Articles de ervian
-
Les accommodements raisonnables
- Par ervian
- Le 20/06/2022
- Dans Jean-Paul Dubois
- 0 commentaire
N°1649– Juin 2022
Les accommodements raisonnables – Jean-Paul Dubois - Éditions de l’Olivier.
Les deux frères Stern se haïssent cordialement et surtout ne se ressemblent pas. Charles, riche et flambeur doit son immense richesse à des manœuvres inavouables menées dans une période troublée, tandis qu’Alexandre est plus besogneux, moins hâbleur, plus traditionnel et même bigot. Après le brusque décès de Charles, Alexandre, son seul héritier, se transforme complètement et choisit de profiter de la fortune de son frère et même de sa maîtresse, baptisée John-Johny, qu’il veut épouser puisque son veuvage le lui permet, l’exact contraire de sa vie d’avant. Une telle métamorphose étonne ses proches mais c’est sans compter, certes avec la génétique et ses mystères, mais surtout avec l’égoïsme, l’hypocrisie et le mensonge inhérents à l’espèce humaine surtout quand l’intérêt ou le plaisir personnels sont en jeu.
C’est le fils d’Alexandre, Paul, la cinquantaine, qui évoque cette histoire, mais aussi sa réaction personnelle. Il est, pour l’heure, employé aux studios de cinéma de Los Angeles pour remanier des scenarios foireux. Pour cela il a laissé à Toulouse sa femme Anna, dépressive, ses trois enfants et ses petits enfants ; c’est une sorte de fuite puisqu’il s’aperçoit que tous ces gens lui échappent et son père cherche à ne pas distendre les liens qui l’unissent à ce fils désormais lointain. A Hollywood, il rencontre un autre monde différent, l’alcool, le sexe, l’argent, la drogue et même un étonnant champignon, mais ses névroses à lui s’éclairent à la rencontre de Selma Chantz, une femme sensuelle, la copie exacte d’Anna mais avec trente ans de moins et son père épouse John-Johny.
Parmi ces accommodements qui émaillent sa vie, Paul admet le nouvelle vie de son père et son mariage, la maladie et l’isolement de sa femme, l’éloignement de ses enfants et petits-enfants. Le mariage de son père le laisse quelque peu perplexe comme l’avait interloqué son changement d’attitude au décès de son frère. C’est sans doute étonnant de voir un homme âgé épouser une femme qui pourrait être sa fille, mais c’est relativement courant et Paul, toutes choses égales par ailleurs, tombe dans le même travers avec Selma, même s’il ne l’épouse pas. Je serai toujours étonné par cette réaction humaine de la part de gens, hommes et femmes, par ailleurs raisonnables, de tout abandonner ce qu’ils ont laborieusement construit pour un hypothétique bonheur dont nous savons qu’il n’est que temporaire, un coup de foudre comme une seconde naissance ou plus sûrement la volonté de rattraper le temps perdu, malgré la traditionnelle culpabilisation judéo-chrétienne. Vivre au quotidien, avec des sentiments, certes érodés par le temps, est peut-être raisonnable, ce qui l’est moins est de céder à une toquade, mais il est un fait que c’en est devenu banal. On dira ce qu’on voudra mais nous passons notre temps à nous adapter aux changements qui interviennent dans notre vie, que nous les ayons recherchés ou pas. Ils sont ces petits arrangements qui nous aident à en supporter les injustices, les maladies, les hasards, les choses que nous nous résignons à accepter ou les malheurs qu’elle nous impose, avec les regrets, les mensonges, les non-dits, les hypocrisies, et à faire prévaloir la vie sur la mort.
J’ai lu cela comme une histoire finalement bien ordinaire de la crise de la cinquantaine, une parenthèse américaine vite refermée qui veut faire échec au temps qui passe malgré nous, qui veut entretenir l’illusion qu’on peut sortir de la routine dans laquelle on s’est soi-même enfermé, que notre vie n’est que temporaire et qu’il faut laisser faire les choses et rentrer dans le rang.
J’ai retrouvé avec plaisir le style de Jean-Paul Dubois.
-
anéantir
- Par ervian
- Le 14/06/2022
- Dans Michel HOUELLEBECQ
- 0 commentaire
N°1648– Juin 2022
anéantir – michel houellebecq – flammarion.
Le roman s’ouvre sur la décapitation virtuelle de Bruno Juge, ministre des finances, diffusée en vidéo sur les réseaux sociaux. Cela a tout de la fake news mais atteste la haine d’une partie de la population pour la politique. C’est plutôt un mauvais présage pour les élections présidentielles françaises de cette année 2027 pour lesquelles le Président qui, ne pouvant pas constitutionnellement se représenter, a choisi Bruno pour seconder le candidat désigné, un minable incompétent, et surtout pour mieux assurer sa réélection après cet intermède présidentiel, ou peut-être garantir à Bruno un destin politique. Dans cette atmosphère de fièvre, nous revivons la préparation des interventions télévisées, la stratégie électorale, la folie des sondages, les techniques de communication, les projections politiques que les résultats ne manqueront pas de faire mentir comme à chaque fois. Nous sommes donc en pleine politique-fiction d’autant que des attentats terroristes d’une nouvelle génération mettent en échec les meilleurs informaticiens. D’autres inquiétantes vidéos révéleront d’autres attentats qui menacent l’équilibre du monde avec un détour par la DGSE, une réflexion sur le millésime de cette année et des suivantes sur le thème des nombres premiers et même une secte satanique, avec ses messages codés pas vraiment convaincants. Cela me paraît révélateur de notre actualité où la violence et la contestation nourrissent une vie politique instable, une menace sur la démocratie avec une inquiétante montée de l’abstention et une attirance vers un vote favorable aux extrêmes, le tout enveloppé dans la menace d’une troisième guerre mondiale et la folie destructrice d’un dictateur mégalomane.
Cela conforte mon mantra personnel selon laquelle si la politique est une chose passionnante, ceux qui la font le sont beaucoup moins.
L’autre versant de cet ouvrage est consacré à la famille Raison, dont Paul, la cinquantaine dépressive, un peu perdu dans ses problèmes matrimoniaux et familiaux, haut fonctionnaire de Bercy et ami de Bruno est notre grand témoin. C’est à travers lui que ce texte se décline. Ces deux thèmes s’entremêlent tout au long de ces plus de 700 pages où nous vivons la saga de cette famille avec ses soubresauts et ses drames, liés en partie à la fin de vie végétative du père, à la désespérance d’un membre de la parentèle liée aux fake-news et à leurs ravages et à la désagrégation d’une famille. La fratrie de Paul, sa sœur Cécile, confite dans l’eau bénite et Aurélien qui peine à vivre de la culture, n’est pas brillante non plus, entre bouteilles d’alcool, rêves déjantés et surtout déroutants, adultères, séparations et divorce. Paul nous offre même une longue réflexion sur la souffrance et la mort. Je retire de l’ensemble de cette œuvre un sentiment de tristesse et de solitude des personnages. On est effectivement seul face à la camarde et la mémoire de la beauté de ce monde, de ces moments heureux et amoureux, peut être une antidote apaisante au mystère de cet instant fatal. Je dois dire que j’ai apprécié surtout les derniers chapitres sur ce thème qui illustre la condition humaine vouée à la souffrance et au trépas. J’en ai goûté la belle écriture enrichie de nombres de références culturelles, le style poétique dans les descriptions de la nature, notamment la Bretagne et des collines du Beaujolais, les allusions délicieusement érotiques dans l’évocation du paysage féminin.
Nous sommes dans un roman de Houellebecq où la contestation le dispute au pessimisme sans oublier les outrances et l’obsession sexuelle, c’est son registre personnel, ses fondamentaux et je ne suis pas de ceux qui les rejette, bien au contraire. Il y a certes des thèmes labyrinthiques qui sont parfois des impasses, mais ce que je lui reconnais volontiers, c’est d’être un fin observateur de l’espèce humaine dont la perversion et la volonté de nuire à son prochain, dans le but de s’enrichir ou simplement de faire le mal gratuitement pour se prouver qu’on existe, est une constante. Cette nature humaine, à laquelle nous appartenons tous et que Houellebecq dénonce si judicieusement, ne sera jamais rachetée par tous les Coluche et tous les Abbé Pierre et cela contraste avec tous les romans plus ou moins lénifiants que nous impose le paysage littéraire actuel. Sa plume acerbe est d’autant plus pertinente qu’elle met en scène les membres d’une même famille qui connaissent mieux que les autres le domaine d’application de leur méchancetés et de leurs mesquineries, la vulnérabilité de leur victime et savent là où ils doivent frapper pour être efficaces.
Alors, roman d’anticipation inspiré de l’actualité à cause des homonymies ou des ressemblances qui peuvent se deviner dans la vie publique de gens actuellement en place ou qui l’ont été, simple fiction ou délire d’écrivain dans un contexte politique de plus en plus bousculé et incertain. Quant à la projection un peu fantasmagorique de la future carrière de Bruno (qu’on aura reconnu sous les traits de Bruno Le Maire), j’espère qu’il ne s’agit pas là d’une récit à tendance flagorneuse et courtisane, dans l’espoir un peu fou d’obtenir à terme quelque prébende comme ce fut le cas, toutes choses égales par ailleurs, pour Philippe Besson après l’élection de Macron.
La société perd sa boussole et se délite de plus en plus, elle est minée par l’amnésie, la violence, l’envie d’en découdre et même de s’autodétruire quand la famille n’est plus un modèle pour les enfants, que l’Église qui a complètement manqué à son rôle de gardien de la morale, malgré la bonne volonté de nombre de membres du bas-clergé, provoque un intérêt grandissant pour les sectes et autres religions, que le personnel politique tangue entre opportunisme, démagogie, parasitisme, égocentrisme, corruption, compromissions à des fins bassement électorales, trahisons et palinodies, part de plus en plus à la dérive et que l’espèce humaine est décidément bien infréquentable. Il y a vraiment de quoi être inquiet. On pense ce qu’on veut de cet auteur, mais il est un fait que ce qu’il écrit ne laisse pas indifférent et fait débat. Je lui trouve, entre autre qualité, celle d’être un miroir de notre société déclinante qui de plus en plus abandonne ses repères et je sais gré à l’auteur de s’en faire l’écho. C’est en effet un des rôles de l’écrivain que d’être le témoin de son temps.
C’est peut-être (ou peut-être pas?) le sens du titre un peu énigmatique, non seulement sur la disparition de la démocratie mise à mal par les hommes politiques eux-mêmes, mais aussi sur l’accent mis par l’auteur à propos de l’aspect éphémère et transitoire de notre vie vouée à l’anéantissement, comme s’il voulait rappeler que nous n’en sommes que les usufruitiers et qu’elle peut nous être enlevée sans préavis. Je note la présentation de la première de couverture où le terme « roman » n’est pas mentionné comme auparavant, un peu comme si la nature de cet ouvrage était différente. Les noms de l’auteur, de l’éditeur et le titre lui-même sont écrits volontairement en minuscules, malgré le paradoxe d’une reliure cartonnée, gage de durée.
Même si je n’ai pas toujours partagé l’enthousiasme populaire autour de la sortie de certains de ses livres, je dois bien admettre que la publication d’un ouvrage de Houellebecq est toujours un événement culturel auquel il convient de porter attention et celui-ci ne fait pas exception. Si j’ai apprécié le style, je déplore un peu la longueur et même certaines longueurs et trop de précisons techniques qui n’ajoutent rien au texte, mais je ne me suis pourtant pas ennuyé à cette lecture qui a constitué pour moi un agréable moment.
-
Possibles océans
- Par ervian
- Le 06/06/2022
- Dans Françoise Chauffier
- 0 commentaire
N°1647– Juin 2022
Possibles océans – Françoise Chauffier - Éditions Alter Real.
Camille décide de disparaître pour réfléchir sur le cancer qui la ronge. Pour l’aider dans cette démarche personnelle, elle abandonne pour un temps son mari, Marc, ses enfants déjà grands et charge son amie Lea de lire par téléphone à Sam, son amant, les lettres érotiques qu’elle lui enverra et qui devront être détruites ensuite. C’est une idée un peu folle d’autant qu’elle choisit ainsi de renoncer à l’aide de ce qui pourrait être autant de sources de résilience, son métier d’architecte d’intérieur, sa famille, ses amours, son amitié et même son cheval favori, Océan. Celle qui se définit comme « Une fille de terre, d’arbres et de ruisseaux » choisit les rives de l’Atlantique pour une errance solitaire où les cimetières ont une grande place. Le système ainsi imaginé fonctionne pendant quelque temps puis les lettres de Camille s’interrompent brutalement et Lea et Sam, après leurs conversations téléphoniques, se rencontrent enfin et enquêtent sur ce qui ressemble de plus en plus à une disparition. Les personnages vont dès lors prendre leur vraie dimension et la situation son épaisseur de thriller psychologique. Le lecteur entre de plain pied dans cette histoire qui soudain réapparaît avec ses mensonges, ses non-dits, ses dénis, ses hasards, ses souvenirs, ses peurs, ses vieilles rancœurs, ses vengeances, ses secrets et ses deuils. Dans les lettres adressées à Sam, il y a une sorte de variation sur les mots, ceux qui sont écrits pour être dits, mais pas lus par le destinataire, un peu comme s’il y avait une jouissance née de leur musique poétique et de la voix qui les prononce, un mélange d’envie et de honte à les avoir imaginés. C’est un peu comme s’ils portaient en eux quelque chose d’interdit, qu’ils ne devaient pas être conservés, qu’ils restent des vibrations acoustiques et pas des signes tracés à l’encre sur la feuille blanche, peut-être pour pérenniser cette idée que les amours ont quelque chose de transitoire, comme toutes les choses humaines. Ces mots de Camille pour Sam sont du domaine de la seule invitation à imaginer mais leur charge érotique et poétique est réelle et fonctionne. Et le lecteur n’est pas au bout de ses surprises parce que rien n’est simple et que le passé qu’on croyait révolu ressurgit avec ses haines recuites, ses infidélités, ses trahisons, ses humiliations, ses silences, ses hypocrisies...
L’étude des personnages qui deviennent de plus en plus attachants, est également essentielle. Au fil des pages nous apprenons leur histoire, leurs phobies, leurs aspirations déçues, leurs dénis, leur désir de vengeance… Ce sont des écorchés-vifs qui vivent comme ils peuvent avec leurs contradictions, leurs regrets, leur volonté d’attachement et d’abandon, leurs certitudes d‘avoir joué et d’avoir perdu. Cette disparition de Camille, qui ressemble de plus en plus à une fuite, est peu ou prou la conséquence d’un échec de son mariage avec Marc. Son éducation dans un incontournable contexte judéo-chrétien, ses souvenirs, ses fantasmes tissent autour d’elle l’image d’une femme à la fois attirante, sensuelle, bourrelée de remords, mais qui aime la vie. Sa rencontre de hasard avec Franck, embarqué malgré lui dans une autre affaire, la libère, l’apaise, toujours par le truchement des mots. Sam, amant un peu volage et inconstant est relégué par elle et pour un temps au second plan, quant à Lea qui accepte cette situation un peu bizarre de passeuse de mots d’amour et de sexe qui la dépasse, le lecteur la découvre avec son histoire intime ses espoirs et la voit peu à peu se transformer. L’épilogue est plein d’avenir dans un équilibre qu’on imagine assez précaire. fait de pardon et de mots. Pourquoi pas après tout ? Le décor à son importance, les cimetières, les chevaux, la mer, les amours, le tout émaillé de souvenirs et parfois de fantômes.
Le style est agréable, l’architecture du roman est originale et transforme la découverte de ce livre plein d’énigmes et de rebondissements, de fausses pistes et de suspense, en un agréable moment de lecture.
-
Une année sous silence
- Par ervian
- Le 04/06/2022
- Dans Jean-Paul Dubois
- 0 commentaire
N°1646– Juin 2022
Une année sous silence – Jean-Paul Dubois – Éditions Points.
