la feuille volante

Stefan Zweig

  • L'ivresse de la métamorphose

    N° 1504- Septembre 2020.

     

    Ivresse de la métamorphoseStefan Zweig – Belfond.

    Traduit de l’allemand par Robert Dumont.

     

    C’est un roman inachevé de Stefan Zweig, dont le titre lui-même est tiré d’une phrase de ce roman non publié de son vivant, commencé en 1930 et dont la rédaction fut reprise en 1938. Je suis toujours curieux du phénomène de l’écriture surtout quand, comme c’est le cas ici, la rédaction d’un roman est entamée puis abandonnée pendant quelques années pour être reprise plus tard. La maturation de l’écriture, le mûrissement des personnages me paraissent intéressants, leurs réactions dans un contexte changeant aussi d’autant que, au cas particulier, la vie de l’auteur a été bouleversée par les évènements politiques. D’un côté il connaît le succès dans son pays et de l’autre la montée du nazisme pèse sur son œuvre et sur sa personne ce qui détermine son départ pour l’Angleterre. Pour autant la déclaration de guerre fera de lui un expatrié, ennemi de surcroît, ce qui lui fera, un temps, relativiser l’ivresse de la notoriété et ce malgré sa naturalisation britannique. Cela a donné un texte en deux parties bien distinctes à l’atmosphère différente mais avec une constante volonté de critiquer l’état autrichien et le contraste que l’auteur lui-même avait noté entre les laissés pour compte de la guerre et les riches qui en ont profité ,une volonté de montrer la fragilité de cette jeune fille, coincée entre sa condition initiale et la prise de conscience que sa transformation peut lui procurer

    Dès la première page, la description du bureau de poste de Klein-Reifling, petit village perdu en Autriche de l’entre-deux guerres, vaut son pesant de tristesse administrative à laquelle, malgré la sécurité d’emploi, Christine Hoflenher, vingt sept ans, jeune auxiliaire en charge de cet office veut absolument échapper tout comme à son décor domestique aussi triste que pauvre. Ainsi n’hésite-t-elle pas, quand elle reçoit une invitation de sa riche tante Claire Van Boolen à la rejoindre en Suisse pour quelques jours de vacances. Là elle pénètre dans un univers différent de celui qui fait son quotidien, ce sont des beaux vêtements qui la rendent belle, plus jeune, les tourbillons de la danse qui l’étourdissent, le luxe de l’hôtel, les hommes qui se pressent autour d’elle, l‘argent facile du jeu... autant de marques de changement qui l’enivrent . On lui prête de nom de sa tante et malgré elle elle devient une riche et noble héritière que chacun envie courtise et désire. Ainsi s’installe-t-elle dans ce rêve tourbillonnant au point de se croire devenue une autre, bien différente de ce qu’elle était avant ! Pire peut-être, elle perd toute mesure ce qui irrite son oncle. Elle comprend d’un coup son pouvoir sur les hommes mais aussi sa fragilité et ses limites et prend conscience de la duplicité, de la volonté de nuire de sa rivale. Les choses finissent par revenir à leur vraie place, la réalité aussi et Zweig examine la psychologie des gens qui l’entourent et les commérages ont raison d’elle et c’est la dégringolade. Elle devient une proie après avoir été le centre d’intérêt et réintègre sa condition originaire.

    il n’y a aucun mal à souhaiter améliorer sa situation mais vouloir à toutes forces faire ce pour quoi on n’est pas fait peut se révéler désastreux. Ce roman est l’image de la condition humaine où ce genre d’épisode ne se termine pas toujours par un « happy end ». Cette parenthèse de sa vie a un caractère initiatique. Elle fait l’expérience de l’hypocrisie et de la méchanceté ordinaire, prend conscience qu’il y a ce qu’elle voit et la réalité et que ce sont deux choses bien différentes. C’est un regard aiguisé posé sur l’espèce humaine autant que sur la société qu’elle a entr’aperçue. Le retour à la réalité est tellement insupportable qu’elle rejoue pour elle-même, un soir, à Vienne le rôle qu’elle avait à l’hôtel mais elle est seule. Sa rencontre avec Ferdinand, un être brillant mais brisé par la guerre, sera un peu sa vengeance mais le prix en paraît élevé et surtout hypothétique. Pour autant, partageant les désillusions de Ferdinand, elle se met néanmoins sous son influence. Même si cet roman est inachevé il préfigure ce que sera le destin tragique, peut-être déjà envisagé par son auteur et son épouse, au Brésil.

     

     

     

     

     

  • La ruelle au clair de lune

    N° 1503- Septembre 2020.

     

    La ruelle au clair de luneStefan Zweig – Stock

    Traduit de l’allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac.

     

    Le narrateur a manqué le train qui devait le ramener en Allemagne et se trouve bloqué dans un petit port français à cause d’une tempête qui a retardé le bateau. Il prend une chambre d’hôtel et décide nuitamment de faire quelques pas dans la ville. Ça l’amène, par des ruelles sombres qu’il affectionne, dans un quartier interlope et entre dans un bar louche où un client, un habitué, est humilié devant lui par une prostituée. Écœuré il sort et, sans l’avoir souhaité,obtient l’explication de toute cette scène.

    Cette nouvelle, comme toujours fort bien écrite, sonne pour moi comme une confession de ce client repoussé qui éprouve le besoin de raconter son histoire à cet inconnu qu’il ne reverra plus. Il trouve les mots pour s’accuser de son attitude passée, un peu comme si les mots qu’il prononçait dans la noirceur de la ruelle avaient la dimension de ceux dont on use dans l’isolement d’un confessionnal et avaient pour lui une fonction rédemptrice. Il n’y a en effet rien de tel qu’un proche pour humilier quelqu’un, surtout quand ces vexations sont gratuites et aux humiliations qu’il a lui-même infligées répondent les avanies qu’il a dû endurer dans ce lupanar. Dans sa volonté de sortir enfin de son infortune et de s’amender il va même jusqu’à se donner lui-même en spectacle, offrant de lui l’image d’un pauvre homme désespéré. Il charge même le narrateur d’être son intercesseur auprès de cette femme mais il n’obtient qu’une marque de lâcheté de sa part et finalement sa fuite.

    L’épilogue reste en quelque sorte à la charge du lecteur et est laissé à son entière liberté d’interprétation. J’y vois une image de l’espèce humaine pas aussi reluisante que celle qu’on veut bien célébrer à l’envi.

    En principe la parole est libératrice et apaisante, ce qui ne semble pas être le cas de ce pauvre homme qui est à ce point désespéré et seul qu’il se confie à un étranger, dans le cadre d’un bordel de surcroît. Il est vrai qu’il ne rencontre pas avec ce dernier une écoute suffisante pour se sentir libéré, ce qui explique sans doute la détermination qu’on peut deviner à la fin. L’attitude du narrateur, pour être compréhensible dans ce contexte n’en est pas moins frustrante pour lui.

    La femme semble vouloir incarner la vengeance dans ce qu’elle a de plus définitif et de plus déterminé. Lorsqu’on a délibérément décidé de briser ainsi des liens et d’humilier quelqu’un pendant si longtemps, il est souvent trop tard pour réparer quand les choses éclatent , cette remarque valant pour elle et pour lui.

    Le rapport des hommes à la richesse est il ici illustré, allant de l’avarice la plus sordide qui dilue toute relation humaine à la fausse assurance que l’argent peut tout acheter.

    Stefan Zweig est d’origine bourgeoise et a fait partie toute sa vie de l’élite intellectuelle de son temps. Il est étonnant que sous sa plume se retrouvent des scènes de pauvreté comme ce sera également le cas des « L’ivresse de la métamorphose ». D’autre part, lui l’écrivain célèbre semble affectionner les quidams, les héros de l’ombre.

