Philippe Besson

LA MAISON ATLANTIQUE

N°873– Février 2015

LA MAISON ATLANTIQUE – Philippe Besson – Juillard.

Au départ, une maison au bord de la mer en été où un père, brillant avocat d'affaires, retrouve pour quelques jours son fils, après quelques années de séparation et pas mal d'épreuves ; C'est donc une résidence secondaire, pleine de souvenirs. Tout aurait dû être pour le mieux, une période de vacances avec son farniente, son soleil mais, évidemment ce huis-clos familial un peu forcé augure mal de la suite. Dès le départ on sent bien une atmosphère tendue entre le fils qui est aussi le narrateur et son père, Guillaume, et cette « unité de lieu » donne aux faits évoqués la dimension d'une tragédie où les souvenirs, forcément mauvais, ne vont pas tarder à ressurgir. On convoque le passé, parfois par la seule force de sa mémoire, parfois en l'habillant de mots, mais c'est le silence qui dès lors prévaut avec ses regrets, ses remords, ses aventures d’adolescent, ses fantômes, celui de la mère notamment. Le présent aussi s'invite avec ses vieilles rancœurs. Avec lui reviennent les vieux démons du père, divorcé depuis quelques années et qui ne peut croiser une jeune et jolie femme sans vouloir la séduire. Cécile, la femme du couple qui s'installe en voisin, sera pour lui une proie, parce qu'il décèle chez elle une fragilité dont il va jouer, et profiter. Elle montre aussi une sorte d'envie mal refoulée, une appétence pour la liberté, une volonté peut-être de profiter de la confiance aveugle d'un mari trop amoureux, trop naïf, trop candide. Et puis c'est l'été, la saison des amours éphémères, des aventures sans lendemain... Ce n'est certes pas original comme situation mais ce n'est pour autant pas un banal vaudeville à la Feydeau et tous les éléments du drame sont en place avec cette mécanique implacable où la chance semble être du côté des fautifs, ce qui augmente le malaise. Ce genre de situation est d'une banalité sans nom, n'honore guère les participants qui, pour quelques moments de fugace plaisir et un très hypothétique amour vont remettre en cause leur vie mais bien souvent aussi celle des autres ; son issue, on l'imagine, ne va pas briller par sa nouveauté. ( « Les histoires d'amour se terminent mal en général » , air connu). Celle-là, dont l'auteur nous offre avec un vrai sens du suspens, les moindres détails et les états d'âmes du narrateur, n'échappera pas à la règle.

Ainsi, cette période de vacances qui était censée rapprocher le père de son fils va contribuer à les éloigner l’un de l'autre, définitivement. En effet, les années de renoncement, d’indifférence, de trahison vont revenir d'un coup et charger cette atmosphère de haine. Durant toute la durée de ce roman, on sent le fils, le narrateur, un peu paumé dans le monde de son père qui, à l'évidence n'est pas fait pour lui. Il le sait, il en est le spectateur, n'en sera jamais l'acteur mais déplore aussi les victimes de son prédateur de père, son attitude à la fois désinvolte et égoïste.

Il y a une dimension de culpabilisation constamment rappelée par le narrateur dans ce texte par rapport à ses silences devant de donjuanisme paternel et les souffrances vécues par sa mère et qui l'emporteront. Personnellement, je me suis toujours inscris en faux au regard de cette vision judéo-chrétienne des choses qui empoisonne la vie des gens. Il y a peut-être autre chose. Le narrateur se rapprocherait bien de Cécile qui ne lui est pas indifférente et dont l'âge lui paraît beaucoup plus compatible avec le sien, mais il est supplanté par son père plus entreprenant, plus attirant peut-être ? C'était un peu comme si le différent entre le père et le fils, latent jusqu'à présent, prenait ici une dimension différente, plus passionnelle, plus rituelle, le fils sortant enfin d'une adolescence prolongée et le père faisant perdurer un peu artificiellement une vie de séducteur sur le déclin. Dans cette relation de dupe, le mari, Raphaël, « cocu magnifique » tant moqué par le théâtre de boulevard, me paraît être carrément mis de côté et joue le rôle d'un mari honnête qui ne voit rien des turpitudes (habituelles?) de sa jeune épouse. On ne sait même pas faire vraiment la différence dans son attitude entre la volonté de ne rien voir, d'être accommodant, voire lâche et celle de témoigner à Cécile une confiance aveugle. On dirait volontiers qu'il se la fait « voler » mais mais c'est ramener cette dernière à un simple objet passif qu'on peut s'approprier alors que d'évidence elle joue un rôle actif dans cette relation adultère.

Ce n’est pas dans mes habitudes, mais je voudrais dire un petit mot sur la couverture de ce livre. Certes elle fait aussi partie du roman mais elle n'a, le plus souvent, que des fonctions attractives et des fins bassement commerciales. Ici, j'y vois peut-être autre chose. Elle représente un tableau du peintre américain Edward Hopper dont cette chronique a déjà parlé. Y figurent une maison au bord de la mer et un voilier ce qui va bien avec le titre. Compte tenu de l'attachement du peintre pour la Nouvelle-Angleterre et le cap Cod, on peut penser que ce paysage s'y rapporte. Le roman lui se situe en France, dans une ville balnéaire sans autres précisions. Ce qui me paraît important, c’est le rapprochement entre le peintre et le romancier. Avec « L’arrière-saison »(La Feuille Volante n°604) et aussi dans un certain nombre d'articles, Philippe Besson a clairement établi cette « parenté » artistique. C’est peut-être à cause de cela que je les associe maintenant tous les deux et que lorsque j'ouvre un de ses romans, ce sont les images et l’ambiance distillées par les toiles de Hopper qui me viennent à la mémoire.

Une autre chose est intéressante et qui vient des différentes interviews où l'auteur précise que cette histoire n'a rien d'autobiographique mais qui au contraire est un œuvre de fiction parfaitement inventée. Le père dont il est question n'est pas celui de l'auteur comme l'atteste la dédicace non équivoque. Besson se pose donc ici en un véritable raconteur d'histoires. C'est en effet tout un art de tisser sur le néant de la feuille blanche un décor, une trame quasi-policière et une vrai étude psychologique des personnages tout en tenant en haleine son lecteur jusqu'à la fin. Il nous régale avec son habituel style à la fois fluide, simple, facile et agréable à lire qui distille une petite musique pleine de nostalgie et de sensibilité.

©Hervé GAUTIER – Février 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

L'ENFANT D'OCTOBRE

N°785 – Août 2014.

L'ENFANT D'OCTOBRE - Philippe Besson-Grasset.(2006)

Les gens de ma génération ne peuvent oublier « l'affaire Grégory », ce petit garçon de 4 ans retrouvé noyé dans la Vologne au soir du 16 octobre 1984, qui est toujours et sans doute pour toujours inexpliquée et ce crime impuni. La photo de garçonnet, rieur et les cheveux bouclés est dans toutes les mémoires. Cette affaire qui a tenu la France entière en haleine n'est pas officiellement terminée puisque relancée en 2013, mais les chances d'aboutir sont de plus en plus minces. Il y a eu ce meurtre atroce puisqu'il a été commis sur la personne d'un enfant sans défense mais il y eu aussi des indices mal exploités ou effacés, l'amateurisme dans l'enquête de gendarmerie puis des hésitations dans celle de la police, un juge trop jeune, sans expérience, complètement dépassé, un dysfonctionnement de la justice, des coupables trop vite trouvés puis relâchés ou exécuté pour l'un d'entre eux, des rebondissements nombreux, des jalousies familiales, de vieilles querelles, la vie difficile dans cette contrée des Vosges, une parentèle qui se déchire, un « corbeau » menaçant mais invisible, la pression médiatique et au bout du compte un constat d'échec, l'impossibilité de connaître la vérité ! De reconstitutions en annulations de procédure, de dénonciations en rétractations, de trahisons en lynchage médiatique, d’incarcérations en libérations, d’expertises accusatoires en en conclusions contradictoires, de maladresses des enquêteurs en pièces à conviction, de « crime parfait » en absence de mobile, d'intime conviction du juge en absence de preuves, d'obligation de résultats en oubli des principes élémentaires du droit, de nominations successives de magistrats instructeurs en jugement de non-lieu, cette affaire va de plus en plus à vau-l'eau entre cadavres et enfants à naître.Tout et le contraire de tout !