Dès les premières pages de ce roman, il m’est revenu en mémoire cette citation de François Nourissier « Les hommes et les femmes qui sont faits l’ un pour l’ autre n’existent pas » C’est sans doute une évidence, même si elle va à l’encontre de toutes les choses fausses qu’on débite à l’envi à propos du mariage mais que les événements se chargent de contredire.
Entre Paul et Anna, la cinquantaine tous les deux, le mariage n’est qu’un décor et on sent bien qu’entre eux rien de subsiste de ce qui jadis les a uni ; mal marié, il se sent de plus en plus étranger dans sa propre maison mais continue sa vie et l’idée de la mort s’installe petit à petit. C’est cependant Anna qui choisit le suicide, peut-être associé à la folie. Dès lors on pourrait imaginer Paul libéré et profitant de la nouvelle vie qui s’offre à lui comme une revanche. Que nenni, c’est la solitude qu’il adopte et sa réaction est une mélange de timidité, de procrastination, de regrets, de fantasmes, de coups de folie névrotiques et parfois libidineux, de fatalisme, une sorte de retrait définitif du monde où il n’aurait pas sa place. En réalité, je l’ai ressenti comme un malheureux sur qui s’acharne le destin et qui, quoiqu’il fasse, sera toujours la proie de la malchance. Il continue de vivre sa vie comme une épreuve qu’il n’a pas choisie mais qu’il subit en silence, se disant que, heureusement, tout cela aura une fin qu’il attend en se demandant quand et comment elle arrivera.
Il est obnubilé par son sexe, fasciné par le corps des femmes qui se confond dans son esprit dans l’image de la mère et de la femme, donnant à leurs seins deux fonctions bien différentes, la nourriture pour l’enfant et le plaisir pour l’homme. Il est aussi obsédé par la mort, celle des autres, à la quelle il assiste avec un mélange de d’indifférence et d’attirance et qui confine par moments à la nécrophilie. Il ne se contente pas de vivre en dehors du monde à la manière d’un délirant, il se venge en quelque sorte sur la société en choisissant des représentants emblématiques, un prêtre débauché et parjure qu’il espionne et tracasse, un psychiatre qu’il harcèle et mystifie. Ils sont l’incarnation de son rejet de la société comme les femmes le sont de son obsession sexuelle. Ils sont aussi l’image de ce qu’il abhorre dans le monde extérieur qu’il refuse, une sorte de manifestation de l’hypocrisie et du mensonge. Pour atteindre son but il se sert de leurs propres armes, la confession et la pseudo-guérison par la parole, ce qui prouve qu’il reste maître du jeu en choisissant, et lui seul, de rompre son silence. Il est aussi tourmenté par le souvenir d’Anna, non que son absence lui pèse, mais il ne manque jamais aucune occasion de régler avec elle, par personnes interposées ou dans le silence de lui-même, tous les comptes qu’il n’a pas eu l’opportunité ou le courage de solder avec elle de son vivant. Il remodèle son histoire et son quotidien personnels à l’aune de sa volonté, même si cela n’est que la manifestation de son imagination malsaine et n’a aucune chance de se réaliser, mais cette démarche atteste qu’il est à la fois conscient mais impuissant devant la réalité.
J’ai retrouvé avec un réel plaisir l’écriture fluide de Jean-Paul Dubois dans ce roman intimiste qui me parait réaliste tel qu’il est présenté. Certes Paul est déprimé, mais avec ce qu’il vit et a vécu, comment ne le serait-il pas ? Tout a foiré dans sa vie, qu’elle soit familiale, amoureuse, personnelle ou professionnelle et si ce séjour psychiatrique dans le silence volontaire a duré une année, il n’a été qu’un intermède dans sa vie dévastée et quand il croisera le regard vide de la camarde ce sera une libération. Il entre de plain-pied dans la folie délirante et criminelle certes, mais celle-ci succède à une période de lucidité, de prise de conscience du dérisoire, du transitoire et surtout de l’ordinaire de sa vie, qu’il exorcise comme il peut par cette période de silence.
Ce roman me paraît non seulement juste mais aussi correspondre à l’authentique perception de l’espèce humaine.
-
Le noyé de Trousse-Chemise
- Par ervian
- Le 25/05/2022
- Dans Didier Jung
- 0 commentaire
N°1645– Mai 2022
Le noyé de Trousse-Chemise – Didier Jung – Legestenoir.
Une jeune joggeuse découvre un matin d’été rétais, à Trousse-Chemise, sur « le banc du bûcheron », une langue de sable recouverte à marée haute, une plage éphémère, déserte à cette heure, où les touristes aiment pique-niquer, le cadavre nu d’un homme, un écrivain parisien célèbre. Assassinat, suicide ou simple accident : ainsi commence une enquête de la gendarmerie locale, vite épaulée par une jeune capitaine du SRPJ de La Rochelle.
Cette enquête réserve pas mal de rebondissements, avec des absences d’alibi, des mobiles plus ou moins sérieux, de fausses pistes, des informations erronées, des dénonciations, une vieille affaire de trahison, des intuitions féminines, des histoires d’amour parfois inattendues, des adultères, des vengeances possibles, des témoins qui distillent des renseignements avec parcimonie, le travail de fourmi des enquêteurs, le tout dans un contexte people avec journalistes et paparazzi toujours à l’affût. Bref beaucoup de pistes mais pas de coupable. Surtout qu’on n’est jamais à l’abri d’une autre macabre découverte où de la révélation de la vraie nature de quelqu’un qu’on ne soupçonne pas a priori, la nature humaine étant particulièrement perverse, ce qui peut parfaitement remettre en cause toutes les investigations et toutes les hypothèses de nos fins limiers ! L’épilogue en témoigne.
J’ai été passionné par cette affaire ce qui justifie une lecture, pratiquement sans désemparer, de ces quelques trois cents pages où le suspens est savamment distillé. j’ai apprécié ce jeu constant entre Éros et Thanatos, l’évocation du milieu des écrivains et leur rapport à l’écriture et à l’inspiration, sans parler de la formidable source de renseignements qu’est un roman, même s’il est convenu que nous sommes en pleine fiction. Bref ces investigations qui sont menées au pas de course, s’étalent sur une quinzaine de jours de cet été rétais, et m’ont procuré un bon moment de lecture. C’est un roman policier comme je les aime, énigmatique, pas trop violent, pas trop sanglant avec en prime une idylle un peu inattendue mais surtout qui met en exergue une facette pas le l’espèce humaine.
Je ne sais ce qui m’a amené à lire ce roman, le hasard d’une conversation amicale, peut-être parce que d’autres écrivains ont déjà pris l’île de Ré pour décor, sans doute l’été qui est une période plus particulièrement dédiée à la lecture de romans policiers et qui est un peu avancé cette année à cause du réchauffement climatique, la découvert d’un auteur qui écrit agréablement, ou peut-être tout simplement mon vieil attachement à cette île, popularisée par la chanson, la télévision et un pont qui enjambe le goulet des pertuis, même si j’ai gardé la nostalgie de ces paysages d’un autre temps, les vieux bacs, la cheminée du Champlain, le camping sauvage dans les dunes et les blockhaus, les quichenottes, les ânes en culottes et le clocher d’Ars qui servait d’amer aux pêcheurs…
-
Le manuel d'Epictète
- Par ervian
- Le 22/05/2022
- Dans Epictète
- 0 commentaire
N°1644 – Mai 2022
Manuel d’Epictète
Epictète (50-125 ou 130) fut un philosophe grec à la vie assez méconnue . Né dans l’actuelle Turquie, il meurt en Grèce après avoir été esclave à Rome et y avoir été affranchi. Après qu’il a été libre, il a mené une vie pauvre voire ascétique en accord avec son enseignement. Il n’a laissé aucune trace écrite (comme Socrate et Jésus), cet ouvrage, fut en effet rédigé par un de ses disciples, Arrien, qui publia ses notes prises au cours des leçons de son maître à penser. Cet ouvrage porte d’ailleurs le nom de « manuel » en ce sens qu’il doit être disponible à tout moment et qu’on peut le transporter avec soi, dans sa main . Un second ouvrage dénommé « Entretiens » a été également rédigé par ce disciple.
Il distingue les choses sur lesquelles nous ne pouvons intervenir (la mort) et celles qui dépendent de nous. Son enseignement qui est de nature essentiellement pratique qui vise à obtenir une meilleure qualité de vie , peut se résumer dans la manière dont il faut mener sa propre existence. Il tient dans la discussion et la remise en question des choses du quotidien, est de nature stoïcienne c’est à dire prône la soumission de l’homme à son destin, à une suite d’évènements qui ne doivent rien au hasard mais qui s’inscrivent dans l’ordre inéluctable de l’univers et contre lesquels l’homme ne peut rien. En revanche son action peut s’exercer sur ses opinions, ses jugements, ses choix, ses désirs, ses aversions. Ainsi, être libre c’est se concentrer sur ces actions qui sont à notre portée. Par exemple nous ne pouvons éviter de mourir mais nous pouvons donner un sens à notre vie. De même nous ne devons pas être angoissés par notre future mort mais voir en elle une sorte de délivrance, la fin de nos souffrances et de la vieillesse. Il suffit de peser sur nos jugements pour faire échec à la souffrance et nous rendre invincibles. Ainsi prône-t-il la discipline du désir, de l’action et la maîtrise du jugement, le détachement des biens de ce monde, ce qui mène, selon lui au bonheur (ataraxie). C’est évidemment un travail spirituel, silencieux et humble.
Son enseignement se décline en maximes essentiellement pratiques, loin de la théorie éthérée de la philosophie et la connaissance des choses est avant tout pragmatique.
Son message a influencé la pensée de Marc Aurèle, l’empereur philosophe, en partie la pensée de Pascal et le message chrétien mais je ne suis pas sûr d’adhérer complètement au message d’Épictète
-
Le grand monde
- Par ervian
- Le 20/05/2022
- Dans Pierre Lemaître
- 0 commentaire
N°1642 – Mai 2022
Le grand monde – Pierre Lemaitre- Calman Levy.
La saga de la famille Pelletier commence à Beyrouth avec l’évocation de la prospère savonnerie familiale qu’aucun des quatre enfants ne veut reprendre. Jean, dit Bouboule, qui rate tout part pour Paris, avec sa femme Geneviève, une détestable créature profiteuse, garce et adultère qui l’humilie en permanence. Il y retrouve François qui, après avoir fait croire qu’il était admis à Normale Sup tente des débuts laborieux dans le journalisme pour se spécialiser plus tard dans les « faits divers » ; pour Étienne c’est Saïgon à la poursuite de son amant, un légionnaire qui a disparu, quant à Hélène, la petite dernière restée dans le giron parental, elle ne rêve que d’évasion, en profitant quand même de la vie avec au fond d’elle sa fascination pour le grand monde parisien. Cette « fuite » des enfants de cette famille nous réserve pas mal de rebondissements.
Pierre Lemaitre embarque son lecteur dans un autre monde. A Saïgon c’est la vie facile de « l’indo » avec la corruption, la concussion, les vapeurs d’opium, le trafic de piastres et la prostitution qui succède aux senteurs de savon de l’entreprise familiale. C’est aussi la guerre contre le Viêt-minh, ses atrocités, ses malversations et ses paradoxes comme on en rencontre dans tous les conflits armés. A Paris ce sont les années difficiles de l’après-guerre puis les Trente Glorieuses. Chacun des personnages de cette famille éclatée en appelle d’autres, non moins truculents, avec toutes ces aventures racontées avec une écriture vive et un évident plaisir narratif, plein de verve de suspens et d’humour mais aussi d’une grande précision documentaire et le culte du détail qui ne peuvent laisser le lecteur indifférent. On y rencontre un tueur en série, un chat, un « chevalier blanc » qui veut purger la société des maux qui la gangrène et spécialement de la corruption des hommes politiques, le grand prêtre d’une secte pas très catholique, une famille qui se veut respectable mais qui peu à peu se délite, une vieille affaire qui ressurgit puis une autre qu’on veut enterrer, dans l’ambiance de la guerre d’Indochine, la fin de la Deuxième guerre mondiale et ses tickets de rationnement, ses manifestions ouvrières durement réprimées et les Trente Glorieuses. Je ne sais cependant pas si, dans ce contexte, l’épilogue est vraiment porteur d’espoir ou de rebondissements.
C’est un récit jubilatoire qui j’ai lu avec un réel plaisir et pas seulement parce que j’aime les sagas. On ne s’ennuie vraiment pas au cours de ces presque six cents pages. J’attends la suite avec intérêt et je ne suis pas le seul.
-
Pensées pour moi-même
- Par ervian
- Le 19/05/2022
- Dans Marc Aurèle
- 0 commentaire
N°1643 – Mai 2022
Pensées pour moi-même – Marc Aurèle
Marc Aurèle (121-180) fut un empereur emblématique et original. Il l’est devenu sans l’avoir cherché par le biais de l’adoption, fréquente chez les Romains, mais pas à la suite d’un coup d’état ou des campagnes militaires sanglantes. Il partagea même son pourvoir avec son frère adoptif jusqu’à la mort de celui-ci en devenant en quelque sorte co-empreur.
Cet homme reste dans l’histoire comme un lettré (il écrit ses « pensées » en grec), un philosophe, adepte du stoïcisme qui prône la soumission de l’homme à son destin et sa nécessaire indifférence à tout ce qui peut lui arriver dans sa vie. Une telle théorie a sûrement dû l’aider dans sa vie d’homme d’État, son règne ayant été émaillé d’épidémies de peste, de révoltes ainsi qu’à surmonter la mort de sa chère épouse et de nombre de ses enfants. Il a partagé son temps entre sa famille et les affaires de l’État qu’il dirigea toujours avec humanisme et dans le respect du bien commun et de ceux dont il était responsable. Il fut un homme simple, droit, pieux, généreux malgré sa charge et ses maximes attestent sa sagesse. Son règne a corrspndu à une période de paix et de stabilité. Certains de ses aphorismes sont écrits sous le coup de l’émotion, d’autres au contraire son plus travaillés mais chacun d’entre eux
Saint Thomas d’Aquin conseillait qu’on se méfiât de l’homme d’un seul livre. Avec « Pensées pour moi-même » Marc Aurèle dévoile son paysage intérieur, ses aspirations et son sens de l’humain en adéquation totale avec les principes stoïciens qui gouvernèrent toute sa vie. Ses « Pensées » sont une réflexion sur la vie brève et transitoire où chaque être humain de toutes les époques peut se reconnaître et les méditer.
-
Les abeilles grises
- Par ervian
- Le 11/05/2022
- Dans Andreï Kourkov
- 0 commentaire
N°1641 – Mai 2022
Les abeilles grises – Andreï Kourkov – Liliane Levy
Traduit du russe par Paul Lequesne.
Nous sommes dans un petit village ukrainienne de la « zone grise » c’est à dire situé dans le Donbass entre l’armée régulière et les séparatistes pro-russes qui se livrent à des combats acharnés. Il ne reste plus grand monde sauf Sergueïtsh et Pachka, deux ennemis d’enfance que les événements ont cependant rapprochés. Ils ont fait taire leurs différents en réunissant leurs deux solitudes ce qui les oblige à s’entraider. Pourtant ils ne sont pas du même bord puisque que Sergueïtch, apiculteur, sympathise avec un soldat ukrainien, Petro, et Patchka s’approvisionne en nourriture auprès des Russes. Le quotidien est précaire, fait de bombardements et de la crainte des snipers et Sergueïch qui a grand soin de ses ruches, choisit de les éloigner de la guerre en les transportant dans d’autres contrées plus calmes et ensoleillées où il n’y pas de combats, en Ukraine puis en Crimée, mais son ennemi « véritable œil de Moscou » veille.
Ce roman est une sorte de fable. Les abeilles ne servent pas qu’à favoriser le sommeil, elles sont ici un symbole de paix et le miel est pour Sergueïtch plus qu’une marchandise ou une monnaie d’échange, mais c’est aussi pour lui l’invitation à la réflexion en les comparant à l’espèce humaine qui, à ses yeux, vaut moins qu’elles. Elles pourraient bien lui servir d’exemple pour le travail et l’organisation de la société. Elles sont aussi fragiles quand il les retrouve, grises et ternes après un séjour chez les Russes, un peu comme si elles avaient été contaminées ou peut-être infectées par eux pour diffuser une maladie bactériologique. Ce qu’il fait pour se délivrer de son doute est significatif. On ne coupe pas aux traditionnelles libations de vodka et de thé brûlant malgré la guerre mais c’est la vie qui prévaut, à l’image de Petro qui survit à tout ces bouleversements .