    Comme d’habitude Stefan Zweig excelle dans l’analyse des sentiments et je l’apprécie pour la qualité de son écriture.

     

  • Lettre d'une inconnue

    N° 1502- Septembre 2020.

    Lettre d’une inconnue – Stefan Zweig – Stock

    Traduit de l’allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac.

     

    Il s’agit d’une nouvelle publiée en 1922. Elle met en scène, à Vienne, un écrivain célèbre, R, célibataire, de retour d’une excursion en montagne, le jour de ses 41 ans et qui reçoit une longue lettre d’une femme qui le tutoie, l’appelle « mon bien-aimé », et lui annonce la mort de son enfant, ce qui dénote entre eux une certaine intimité, mais pour lui, elle demeurera inconnue. Elle évoque la grippe qui a emporté son fils et donne à penser qu’elle en est également atteinte de sorte que cette missive prend la forme d’un ultime témoignage , un testament qu’on ne peut mettre en doute, on ne ment pas devant l’imminence de la mort ! Elle relate pour lui sa vie et l’itinéraire de leur rencontre qui remonte au moment où elle avait treize ans et qu’elle était sa voisine de palier, pauvre et transparente. L’écrivain de 25 ans qu’il était alors la fascine au point qu’elle tombe aussitôt amoureuse mais sans rien oser dans sa direction. Quant à lui il ne la remarque même pas et plus tard leur fugitive étreinte ne s’imprime même pas dans sa mémoire mais au contraire cette jeune femme compte parmi ses conquêtes vite oubliées.

    J’ai une grande admiration pour Zweig dont je lis toujours passionnément les écrits, pour l’écrivain et pour ses analyses psychologiques subtiles et passionnantes, la qualité de son style, autant que pour l’homme, mais, même si nous sommes dans une fiction, j’avoue que je suis assez dubitatif devant cette histoire et cet amour inconditionnel, désintéressé et même volontairement aveugle et miséricordieux de cette jeune femme pour cet homme. Peut-être après tout, a-t-il puisé dans sa vie, lui l’écrivain célèbre en perpétuelle errance, la trame d’une telle fiction et se sert-il de l’effet cathartique de l’écriture pour s’en libérer ? Le fait que cette nouvelle se termine par une double mort ne peut pas ne pas me faire songer à son propre suicide, à sa propre désespérance. J’ai du mal à admettre que l’amour de cette femme se nourrisse de l’indifférence, du mépris et des infidélités de ce séducteur et qu’elle se mette dans la peau d’une sorte de vestale qui refuse les plaisirs de la chair puis plus tard d’une prostituée pour mieux élever cet enfant et refusant un mariage prestigieux, dans l’attente très improbable de son retour. Je ne sais trop quelle femme admettrait cela sans se venger, allant même jusqu’à célébrer à sa manière anonyme chaque anniversaire de cet homme! Cela me paraît trop théorique, trop irréel pour emporter mon adhésion. Cela tient sans doute à moi, à mon vécu, à mes expériences délétères… peut-être ? Je veux bien que l’amour existe, mais il me semble qu’il est comme les choses humaines, fongible et consomptible et j’ai du mal à concevoir qu’une telle femme, même à ce point idéaliste et amoureuse puisse exister et vivre ainsi un amour à ce point désincarné. Certes il y a un gouffre entre R et la narratrice mais ils parviennent quand même à se rencontrer et à s’aimer, mais lui est un « donnaiolo » comme le disent si joliment nos amis Italiens, un être hâbleur et inconstant qui va de femme en femme alors qu’elle reste seule à l’attendre désespérément, dans l’ombre, tissant de lui, malgré son absence ou peut-être à cause d’elle, une image par trop embellie. Pire elle disparaît volontairement, transforme son attachement en une véritable idolâtrie au point de sacrifier son bonheur et son avenir dans l’espoir insensé d’être préférée par cet homme pourtant lointain et détaché d’elle. Peut-être même se complétait-elle un peu dans sa posture solitaire et oubliée, allant jusqu’à ne pas lui révéler sa propre histoire avec lui, n’hésitant pas à se vendre pour procurer à ce fils ce que son père aurait pu lui donner. Personnellement, je vois dans l’ultime lettre de cette femme une sorte de vengeance, une manière de répondre à toutes celles que R. ne lui a pas écrites comme il s’y était engagé. Elle lui rappelle que la jeune fille timide du début était devenue une belle femme qu’il a pourtant croisée et qui n’a pas hésité à sacrifier ses intérêts pour un autre instant intime avec lui sans pour autant qu’il la reconnaisse. A-t-elle la volonté de faire naître en lui une culpabilité pour avoir dû se vendre et se sacrifier pour que cet enfant ne connût pas la misère, pour ne l’avoir considérée que comme une banale conquête sans importance, l’avoir humiliée et pour avoir été la victime du destin qui lui a imposé sa mort et la sienne propre et lui en faire porter le poids toutes sa vie. Son attitude eût-elle été différente si cette femme l’avait informé de sa paternité ?

    En tout cas si je me trompe et si un cas semblable peut exister dans la vraie vie, ce R doit être à la fois heureux d’avoir été à ce point aimé de cette femme et malheureux de n’avoir pas été capable de le voir,j’imagine ce que doit être son état d’esprit à l’annonce de cette mort et de celle de son enfant qui resteront pour lui, à jamais, des inconnus. 

  • La collection invisible

    N° 1496- Août 2020.

     

    La collection invisible – Stefan Zweig.

    Traduit de l’allemand par Manfred Schenker.

     

    Nous sommes dans cette Allemagne de l’entre-deux-guerres, un pays vaincu où l’inflation galopante ruinait les citoyens qui se dépêchaient de dépenser immédiatement l’argent qu’ils percevaient avant qu’il n’ait plus la moindre valeur. Dans ce contexte, tout objet d’art était une source de richesse et le narrateur, un antiquaire désœuvré mais désireux de faire quelques bonnes affaires, a l’idée de visiter ses anciens clients et parmi eux un vieux collectionneur de gravures de grand prix qu’il avait acquises en se privant toute sa vie et qu’il gardait jalousement. Il a perdu la vue il y a quelques années, mais a gravé dans son souvenir chaque détail de ses estampes et d’une certaine façon c’est heureux parce que sa femme et sa fille, pour survivre, ont dû vendre les originaux pour les remplacer par des feuilles vieillies, analogues au toucher. Et, bien sûr, il ne s’est rendu compte de rien et c’est à leur demande que l’antiquaire accepte de jouer le jeu jusque dans le moindre détail.

    Le vieil homme ne veut pas les vendre, seulement les montrer et les commenter à l’antiquaire et ce n’est évidemment que des feuilles jaunies qu’il lui décrit, avec le seul secours de sa mémoire, sans que son interlocuteur ait le courage de lui dévoiler la vérité. Il s’ensuit une sorte de parade fantasque mais imminemment charitable où le vieil homme prend plaisir à présenter à son hôte des chiffons de papier que sa seule imagination suffit à faire vivre. Le narrateur lui emboîte le pas et sa démarche, certes généreuse, permet au vieux collectionneur de se féliciter de son choix d’avoir ainsi investi dans des valeurs sûres qui lui survivront. La félicité du vieillard lui redonne sa jeunesse et est à ce point communicative que les deux femmes sont comme transformées par leur propre supercherie.

