclats des millions de lecteurs, l’humour n’a jamais fait sourire que quelques-uns », s’exclame Jacques Steinberg.

     

    Marjan, qu’un récent livre scolaire classe parmi les humoristes noirs nous propose encore son voyage dans l’exotisme de son inspiration. Il promène sur la réalité des choses la sensibilité du poète et les mots de l’humoriste. Par exemple, voici « Le quatuor » :

     

    « N’attendant pas la moindre manne

    des salles sans mélomane

    le pauvre quatuor à quatuor à cordes

    s’exhibe en forêt

    devant la foule des dimanches.

    Le pauvre quatuor à cordes

    Se balance lentement

    En haut e quatre branches. »

     

    Il raille, joue sur les mots, fustige et se dérobe :

     

    « Il débuta dans la nature

    comme vulgaire tireur d’oiseaux

    de bon au mauvais augure.

    Ayant de l’ambition

    Il prêta attention

    Aux hauts personnages.

    En les prenant pour cibles

    Il devint tireur d’élites… »

     

    Pour enfin voir les choses en face et revenir à une réalité plus ordinaire sans pour autant se départir de cet humour parfois grinçant :

     

    « La doctoresse au profil de reine

    va venir examiner nos veines.

    Préparons-nous à l’accueillir, et, à son intention ?

    Ouvrons en une… »

     

    Écrire, c’est un peu comme il le dit lui-même « ausculter l’humanité, d’accord, mais c’est d’abord s’ausculter soi-même ». N’est ce pas là un extraordinaire aveu ?

     

    Au vrai, l’humour ne se définit pas facilement et Marjan pose et résout cette équation étrange dont l’inconnu est notre sourire… et nos questions !

     

     

    © Hervé GAUTIER.

  • QUAND MARJAN EST EN TRAIN – MARJAN-ARFOLL.

    N°185

    Juillet 1999

     

     

     

     

     

    QUAND MARJAN EST EN TRAIN – MARJAN-ARFOLL.

     

     

    Nous avons tous dans le cœur le sifflet d’un chef de gare, la ouate blanche et enveloppante d’une machine à vapeur, un inconfortable compartiment de 3° classe  et un drapeau rouge qui s’agite sur un quai de gare…

     

    De nouveau, dans cette édition «hors commerce », Arfoll se fait le complice de Marjan dont il est désormais l’illustrateur attitré et inspiré. L’un et l’autre donnent à voir par la plume, chacun dans son style, l’idée qu’ils se font des «chemins de fer ».

     

    C’est vrai que le train est un lieu privilégié pour la rencontre des gens. On y croise des regards, des conversations s’engagent, des idylles se nouent parfois, mais le train reste un lieu magique, plein de poésie et de mystères, à la fois une invitation au voyage et la découverte de l’inconnu…

     

    Par les fenêtres, on découvre des paysages et le tangage des boggies invite au sommeil et donc au rêve. On rêve assurément davantage dans un train, à la fois éveillé et assoupi et chaque gare est une étape, un nom sur une carte, parfois gravé dans l’émail bleu d’un panneau, un lieu de rencontre et de vie …

     

    Les trains évoqués ici ne doivent rien à l’ambiance souple des T.G.V. Ce sont plutôt ceux des mécaniciens au visage noirci par le charbon, du tender plein de blocs d’anthracite, de la locomotive qui sifflait à chaque passage à niveau… Toutes ces images appartiennent désormais au passé, mais revivent dans ce recueil , avec, pour témoin privilégié le chat dont Arfoll a fait depuis longtemps son personnage fétiche.

     

    Tout cela finalement est bien, car à chaque fois que mon chemin croise celui d’une gare, il me vient toujours à l’esprit cette parole d’Apollinaire : « Crains qu’un train ne t’émeuve pas ».

     

     

    Notes personnelles de lecture ©Hervé GAUTIER

    Photocopie gratuite - Correspondance privée http://www.hervgautier.e-monsite.com

  • ENCORE MARJAN...TOUJOURS MARJAN ET C'EST EPATANT!


     

    Juin 1997 n°192.


     


     

    ENCORE MARJAN...TOUJOURS MARJAN ET C'EST EPATANT!

    (Illustrations d'Arfoll)


     

    Marjan, nous le savons, porte sur le monde le regard mi-amusé, mi amer de celui qui a compris la règle du jeu de cette existence mais qui n'a pas voulu donner complètement dans la réussite telle qu'on l'entend actuellement. Elle est surtout assise sur la mise en valeur de la personne et du parcours professionnel même si pour cela il faut sacrifier ses semblables, ses concurrents...


     

    La société humaine offre un spectacle d'exception pour qui sait l'observer. L'art et tout spécialement l'écrit en ont toujours été le reflet. Il permet d'en dénoncer les travers, d'appuyer sur le trait ou de rendre compte d'un moment d'exception. C'est un moyen privilégié de dénoncer les paradoxes, les insuffisances, les injustices d'une société qu'on se plaît à qualifier de civilisée.

    Je l'ai déjà abondamment dit dans cette feuille, notre ami a choisi l'humour pour porter témoignage du regard qu'il pose sur la condition humaine. C'est sa manière à lui de sourire de cette vie qui ne nous en donne que bien peu l'occasion. Chacun voit les choses à sa manière même si les colonnes de nos journaux sont pleines chaque jour d'informations qui nous font douter de la beauté de la vie.

    On a beaucoup écrit sur l'humour, sur son aspect léger voire dérisoire. Il s'est trouvé des gens pour souligner sa volonté de donner à rire à tout prix de ce monde en occultant les vrais problèmes. C'est vrai et c'est cela aussi l'humour, un simple jeu sur les mots ou sur des situations inattendues qui interviennent dans notre vie comme autant de clins d’œil. Dire que l'humour de Marjan exclurait cela serait assurément voir ses écrits tels qu'ils ne sont pas toujours. Oui l'humour c'est aussi quelque chose de drôle, l'occasion qu'on se donne de dire les choses différemment avec davantage de liberté, d'être davantage primesautier. Il ne faut pas s'en priver. Les textes de ce recueil attestent de ce "parti d'en rire". Les marjaneries savent aussi être cela.

    Je le dis d'autant plus volontiers que dans ce recueil c'est un peu ce qui transparaît et qui est souligné par les dessins d'Arfoll dont le personnage favori, le chat, sait à merveille illustrer les situations évoquées dans les textes. Cette collaboration spontanée du dessinateur et du poète enrichit la démarche créatrice, lui donne une dimension visuelle qui n'est pas inutile. Certes de recueil en recueil les deux auteurs donnent à voir, l'un inspirant l'autre, ce voyage commencé il y a bien des années dans cette société humaine qui finalement semble les amuser.


     

    L'amitié et l'intérêt qu'Arfoll porte à Marjan se manifeste depuis de nombreux mois par ces ouvrages. Ils sont à l'instigation de l'illustrateur et l'auteur des textes confesse volontiers qu'il n'est pour rien dans ce choix. Il se contente seulement d'enrichir sa bibliographie d'un nouveau titre et ce n'est déjà pas si mal.

    Il est vrai que c'est bien son tour, lui qui pendant si longtemps a publié les autres. C'est aussi bien dans son style puisque chaque recueil est diffusé gratuitement dans ses correspondances amicales. Eux aussi sont "Hors commerce" puisqu'il est établi depuis longtemps pour lui que la poésie doit se donner. La forme volontairement dépouillée de la présentation va également dans ce sens.


     

    Dans le combat du poète pour faire connaître ses propres textes, les revues tiennent une grande place. Elles permettent cette diffusion peu onéreuse qui précédera peut-être une édition personnalisée. L'attachement que peut avoir un poète à une revue ou cette dernière à un auteur se traduit souvent par la publication de nombre de ses créations. Marjan a bien entendu collaboré et collabore encore à beaucoup d'entre elles. Ses poèmes qui y sont largement publiés reviennent souvent et il est donc loisible au lecteur d'en prendre connaissance et de les apprécier. C'est à cette source qu'Arfoll puise la matière "textuelle" de ses éditions amicales. C'est peut-être un peu dommage car les poèmes qui y sont repris, pour être intéressants n'en sont pas moins connus et parfois déjà publiés dans d'autres recueils.


     

    Dans sa longue "carrière" notre ami a bien entendu beaucoup écrit et ce d'autant que sa manière de s'exprimer doit beaucoup à la concision. Il détient donc chez lui de nombreux poèmes anciens qui seraient utilement révélés lors de prochaines éditions amicales d'Arfoll. Je laisse les futurs titres à son imagination débordante qui s'est déjà si bien manifestée et ce d'autant que le pseudonyme du poète se prête facilement au calembour.

    C'est une idée du partage qui me plairait bien car moi aussi je souscris à cette affirmation "Encore Marjan, toujours Marjan et c'est épatant!"


     

    (c) Hervé GAUTIER

  • LES DIABOLIQUES- Jules BARBEY-D'AUREVILLY.

    N°720 – Janvier 2014.

    LES DIABOLIQUES- Jules BARBEY-D'AUREVILLY.

     

    Il s'agit d'un recueil de six nouvelles[originellement elles devaient être au nombre de dix] paru tardivement en 1874 et écrit par Jules Amédée Barbey d'Aurevilly [1808-1889], aristocrate normand, homme de Lettres mais aussi polémiste, poète, journaliste, dandy et critique littéraire. S'il eut parfois la plume dure, notamment contre le réalisme, le Parnasse et le naturalisme, il réhabilita Balzac, fit découvrir Stendhal, défendit Baudelaire, Flaubert, Gautier et Huysmans. Il fut un personnage flamboyant et un écrivain d'un indéniable talent (il est surnommé « le Connétable des Lettres »), original, volontiers provocateur et séducteur mais pourtant profondément catholique ; il a influencé nombre de grands auteurs.

    Dès sa publication le recueil est saisi et son auteur poursuivi pour outrage à la morale et aux bonnes mœurs, le même destin que Baudelaire quelques années plus tôt ! Sur intervention de Gambetta il évite le procès et l'affaire se termine par un non-lieu. Retiré de la vente l'ouvrage sera réédité en 1883. C’est que le livre dérange et fait scandale comme d'autres œuvres du même auteur.

     

    Les femmes sont au centre de ce recueil et elles sont énigmatiques et quasiment irréelles. Pleine de non-dit, la chute des textes est elle-même brève et parfois même bizarre ce qui laisse le lecteur assez dubitatif et peut-être sur sa faim ou parfaitement libre d’imaginer ce qu’il lui plaît, c'est selon ! Les thèmes (l'amour, la vengeance, la rancune, le meurtre, l'adultère) distillent un univers scandaleux et en parfaite opposition avec le catholicisme de l'auteur. Ce n'est d'ailleurs pas là le moindre des paradoxes qui émaillèrent sa vie. Il reste que l'analyse psychologique des personnages est pertinente, l'écriture est somptueuse particulièrement dans les descriptions, précise dans les détails, pointilleuse sur la grammaire et le vocabulaire. Sa culture est particulièrement riche, la faconde est exceptionnelle, délicatement surannée comme on savait le faire au XIX° siècle, romantique, avec une technique de narration à double détente fort originale, même si, avec ces détours et ces détails le lecteur se perd un peu.

     

    Énigmatique en effet cette jeune Alberte du « Rideau Cramoisi » et son attitude face à ce jeune sous-lieutenant tout comme celle de ses vieux parents, mystérieuse la mort de cette jeune fille et tout aussi étrange la vision qu'à eu le vicomte de Brassard face à ce rideau revu si longtemps après cette aventure. Était-ce un fantôme ou la véritable Alberte bien vivante ?

    Dans « Le plus bel amour de Don Juan », Barbey met en scène deux narrateurs, le premier parle du comte Ravila de Raviles qui lui-même lui a raconté un curieux souper que lui offrirent douze de ses anciennes maîtresses. Ce même processus narratif intervient dans « Le bonheur dans le crime »où le docteur Torty raconte au narrateur l'histoire étonnante du comte et de la comtesse Serlon de Savigny qu'ils viennent de croiser. Il évoque le scénario diabolique mais génial, inventé par le couple pour se débarrasser de l'ex-épouse du comte et ainsi convoler en justes noces, et surtout sans aucun sens de la culpabilité. Ce détail est assez étonnant sous la plume du très catholique Barbey mais souvenons-nous qu'il traite ici un de ses thème favoris : l'hypocrisie et le mensonge !

    Dans « Le dessous de cartes d'une partie de whist » c'est un premier narrateur qui rend compte d'une partie de cartes à laquelle il n'a pas personnellement assisté. Pour autant ce sont bien deux femmes, la comtesse du Tremblay de Stasseville et sa fille Herminie qui sont énigmatiques dans la mesure où elles traversent ce récit comme de véritables fantômes. Barbey met l'accent sur le mystérieux joueur de cartes qu'est Marmor de Karkoël, connu comme « le dieu du chelem » et de la complicité qui peut exister entre lui et ces deux femmes avec qui il a sûrement une liaison amoureuse. Il insiste ici sur le côté diabolique de cet homme, son apparent détachement et sur le subtil poison qu'il a ramené des Indes et qui a sans doute servi à tuer les deux femmes. En effet il disparaît comme il était venu, mais seulement après avoir délester tout ce petit monde de désœuvrés de leur argent, un peu comme s'il avait ensorcelé ses victimes. L'auteur met l'accent sur la vie dépravée de cet homme autant que sur l'hypocrisie de la comtesse et son silence et l'absence de remords sur le cadavre d'un petit enfant qu'on trouve chez elle après sa mort. Les protagonistes principaux de cette nouvelle parlent peu (Whist signifie le silence en anglais) et c'est bien le silence de la comtesse et donc son absence de repentir face à la mort dont Barbey veut ici nous entretenir.