C'est un roman et l'auteur imagine comment Jean-Marie et Christine se sont rencontrés, ont bâti leur vie. Il écrit sa fiction en y mêlant la réalité des informations qu'il détient. Il donne la parole à Christine, comme si elle était invitée à se confier à la feuille blanche, des pages imaginaires en quelque sorte. A travers son témoignage, le lecteur sent l'évolution de cette affaire où elle passe de la situation de mère éplorée ayant perdu son enfant unique à celle de coupable d'infanticide contre qui les experts et la presse vont se déchaîner pour enfin recouvrer la liberté. Elle doit maintenant faire face à l'opinion publique qui voit en elle une criminelle très présentable, d'autant que son mari vient de désigner et d'exécuter celui qui, à ses yeux, est le vrai coupable, et chacun de se faire sa propre opinion, subjective évidemment !

Je n'ai malheureusement pas retrouvé le style agréable que j'avais apprécié dans les précédents romans de Besson. Ce livre est écrit avec une certaine froideur, comme une chronique judiciaire, à cause sans doute du sujet choisi. Il apporte un éclairage personnel sur l'enquête ce qui, immanquablement, amène le lecteur à se faire sa propre opinion. Pourquoi Philippe Besson, qui est un bon romancier, s’est-il dédié à une affaire criminelle en s'en faisant le chroniqueur ? J'ai personnellement du mal à voir ici un roman ordinaire et j'ai ressenti un véritable malaise à sa lecture. D’ailleurs une plainte a été déposée par les époux Villemin et l'auteur et l'éditeur ont été condamnés pour diffamation à 40 000 € d'amende. Il a peut-être voulu mettre en lumière les travers de l'espèce humaine, mais pourquoi l'avoir fait dans ce cadre là et surtout de cette manière ?

Cette affaire est de celles qui ont bouleversé la France entière, de la même veine que d'affaire Dreyfus, toutes proportions gardées, ou que celle de Bruay en Artois. Ces deux crimes de sang, deux véritables tragédies modernes, resteront probablement à jamais non élucidés. Demeureront le chagrin des Villemin d'avoir perdu leur fils et le calvaire qu'ils ont dû subir, comme si la perte d'un enfant ne suffisait pas, un enfant assassiné mais sans assassin, une absence et une tombe pour le reste de leur vie.

Je n'ai pas aimé ce livre abusivement appelé « roman ».

©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

UN GARÇON D'ITALIE – Philippe Besson

 

N°614– Décembre 2012.

UN GARÇON D'ITALIE – Philippe Besson- Juillard

Depuis que j'ai croisé l’œuvre de Philippe Besson sur les étagères d'une bibliothèque et que cette chronique s'est fait l'écho de pratiquement la totalité de ce qu'il a publié, j'avoue bien volontiers que c’est la première fois que j'ai tant hésité à poursuivre la lecture d'un de ses livres. Il m'est même, à plusieurs reprises tombé des mains et je dois sans doute à son style fluide et agréable à lire, à sa phrase simple, précise et faite de mots sans prétention d'avoir poursuivi ma lecture. Peut-être aussi parce que cette histoire se déroule sous le soleil d'automne, à Florence, cette merveilleuse ville toscane qui porte un nom de femme ?

Pourtant, cette histoire est un peu déconcertante. Sur les rives de l'Arno, en contre-bas du Ponte Santa Trinita, on a découvert au matin le cadavre d'un jeune homme, Luca Salieri, 29 ans. Accident, suicide ou meurtre ? Cette cité est celle des énigmes et, par conséquent, le cadre était plutôt bien choisi. Le lecteur s'attend donc à lire un roman policier, mais ce n'en est pas vraiment un, puisque le narrateur n’est autre... que le cadavre lui-même ! C'est lui d'ailleurs qui raconte la découverte de son corps, les questions que ne manquent pas de se poser les enquêteurs en pareil cas, l'autopsie, l'enterrement et j'en passe. Il n'est d'ailleurs pas avare de détails [« Voici que les vers s'attaquent à l'armature, que les asticots prospèrent, que la vermine accourt pour se nourrir de ma viande en décomposition, que des larves s'extirpent de mes orbites creusées. »]. C'est lui aussi qui donne la clé de l'énigme. Bien entendu, il parle à la première personne tout comme les deux autres personnages principaux, Anna Morante, sa compagne et Leo Bertina, un petit prostitué un peu minable qui officie dans le quartier de la gare. Ils interviennent directement et alternativement dans le récit, dévoilant petit à petit leur rôle dans cette affaire et surtout dans la vie de Lucas. A Anna, Luca réservait le mensonge et à Leo le silence. Ces deux portraits croisés vont petit à petit éclairer cette énigme, révélant le rôle personnel qu'ils ont pu y jouer et aussi la personnalité de Luca. Au fil des pages l'intrigue policière s'estompe peu à peu pour disparaître complètement par le biais d'une banale décision administrative. A sa place, Besson y substitue une histoire d'amour mais pas exactement celle à laquelle on pouvait s'attendre. Anna formait avec Luca un couple et un mariage était envisagé. A ce titre et puisque c'est elle qui a signalé sa disparition, elle est interrogée par la police mais prend petit à petit conscience des pointillés et des petits mystères qui existaient entre eux. Elle les supportait cependant par attachement et peut-être par amour pour Luca mais les investigations policières vont progressivement les éclairer et les expliquer. A côté de cette relation quasi-amoureuse, le lecteur assiste à la révélation d'une véritable liaison entre Luca et Leo qui met en évidence une hypocrisie familiale. Pourtant c'est Luca lui-même qui les réuni autour de son cercueil « Anna, Leo, de grâce, soyez assurés que j'emporte votre image avec moi ».

Les autres intervenants secondaires, ses parents notamment, sont juste évoqués, comme des étrangers.

C'est un peu comme si un mort-vivant nous raconterait ce qu'il « voit » à l'extérieur et ce qui lui passe par la tête, égrenant ses souvenirs et ses remords . Il le fait sur le ton léger de la vie, sans aucune angoisse de la mort, avec détachement et même soulagement d'avoir été enfin, par le hasard, débarrassé d'un fardeau. Il avait dû espérer quelque chose de cette existence qu'il n'a cependant pas obtenu d'elle, une sorte d'impossibilité à mener ce ménage impossible, ce trio qui ne pouvait que déboucher sur le scandale ou sur le néant. Il prend cette aventure avec un certain fatalisme et même de l'humour. Il est vrai qu'on peut toujours rire de tout, même des événements les plus inattendus et que c'est une arme efficace, même contre les tragédies... Pourtant Lucas avait tout pour être heureux, une bonne famille bourgeoise, une compagne jeune, jolie et aimante et ce Leo qu'il semblait avoir bien connu. Il incarnait pourtant sa face cachée, son aspiration vers autre chose, sa fêlure aussi, une autre vie impossible à réaliser. Philippe Besson cite d'ailleurs plusieurs fois Cesare Pavese, écrivain italien, auteur entre autre du « Métier de vivre » qui se suicidera.

J'observe que Luca est mort jeune et que pour l'éternité il gardera les traits lisses de son visage, la souplesse de son corps, personne ne le verra vieillir et lui ne sentira pas ses os se déformer et ses yeux s'éteindre. C'est le thème de la jeunesse et de beauté des corps qui revient encore une fois sous la plume de Besson, allié aussi à l'obsession de la mort. Certes il y a l'homosexualité présentée ici comme la part d'ombre de Luca mais ce que je retiens aussi c'est l'hypocrisie, la trahison qu'il pointe du doigt et qui caractérisent tant l'espèce humaine et la rend définitivement détestable.