     

    Cette histoire ressemble à une fable qui serait presque comique si on la sortait de son contexte. J’y vois une image de la condition humaine, de la propension qu’ont les hommes à circonvenir les autres hommes, à leur mentir, à être hypocrites avec eux, souvent pour des raisons moins humaines ou humanitaires que celle qui nous est soufflée ici puisqu’il s’agit de la survie. Il s’ensuit souvent des situations ubuesques où les mystifiés se couvrent de ridicule, souvent à cause de leur grande naïveté. Se répéter les choses jusqu’à satiété suffit souvent pour les mystificateurs, à se convaincre de leur réalité.

    Cette nouvelle n’est pas sans référence à la vie de Stefan Zweig qui était lui aussi collectionneur de livres originaux, de manuscrits, d’autographes et de portraits d’auteurs mais cette collection sera dispersée par les nazis. Par l’écriture de cette nouvelle, publiée en 1925 en Autriche, a-t-il eu l’intuition des dégâts irréversibles qu’allait occasionner le nazisme en Allemagne puis en Europe, les autodafés où ses livres seront détruits ?

     

     

     

    ©Hervé Gautier mhttp:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • Le voyage dans le passé

    N° 1496- Août 2020.

     

    Le voyage dans le passé – Stefan Zweig.

    Traduit de l’allemand par Baptiste Touverey.

     

    Il s’agit d’une nouvelle, retrouvée après la mort de Zweig (1881-1942), parue sous forme de fragments dans un recueil de 1929 et publiée dans la forme définitive en 1976.

    Louis est un jeune homme travailleur mais pauvre qui a passé toute sa jeunesse au service des autres et souhaite ardemment sortir de sa condition. Ses mérites le mettent en contact avec le Conseiller G, directeur d’une usine importante qui fait de lui son secrétaire particulier avec le titre de « Professeur », une belle revanche sur ces années d’humiliation. Après quelques mois il est envoyé au Mexique pour diriger une annexe de cette entreprise ce qui lui assure son avenir mais l’éloigne de l’épouse de Conseiller dont il était tombé amoureux. Est-ce, de sa part , une volonté de promouvoir le jeune homme ou une volonté de l’éloigner de sa jeune épouse ? Ce sera une séparation à laquelle cet amour réciproque risque de ne pas résister, l’épouse du Conseiller, demeurée fidèle à son époux plus vieux, lui jurant de se donner à lui à son retour. Cela dura neuf longues années et Louis revint après la guerre et après s’être marié vers cette femme désormais veuve et donc libre, mais, malgré une correspondance assidue leurs retrouvailles sont empreintes de silences gênés, de non-dits, d’hésitations, minées par le vieillissement, la volonté pour elle de laisser les choses en l’état pour garder intacts leurs sentiments l’un envers l’autre, Mme G enjoignant à Louis d’oublier sa promesse d’intimité entre eux. Rien n’avait changé pour elle dans ses sentiments pour lui, rien sauf les ravages du temps sur sa personne et la séparation. Elle était devenue une vieille femme, désireuse d’oublier ses emportements amoureux de jadis face à la passion intacte de Louis. Il y a des connotations contraires dans le « pèlerinage » qu’ils font ensemble à Heidelberg (avec la symbolique du voyage en train toujours émouvante) et le cortège nationaliste et revanchard qu’ils croisent avec sa volonté de bousculer l’histoire, face à la détermination de Louis de revivre intensément cet amour passionné et intact et la résolution contraire de Mme G, le poids du destin ?

    Zweig, nous le savons, était un fin psychologue et même si ce qu’il décrit est une manière surannée de vivre l’amour, avec passion mais aussi retenue et respect de l’autre (en cela aussi il est témoins de son temps mais aussi d’une certaine manière de vivre une relation amoureuse, différente de celle d’aujourd’hui), il analyse les sentiments de chacun de ses personnages avec une grande finesse et traduit avec des mots justes leurs états d’âme au cours du temps, évoque leur passion réciproque dans le contexte, dissèque la nature des changements qui affectent chacun d’eux, mesure le poids du temps auquel « l’humaine condition » est assujettie. C’est bien effet là le sujet, l‘effet du temps et de l ‘éloignement sur les relations humaines , son action sinon destructrice à tout le moins définitivement transformatrice. L’amour de Louis pour Mme G est intact, en apparence du moins, mais il réclame son moment d’intimité jadis promis alors qu’elle souhaite laisser les choses en l’état, conservant leurs instants de pur bonheur passés pour ne privilégier que le présent, les réduisant à ces deux spectres dont parlent les quelques vers de Verlaine qu’ils évoquent ensemble. Les descriptions sont à la fois précises et poétiques et traduisent elles aussi cette nostalgie qui s’installe entre eux comme une sorte d’obstacle que ni l’un ni l’autre, mais pour des raisons différentes, ne franchira. Ils se sépareront, sans espoir de se revoir et garderont de cette liaison idéalisée un souvenir différent, amour intact mais désir inassouvi pour lui, volonté de se résoudre à l’action du temps pour elle et ainsi se retirer du monde, fidèle à la fois à son époux défunt et à cet amour romantique et impossible

    Écrire, même dans le registre de la fiction, n’empêche pas celui qui tient la plume de mettre un peu de lui-même dans une histoire sortie de son imagination et il est difficile de ne pas faire de parallèle entre la vie de Zweig et ses personnages. Il y a aussi un aspect cathartique de l’écriture qui fait admettre plus facilement les choses quand elles sont écrites et surtout sublimées par la création littéraire.

  • Un soupçon légitime

    N° 1427 - Février 2020.

     

    Un soupçon légitime - Stefan Zweig- Bernard Grasset.

    Traduit de l'allemand par Baptiste Touverey.

     

    Le titre lui-même peut évoquer une fiction policière, ce qui est étonnant sous la plume de Zweig, mais après tout pourquoi pas ? C’est une longue nouvelle publiée longtemps après sa mort mais écrite par Zweig alors qu'il s'est installé en Angleterre pour fuir le régime nazi et qui fait allusion dès la première page à un meurtre. La narratrice, Betsy s'est installée avec son mari dans la campagne anglaise pour une paisible retraite. Un couple d'Anglais plus jeune dont le mari John Limpley est aussi excessif et exubérant que son épouse, Ellen, est oisive et réservée, devient leur voisin. Face à l’état de déréliction de l’épouse et au nom des relations de bon voisinage, les retraités leur offre un chien, baptisé Ponto, auquel John s’attache, à en devenir esclave. Quand son épouse tombe enceinte l'animal est rejeté et c'est le drame.

     

    Comme toujours chez Stefan Zweig, outre le style élégant et coutumier de notre auteur, c'est l'analyse psychologique des personnages et des sentiments qui est importante bien que le personnage principal soit un chien. Dans le couple Limpley le mari est amoureux de sa femme et l’entoure de son attention mais en réalité l’oppresse par son attitude excessive et même par sa présence débordante, tandis que cette dernière est particulièrement effacée et aspire à la solitude. John déborde d’amour et devant la relative indifférence d’Ellen, reporte cette affection sur son chien. Puis tout change à partir du jour de la naissance de l’enfant du couple. Zweig décrit cette manière de s'attacher à quelqu'un avec passion au point de l'idéaliser, voire de l'idolâtrer pour ensuite, soit à la longue soit à la suite d'un évènement extérieur de le rejeter au point de l'ignorer complètement de l'humilier voire de le haïr. Cette attitude, bien qu'elle s'adresse à Ponto et qu'elle ait quelque chose d'excessif, est vérifiable tous les jours dans l'espèce humaine. D’un autre côté, si le rôle du chien me paraît quelque peu exagéré, son attitude au regard de l’état de déréliction que lui impose plus tard son maître, ses pulsions d’hypocrisie et de vengeance et bien entendu de mort, ont quelque chose d’humain.