    Dans « A un dîner d'athées » c'est l'adultère qui est le thème central. Lors d'un dîner d'anciens, un narrateur évoque la mémoire de Rosalba, la femme légère d'un soldat, le major Ydow, tombée enceinte des œuvres d'un autre soldat, le capitaine Mesnilgrand, mais après sa naissance l'enfant meurt. Ydow est fou de douleur mais quand il apprend le trahison de sa femme jette le cœur de son enfant qu'il avait embaumé. Mesnilgrand le sauve de la destruction en le confiant à l'église. Par ce geste Barbey oppose une forme d'amour paternel à l'adultère féminin

    Avec « La vengeance d'une femme » l'auteur met en scène une prostituée qui exerce une fascination particulière sur Trésignies qui l'a rencontrée dans la rue. Ce jeune dandy a pourtant l'impression qu'il la connaît et la suivant il s'aperçoit qu'il s'agit de la duchesse de Sierra-Leone qui exerce ainsi une vengeance contre un mari qu'elle n'aime pas. Elle a en effet été amoureuse d'un cousin du duc qu'elle lui a suggéré d’éloigner pour éviter l'adultère. Devant le refus de son mari, c'est plutôt une relation platonique qui l'a liée à son amant mais, fou de jalousie son mari le fait exécuter. L'épouse demande à mourir avec lui mais le duc refuse et donne le cœur de l'homme à manger aux chiens. Sa vengeance sera donc de se prostituer, c’est à dire de salir l'honneur de ce mari qu'elle n'aime pas. Elle meurt d'une maladie vénérienne.

     

    Dans « Les diaboliques » Barbey nous donne à voir une facette de l'espèce humaine bien peu reluisante et il n'échappe pas au lecteur qu'il la présente plus volontiers à travers les femmes, à l'exception peut-être de « la vengeance d'une femme ». Il jette sur son époque un regard sans complaisance même s'il choisit pour cela une catégorie de la société qu'il connaît bien. Barbey en tout cas, dans son personnage comme dans son talent ne laisse personne indifférent. Parmi les nombreux avis, j'en retiens quelques uns, à mon sens assez caractéristiques. L'un d'eux exprimé dans « Le Gaulois » sous la plume de E.Moriac le présente comme « un homme et un livre étonnants »définissant l'auteur « mi-parti mondain et religieux, un mélange de l'enfer et du ciel, ce qui en fait un écrivain diaboliquement religieux et religieusement diabolique », et de caractériser ce recueil comme « un des livres les plus originaux de notre époque ». Sainte-Beuve a parlé d' « un homme d'un talent brillant et fier, d'une intelligence haute et qui va aux grands » d' « une plume de laquelle on peut dire sans flatterie qu'elle ressemble à une épée ».

     

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • PETITES SCENES CAPITALES- Sylvie GERMAIN



    N°719 – Janvier 2014.

    PETITES SCENES CAPITALES- Sylvie GERMAIN – Albin Michel.

    Tout commence par une question face à une photo comme seuls les enfants savent naïvement en poser, embarrassante surtout si c'est la grand-mère qu'on sollicite face à un cliché pris à la maternité. Il est difficile de s'imaginer que le temps à passé que les corps se sont transformés et quand les interrogations se font plus précises, sur l'avant-naissance, sur la sexualité, cela devient plus compliqué. Les histoires de choux et de roses qui ont pourtant duré longtemps ne prennent plus. Lili, cinq ans, ne fait pas exception mais son histoire à elle se complique un peu. Sur la photo qui la représente à sa naissance avec sa mère, il y a forcément des demandes supplémentaires. Cette femme a quitté son mari peu de temps après alors que sa fille n'avait que onze mois et s'est noyée de sorte que cette petite enfant n'a pas eu l'occasion de l'appeler maman. De son côté, son père s'est remarié avec Viviane, ancien mannequin de chez Patou qui forme avec lui une famille recomposée surtout qu'elle est accompagnée de trois filles et d'un garçon. Lili, fille unique de ce père doit donc déménager et quitter l'ancien appartement familial près du jardin public et de ses oiseaux. De plus, elle s'aperçoit à l'école que Lili est un surnom et qu'elle se prénomme en réalité Barbara ce qui, bien entendu lui pose question et renforce ses doutes. Le traumatisme de son changement de vie l'incite à penser que cette substitution de prénom est une erreur mais surtout que l'erreur c'est elle, qu'elle est un oubli, une fille surnuméraire en quelque sorte qui a « l'impression de n'occuper qu'un strapontin au fond du théâtre affectif de la famille ». Elle prend conscience qu'elle n'est plus le centre de cette nouvelle vie et que son père lui échappe de plus en plus. Elle est donc plus observatrice qu'actrice de cette enfance qui est la sienne et cette posture de retrait affectera son adolescence et sa vie de femme dans l'étourdissement de Mai 68, de ses slogans qui se voulaient révolutionnaires, l'illusion de liberté des hippies, la constante recherche de sa place dans le monde à travers des amours de passage et des essais professionnels plus ou moins avortés et la recherche du père.

    Dans cette nouvelle fratrie, il y a des règles jusque là inconnues, chacun délimite son territoire et cela provoque chez Lili-Barbara une sorte de mal de vivre qui la fait osciller entre le désir de vivre et l'attirance vers la mort d'autant que le décès de sa grand-mère fait resurgir des images désuètes et faussement religieuses qu'elle ne comprend pas. Elle renvoie à celle de sa mère dont elle ne sait rien et cela devient obsédant. Cette fratrie un peu hétéroclite se verra aussi décimée par la mort et par la fuite de la cellule familiale. Au cours de ce roman des révélations se font au hasard des rencontres, des prises de conscience aussi. Lili apprend par petites touches l'histoire de cette parentèle d'occasion autant que lui est révélée la véritable raison de son changement de prénom. Elle se réappropriera celui de Barbara, à cause de Jacques Prévert ou de « longue dame brune », mais pas seulement.

    Ce sont donc 49 scènes capitales où se dessine la vie de Lili-Barbara. L'écriture est légère, fluide, agréable à lire. Dans les descriptions, j'ai retrouvé avec plaisir la dimension poétique que j'avais notée lors de la lecture de romans précédents (La Feuille Volante n°75 – n°311). Elle adoucit les thèmes existentiels de prédilection de Sylvie Germain, la mort et l'absence, le pessimisme, la résignation, le fatalisme, une réflexion sur l'amour et le traumatisme d'enfance dont on ne peut guère se libérer malgré les années, le délitement de la cellule familiale qu'on voulait pourtant préserver et faire perdurer, la mort des enfants, le besoin de se raccrocher à quelque chose même s'il n'y a plus rien, l'errance, l'abandon, la solitude, la recherche de l'identité, la vanité des choses de cette vie, l’ambition et l'envie d'exister qui sont immanquablement broyées ce qui instille en vous la certitude de n'être rien, qu'une ombre, qu'un leurre qui caracole d'une rive à l'autre sans autre but que s'empêcher de penser aux réalités et au temps qui passe[« le temps poursuit en elle un long travail d'émondage et de creusement »]. Elle nous rappelle que notre passage sur terre n'est pas une chose facile à vivre, à accepter. Elle l'évoque dans toute sa cruauté, loin de la transcription idyllique des poètes et de l'hypocrisie coupable de la religion quand le Dieu qu'elle est censée honorée est si cruellement absent de la vie des hommes, ses créatures !

    Du temps a passé pour Lili-Barbara depuis ces questions naïves devant une photo de sa lointaine enfance. Des morts ont jalonné ce parcours cahoteux, des illusions se sont dissoutes, des certitudes se sont enfuies mais les souvenirs restent qui embellissent les choses même si perdure cette impression bizarre que tout cela n'a servi à rien.

    A titre personnel, il m'arrive rarement de me sentir à ce point concerné par un roman qui est avant tout une fiction, un exercice de style, une histoire romancée.

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • TSUBAKI (Le poids des secrets 1)- AKI SHIMAZAKI

    N°718 – Janvier 2014.

    TSUBAKI (Le poids des secrets 1)- AKI SHIMAZAKI – Actes sud

     

    Juste avant de mourir et pour la première fois, une grand-mère japonaise, Yukiko, accepte de parler à son petit-fils de la guerre qui a exterminé le Japon. Elle est en effet la survivante des bombardements d' Hiroshima et de Nagasaki. Elle avait toujours gardé le silence sur cet épisode de sa vie pendant lequel son père et son grand-père ont été tués. Sa mère s'était mariée comme on le fait dans la société japonaise et était venue s'installer avec sa famille à Nagasaki alors qu'elle était originaire de Tokyo. Avec son mari ils avaient eu une fille, Yukiko qui découvre un peu par hasard qu'elle a un demi-frère. Son père a en effet eu, avant de se marier, une liaison avec une orpheline qu'il n'a pu épouser à cause des convenances familiales et avec qui il a eu un fils, Yukio. Cette orpheline s'est elle-même mariée ensuite avec un autre homme qui a reconnu Yukio. En venant s'établir à Nagasaki, le père de Yukiko a choisi de retrouver cette femme et de vivre avec elle une liaison amoureuse malgré sa famille. C'est ce que découvre sa fille. De plus Yukiko rencontre Yukio et les deux enfants tombent amoureux l'un de l'autre mais doivent se séparer à cause de leur parenté. Bouleversée par la trahison paternelle Yukiko décide d'empoisonner son père qui meurt le jour du bombardement de Nagasaki. Sa mère qui n'était pas présente à Nagasaki lors du largage de la bombe est morte cinq ans après le bombardement d'une leucémie. Elle était restée seule près la mort de son époux. A la mort de Yukiko, sa fille, Namiko, apprend l'existence de Yukio, son oncle, alors que sa mère lui avait toujours dit être une fille unique. Il est maintenant un homme âgé qu'elle rencontre à la fin.

     

    C'est une histoire un peu compliquée qui mêle les générations mais c'est aussi celle d'amours contrariées d’adolescents, d'un adultère, des mensonges du père, de sa responsabilité dans la déliquescence de sa propre famille et la révélation d'un meurtre. La faute du père est d'autant plus grave qu'elle met un terme à l'amour authentique de deux enfants qui n'y sont pour rien. Le poids de ces secrets de famille est exprimés par les paroles de la grand-mère « Il y a des cruautés qu'on n'oublie jamais. Pour moi ce n'est pas la guerre ni la bombe atomique », une manière de dire que nul n'échappe à son destin.

    C'est donc un bref roman où le parfum du camélia (Tsubaki) se mêle au cyanure mais ce n'est pas pour autant un roman policier. Bien qu'il s'agisse d'une saga, on y trouve peu de renseignements sur la société japonaise de l'époque à l'exception des règles régissant le mariage mais en revanche je note une analyse pertinente de ces événements historiques. Je ne sais pas si c'est à cause du style assez quelconque ou de l'histoire, mais je ne suis pas entré dans ce roman que j'ai cependant lu jusqu'à la fin.

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • L'ENFANT-MEDUSE – Sylvie Germain

    N°75

    Août 1991

    L'ENFANT-MEDUSE – Sylvie Germain – Éditions Gallimard.

    Lucie D'aubigné est une enfant au sens plein du terme. Elle peuple sa vie d'images et de sons qu'elle est seule à comprendre et les mots des adultes résonnent dans sa vie comme autant de mystères qu'elle repeint aux couleurs de son imagination. C'est son univers à elle et elle s'y sent bien. Elle ressemble à son ami les yeux toujours perdus dans les étoiles.

    Pourtant l'horreur lui a donné rendez-vous sous les traits trompeurs de la beauté et de la tranquillité apaisante de la famille. Depuis ce jour elle connaît la peur, perd ses contrepoids et les délices de ce monde coutumier pour entrer de plain pied dans la flétrissure et le silence forcé, dans ce monde des adultes qu'elle ne connaissait pas et pour lequel elle n'était pas préparée. Elle devient la proie de son frère qui du même coup la précipite hors du microcosme merveilleux de l'enfance, lui confisque la joie en même temps que innocence. Son fardeau est lourd à porter d'autant plus que d'autres petites filles ont subi les outrages de ce frère ... et en sont mortes ! L'incompréhension des adultes qui l'entourent lui interdit toute dénonciation et, de fait, le criminel ne sera jamais démasqué. Dès lors sa vie devint un cauchemar qui bascule petit à petit dans la folie et la solitude, à rebrousse-enfance, sans qu'on sache vraiment où s'arrête la peur et où commence la complicité.

    L'univers des adultes lui est ainsi révélé, le silence et l'attitude de son père, l'amour de sa mère pour son premier mari tué au combat et qu'elle reporte sur son fils, cette mère abusive qui ne vit que par et pour lui... Alors elle réagit en s'enlaidissant, en faisant d'elle un squelette vivant à force de jeûnes. De sa maigreur il ne reste que ses yeux et de ce regard chargé d'étranges pouvoirs qu'elle puise dans les eaux glauques des marais berrichons elle va se servir. Car c'est elle qui a tué un matin, par le seul pouvoir de ses yeux de gorgone, c'est du moins ce qu'elle croit. Depuis qu'on l'a trouvé allongé dans le jardin, son frère-bourreau mène une vie végétative, comme frappé par une malédiction, un peu comme si son père mort sans sépulture venait reprendre la vie qu'il avait donnée.

    Après sa mort, Lucie fuit cette maison, court le monde et après bien des amours sans suite revient dans son bourg natal, habite à nouveau cette maison, seule ! Elle finira par pardonner à sa mère et à lui fermer les yeux mais chassera pour toujours de sa mémoire l’image de son frère. Pour cela peut-être elle traînera avec elle ce mal de vivre que des amours tumultueuses et que son retour dans cette contrée n'ont pas permis d’exorciser. C'est donc un roman sur la solitude que chacun combat comme il peut.

    Avec une évocation de la lumière, comme un témoin muet et impuissant, presque indifférent, l'auteur a les mots du poète pour évoquer le drame de l'enfance. La connotation entre l'art pictural et l'écriture est constante. Pour l'enfance merveilleuse l’enluminure, puis le tableau s'obscurcit avec la sanguine, le sépia et le fusain pour se terminer par une fresque apaisante mais la solitude et le mal de vivre restent le leitmotiv de ce roman.