C’est évidemment un roman où fiction et réalité se confondent puisqu’il parle de cette guerre qui dure depuis quatorze années dans le Donbass. Ce n’est pas vraiment un roman aux accents prémonitoires comme « Le dernier amour du Président » qui met en scène quelqu’un qui est élu président à la surprise générale et qui doit faire face aux événements, mais il porte en lui de l’espoir. Cela évoque une réalité bien actuelle de ce pays.
Ce roman met en exergue le talent de cet auteur ukrainien, né en 1961, dont « les abeilles grises » est le dixième roman. Les descriptions qu’il fait de la nature sont agréables à lire. Ce livre est aussi l’occasion pour nous, à travers le personnage de Sergueïtch qui promène sur le monde qui l’entoure un regard à la fois humain et philosophe, de goûter l’humour ukrainien et son sens de la dérision et parfois de l’absurde. C’est aussi l’occasion d’en apprendre un peu plus sur l’Ukraine, sur sa cuisine et le mode de vie de ses habitants et notamment sur Taras Chevtchenko (1814-1861) peintre et poète emblématique ukrainien qui symbolise la résistance de son pays contre les atteintes à sa liberté et à sa culture ainsi que l’émergence de l’esprit national. Cette référence n’est bien entendu pas sans évoquer la guerre qui a débuté en 2014 avec les revendications territoriales russes sur le Donbass et l’annexion de la Crimée et bien entendu les évènements actuels qui secouent l’Ukraine, injustement envahie et détruite par un « peuple frère » en vue de reconstituer l’ex-empire soviétique, sous la fallacieuse accusation de nazisme.
-
Sans faille
- Par ervian
- Le 04/05/2022
- Dans Valentin Musso
- 0 commentaire
N°1640 – Mai 2022
Sans faille - Valentin Musso – Le seuil.
Il en va de l'école républicaine comme du défunt service militaire, elle brasse les couches sociales. C'est ainsi que Romuald, métis martiniquais surdoué, vivant dans une barre d'immeubles d'un quartier populaire se retrouve boursier dans une grande école et croise Théo avec qui il se lie d'amitié. Pourtant ils n'ont rien en commun et surtout pas l'argent dont Théo regorge grâce à ses parents. Ce genre de différence crée plus de jalousies que de véritables liens et si l’un est blasé à cause de l’alcool, la drogue et les filles, l’autre voit dans cette opportunité la chance de sa vie.
Aujourd'hui ils ont la trentaine, ils ont fait leur vie et se sont perdus de vue depuis des années quand le hasard les a réunis. Romuald invite Théo, dans son luxueux chalet des Pyrénées en compagnie ce Juliette Dorothée et David pour une sortie en montagne de quelques jours. Seulement voila, la montagne ne se laisse pas apprivoiser comme cela et le fait de posséder un chalet ne fait pas de vous un montagnard aguerri. D'autant que, la promiscuité aidant, on ne tarde pas à découvrir la réalité de chacun, son parcours cahoteux, bien différent des apparences, avec en prime le mensonge et l'hypocrisie. Ce genre de retrouvailles qui se veulent amicales cachent souvent bien des ressentiments enfouis, qui ont enflé avec le temps qui passe et qui resurgissent ; la solitude de la montagne est le lieu idéal pour assouvir des vengeances loin des regards témoins. Connaît-on vraiment ceux avec qui on a vécu et à qui on a accordé notre confiance? Quoi que plus facile en effet de se débarrasser de quelqu'un sous couvert d'un accident?
C'est donc un roman dont la dimension énigmatique tarde un peu à se révéler mais distille bien le suspens. Entre huit-clos et grands espaces, avec pas mal de retours en arrière, on découvre que l'amitié ne pèse par lourd face aux événements de la vie et qu'un plan machiavélique peut servir la vengeance et transformer une balade en une randonnée mortelle.
-
Tornavamo dal mare
- Par ervian
- Le 25/04/2022
- Dans Luca Doninelli
- 0 commentaire
N°1639 – Avril 2022
Tornavamo dal mare ( Nous revenons de la mer)– Luca Doninelli.- Garzanti.
Irène a vingt ans, c'est une étudiante qui a du mal à étudier parce qu'elle ne se sens pas à sa place. Sa mère Esther est une directrice d'école primaire taciturne, taiseuse. Elles vivent ensemble, seules, et c'est le silence qui gouverne leurs relations même si inévitablement éclatent de vieilles querelles familiales souvent vouées aux impasses. La génération qui les sépare est un fossé entre elles. Irène a vécu la lutte armée des années 70 entre contestation et terrorisme, avec ses dangers et ses espoirs, ce que n'a pas connu sa fille. Ainsi ont -elles du mal à se comprendre et à se parler d'autant plus que ces événements n'ont rien produit ni pour soi ni pour la société, une forme d’échec.
Esther vit encore dans le passé, dans le souvenir de ses amours. Pourtant, en ces vacances estivales dans le Trentin, en Italie du Nord, les deux femmes vont rompre ce silence, exploré le passé à l'aune du parcours d’Esther. Avec la complicité de son oncle, Alberto, Irène va aller au devant de l'histoire de sa famille , de certains de ses membres qu'on a voulu oublier et de son géniteur, fait d'espoirs, d'amours de violences et de mort. Le passé qui était en cendres ressuscite, les ombres s'animent et la vie revient.
C'est un roman à forte tension narrative qui s’inscrit dans l'histoire récente de l’Italie, une réflexion sur le cours des choses à travers la tentative de réconciliation d'une mère et de sa fille
Luca Donelli est né en 1956 dans la Province de Brescia. Ce roman, publié en 2004 fait suite à de nombreux autres. Il est également l'auteur de livres pour enfants
-
Dernière communication à la société proustienne de Barcelone
- Par ervian
- Le 13/04/2022
- Dans Mathias Enard
- 0 commentaire
N°1638 – Avril 2022
Dernière communication de la société proustienne de Barcelone - Mathias Enard- Inculte.
Plus qu'à tout autre, la terre entière appartient au poète bourlingueur où l’histoire se mêle à la géographie. Il se joue du temps et surtout de l'espace et le monde est son jardin. Il se fait marin pour l'explorer parce qu'un port est une porte ouverte sur l'inconnu et son nom est déjà une invitation au voyage, une occasion unique de repousser l'horizon, un exil permanent et volontaire. On y parle des langues parfois inconnues, aux accents d'ailleurs et c'est déjà un départ, un dépaysement. Beyrouth Damas, Gdansk, Constantinople autant de villes où une femme peut-être attend, ou peut-être pas. Tout cela suscite l'écriture comme la table d'un café d'où on voit passer les gens dans la rue.
Mais tout procède de la folie de l'enfance qui préexiste à l'écriture. Elle s'affirme et se renforce avec le temps, les plaisirs et les voyages , les errances et les paysages, les paradis éphémères que la vie offre.
L’apocalypse n'est jamais très loin et les flammes viennent déranger la quiétude des choses qui pourraient être simples et avec elles la violence et la peur devant laquelle les mots ne pèsent rien. Il faut se battre et défendre sa liberté, sa vie. La guerre est indissociable de l'homme qui la fait et en meurt mais aussi sème la mort autour de lui pour une idée, un projet, une folie.
J’ai bien aimé.
-
Azincourt par temps de pluie
- Par ervian
- Le 12/04/2022
- Dans Jean Teulé
- 0 commentaire
N°1637 – Avril 2022
Azincourt par temps de pluie – Jean Teulé - Mialet-Barrault Éditeurs.
Je ne sais plus qui a dit que la guerre était une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires. C’est vrai qu’à l’époque, nous sommes en 1415, c’est à dire en plein Moyen-Age, elle est surtout pratiquée par les nobles qui trouvaient là un moyen de passer le temps, dans la plus pure tradition chevaleresque du courage, du combat et de la quête de la gloire, c’est à dire sans la moindre stratégie, sans réelle préparation ni même un solide commandement, faisant fi de l’indispensable discipline et considérant que leurs seuls titres prouvaient leur valeur et leur donnaient tous les droits.
Voilà donc les Anglais, ennemi héréditaire, renonçant à remonter la Seine et à envahir Paris qui ne veulent qu’une chose, retourner à tout prix dans leur île en rembarquant à Calais, sauf que, les Français ont décidé de les en empêcher et les attendent tout près du petit village d’Azincourt, autant dire une simple formalité pour eux, d’autant qu’ils sont en surnombres et fringants face aux insulaires en sous-effectif et malades ! Sauf qu’il pleut averse, que la gadoue est partout et que l’impréparation française est flagrante. Heureusement l’auteur rétablit cette situation un peu surréaliste en créant le personnage de « Fleur de Lys » qui adopte le langage de la raison et peut-être pressent l’avenir immédiat, mais qui écoute une ribaude, une fille à soldats ? C’était une victoire française annoncée, mais c’était sans compter sur les archets anglais et leurs arc en bois d’If et l’arrogance des Français. Cela s’est transformé une monumentale boucherie entre l’hypocrisie des commandements de Dieu, l’usage d’un art de la guerre suranné et la pratique de la capture avec rançon. Les livres d’histoire ne retiennent qu’une défaire cuisante de la chevalerie française.
Le style est primesautier, drôle, impertinent, avec une foule de détails érudits...c’est un régal.
-
désir pour désir
- Par ervian
- Le 10/04/2022
- Dans Mathias Enard
- 0 commentaire
N°1636 – Avril 2022
Désir pour désir – Mathias Enard -Babel
Nous sommes à Venise, au XVIII° au moment du carnaval c’est à dire à une période hivernale de l’année où la vie se déroule dans les plaisirs, les fastes d’une cité commerciale prospère. Nous La découvrons à travers les yeux du Maestro, un maître-graveur renommé, un vénitien qui aime la vie. « La Sérénissime » est une cité exceptionnelle entre le ciel et l’eau est aussi une métropole de la poésie, de la peinture, de la musique, une étape incontournable du « Grand Tour », très en vogue à cette époque dans l’aristocratie du vieux continent. C’est le symbole de la fête et du luxe, les femmes sont belles, les masques autorisent toutes les folies et toutes les intrigues, la musique et le chant sont partout, dans les palais comme dans les églises ou les monastères, les dîners sont somptueux et le vice y combat la vertu dans les vapeurs d’encens et le velouté du vin. Il y a aussi les personnages du théâtre italien, les quartiers populaires, les gondoles, les rumeurs et les reflets de l’eau, les ruelles sombres, le brouillard du Grand Canal, le petit peuple. Ce décor cache comme il peut l’autre face de « la Dominante » comme on l’appelle aussi, avec la dague, le poison, les bordels, les maisons de jeu, la délation, les complots, la justice, gardienne de l’ordre moral, la redoutée prison des « Plombs »...
Une autre facette plus intime nous est offerte, celle qui évoque trois personnages. Amerigo, le violoncelliste aveugle qui accompagne Camilla, cette jeune fille à la voix d’or, joueuse de viole d’amour. Une relation sensuelle mais fraternelle et platonique s’établit entre eux à travers la musique et les instruments à cordes qu’ils font ensemble vibrer. Face à Antonio , le jeune apprenti graveur qui croise le regard de Camilla et en tombe immédiatement amoureux, il sait qu’il doit disparaître parce qu’il n’a plus sa place auprès d’elle.
J’ai toujours plaisir à lire Mathias Enard dont j’apprécie à la fois le style simple, délicat, poétique, l’ impressionnante érudition, la précision de son vocabulaire, la faculté qu’il a de transporter son lecteur dans son univers, le temps d’un roman. Ce court récit tisse à petites touches un dépaysement spatio-temporel raffiné glané au fil des canaux, des ruelles, des palais de la Cité des Doges.
-
Una mutevole verità
- Par ervian
- Le 08/04/2022
- Dans Gianrico Carofiglio
- 0 commentaire
N°1634 – Avril 2022
Una mutevole verita (Une vérité changeante)- Gianrico Carofiglio -Einaudi.
Nous sommes dans les années quatre-vingt. Un homme au passé tumultueux a été assassiné chez lui et une femme a vu une silhouette s’enfuir. On retrouve l’arme du crime dans une poubelle et on arrête un jeune homme, Nicola Fornelli qui n’avait pourtant aucun motif pour commettre ce crime mais que tout accuse. Le plus étonnant est qu’il ne se défend même pas. C’est tellement incompréhensible que sa petite amie se tourne vers Pietro Fenoglio, un turinois exilé pour les besoin de son métier à Bari dans les Pouilles. Il est en effet adjudant des carabiniers. L’affaire paraît bouclée mais quelque chose pose question à notre gendarme. C’est un être assez original, mélancolique, réfléchi, cultivé, compréhensif, contre la violence policière de certains de ses collègues et surtout quelqu’un qui ne se laisse pas facilement égaré par de trop grandes évidences. Ici tout lui paraît trop clair, trop lisse et il n’ aime pas ça. Il décide de mener une enquête parallèle privée et ses investigations vont remettre en question les apparences et établir la vérité, différente de celle qui se profilait au départ de l’enquête. C’est vraiment ce personnage qui fait l’intérêt de ce roman.
C’est un cour roman policier dont l’intrigue est assez simple et qui se lit facilement. l’épilogue est un peu surprenante mais finalement met en évidence le travail, la perspicacité et la volonté de remise en question des évidences par ce carabinier.
-
Le république des faibles
- Par ervian
- Le 05/04/2022
- Dans Gwenael Bluteau
- 0 commentaire
N°1635 – Avril 2022
La république des faibles – Gwenaël Bluteau – La manufacture du livre.
Le premier janvier 1898 à Lyon, un chiffonnier a découvert dans une poubelle le cadavre décapité d’un enfant. Le commissaire Jules Soubielle est chargé de l’enquête qui révèle très vite que la victime habitait dans un quartier populaire et qu’il avait disparu de chez ses ses parents depuis plusieurs semaines. Deux inspecteurs , Silent et Caron mènent leurs investigations dans les bas-fonds sordides et l’un d’eux, Silent, qui était aussi engagé en politique, est retrouvé mort. Une deuxième enquête est donc diligentée sur fond de luttes sociales, de ligues antisémites à la suite de l’affaire Dreyfus et de l’article de Zola dans « L’Aurore » , de la nostalgie de l’empire, du refus ou de la défense de la république, de la volonté de revanche après la défaite de 1870, des prochaines élections législatives. Cette seconde enquête sur le possible assassinat de Silent met en évidence ce qui était à l’époque la règle, le non-respect des droits des suspects et des témoins, les violences policières pour obtenir des aveux ce qui aurait pu motiver une vengeance à l’endroit de cet inspecteur dont la vie antérieure à son entrée dans la police n’était pas des plus exemplaires. Ces deux investigations, au départ indépendantes l’une de l’autre, pourraient bien se rejoindre.
On rencontre, outre la corruption des policiers, la pratique de l’adultère, du mensonge, de l’hypocrisie, de la trahison, des violence conjugales, de l’ivrognerie, du rapt, des sévices et du viol d’enfants, la pédophilie, les maltraitances et le meurtre d’enfants, le recel et la dissimulation de cadavres, le soupçon d’avortement, la malversation baignent ces chapitres… le tout sous le couvert d’une bourgeoisie bien pensante sous l’égide de la république censée protéger les plus faibles.
Tout ne se termine pas par un « happy end », surtout pour le commissaire Subielle et l’épilogue se fend d’un aphorisme toujours d’actualité. C’est est bien gore, mais finalement n’est pas si loin de l’image de l’espèce humaine. Cela dit ce roman se lit facilement.
-
La briscola à cinq
- Par ervian
- Le 26/03/2022
- Dans Marco Malvaldi
- 0 commentaire
N°1633 - Mars 2022
La bricscola à cinq – Marco Malvaldi- Christian Bourgois éditeur.
Traduit de l’italien par Nathalie Bauer.