     

    Pour autant j'ai été un peu surpris par cette nouvelle qui me paraît quelque peu différente du registre traditionnel de Zweig. Je lis que ce texte aurait été écrit lors de son passage en Angleterre soit entre 1935 et 1940 et publié en 1987 (et en 2009 dans sa traduction française) soit longtemps après sa mort. Certes, mettre ainsi en scène un animal est original et tient de la fable, ce qui est peu commun chez Zweig, de même que le caractère enjoué de John tranche quelque peu sur l’atmosphère qui baigne généralement les œuvres de notre auteur et ce même si cette histoire porte au paroxysme le message qu’il entend faire passer. Mais après tout pourquoi pas puisqu’il y ajoute une atmosphère de suspense ? Je reste cependant dubitatif devant cette nouvelle, et ce bien que j'aie pour l’œuvre de Zweig un intérêt intact.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • Le joueur d'échecs


     

    La Feuille Volante n° 1407Novembre 2019.

    Le joueur d'échecs - Stefan Zweig - Éditions Payot et Rivages.

    Traduit de l'allemand par Jean Torrent.

     

    Sur un paquebot qui va de New-York à Buenos Aires, se joue une série de parties d'échecs. Cette nouvelle met en scène le narrateur dont nous ne saurons rien, Mirko Czentovic, un être inculte, médiocre et arrogant qui a la particularité d'être un génie devant un échiquier en y jouant automatiquement et d'instinct, une sorte d'autiste, et qui, la partie gagnée, de redevenir ce qu'il est, un quidam vulgaire, ignare et sans intérêt mais qui est, depuis l'âge de vingt ans, champion du monde d'échecs. Le troisième personnage est un autrichien mystérieux, MB, qui accepte de jouer avec lui alors qu'il n'a pas touché un échiquier depuis plus de vingt ans. Il rencontre Czentovic par hasard lors de la traversée. La première partie est réputée nulle, il gagne la deuxième mais perd la troisième d'une manière assez bizarre, une sorte de démission volontaire, un peu comme s'il était victime d'une hallucination, s'il jouait une autre partie que celle qu'il était en train de disputer.

    Il est difficile de ne pas voir, dans cette courte nouvelle posthume des connotations avec l'auteur, sa vie ayant largement nourri son œuvre. Zweig pratiquait les échecs en amateur et on pourrait y voir un exemple d'addiction au jeu ou plus sûrement une illustration d'une forme particulière de violence. Le personnage intéressant ici, c'est MB, un avocat autrichien exilé, un peu comme l'auteur qui a passé sa vie à fuir les nazis qui avaient destiné aux flammes ses différents livres, qui a parcouru le monde pour débarquer en Amérique du sud, à ses yeux, terre de liberté et de tolérance. Ainsi, à la suite d'une rencontre avec le narrateur, MB accepte de lever le voile sur sa vie. Il raconte comment il a été l'objet d'internement de la part de la Gestapo, mais pas dans un camp de concentration comme on pourrait s'y attendre mais dans une chambre d’hôtel, maintenu au secret. Par hasard, il tombe sur un traité d'échecs et apprend par cœur les combinaisons des grands maîtres au point de jouer dans sa chambre contre lui-même avec un échiquier de fortune et des pièces faites de miettes de pain. Remarquons au passage le lien fait entre le pain nécessaire à la vie et ce jeu reconstitué qui va prendre pour lui une importance capitale. Jusque là, sa solitude et le silences étaient tels qu'il allait devenir fou et aurait presque préféré être astreint au travail et à la promiscuité des camps, ce qui lui aurait occupé l'esprit. Dès lors qu'il trouve ce livre, il reprend confiance, exerce son esprit puisque ce jeu, à l'inverse des autres, ne fait pas appel au hasard mais à la technique, mais c'est de courte durée. Certes il s'exerce au point d'être fasciné par les échecs et, à force de jouer mentalement contre lui-même, il devient son propre bourreau puisqu'il ne pense qu'à cela, ce qui rend sa solitude destructrice. Il tente de pallier la folie en se remémorant des articles du Code Civil ou des œuvres littéraires, ce qui peut être interprété comme le fait que la culture puisse faire échec à la barbarie. Là aussi c'est une sorte d'impasse puisque il perd ainsi le sens des réalités et il ne voit d'autres issues que la fuite. MB bénéficie heureusement de l'aide d'un médecin qui le sort de cette détention et de cette spirale infernale, mais il garde quand même des marques indélébiles de sa détention et des violences qu'il a subies en perdant la troisième partie contre Czentovic. Pour Zweig, qui pensait trouver au Brésil la paix intérieure, cette fuite débouche sur le suicide.

    Il y a une excellente analyse de ce que peut-être cette forme subtile de violence qui est loin d'être théorique puisqu’elle sert encore quand on veut se débarrasser de quelqu'un, mais cette nouvelle illustre, à mon avis, l'effet cathartique de l'écriture (ou de la parole), mais, comme je l'ai toujours pensé, ce pouvoir a ses propres limites et ne saurait guérir de ses obsessions un être tourmenté comme Zweig qui n'a pas pu ne pas connaître les théories de Freud dont il prononce l'éloge funèbre. Une telle histoire ne peut rester sans explication et l'interruption de la partie par MB à l'invitation du narrateur, sa volonté de se retirer du jeu, appellent, à mon sens, celle de la vie devenue insupportable à notre auteur et donc de son suicide.

    ©Hervé Gautier.http:// hervegautier.e-monsite.com

  • Montaigne

    La Feuille Volante n° 1272

    Montaigne – Stefan Zweig – PUF,

     

    La biographie de Michel de Montaigne est l'ultime ouvrage de Stefan Zweig avant son suicide au Brésil en février 1942, On peut sans doute y voir une dernière tentative de conjurer son projet de quitter cette vie que Montaigne aimait tant mais qui ne lui convenait plus à lui, à moins qu'il n'ait fait sienne cette pensée des Essais «  La plus volontaire mort est la plus belle » .

    Du propre aveu de Zweig, la rencontre avec l'auteur des « Essais » n'a pas facile puisque, bien que nourri de culture française il n'était pas prêt, à vingt ans, à en recevoir le message. Il lui a fallu attendre longtemps qu'il mûrisse en lui pour qu'il lui consacre cette biographie comme on retrace la parcours d'un ami. Même si notre auteur, qui est aussi connu comme romancier et nouvelliste, a consacré son talent à nombre de biographies, ce sujet n'a peut-être pas été choisi par hasard à cause peut-être de similitudes qui existaient entre eux. Les voyages, la fuite de Montaigne quittant Bordeaux pour échapper à la peste à laquelle répond celle de Zweig fuyant le nazisme, une autre peste, mais brune celle-là, la violence des guerres de religion et celle qui poussa l'écrivain autrichien à errer par le monde... Il a souhaité honorer le combat de Montaigne pour la liberté, de penser, d'agir, d'écrire, d'aimer … une valeur si menacée en cette première moitié du XX° siècle en Europe et qui lui manqua tant parce que son absence signifiait aussi l'intolérance. Il célèbre sa lucidité face au naufrage de l'humanisme et à la folie meurtrière des hommes qui ne vivent que pour la violence, parle de sa dénonciation de l'inhumanité, de la fragilité de la condition humaine de son époque et de sa volonté d'être lui-même, c'est à dire un homme qui refuse de prendre part à toute ce déchaînement de haine à l'extérieur. Pourtant il attendra longtemps pour devenir véritablement Montaigne ; il renoncera aux charges publiques et se retirera dans sa tour comme en lui-même et bien sûr avec le rempart de ses livres, sans pour autant renoncer à ses richesses ni aux voyages. Pourtant, cette forme d'égoïsme de Montaigne qui ne parle que de lui, cesse d'une certaine façon quand il devient écrivain, c'est à dire accepte d'écrire non plus pour lui mais pour les autres en leur confiant le résultat de ses méditations personnelles et intimes. Son œuvre est en effet une « quête de soi-même » menée au rythme d'une vie retirée dans sa tour. Pourtant sa notoriété littéraire le fait élire maire de Bordeaux, ce qu'il apprend quand il est en Italie et alors même qu'il n'a rien demandé . Plus tard ce mandat sera renouvelé et il sera, lui-même sollicité par le roi pour des médiations et des négociations dont l'avenir du royaume a peut-être dépendu, Ainsi, par un revirement du sort, quand plus jeune il avait sollicité des charges publiques et que, celles-ci lui avait été refusées , il se voit, alors qu'il avait décidé de se retirer du monde, de méditer et de se préparer à la mort, pressé par le roi lui-même d’intervenir dans les affaires de l’État. Est-ce à dire que Zweig voyait entre eux beaucoup de similitudes ? Peut-être.