    © Hervé GAUTIER.

  • LE PIGEON- Patrick SÜSKIND

    N°716 – Janvier 2014.

    LE PIGEON- Patrick SÜSKIND – FAYARD.(1987)

    (Traduction de l'allemand par Bernard Lortholary).

    Tout est médiocre chez Jonathan Noël, son emploi actuel de vigile dans une banque, sa jeunesse sans joie séparée de sa mère déportée dans un camp de concentration et de son père lui aussi disparu, sa vie d'enfant recueilli par un oncle, caché pendant la durée de la guerre puis employé comme travailleur agricole. Plus tard, en 1953, il fut sommé par ce parent de s'engager pour combattre en Indochine, ce qu’il fit docilement. Ce furent trois années tristes au terme desquelles il apprit que sa sœur aussi avait disparu. A son retour, cet oncle tyrannique exigea qu’il épouse une jeune fille qu'il n'avait jamais vue, ce qu'il accepta, pensant trouver enfin le bonheur et le calme. Las, elle était enceinte d'un autre avec qui elle partit. La seule chance qu'il eut fut de trouver près de la banque parisienne où il travaillait, un petit chambre de bonne sans confort au sixième étage d'une maison bourgeoise où d'emblée il se trouva bien et qu'il aménagea à son goût. Bien des années plus tard, alors qu'il est maintenant près de la retraite, il va l'acheter pour y être complètement chez lui. C'est donc un être rangé et solitaire qui vit au jour le jour depuis longtemps sans trop se poser de questions et surtout en évitant le plus possible les relations avec les autres hommes[« De toutes ces péripéties, Jonathan Noël tira la conclusion qu’on ne pouvait se fier aux humains et qu'on ne saurait vivre en paix qu'en les tenant à l'écart »]. Lui qui n'a pas vraiment eu de femme dans sa vie, sa petite chambre est « sa maîtresse car elle l’accueille tendrement en elle ».

    Lui qui, d'ordinaire prenait soins de ne rencontrer personne quand il sortait de sa chambre tombe dans le couloir, un matin, nez à nez avec un pigeon. Cette rencontre fortuite le bouleverse au point que, dans son travail, il commet pour la première fois quelques étourderies dans son service, déchire son pantalon, événements sans importance mais qui, à ses yeux, prennent la dimension d'un drame puisqu'il se croit fini. Il envie même le clochard qui lui vit en liberté et sans aucune contrainte ; il en conçoit une véritable admiration lui pour qui la vie n'est qu’obéissance, qu'apparences, que subordination, que déférence. Alors qu'il a largement passé la cinquantaine et qu'il devrait pouvoir relativiser bien des choses de la vie, la rencontre avec ce pigeon le perturbe tellement qu'il va jusqu’à dormir à l'hôtel pour ne pas avoir à le rencontrer de nouveau, passe une nuit tourmentée qu'un orage d'été va venir inopportunément troubler en faisant revivre des souvenirs douloureux de son enfance. Il parvient cependant a surmonter cette épreuve, rentre chez lui pour constater que le pigeon a disparu, ce qui l'apaise. Bizarrement, cet être tourmenté revit son enfance mais celle d'avant la disparition de sa mère et éprouve un plaisir puéril à patauger dans les flaques d'eau. C'est un peu comme si l 'orage en éclatant l'avait délivré de ses phobies.

    Voilà donc l'histoire apparemment sans relief de cet homme. Il m’apparaît qu'elle illustre une sorte de phobie des êtres humains, pas forcement de la vie qui s’arrêtera un jour, mais de ses semblables qui ne lui ont réservé que des déboires et qui sont la vraie source de tous ses malheurs. Sa vie qu'il a organisée lui-même et qui est volontairement en retrait du monde extérieur ne peut même pas s’accommoder de la présence d'un pauvre volatil arrivé là par hasard et qui provoque chez lui une véritable angoisse. Il y a toute une symbolique dans ce personnage à la fois lié à une divinité chrétienne par son nom et son prénom et par la vie quasi-monacale qu'il mène. Comme un ascète ou un mystique, il voit dans ce pigeon bien innocent qui intervient dans sa vie si bien réglée la personnalisation du mal au point qu'il la bouleverse. Il vit volontairement coupé des autres mais les humains ne lui sont pour autant pas étrangers puisqu’ils l'observent et en est conscient. A cet égard, le spectacle du clochard lui inspire une sorte d’injustice puisqu'il vit sans contrainte alors que lui qui a fait toute sa vie son devoir d'état vit un véritable malaise puisqu'un simple pigeon est capable de venir troubler un équilibre décidément bien précaire. La thématique de l’œil, celui du pigeon (« Cet œil, un petit disque rond, brun avec un point noir au centre était effrayant à voir... C'était un œil sans regard. Et il fixait Jonathan ») mais aussi celui de la couturière grossi par ses lunettes en est la marque. Même s'il refuse le monde des humains Jonathan Noël en fait cependant partie. Non seulement il doit travailler pour vivre mais aussi il a avec lui un minimum de contacts inévitables. Il partage avec la race humaine qu'il fuit des caractéristiques et pourtant il est seul au point de n'échanger que peu de mots avec la concierge et surtout de se parler à lui-même, à la deuxième personne.

    Les déjections en sont une marque qu'il retrouve dans la saleté apparente du pigeon, celles des matières fécales de l'oiseau mais aussi celles du clochard (alors qu'il avait éprouvé une certaine attirance pour sa vie libre, dès lors qu'il l'a vu déféquer en pleine rue, il en a conçu du dégoût, du mépris et de la pitié) et même la répulsion qu'il éprouve face à sa propre urine rappellent aussi la décomposition, la vieillesse et la mort qui nous attend tous. Dans cette chambre qui a les dimension d'un cercueil, il songe au suicide

    Ce récit est une méditation sur la vie qui n'est pas aussi belle que tous ceux à qui elle a souri veulent bien le proclamer, sur la fragilité du bonheur patiemment et même égoïstement tissé et peut-être aussi de l’être humain. La réaffirmation que les autres (et bien souvent nos proches qui sont bien plus à même de pratiquer la trahison et l'hypocrisie) sont trop souvent la source de nos maux peut paraître un truisme mais, à mon sens, il n'est pas inutile de le rappeler et de l'illustrer ainsi par une histoire romancée.

    Cette chronique s'est déjà intéressé à l’œuvre de Süskin (La Feuille Volante n° 157 à propos de « La contrebasse » et n°159 à propos du «Parfum »). Cela a toujours été une intéressante invitation à la réflexion.

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • Un combat et autres récits Patrick SÜSKIND

    N°717 – Janvier 2014.

    Un combat et autres récits Patrick SÜSKIND – FAYARD.(1996)

    (Traduction de l'allemand par Bernard Lortholary).

    Composer un recueil de nouvelles n'est pas une chose facile si on veut respecter un thème commun à tous les textes écrits le plus souvent à des périodes différentes et sous l'emprise d’une inspiration passagère mais suffisamment émouvante pour donner naissance à un récit qui va relater des faits réels ou évoquer sous couvert d'une fiction une obsession de l'auteur. L'écriture a ce pouvoir exceptionnel de transcender les désagréments petits ou grands de la vie, deuils, douleurs, bouleversements, visions furtives ou d'enjoliver un moment apparemment anodin. Des mots sur les maux mais aussi sur les émotions instantanées ou durables. Je préfère pour ma part cette explication à une littérature « alimentaire » qui suscite chez le lecteur davantage le négoce que l'intérêt émotionnel, le désir de durer, d'occuper le terrain médiatique... mais c'est là un autre débat.

    Le livre refermé, ce que je retiens de ce recueil c'est la détresse ressentie par les différents personnages face à un événement de leur vie à une prise de conscience intérieure face à une agression extérieure bien souvent gratuite et volontairement blessante. Elle détruit celui qui en est l'objet et la rumeur, l'habitude délétère et grégaire se chargent de lui donner de l'ampleur en attendant les conséquences. Dans le premier texte, une jeune artiste pleine de talent et d'avenir est en butte à un critique qui lui reproche, l'air de rien son « manque de profondeur ». Je ne dirai jamais assez qu'il faut se méfier des critiques qui sont souvent des créateur ratés ou incapable de vraiment s’exprimer autrement qu'en stigmatisant les tentatives des autres. Et puis qu'est ce que la profondeur dans une œuvre ? On peut en discuter à l'infini et le succès en matière artistique est une chose fluctuante et assez irrationnelle. Bref cette jeune femme qui aurait pu développer son art en laissant une trace derrière elle et sa marque en ce monde, se trouve confrontée à cette observation qui, prise en compte par le plus grand nombre finit par la détruire. Le poison subtil de cette appréciation apparemment anodine se répand autour d'elle, lui colle à la peau, fait partie de sa vie au point qu'elle finit elle-même par se convaincre de sa pertinence. Après bien des années de lutte elle deviendra elle-même l'artisan de sa propre perte et il ne manquera pas de gens, ceux-là même qui s'en faisaient l'écho et l'ont laissé de débattre seule, pour le regretter... et passer à autre chose. On m’objectera que, de toutes façons les artistes vivent bien souvent hors du monde et passent leur temps à détruite leur vie, meurent bien souvent par suicide. Je ne peux pas ne pas voir là cette volonté de détruire ses semblables qui est inhérent à la race humaine.

    Cette obsession est aussi présente dans le deuxième texte où un orfèvre du XVIII° siècle prend conscience par hasard de l'importance des coquillages dans sa vie, de leur faculté de se transformer en fossiles avec le temps et les éléments au point que la mort le saisit transformé en statue de pierre. Ce qui au départ n'était qu'une simple constatation, la découverte d'un socle de pierre qui, dans son parc empêchait les roses de pousser, devient pour lui une hantise personnelle qui, pour cette fois, ne doit rien à ses contemporains. Il s'agit sans doute d'un fantasme longtemps refoulé qui trouve ici l'occasion de s'actualiser, d’une notion philosophique qui prend soudain une dimension théologique. Même si la fin n'est ici que fictive, la certitude reste évidente : les idées personnelles qui guident notre vie peuvent parfaitement la détruire et la mort est là aussi au bout du chemin.

    Quoiqu’il en soit, cet homme est seul comme celui qui, dans le dernier texte prend soudain conscience que sa mémoire lui manque, qu'il se révèle de plus en plus incapable de fixer le passé dans son cerveau et d'en conserver la trace. Cette perte de mémoire est l'apanage de la vieillesse même si, pour lui elle est prématurée. Seuls aussi ces deux joueurs d'échec, l'un face à l'autre, Jean, le vieux matador, méthodique et prudent face à un plus jeune, impétueux et imprévisible, avec en toile de fond les spectateurs parfois circonspects mais surtout avides de sensations et peu avares de commentaires. L'un perdra et se retirera en montrant le dédain du vaincu, l'autre gagnera avec son habituelle facilité mais avec des regrets quand même de n'avoir pas été assez rapide, assez décisif dans ce jeu. Lui aussi vieillissait, perdait de sa superbe. Il aurait voulu trouver en ce jeune homme son maître, pour lui passer le flambeau de la victoire qui faisait depuis si longtemps partie de son personnage et qu'il avait de plus en plus de mal à porter. C'était raté et cette fois il avait vaincu sans vraiment mener de combat comme il les aime, cela l’écœurait presque et son public aussi ressentait cela en l'abandonnant à son destin de champion. Sa décision était donc sans appel, il vaincrait à sa manière la solitude angoissante du joueur d’échec en se consacrant au jeu de boules qui au moins avait l'avantage d'être convivial et moins gourmand en états d'âme.

    Ce sont donc des nouvelles angoissantes où la détresse se lit à chaque page. Une image de la vie finalement.

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LE CHEVALIER A L'ARMURE ROUILLEE – Robert Fischer

    N°715 – Janvier 2014.

    LE CHEVALIER A L'ARMURE ROUILLEE – Robert Fischer – Ambre Éditions.

    (Traduction de Béatrice Petit).

     

    Quand j'ai choisi ce livre, j'avais dans la tête, je ne sais pourquoi, le poème d’Edgar Poe, « Eldorado », à cause du chevalier sans doute et aussi de son éternelle quête, comme s'il devait être le seul à chercher quelque chose et aussi le seul à être dépositaire des valeurs traditionnelles véhiculées par la littérature. Celui de ce roman n'a pas échappé à la règle. Comme il est chevalier il se doit d'être « bon, gentil et plein d'amour » et c'est effectivement ce qu'il est, enfin, c'est le rôle qu’il veut jouer puisqu’il ne conçoit pas que les choses puissent être autrement. Il est donc toujours là, répond à cet appel intérieur quand il y a un dragon à tuer, une guerre à faire ou des jeunes filles à sauver. Il est toujours prêt à partir en croisade pour en découdre avec un ennemi nécessairement mauvais, quant aux jeunes filles, que cela leur plaise ou non, il les sauve, tant pis pour elles ! Comme tout bon chevalier, il possède un cheval et bien entendu une armure grâce à laquelle il est célèbre et qui brille. Il était donc normal qu'il rêvât de devenir le premier chevalier du royaume et, pour être à la hauteur de sa légende qu'il a lui-même tissée, il est toujours disponible ! Mais cette disponibilité l'a coupé de sa propre famille, de sa femme et de son fils au point qu'il ne leur parlait plus et qu'il s'enfermait dans cette fameuse armure au point de s'y recroqueviller et ce qui devait arriver arriva c'est à dire qu'il ne put plus la retirer, que la visière du heaume ne put plus s'ouvrir et que l’alimentation quotidienne devenait un véritable problème.