Dans un petit village de Toscane, le cadavre d’une jeune fille, Aline, vient d’être découvert dans une poubelle et bien entendu l’enquête policière s’oriente vers ses amis. Ici tout le monde se connaît et bien entendu cet événement déclenche les commentaires, surtout dans le bar de Massimo, où un bande de papys s’y retrouvent régulièrement pour taper le carton, la briscola. Ils sont diserts sur tout ce qui concerne ce village et le patron de ce bistrot se trouve malgré lui impliqué dans ces investigations et se montrera plus efficace que « l’illustrissime commissaire Fusco », arrogant et suffisant, qui brille depuis longtemps par son incompétence et n’est capable que d’arrêter la mauvaise personne. Avec l’aide du Dr Carli, Massimo, simple barman, certes très au-dessus de la moyenne, se montre plus observateur et raisonneur et donc efficace que notre flic, même si son témoignage désigne une personne sans pouvoir apporter la moindre preuve ni le moindre alibi.
Dans cette enquête, il n’y a pas de commissaire emblématique comme dans les autres polars, on croise de jolies femmes aux appas avantageux, des vieillards radoteurs qui sont au bar dans le seul but de refaire le monde et d’échapper à leur femmes, des flics caricaturés à l’excès et un brave barman qui accepte de remettre en question les choses les mieux admises jusque et y compris en bouleversant ses certitudes. C’est plaisant, délassant, pas très sérieux mais d’une lecture agréable quand même.
-
La briscola à cinq
- Par ervian
- Le 26/03/2022
- Dans Marco Malvaldi
- 0 commentaire
N°1633 - Mars 2022
La bricscola à cinq – Marco Malvaldi- Christian Bourgois éditeur.
Traduit de l’italien par Nathalie Bauer.
Dans un petit village de Toscane, le cadavre d’une jeune fille, Aline, vient d’être découvert dans une poubelle et bien entendu l’enquête policière s’oriente vers ses amis. Ici tout le monde se connaît et bien entendu cet événement déclenche les commentaires, surtout dans le bar de Massimo, où un bande de papys s’y retrouvent régulièrement pour taper le carton, la briscola. Ils sont diserts sur tout ce qui concerne ce village et le patron de ce bistrot se trouve malgré lui impliqué dans ces investigations et se montrera plus efficace que « l’illustrissime commissaire Fusco », arrogant et suffisant, qui brille depuis longtemps par son incompétence et n’est capable que d’arrêter la mauvaise personne. Avec l’aide du Dr Carli, Massimo, simple barman, certes très au-dessus de la moyenne, se montre plus observateur et raisonneur et donc efficace que notre flic, même si son témoignage désigne une personne sans pouvoir apporter la moindre preuve ni le moindre alibi.
Dans cette enquête, il n’y a pas de commissaire emblématique comme dans les autres polars, on croise de jolies femmes aux appas avantageux, des vieillards radoteurs qui sont au bar dans le seul but de refaire le monde et d’échapper à leur femmes, des flics caricaturés à l’excès et un brave barman qui accepte de remettre en question les choses les mieux admises jusque et y compris en bouleversant ses certitudes. C’est plaisant, délassant, pas très sérieux mais d’une lecture agréable quand même.
-
L'intrusive
- Par ervian
- Le 25/03/2022
- Dans Claudine Dumont
- 0 commentaire
N°1632 - Mars 2022
l’intrusive – Claudine Dumont – Le mot et le reste.
Camille ne dort plus au point de devoir abandonner son travail et ni les médicaments ni les psychiatres ne peuvent rien pour elle. Elle est en permanence dans un état second au point d’en perdre l’appétit et d’être sujette à des hallucinations ce qui fait d’elle une inadaptée sociale au bord du gouffre. Elle est seule dans la vie et son uniques plaisir est de voir sa jeune filleule, Jeanne, mais son frère s’y oppose à cause d’une attitude jugée dangereuse qu’elle a eue à l’égard de la fillette. Elle fait ce qu’elle peut pour s’en sortir, mais en vain, malgré l’aide de son frère et sa belle-sœur l’oriente vers Gabriel qui peut, selon elle la libérer. Elle accepte avec hésitation mais elle se trouve en présence d’un être étrange, un ex-praticien radié et qui vit coupé du monde. Il prétend, grâce à une machine de son invention, visualiser les rêves de Camille et ainsi pouvoir peut-être comprendre ce qui la bloque au point de la priver de sommeil. Selon lui, le rêve ouvre les portes de l’inconscient et si elle parvient à dormir et donc à rêver, Camille, avec l’aide de Gabriel, pourra se libérer et ainsi reprendre une vie normale.
Ainsi commence cet étrange roman psychologique où la jeune femme, qui n’a cependant pas perdu la mémoire, va revisiter son enfance traumatisée par une mère dominatrice dont la nocivité lui a interdit d’exprimer ses sentiments, ses émotions et sa douleur et par un père transparent et sous influence de son épouse. Ces moments sont brièvement évoqués lors de flash-back où Camille revit douloureusement sa jeunesse avec sa mère. Pire peut-être, puisque la vie d’adulte dépend tellement de l’enfance , elle prend conscience que cette femme a pu faire d’elle un monstre semblable à elle suivant la règle non écrite qu’on reproduit l’exemple qu’on veut précisément éviter. Elle devint donc la copie conforme de cette femme honnie, au point de répéter, et ce malgré elle, avec sa filleule les sévices qu’elle avait subies avec sa mère. Cette éducation toxique l’a complètement détruite et ce n’est pas la mort de cette mère qui l’a libérée de ses obsessions et de son mal-être. Seule l’espoir de pouvoir revoir Jeanne la motive mais elle doit pour cela impérativement retrouver une vie normale et se défaire de ses obsessions.
L’intrigue est bien menée et le travail sur les rêves intéressant même s’il y a quelques longueurs. Que le sommeil soit un élément essentiel de la vie ne fait aucun doute mais le protocole de soins paraît assez étrange non seulement au niveau de la technique, mais aussi dans les relations entre patient et praticien qui prennent une dimension quasi-intime. C’est une démarche introspective basée sur la mémoire mais aussi sur la parole et sa dimension psychiatrique a pour but la reconstruction de Camille pour lui permettre de recouvrer une vie normale. Elle semble au départ assez réticente à ce traitement mais petit à petit elle l’accepte au point de se mettre sous la dépendance de Gabriel, un peu comme elle l’était jadis sous celle de sa mère. Gabriel est un mystère, il est médecin mais nous savons qu’il a été radié sans doute à la suite d’une erreur et vit d’une activité d’ébénisterie. Pourtant il accepte de s’occuper de Camille et au fil des séances, il prend son rôle très au sérieux et cela débouche pour elle sur une connaissance de soi plus approfondie et une remise en cause des idées qu’elle avait elle-même conçues à son égard et qui la libérera du monstre violent tapi en elle, une dépendance bénéfique qui annule celle maléfique de sa mère.
J’avoue que j’ai eu du mal à suivre cette histoire un peu oppressante mais pourtant bien réaliste.
-
Ode maritime
- Par ervian
- Le 14/03/2022
- Dans Fernando PESSOA
- 0 commentaire
N°1631 - Mars 2022
Ode maritime– Fernando Pessoa (Alvaro de Campos) – Éditions Fata Morgana.
Ce sont des poèmes parus en 1915 dans le deuxième et dernier numéro de l’éphémère revue « Orpheu » dirigée par Pessoa. Ils sont signés d’Alvaro de Campos, un hétéronyme proche du grand écrivain portugais. Ce personnage quelque peu anglo-saxon malgré sa naissance est une création de Pessoa a eu une vie (1890-1935), un horoscope, il est un ingénieur naval à monocle, a navigué, notamment en Orient puis est revenu à Lisbonne où il est mort. C’est un poète d’avant-garde qui est à la fois semblable et différent de son créateur, chantre du modernisme et un auteur pétri de fantasmes et de mystères. Dans ces poèmes Pessoa se cache et se dévoile alternativement comme il le fait également avec ses autres hétéronymes. C’est autant une manière de s’exprimer qu’une manière d’être, une façon de se dédoubler en s’analysant lui-même, en semant des interrogations dans l’esprit de ses lecteurs tout autant que de donner volontairement une réalité à son esprit multiforme, aussi original qu’inattendu.
C’est une poésie à la fois simple, complexe et tourmentée, avec des accents quasi surréalistes, quelque peu masochistes et parfois violents, qui ressemble à une longue litanie et parfois même à une épopée, tournée ici principalement vers le mystère que génèrent la distance, l’inconnu, le voyage avec ses départs et ses arrivées. C’est un long poème de plus de mille vers que j’ai eu plaisir à lire à haute voix pour partager la magie des mots. Il parle de la mer, du large, des navires et donc du port qui en est le point de démarrage. Voir le bateau qui quitte le quai est une invitation au rêve de découvertes et de rencontres pour celui qui part et de mélancolie pour celui qui reste à terre et se contente de voir le sillage et la fumée du navire qui disparaît. C’est une facette de cette « saudade » qui fait tellement partie de l’âme lusitanienne dont le destin est fait de voyages, d’exils et d’ailleurs.
Puis c’est le retour à la réalité, l’acceptation de l’existence anonyme et oubliée, celle des quidams qui sont condamnés à regarder partir les autres et à rester seuls avec leurs regrets et leurs remords. Il y a dans ces textes, les premiers vers qui évoquent le retour d’un bateau, une idée très portugaise du retour, celle du « sebastianisme », du nom de Sébastien 1° roi du Portugal (1554-1578) qui mourut au cours d’une bataille au Maroc et dont la tradition veut qu’il ait survécu et qu’il revienne un jour au Portugal.
La distance s’analyse aussi dans le temps, à travers la mémoire du passé, le souvenir de l’enfance heureuse et calme, accrochée aux murs d’une maison aimée .
De tout cela je retire un sentiment de solitude, de tragique, sans oublier le mystère qui réside dans le personnage même de Pessoa.
-
poèmes païens
- Par ervian
- Le 04/03/2022
- Dans Fernando PESSOA
- 0 commentaire
N°1630 - Mars 2022
Poèmes païens – Alberto Caeiro et Ricardo Reis - Christian Bourgois éditeur.
Pessoa est un cas à part dans l'histoire de la littérature. Il a passé sa vie dans un bureau comme un discret employé aux revenus modestes, n'a pratiquement rien publié de son vivant sous son nom propre et est mort pratiquement inconnu, laissant le soin à ceux qui le suivraient de découvrir ses poèmes écrits parfois au dos de vieilles factures et déposés dans une malle ou éparpillés sur des feuilles et de les publier, ce qu’ils firent. Il est pourtant considéré comme un des plus grands écrivains portugais, à l'égal de Camões
Ces deux auteurs n’ont jamais existé autrement que dans l’imagination et sous la plume de Fernando Pessoa (1888-1935). Ils sont parmi ses nombreux hétéronymes (on en dénombre 72) les plus importants. Ce terme n’est pas un simple pseudonyme, pas non plus un artifice littéraire ou une manière de se cacher, d’avancer masqué . Il y a ici une idée d’opposition entre tous ces personnages qui lui permet d’analyser et d’exprimer les arcanes de son « moi », une façon pour lui « d’être un autre sans cesser d’être lui-même » et peut-être aussi une forme de thérapie face à une vie solitaire d’écorché-vif. C’est l’occasion de révéler son style à la fois prolifique et protéiforme, sa modernité, son anti-conformisme, sa volonté de révolutionner l’art et de le marquer son empreinte comme il l’a fait dans son éphémère revue « Orpheu ». En effet, Pessoa les a crées, leur a prêté une vie, et parfois une mort, une sensibilité, une personnalité, un horoscope, a écrit pour eux une œuvre différente de la sienne et qui ne se ressemblent pas non plus à celle des autres hétéronymes.
Parmi tous ses nombreux hétéronymes, Ricardo Reis a une place de choix. Selon Pessoa lui-même, cet « auteur » se serait imposé de lui-même. Ricardo Reis est un lettré, éduqué chez les jésuites portugais, son style est emprunt d’une rigueur stoïcienne et d’un épicurisme sobre à la manière d’Horace, c’est un humaniste, un intellectuel au vocabulaire choisi (« les odes »), un poète de l’instant fugitif, respectueux de la stricte règle prosodique. Cela est dû à la formation classique où prédominait le latin, reçue par Pessoa lors de sa scolarité en Afrique du sud. Il est médecin, monarchiste, ce qui fera de lui un exilé au Brésil quand la république sera instaurée au Portugal. Il y a chez lui un certain fatalisme face à la vie et à la mort.
Alberto Caeiro(1889-1915) est une sorte de berger (« Le gardeur de troupeaux ») sans grande éducation dont la poésie est simple et spontanée, tournée vers la terre et les sens. Son écriture bucolique, sobre et dépouillée, et parfois même lourde, est à contre-courant du classicisme portugais de cette époque (1914) . On peut même y voir un certain humour. Il est le poète de la simplicité, de la nature, des choses vues et vécues. Il regarde le monde avec des yeux presque naïfs, se méfiant des intellectuels et de leur créations fantasques et éthérées, des mystiques et des espoirs fous qu'ils insinuent dans l'esprit des autres hommes. Il a conscience de n’être rien en ce monde, de n’être ici que de passage et évidemment voué à l’anonymat et à la disparition silencieuse. Il est celui qui prône l'indifférence face au monde des grandes idées qui le bouleversent et lui oppose un monde plus sensuel du quotidien.
Ces poèmes sont dits païens parce qu’ils sont tournés vers les sens, les sensations, l’inverse du mysticisme, peut-être aussi parce qu’ils sont écrits d‘une manière irrévérencieuse au regard de la religion chrétienne, qu’ils célèbrent la vie qui n’a pour issue que la mort.
C’est toujours un plaisir de relire Pessoa. Il reste pour moi un écrivain fascinant parce qu’il a été et parce ce qu’il a écrit.
-
Conquistadors
- Par ervian
- Le 01/03/2022
- Dans Eric Vuillard
- 0 commentaire
N°1629 - Mars 2022
Conquistadors – Eric Vuillard – Éditions Leo Scheer.
Avec un luxe de détails et un style poétique et érudit, Eric Vuillard renoue avec le roman épique historique en racontant l’histoire de la conquête du Pérou par Francisco Pizarro, enfant naturel et pauvre d’un noble espagnol qui décide de tenter sa chance dans le nouveau monde. Après deux expéditions désastreuses, il retourne au Pérou où il trouve l’or tant convoité au prix de trahisons et de la destruction de l’empire inca, un génocide perpétré avec la complicité et la bénédiction de l’Église catholique.
Chef d’une petite armée en guenille qui massacre, pille et viole, il ne fait que répandre la mort autour de lui et, un temps, jouant sur les oppositions entre les peuplades, la chance lui sourit, il est reconnu comme gouverneur du Pérou mais la violence qu’il a lui-même semée se retournera contre lui. Devant tant de richesses, de pouvoir et d’arrogance, ces conquistadors, notamment Almagro, qui n’étaient rien en Espagne que des analphabètes pauvres et souvent des batards, fomentent des luttes fratricides qui se se solderont par la mort de Pizarro.
C’est un roman dur, un peu long à lire mais qui est l’image d’une facette de la nature humaine dans ce qu’elle a de pire, fascinée par le pouvoir et l’argent et capable de tout pour les obtenir.
-
La guerre des pauvres
- Par ervian
- Le 24/02/2022
- Dans Eric Vuillard
- 0 commentaire
N°1628 - Février 2022
La guerre des pauvres – Eric Vuillard – Actes sud.
Ce petit livre passionnant refermé, j’ai à nouveau l’impression que Thomas Munster a été comme de nombreux prédicateurs religieux la victime de sa foi. Devant le spectacle de la société saxonne de cette fin du Moyen-Age, il s’est insurgé contre l’Église et les puissants, come d’autres avant lui en Europe. C’est vrai qu’il y avait de quoi tant la société était inégalitaire et les prélats beaucoup plus occupés à amasser des richesses et du pouvoir qu’à diffuser la parole de Dieu et à respecter les préceptes de l’Évangile. C’est donc de bonne foi, au nom des prophètes de la Bible et logiquement qu’il a sermonné ses fidèles, les incitant à la révolte.