    L'auteur refait la généalogie des Eyquem, commerçants enrichis et anoblis qui s'allient à une demoiselle Louppe de Villeneuve, d'une famille de commerçants prospères d'origine juive espagnole , la mère de Michel, ce qui n'est pas sans rappeler es propres origines de Stefan. Si Montaigne chercha à cacher cette ascendance, Zweig ne se signalera pas comme écrivain juif mais, lui aussi, comme un humaniste brillant, éclairant le monde de sa pensée. Comme Michel il reçut une éducation de qualité caractéristique de chaque époque et chacun aura une lente maturation d'écrivain. Zweig comme Montaigne honoreront le nom de leur famille par la culture et le transmettront aux générations futures.

    Pourtant si Montaigne, mis à part un « journal » de voyage, est l'homme d'un seul livre, ce n'est pas le cas de Zweig, plus prolixe. et si les « Essais » n'ont jamais cessé d'être une référence de notre littérature, les écrits de l'écrivain autrichien ont longtemps été dans l'oubli même s'ils sont heureusement redécouverts actuellement

    Montaigne s'interroge abondamment sur lui-même, cherche à se connaître, se demandant notamment « Que sais-je ? » ce qui le distingue des érudits et des religieux de son époque qui affirmaient péremptoirement détenir la vérité. Je note que s'il revenait aujourd’hui, il pourrait utilement se poser la même question. Ainsi,se peignant lui-même, il constate au long de sa vie des changements que le font passer de l'épicurisme au scepticisme, au stoïcisme pour finalement lui conférer une certaine sagesse mais aussi un forme de solitude, Cela , à mes yeux, fait de lui un écrivain de l'humain, de « l'humaine condition ».

     

    © Hervé GautierAoût 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

  • Angoisses

    La Feuille Volante n° 1269

    Angoisses – Stefan Zweig – Gallimard.

    Traduit par Bernard Lortholary.

     

    C'est une histoire simple, presque banale que Stefan Zweig nous offre dans cette longue nouvelle : En sortant de chez son jeune amant, Irène, la trentaine, femme mariée et mère de famille de la bonne société viennoise est agressée par une femme pauvre et frustre qui se dit l'amie de l'homme qu'elle vient de quitter. Revenue au foyer, Irène y reprend sa place grâce à son aplomb et l'hypocrisie bourgeoise qui la caractérise. Cependant, le lendemain elle gamberge mais heureusement la mode féminine est à la voilette et elle ne craint pas d'être reconnue. Pourtant son agresseuse de la veille la retrouve et c'est le début d'un chantage au terme duquel elle peut tout perdre, sa famille, son confort , sa place dans la société... Elle est dès lors assaillie par des certitudes contradictoires. Certes elle est encore belle, désirable et est attirée par des passades, mais n'est pas prête à tout sacrifier d'autant que l'adultère qu'elle pratique n'est en rien une vengeance envers son mari à qui elle n'a rien à reprocher, mais n'a pour but que de briser l'ennui et le confort routinier de son univers quotidien,

    C'est l'occasion pour elle de pratiquerun de ces retours en arrière qui donnent le vertige, son mariage arrangé par ses parents avec un jeune avocat pénaliste, huit ans de bonheur paisible plein d'indifférence et d'oisiveté, mais la certitude que pour elle son mari n'est qu'un étranger. Elle a donc parfaitement de droit de s'octroyer, de temps en temps, un petit accroc. Vient ensuite l'inévitable culpabilité judéo-chrétienne qui se double de la nécessité de rester chez elle pour échapper à la maître chanteuse, Cela brise ses habitudes et et elle vit sous la menace d'une révélation, ce qui ne manque pas d'éveiller les soupçons de son entourage. Elle essaie bien de rompre son isolement en dansant, lors d'une soirée avec un autre homme, suscitant la jalousie de son mari, mais rien n'y fait. Cette situation devient rapidement une obsession génératrice de panique, d'angoisse, de frayeur et de désespoir, une vraie descente aux enfers. On lui demande de payer de plus en plus et elle le fait, se mettant elle-même dans un état de dépendance qu'elle voulait éviter et dont elle ne voit pas comment sortir.  En réalité elle n'était pas préparée à cette vie de mensonge comme nombre de ses amies qui s'y complaisaient et elle fit ce qu'elle pouvait pour se déculpabiliser. Non seulement elle n'aimait pas cet amant, elle s'aimait elle-même et évidemment le plaisir qu'elle retirait de cette toquade, mais son bonheur était aussi celui d'enfreindre l’interdit. et elle chercha à se convaincre, dans une sorte de dédoublement de personnalité, que c'était une autre femme qu'elle qui avait commis ce faux-pas. Elle se voulait une femme libre, au mépris du code pénal de l'époque qui n'était pas tendre avec l'épouse adultère, capable de vivre en pointillés une vie quelque peu dépravée au mépris de son mari et de ses enfants, mais le hasard s'en était mêlé qui venait brouiller ce bel agencement. Elle se découvrait différente, certes attachée à son confort mais suspicieuse, persuadée que son mari connaissait son faux-pas mais n'en parlait pas (L'épisode où il fustige sa fille pour un mauvais geste n'est pas sans rappeler la scène où Raimu, dans « la femme du boulanger » tance sa chatte devant sa jeune épouse contrite), incapable elle-même de discerner les discordances dans l'attitude de la maître-chanteuse mais acculée à une décision qu'elle n'avait jamais imaginée.

    Je ne suis pas sûr cependant que cet épisode venant bouleverser leur vie commune se termine par cette forme de « happy-end » que je trouve toujours artificiel et un peu trop éloigné de la vraie vie. Je ne suis pas sûr non plus qu'il ne restera rien de cela dans leur vie commune future, d'un côté des adultères pas forcément avoués de l'épouse et de l'autre, ce montage un peu grossier d'un mari qui certes veut récupérer sa femme, mais apprend du même coup à la connaître vraiment et se rend compte qu'il a donné son amour et sa confiance à quelqu'un qui ne le méritait pas. Certes l'auteur joue sur la différence sociale entre le jeune pianiste et la maître chanteuse, laide et grossière, mais est-ce vraiment crédible ? L'auteur, puisant sans doute dans son vécu personnel (A cette époque Zweig a commencé une liaison avec une femme mariée qu'il finira par épouser), réussit non seulement à se livrer, selon son habitude, à une fine analyse de l'esprit humain et de ses passions, mais il le fait avec un sens consommé du suspens qui tient son lecteur en haleine jusqu'à la fin. Il montre comment la culpabilité finit par s'imposer à elle, puis le regret et enfin la réaction finale. Ce qui aurait pu être l'histoire d'une banale passade devient malgré tout, une étude psychologique passionnante.