Au début j'ai eu un peu de mal à entrer dans l'univers de ce roman. J'ai persisté dans sa lecture et je ne le regrette pas.

©Hervé GAUTIER – Décembre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

SE RESOUDRE AUX ADIEUX – Philippe Besson

 

N°613– Décembre 2012.

SE RESOUDRE AUX ADIEUX – Philippe Besson - Juillard

Il y a quelque chose de pathétique dans cette série de lettres que Louise adresse à Clément, l'homme qu'elle aime et qui l'a quittée. Elle les lui envoie cependant et sait que, bien qu'elle note son adresse au dos de l'enveloppe, il ne les lira pas, pire peut-être, reconnaissant son écriture, il les détruira avant de les ouvrir. Ce sont autant de bouteilles jetées à la mer puisqu'elle a choisi de mettre entre ce Clément et elle l'espace d'un océan, une étendue d'eau, celle de Cuba, de New-York ou de Venise. Elle ne peut en effet se résoudre à oublier cet homme et évoque les lieux d'où elle écrit ses missives, de Venise, de New-York et, évidemment de Paris, égrenant pour lui les bons et les mauvais moments.

C'est donc un roman sur le chagrin amoureux d’une femme abandonnée qui a choisi de s'isoler du monde dans un endroit où personne ne pourra la localiser bien que, paradoxe, elle précise son adresse pour Clément. Seule Jeanne, son amie sait où elle est mais elle a promis le silence. Elle les égrène avec des chansons de Barbara ou d'Aznavour, comme un fil d'Ariane. Elle sait pourtant que ses mots sont sans espoir et que Clément restera avec Claire, celle avec qui il forme un couple officiel sinon légitime. «  Tu dois te demander ce que je cherche en t'écrivant . Rien  La réponse est rien. ». Il y a quand même des ressentiments dans ces lettres, pire, elles ne sont faites que de cela, entre humiliation de l'adultère, de la trahison et rancune de l'échec, entre fantasmes et faux espoirs.

Pourtant il y a cet acte d’écriture qui, comme le note pertinemment l'auteur peut parfaitement cacher les choses [« L'écriture est un travestissement si on le désire »] Elle demande du courage cependant. J'ai déjà dit dans cette chronique, et spécialement à propos de cet auteur, le rôle apaisant de l'écriture. On sent que Louise est meurtrie par l'abandon de Clément, d'autant qu'il s'accompagne de sa part d'hypocrisies et de lâchetés ordinaires. Je trouve personnellement des vertus à l'écriture, même si je ne sais pas l'expliquer et je n'y vois pas, comme pour les médicaments, de contre-indications ou de l’accoutumance, mais ce n’est pas là un défaut, au contraire. C'est pourtant le seul moyen qu'elle a trouvé pour exorciser cette absence mais son soliloque tourne court. On imagine Clément déchirant les enveloppes avant que de les lire, indifférent aux états d'âme amoureux de son expéditrice. Cette écriture reste cependant celle « du souvenir du bonheur ». De même le voyage, le dépaysement avec leur lot d’aventures, de hasards, de découvertes, de passades peut-être restent un ersatz et la compagnie de Clément pendant ce périple est une fiction entretenue artificiellement. Même si les foucades sont possibles, Louise ne cherche plus à séduire et poursuit inlassablement ses souvenirs qui ressemblent de plus en plus à des remords. Je ne suis pas sûr que ce dépaysement aide à la guérison, bien que Louise semble ressentir un mieux-être et entame une sorte de convalescence au fur et à mesure qu'elle se rapproche de Paris et de ses racines françaises. Bien qu'elle s’interroge «  Guérit-on jamais des hommes qui nous quittent ? », elle sait que lorsqu'elle rentrera chez elle, elle ne trouvera pas de traces de Clément ni dans sa boite aux lettres ni sur son répondeur. Elle espère encore mais cette tranquillité est trompeuse, artificielle.

Louise reconnaît une chose qui n’est pas facile à admettre : Elle est inapte au bonheur. Face au désarroi de l'abandon, elle fait prévaloir la vie sur la mort, fait confiance au travail, au temps qui passe et qui sans doute efface tout, aux toquades possibles qu'elle considère comme une victoire facile, éphémère et parfois refusée. Savoir qu'elle peut encore plaire est une futilité, certes, mais une consolation qui se matérialise à la fin, dans une nouvelle vie.

Dans d'autres chroniques consacrées à Philippe Besson j'ai eu l'occasion de vanter ses qualités de conteur. Sans les minimiser cette fois, je n'ai pas trouvé dans ce roman le souffle ordinaire que je goûte dans ses autres ouvrages. Seul son style, comme toujours, m'a plu mais la présentation sous forme de lettres unilatérales m'a paru un peu fastidieuse.

©Hervé GAUTIER – Décembre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

RETOUR PARMI LES HOMMES – Philippe Besson

 

N°612– Décembre 2012.

RETOUR PARMI LES HOMMES – Philippe Besson - Juillard

A la fin de « En l'absence des hommes » (La Feuille Volante n° 609) , Vincent de l’Étoile, meurtri par la mort d'Arthur était parti vers des contrées lointaines, une fuite pour adoucir ce deuil. Ainsi était-il parti, entre Afrique et Amérique, sur terre comme sur mer, avec pour seules boussoles le hasard et la liberté, loin de Paris et de ses 16 ans, de son éducation aristocratique, entre fantasmes et réalités, entre « bateau ivre » et aventures exotiques et même inattendues. En vain ! C'est une autre version de « l'homme aux semelles de vent » chère à Rimbaud, mais voyager, nous le savons, n'est pas guérit son âme. Cette période sabbatique de sept années est symbolique, elle répond sans doute aux sept jours pendant lesquels il avait vécu un amour parfait avec Arthur. A lui qu'il n'a toujours pas oublié, il parle par de-là la mort, évoquant cette semaine d'amour. Ce jeune homme qui aime les garçons mais ne laisse pas les femmes indifférentes a connu des aventures amoureuses fugaces mais sans lendemain. Il a choisi de rester fidèle à un mort !

De Marcel Proust, il n'a eu que des nouvelles partielles, il a su qu'il avait connu la gloire, la consécration littéraire puis ce fut la mort après une courte agonie...Il revient donc chez lui pour apprendre que sa mère lointaine et hautaine l'a fait recherché et que son père est mort de son absence. Ce n’est cependant pas le retour du fils prodigue mais un accueil froid, plein de reproches. Blanche, leur gouvernante et la mère-célibataire d'Arthur s'en est allée et on a perdu sa trace. Madame de l’Étoile a choisi de s'engoncer dans un monde immobile et sans doute d'y attendre la mort et Vincent découvre un Paris qui a changé, qui veut oublier la guerre et qui s’abrutit dans les plaisirs un peu comme si ce XX° siècle tout neuf avait débuté en 1918. Lui reste malgré tout un jeune aristocrate qui remarque « Je suis né trop tard ou pas dans le bon pays » ;

Vincent rencontre Raymond Radiguet, un jeune homme au talent précoce et plein d'avenir qui lui fait connaître Cocteau. Malgré son très jeune âge, il est déjà l'auteur de deux romans au parfum de scandale. Il le suit dans dans une sorte de folle équipée parisienne où le lecteur ne sait pas trop s'il s'y perd ou s'il s'y reconstruit. Dans ce tourbillon il rencontre des peintres, des écrivains...Il se remémore sa relation chaste et platonique avec Proust et en mène une autre avec Raymond qui aurait pu être torride mais ne l'est pas. Si l'auteur d' « A l'ombre des Jeunes filles en fleurs » se penchait sur le passé , Radiguet lui incarne l'avenir. Il est attiré par lui mais, malgré ses vingt ans Raymond meurt brutalement d'une fièvre typhoïde. Au cours de leur brève relation, il avait évoqué une noyade à laquelle il avait échappé de justesse notant avec prémonition «  C' aurait été une mort épatante. Tellement plus originale que le suicide ou la vieillesse ». Il ajoute même «  Et puis sait-on si on aura le temps de tout faire ? Mieux vaut commencer tôt » et Vincent rapproche cette remarque de sa propre existence «  Moi qui me suis contenté de fuir, d'errer sans but précis, moi qui n'ai rien commencé, rien terminé, moi qui ne suis qu'un ballon de carnaval arrimé à la main d'un enfant distrait.»