Il y a été aidé par l’imprimerie qui vulgarisa ses écrits, se mit à la portée du peuple, des paysans, des ouvriers, des pauvres, traduisant la bible, disant la messe en allemand et replaçant le latin par la langue vulgaire, ce qui permet la compréhension et donc la contestation. Son appel à la révolte le fait expulser des villes où il officie, fait des émules et, paradoxalement, le transforme en chef de guerre. Mais un prêtre n’est pas un stratège militaire et il est facilement défait face aux puissants sans que Dieu pour qui pourtant il se battait ne fasse rien pour lui. Il terminera sur le gibet.
Eric Vuilllard reprend sa belle plume d’historien pour un épisode peu connu mais significatif de l’espèce humaine avec son hypocrisie, sa violence, son mysticisme, son utopie, le con servatisme face au progressisme.
-
Tristesse de la terre
- Par ervian
- Le 19/02/2022
- Dans Eric Vuillard
- 0 commentaire
N°1627 - Février 2022
Tristesse de la terre – Eric Vuillard – Actes sud.
Quel petit garçon de ma génération n’a pas rêvé d’incarner, le temps d’une récréation, Buffalo Bill ou un héros de bandes dessinées de cette époque vouée à la lutte cinématographique entre les cow-boys et les Indiens ou demandé une telle panoplie à ses parents? Ce personnage représentait le ranger blanc, incarnation du bien et du courage, citoyen d’un pays parfait et mythique qui luttait contre les sauvages et, bien entendu, était vainqueur. L’auteur choisit de nous révéler le vrai visage du véritable William Cody, ancien employé des chemins de fer en qualité de chasseur de bisons, d’où son surnom, puis héros de roman à quat’sous, devenu organisateur de spectacles populaires mettant en scène des Indiens que les États-Unis étaient par ailleurs en train d’exterminer sur leur propre territoire. Dans une ambiance de carton-pâte, il donne l’illusion aux spectateurs venus en masse pour assister à son Wild West show à partir de 1870, de revisiter en la falsifiant, avec la complicité temporaire de Sitting-Bull, un authentique chef de tribu et de quelques rescapés indiens ravalés au rang de figurants, l’histoire de ce massacre dans un pays qui se veut le chantre de la liberté. Tout cela n’était évidemment qu’une image de l’Ouest américain, le mythique Far West, que du grand spectacle qu’on donnera également en Europe et en Russie, que le décor de pacotille d’un triste épisode derrière lequel se cache ce mythomane devenu célèbre grâce à cette mise en scène grandiose. C’est un divertissement, une parodie qui falsifie l’Histoire, transformant sciemment la défaite américaine controversée de Little Bighorn (1876) en victoire de la cavalerie. Cela cache mal cette volonté de montrer la suprématie de l’homme blanc, sa supériorité sur les sauvages qu’il doit exterminer au nom de la civilisation. Pour les Américains, la vie n’est qu’un spectacle que rien ne peut interrompre et qui doit impérativement se poursuivre, comme le veut leur phrase emblématique « the show must go on ». Cette démarche était de nature à mettre en valeur Buffalo Bill et la recherche du profit mais répondait aussi à une demande d’exotisme de la part du public et illustrait aussi cette habitude de l’espèce humaine qui vit dans l’illusion et le mensonge permanent qu’elle choisit d’ignorer naïvement ou d’accepter par commodité.
L’auteur ajoute à un texte fort bien écrit, des photos d’époque. C’est précisément ici que tout bascule puisque derrière le grand spectacle ainsi donné aux spectateurs, qui se veut l’incarnation de la réconciliation de deux peuples, les visages fixés sur la pellicule trahissent ce qu’on voulait leur cacher. Derrière les coiffes emplumées, les stetsons et les bannières étoilées, on y lit la solitude et la résignation des indiens pour leur liberté perdue, leur humiliation de devoir rejouer leur propre destruction aux côtés de ceux qui en étaient les auteurs, la certitude des rangers d’avoir imposé l’ordre politique et militaire et d’avoir contribué à la marche du progrès, dans un pays qui se construisait sur l’élimination des indésirables.
Les temps et les goût du public changent et petit à petit on se désintéressa d’un spectacle dans lequel Buffalo Bill avait mis toute sa vie, avait joué inlassablement son propre rôle, avec lequel il avait connu un succès mondial, qui lui avait rapporté beaucoup d’argent et avait fait de lui un mythomane et un mégalomane. Dans l’indifférence générale, il redevint William Cody, pauvre et abandonné de tous, à l’image de ces indiens dont il s’était abondamment servi toute sa vie. Il avait 70 ans.
Est-ce pour souligner la relativité et la vanités des choses de ce monde que l’auteur évoque dans l’épilogue la figure de Wilson Bentley (1867-1931), le photographe des éphémères flocons de neige ?
J’avais déjà lu « L’ordre du jour » où Eric Vuillard s’était fait l’historien des débuts bluffeurs destructeurs du nazisme face aux atermoiements des démocraties et qui donneront ce qu’on sait.
-
Changer l'eau des fleurs
- Par ervian
- Le 13/02/2022
- Dans Valérie Perrin
- 0 commentaire
N°1626 - Février 2022
Changer l’eau des fleurs – Valérie Perrin – Albin Michel.
Violette Toussaint, après avoir été garde-barrière, a un nom plutôt prédestiné pour son nouveau métier, elle est gardienne de cimetière ! Sa maison est un peu comme un confessionnal, elle y reçoit les confidences et les larmes des vivants qui viennent ici et, même si son mari est parti vers d’autres aventures bien terrestres, elle forme une sorte de famille décalée avec l’équipe de fossoyeurs et le jeune curé de ce village bourguignon. Dans ce lieu dédié au souvenir, Violette est un peu une veilleuse qui offre généreusement aux visiteurs un café chaleureux, mais elle en est aussi le jardinier, la chroniqueuse, l’organisatrice… On y trouve des fleurs, bien sûr, mais aussi tous les chats perdus y ont leurs habitudes et sont un peu les passeurs d’un au-delà mystérieux. Dans ce lieu, elle est y apprend plus de choses que dans les livres sur l’espèce humaine, sur la mort, sur Dieu, sur l’éternité, sur l’amour conjugal, sur la fidélité et sur le souvenir, pourtant jurés à un conjoint devant son cercueil et parfois même gravés dans le marbre. Tout cela ne pèse rien face à la réalité quotidienne et le véritable culte des morts est surtout dédié aux amants et aux maîtresses disparus. Pourtant elle est seule, serviable et dévouée mais cassée définitivement par la vie, un peu comme si un destin funeste lui collait à la peau.
Tout cela aurait pu durer longtemps quand survient un policier, à la fois curieux et un peu amoureux d’elle qui est lui-même dépositaire des dernières volontés de sa mère et témoin de ses amours tumultueuses. Leur rencontre sera une parenthèse dans la vie de Violette et peut-être un nouveau cheminement vers ce bonheur qui semble lui échapper. Elle hésitera longtemps à cause de cette destinée qui la tient en marge, qui lui interdit de vivre et d’aimer pleinement. Sa vie d’avant n’a pas été belle mais elle l’a acceptée avec ses rares joies et ses peines profondes, se laissant porter par le temps en se disant sans doute que les choses pourraient s’arranger même si elle n’y croyait pas, en choisissant de ne pas réagir, en privilégiant les rares moments de paix, en continuant à vivre entre le passé et le présent, à en avoir le vertige.
J’avoue que je ne connaissais Valérie Perrin qu’à travers l’Italie où elle a été traduite et appréciée. Le roman, malgré ses 660 pages m’a paru bien court et je ne me suis pas ennuyé, bien au contraire, tant il est prenant et agréablement écrit. J’ai eu plaisir à faire la connaissance de Violette qui n’a pas vraiment connu l’amour ni même l’affection mais qui, malmenée, trahie par la vie, et surtout humiliée par ses proches qui se sont acharnés sur elle, a toujours voulu dispenser autour d’elle tout le bien qu’elle pouvait. Son histoire est émaillée d’anecdotes drôles et émouvantes, de chagrins, de regrets, de remords de trahisons et surtout d’un deuil impossible à apprivoiser, de certitudes destructrices contre lesquelles on ne peut rien. Ce que je retiens, c’est cette longue quête d’explications menée individuellement et secrètement par Violette et par son mari. Cela ressemble à une enquête un peu maladroite où se mêlent la culpabilité, la haine des gens au sein même de cette famille, les certitudes d’autant plus solides qu’elles sont infondées et le malheureux hasard. L’épilogue de cette triste histoire qui aurait pu être belle mais ne l’a pas été, favorisera la résilience de Violette et son acceptation des épreuves qu’elle a dû subir. Il reste de ces tranches de vie une impression d’impuissance, de solitude, de mal-être, de fatalité, d’injustices, d’amour impossible, un peu comme si elle voulait se laisser porter par le temps, comme si la mort qu’elle côtoie physiquement chaque jour était sa véritable compagne qui à la fois ressemble à une attente ou à un refus. Le cheminement intérieur de Violette est bouleversant entre passivité face à la fatalité et volonté de vivre selon son désir malgré sa désespérance, sa fragilité.
J’y ai lu à travers ces histoires entrecroisées dans le temps, où certains personnages vivent la vie et l’amour entre passion et abandon, une étude pertinente sur la relation entre les hommes et les femmes, sur leur vie commune ou séparée, leurs passades ou leur amour fou, la jouissance et le dégoût, l’attachement et le mépris, l’envie et la lassitude, la misère et l’espoir, le mensonge et les compromissions. C’est un peu l’image de notre vie à tous, de nos accidents de parcours, de nos deuils, de nos résignations, de nos espoirs, de nos doutes. Cela m’a incité à découvrir une autre facette du talent de cette auteure. Elle évoque une prochaine adaptation cinématographique de ce roman. J’y serai particulièrement attentif.
-
Le parfum des cendres
- Par ervian
- Le 27/01/2022
- Dans Marie Mangez
- 0 commentaire
N°1625 - Janvier 2022
Le parfum des cendres – Marie Mangez – Finitude.
C’est une rencontre entre Sylvain Bragonard, un embaumeur, taiseux et solitaire et Alice, une doctorante pétillante et curieuse de cette pratique professionnelle et qui veut faire de ce métier le sujet de sa thèse. Sylvain a accepté sa présence à ses côtés sans trop savoir pourquoi puisqu’il ne sait pas dire non. Avant de le rencontrer, elle a déjà pris beaucoup de notes auprès de différents thanatopracteurs. Cela a été une belle rencontre entre ces deux êtres exactement contraires, autant Alice est pleine de vie et lui qui ne vit que dans la mort et avec les morts au point d’être presque constamment en marge de la société. Il leur parle et les distingue uniquement par l’odeur qu’ils dégagent. Évidemment on pense à Jean-Baptiste Grenouille du roman de Patrick Suskin (« Le parfum ») à qui il est fait référence dans le roman et c’est d’autant plus d’actualité que le virus de la covid, non content de prendre sa moisson de vies, s’attaque, temporairement parfois, notamment à l’odorat de ses victimes.
Sauf que dans le roman de Suskin, Grenouille est un assassin. Alice en vient donc à penser, devant l’étrangeté de Sylvain qu’il pourrait bien lui cacher quelque chose ! C’est une pensée furtive et néanmoins gratuite, mais cela lui traverse l’esprit et s’y imprime durablement. Est-ce pour cela qu’elle prend son rôle tellement au sérieux, au point de lui faire prendre un cuite ou d’explorer sa vie familiale et personnelle ? En tout cas elle s’attachera à briser cette cuirasse pour révéler le secret de Sylvain qui prend lui aussi ses racines dans la mort, mais dans une mort qui lui est très personnelle.
Je suis assez peu entré dans cette histoire rédigée avec des mots simples sans fioriture littéraire.
-
D'un monde à l'autre
- Par ervian
- Le 25/01/2022
- Dans Georges-Léon Godeau
- 0 commentaire
N°1624 - Janvier 2022
D'un monde à l'autre – Georges-Leon Godeau – Édition Ipomée.
Depuis que je lis Georges Godeau (1921-1999) je suis étonné par l'acuité du regard qu'il porte sur le monde qui l'entoure. On a eu raison de dire de lui que son "œil écrit" et d'ajouter comme l'a précisé Georges Mounin "qu'il écrit pour tous, il peut être lu par tous". Il n'écrit en effet pas pour une élite mais s'adresse à tous ceux qui veulent bien consacrer un peu de leur temps à lire ce qu'il écrit. Chez lui pas d'ésotérisme, pas d'images ou d'idées énigmatiques qui se rattachent à une chapelle où vous plonge dans un univers abscons. Chez lui tout est transparence, quotidien, presque ordinaire si on considère que l'écriture poétique peut être ordinaire, mais ce sont ses mots qui sont empruntés au quotidien dans tout ce qu'il a de plus banal.
Son matériau, ce sont des mots simples, simplement, sobrement exprimés, économisés même, en dehors de toute prosodie classique. Ils expriment une sorte de vision furtive qui s'offre à lui et dont il choisit d’en conserver la mémoire. Dans cette recherche du souvenir, il veut graver l'émotion de l'instant, la couleur et les formes de cette image furtive, un peu comme l'a dit Victor Ségalen "Voir le monde et l'ayant vu, dire sa vision". C'est souvent le petit détail qui échappe au commun des mortels, qu'il ne peut ou ne veut pas voir (Georges Mounin parle à son sujet de celui qui voit « le non-vu », le « non-dit ») , un moment de la vie d’un quidam, la beauté d'une femme qui illumine son entourage, la transparence d'un paysage qui attirent son regard et l'invitent à jeter sur la feuille blanche l'émotion d'un instant, comme une fulgurance qui fige le temps. J'ai parfois le sentiment que derrière les gens qu'il voit et dont il nous fait partager une infime parcelle de leur vie, son regard perce d'enveloppe charnelle et, l'air de rien, lit en eux comme dans un livre, se faisant l'écho d'un sentiment supposé de leur part ou ressenti par lui de sorte qu’il en devient un peu, pour une miette de temps, l’interprète, le complice. Mais il n'est pas uniquement le spectateur passif du monde qui l'entoure, il en parle parce qu'il en fait également partie, ne se distingue en rien des autres hommes qui marchent dans les rues, la seule différence étant qu’il fait provision d’images, de fragrances et de sons qu’il tracera plus tard sur la feuille blanche, quand le temps sera venu et qu’il aura fait le vide sur tout cela. Comme il le dit lui-même dans un autre recueil « Les poèmes s’inventent au bord du monde, un pied sur la terre, l’autre dans le vide »
Ce recueil s'ouvre sur un aspect de sa démarche créatrice qu'est le voyage. Il fut en effet un grand voyageur attentif aux choses, parfois les plus inattendues, réceptif autant que possible à cet appel de l'inconnu du "coin toujours remis qu'il faut bien voir avant de mourir". Ainsi se multiplient les visions confidentielle d'une capitale connue avec ses foules et ses bruits ou du silence et de la solitude d'un modeste hameau oublié sur le cadastre du monde.
Il est aussi le poète de la nature, de ce Marais Poitevin qu’il aimait tant arpenter, cette Sèvre niortaise où il aimait tant aller pêcher . Ses recueils de poèmes, rares, ne se trouvent maintenant qu’en bibliothèque et sont bien peu souvent consultés plus de vingt années après sa mort. Poète injustement oublié, il mérite mieux qu’un discret hommage.
-
Premier sang
- Par ervian
- Le 22/01/2022
- Dans Amélie Nothomb
- 0 commentaire
N°1623 - Janvier 2022
Premier sang – Amélie Nothomb – Albin Michel.
Prix Renaudot 2021.
Le titre de ce roman peut susciter nombre d’explications mais on tarde un peu à comprendre qu’il évoque, non pas le duel qui doit être interrompu « au premier sang », c’est à dire lorsque l’un des deux adversaires est touché, mais cette désagréable habitude qu’à Patrick, le personnage principal, de s’évanouir « à la vue du sang frais, coulant et vivant ». C’est une sorte de rituel involontaire qui le poursuivra toute sa vie et à l’aune duquel va se dérouler une jeunesse où il va vivre ses amitiés d’adolescent, connaître ses premiers émois amoureux, les illusions et les trahisons qui vont avec.