    Il lui fallait donc faire quelque chose puisque, au lieu d'être un rempart, cette armure devenait une véritable prison pour lui. Comme nous sommes dans un conte, il va donc devenir un chevalier errant et se met en quête d'un sauveur. Bien entendu il croise un château mystérieux aux portes d'or, un miroir compatissant, un bouffon facétieux, des animaux qui parlent, un roi lui aussi en recherche et évidemment Merlin L’Enchanteur sans qui il n'y aurait pas de véritable conte merveilleux. Il mène sa quête allégorique à travers « le Chemin de la Vérité », « Le Château du Silence » celui « de la Connaissance », « de la Volonté et de l'Audace » et tout cela dans un espace-temps assez élastique. Bref, il perd tous les repères du chevalier traditionnel. Pendant tout ce périple, sa chère armure se met à rouiller, à se désagréger par petits morceaux et il parvient à s'en libérer complètement. Il trouve même son double, « Sam », sa conscience qui l'aide à revenir sur ses idées reçues, ses certitudes, la perception qu'il avait de la vie et des siens, lui montre une voie différente et notre chevalier, au terme de ce voyage initiatique finit par se regarder lui-même avec des yeux critiques, par s'amender, par reconnaître la puissance de l'amour.

     

    A la lecture d'un tel conte, on ne peut pas ne pas penser à Saint-Exupéry perdu dans le désert et qui rencontre le Petit Prince ou à « Jonathan Livingstone le goéland » de Richard Bach et sa passion pour la liberté. Je dois être imperméable à tout cela, à ce message, à ce conte moralisateur et aussi didactique que ceux que le Moyen-Age savait produire mais le livre refermé, je suis resté sur mon chevalier de Poe et son Eldorado inaccessible. A cause de mon expérience des choses et de l'espèce humaine, de la réalité plus forte que la fiction sans doute ?

     

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • L'HOMME AU VENTRE DE PLOMB

    N°714 – Janvier 2014.

    L'HOMME AU VENTRE DE PLOMB – Jean-François PAROT – Éditions JC LATTES.

    Nous sommes à l'Opéra, à la première des Paladins de Jean-Philippe Rameau à laquelle assiste Mme Adélaïde, une des filles de Louis XV et au cours de laquelle le comte et la comtesse de Ruissec apprennent le suicide de leur fils. Sartine, Lieutenant Général de police et impénitent collectionneur de perruques et le commissaire Nicolas Le Floch, commissaire aux affaires extraordinaires, se rendent au domicile des malheureux parents. Ils leur faut non seulement faire face à la douleur mais aussi à l'infamie, les lois en vigueur disposaient qu'on les traitât comme les assassins d'eux-mêmes. Pour autant, le comte, submergé par le deuil mais peut-être aussi imbu de sa qualité de noble se montre cassant et irrespectueux à l'endroit des autorités policières chargées de cette enquête.

    Le Floch ne tarde pas à mettre en doute les évidences et son intuition lui indique d'emblée qu'il ne peut s'agir que d'un crime. Ses investigations tout au long de cette enquête ne feront que corroborer cette première impression. C'est qu'il n'a pas la tache facile, coincé qu'il est entre le rang du comte, attaché à la Maison du Roi et à Mme Adélaïde, les jésuites, les jansénistes, les philosophes, tout cela dans un contexte de guerre. Aussi bien cette mort sera considérée officiellement comme un simple accident. Puisqu'une difficulté n'arrive jamais seule, il est aussi chargé d'une affaire de contrebande mêlant à son insu le ministre plénipotentiaire de l’Électeur de Bavière présent à Paris et surtout du meurtre bien mystérieux de la comtesse de Ruissec, dame d'honneur de Mme Adélaïde et mère du vicomte, affaire qu'on souhaite en haut lieu voir classée au plus vite. Elle sera elle aussi considérée comme un banal accident. En outre, la confiance que lui témoigne le roi l'amène à connaître du vol d'un bijou dérobé à Mme Adélaïde, une affaire apparemment sans importance, à moins que ... Son enquête principale devient donc une action solitaire et risquée où il se perd un peu entre les ordres et les contrordres, même s'il croit pouvoir bénéficier de la protection de la marquise de Pompadour ! Les pressions sont tellement grandes que sa hiérarchie lui signifie de devoir faire son office de policier mais dans le plus grand secret puisque paradoxalement ces deux crimes n'existent pas ! On n'est guère pressé de faire la lumière sur ces deux morts suspectes qui sont pour Le Floch de plus en plus mystérieuses.

    C'est que, dans l'affaire de l’assassinat du vicomte de Ruissec il est rapidement évident, grâce à au diagnostique de ses amis Segmagus et Sanson que la victime a été exécutée... par ingestion de plomb, supplice qu'on réservait, en Russie, aux faux-monnayeurs. Notre commissaire comprend très vite que le deux affaires criminelles sont liées et qu'il ne fera sur elles la lumière qu'en recueillant le plus d’informations possible sur feu le vicomte, mais, bien entendu, dans la plus grande discrétion ! Ses investigations le conduisent à la Comédie-Italienne mais aussi à Versailles et l'amènent à s’intéresser au frère cadet du vicomte décédé, Gilles, promis à la prêtrise mais qui n'en n'est pas moins un énigmatique débauché ce qui laisse Le Floch entrevoir un probable fratricide d'autant plus que beaucoup de points restent obscurs à son sujet. D'autre part, les renseignements qu'il obtient sur le comte de Ruissec ne sont guère en faveur de ce dernier et tisse autour de lui un halo de doutes, ce qui renforce ses soupçons. Pourtant, lui aussi est retrouvé mort assassiné et sa mort donne à penser à notre commissaire qu'il existe une conspiration contre Louis XV et qu'on en veut à sa vie. Son enquête doit gêner bien des gens puisque les jésuites, par ailleurs compromis dans une affaire de banqueroute, organisent son enlèvement afin de faire, à leur manière, pression sur lui.

    Cette affaire qui se déroule entre octobre 1761 et février 1762 est passionnante. Comme toujours avec les romans de Jean-François Parot le lecteur est immergé avec force détails dans ce XVIII° siècle mouvementé avec ses coutumes, ses classes sociales, ses ragots, sa manière de vivre, son sens de l'honneur, ses complots réels ou supposés, entre hôtels particuliers et bas-fonds, théâtres à la mode et lupanars. Elle ne trouvera sa conclusion qu'après que bien des obstacles dressés opportunément durant son cours soient levés, entre volonté de vengeance, vol crapuleux, actions pour détourner le cours de la justice, calomnies, autant dire l'ordinaire de l'espèce humaine.

    Comme à chaque fois je note que notre commissaire ne regimbe pas sur la bonne chère, que celle-ci lui soit dispensée dans la taverne de la Mère Morel ou à la table sans doute plus distinguée mais non moins bien pourvue de son ami l'ancien procureur M.de Noblecourt. Lui qui rechigne encore à porter le nom de Ranreuil et son titre de marquis reste un policier qui est assisté dans sa tâche par son fidèle Bourdeau et accessoirement par La Paulet, maquerelle et tenancière de tripot, sur le coupable commerce de qui il ferme les yeux à condition qu'elle coopère à la manifestation de la justice. Le commissaire et l’inspecteur font une bonne équipe ce qui les amène à des escapades judiciaires où la procédure est parfois oubliée, mais ne font-ils pas partie de la meilleure police d'Europe ? Seul compte pour Le Floch son enquête qu'il entend mener à son terme sans trop de soucier des conséquences.

    A titre personnel, j'apprécie le style, le vocabulaire de l'auteur et l'ambiance qu'il instille dans ses romans où se mêlent personnages réels et de fiction. Ils sont toujours pour moi un bon moment de lecture.

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LA PETITE BIJOU – Patrick Modiano

    N°713 – Janvier 2014.

    LA PETITE BIJOU – Patrick Modiano – Gallimard (2001)

    Thérèse Cadères, dite la « Petite bijou » avait déjà fait une apparition furtive dans un autre roman de Patrick Modiano (« Un cirque passe » (1992) - La feuille Volante n°711). Elle était à l'époque une enfant un peu délaissée. Elle a maintenant grandi, est une adolescente solitaire de 19 ans qui va croiser par hasard dans le métro à la station Châtelet une femme en manteau jaune qui ressemble à sa mère et la suit jusqu'à son habitation modeste à Vincennes mais sans oser l'aborder. Dès lors, lui reviennent des images de son enfance quand sa mère immature l'a confiée à une institution. Jusqu'à présent, elle n'avait d’elle que quelques photos un peu passées et le souvenir d'une ancienne danseuse affublée d'une cicatrice sur le visage, un vieil agenda, une vague adresse et un tableau qui la représentait quelques années auparavant quand elle se faisait appeler Sonia alors que son véritable prénom était Suzanne. D’ailleurs tout a toujours été faux chez elle, son âge à l'époque de cette peinture, le titre de noblesse qu'elle s'était octroyé, celui de la comtesse Sonia O'Dauyé. Sa présence à Paris est d'autant plus surprenante qu'elle était censée être morte au Maroc douze ans auparavant. Lors de cette rencontre, cette femme ne se rend même pas compte qu'elle est suivie tant est elle apparemment fatiguée et même absente de sa propre vie. Les épisodes douloureux de son enfance et notamment cet abandon inexpliqué continuent à perturber Thérèse qui a du mal à vivre pleinement sa propre vie toujours en recherche de ses origines.

    En proie à la dépression elle trouve un travail de baby-sitter et rencontre à cette occasion une petite fille qu'elle doit garder. Elle est aussi délaissée qu'elle l'a été elle-même dans sa jeunesse

    Avant cette rencontre fortuite, « La petite bijou » avait croisé un homme un peu étrange, Moreau-Badmaev, d'environ 25 ans qui s'intéresse à cette quête qui l'amène dans un vieil hôtel où sa mère a jadis habité. Il jouxtait une boite de nuit un peu sordide « le Néant » où sa mère dansait avant de disparaître. Elle va aussi rencontrer une pharmacienne qui va l'aider dans sa recherche et après une tentative de suicide Thérèse va peut-être enfin revivre. Elle est un peu paumée cette Thérèse et revit à l'occasion des scènes de son passé et cela devient obsessionnel d'autant que son présent la met en situation de rencontrer le couple Valadier qui est pour le moins mystérieux.

    Comme toujours dans l’œuvre de Modiano ses propres obsessions ressortent et notamment la quête de ses origines. Le ton est ici le mystère, mais aussi la mélancolie, l'errance, la quête de soi-même, une petite musique que j'aime bien chez Modiano et qui n'est pas sans rappeler « Les inconnues » (La Feuille Volante n°667). Le lieu choisi ici est un Paris un peu terne comme c'est souvent le cas chez l'auteur.

    Les hypothétiques lecteurs de cette chroniques peuvent en témoigner, je suis toujours aussi admiratif du style de Modiano et de l'ambiance si particulière qu'il réussit à instiller dans ses romans. Cependant cette fois, je suis un peu déçu par ce livre.

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LE NOYE DU GRAND CANAL – Jean-François PAROT

    N°543 – Novembre 2011.

    LE NOYE DU GRAND CANAL – Jean-François PAROT – JC Lattès.

    En cette année 1778, alors qu'à Paris on ne parle que de la venue de Voltaire dans la capitale et de la prochaine naissance de l'héritier du Trône, Nicolas le Floch, Marquis de Ranreuil et commissaire au Châtelet se voit confier une mission extraordinaire : celle d'être l'espion du Roi en surveillant le duc de Chartres, son cousin qui lorgne la charge d'amiral de la flotte et doit s'embarquer à Brest, à bord du « Saint-Esprit », pour aller guerroyer sur mer contre les Anglais. C'est un prince de sang mais aussi un libertin à la fois débauché, joueur et franc-maçon. Pour autant, la mission de Le Floch s'annonce mal. Pour les autres officiers, il sera en inspection, ce qui sera sa « couverture », mais en réalité il sera l'œil du Roi et celui de Sartine, ministre de la marine qui ne peut se résoudre à abandonner ses habits de Lieutenant Général de Police et qui entretient toujours une solide amitié avec Ranreuil. La bataille s'engage avec l'escadre anglais et le Marquis tente de protéger le duc qui revient sain et sauf. Pourtant notre commissaire a vent d'un complot et retrouve cette histoire de bijou volé à la reine au bal de l 'Opéra quelque temps plus tôt et qui menace de devenir une affaire d'État, sur fond de pamphlets et de diatribes contre la couronne. De plus, on attire son attention sur le rôle quelque peu trouble que joue le mystérieux mais authentique inspecteur Renard dont l'épouse est également lingère de la reine. Ce policier serait non seulement corrompu mais aussi séditieux, peut-être l'auteur ou le propagateur des libelles qui circulent contre la reine tout en lui fournissant éventuellement des livres licencieux. Quant à Rétif de la Bretonne, écrivain, polémiste, libertin et noctambule impénitent, il sert à l'occasion à Le Floch d'informateur, mais son rôle est trouble.

    On retrouve, noyé dans le grand canal des jardins de Versailles, un mystérieux personnage qui pourrait bien être Lamaure, le propre valet du duc de Chartres. On a découvert sur son cadavre une étrange partition musicale et le nom d' « Horace » revient de plus en plus souvent sans qu'on sache exactement ce qu'il signifie, pas plus d'ailleurs que le message sibyllin qui l'accompagne... Que doit-on penser de ce second cadavre découvert à la pompe de la Samaritaine, lui aussi accompagné d'un fragment d'une partition musicale ? Quel est le sens réel de ce « modus operandi » qui conduit le meurtrier à ne pas dissimuler le cadavre de ses victimes ? Que signifient exactement les propos désordonnés mais qui se sont révélés prémonitoires de La Paulet, vieille connaissance de Le Floch et aussi tenancière de lupanar ? Y a-t-il un lien entre le duc et le magnétiseur Mesmer dont on parle beaucoup ? Cet énigmatique personnage, authentique scientifique ou charlatan patenté, défraie la chronique de la cour par ses expériences. Des vols étranges y seraient liés. Que viennent faire ces castrats qui se retrouvent dans l'entourage du roi ? Tous ces faits sont compliqués par la mort bien étrange de l'inspecteur Renard qui prive le commissaire d'un acteur et d'un éventuel coupable autant que d'un témoin-clé dans cette affaire décidément bien compliquée. Quel est le rôle réel de Mme Renard, l'épouse de cet inspecteur qui elle-même se livre à des trafics illicites ? Que signifie l'enlèvement d'Aimée d'Arranet ? Chaque nouveau meurtre paraît non seulement au grand jour mais aussi est accompagné d'un rébus et d'un poignard de facture italienne qui se rattachent au bijou dérobé à la reine, à la personne des ducs de Chartes et de Provence et à l'ombre de l'Angleterre, ennemi héréditaire de la France. Dans cette affaire, la haine de la reine le dispute à la trahison, aux charges convoitées puis refusées par la couronne, aux cabales, aux complots et au jeu politique. Face à cette somme d'interrogations, le marquis reste partagé entre sa fidélité aux membres de la famille royale et sa volonté de la servir et à sa sagacité de policier, soucieux de l'ordre public.