    Comme toujours, il déroule son récit avec un style fluide qui transforme une lecture en moment d'exception.

    © Hervé GautierAoût 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

  • Amok

    La Feuille Volante n° 1266

    Amok – Stefan Zweig – Stock

    Traduit de l'allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac.

     

    C'est un recueil de trois nouvelles. Le première qui lui donne son titre évoque une sorte de folie meurtrière chez les Maltais (amok) et ceux qui en sont victimes portent aussi ce nom. C'est ce qui est arrivé à ce médecin européen de la jungle qui a refusé par orgueil de venir en aide à une femme blanche de la bonne société et qui le regrette au point de la poursuivre frénétiquement, en vain. Il y a dans leur attitude respective de l'attachement amoureux chez le médecin ainsi qu'une volonté de se racheter et de l’orgueil hautain et destructeur chez cette femme, une sorte de stupidité paralysante et suicidaire pour les deux. La deuxième (« Lettre d'une inconnue ») est la lettre d'une jeune femme qui va se donner la mort et qu'elle destine à un écrivain connu et riche séducteur qui fut son amant d'un soir et à qui elle révèle la mort de son enfant ainsi qu'un secret qu'il ne pouvait connaître. La troisième (« La ruelle au clair de lune ») se passe dans un port argentin et son quartier chaud avec ses bars et ses bordels. Même si on trouve de la poésie aux ruelles sombres, elles abritent toujours une faune interlope, des habitués et des putes. L'homme que rencontre le narrateur est un être abandonné par son épouse tombée dans la prostitution et qui l'humilie.

    Il y a dans ces nouvelles à la fois une crainte et un désir de la mort face à l'impuissance ou à l'inutilité désormais évidente de la vie. Dans ces situations la vie n'est pas belle comme on nous en rebat un peu trop les oreilles mais au contraire est une épreuve constante qui justifie ou peut justifier l'atteinte à sa propre existence ou à celle de l'autre qui la pourrit. A cela s'ajoute le culte du secret, le respect de la parole, celle qu'on donne à un autre et qu'on se donne à soi-même, la volonté que personne ne sache la vérité sur un drame devenu une chose à cacher, mais que le hasard contribue à révéler...

    Nous assistons au déroulements d'événements qui annihilent la liberté individuelle comme si le destin implacable se manifestait soudain dans le quotidien et bouleversait définitivement les choses au point que les personnages, lassés peut-être de vouloir agir, mais désespérés par le cours que prennent les circonstances, s'en remettent au hasard pour finalement s'autodétruire posant cet acte comme le seul qui vaille dans cette vie dont ils veulent enfin se libérer. Dois-je rappeler que Stefan Zweig lui-même devait sans doute voir ainsi les choses puisqu'il s'est suicidé. .

    Monologue dans un cas, lettre d 'amour anonyme et témoignage quasi solitaire dans les autres, nous avons là une confession qui précède la mort et la sanction qu'on s'inflige est avant tout une délivrance de cette vie désormais insupportable. Au-delà de l'absence de noms qui est un artifice parfois inutile, l'anonymat est important dans ces textes où les personnages principaux racontent leur histoire. Il donne sa tonalité de l'ensemble du recueil, un peu comme si, indépendamment de chaque contexte, tout cela ressortait de la condition humaine, appartenait à chacun d'entre nous simplement parce que, s'agissant de l'amour que nous avons tous un jour ou l'autre ressenti, cela ne peut pas ne pas nous parler. Dans ces trois nouvelles, l'amour est associé à la mort, c'est encore une fois Éros qui danse avec Thanatos dans une sarabande infernale . Il y a le personnage principal, celui qui parle et qui ressent les choses . Il est humilié par celui ou celle pour qui il éprouve de l'amour et qui le décevra forcément parce qu'il ou elle le méprise ou l'ignore, C'est souvent l'image de la condition humaine quand l'amour n'est pas partagé et qu'on met en scène des personnages orgueilleux et qui se considèrent comme supérieurs aux autres , se croient tout permis et ne peuvent donc frayer qu'avec leurs semblables en jetant sur le reste du monde un regard condescendant. Il y a de la folie dans tout cela, celle du médecin devenu « amok », celle de la femme inconnue qui n'a plus rien au monde , celle de ce pauvre homme qui veut croire que sa femme reviendra à lui alors qu'il finira par la tuer dans un geste désespéré.

    Ces nouvelles sont une analyse de l'espèce humaine et notamment tout ce qui concerne la fierté. Le médecin commence par refuser son assistance à la femme parce que celle-ci ne veut pas le supplier de lui venir en aide. L'homme de la dernière nouvelle attend de son épouse qu'elle le remercie pour l'avoir sortie de la pauvreté et c'est aussi une certaine forme d'orgueil, conjugué il est vrai avec un amour fou, qui fait que la femme de la deuxième nouvelle refuse le mariage avec des hommes fortunés pour ne vivre qu'avec son enfant et le souvenir idéalisé de son seul amant. Il y a aussi cette incroyable légèreté de ceux qui se croient autorisés à infliger à leurs semblables toutes les vilenies avec cette volonté d'humilier l'autre, surtout quand il s'agit de son conjoint,. L'homme de la troisième nouvelle qui prend plaisir à rabaisser son épouse en lui refusant de l'argent est lui-même mortifié par elle quand il veut la reprendre.

     

    J'ai, comme à chaque fois que je lis une œuvre de Stefan Zweig, apprécié à la fois le style fluide et agréable à lire de l'auteur autant que la finesse de l'analyse des sentiments et de la condition humaine.

    © Hervé GautierJuillet 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

  • Joseph Fouché

    La Feuille Volante n°1016– Février 2016

    Joseph Fouché – Stefan Zweig – Grasset .

    De cet homme, nous ne retenons souvent que l'image que nous a donnée Chateaubriand dans ses « Mémoires d'outre-tombe ». Alors qu'il attend dans l'antichambre royale, l'auteur voit passer devant lui Talleyrand soutenu par Fouché et pour évoquer cette scène il parle « du vice appuyé sur le bras du crime ». C'est vrai que Fouché a toujours fasciné à la fois les historiens et les écrivains par sa manière de s'adapter aux circonstances plus que mouvementées de son époque et son extraordinaire longévité. Stefan Zweig n'échappe pas à cette attirance et lui consacre une biographie détaillée, très documentée et fort pertinente, parue en 1920. C'est d'ailleurs assez étonnant de la part de l'auteur de « La confusion des sentiments » que le désespoir conduisit au suicide.