Ce livre est un hommage à son père Patrick Nothomb (1936- 2020) diplomate belge, dont le premier poste en qualité de consul de Belgique à Stanleyville en 1964 débutera une longue carrière de représentant de son pays. Séquestré avec ses compatriotes dans l’ex Congo-belge occupé par les rebelles africains de l’ « armée populaire de libération », il profitera de ses fonctions pour servir de médiateur auprès des insurgés et tenter de sauver des vies humaines et ce malgré son aversion pour le sang qui coule. Cette épreuve à laquelle ne s’attendait pas ce jeune consul a été évoquée par lui dans un livre, « Dans Stanleyville », qui retrace cette période tragique et dont notre auteure s’est inspirée. Il y parle de ce qu’il appellera plus tard le « syndrome de Stockholm » mais je retiens surtout les remarques qu’elle lui prête face au peloton d’exécution. Ces moments qui précèdent une mort certaine ont cette dimension humaine qu’est l’acceptation de son destin sans aucune révolte : admettre que son parcours s’arrête là malgré son jeune âge, qu’on n’y peut rien, qu’on a fait ce qu’on a pu, avec toute sa bonne volonté et toute sa bonne foi mais que c’est fini et qu’on accepte son sort sans regret. Il en réchappera, permettant également à de nombreux autres prisonniers européens d’avoir la vie sauve pendant cette longue prise d’otages. Sa fille choisit cet épisode de sa vie pour imaginer que l’éminence de la mort provoque chez lui une envie d’écrire, comme pour laisser une trace de son passage sur terre.
Je reprends l’habitude de lire Amélie Nothomb, surtout à cette époque de la rentée littéraire où elle choisit de publier son traditionnel roman annuel. Jusque là je le faisais, moins par l’intérêt que suscitaient ses livres que parce que, faisant partie du paysage littéraire, il fallait l’avoir lue pour pouvoir en parler. D’ordinaire j’étais plutôt déçu et je cherchais chaque année vainement à retrouver le plaisir que j’avais eu à la lecture de son premier roman « Stupeurs et tremblements » qui évoque sa première expérience professionnelle et personnelle dans une entreprise japonaise. Ici c’est l’histoire de son père, Patrick Nothomb, ambassadeur, décédé en à 83 ans à qui elle adresse une sorte d’adieu. Ce n’est pas un hommage mélancolique comme on pourrait s’y attendre mais au contraire un témoignage solaire, humoristique même, où, s’effaçant derrière lui, elle lui donne directement la parole. Au départ, il évoque, dans les années 40, sa jeunesse d’orphelin de père entre une mère, veuve définitive et femme du monde, des grands parents maternels aristocrates et des vacances ardemment désirées, à la fois spartiates et rurales, chez un oncle, poète et chef d’une tribu d’un autre âge qui vaut son pesant d’originalité. J’avoue avoir été conquis par le récit, ce qui me fait dire qu’Amélie Nothomb n’est jamais aussi passionnante que lorsqu’elle parle d’elle ou de sa parentèle, c’est à dire qu’elle choisit le registre intimiste.
J’ai apprécié le style fluide et jubilatoire qui est le sien depuis le début et qui à l’avantage de générer une lecture agréable et, comme c’est le cas ici, émouvante.
-
Nid de vipères
- Par ervian
- Le 20/01/2022
- Dans Andrea Camilleri
- 0 commentaire
N°1622 - Janvier 2022
Nid de vipères – Andrea Camilleri - Fleuve Noir.
Traduit de l'italien par Serge Quadruppani.
Un matin, Barletta, un usurier affairiste doublé d’un Don Juan sans scrupule est retrouvé mort, assassiné deux fois, par le poison et par balle, comme si une mort ne suffisait pas, et apparemment donnée par deux mains différentes. Voilà bien une affaire pour le commissaire Montalbano qui trouve ainsi l’occasion de se libérer de l’obligation de signer cette satanée paperasserie qui encombre traditionnellement son bureau et ce même si son âge devrait le pousser vers la retraite, ce que ne se prive pas de lui rappeler le médecin légiste entre un plantureux repas et une partie de poker. Ça se présente plutôt mal, entre une jeune fille, Stella, dont la victime abusait sexuellement qu’il menaçait de chantage, un héritage dont Barletta semblait vouloir priver ses propres enfants et les nombreuses faillites provoquées par sa pratique de l’usure, mais l’intuition de notre commissaire, et bien entendu aussi son expérience, lui donnent à penser que cette affaire n’est pas liée à la seule vengeance et doit bien pouvoir s’expliquer par quelque chose de beaucoup plus complexe.
Pour corser le tout il reçoit la visite de Livia, son éternelle fiancée qui habite et travaille à Gênes et revient régulièrement à Vigàta... pour le plaisir de le rencontrer… et de l’engueuler. Ces deux là n’ont pas besoin de vivre ensemble, ni bien entendu de se marier, ils ont déjà tout d’un vieux couple et leur relation c’est plutôt « pas avec toi mais pas sans toi » ! Comme pour compliquer un peu les investigations et aussi la vie de Montalbano, tout cela se passe en la présence furtive d’un curieux clochard siffleur mais aussi qui se révélera providentiel à qui Lidia semble s’intéresser, lz tout sous les yeux de la très belle et très mystérieuse Giovanna, la fille de la victime, de photos compromettantes et de l’éventuelle disparition d’un testament. C’est que Montalbano est toujours égal à lui-même, pouvant difficilement résister à une femme et ici il se fera littéralement phagocyter par l’une d’elles
Son métier le met directement en situation de connaître tous les défauts et les vices de l’espèce humaine, même les moins avouables, mais le hasard veille qui viendra encore une fois bouleverser l’agencement hypocrite des choses et bouleverser les projets les mieux ficelés.
Bien entendu notre commissaire n’est pas seul à démêler l’écheveau compliqué de cette affaire. Il est aidé par ses deux compères Augello et surtout Fazio et il a un peu trop tendance à considérer ce dernier comme son larbin. Sans eux il ne serait rien.
Comme d’habitude ce fut un bon moment de lecturte.
-
Les Vilaines
- Par ervian
- Le 18/01/2022
- Dans Camila Sosa Villada
- 0 commentaire
N°1621 - Janvier 2022
Les vilaines – Camilla Sosa Villada - Métailié
Traduit de l'espagnol par Laura Alcoba
Dans le Parc Sarmiento de la petite ville de Cordoba (Argentine) où travaillent les trans, on vient de trouver un nourrisson. Aussitôt adopté par la communauté il sera donc arraché à une mort certaine et vivra dans ce milieu d'hommes devenus femmes. C'est l'occasion de faire connaissance avec un membres de ce groupe à la fois solidaires et agressifs dont Tante Encarna, un femme authentique et malheureuse, qui en est la figure tutélaire et une véritable mère pour elles. C'est elle qui prend cet enfant sous son aile, le défend, le protège pour qu’il conserve le plus longtemps possible sa joie de vivre dans un univers qui se veut festif mais qui est pourtant est fait de douleur et de rejet. Le but sera de l'en mettre à l’abri. C'est d'abord Camilla qui raconte sa vie quand elle s'appelait encore Cristian, un garçon efféminé qui vivait dans un petit village entre une mère soumise et un père alcoolique et violent. C'était alors un garçon qui voulait devenir une fille et en adoptait toutes les apparences, surtout en cachette de ses parents. Il était la honte de cette famille, stigmatisé par son père. Les circonstances de sa vie l'amènent à la prostitution qui lui permet une indépendance financière, une nouvelle vie par rapport à la pauvreté de ses parents et donc à plus de liberté, mais aussi qui lui fait connaître la pire facette de la société respectable de ses contemporains. Suivent une galerie de portraits plus désespérés et dévastés les uns que les autres, entre fantasmes et exubérances, tendresse et folies, des parcours d'êtres mal dans leur peau, qui aspirent à être autre chose que ce que la nature a fait d'eux, que la société en apparence honorable rejette, moque, bannit et éventuellement détruit tout en s'en servant pour assouvir des pulsions sexuelles les plus secrètes et violentes. Ceux qu'on appelle les "trans" sont cantonnés pour survivre dans la clandestinité et la solitude, dans cette frange sociale qui ressemble à un esclavage qui ne dit pas son nom. Ici plus qu'ailleurs la misère, la souffrance, le sida, l’alcool, la drogue et la mort font partie du décor, du quotidien et guettent leurs proies faciles. Cette volonté d'humiliation, c'est un peu comme si leur présence réveillait ce qu'il y a de pire dans l'être humain ordinaire, un peu comme si les trans étaient le catalyseur des refoulements et des peurs que les autres portent en eux.
J'avoue que je suis assez partagé face à ce premier livre de Camilla Sosa Villada qu'on présente comme un roman alors qu'il s'agit d'un témoignage. Il a la fougue d'une première œuvre, la volonté de dire les choses crûment, sans fard littéraire, avec des mots aussi bruts que les nombreuses anecdotes dont est fait ce livre mais cette lecture m’a paru un peu fastidieuse. Il montre une facette peu glorieuse de la société évoquée, faite surtout d’hypocrisies et de tabous mal assumés, mais qui est. Toutes choses égales par ailleurs, parfaitement transposable à la nôtre. Cette communauté qui est sans doute la plus mal connue, sert d'exutoire à la société officielle et respectable, tolérée par un morale officielle et une religion bien pensantes mais qui en profite en secret.
J'ai lu cet ouvrage jusqu'au bout à cause de sa sélection à un prix littéraire pour lequel il est en lice mais ces propos ont tissé un malaise qui met en exergue des tranches de vie partagées entre tendresse et terreur, peur et humiliation, rires et larmes, ivresse et culpabilité pour cacher, une autobiographie poignante qui bouscule l'univers ordinaire de l’écriture souvent inscrit dans l'imaginaire ou le merveilleux.
-
Lac (Roman)
- Par ervian
- Le 12/01/2022
- Dans Jean ECHENOZ
- 0 commentaire
N°1620 - Janvier 2022
Lac – Jean Echenoz. Les Éditions de Minuit.
D’emblée le décor est planté, une série de chiffres téléphonés, un échange sous le manteau dans l’anonymat parisien, des espions qui s’espionnent mutuellement, le décryptage d’un texte codé, un improbable colonel, des filatures échevelées, de mystérieuses disparitions, des mouches-espionnes qu’on leste d’un micro...On est en présence d’un roman d’espionnage.
Les personnages qui, au départ semblent nombreux se résument essentiellement à deux : Frank Chopin, célibataire solitaire est entomologiste au Musée d’histoire naturelle de Parais mais également agent de renseignements. Il rencontre Suzy Clair, une jeune femme qui a perdu la trace de son mari depuis six ans. Chopin est chargé de surveillé Vital Veber, un agent russe. Suit toute une série d’aventures qui se concluent comme un roman d’espionnage classique par un échange d’agents entre l’Est et l’Ouest.
Je ne suis pas un fan des romans d’espionnage, mais il me semble que dans celui-ci on est loin des classiques du genre, autant dans les personnages que dans l’intrigue, quant à l’épilogue il est des plus traditionnels. Du coup j’ai eu plutôt l’impression d’avoir lu une parodie qu’un authentique roman de ce type, mais je reconnais qu’il m’a fallu un peu de temps.
Ce que j’aime chez Etchenoz et que j’ai bien entendu retrouvé ici, c’est son humour et son style jubilatoire à souhait, sa manière si personnelle d’exprimer une idée, de préciser une description ou de faire un aparté souvent compliqué qui n’a qu’un très lointain rapport avec ce dont il nous parle. Le texte est plein de précisions techniques, riche de références qui sont parfaitement étrangères à l’histoire, de détails insignifiants mais qui, sous sa plume, non seulement ne sont pas déplacées mais en deviendraient quasiment indispensables s’ils n’étaient pas notés. Cela embrouille un peu la compréhension des choses, perturbe leur logique, mais a aussi l’avantage de tenir son lecteur en haleine qui se demande bien où l’auteur veut en venir et aussi quelle sera sa prochaine diversion. Il use à l’occasion d’un vocabulaire qualifié et même recherché et pour tout dire assez inattendu, de jeux sur les mots, voire de figures rhétoriques classiques qui valent leur pesant de dépaysement et maintiennent constante cette ambiance si particulière. Il balade ses personnages dans les rues de Paris avec la précision d’un guide touristique et ce qui pourrait être une banale description prend avec lui une dimension d’évasion. Quant au titre lui-même, « Lac », son laconisme porte en lui-même soit un message intimiste soit au contraire l’évocation de développements plus mouvementés. C’est comme on veut. En réalité il n’en est rien et ce lac ne sert que de décor comme l’est celui de l’hôtel où se situe une scène du roman. Quant à cette histoire de mouches espionnes, j’avoue bien volontiers qu’il fallait y penser, c’est aussi original qu’inattendu même si l’invention porte en elle-même sa part de hasard et d’approximation. Pour l’efficacité réelle, on n’est pas très sûr.
Ce qu’il y a de bien chez Etchenoz, c’est qu’il s’attache rapidement son lecteur et prend plaisir à le trimbaler dans une histoire qui pourrait tout aussi bien être différente de celle qu’il déroule sous ses yeux mais ne serait pas mois passionnante.
-
Envoyée spéciale
- Par ervian
- Le 08/01/2022
- Dans Jean ECHENOZ
- 0 commentaire
N°1619 - Janvier 2022
Envoyée spéciale – Jean Echenoz. Les Éditions de Minuit.
L'intrigue est à la fois simple et un peu loufoque. Un général au rencard, répondant au doux de Bourgeaud s'est mis dans la tête de charger une jeune femme de séduire un collaborateur de Kim Jong Un pour déstabiliser le régime du dictateur nord-Coréen. Pour cela il lui faut une jeune et jolie femme, mais pas une espionne professionnelle ; il choisit Constance pour sa naïveté,mais pas seulement, la fait enlever et séquestrer dans un coin perdu de la Creuse avant de l'envoyer à Pyongyang. Tout cela est bel est bon mais cette idée, pour être originale n'en est pas moins difficile à réaliser d'autant que les acolytes de Bourgeaud ressemblent plus à des "pieds nickelés" qu'à des agents secrets. Les épisodes du rapt et de la séquestration valent leur pesant d’absurdité entre syndrome de Stockholm et demande de rançon façon baron Empain, pour se poursuivre avec le personnage du mari, Lou Tauk, bizarrement nullement bouleversé par l'absence de sa femme. C'est que son passé "artistique" et celui de Clémence sont pour beaucoup dans le choix du général, comme le verra quelques dizaines de page plus loin le lecteur attentif. C'est qu'il faut l'être, attentif, pour suivre cette histoire un peu abracadabrantesque où les tranches de vie détaillées d'individus se succèdent sans qu'on sache très bien ce qu'ils viennent faire dans cette affaire et surtout le lien qui peut bien exister entre eux. Bref, la mission de la jeune femme en Corée peut commencer. Elle n'aura rien à envier à ce début un peu cahoteux.
Echenoz nous entraîne dans un roman d'espionnage un peu comme il l'avait fait dans "Lac", nous régale une nouvelle fois de sa faconde faite d'un verbe jubilatoire, de portraits improbables, d'un culte du détail parfois inutile et parfaitement anodin qui n'apporte rien au déroulé du récit mais qui a l'avantage de nous faire sourire de par son incongruité même. De fausses pistes en changements de noms, Echenoz égare le lecteur mais le rattrape ensuite, évoquant les situations les plus extravagantes aussi bien à Paris qu'à Pyongyang, le régalant de détails aussi improbables qu'inattendus sur la croissance des ongles d’orteils ou la vie sexuelle des poissons exotiques, bref il promène à l'envi le lecteur, témoin volontaire de ces invraisemblables tribulations. L’évocation du spectacle offert au quotidien par la Corée du Nord fourmille de détails où le décor de théâtre inspiré de l'architecture marxiste le dispute au rôle joué par des figurants à l'attitude plus loyale que spontanée. Le style et un brin compliqué mais bien dans le sens du thème, à la fois documentaire et déjanté, encombré de détails dont on se demande s'ils sont ici par un souci d'informations ou s'ils contribuent à soutenir l'attention normalement dissipée du lecteur.