    Malgré de nombreuses digressions parfois longues et compliquées, l'auteur mêle avec bonheur fiction et réalité historique, replonge, avec un art consommé du suspense son lecteur dans cette atmosphère alternativement festive et inquiétante du Siècles des Lumières, du Paris des bas-fonds et des intrigues de cour. C'est assurément un bon moment de lecture !

    ©Hervé GAUTIER – Novembre 2011.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit – Jean D'Ormesson

    N°712 - Décembre 2013.

    Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit – Jean D'Ormesson – Robert Laffont

     

    C'est un vers d'Aragon qui donne son titre à ce roman mais je ne peux qu'y voir une manière de paradoxe chez un auteur prolifique qui a une si importante bibliographie. Il avait déjà emprunté à ce poète un de ses vers pour un précédent roman(« C'est une chose étrange à la fin que le monde »). De quoi s'agit-il donc ?

     

    Dans ce volume divisé en trois parties classiques (« Tout passe », « Rien ne change » et « Il y a au-dessus de nous quelque chose de sacré ») et en chapitres présentés à la façon des anciens, il s'adresse tout d'abord au lecteur sur le ton de la confidence, précise au passage un détail personnel voire intime de ses ouvrages précédents, éclaire un point particulier de sa pensée, de sa famille, redéfinit sa position sur des grands domaines qui ont inspiré son œuvre et qui mènent les hommes. Il nous livre sa vision personnelle des choses dans un discours de philosophe érudit sur Dieu, les religions, le progrès, la science, l'histoire, se livre avec gourmandise à quelques aphorismes (« Facebook est une communion sans Dieu, mêlée de confession » « Écrire est une étrange combinaison d'allégresse et d'angoisse ») c'est à dire parle avec force anecdotes de sa famille mais surtout de lui-même, ce que font généralement les écrivains, mais le fait sans concession, toujours avec une lucidité teintée d'humour (« J'aimais beaucoup ne rien faire. Dans cette occupation suprême j'étais presque excellent »). Il nous confie ses joies, ses peines, ses amours, son goût pour l'étude et pour les voyages, pour l'Italie, son amour de la lecture qui lui a donné son immense culture et sans doute aussi cette irrésistible envie d'écrire à son tour. Il n'oublie pas non plus de jeter sur le monde actuel en général et sur la littérature en particulier un regard un peu désabusé (« Les bestsellers, la littérature d'expérimentation, la blague du nouveau roman … je les laissais de côté »).Marie, toujours attentive, lui fait remarquer qu'il écrit toujours la même chose, autant dire qu’il est l'homme d'un seul livre dont saint Augustin conseillait qu'on se méfiât. C'est sans doute pour cela qu'il choisit de nous faire partager ensuite ses impressions de voyage dans le bassin méditerranéen ce qui prend à ce moment des airs de témoignage ou de roman autobiographique.

     

    Il s'interroge sur le mal dont il avoue avoir peu parlé dans son œuvre, en disserte comme un philosophe éclairé mais surtout conscient des réalités (« le mal est d'abord en moi ») et pourtant, je ressens à la lecture de ce roman une réelle joie de vivre, un appétit d'exister, de jouir de la vie et même parfois une certaine candeur, c'est normal, il a plutôt eu un parcours terrestre agréable. Il parle de « sa bêtise » mais là je crois déceler dans ce chapitre, d'ailleurs court, une modestie plus que fausse, un pieu mensonge qu' il est aisé de lui pardonner. Il analyse en philosophe ce que sont pour lui la beauté (« un mystère en pleine lumière... la beauté donne envie de vivre ») la vérité (« La vérité est une tache infinie... elle change tout le temps »), la justice (« Il n'y a pas plus de vérité qu'il n'y a de justice »)le temps (« Nous ne sommes faits que de temps »- « Nous pouvons découper (le temps) en fragments et donner des noms à ses fragments. Nous ne savons pas d'où il vient ni de quoi il est composé » ) . Le temps précisément, celui qui passe, dont il est impossible d'arrêter le cours et dont seule la philosophie peut peut-être nous aider à adoucir les effets sur nous-mêmes, sur notre corps, sur nos pensées, ce temps qui est notre compagnon obligé, qui s'invite dans notre vie et nous conduit inexorablement vers la mort, mérite bien une réflexion. On le découpe en passé (« Le passé est un souvenir logé dans nos cerveaux ») en présent (« il ne naît que pour mourir aussitôt ») en avenir(« L'avenir est un néant qui n'a rien de plus pressé que de se changer en présent ») mais demeure la volonté humaine de durer, de survivre après la mort et de laisser une trace de son passage (« Le rêve des hommes est de persévérer dans un être dont ils ne savent rien »). Homme, il nous parle sans détour de cette Marie dont il est éperdument amoureux, écrivain, il m'omet pas de parler de ce qu'est l'écriture pour lui, quelles en sont des sources et ce qu'elle lui apporte et pendant qu'il en est aux confidences, il donne même des détails sur sa santé, sur sa vie cahoteuse parfois, sur la chance qui l'a toujours servi et n'oublie pas d'en remercier Dieu avec humilité.

     

    Justement, je note que l'idée de Dieu est très présente sous sa plume, il l'oppose à l'aspect transitoire du monde et des choses humaines, par essence vaines et temporelles. Ce n'est qu'une impression diffuse en ce qui me concerne mais je crois que cette idée adoucit pour lui considérablement la perspective de la mort qui est notre lot à tous et pourtant il avoue lui-même que Dieu est pour lui à la fois « omniprésent et absent ». Cette idée de Dieu qui est finalement centrale dans cet ouvrage me paraît quand même un peu floue et pour tout dire teintée d'agnosticisme. Il commence par déclarer avoir été élevé dans la religion catholique, admet l'existence de quelque chose de sacré qui est au-dessus de nous, et que le mystère « qui est notre lot » doit porter le nom de Dieu créateur de toute chose. L'idée de Dieu est inséparable de l'homme mais reste maître de la mémoire et du temps. Pourtant la mort, comme une obsession, revient dans la troisième partie et avec elle la réflexion qu'on peut mener sur la vie. Elle tient dans cette formule « Il y a au-dessus de nous quelque chose de sacré », c'est une réflexion sur le monde qui nous héberge, transitoire comme nous, c'est à dire qu'il a eu un début et qu'il aura une fin. Au commencement une étincelle a surgi et donné naissance à un univers qui a engendré galaxies et magmas gazeux avec au bout les molécules, l'ADN, la cellule, la vie, nous, qui ne sommes que des « poussières d'étoiles affinées par le temps», puis viendront le processus de reproduction, l'évolution, l'adaptation, l'invention, la réflexion, les bouleversements, les hasards, les renaissances ...J'aime bien qu'on me parle de hasard quand il est question de la vie parce que j'ai toujours pensé qu'il en faisait intimement partie. L’auteur précise qu'il se confond avec la nécessité pour la maintenir. La liberté humaine engendre l'incertitude puisque le comportement des individus est imprévisible mais de cela naît l'histoire, l'agencement du monde, la vie, autant de mystères auxquels notre auteur choisit de donner le nom de dieu. Mais un dieu « qui serait à l'intelligence des hommes ce que l'éternité est au temps » c'est à dire silence et absence mais l'idée qu'il s'en fait se rapproche beaucoup du sacrifice de Jésus. Il rappelle que l'espèce humaine mourra inévitablement alors que le monde lui survivra mais pour se rassurer, pour exorciser son angoisse devant la mort l'homme a inventé l'âme et « la vie éternelle ». C'est là que les religions entrent en jeu avec une morale ici et des récompenses plus tard et donc la présence de Dieu est inévitable. Mais le doute est permis et même les plus croyants redoutent la mort, ainsi l'homme lui-même serait une sorte de Dieu puisqu'il est doué de la faculté de créer des choses qui le transcendent et qui lui survivront. C’est une sorte de pari, différente de celui de Pascal cependant. L'âme survit au corps mais il n'y a point de place dans l'esprit de d'Ormesson ni pour la résurrection de la chair ni pour la vie éternelle tel que le christianisme nous l'enseigne. La mort marque le début d'une sorte d'éternité où tout serait vérité, justice et intemporalité, où Dieu aurait passé son pouvoir aux hommes parce qu’existe entre eux une source d'éternité qu'est le pouvoir de créer. Mais l'auteur croit véritablement en Dieu qui est amour parce que l'amour « est la clé et le ciment de l'univers », et qu'il se s'est manifesté dans le sacrifice du Christ descendu parmi nous.

     

    Le monde autour de nous est beau et encore plus belles sont les créations artistiques humaines et qu'il lui reste l'espoir, après la mort de vivre en Dieu, de prolonger dans l'au-delà une vie d'amour avec Marie parce que cela seul compte à ses yeux. C'est donc presque naturellement que ce livre se referme sur une prière teintée de doute adressée à Dieu « maître du temps et de l'éternité ». Quand il mourra, il se prosternera devant lui, le remerciant d'avoir connu la gloire, la réussite et surtout l'amour avec Marie mais il termine quand même en introduisant une dimension de pardon, sans doute pour ses fautes, ce qui me semble n'être pas très éloigné de la doctrine chrétienne malgré tout ce que j'ai pu lire sous sa plume dans cet ouvrage.

     

    J'ai donc lu d'une traite ce livre que je ne parviens cependant pas à qualifier totalement de roman tant il est intimiste et philosophique à la fois, sans que l'ennui ou qu'une quelconque lassitude ne soient venu troubler ma lecture qui fut un réel plaisir. Il est dans la continuité des précédents, la foi en l'homme et en ses réalisations artistiques, l’importance de l'amour, le goût de la vie, l'absence d'illusions aussi. Il a des allures de testament et j'y ai puisé un enseignement, des thèmes de réflexion parce que la lecture sert aussi à cela, je n'ai assurément pas tout compris, peut-être pas partagé l'intégralité du message ou pas bien suivi le raisonnement et la profondeur de sa pensée, mais j'ai glané quelques citations (« La plus belle histoire du monde c'est l'histoire de ce monde qui n'existe que parce que nous le rêvons ») et, le livre refermé, il m'en reste bien quelque chose qui ressemble à de l'humilité en ce qui me concerne.

     

    Comme toujours, chez ce grand serviteur de notre culture, la langue est riche, l'écriture délicatement ciselée et agréable à lire, la pensée est exprimée avec bonheur et simplicité, un enchantement pour le lecteur attentif.

     

    ©Hervé GAUTIER – Décembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • UN CIRQUE PASSE – Patrick MODIANO

    N°711 - Décembre 2013.

    UN CIRQUE PASSE – Patrick MODIANO – Gallimard (1992)

    Saint Augustin conseillait qu'on se méfiât de l'homme d'un seul livre. J'aime bien l'écriture et l’univers de Modiano mais c'est un peu le sentiment que j'ai à chaque fois que je lis un de ses romans. C'est un peu toujours le même thème qu'il aborde, le même sillon qu'il creuse, celui de son enfance un peu mystérieuse dont certains souvenirs reviennent à sa mémoire comme des flashs, l'absence de ses parents, une façon, à travers des personnages de roman, d'exorciser cette période pour lui mouvementée et de nous rappeler qu'un livre est aussi un univers douloureux.

    Ce roman n'échappe pas à cette remarque avec en plus une atmosphère de mystère qui se tisse au fur et à mesure des pages et des chapitres, mystère autour de cette femme, Gisèle, qui veut faire passer le narrateur, Lucien (ou Jean), pour son frère alors qu'il ne l'est pas, ces valises un peu trop lourdes, ces hommes qui se disent être des amis ou des associés de son père parti en Suisse retrouver une femme plus jeune que lui et qui sans doute ne reviendra jamais, ces téléphones qui sonnent dans le vide ou des correspondants qui ne livrent que des informations brèves, cet interrogatoire de police... Dans ce roman, il y a des personnages qui passent, un peu comme des fantômes, qui font une apparition puis disparaissent sans qu'on sache très bien qui ils sont, ce qu'ils font ni où ils vont. Cette question elle aussi énigmatique qui revient à l'intention du narrateur « Pourriez-vous me rendre un service ? » qui laisse celui-ci perplexe, des café un peu glauques, des rendez-vous bizarres et des équipées dans un Paris étrangement désert. Quand il voit Gisèle disparaître, le narrateur a le sentiment qu'elle ne réapparaîtra peut-être pas et que ce projet commun de voyage en Italie ne verra jamais le jour. Toute cette atmosphère lui rappelle sa vie d'avant, quand ses parents étaient encore là, un jeune homme pas encore majeur mais qui fait tout pour qu'on le croit tel et qui tisse lui-même, autour de sa personne, par mimétisme ou par habitude, un halo de secrets où parfois il ne se reconnaît pas. « J'étais ce voyageur qui monte dans un train en marche et se retrouve en compagnie de quatre inconnus. Et il se demande s'il ne s’est pas trompé de train ». Tout cela contribue à faire régner dans ce texte une « tristesse diffuse » qui fait un peu oublier ce voyage à Rome qui permettrait à Lucien en compagnie de Gisèle de non seulement de quitter la France, d'échapper à ses obligations militaires mais surtout de tourner la page d'une vie qu'il veut désormais passer avec elle, même si elle a quitté son mari trois ans auparavant et que finalement il ne sait rien d'elle.