    C'est vrai que Fouché est un personnage pour le moins controversé et surtout contradictoire, qui a quand même gardé du professeur de mathématiques qu'il avait été, le côté calculateur. Il appartenait à l'ordre des Oratoriens (il a seulement reçu les ordres mineurs) qu'il a quitté pour embrasser les idées de la Révolution, mais il ne s'est pas moins signalé comme organisateur de l'armée contre les Vendéens mais aussi par son zèle à déchristianiser la Nièvre, à détruire les ornements sacerdotaux, les crucifix, les églises et piller leurs trésors. Qu'il ait été convaincu de divers détournements et participations à des affaires douteuses reste anecdotique au regard de ses autres méfaits. Sur le plan personnel, l'amitié n'avait que peu de valeur pour lui ; c'est ainsi que s’il soutint Robespierre au début de sa carrière politique, il n'eut aucun état d'âme à participer activement à sa chute, le 9 Thermidor. Quant à l'image de Chateaubriand, elle n'est bien entendu que de façade, Talleyrand étant en réalité son ennemi juré. Il n'était d’ailleurs pas dénué de cynisme et n’hésitait devant aucun abus de pouvoir, dût-il d'ailleurs précipiter ses détracteurs et parfois même ses amis dans la mort pour se sauver lui-même. Sur le plan purement politique il a été un attentif élève de Machiavel, pratiqua avec grand talent la palinodie, la flagornerie, la trahison, l'opportunisme et la délation, ce qui fit de lui, et à plusieurs reprises, un ministre de la police « efficace », ambitieux et surtout redouté. Au début, il s'est fait élire député de la Convention, passant du Marais (qu'on peut classer au centre) pour ensuite choisir le clan des « Montagnards » (qu'on classe carrément à gauche). Il n'en servira pas moins ensuite le Directoire, le Consulat, l'Empire puis la Restauration. Il reste aussi dans l'histoire, en plus des nombreux qualificatifs peu glorieux dont on l'affubla, comme « Le mitrailleur de Lyon » puisqu'il encouragea les cruautés et organisa la destruction par le canon (la guillotine étant jugée trop lente à tuer) des insurgés ou des suspects, ce qui n'était pas vraiment dans la philosophie des « Lumières ». Quant à l'exemple donné au reste du monde par la France d'alors, il était loin de l'idéal révolutionnaire.

    Il faut lui reconnaître une certaine clairvoyance, à laquelle sans doute son appartenance à la franc-maçonnerie n'était pas étrangère . Il soutint Bonaparte le 18 Brumaire lequel sut se souvenir de son appui en lui confiant le portefeuille de ministre de la police mais son parcours dans l'Empire est jalonné de trahisons. Il restera attaché au Directoire, à Bonaparte alors Premier Consul puis à l'Empire mais Napoléon se méfiera toujours de lui, le fera même surveiller, craindra son pouvoir et ses félonies, même s'il le fit « Duc d'Otrante » pour son action en l'absence de l'empereur. Il saura d'ailleurs se maintenir non loin du pouvoir malgré ses disgrâces parfois lourdement désargentées et fort mal vécues, sauvegardera l'autorité de l’État pendant les « Cent-jours », négociant avec les puissances alliées face à la défaite prévisible de Napoléon et préparant la transition vers la royauté. Il n'hésitera pas à remettre Louis XVIII sur le trône et à être également son ministre sous la Restauration. C'est pourtant le même homme qui a voté la mort de Louis XVI, le même prêtre défroqué, pilleur d'églises qui jure « fidélité » au roi très chrétien  !

    Ce personnage ne laissa personne indifférent. Stéfan Zweig lui reconnaît du talent. Il semble être déconcerté par sa faculté de Fouché à avoir survécu à cette période, préférant bien souvent l'ombre à la lumière, évitant de trop s'engager, préférant observer et réfléchir avant d'agir... un véritable animal politique au remarquable sang-froid, à la patience exemplaire, à la clairvoyance proverbiale mais surtout dénué de scrupules. Il était fasciné par le pouvoir mais aussi par l'argent qui parfois lui manqua. L'auteur le prend comme modèle, mais comme un modèle pervers qu'il ne faut pas suivre, comme l'image de l'homme soucieux de faire oublier tous ces petits reniements et ses grandes trahisons et s'attache à l'accabler. Le Duc d'Otrante dont les armes étaient parlantes («D'azur à la colonne d'or, accolée d'un serpent du même, semé de cinq mouchetures d'hermine d'argent, deux deux, et une ; au chef des ducs de l'Empire brochant »)  , était avant tout arriviste et comploteur, et incarnait sans doute la dualité qui est en chacun d'entre nous, était le parangon de tout ce que l'espèce humaine a de plus méprisable et que ne rachètent pas ni les «Père de Foucault », ni les « Mère Teresa » ni les « Saint-Vincent -de-Paul ».


     

    © Hervé GAUTIER – Février 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • VINGT-QUATRE HEURES DE LA VIE D'UNE FEMME-

    N°753 – Mai 2014.

    VINGT-QUATRE HEURES DE LA VIE D'UNE FEMME- Stefan ZWEIG - Stock.

    Traduit de l'allemand par Olivier Bournac et Alzir Hella.

     

    Nous sommes au début du XX° siècle dans un hôtel calme de la Riviera et parmi les clients une femme mariée, mère de famille choisit de quitter son mari et ses enfants et de s'enfuir avec un jeune homme. Aussitôt, chacun y va de son commentaire conventionnel, moralisateur ou bassement médisant, mais le narrateur prend la défense de cette femme. Parmi ces clients, une vieille veuve anglaise de la haute société, discrète et digne, Mrs C …, se confie à lui et lui avoue que, vingt ans auparavant, elle avait alors quarante deux ans, alors qu'elle venait de perdre son mari et que ses enfants n'avaient plus besoin d'elle, était elle aussi tombée sous le charme d'un homme jeune qui venait, à Monte-Carlo, de tout perdre au jeu et qui voulait pour cela se donner la mort. Cet épisode amoureux ne dura que vingt-quatre heures et bouleversa sa vie même s'il ne fut pas partagé. Ce qui n'était au départ qu'une volonté de faire prévaloir la vie sur la mort s'est transformé, sans peut-être qu'elle le veuille vraiment, en un exaltante passade avec cet inconnu qui aurait pu être son fils. Pour elle qui vivait retirée du monde et confite dans le deuil, cette rencontre est une renaissance, une redécouverte du bonheur. Pour celle qui avait voulu, dans un élan de générosité et d'humanité, éviter à cet inconnu de se laisser glisser vers le suicide, cette journée passée avec lui est une invitation à retrouver cette vie à laquelle elle se fermait volontairement jusque là. L’amour dévastateur du jeu chez le jeune homme a ici son pendant sentimental chez cette femme respectable pour qui cette rencontre est un véritable « coup de foudre » ! Cela prend même une dimension quasi religieuse lors de la scène de l'église et Mrs C...pense même l'avoir sauvé définitivement de son addiction au jeu. La passion de Mrs C... pour ce jeune étranger est au vrai à peu près semblable à celle que ce dernier vouait au jeu mais pour lui, elle dura plus longtemps et eut raison de lui.

     

    Ce court roman est bouleversant non seulement à cause du style (j'ai particulièrement été sensible à la description des mains du jeune homme face à la table de jeu, elles préfigurent le début de ce fantasme féminin et je ne dirai jamais assez que la lecture à haute voix souligne la musique des mots) mais aussi de la sincérité de l'auteur qui analyse, suivant son habitude, finement les sentiments des personnages. Ce texte est dans la même veine de « la confusion des sentiments » (La Feuille Volante n°747) qui m'avait tant plu.

    Il n'y a rien d'érotique dans cette passade mais bien plutôt l'analyse de deux formes de passions apparemment incompatibles l'une avec l'autre. Tout est dans l’exhalation des sentiments de cette femme, ses projets insensés pour appartenir à cet homme alors que lui ne lui témoigne qu'une ingratitude brutte. L'auteur excelle à guider son lecteur attentif et passionné dans cet univers qui est le sien. L' issue n'est pas celle qu'aurait souhaitée Mrs C... mais ces vingt-quatre heures de vie intense (au vrai un bref instant dans sa longue existence) ont laissé dans sa mémoire une trace indélébile.