J'ai pourtant lu ce roman jusqu'à la fin, à la fois friand des situations évoquées et de la façon de les faire partager et curieux de l'épilogue. Au moins ça a été un bon moment de lecture en ses périodes troublées par un virus aussi insaisissable que les gestes barrière pour le combattre sont étonnants et une campagne électorale à géométrie variable dont les sondages aussi quotidiens que contradictoires peinent à intéresser l'électeur potentiel.
-
Les choristes
- Par ervian
- Le 06/01/2022
- Dans Christophe Barratier
- 0 commentaire
N°1618 - Janvier 2022
Les choristes – Le journal de Clément Matthieu – Christophe Barratier.
Le lieu c’est un pensionnat perdu au fin fond de la campagne, pour élèves difficiles comme on en trouvait au sortir de la deuxième guerre, entre la maison de correction et l’internat, avec châtiments corporels, cachots, discipline quasi militaire instaurée par un directeur rétrograde et borné plus soucieux de son avancement que du bien-être de ses pensionnaires…
Un homme déjà âgé, Clément Mathieu, y débarque en qualité de simple surveillant, un pion comme on dit. Bien sûr, au début, pour l’éprouver, il ne coupe pas aux traditionnels chahuts et caricatures de sa personne de la part des élèves mais rapidement, parce qu’il a jadis donné des cours de musique et qu’il se met en tête de faire chanter les potaches dont il a la charge, et malgré la réticence de quelques uns, il transforme l’ambiance délétère au début en une atmosphère à la fois studieuse et festive qui fait évoluer petit à petit ce microcosme vers plus d’humanité. Il ne sera pas payé de retour, verra le directeur s’approprier ses mérites et sera renvoyé.
Je voudrais surtout revenir sur le film qui a été crée à partir de ce roman. Il est servi par de bons acteurs dont Gérard Jugnot est le principal. Il incarne fort bien la figure de ce pauvre pion célibataire qui a dû se faire pas mal d’illusions sur son avenir, désormais bien incertain et dont on voit très vite qu’il va être le souffre-douleurs du directeur comme des élèves. Il a raté sa vie, sentimentale comme professionnelle, il a obtenu ce poste dont sans doute personne ne voulait, mais il prend cependant son rôle très au sérieux. Il fait ce qu’il peut pour vivre et distribuer un peu de bonheur autour de lui, mais il est poursuivi par un destin implacable. Il ne sera reconnu ni pour son travail d’éducateur bénévole ni pour son talent de musicien, restera à jamais inconnu et mourra dans l’anonymat avec pour seule consolation la certitude d’avoir fait son devoir d’état. Il aura peut-être celle d’avoir fait naître une vocation, un de ses élèves dont il avait su reconnaître les dons musicaux et qu’il avait poussé dans la carrière de musicien deviendra chef d’orchestre. Il est resté célibataire parce qu’il n’avait croisé le regard d’aucune femme et celle qu’il a, un court moment, espérée dans ce rôle, s’éloignera presque naturellement de lui parce qu’il n’est rien dans cette société et que personne ne peut faire attention à lui.
C’est émouvant et on en oublierait presque la réalité. Le monde est plein de gens comme lui qui prennent leur travail et leur vie à cœur, le font avec conscience et espoir de faire avancer modestement les choses dans leur domaine, veulent rester eux-mêmes face à la flagornerie et à la volonté de réussir à tout prix de ses semblables qui ne reculent devant rien pour percer, même s’ils doivent pour cela écraser les autres... Gérard Jugnot incarne avec talent ce personnage malchanceux qui le restera toute sa vie sans qu’il y puisse rien. Il est reconnu depuis longtemps comme acteur comique et ses rôles l’ont longtemps cantonné dans ce registre. J’ai déjà fait cette remarque pour certains autres comédiens et quand il choisit le répertoire dramatique il est infiniment plus intéressant et talentueux.
-
Le collectionneur d'impostures
- Par ervian
- Le 03/01/2022
- Dans Frederic Rouvillois
- 0 commentaire
N°1617- Janvier 2022
Le collectionneur d’impostures – Frédéric Rouvillois – Flammarion.
Parmi tous les travers humains le mensonge est sans doute le plus usité et pour qu’il soit cru, il est recommandé à son auteur de l’imaginer énorme, à la limite de l’extravagant, tant il est vrai qu’une tromperie sophistiquée et minuscule a toutes les chances d’être découverte et bien entendu dénoncée alors que l’énormité est, en la matière, un gage de sérieux .
Le mensonge est tellement subtil qu’à la brutale définition de travestissement délibéré de la vérité, on lui préfère parfois la plus habile « contre-vérité », quand on ne l’affuble pas du qualificatif de « pieux » , ce qui lui donne une toute autre dimension. Traiter quelqu’un de menteur a quelque chose d’infamant, mais si lui préfère le terme d’affabulateur, de bonimenteur, de mystificateur, d’illusionniste... cela a davantage de chance d’être plus facilement accepté. Quant à la casuistique jésuite, elle apporte à la discussion des nuances subtiles.
Dans notre civilisation occidentale, le mensonge est régulièrement pratiqué, qu’il se décline en trahisons, adultères, hypocrisies, affabulations, mystifications, escroqueries..., la liste est longue qui traduit l’imagination humaine en cette matière. C’est une satisfaction personnelle de se dire qu’on a été assez malin pour abuser de la crédulité de son prochain, voire de ses proches, c’est même devenu une règle de vie, la marque d’une réussite sociale et financière que la justice des hommes a bien du mal à sanctionner. Quant à la religion et ses principes judeo-chrétiens, elle peine à les dénoncer au moment où ses ministres tâtent eux-mêmes des prétoires. Si on exclut tout ce qui concerne la vie privée, on ne compte plus les scandales politico-financiers qui ont éclaté justement parce que la confiance sur laquelle était basé le système est soudain venue à manquer, que les victimes ont osé parler, que le hasard s’est manifesté et qu’on n’espère surtout pas la manifestation de la Justice Immanente pour remettre les choses à leur place, elle n’existe pas ! Toutes ces impostures dont beaucoup sont historiques, laissent le témoin sans voix par l’étendue de l’imagination des faussaires mais c’est aussi oublier qu’elles ne réussissent que grâce à la naïveté des victimes. En effet l’imposture peut prendre une dimension collective surtout quand, s’agissant d’un personnage célèbre disparu, on attend son improbable retour. Il serait illusoire de les énumérer, les réunir tient de la gageure mais notre auteur, sur le mode ironique, en dresse une liste, évidemment non exhaustive mais bien réelles puisque les références sont mentionnées… C’est un regard pertinent porté sur l’espèce humaine, ça dure plus de trois cent pages et c’est édifiant!
Duper son prochain permet de se mettre en valeur ou manifeste une volonté plus ou moins consciente d’endosser une personnalité qu’on n’a pas ou une histoire qui n’est pas la sienne. Se prendre pour un autre, le plus souvent descendant d’une lignée prestigieuse, avec titres et patronymes à l’avenant, et surtout vouloir en convaincre ses contemporains pour son seul bénéfice, est devenu une chose quasi courante. On ne compte plus les tentatives le plus souvent réussies d’impostures, même si on s’aperçoit que c’est le plus souvent le fait de personnes fragiles qui pourtant on réussi grâce à l’empathie qu’elles ont suscitée, mais qui ont fini par avouer leur méfait, ont été convaincues de fraude ou sont opportunément passées de vie à trépas. Il n’empêche il y a eu dans le passé beaucoup de morts qui ont ressuscité, et également beaucoup de gens pour en attester ! (actuellement une telle manœuvre a moins de chance de réussir avec l’ADN). Que les politiques se croient obligés de s’indigner publiquement sans prendre la peine de vérifier la véracité des faits est aussi révélateur de leur volonté de faire parler d’eux, quand ils ne cèdent pas trop facilement à la paranoïa ambiante propre à une époque ! Tromper quelqu’un, surtout s’il se dit expert et plus particulièrement si l’université lui confère une aura de sérieuse honorabilité, est un jeu passionnant pour celui qui en est l’auteur. La découverte et la commercialisation de fossiles contrefaits en est l’illustration, sans compter les fausses œuvres d’art, les manuscrits authentifiés par de pseudo-spécialistes, voire la mise en cause abusive de ce qui est officiellement reconnu pour incontestable. Ici la mauvaise foi ajoutée aux manœuvres douteuses emportent souvent la conviction des plus crédules et on ne compte plus les tentatives (réussies) d’extorsions de fonds, le plus souvent aux dépens des plus pauvres à qui on fait miroiter la potentielle richesse, par l’achat de terres lointaines et évidemment fertiles. L’église catholique n’est pas en reste dans cette vaste entreprise de mystification notamment jadis avec la célébration (et la commercialisation) des morceaux de la vraie croix dont il n’est pas raisonnable de penser qu’ils ont pu être authentiques. Cette dernière institution a, en matière de témoignage de la vie du Christ, préféré une bonne fois pour toutes la Vulgate au détriment de tous les nombreux écrits apocryphes sur le sujet. En outre on n’omettra pas les tentatives de captations d’héritage par la rédaction de faux testaments ou codicilles...
Si l’imposture fait partie de l’espèce humaine il est en quelque sorte réconfortant de constater qu’elle-même sujette à contestation, « la fausse imposture prospérant elle-même sur les dénégations qu’elle suscite » ce qui est en quelque sorte un juste retour des choses.
-
La Bandera
- Par ervian
- Le 30/12/2021
- Dans Pierre Mac Orlan
- 0 commentaire
N°1616- Décembre 2021
La bandera – Pierre Mac Orlan. Éditions Rombaldi.
Parce qu’il a tué un homme à Rouen, Pierre Gilieth a fui la France et s’engage dans la Légion espagnole en espérant que l’uniforme et le cantonnement au Maroc le protégeront des éventuelles poursuites qu’il redoute. Il est aussi sans le sou et il pense que la solde, quoique modeste, lui permettra de ne pas mourir de faim. Lors de son engagement, il rencontre un autre français, Fernando Luca, qui est un policier à sa recherche et qui s’engage lui aussi. Sur place, les deux hommes s’amourachent d’Aïscha, une prostituée que Gilieth charge de surveiller Luca. L’opposition entre les deux hommes, affectés dans la même compagnie, est parfois violente. Lors d’un affrontement dans le Rif, Luca accepte de ne plus espionner Gilieth et de renoncer à la prime. Les deux hommes se réconcilient en une poignée de mains, Gilieth parce qu’il veut faire son devoir de légionnaire, Luca parce qu’il estime cet homme qui veut ainsi racheter l’erreur d’un moment ; et Pierre tombe, mortellement atteint. Plus tard, Luca retrouve Aïscha vieillie qui a gommé de sa mémoire jusqu’à sa passion pour cet homme.
Le style de ce roman est plus littéraire, précis et poétique dans ses descriptions que ce que j’avais noté dans « Le quai des brumes », un autre roman célèbre de cet auteur. Le quotidien du légionnaire y est évoqué depuis les exercices militaires, les gardes, l’ennui né de l’attente, jusqu’à l’ambiance des bordels arabes. Ce genre de roman qui prône la liberté et les grands espaces est révélateur de cette époque. Avec ceux d’Antoine de Saint-Exupéry, ils évoquent ces concepts mais aussi la solitude de l’homme face à la vie qui passe et parfois tue, mais aussi une sorte de fatalité qui s’attache à ses pas. Le légionnaire espagnol est « el novio de la muerte »(le fiancé de la mort), ce thème qui est le quotidien des soldats de la « Bandera »(le drapeau en espagnol, ici la « compagnie ») revient donc souvent dans ce roman avec celui de la virilité, de l’attente, de l’aventure, de la discipline, de l’abnégation, de l’obéissance aux ordres. Ce roman qui fourmille de détails sur la vie quotidienne du légionnaire a été. publié en 1931 et se déroule au Maroc espagnol où les légionnaires sont chargés de la pacification. Il met en lumière la Légion qui, à l’époque, était très en vogue non seulement à cause des guerres coloniales mais aussi était le symbole du dépaysement, du prestige de l’uniforme et d’une certaine virilité chantée notamment par Édith Piaf (« Mon légionnaire » – « Il était mince, il était beau, il sentait bon le sable chaud) »). La Légion, quand elle n’est pas un refuge pour les amoureux malheureux, est aussi le symbole d’une seconde chance pour le simple légionnaire, celle de faire carrière peut-être mais celle surtout dans l’immédiat, grâce au changement de nom, d’effacer un passé souvent douteux et de se fondre dans la masse des combattants en défendant la patrie qu’il a choisie.
Au-delà de l’histoire et du cadre il y a l’étude des caractères. Gilieth, obsédé par son meurtre tente de se racheter par une vie exemplaire de légionnaire, Luca, devenu agent d’une police où il n’a pas sa place va jusqu’à s’engager pour poursuivre Gilieth et le confondre mais la mort de ce dernier met fin à sa mission. Revenu à Madrid il redevient un pauvre hère qui vivote mais, obsédé par son camarade mort, retourne à la Légion pour s’y faire tuer, parce que la mort sera pour lui une délivrance.
Pierre Mac Orlan qui est un écrivain majeur du XX° siècle est aujourd’hui injustement oublié. Avec la lecture de cette œuvre j’ai renoué avec lui et mon plaisir de le lire a été renouvelé. Je note qu’il a largement inspiré le cinéma, ce qui a correspondu à une écriture cinématographique originale à cette époque dans le cinéma français. Il avait la fibre aventurière et ses œuvres sont largement autobiographiques mais celle-ci qui abonde en détails a sûrement dû être inspirée de l’expérience de son frère Jean qui s’engagea dans la Légion après une affaire qui aurait mal tourné.
Ce roman a été porté à l’écran par Julien Duvivier en 1935 et Jean Gabin qui incarne ici Jean Gilieth en est la vedette et Robert Le Vigan incarne Luca. Ce film a été tourné en décors naturels, c’est à dire au Maroc espagnol. J’ai lu que ce film est dédié au général Franco pour les autorisations qu’il accorda pour faciliter ce tournage. Duvivier nota également la grande connaissance du général de la culture française. Ce détail est évidemment étonnant de la part de celui qui allait devenir, quelques années plus tard, chef d’une rébellion qui ensanglantera son pays et y installera une dictature impitoyable de presque quarante ans.
-
Le quai des brumes
- Par ervian
- Le 27/12/2021
- Dans Pierre Mac Orlan
- 0 commentaire
N°1615- Décembre 2021
Le quai des brumes – Pierre Mac Orlan. Éditions Rombaldi.
Le roman est un peu compliqué et se déroule sur trois années. Un soir d'hiver au début du XX° siècle à Montmartre, au cabaret "le lapin agile", quatre hommes dans un café, le tenancier, puis Jean, un jeune homme pauvre et paumé, un militaire de la Coloniale qui disserte sur le cafard du soldat, déserte et après une vie civile misérable songe à se rengager dans la Légion sous un faux nom, un peintre allemand aux étranges pouvoirs de divination, et Nelly, une jeune fille, qui finit se lancer dans la prostitution. On assiste à une fusillade, à un assassinat pour une sordide histoire d’héritage... A travers Jean qu’on retrouve plus tard, on évoque la pauvreté puis la Légion étrangère, emblématique de cette époque à cause des guerres coloniales, et qui offrait une deuxième chance aux mauvais garçons qui à cette occasion changeaient de nom et ainsi disparaissaient ou à ceux qui, comme Jean, n’attendaient plus rien.
Il y a beaucoup de gens désespérés dans le roman, le déserteur qui sous un faux nom s’engage dans la Légion, un peintre qui se suicide, Nelly qui devient prostituée, Jean qui meurt. L'ambiance est assez sordide et le style brut. Ce qui ressort c'est une grande solitude des personnages avec la mort en arrière-plan.