Ainsi, autour de Vincent, ce n'est que la mort qui rode et le temps qui passe. Lui survit à tout cela, entre questionnement et culpabilité. Il note quand même dans l'ultime phrase de ce roman « Les morts me rendent la vie ». A n'en pas douter Vincent a gagné en maturité et choisit de s'éloigner de la mort.

J'avoue que j'ai eu un peu de mal à entrer dans l'univers de ce roman, seule la fin a retenu mon intérêt. Malgré tout et comme toujours le style de Besson m'a plu.

©Hervé GAUTIER – Décembre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

LES JOURS FRAGILES – Philippe Besson

 

N°611– Décembre 2012.

LES JOURS FRAGILES – Philippe Besson - Juillard

 

Sous la forme d'un journal intime, Isabelle, sœur d'Arthur Rimbaud, relate par le menu les derniers moments de son frère à partir de son retour en France . Nous sommes en 1890 et il n'a plus que quelques mois à vivre. A l'issue d'un séjour de 10 ans en Afrique où il voulait faire fortune, il revient se faire soigner une tumeur au genou qu'il a contractée là-bas mais on l'ampute à l’hôpital de Marseille. Elle se souvient d'Arthur, cet élève précoce et brillant sans doute promis à un bel avenir, cet adolescent insoumis épris de liberté et de voyages qui très tôt fuit cette ferme pour être ce garçon aux semelles de vent. C'est que, dans la famille, les hommes ont la bougeotte, comme le père, le capitaine Rimbaud qui abandonna les siens, comme Frédéric maintenant définitivement banni.

 

Arthur a 35 ans, il a perdu toute la fougue révolutionnaire de son adolescence, son talent de poète aussi et s'il pratique encore l'écriture c'est pour s’enquérir de ses affaires avec ses associés restés en Afrique. La correspondance qu'il entretient cependant avec Isabelle et qui annonce sa venue dérange par son exclusivité et le tour personnel qu'elle prend. Il revient cependant dans cette maison où sa mère le considère comme une charge, lui, l'estropié qui ne pourra rien faire. C'est que, dans cette famille, les femmes sont solides, travailleuses et dures au mal et il n'y a jamais vraiment eu sa place malgré quelques rapide séjours. Isabelle est heureuse de le revoir, elle l'attend, se met à sa disposition quasi exclusive pour que ce séjour parmi les siens qu'elle suppose temporaire, lui soit le moins dur possible. C'est elle qui l'a accueilli, soigné, supporté ses blasphèmes et ses critiques, qui lui a parlé, qui l'a absout par avance pour tous ses débordements, qui l'a protégé contre la froideur de sa mère, contre la curiosité malsaine des paysans venus le voir comme une bête curieuse. C'est elle aussi qui l’accompagnera dans son dernier voyage vers la mort et qui reviendra avec son cercueil. Il meurt en novembre 1891 à 37 ans, avec ses rêves inaccomplis, son avenir à jamais brisé. Isabelle est attachée à sa mère à qui pourtant elle ne trouve aucune excuse, plus par devoir que par amour, cette femme indifférente, pingre, froide et autoritaire, figure tutélaire de cette famille désarticulée et déjà visitée par la mort puisque Vitalie, une autre fille est déjà morte.

 

Isabelle est une femme de devoir puisqu’elle s'est assigné celui de sauver cet homme diminué qui souffre autant dans son corps que dans son cœur. Elle le connaît, se souvient de son appétit pour les plaisirs terrestres, sa gourmandise du monde, sa liaison scandaleuse avec Verlaine, sait son penchant homosexuel et comprend très vite que s'il veut rejoindre Aden, c'est moins pour faire perdurer son aventure exotique ou faire une hypothétique fortune que pour rejoindre Djami, un jeune abyssin qui fut son amant. Il n'incarne pas seulement la souffrance, c'est aussi un homme tourmenté. Ce qu'elle veut, en tenant ce journal c'est certes faire perdurer la mémoire de son frère sans cependant la salir face à cette société bien pensante et hypocrite. Elle se sacrifie pour Arthur comme elle restera soumise et fidèle à sa mère. Elle est cette vieille fille, vierge, perpétuellement vêtue de deuil, trop bigote et maintenant trop laide pour espérer se marier (Elle épousera cependant Paterne Berrichon en 1897) . C'est un peu comme si elle était l'épouse de substitution d'Arthur. Elle avait mis beaucoup d’espoir dans ce frère qui lui est revenu quelqu'un trop longtemps absent et qui lui échappe. Tout au plus réussira-t-elle à sauver l'âme de ce mécréant!

 

Il y a dans ce roman des thèmes chers à Besson, celui de l'homosexualité mais aussi celui des liens fraternels qui justifient tout (déjà rencontrés dans « son frère »), celui de la famille destinée à s'éteindre faute de descendants, celui de la mort aussi. Ici aussi un vivant écrit pour un disparu, pour que son souvenir ne se perde pas, pour que les traces qu'il a laissées sur terre ne soient pas trop tôt effacées, pour qu'on garde une place pour lui dans la mémoire face à une espèce humaine oublieuse par essence ou par habitude. Les mots abolissent ainsi le temps, font échec à l'amnésie.

 

Je suis assez fasciné par la faculté qu'a l'écrivain, de raconter une histoire même fictive, de refaire le monde, de recomposer pour son lecteur l'histoire d'un personnage, de lui prêter des sentiments , des fantasmes et des phobies, face à la feuille blanche.

 

Comme je l'ai déjà dit dans cette chronique le style fluide de l'auteur me procure, comme toujours, un bon moment de lecture.

 

 

 

©Hervé GAUTIER – Décembre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

SON FRERE – Philippe Besson

 

N°610– Décembre 2012.

SON FRERE – Philippe Besson - Juillard

Lucas Andrieu, le narrateur, va raconter, sous la forme d'un journal, avec cependant des analepses, les derniers moments de son frère, Thomas, atteint d'une incurable maladie du sang. Il le mêle, dans la relation qu'il en fait, à l'ambiance déshumanisée des hôpitaux, les tâtonnements des médecins, leur apparent détachement, les soins douloureux et parfois barbares aux souvenirs communs qu'il a avec ce frère qui va mourir. Il replace ces scènes à St Clément des Baleines, à l’extrême pointe de l’île de Ré où, selon une légende non vérifiée, des cétacés venaient mourir. Ici aussi se trouve leur maison de vacances, blanche, aux volets verts avec le ciel bleu et la sable fin, une vraie carte postale d'été. Face au silence obligé du début, à des parents très absents, incompréhensifs et impuissants, à Claire « aux yeux clairs »,  « la femme des petits matins, la femme embrassée sur le pas des portes », la compagne de Thomas qui choisit la fuite, Lucas va prendre l'énorme charge de cette douleur et de cette épreuve. Lui, l’aîné, le complice, accompagnera son frère jusqu'à la mort.[« C'est auprès de moi que chacun vient exprimer son angoisse, sa détresse. Pour la énième fois de ma vie, je joue le rôle du substitut de Thomas »]. Pourtant, la mort a déjà frappé cette famille ordinaire avec la non-naissance de Clément. Ce décès annoncé ne fait que raviver la douleur, le deuil, l'impuissance...