    Et le cirque dans tout cela ? Le mari de Gisèle travaillait au Cirque d'Hiver où elle même était écuyère. Mais qui est-elle vraiment ? Pourquoi a-t-elle changé de nom et tu son séjour en prison ? Elle finira par s'effacer de sa vie comme un cirque qui ne fait dans une ville qu'un bref passage.

    ©Hervé GAUTIER – Décembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • DE SI BRAVES GARCONS – Patrick MODIANO

    N°710 - Décembre 2013.

    DE SI BRAVES GARCONS – Patrick MODIANO – Gallimard (1982)

    L’hypothétique lecteur de cette chronique ne manquera pas de s'apercevoir que j'apprécie l’écriture de Patrick Modiano. Si c'est un réel plaisir de le lire, il n'en reste pas moins qu'il est rare que je me sente à ce point concerné par un roman. Je n'ai pas connu ce collège de Valvert où il a rencontré « de si braves garçons, plus ou moins abandonnés par leurs familles, des gens riches ou ruinés, instables, cosmopolites, suspects... » mais j'ai été, pendant de nombreuses années de mon enfance, l'élève d'un collège maintenant détruit. J'y ai passé malgré moi des années qui auraient pu être les meilleures de ma vie mais qui sont pour cela devenues un enfer. Comme ce Michel Karvé j'ai été abandonné dans une pension aux murs trop hauts, aux messes trop longues par des parents indifférents à mon sort. Il aurait pu m'arriver n'importe quoi, cela n'aurait guère troublé leur quiétude, leurs habitudes, leur vie agréable. Ils avaient les moyens de subvenir à mes modestes besoins mais ils avaient surtout hâte de me voir quitter la maison pour que je libère ma chambre-placard simplement pour faire de la place et surtout pour que je disparaisse de leur vie. Quand j'ai fini par faire ce qu'ils voulaient, j'ai senti que mon initiative, si longtemps désirée, était la bienvenue.

    Ces considérations personnelles mises à part le narrateur qui porte dans l'un des récits le prénom de Patrick, ressemble fort à l'auteur et nous convie, dans ce recueil de 14 nouvelles, car c'est bien d'un recueil de nouvelles dont il s'agit, à l'évocation, à travers certains des anciens pensionnaires aussi flamboyants que mystérieux de ce collège de Valvert où règne une disciple quasi militaire. Il met en scène, sous l'égide de Jeanschmidt, dit Pedro, son emblématique directeur ainsi que quelques-uns de de ses anciens professeurs, de nombreux élèves qui l'ont fréquenté et qu'il retrouve longtemps après. Nombres de ces figures qui sont évoquées, comme celle de Sonia, la mère énigmatique et évanescente de « La Petite Bijou » dont il reparlera dans un autre roman, ne font que passer, d'autres y impriment une marque originale tel ce Bob Mc Fowles qui dans une sorte de folie voyait la mer à Versailles, Daniel Desoto qui, malgré la richesse de ses parents resta un enfant irresponsable ou Philippe Yotland qui lui aussi fut renvoyé de Valvert mais continua de jeter sa gourme pour être gagné, avec le temps, par une sorte de mélancolie.

    Il met toujours en scène une jeunesse dorée qui sied bien à ce collège pour notables fortunés qui accueille des jeunes gens à qui on souhaite donner une sorte de vernis mais qui finalement se laissent gagner par la facilité, le pouvoir de l’argent, l'insouciance, un peu comme si le message éducatif ne passait pas. Le narrateur lui reste en retrait, presque dans l'ombre, comme toujours simple témoin qui se contente de rendre compte pour son lecteur de ce qu'il voit ou qu'il imagine. Les rencontres qu'il fait, parfois vingt ans après, des ces « si braves garçons » donnent lieu à des incontournables évocations de leur jeunesse mais le temps a passé pour tout le monde et les discours sont pleins d'explications qui ne viennent jamais, de mystères et de non-dits. Il parle parfois de lui, mais somme toute assez peu, se contentant notamment une fois de « confesser » être amoureux d'une jeune fille qui malheureusement lui échappe ou de confier un épisode court de sa vie.

    Dans tous ces textes il y a un délicat parfum de nostalgie, de celle qui naît du temps qui passe et pour moi c'est toujours un agréable moment de lecture.

    ©Hervé GAUTIER – Décembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • L'ENIGME DU RETOUR – Dany Laferrière

    N°709 - Décembre 2013.

    L'ENIGME DU RETOUR – Dany Laferrière – Grasset.[Prix Médicis 2009]

     

    Avec l'élection du Canadien (Québécois) d'origine haïtienne Dany Laferrière en décembre 2013, l'Académie Française s'ouvre à la francophonie. Ce n'est d'ailleurs pas vraiment une nouveauté puisqu'elle avait déjà accueilli en son sein Marguerite Yourcenar qui fut la première femme académicienne et plus récemment Mickaël Edwards (La Feuille Volante n° 629). Il est en effet légitime que cette institution qui œuvre pour la défense de la langue française et pour sa culture ouvre ses portes à ceux qui, hors de nos frontières, la diffuse et la serve si bien.

     

    Avec « l'énigme du retour »Dany Laferrière raconte son retour à Port au Prince, sa ville natale qu'il avait dû fuir à l'âge de 23 ans pour échapper à la dictature qui sévissait dans son pays comme son père l'avait fait avant lui. Il était parti sans avertir les siens, « sans se retourner » et parlera de cela dans « Le cri des oiseaux fous ». De cet homme qui vient de s'éteindre à New-York dans le plus grand dénuement solitaire, il ne connaît que des photos [« Je pense à un mort de qui je n'ai pas tous les trais du visage en tête »]et il doit l'annoncer à sa mère restée au pays, comme un coup de fil l'en a informé, une nuit. Il prend donc la route pour assister à ses funérailles américaines.

    L'annonce de cette mort pourtant inévitable le bouleverse au point qu'il part et refait donc à l'envers le chemin fait, trente trois ans plus tôt mais sans le corps de ce père qui ne retrouvera jamais sa terre natale. Ce seront donc des funérailles sans cercueil, c'est seulement l'esprit de son père qu'il rapporte avec lui et qu'il retrouve en rencontrant ses anciens amis, ceux qui vivent encore dans son souvenir. Il prend pourtant beaucoup de précautions pour annoncer à cette femme qui s'est réfugiée dans la prière et la religion la mort de son mari. En réaction, elle chante et danse sa tristesse. Pourtant il retrouve Haïti, son climat et la beauté de ses femmes dont il parle si bien (il évoque avec des mots simples leur nuque fragile et leur corps gracile, parle avec émotion des rêves qu'il faisait étant enfant quand il pénétrait en songe dans la chambre des filles dont il était amoureux pour les regarder dormir), le syncrétisme entre le christianisme et le vaudou (ainsi cet homme qui entreprend une conversation avec lui et qui se rend compte au bout de quelque temps qu'ils ne se connaissent pas et disparaît dans la pénombre, sa mère n'y voit rien d'autre qu'un mort), le kidnapping, la violence, le sexe, la corruption, les meurtres, des disparités sociales mais un pays qui n'est plus le sien, un pays où le régime certes a changé mais qui est peut-être le même que sous la dictature et qu'il ne le reconnaît pas malgré ses efforts [« Les images d'hier cherchent sans cesse à se superposer sur celles d’aujourd’hui, je navigue dans deux temps »]. Il constate seulement un fait mais entre les lignes on sent quand même quelques regrets. Au Canada il n'en retrouvait la douceur que dans l'eau chaude de sa baignoire où il « se recroqueville comme dans un ventre rempli d'eau » et compare malgré lui son soleil, sa misère et les horreurs de la dictature au froid et à la sécurité du Canada qui ne sera jamais pour lui qu'une terre d'exil [«Je suis conscient d'être dans un monde à l'opposé du mien. Le feu du sud croisant la glace du nord fait une mer tempérée de larmes »]. Il ne peut s'empêcher de sourire quand son neveu qui porte le même prénom que lui et qui n'a jamais quitté Haïti lui parle du Canada comme d'un véritable Eldorado.

    Il prend conscience qu'il n'est plus d'ici (d'ailleurs, après avoir bu un jus de fruit local il est atteint d'une diarrhée comme en ont les touristes, ce qui est plus qu'un symbole) et qu'il ne sera jamais un vrai écrivain haïtien parce qu'il n'a pas connu la faim qui est ici le lot quotidien des pauvres. Quand il tente d'interpeller de jeunes enfants en créole, ils ne le comprennent pas [« C'est là que j'ai compris qu'il ne suffit pas de parler créole pour se métamorphoser en Haïtien »]. Lui qui est devenu journaliste, écrivain, essayiste, n'a plus vraiment de racines, un pied sur son île ensoleillée et l'autre sur le continent glacé, il n'est plus vraiment haïtien mais pas non plus canadien, n'oublie pas de vilipender le colonialisme et il se terre dans une chambre d'un hôtel réservé aux journalistes, comme un étranger pour ne pas donner à sa mère l'illusion qu'ils pourraient vivre de nouveau ensemble, après toutes ces années de séparation. Au vrai, son retour ne se fait pas vraiment incognito et celui qui revient chez lui après une si longue absence est toujours entouré d'une sorte d'aura. Il ne manque pas de gens qui disent le connaître ne serait-ce qu'à cause de son père et d'autres que, malgré lui, il ne reconnaît pas.

    Dans cette pérégrination à travers le pays, un peu comme s'il reprenait possession de sa terre quittée plus de trois décennies plus tôt, il entre en communion avec cette grand-mère qui l'a élevé, avec la mémoire de son père à travers ceux qui l'ont connu. A partir des traces de son père, en fait un véritable fantôme, le narrateur fait un parcours initiatique qui se terminera finalement en lui-même et prend conscience qu'il l'a peu connu. Ils ont eu chacun leur dictateur, tout les deux ont eu l'exil en partage, sans retour pour le père et énigmatique pour lui-même. Il n'a pu ramener son corps mais l'esprit paternel l'accompagne[« Il m'a donné naissance , je m'occupe de sa mort. Entre naissance et mort on s'est à peine croisé – Je n'ai aucun souvenir de mon père dont je sois sûr »] Ayant passé une nuit symbolique dans un cimetière où son père ne reposera jamais, il est reconnu comme Legba, un dieu vaudou haïtien à la frontière du visible et de l'invisible et cet hommage posthume rendu à son père avec des mots sera son véritable tombeau.

    Ce retour, même s'il est pathétique et peut-être dramatique n'est pas dénué d'humour et à son neveu qui veut devenir écrivain il conseille d'avoir de bonnes fesses parce que, pour écrire, il faut rester longtemps assis ! Son humour un peu caustique s'adresse aussi à lui-même, à son parcours [«Je suis passé en si peu de temps de végétarien forcé à carnivore obligé »] ou même carrément enjoué quand il parle de la dictature de son pays qu'il a fui pour mieux tomber sous celle du Canada qu'est le froid.

    Dany Laferrière n'oublie pas qu'il est lui aussi un écrivain qui revendique ses influences, la culture française certes mais aussi l’œuvre d’Aimé Césaire, le poète de la négritude, mais aussi celui du « Cahier du retour au pays natal » ainsi passe-t-il du statut d'exilé à celui d'écrivain. C'est en cela sans doute que ce retour tant désiré est une énigme, retour à la fois rêvé et désenchanté ou l'imaginaire colorie l'exil dont la réalité et aussi un peu sa notoriété l'excluent de fait de ce pays [« Je sens une distance de plus en plus grande entre la réalité et moi »].

     

    Le style est simple, grave, sur le ton de la confidence et de la pudeur et les vers libres alternent avec une prose faite de phrases courtes, agréables à lire pas vraiment un roman traditionnel mais une écriture forte, riche, pleine d'émotion, touchante, une petite musique un peu nostalgique, plus un récit autobiographique qu'une véritable fiction romanesque, une somme de réflexions personnelles sur l'exil, sur cette moitié d' île un peu oubliée et sur un peuple qui a perdu tout espoir. Je l'ai ressenti comme un long poème fait de visions factuelles, de scènes quotidiennes qui illustrent si bien cette citation de Victor Ségalen « Voir le monde et l'ayant vu, dire sa vision »

     

    Avec les poèmes de Laferrière je retrouve l'illustration du dérisoire contre l’inacceptable, l'écriture contre la douleur et la mort

     

    ©Hervé GAUTIER – Décembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LA PREMIERE PIERRE – Pierre Jourde

    N°708 - Décembre 2013.

    LA PREMIERE PIERRE – Pierre Jourde – Gallimard.[2013]

    C'est bien la première fois que je lis un livre qui est le compte rendu et le commentaire d'un autre livre que je n'ai pas lu. De qui s'agit-il donc ?

    L'auteur, Pierre Jourde, romancier, critique littéraire et universitaire est originaire de Lusseaud, un petit village d'Auvergne où il revient chaque année passer ses vacances dans la maison de famille. Il a, en 2003, publié un livre, « Pays perdu » qui, selon ses dires, se voulait être un hommage à ce terroir et à ses habitants, des individus ainsi devenus des personnages de roman dont les noms avait été, bien entendu, transformés. Dans ce premier livre il parlait de la rudesse de la vie montagnarde, de la solidarité qui cimente les gens, tout cela à l'occasion de la mort de la fille d'un voisin. Il se demande d'ailleurs comment « un livre publié chez un petit éditeur par un auteur peu connu »avait bien pu parvenir chez des gens qui pourtant lisent peu. Le paradoxe fut sans doute que parmi ses nombreux détracteurs, peu avaient effectivement lu ce récit et que d'autres parmi eux l'avaient trouvé peut-être naïf mais pas méchant. L'ennui c'est qu'une partie de ces derniers qui y avaient pourtant vu au départ « un beau livre » y ont lu une attaque personnelle inacceptable, une incursion dans leurs vies et cette fiction les a « rendu fous de rage ». L'auteur fit donc l'objet de critiques qui nourrirent une polémique et son retour estival a rapidement dégénéré en une lapidation, un véritable lynchage, quelques allusions précises à un adultère ancien de sa grand-mère, la filiation douteuse de l'auteur et des remarques acerbes sur sa vie privée personnelle. Un peu comme si de longues années de jalousie et de haine éclataient enfin en cette journée estivale, sous les yeux de sa famille, un peu comme si Hugo était rossé par les les Thénardier, comme si Zola était bastonné par les Rougon-Macquart ! Tout cela se termine en bataille rangée, un contre tous, mais l'auteur qui pratique la boxe ose se défendre ce qui, dans l'esprit des autochtones aggrave son cas. Sa mère lui avait pourtant conseillé de ne pas répondre si on l'agressait.