     

    J'avoue que, à titre personnel, je suis particulièrement attentif aux écrivains qui se penchent sur la condition humaine et l'histoire intime des hommes et des femmes (cette histoire est très actuelle et le sera tant que les humains existeront), sur ce qui fait notre quotidien ou ce qui le bouleverse, ce qui est raison ou déraison, folie ou routine.

     

    Ce roman a fait l'objet adaptations cinématographiques notamment en 1968 et 2003.

     

    ©Hervé GAUTIER – Mai 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

  • LA CONFUSION DES SENTIMENTS

    N°747 – Mai 2014.

    LA CONFUSION DES SENTIMENTS – Stefan Zweig – Stock

    Traduit de l'allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac.

     

    Pour son soixantième anniversaire, Roland de D, un vieux professeur de faculté reçoit un livre qui est censé être sa biographie. Deux cents pages qui lui sont consacrées retracent son parcours . D'emblée il note des erreurs. En effet, puisqu'il a réussi, on suppose qu'enfant il avait des dispositions puisqu'il était le fils d'un proviseur et donc baignait dans le domaine de l’intellect. On voyait légitimement en lui un futur professeur alors que lui, secrètement se voyait plutôt marin. Il confesse qu'il a eu du mal à avoir son baccalauréat et que, à dix neuf ans, pour ne pas déplaire à son père il s'est inscrit en faculté. Las, une fois étudiant à Berlin c’est à dire loin de chez lui, son côté naturellement épicurien prit le dessus et il négligea les cours pour s'adonner aux plaisirs simples de la vie, le cabaret, les femmes... Pourtant le goût de l'étude lui vint d'un coup, après il est vrai une semonce paternelle, mais la véritable raison de ce revirement resta secret. Pour le reste de l'année, il s'inscrivit dans une autre faculté et découvrit un vieux professeur qui sut lui faire partager sa passion pour Shakespeare et dont il devint le secrétaire et presque le confident ; Il proposa en effet de l'aider à terminer un travail universitaire qu'il avait abandonné. Bien entendu, cette démarche personnelle le mit d'emblée à part parmi les communauté des étudiants.

    Il n'était pas non plus indifférent au charme de sa jeune et belle épouse qui lui avoua que son mari s'absentait fréquemment sans qu'elle ne trouve rien à redire. C'était une femme effacée mais ce couple sembla au jeune homme assez singulier et pas seulement à cause de la différence d'âge. Elle paraissait s’accommoder des absences de son mari, les comprendre, les tolérer et peut-être les approuver ce qui faisait de cette union un mariage de façade

    Au départ, le lecteur peut facilement être égaré par une supposée et potentielle liaison entre Roland et la femme du professeur. Après tout, cela ressemble bien à cet étudiant épicurien qui renouerait là avec ses anciennes habitudes. D'autant plus que non seulement l'épouse se montre, en l'absence de son mari non seulement portée sur les confidences intimes mais aussi complice et même compatissante, dénonçant l'état de subordination et même d'esclavage de l'élève par rapport au maître. Elle l'engage à mener une vie d'étudiant plus conforme à son âge mais s'affiche publiquement en sa compagnie et lui révèle des détails sur sa vie privée qui sont de nature à provoquer l'adultère. Pourtant, il y a de la part de l'épouse une série d'hésitations troublantes qui fait naître dans l'esprit du jeune homme une certaine confusion. Bizarrement Roland, confie qu'il n'aime guère ce genre de trahison, ce qui est étonnant de la part d'un jeune étudiant aussi amoureux de la vie, mais il ajoute qu'il est, comme l'épouse sans doute, sous l'influence de son maître. L'expression s'applique pour les deux, pour cette femme en tant qu'épouse et pour Roland en tant que disciple, l'ascendant que cet homme exerce notamment sur lui est présenté comme déstabilisant. Non seulement le professeur est peu reconnaissant du travail que son élève fournit à son profit mais il est parfois blessant voire humiliant au point que naît dans l'esprit du jeune homme à la fois une culpabilisation due à la jalousie et à une certaine tension entre eux mais aussi à un attachement certain à sa personne. Si le jeune homme se laisse aller, avec la complicité active de cette épouse, à ce qu'il appelle une trahison, c'est moins l'acte de chair qu'il réprouve mollement que le voile que cette femme lève pour lui sur les secrets intimes de son mariage. Pourtant Roland est à la fois honteux et demandeur de cette révélation qui, le pense-t-il, le déculpabiliserait. S'il séduit cette femme c'est aussi en pensant très fort au mari de cette dernière ce qui ajoute, dans son esprit en tout cas, à cette confusion de sentiments. [« J'ai de tout temps exécrer l'adultère, non par esprit de mesquine moralité, par pruderie et par vertu, non pas tant parce que c'est là un vol commis dans l’obscurité, la prise de possession d'un corps étranger, mais parce que presque toute femme, dans ces moments-là, trahit ce qu'il y a de plus secret chez son mari  »].

     

    On sent qu'il y a une évolution personnelle du jeune homme dans l'exercice du plaisir. Auparavant, il jetait sa gourme avec des femmes en ne s'attachant pas à elles, profitant de l'occasion pour jouir de l'instant, maintenant, avec l'épouse de son maître, c'est un peu différent. Certes il la fréquente au point de se retrouver dans son lit mais sa démarche est plus laborieuse, plus amoureuse aussi. Non seulement on a l'impression que leurs relations est d'une autre nature, qu'elles sont empreintes de retenue et de culpabilisation mais surtout elles interviennent avec en toile de fond les disciplines intellectuelles avec lesquelles Roland a décidé de renouer. C'est dans ce contexte sans doute qu'il en éprouve à la fois du dégoût et de la honte et que les relations qu'il peut avoir avec l'un et l'autre séparément sont tendues, qu'il est en quelque sorte partagé entre entre le plaisir dont il entend profiter et la colère qu'il ressent contre lui-même au point qu'il tente de fuir cette ambiance qu'il ressent comme malsaine. Cette fuite répond à celle qui l'a fait partir de Berlin mais elle est évidemment causée par des raisons différentes. Pourtant la réaction du maître est bien opposée, non seulement il suppose un écart de la part de son épouse, n'y accorde que peu d'importance et avoue même à Roland la grande liberté qu'il lui octroie par principe. Cette licence a pourtant un pendant puisque lui-même pratique des relations extra-conjugales, mais avec des hommes et il lui déclare son amour, ce qui achève de déstabiliser le jeune étudiant. Il s'attendait à un châtiment de la part de cet homme et c'est un aveu quelque peu humiliant qu'il reçoit de sa part, assorti d'ailleurs de confidences personnelles et bouleversantes. De cette situation finalement délétère il choisit de sortir par la fuite (encore une fois). Il tourne cette page de sa vie en choisissant de poursuivre son cursus universitaire mais surtout en se cachant sous le masque de la respectabilité. Cet épisode de sa vie est resté secret puisqu'il correspond autant à l'éveil intellectuel qu'à la rencontre d'une passion qui aurait pu être destructrice.

     

    Il est vrai que Zweig se livre ici à une analyse psychologique très fine des sentiments de chaque personnage autant que le trouble qu'engendre une passion pour ceux qui en sont l'objet. Cela n'a pas échappé à Sigmund Freud qui expliquait les relations humaines par la sexualité.

     

    Il s'agit d'une nouvelle parue en 1927 qui a fait l'objet d'une adaptation télévisuelle en 1979 réalisation d’Étienne Perrier avec Miche Piccoli dans la rôle du professeur.

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Mai 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

×