Ils ont peu de différence d'âge et se ressemblent physiquement comme des jumeaux mais leurs parents ont toujours préféré Thomas plus expansif, plus amoureux de la vie. Lucas, lui est solitaire et mélancolique. Pourtant, entre eux, il n'y a jamais eu de concurrence. Ils sont jeunes, ont la vie devant eux et des rêves plein la tête, mais l'un d'eux va mourir. La camarde va s'acharner sur lui, lentement, avec des périodes d'apparente rémission, dans un contexte apaisant des vacances à la mer, une sorte de dernier salut à la vie, dans le souvenir lumineux de ce qu'elle fut pour eux. Ils sont différents cependant puisque Lucas est homosexuel et que Thomas aime les femmes, mais cette différence renforce cependant leur fraternité, comme la maladie de Thomas l'affermira.

C'est un épisode de sa vie amoureuse et passionnée qui va revenir dans une histoire contée par un vieux pêcheur rétais et confirmée aussi, à la fin, par Thomas, la négation d'une paternité à venir, la fuite face aux responsabilités, la mort, déjà, comme une fatalité, dans les eaux bleues du pertuis [« On ne va pas contre la volonté de l'océan »]. Il choisira symboliquement le même trépas plutôt que sur un lit d’hôpital. J'y vois quelque chose comme une dette que Thomas aurait contractée et qu'il va maintenant payer un peu comme si ses souffrances lancinantes répondaient à celles de cette jeune fille désespérée qui a choisi de quitter la vie quelques années auparavant parce qu'elle ne supportait pas la lâcheté. Pire peut-être, c'est une faute qu'il expie.

Au début des investigations les médecins, inquisiteurs, l'interrogent sur d'éventuels rapports sexuels non protégés. On songe au sida pourtant vite écarté, regardé comme une malédiction mais aussi une forme de châtiment. Pour autant, on sent que la maladie est considérée comme une punition. N'a -t-on pas longtemps soutenu que la souffrance était rédemptrice ?

C'est une page qui se tourne, la fin de quelque chose, non seulement cette tranche de vie s'achève mais cette transition est associée à la mort du frère, un autre lui-même (« Cette mort prévisible, attendue, causera pourtant, à n'en pas douter, un cataclysme. Elle rejaillira sur nos existences. Elle les modifiera, leur fera prendre une direction imprévue »). Pourtant Thomas, cet amoureux de la vie accepte l'échéance au point de s'occuper lui-même de sa propre sépulture.

Comme souvent dans les romans de Besson, la mort revient comme un thème récurrent, la marque de la condition humaine, l’homosexualité aussi avec, comme en contre-point, une descendance qui ne sera plus assurée pour cette famille un peu désunie. Ici j'y vois aussi une volonté délibérée de ne pas donner dans le pathos malgré les termes techniques, l’épilogue annoncé, les questions posées, le lent cheminement vers la mort « Au fond, cette mort sera-t-elle autre chose qu'un long et lent suicide consenti ?  ».

Comme toujours aussi, ce roman a été pour moi un bon moment de lecture grâce au style fluide et agréable de l'auteur.

©Hervé GAUTIER – Décembre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

L'ARRIERE-SAISON – Philippe Besson

 

N°604– Décembre 2012.

L'ARRIERE-SAISON – Philippe Besson – Juillard.

Une histoire simple : Un soir de septembre un peu orageux, au cap Cod dans l'état du Massachusetts aux États-Unis, un bar, « chez Phillies », donnant sur les falaises d'où se jettent parfois des désespérés. Ben, un barman ordinaire et discret, une cliente, Louise Cooper, 35 ans qui attend Norman. C'est une habituée de cet établissement. Elle sirote un Martini blanc simplement parce qu'elle aime davantage la forme du contenant que le contenu. Elle est auteur dramatique à succès et porte ce soir-là une robe rouge comme ses lèvres. Cette couleur sied aux femmes belles et de caractère, et c'est effectivement ce qu'elle est. Célibataire, elle mène une vie libre et choisit ses amants. Entre Ben et elle, c'est une longue histoire d'amitié et de complicité silencieuse, exactement depuis qu'il a pris son service chez Phillies, il y a longtemps et d'ailleurs il connaît toutes ses pièces. Pour elle, il n'est pas qu'un simple serveur et pour lui elle est plus qu'une habituée.

Un homme arrive, Stephen Touwnsen, un client ordinaire en apparence. Il est avocat d'affaires à Boston, marié à Rachel et père de famille. Ben le connaît aussi et, bien entendu Louise puisqu'ils ont eu ensemble une longue liaison parfois orageuse mais surtout passionnée qui s'est terminée il y a cinq ans par l'apparition entre eux de Rachel qui s'est glissée dans sa vie et dans son lit. Stephen s'était donc marié avec sa nouvelle conquête qui lui offrait le calme même s'il formait avec Louise « un beau couple » comme dirait Ben. Pourtant, pendant toutes ces années de séparation, il n'a pas cessé de penser à elle, bien que cette dernière lui ait interdit de chercher à la revoir. Une page s'était donc tournée pour eux, et Louise avait décrété le silence sur ce souvenir. C'est une femme forte et, après la douleur de la séparation, elle a puisé dans l'écriture une nouvelle raison d'exister en créant des pièces inspirées de cet échec. On ne dira jamais assez l’extraordinaire pouvoir exorciste des mots !

Stéphen savait qu'en passant la porte de ce bar, il la trouverait ici et il lui annonce sa séparation d'avec Rachel. En l'apprenant Louise savoure une sorte de victoire mais pourtant elle s'en moque puisqu'elle attend un homme qui pourtant tarde à venir parce que, pour elle, il va quitter son épouse. Maintenant entre eux s'installe une sorte de silence gêné que Ben respecte et scrute, l'air de rien. Dans ce coin de bar, il règne entre des deux ex-amants une atmosphère surréaliste à cause de ce mutisme que chacun veut briser sans exactement savoir comment faire. Dans leur for intérieur, ils pensent à leur passé commun, à leurs souvenirs, à leurs erreurs aussi tout en laissant à l'autre l'initiative d'interrompre ce silence. Quand elle comprend que Norman ne viendra pas la rejoindre et donc qu'il renonce à elle, tout redevient possible entre Louise et Stephen puisqu'ils sont libres tous les deux et qu'ils n'ont cessé de s'aimer. Peu à peu le silence se lézarde comme un vieux mur et la solitude de ces deux êtres s'estompe, le respect revient à travers des regard muets « Ils s'observent avec tendresse, avec une sorte de gratitude. C'est un regard comme une reconnaissance de dettes. Un regard comme un pardon aussi , pour la douleur ou pour le manque. Un regard comme un regret enfin, de ce qui a été, de ce qui aurait pu être ». Ben, constamment en retrait dans ce café du bout du monde veut rester le figurant discret de ce psychodrame mais en connaît tous les ressorts.

Il y a dans ce roman une musique, une ambiance qui est bien rendue par la fluidité du style. Le texte, agréablement écrit, sans artifice, poétique dans les descriptions, se lit bien et avec plaisir. Il est réaliste et précis comme la peinture d'Hoppert. Les phrases sont comme des touches de couleur dont l'ensemble forme un tableau.

Il y a une analyse fine des sentiments de ces protagonistes, une étude psychologique pertinente qui peu à peu emporte l'assentiment du lecteur. Dans ce huit-clos, l'auteur le prend à témoin en lui dévoilant, dans une analyse précise, l'histoire intime de Louis et de Stephen, sans omettre les lâchetés ni les remords.

A la lecture de ce roman, je mesure le rôle du romancier, celui de raconter une histoire, celle de cette femme en robe rouge du tableau de Hoppert. Elle n'est qu'un personnage peint sur une toile que les visiteurs du musée ne verront peut-être pas. L'auteur lui invente une tranche de vie qui n'est sans doute qu'une fiction sortie de son imagination ou de l'émotion qu'il a ressentie devant ce tableau et qui porte son écriture.