    Bien entendu, il y a dépôts de plainte de part et d'autre, procès-verbaux de police parfois laborieux, instructions contradictoires, mauvaise foi ordinaire, négations des faits pourtant patents et finalement audience devant le tribunal d'Aurillac avec constitution d'avocats, effets de manches et finalement verdict condamnant tout le monde à des amendes et à de la prison avec sursis. Mais puisque l'auteur est un écrivain, la presse locale et nationale s'en mêle, prend partie, tout comme les réseaux sociaux de sorte que ce qui aurait pu être un épiphénomène devient rapidement une affaire où s'opposent deux conceptions. D'une part un type de la ville, universitaire et écrivain qui, sous couvert de ragots dont il s'est fait l'écho, a violé une communauté paysanne à laquelle il ne comprend rien, montrant l'arrogance des citadins et surtout des intellectuels face aux vrais valeurs de la France rurale incarnées par des paysans désarmés, autant dire une notion pétainiste de la terre « qui ne peut mentir ». D'autre part ceux qui ont aimé ce livre et qui insistent sur l'illustration de la beauté des campagnes et de la vie paysanne, prônent la liberté d'écrire et la sacralisation de la littérature face à des analphabètes. La polémique était donc totale et chacun y allait de son commentaire.

    Le problème se posait donc à l'auteur qui, dans la rédaction de « La première pierre » s’interpelle lui-même sous le vocable de « Petit bonhomme ». Il prend conscience, à la lumière de ces faits que la littérature a au moins une fonction, celle de « tenter d'opposer, à toutes les fictions rudimentaire, la complexité du réel » mais ce n'est pas suffisant, il sent qu'il doit s'expliquer plus avant, dégonfler cette baudruche qu'il a contribué naïvement peut-être à créer et que d'autres se sont chargés de gonfler. C'est qu'il a écrit ce livre avec son cœur, surpris par la polémique qui a suivi, nourrie par exploitation partisane de passages sortis volontairement de leur contexte ou mal interprétés dans le seul but de choquer, un peu comme si ce livre ressemblait malgré lui à un os offert à ronger, une sorte d'occasion donnée aux autres de se venger de celui qui certes était d'ici mais qui avait réussi, habitait la ville, écrivait des livres, ne grattait plus la terre et donc ne leur ressemblait plus ! On aurait sans doute voulu qu'il fût, s'autocensurant, moins lui-même, plus consensuel et coopératif avec ceux qui étaient ses personnages, qu'il restât dans les limites « correctes » de la littérature. De ce qui n'était à l'origine qu’une nouvelle relatant les obsèques d'une enfant il a voulu faire un livre où il parlait des gens, de leur histoire, de ce terroir qu'il n'avait pas assez idéalisé, donnant des détails qui ne tissaient pas forcement « une bonne image » de l'Auvergne. Ce faisant, il avait touché aux morts et cela devenait « dégoûtant ». Il fallait donc le lui faire payer. Alors on lui avait renvoyé au visage l'opprobre d'une bâtardise qu'il n’ignorait cependant pas. Et tout est ressorti à partir de là, la faiblesse de ce père tardivement reconnu par le mari de cette mère infidèle et bafoué par elle, l'héritage qui avait fait de lui un riche propriétaire dont des générations de pauvres fermiers trouvaient ainsi, par delà le temps, l'occasion de se venger. Pour eux, les riches dont Jourde fait partie ne pouvaient qu'être mauvais et ce livre était une occasion à ne pas manquer de le dire, malgré les verres entrechoqués, les fêtes données au village, les messes entendues et les coups de main donnés par l'auteur lui-même, pour les travaux des champs. Il était accepté bien qu'il soit définitivement « un étranger ». Ainsi Pierre Jourde se sentait investi d’une mission, celle de rendre à son père sa fierté et c'est avec ce livre qu'il entendait le faire de sorte que « la mort du père menait à l'écriture du livre, ce tombeau ».

    Quant aux révélations qu'il fait sur les habitants, le « petit bonhomme » les assume puisque, même si elles sont tragiques, elles n'ont rien de mystérieux, sont connues de tous mais doivent rester secrètes. Pierre Jourde ne se destinait pas à écrire sur ce pays, seul les obsèques de cette jeune fille ont été le déclencheur et dans son livre il évoque le village, l'histoire clandestine de sa famille et « l’incapacité à dire » de l'auteur « avait produit le livre » parce que dans un village tout se sait, même si des choses restent secrètes au sein même d'une famille. Maintenant, après tout cela, quand il revient à Lussaud on l'ignore , il est une non-présence, sauf peut-être quelques-uns que cela ne concerne pas. Il éprouve pour lui ce qu'est le non-pardon mais qui s'étend aussi à tous ceux qui l'ont soutenu, même à ceux qui depuis ont acquis une maison au village et même à leurs enfants ! Pour faire bonne mesure il y a eu une pétition, des menaces, des intimidations, des petites bassesses qui signifiaient à l'auteur que même dix ans après il n'était plus chez lui.

     

    J'ai lu ce livre passionné et passionnant par le problème qu'il soulève mais aussi par la manière lumineuse dont il est écrit. Je l'ai lu comme une autre manière de se libérer, d’exorciser cette haine, malgré le risque de rallumer les querelles à cause des noms cités [« En même temps il faut bien que les choses soient dites »]. Je l'ai lu comme un plaidoyer en faveur de l'écriture qui est une catharsis. Elle est un droit et même un devoir pour l'écrivain parce que qu'il porte en lui doit être exprimer, la sanie qui coule de sa blessure doit être épongée même s'il doit pour cela convoquer des fantômes. L’écrivain n'a pas forcément quelque chose à vendre, il porte en lui un message qu'il doit exprimer avec des mots, quoiqu'il lui en coûte, même s'il bouscule un peu sa famille. Et le « petit bonhomme » doute «  Mais qu'est ce que tu dis là, tu dis ce qu'on ne dit jamais... tu sais que le silence est plus digne...tu installes la honte dans ta maison. La littérature est une honte » mais il s'exprime en voulant surtout ne faire de mal à personne. Il règle des comptes, il aggrave son cas en quelque sorte avec ce deuxième livre, mais il a gardé cette maison au village et je trouve cela plutôt bien, une manière de dire à tous qu'il a fait ce qu'il avait à faire !

    ©Hervé GAUTIER – Décembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • DIMANCHES D'AOUT – Patrick Modiano

    N°705 - Décembre 2013.

    DIMANCHES D'AOUT – Patrick Modiano – Gallimard (1986)

    J'aime bien lire les romans à énigme surtout quand ils sont écrits par Modiano.

    Cette fiction leur empreinte le délicat suspense de la disparition d'une femme, Sylvia, dont Jean, le narrateur, nous conte l'histoire. Elle se confond un peu avec la sienne propre puisqu'il est aussi son compagnon. Elle évoque le milieu un peu interlope de gens qui changent d'identité pour mieux brouiller les pistes et se développe autour d'un bijou qui a traversé l'histoire, a appartenu à des personnages parfois prestigieux mais qui porte en lui la malédiction et la mort. C'est, en effet, le thème éternel des choses qui portent malheur à ceux qui les possèdent et quand cette chose est un diamant, le mystère est plus profond, plus dense, plus excitant aussi. Ici, C'est un diamant dénommé « La croix du sud » qui est arrivé en possession de Sylvia. Elle le porte sur elle mais, Jean et elle souhaitent le vendre autant pour s'en débarrasser et exorciser ainsi la fatalité qui s'accroche à lui que pour réaliser une bonne affaire financière.

    A l'aide de nombreux analepses comme Modiano les affectionne, Jean, relate le récit qui conduit le lecteur de Nice aux bords de la Marne. On y rencontre Villecourt qui passe avec le temps du statut de fils de famille un peu indolent à celui de colporteur un peu louche surtout désireux de récupérer son bien et peut-être Sylvia. Quand le narrateur le rencontre pour la première fois, sur les bords de Marne leurs propos sont emprunts de courtoisie mais, bien plus tard quand ils se retrouvent à Nice, leurs paroles son pleines de sous-entendus, de non-dits mais aussi de menaces. C'est qu'entre eux qui se connaissent depuis longtemps il y a un secret, celui de la mort du comédien Aimos, officiellement tué par une balle perdue pendant la Libération de Paris mais qui en réalité a été assassiné. Il y a aussi Sylvia qui partageait la vie de Villecourt avant de rencontrer Jean et de s'enfuir avec lui, abandonnant famille et confort. Avec lui elle ne connaîtra que les hôtels miteux [Dans ce roman comme dans bien d'autres, il y a dans ces établissements des odeurs un peu nauséabondes qui me paraissent être caractéristiques d'une ambiance autant que d'un état d'esprit], la fuite et la crainte d'être reconnue et rattrapée. Nice apparaît comme une étape, vers Rome peut-être et une installation définitive dans un anonymat italien après avoir négocié son bijou auprès des richissimes résidents niçois.

    Seulement rien ne se passe comme prévu et les amants en cavale croisent un couple anglo-américain, les Neal, dont le mari semble reconnaître Sylvia pour l'avoir déjà rencontrée.[Comme souvent chez Modiano, il y a ce genre de réminiscence qui entretient le suspense]. Ce couple d'étrangers et bien étrange ce qui amène Jean et sa compagne à se méfier, ne parvenant pas à savoir exactement qui ils sont. Les différentes informations qu'ils glanent à leur propos sont pour le moins contradictoires et même inquiétantes surtout quand M. Neal souhaite faire l'acquisition du bijou de Sylvia.

    Villecourt, quant à lui est comme une tache dans ce décor niçois d'hiver froid et lumineux et les Neal apparaissent comme des personnages à la fois fantomatiques et inquiétants, lui parce que son histoire personnelle est plus que bizarre en embrouillée (Il a changé de nom et fait de la prison), elle parce qu'elle a eu des relations intimes pendant l'occupation avec un collaborateur notoire, tout cela révélé par un consul américain. Quant à la maison un peu délabrée qu'ils habitent il est difficile de savoir à qui elle appartient en réalité.

    Il y a aussi cette fuite éperdue et irraisonnée. Cette angoisse ne venait pas du diamant mais de la vie elle-même un peu comme si elle devenait, avec le temps, une impossibilité. Il y a cette certitude que le bijou porte malheur, entraîne la mort de qui le possède mais aussi de la part du couple Jean-Sylvia cette envie de vivre, de se mêler à la foule pour échapper à la Camarde qui guette, ce besoin de se fondre dans l'anonymat [«Jamais nous n'avons été aussi heureux qu'à ces moments-là, perdus dans la foule au parfum d'ambre solaire... Nous étions comme tout le monde, rien en nous distinguait des autres, ces dimanches d'août »].

    C'est donc une histoire un peu embrouillée avec des séquences qui se recoupent ou appartiennent au passé, des personnages d'autres romans de Modiano qui surgissent … Tout cela entretient le suspense. Au bout du compte, c'est encore une fois un roman qui se lit bien et dont j'aime toujours autant le style et l'ambiance.

    ©Hervé GAUTIER – Décembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • DU PLUS LOIN DE l' OUBLI – Patrick Modiano

    N°704 - Décembre 2013.

    DU PLUS LOIN DE l' OUBLI – Patrick Modiano – Gallimard (1995)

    D'emblée, le titre nous fait pénétrer de plain-pied dans cet univers modianesque consacré à la mémoire et à son pendant naturel, l'oubli.

    Nous sommes dans les années 60 à Paris, près du métro St Michel. Le narrateur rencontre par hasard un couple un peu bizarre, Van Bever et Jacqueline, qui vit dans de petits hôtels et qui subsistent grâce à leur fréquentation des casinos des environs de Paris où ils pratiquent une martingale gagnante. Assez bizarrement, ils semblent surtout désireux de ne pas laisser de trace de leur passage, apparaissant et disparaissant sans explications. Ce jeune homme, le narrateur, âgé d'une vingtaine d'années fait quelques pas dans leur vie tout en étant fasciné par Jacqueline, la jeune femme qui se drogue à l'éther pour éviter de tousser. Elle lui accordera ses faveurs tout comme elle sera, le temps d'une passade, la partenaire d'autres hommes de passage. Il reste en retrait et adopte avec eux un type de relations détachées, un peu comme celles qui existent entre cet homme et cette femme. Il est en quelque sorte un observateur qui se contente d'une existence personnelle vide, uniquement consacrée à la vente de livres aux bouquinistes. Ce jeune homme passe sa vie à les attendre au café Dante où ils lui parlent de ce voyage à Majorque qui semble être leur but commun et de cet improbable hôte américain. C'est un peu comme si cette attente était pour lui un justificatif de sa propre vacuité. Cette fréquentation va durer quelques mois pendant lesquels ils vivront pratiquement ensemble mais sans jamais chercher à en savoir davantage les uns à propos des autres. Les relations entre Van Bever et Jacqueline semble complètement impersonnelles, tout juste axées sur leurs gains au casino. Le narrateur se laisse subjuguer par cette femme qui le pousse à dérober une valise contenant quelques billets de banque et l’invite à partir avec elle comme pour tourner la page sur une phase de sa vie qu'elle voudrait oublier. Ils se retrouveront à Londres où il mèneront une sorte de vie de bohème sans véritable but puis, sans raison apparente, cette liaison se termine. Là aussi, un thème cher à Modiano, celui de la fuite revient avec une connotation agréable cependant. [« Mes seuls bons souvenirs jusqu’à présent, c'était des souvenirs de fuite »].