J'avoue que j'ai toujours été bouleversé par les rencontres d'hommes et de femmes qui, dans le passé ont eu des relations intimes, une vie commune et qui, longtemps après leur séparation, se retrouvent presque par hasard. Leur dialogue est plein de non-dits et les mots peinent à venir à cause sans doute des chagrins, des petites bassesses dont on se souvient et qu'on n'a pas pardonnés, par l'envie aussi qu'ils ont de recommencer leur histoire.

©Hervé GAUTIER – Décembre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

EN L'ABSENCE DES HOMMES – Philippe Besson

 

N°609– Décembre 2012.

EN L'ABSENCE DES HOMMES – Philippe Besson - Juillard

Nous sommes en 1916 à Paris, un jeune aristocrate de 16 ans, Vincent de l’Étoile fait, dans un salon, la rencontre de Marcel Proust (pourtant jamais nommé), alors homme de lettres reconnu, de trente ans son aîné. Avec le temps, il partage avec lui une amitié sincère qui ira jusqu'à la confidence. Pour Vincent, il y a certes la réputation que va lui faire le tout-Paris : fréquenter Proust est sulfureux et il le sait mais bien des choses les rapprochent, notamment l’adoration de leur mère. Proust pourtant rectifie «  Nous n'appartenons pas à la même vie mais je crois que ce n'est grave pour aucun de nous deux ». Au fil de leurs rencontres, des liens quasi-filiaux se créent entre Vincent et Marcel qui se confient l'un à l'autre. Vincent ne souffre pas vraiment du manque de son père mort et Marcel, asthmatique et porté sur la littérature, a senti très tôt qu'il allait décevoir le sien puisqu'il était professeur de médecin et que le frère de Marcel sera chirurgien.

Il y a aussi Arthur Valès, jeune instituteur de 21 ans qui est fils naturel de la gouvernante des parents de Vincent, autant dire une domestique. Il est actuellement dans la boue des tranchées à Verdun. Entre les deux jeunes hommes il y a très tôt une attirance physique, durant sept jours (le chiffre symbolique d'une création) de permission, ils vont s'unir charnellement, se promettant un amour perpétuel.

« En l'absence des hommes » est donc le récit de cette courte liaison amoureuse entre deux garçons, sur fond de guerre et avec le regard bienveillant et protecteur de Marcel. Proust nous est présenté comme un mondain, un dilettante qui souhaite s'opposer aux Allemands par la participation à des dîners et des fêtes parisiennes alors qu'Arthur est sous les balles et les obus. Puis, les confidences et la confiance se faisant plus précises, Vincent va avouer à Marcel son attirance pour Arthur. On s’attendrait qu'il y ait des tentatives de séduction de la part de Proust face à un jeune adolescent qui partage son penchant homosexuel. Il n'en est rien, au contraire puisqu'il conseille son jeune ami, le met en garde contre la société qui bannit et punit durement cette aversion, lui parle de l'amour qui est synonyme de souffrance, de désespoir, le met en garde contre « les emballements du cœur », lui rappelle qu'il a toute la vie devant lui, que la mort peut venir contrecarrer ses projets mais s'enthousiasme pour ce pur amour qui lui a sans doute été refusé.

Arthur retournera dans ses tranchées et fera partager à Vincent cette guerre atroce et meurtrière qui le fauchera. Leurs lettres sont à la fois pudiques et sensuelles et on peut cependant se demander comment, ce qui mettait en évidence une liaison condamnée par la loi, ait pu échapper à la censure militaire. Cette correspondance dont la dernière arrivera trop tard est le pendant de celle que s'adressent mutuellement Vincent et Marcel, absent momentanément de Paris. Il y a entre eux aussi une dimension d'aveu, de conseils aussi d'un ami plus âgé, presque de relations père-fils, une relation platonique en tout cas.

Le personnage de la mère d'Arthur est émouvant,  « cette femme de quarante ans qui en paraît soixante » et qui a dû subir toute sa vie l'opprobre de la « fille-mère ». Elle prend la dimension d'une Piéta( La mère est là...) Au début, les paroles qu'elle échange avec Vincent sont convenues, presque de circonstances et leur rencontre est surtout faite de silences. Mais rapidement et malgré la subordination qui existe entre eux, elle se confie à lui, lui avoue qu'elle avait compris tout de suite l’attachement qui le liait à son fils, lui révèle son parcours douloureux et misérable, le secret de la filiation d'Arthur, la découverte de sa sexualité, le silence mutuel qui a entouré cette prise de conscience, la certitude que l'autre savait sans jamais en avoir parlé, la révélation de l'amour que son fils portait à Vincent …

Il y aussi de longues digressions sur la mort, sur l'absence et le gâchis, l'inconcevable et l'inexplicable quand il s'agit d'un enfant, même si on a prié un improbable dieu que cela n'arrive jamais ! Le souvenir laissé par un être se mesure à l'aune de ceux qui, après sa disparition penseront encore à lui.

Je retiens aussi une analyse très fine de l'écriture que l'auteur met dans bouche de Marcel et aussi pour Besson l'occasion de dire toute l'admiration qu'il a pour l'auteur de « A la recherche du temps perdu ». Lors de leurs échanges, Marcel confesse à son ami l’importance qu'à l'écriture pour lui, « Si je n'écrivais pas, je crois bien que je serais mort ». De même il met en parallèle l'écriture et la paternité, lui qui n'est pas censé avoir d'enfant. Ses livres seront ce qui lui survivra et quand Vincent lui demande pour qui il écrit, il répond « J'écris pour mes disparus ». L’épilogue que l'auteur imagine est cependant originale et inattendue !

Vincent et Arthur n'ont pas eu le temps d'être malheureux ensemble. Leur amour est donc intact et dès lors ravalé au rang de souvenir douloureux, un vide que la fuite seule peut combler.

Je vais sans doute écrire une absurdité mais, si j’apprécie la démarche proustienne du temps qu'on abolie par le travail de la mémoire, je ne goûte guère son style, sa phrase interminable et compliquée. Je lui préfère et de loin le style fluide et musical de Besson mais j'ai déjà eu l'occasion de le dire dans cette chronique.

Ce roman publie en 2003 était le premier de Philippe Besson. Il fut salué par la critique comme une révélation.

©Hervé GAUTIER – Décembre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

LA TRAHISON DE THOMAS SPENCER – Philippe Besson

 

N°608– Décembre 2012.

LA TRAHISON DE THOMAS SPENCER – Philippe Besson - Juillard

Le décor tout d'abord : les bords de ce fleuve-frontière, le Mississipi, des maisons isolées, des routes, des champs puis au début, la période bénie de l'enfance pour deux garçons Thomas Spencer et Paul Bruder, bref un récit de Marc Twain dans un tableau d'Edward Hopper !

Ils sont nés tous les deux le jour de l'explosion d'Hiroshima mais n’appartiennent pas à la même famille, ils ont donc jumeaux de hasard, vivent dans la même petite ville de Natchez, ont des distractions d'enfants de leur âge mais dans un contexte familial différent. Si Paul a une famille ordinaire, Thomas lui n'a pas de père, c'est à dire qu'il a quitté sa mère en apprenant qu'elle était enceinte. Ils partagent pour autant l'idée d'absence puisque Paul a perdu son frère aîné à la guerre de Corée. C'est sans doute ce qui les a rapprochés. Ils ont quand même brûlé cette enfance insouciante au bord du fleuve, dans l'ombre parfois inquiétante d'adultes, la réalité du racisme, et au rythme de l'histoire du pays et de la trace laissée par ses célébrités. Il y a eu une attirance réciproque entre eux, des expériences féminines plus ou moins sérieuses, plus ou moins gauches, toujours un peu frustrantes et fantasmées qui se terminèrent bien souvent par une fuite, un refus, des regrets et un sentiment curieux qui va du désespoir, de la solitude, de l'abandon à l'envie irrésistible de recommencer tout en étant capable de rire de tout, même de ses échecs. Pour Thomas comme pour Paul, elles se sont succédé sans pour autant que l'un face de l'ombre à l'autre.

Puis ils se sont séparés, Thomas parti pour l'université et Paul appelé à succéder à ses parents dans l'épicerie familiale de Natchez. Claire MacMullen apparaît qui s'installe avec Paul. Tout semble dès lors figé dans un sud indolent et traditionnel. Le retour de Thomas pour un petit emploi de bibliothécaire ne change rien à l’ordonnancement des choses qui s'établissent dans une routine quotidienne pesante. Tout aurait pu être ainsi immobile jusqu’à la fin mais Paul, en bon américain, choisit de s'engager pour aller au Vietnam combattre le communisme, laissant Claire à la garde de son ami !

Qu'est ce donc que cette trahison et n'y en a-t-il pas plus d'une en réalité ? Est-ce celle d'un jeune fils égoïste qui refuse à sa mère célibataire et qui vit seule « l’autorisation » de refaire sa vie avec un autre homme ? Est-ce le même qui, parti à la recherche de son père naturel, choisit lâchement de fuir la rencontre avec lui ? Est-ce toujours lui qui, devenu adulte, laisse glisser son désir vers une femme qui en principe ne lui est pas destinée et qui ainsi transgresse une amitié, une complicité de toujours, plus qu'une fratrie de hasard ? Est-il possible, dans ces circonstances d'accuser la fatalité, les circonstances, un improbable amour alors qu'on ne devrait parler que d'une attirance charnelle, que d'une volonté partagée de profiter de l'instant dans le secret et même dans l'absurde.

Le suspense est savamment entretenu jusqu'à la fin (le titre est déjà une mise en bouche) avec peut-être certaines longueurs notamment dans le catalogue des nombreuses conquêtes féminines de Thomas qui n'est peut-être là que pour annoncer l'épilogue et en souligner le désastre. Paul, devenu l'ombre de lui-même, abandonné et trahi par la femme qu'il aime, ne trouve d'issue que dans la mort qui est une délivrance. Elle est l'ultime étape de la vie, la seule consolation valable face à la désespérance parce qu'après il n'y a rien que le néant. C'est, certes, l'histoire d’une trahison qu'on aurait tendance à qualifier « d’ordinaire » tant les choses humaines finissent par être banales. Moi, je choisis d'y voir une sorte de message, celui de ne faire confiance à personne, de ne croire rien de ce qui est proclamé ou écrit surtout quand tout cela est solennel et juré, que l'espèce humaine est définitivement infréquentable, et que nous en faisons tous partie. Cette histoire met en évidence ce côté obscur de Thomas, et cela nous concerne tous.

Ce récit est celui de Thomas, le narrateur. Il le fait pour le lecteur sur le ton de la confidence.

Tout semble écrit depuis le début, comme la marque d'un inexorable destin. Je sais bien que nous sommes dans une fiction, que l'auteur nous raconte une histoire et j'ai dit dans cette chronique à plusieurs reprises combien cela me plaisait, comme j'y trouvais de l'intérêt et du plaisir. Il y a peut-être ici, comme dans tout récit imaginé une part de vérité que l'auteur choisit de déguiser à sa convenance, mais j’ai quand même ressenti dans cette histoire une sorte de libération par l'écriture. On ne dira jamais assez l'action cathartique des mots et Besson en est, à mes yeux, un exemple flagrant d'autant qu'il sait, dans le même temps, passionner son lecteur et lui faire partager à la fois les espoirs, les angoisses et les passions des personnages.

L'écriture pourrait parfaitement être considérée comme une confession camouflée qui demanderait, non pas au lecteur mais à la propre conscience de l'écrivain, une impossible rédemption au seul motif que la faute a été confessée, même à la feuille blanche. Je ne suis pas sûr que l'accusation devant un improbable dieu ou son représentant qui, comme le soutiennent les religions judéo-chrétiennes allège l'âme et permet surtout de recommencer, mais, à coup sûr ici, cela produit une œuvre d'exception animée d'un souffle authentique.

J'ai rencontré cet auteur par hasard à cause de mon intérêt pour le peintre américain Edward Hopper dont il avait si bien parlé. J'ai plaisir à lire chacun de ses romans et j'apprécie son style fluide et agréable à lire, son sens à la fois de la simplicité et de la musicalité de la phrase.

©Hervé GAUTIER – Décembre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

UN INSTANT D'ABANDON – Philippe Besson

 

N°606– Décembre 2012.

UN INSTANT D'ABANDON – Philippe Besson – Juillard.

Falmouth, un petit port de pêche en Cornouailles perdu sur les côtes anglaises avec ses falaises,  « là où la terre abdique », ses marins-pêcheurs, ses pubs, ses touristes à la saison, presque un paysage de carte postale... Un matin de novembre, un homme, Thomas Sheppard, descend du train pour y revenir simplement parce qu'il est ici chez lui, il y possède d'ailleurs une maison. Rien que de très banal jusqu'à présent. Son absence a été longue mais il constate que rien n'a changé.

Cet homme pourtant sait qu'il ne devrait pas revenir, qu'il n'y est pas le bienvenu, pas seulement parce que son absence a été longue mais surtout parce qu'il est parti sous l’opprobre général. Pourtant, il n'a plus nulle part où aller bien qu'il se sente ici plus que jamais un étranger. A Falmouth, les hommes sont des marins pleins de préjugés, durs à la tâche et renfrognés, les femmes restent traditionnellement au foyer, mettent au monde le enfants, les éduquent...

Cette venue est pour lui l'occasion de faire un retour en arrière. Il se revoit marié avec Marianne, sa jeune épouse, leur fils, ce jeune garçon de huit ans avec qui il est un jour parti en mer malgré les recommandations de prudence de la météo et qui est revenu sans lui. Ce fut une faute que la mort de cet enfant et il fut condamné à cinq ans d'emprisonnement pour cela. Bien sûr, chacun y est allé de son témoignage accablant, son épouse Marianne a porté plainte contre lui avant de le quitter. Il ne s'est pas défendu, est allé au devant de la condamnation, a purgé sa peine dans l'indifférence générale mais maintenant qu'il a payé sa dette à la société, comme on dit, il devrait pouvoir exercer son droit à la liberté et la liberté c'est chez lui, à Falmouth ! Bien sûr, quand il se montre dans les rues chacun se souvient de l'affaire et l'évite. On va même jusqu'à lui faire parvenir une lettre anonyme lui signifiant qu'il doit partir, qu'on ne lui a rien pardonné, qui est ici indésirable. Personne n'a eu d'égard pour ce père qui a perdu son fils et on a retenu contre lui l'infanticide même s'il n'était pas intentionnel, on l'a qualifié de  monstre, d'assassin .

Il ne trouve que Rajiv, un commerçant pakistanais à qui il se confie parce que lui veut bien écouter son histoire et qu’elle n'est sans doute pas sans similitude avec la sienne propre. Il trouve aussi une oreille attentive en la personne d'un jeune femme, Betty Callaghan, pas très belle et qui veut bien de lui. A elle aussi il parle. Il lui raconte l'enfermement carcéral, les viols et l'indifférence des gardiens, évoque l'énigmatique figure de Luke, mais aussi la grande vacuité de sa vie maintenant, avec les fantômes du passé.

De ces monologues il ressort que si Thomas ne s'est pas défendu au procès, c'est qu'il avait eu la certitude qu'il ne pouvait être le père de son fils à cause d'une stérilité définitive et que l'enfant est mort simplement par accident et non à la suite d'une faute de ce père imprudent. Il n'était pas vraiment prêt à la paternité et considérait cet enfant comme un encombrement, bien avant qu'il n'apprenne qu'il ne pouvait en être le père. Autant dire que son mariage, basé sur un mensonge, une tromperie, ne pouvait pas être heureux. Et pourtant la mort de cet enfant l'a libéré de cette paternité impossible et du traquenard dans lequel l'avait attiré son épouse.