    D'autres personnages apparaissent puis disparaissent, Pierre Cartaud le dentiste, Peter Rachman, l’homme d'affaires un peu mystérieux, des silhouettes fantomatiques qui passent dans la vie de Jacqueline mais dont le couple profite parce qu'ils servent leurs intérêts. De cette escapade londonienne, Jacqueline ressort encore plus mystérieuse puisque tous les hommes qui la croisent semblent tomber sous son charme. Le narrateur ne sait d'ailleurs pas très bien et probablement ne souhaite pas savoir tant il est détaché de cette aventure, si elle a été vraiment la maîtresse de Rachman. Cet épisode anglais accentue pour le narrateur le mal du pays qu'il combat par l'écriture d'un improbable roman qui ne verra peut-être jamais le jour et la vie de bohème avec laquelle il renoue ne parvient pas à combattre cette véritable nostalgie de Paris.

    De nombreuses année plus tard, le hasard, toujours lui, fera que le narrateur rencontrera à nouveau Jacqueline mais dans des circonstances bien différentes et en compagnie d'un autre homme. Il hésite à lui parler au point qu'il suppose une erreur sur la personne puisqu'elle a changé d’apparence, de prénom, s'est mariée, a refait sa vie comme on dit. Pour cette raison sans doute elle feint de ne pas le reconnaître. Elle est même assez convaincante dans ce rôle composition [« Cela n'avait servi à rien. La surface était restée lisse. Des eaux dormantes. Ou plutôt une couche épaisse de banquise qu'il était impossible de percer après quinze ans »]. Dans sa nouvelle condition elle ne veut laisser aucune place au passé et il semble ne rien lui rester de cette tranche de vie un peu tumultueuse qu'elle a partagée avec le narrateur qui, de son côté, mène depuis une existence apparemment recluse, sans pour autant l'avoir oubliée. Il ne l'oubliera jamais ! Une dernière fois et dans l'intimité ils se reconnaissent et se parlent, mais c'est pour mieux se séparer à nouveau, définitivement cette fois !

    Comme toujours, ce qui me frappe et (et m’intéresse) dans les romans de Modiano c'est cet apparent détachement des personnages par rapport à leur vie, un peu comme s'ils en étaient étrangers. Cette impression est corroborée par la perte de mémoire du narrateur «  Mais j'avais beau rassembler d'autres souvenirs plus récents, ils appartenaient à une vie antérieure que je n’étais pas tout à fait sûr d'avoir vécue ». Dans ce roman comme dans bien d'autres, les relations entre les êtres sont soulignées. Qu'elles soient tissées au nom de l'amour, de l'amitié ou simplement du hasard, elles sont fragiles et ne durent jamais très longtemps, tout comme dans la vraie vie. Même si ceux qui les bâtissent jurent qu'elles seront perpétuelles, que seule la mort pourra y mettre fin, elles ont la solidité d'un château de cartes édifié dans un courant d'air et le hasard, le temps, l'oubli volontaire, l'évolution des choses humaines mais aussi la trahison, le doute, le mensonge se chargeront d'y mettre un point final.

    J'ai retrouvé avec plaisir l'atmosphère des romans de Modiano. J'en apprécie le style dépouillé et fluide, la construction étonnante, même si parfois elle est déroutante, et surtout le mystère qui baigne ces récits. Je me demande toujours, sans que cela ait la moindre importance, si l'auteur se livre à une authentique exploration de son propre passé ou s'il lui préfère une création imaginaire complètement fictive.

    ©Hervé GAUTIER – Décembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • TRAFIC – Un film de Jacques TATI

    N°706 - Décembre 2013.

    TRAFIC – Un film de Jacques TATI

    Ciné + Classic -Dimanche 8 décembre 2013 – 20h45.

    L'histoire est bien simple, la firme parisienne « Altra » veut présenter au salon automobile d'Amsterdam un concept nouveau de camping-car, en fait une 4L astucieusement aménagée pour faire du camping. Pour cela, le prototype va devoir voyager en compagnie d'une « Public Relation » Maria, d'un chauffeur et du dessinateur-concepteur, M.Hulot (Jacques Tati) et ce parcours va être pour le moins mouvementé. Au bout du compte il arrivera effectivement à bon port... mais après la fermeture du salon. Pourtant, miracle, alors que le public a déserté les lieux, des gens se pressent autour du camping-car pour l'acheter de sorte que l'opération qui apparemment était un fiasco sera commercialement rentable.

    Hulot est dans ce film fidèle à son personnage décalé. Au début on le voit arriver en retard au bureau rasant les murs pour ne pas se faire remarquer et tout au long du voyage il sera avant tout désireux de rendre service autour de lui et d'apporter son concours aux autres, se mettant à l'occasion dans des situations impossibles desquelles il se tire toujours presque malgré lui. Il est le concepteur de ce projet mais, comme si cela ne le concernait plus et qu'il avait déjà la tête ailleurs, il laisse le soin à Marcel le chauffeur de faire la promotion de ce produit, ce qu'il fait très bien d'ailleurs ! Chez les policiers c'est bien lui qui fait l'article devant des flics suspicieux au début puis carrément conquis à la fin au point qu'ils saluent amicalement le départ du convoi.

    Nous sommes en plein dans les « Trente glorieuses » où le chômage n'existe pratiquement pas, où chacun consomme sans se soucier de l’environnement avec le seul souci de profiter de la vie. Le petit groupe d'Altra incarnera ce réel art de vivre en prenant son temps, mangeant et dormant chez l'habitant alors qu'on les attend impatiemment au salon. Cette exposition devient rapidement secondaire et même accessoire.

    C'est vrai que cette expédition était mal préparée, une panne d'essence à laquelle succède une avarie d'embrayage pour le camion, pas mal de stress inculqué par Marie qui voit de plus en plus le retard s'accumuler, de l'inconscience dans le passage pour le moins folklorique de la frontière néerlandaise ce qui aggrave les délais, et de malchance lors de cet accident stupide au carrefour qui endommage la 4L ou dans les incontournables embouteillages ! Pendant ce temps, le directeur présent à Amsterdam se désespère en attendant son prototype qui ne vient pas et ce jusqu'à se faire carrément expulser de son stand au profit d'une marque plus connue et sans doute mieux organisée. Quand il arrivera enfin, le convoi trouvera un hall vide, un directeur hors de lui, surtout devant la facture qu'il doit régler. Tout naturellement il s'en prend à Hulot, tout désigné pour être le bouc-émissaire qui comprend à ce moment-là, revenant sur terre, que son emploi est menacé. Effectivement, il est licencié sur le champ et sans aucun ménagement. Il s'en va donc vers d’autres aventures mais en compagnie de Maria qu'il avait vainement tenté de draguer pendant tout le voyage.

    Le plus drôle chez Tati, ce n'est pas l'histoire malgré ses rebondissements multiples, mais la somme des gags qu'il faut saisir au vol pour réellement les apprécier. Dans ces films, et dans celui-ci en particulier qui n'est sûrement pas le plus connu dans sa filmographie, ce ne sont pas les dialogues pratiquement inexistants ou réduits à leur lus simple expression mais les situations qui créent le comique. Le spectateur ne doit en effet pas être passif mais au contraire toujours en éveil pour ne rien manquer de cette invitation à sourire qui lui est faite par Tati. En effet, c'est moins le rire que le sourire qui ici lui est proposé notamment parce que les situations dans lesquelles se met M. Hulot et avec le plus grand sérieux du monde sont finalement très burlesques.

    Je ne peux pas ne pas observer que Tati, de son vrai nom Jacques Tatischeff [1907-1982], s'il a connu un certain succès avec son premier long métrage « Jour de fête » n'a pas vraiment rencontré le succès de son vivant et c'est là un véritable euphémisme. Si sa filmographie a été bien mince (Six longs métrages seulement) c'est qu'il a eu beaucoup de difficultés à financer ses œuvres (demi-échec de « Playtime » et mise ne liquidation de la St Specta Films) et il a dû faire produire son dernier film « Parade » avec l'aide de la télévision suédoise en 1973. Cette situation n'a pas échappé à Philippe Labro qui rapportant dans Paris-Match la mort de Tati écrivit «  Adieu M. Hulot. On le pleure mort, il aurait fallut l'aider vivant ».

    Il n'a donc été vraiment reconnu qu'après sa mort, avec d’ailleurs une certaine gêne mais il eût sans doute apprécié de son vivant les couronnes de lauriers qu'on lui tresse aujourd'hui.

    ©Hervé GAUTIER – Décembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • FLEURS DE RUINE – Patrick Modiano

    N°703 - Décembre 2013.

    FLEURS DE RUINE – Patrick Modiano – Le Seuil (1991)

    Le 24 avril 1933, un jeune couple, Urbain et Gisèle T. se sont suicidés dans leur appartement parisien après une équipée nocturne dans la quartier de Montparnasse. C'était des gens sans histoire et leur geste reste un mystère pour les enquêteurs puisque sa seule explication réside dans quelques mots griffonnés à la hâte « Ma femme s'est tuée. Nous étions ivres, je me tue. Ne cherchez pas... ». C'est le début d'un roman dans le style de Simenon, une « orgie tragique » que la narrateur va s'efforcer d’éclaircir... trente ans après ! Il ne va d'ailleurs pas tardé à croire que cet épisode a croisé sa propre histoire. Oui, mais ici nous sommes dans une fiction de Modiano et rien n'y est comme ailleurs puisque non seulement nous n'en saurons pas davantage et le mystère restera entier malgré les hésitations et les appels à témoins, mais d'interrogations en rebondissements, le narrateur va aller à la rencontre de son passé, de sa jeunesse et d'errances parisiennes en rencontres insolites, de noms avalés par le temps en silhouettes fantomatiques, il va s'interroger sur le passé un peu glauque de son propre père, Albert, juif italien, raflé par la Gestapo en 1943 et libéré par un membre de « la bande de la rue Lauriston » de triste mémoire. Ici et comme toujours l'auteur-narrateur poursuit sa traditionnelle quête d'identité, sa recherche personnelle comme si tout ses romans se résumaient à un seul et même livre. Enfant délaissé par ses parents, il est livré à lui-même, s'enfuit du collègue où il est enfermé, est recueilli par une Danoise un peu mystérieuse, croise des personnages insolites à travers qui il recherche comme toujours le visage de ce père insaisissable.

    Il conte cette histoire en évoquant sa liaison avec Jacqueline, une jeune femme avec qui il vivait jadis assez chichement une vie hasardeuse et itinérante d’hôtels en cafés de quartier entre Paris et Vienne. Ce que je retiens aussi c'est cette phrase tissée avec une grande économie de mots, un style à minima.

    Ici aussi sa magie opère dès le début et c'est une remarque que je me fais à chaque fois, dès la première phrase d'un de ses romans, je me sens happé par un texte qui pourtant n'a rien de grandiloquent, bien au contraire, mais dont les mots m’entraînent jusqu'à la fin, sans que l'ennui viennent s’insinuer dans ma lecture, avec cette envie d'en savoir davantage même si, finalement, je suis un peu perdu dans tout cela.

    Reste, un peu comme à chaque fois, le titre et son aspect mystérieux. Là non plus il ne faut pas trop chercher à comprendre et se laisser porter par cette sorte de mirage qui, en ce qui me concerne, se manifeste encore. Le titre est comme le texte, il procède d'une alchimie et si nous en cherchons la signification, nous n'aurons que cette phrase aussi énigmatique que cette aventure un peu folle qui aurait pu être écrite dans « l'écume des jours » de Boris Vian « J'ai senti une pression au creux de ma poitrine, une fleur dont les pétales s’agrandissaient et me faisaient suffoquer ».

    Indépendamment de tous les commentaires qui peuvent être faits sur un roman de Modiano, je souhaite avant tout privilégier un thème qu'est celui de l'écriture. « J’échafaudais toutes les hypothèses concernant Philippe de Pacheco dont je ne connaissais même pas le visage... sans en avoir pleinement conscience, je commençais mon premier livre ». Cette histoire qui émigre de personnage en personnage donne au narrateur l'envie d'écrire un roman qui se construit de lui-même, presque malgré lui. Cette remarque pourrait paraître anodine mais elle éveille chez moi un commentaire. En effet, malgré l'histoire qu'il nous raconte et malgré ses digressions nombreuses et coutumières, Modiano avoue sans vraiment vouloir le faire le rôle que joue pour lui l'écriture. Chacun de ses romans est une quête de son père qu'il déguise sous des identités différentes. Compte tenu de la personnalité complexe et du halo de mystère qui entoure ce dernier, cela provoque chez lui une sorte de névrose obsédante qu'il combat avec des mots. J'ai personnellement pu m'apercevoir du pouvoir de ces mots par rapport à une situation tragique. C'est d'autant plus étonnant qu'il n'y a rien de plus fragile, de plus banal aussi que de tracer des phraes sur une feuille blanche. Cet exercice qui est aussi une épreuve a un pouvoir de libération insoupçonné. Nommer les choses bouleverse, mettre des mots sur ses maux, surtout s'ils sont écrits extériorise la souffrance, l’exorcise. Toute l’œuvre de Modiano est emprunte de cela. Il m'apparaît que l'univers du roman est pour lui différent de ce qu'il peut être pour les autres romanciers. Ceux-là nous racontent une histoire alors que pour lui chaque ouvrage est une quête intime ce qui rejoint la remarque de Léon-Paul Fargue selon laquelle on ne guérit jamais de son enfance.

    ©Hervé GAUTIER – Décembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com