Il avait cru trouver une oreille attentive et aimante en la personne de Betty, mais il ne tarde pas à s’apercevoir que sa compassion était intéressée et qu'elle recherchait un père pour son enfant. La nouvelle vie dont il pouvait jouir désormais lui semble inaccessible et il préfère y renoncer, au seul motif « qu'il attend quelqu'un ». Effectivement il partira de Falmouth sans se retourner, laissant ses habitants sur une sorte de victoire que sa fuite matérialise.

L’auteur bat en brèche les idées reçues. Pour les habitants de cette petite ville, Thomas est définitivement coupable de meurtre et la prison ne le lavera jamais de cette faute. C'est un peu comme une confession qui met du temps à s’effectuer, à cause de la douleur de l'aveu, malgré la bienveillance de Rajiv et de Betty qui ici, font fonction de prêtre, comme si la culpabilité était la plus forte. Pourtant, il sait que à Falmouth la rédemption n'existe pas malgré les années de prison, malgré la vie qui peut recommencer et l'effort qu'il fait de revenir dans un milieu hostile.

Thomas est aussi la victime des femmes, de Marianne d'abord qui lui fait endosser une paternité qui n'est pas la sienne, de Betty ensuite qui ne le rejette pas dans le seul but de donner un père à son fils. Il choisit à la fin de partir avec Luke, officialisant une relation homosexuelle née en prison qui ne peut, bien entendu se dérouler au grand jour à Falmouth, surtout compte tenu du passé de Thomas. Le lecteur se prend à former des vœux pour que cette relation entre deux hommes soit durable et sincère. Thomas est réellement différent des autres habitants, c'est pourquoi il quitte cette ville. L'homosexualité qui n'est ici qu’évoquée est une image, le bonheur n'existerait-il qu'avec quelqu'un qui nous ressemble ? Est-ce à dire que les hommes et les femmes n'ont que peu de choses en commun sinon le calcul et l'arrangement et ne se rencontrent que pour procréer ou pour le plaisir ? Ensuite chacun reprend son bagage d’égoïsme et ne recule devant rien pour éliminer l'autre quand il devient encombrant ? Est à dire que l'espèce humaine est définitivement infréquentable ? J'avoue que cette idée que je partage volontiers m'a habité tout au long de ce roman. Cet « instant d’abandon » n'est-il là que pour révéler la part d'ombre de Thomas ?

L'image du fils est révélatrice, un peu comme un être (c'est à dire la paternité, la descendance) qui lui est interdit puisque le premier meurt accidentellement et qu'il refuse le second. Face à chacun d'eux il y a une fuite, évidente dans le second cas puisqu'il refuse cette nouvelle vie mais qui n'est pas moins pertinente dans le premier. En effet, c'est la mort de cet enfant qui libère Thomas de son enfermement dans un mariage raté même si pour cela il doit le payer de quelques années de prison et d'une condamnation définitive des habitants de Falmouth.

Comme à chaque fois, Philippe Besson s'approprie son lecteur par la qualité de son style, la musique de sa phrase. Il révèle avec une progression bienvenue les différente phases de ce qu'ont été les épreuves subies par Thomas et maintient l'intérêt du récit jusqu'à la fin. Comme toujours ce roman a été un bon moment de lecture ;

©Hervé GAUTIER – Décembre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

UN HOMME ACCIDENTEL – Philippe Besson

 

N°605– Décembre 2012.

UN HOMME ACCIDENTEL – Philippe Besson – Juillard.

Ce livre commence comme un roman policier. Il en a d'ailleurs tous les attributs : il y bien un meurtre, l’enquête d'un jeune lieutenant dont on connaît l'histoire, la vie intime et familiale. Il y a les rebondissements qui en font le suspens, une victime, une énigme , un coupable, des aveux et même une sanction pour que la morale soit sauve... Le style est celui d'un tel roman, avec des images adéquates (Il parle du « parfum rance de la routine »)mais bien écrit surtout et c'est ce qui compte aussi pour moi, les chapitres sont courts qui apportent leur lot d'informations au compte-gouttes. Et pourtant, ce n'en est pas un !

Nous sommes à Los Angeles dans les années 1990, la cité des stars, et plus exactement à Beverly Hills et, pour le jeune lieutenant marié à une belle Italienne et bientôt père de famille, ce n'est pas vraiment une affectation dangereuse puisque la police ne fait pour ainsi dire ici que de l'administration, presque de la figuration au milieu des caméras de surveillance des villas, des gardes du corps, des agents de sécurité. Tout un univers policé de belles voitures, de luxueuses villas avec piscine et pelouse impeccables, de gens vieillissants amateurs de tranquillité. Il y a bien de l'alcool, de la drogue et de la prostitution parce que c'est inévitable mais c'est dans d'autres quartiers, ceux des bas-fonds, pas dans cette atmosphère indolente et ouatée. Justement, un petit malfrat, Billy Greenfiels vient d'y être assassiné. C'est un petit dealer sans envergure, accessoirement prostitué et c'est notre jeune lieutenant, le narrateur, qui est de garde et qui est chargé de l'enquête.

Cela se présente sous les meilleurs auspices puisque se révèle rapidement un nom, celui de Jack Bell, un acteur de cinéma connu au parcours pourtant cahoteux mais aux succès artistiques prometteurs. Lui aussi habite une de ces belles maisons du quartier. Notre policier fait consciencieusement son métier et la première rencontre du policier et de la star tient des séries-télé du genre, avec ses non-dits, ses informations distillées parcimonieusement, ses hypocrisies et ses revirements. Pour le meurtre cependant, pas de témoins, les voisins n'ont rien vu ni rien entendu et c'est, au début, l'habituel festival d'approximations, de contradictions et de lieux communs : Bref, pas de quoi faire progresser une enquête qui menace de s'enliser dans un univers de travelos, de proxénètes, de voyous, de blacks et de chicanos. Pourtant c'est là que, pour le policier, les ennuis commencent.

Ce Jack Bell se révèle être un manipulateur, un mystificateur qui, peu à peu échappe au lieutenant. Du point de vue policier, au début, c'est un échec mais il révèle les contractions et surtout la part d'ombre de l'officier. Elle n'échappe pas à son adjoint Mac Gill qui cependant reste en retrait, par solidarité professionnelle sans doute. C'est à partir de ce moment que le roman prend un tour inattendu, que notre narrateur est emporté dans une sorte de maelström qui va le bousculer, le compromettre et le broyer, que les masques tombent et que la passion qu'on attendait pas s’installe dans le cours normal des choses et les bouscule, dans le silence et le secret. On voudrait bien que tout cela s'arrête parce que c'est inexplicable, imprévisible, irrésistible, mais c'est justement pour cela que cela continue, jusqu'à la fin.

Certes, tout cela n'est qu'un accident, sous le regard de ses proches qui vont peu à peu s’éloigner de lui, certes on étouffera cette affaire parce qu'elle dessert l'image de la police dans cet univers civilisé, certes la page sera tournée mais pas les regrets, les remords et les souvenirs. Certes le vrai coupable est puni, tout redevient normal et les humains reprennent leurs occupations, les événements leur cours qu'ils n’auraient jamais dû quitter, mais il reste le protagoniste de cette ténébreuse affaire, deux tombes , la mort pour ces deux vies et l'oubli qui bientôt recouvrira tout cela.

Comme à chaque fois j'ai apprécié le style fluide et précis de l'auteur, l'analyse psychologique fine des sentiments et des replis de l'âme qui caractérise les romans de Philippe Besson.

Cet ouvrage a été pour moi un bon moment de lecture.

©Hervé GAUTIER – Décembre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

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