Le roman ne ressemble que très peu au film de Marcel Carné avec Jean Gabin et Michèle Morgan. La réplique culte que tout le monde connaît (t’as d’beaux yeux tu sais) n'y figure même pas et Mac Orlan lui-même félicita le metteur en scène et Jacques Prévert, dialoguiste à la poésie désenchantée, pour l’adaptation qu'ils avaient faite de son roman. Soyons juste, si maintenant ce titre est en quelque sorte inscrit dans la mémoire collective, c'est davantage grâce au film, qui date quand même de 1938 (le roman avait été publié en 1927) et au visage des deux acteurs principaux, qu'au roman et à son auteur. Pourtant son nom résonne encore aujourd’hui entre l’inconnue et la notoriété. Marcel Carné a considérablement revisité l'intrigue, la concentrent sur la désertion du soldat, Nelly étant la seule, grâce à la prostitution dans laquelle elle s’est enfermée, à rêver un peu, parmi ces personnages marqués par la fatalité.
J'avais très envie de relire Pierre Mac Orlan (1882-1970) parce que son nom lui-même a toujours eu pour moi des relents de mystères. Il a été, de son vivant, un peu secret et de nos jours il est devenu lui-même carrément un personnage mais surtout un auteur injustement oublié. Pourtant il fait partie de ses écrivains dont le nom est régulièrement cité et qui sortent périodiquement d’un purgatoire littéraire où la mode les a enfermés. Sur son parcours, il a lui-même entretenu beaucoup de flou. Il aurait justifié l'origine de son pseudonyme - de son vrai nom Pierre Dumarchey– par l'existence d'une très improbable grand-mère écossaise. Pour accréditer cette certitude, on le voyait souvent coiffé d'un béret en tartan. Il y fut aidé par le hasard, des incendies qui, à cause des deux guerres, ont fait disparaître les registres d'état-civil (il était né à Peronne dans la Somme) et l’École normale de Rouen où il fut inscrit fut détruite par les bombardements. Il la quitta avant le terme de son cursus, la situation d'instituteur ne correspondant sans doute pas à son idéal de liberté. Apparemment il ne confessa de cette période que des souvenirs sportifs de rugby à XV! Son père lui-même brûla tous les documents personnels et familiaux. On est à peu près sûr d'une jeunesse faite d'une vie de bohème désargentée et montmartroise pendant laquelle il croisa Gaston Couté , Guillaume Apollinaire, Blaise Centrars, Roland Dorgeles... Jeune, il commit quelques écrits érotiques et les œuvres de François Villon l'éveillèrent à la poésie, il s'adonna à la peinture, à la chanson qui lui offrit quelques maigres moyens de subsistance. La guerre de 14-18 où il fut blessé marque sans doute ses débuts d'ailleurs assez discrets dans la littérature. Pour autant le jeune aventurier qu'il était est devenu un authentique écrivain au sortir de la 1° guerre mondiale grâce à la presse qui fit de lui un reporter. Il fut plus tard élu à l'Académie Goncourt, donna son nom à un Prix et son style peu conformiste et en marge des grands courants littéraires traditionnels, influença cependant beaucoup d'hommes de lettres contemporains.
-
La plus secrète mémoire des hommes
- Par ervian
- Le 14/12/2021
- Dans Mohamed Mbougar Sarr
- 0 commentaire
N°1613- Décembre 2021
La plus secrète mémoire des hommes – Mohamed Mbougar Sarr – Éditions Philippe Rey/Jimsaan.
Prix Goncourt 2021.
Au départ, c’est à dire en 2018, pour Diégan Latyr Faye, jeune auteur sénégalais, talentueux et ambitieux mais inconnu, il y a la rencontre à Paris avec un livre mythique paru en 1938 « Le labyrinthe de l’inhumain »de T.C. Elimane (en réalité de son nom africain Mbin Madag Diouf), un écrivain un peu mystérieux et controversé, connu pour avoir été le « Rimbaud nègre », dont le chef d’œuvre d’abord salué par la critique, déclencha un scandale à cause d’une accusation de plagiat, ce qui fit disparaître son créateur de la scène littéraire. Diegan vit à Paris en tant qu’étudiant, rencontre une foule de gens, des femmes surtout, et d’ailleurs parmi tous ceux qu’il croise, et ils sont nombreux, beaucoup veulent devenir écrivains et plus précisément écrivains de langue française.
Dans la première partie le « Journal estival » est consacrée notamment à différents commentaires sur ce roman ainsi que sur celui écrit par Diégan « L’anatomie du vide » qui n’a pas lui non plus connu un grand succès. J’avoue que je me suis un peu ennuyé à cette lecture malgré l’érudition du texte. En revanche, la partie qui traite de la vraie histoire d’Elimane, ou peut-être aussi de sa légende, racontée par Siga D. , qui est sa cousine, et aussi par d’autres personnes qui l’ont approché ou ont connu certains de ses amis, est bien plus passionnante. Chacun donne sa version mais on apprend ses ascendances, le « secret » de sa conception, le déroulé de son parcours, l’accusation de plagiat dont il a fait l’objet. C’est à mon sens là que commence véritablement le roman. La présence des femmes est dans cette œuvre des plus importantes, soit qu’elles sont sensuelles, amoureuses (elles font beaucoup l’amour) et même parfois porteuses d’une charge érotique certaine, soit qu’elles témoignent de l’itinéraire d’Elimane, mais ce qu’elles en disent épaissit en réalité le mystère autour de lui, suscitant ambiguïtés, interrogations et fantasmes. Il est l’homme d’un seul livre et sans doute quelqu’un dont St Thomas d’Aquin conseillait de se méfier. D’ailleurs la vie de tous ceux, et celles, qui l’ont approché a été bouleversée et Diégan n’y échappe pas qui, fasciné par ce livre, s’est mis dans la tête de le retrouver. Cet écrivain est d’autant plus inquiétant qu’au cours de ses investigations Diégan s’aperçoit que certains de ses lecteurs, dont la plupart étaient des lettrés, des critiques littéraires, souvent des détracteurs, se sont suicidés après avoir lu « Le labyrinthe de l’inhumain » ce qui n’est pas sans susciter des interrogations sur la responsabilité d’un écrivain sur le message qu’il délivre à ses lecteurs. Il faut se souvenir aussi qu’Elimane est l’héritier, de part ses origines, d’une culture africaine différente de la nôtre et empreinte de magie irrationnelle. Que ces suicides inexpliqués, mais qui sont peut-être de simples coïncidences, trouvent un commencement d’élucidation dans le pouvoir des mots et le désir de vengeance de l’auteur, pourquoi pas ? De là à penser que ce roman est maudit, il n’y a peut-être qu’un pas ! Je remarque néanmoins que si, parmi tous ceux qui ont lu ce livre beaucoup se sont suicidés, Diégan et Siga D . eux, sont restés en vie, peut-être pour témoigner de leur passage sur terre par l’écriture parce que c’est ce qui a des chances de survivre à l’auteur.
Cette recherche donne un voyage labyrinthique, à travers les luttes politiques, une véritable errance sur trois continents, l’Afrique, l’Europe, l’Amérique, évoquant le titre même du roman de T.C. Elimane et correspondant de la part de cet écrivain à une fuite, à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un, peut-être de lui-même et de son destin? La quête menée par Diégan est frustrante au début puisqu’il ne rencontre que des gens qui ont connu directement ou indirectement Elimane et qu’il n’a jamais à sa disposition que des témoignages parfois contradictoires, c’est à dire qu’il ne le retrouve jamais. Cela donne un portrait assez flou mais dessiné comme on assemble les pièces d’un puzzle. En réalité Mohamed Mbougar Sarr fait de cet auteur un véritable personnage de roman, un homme mythique insaisissable et qui se dérobe sans cesse . En effet, ce texte est dédié à Yambo Ouologuem (1940-2017), un écrivain malien, bien réel celui-là, puisqu’il obtint le Prix Renaudot en 1968 pour « Le devoir de violence » mais qui fut, lui-aussi, accusé de plagiat et oublié de tous. Mohamed Mbougar Sarr s’inspira de sa vie sans pour autant la copier puisqu’il fait naître son héro au cours de la guerre de 1914, au moment où son père, un tirailleur sénégalais, meurt dans les tranchées de la Somme. Il a au moins l’intérêt d’évoquer cet auteur, c’est à dire de le faire revivre. Ce livre s’ouvre également sur une citation du poète chilien Robert Bolaňo qui donne son titre au roman de Mbougar Sarr et surtout qui évoque la vie d’une Œuvre, son parcours dans le temps et sa mort inévitable, comme meurent toutes les choses humaines.
A la fin de ce roman Diégan évoque, à travers l’écrivain congolais Musimbwa anéanti par son expérience parisienne, la mort, celle de l’Afrique, de sa culture, de ses traditions, de ses légendes, de ses mystères, qui a cédé devant la colonisation française en faisant d’Elimane à la fois le produit et l’aboutissement de cette colonisation puisqu’il a réussi à s’exprimer en français par l’écriture et qu’il souhaitait être reconnu comme un authentique écrivain, mais aussi le symbole de sa propre destruction puisqu’il n’a pas été reconnu pour ce qu’il voulait être et qu’on l’a précipité dans l’anonymat, la solitude et l’anéantissement. Finalement tout cela n’a été pour lui qu’un leurre et il estime qu’Elimane a été exclus de ce jeu, non à cause du plagiat mais parce qu’il incarnait cet espoir impossible. Il en tire des leçons pour ce peuple d’Afrique qui courre derrière l’Europe et qui évidemment connaîtra le même sort. Musimbwa ne se voit d’avenir qu’en Afrique et lance à Diégan un défi, celui de découvrir à sa manière le vrai message d’Elimane, d’être s’il le peut, un écrivain-témoin. Il revient chez lui comme le lui conseille son ami, retrouve les traces d’Elimane mort depuis un an et recueille son message. Il sera son témoin par l’écrit parce qu’il comprend enfin le sens de son livre, mais retourne à Paris parce que l’écriture est sa vie, qu’il se doit d’y obéir.
Je note la longueur de certaines phrases, parfois de plusieurs pages qui, même si elles sont fort bien écrites, ne facilitent pas la lecture. Personnellement je les préfère courtes et même si on peut y voir une référence à Marcel Proust et à Mathias Enard, il convient de remarquer que ces trois romanciers ont été couronnés par le prix Goncourt ! Cela n’empêche pas ce roman d’être fascinant tant par l’histoire qu’il déroule sous nos yeux que par le style de son auteur, par ses descriptions, par sa poésie, par son érudition et par l’intérêt qu’il suscite chez son lecteur. J’ai ressenti personnellement une impression de solitude, de déréliction et de désespérance dans ce texte, une sorte de malaise né d’une quête impossible, d’une impuissance, un peu à la manière de ce qu’on peut éprouver quand ce qu’on veut atteindre se révèle définitivement hors de notre portée et le demeurera.
Finalement Diegan achèvera sa quête mais pas exactement de la manière qu’il souhaitait et pas non plus en ayant trouvé ce qu’il recherchait, l’ombre d’Elimane n’ayant cessé de se dérober. Cet ouvrage est aussi une réflexion sur les écrivains, sur les critiques mais surtout sur la littérature, ses fondements, ses motivations, sur l’écriture et son alternative (écrire ou non, et même impossibilité d’écrire, c’est à dire exprimer vraiment ce qu’on veut dire), son importance comme des traces laissées après la mort de son auteur.
Cela dit, que le Jury Goncourt ait couronné un écrivain étranger d’expression française est toujours une excellente chose puisque cela conforte la francophonie qui est, malheureusement, bien en danger. Cela met également en lumière un romancier original et une voix africaine trop absente de notre littérature.
Je n’ai pas toujours été d’accord avec ce prestigieux prix et n’ai pas manqué de le dire dans cette chronique mais ici j‘ai plaisir à saluer ce roman.
-
Les enfants d'Ulysse
- Par ervian
- Le 06/12/2021
- Dans Carole Declerecq
- 0 commentaire
N°1614- Décembre 2021
Les enfants d’Ulysse – Carole Declerecq – Éditions La Trace.
Le titre évoque le voyage, mais un voyage plein de dangers. Effectivement Feriel, la sœur et Hamsa, le frère, des migrants originaires d’Afghanistan, cherchent à rejoindre Toraj, leur frère aîné installé en Autriche, malgré les autorités des pays traversés et les aléas du voyage. Ils sont pauvres et ont décidé de poursuivre seuls leur périple après le démantèlement du camp où il survivaient. Les barrières qui se dressent devant eux ne manquent pas mais ils continuent avec pour seul espoir l’Europe. Leurs pérégrinations les amènent en Grèce, dans un village inconnu, près de la maisonnette d’Elliniki, une vieille qui passe pour une sorcière jeteuse de sorts et qui survit comme elle peut avec ses chats, ses souvenirs et la vente de ses excellents gâteaux. Elle est fille de réfugiés, a, elle aussi, connu les affres de la guerre, les morts qui l’ont entourée et ce sont ses petites pâtisseries qui vont provoquer leur rencontre. Elle sera leur bonne fée dans un pays qui refuse les migrants et que l’Europe abandonne à son sort et mettra dans la confidence le jeune Milios, l’épicier-bistrot du village voisin qui vend ses gâteaux. Elle ne peut évidemment pas les garder, mais c’est grâce à elle qu’ ils rejoindront l’Autriche par l’Italie !
L’histoire de ces deux enfants migrants, avec toute l’horreur et l’intolérance qui s’attachent à cette situation a retenu mon attention mais je dois dire que j’ai été sensible au parcours d’Elliniki et à son attitude. C’est une vieille dame solitaire, elle aussi est un peu une « enfant d’Ulysse » qui a traversé la vie en en connaissant tout ce qu’elle pouvait lui apporter de mauvais. Elle s’est retirée du monde, est devenue misanthrope, au point d’habiter hors de ce bourg, c’est à dire loin de la communauté humaine. Elle aurait pu attendre la mort seule, parce qu’on est toujours seul face à la Camarde, sans se préoccuper des autres… Le hasard lui a fait rencontrer ces deux pauvres enfants traqués et affamés et elle aurait pu rejoindre l’indifférence voire la haine, elle aurait pu laisser faire les choses qui les aurait précipités dans l’errance voire dans la mort. Au contraire, elle prend prétexte de cette rencontre pour, une dernière fois peut-être et dans la discrétion, faire quelque chose pour cette partie de l’humanité abandonnée et même refoulée par le plus grand nombre, une façon comme une autre de ne pas manquer sa sortie. C’est un acte humanitaire désintéressé qui a transformé sa vie, un peu comme une renaissance.
Cette histoire du sauvetage des enfants, c’est grâce à elle qui bizarrement parle anglais, elle qui ne parle à personne et peut se faire comprendre d’eux. Et d’ailleurs ce roman est, avant tout celui des femmes, Elliniki, évidemment mais aussi Feriel qui malgré son jeune âge organise la vie des deux enfants en fuite, et aussi Irina, la compagne de Milios, qui sait prendre des initiatives et évidemment Korina, sa nièce, la fille de sa sœur Katia qu’elle n’a pas revue depuis soixante sept ans. Elle fera taire, un temps, de vieilles querelles de famille ! Ce rôle confié à des femmes, dans une société gouvernée par des hommes, m’a paru intéressant.
C’est vrai que ce livre bien écrit s’approprie un sujet bien actuel, celui des migrants. Il est également vrai qu’en de telles situations la solidarité humaine se manifeste pour sauver des vies. Je veux bien que nous soyons dans un roman, une fiction, pourtant, je n’ai pas vraiment cru à cette histoire, un peu trop idyllique, à ce « happy end », comme je n’ai pas cru non plus à se rabibochage familial un peu trop convenu après des dizaines d’années de brouille et de vieilles querelles recuites. Tout cela m’a paru un peu trop artificiel et bien loin de la réalité quotidienne où trop de gens meurent dans l’indifférence générale pour leur survie dans un monde qui ne veut pas d’eux.
-
encre sympathique
- Par ervian
- Le 04/12/2021
- Dans Patrick MODIANO
- 0 commentaire
N°1612- Décembre 2021
Encre sympathique – Patrick Modiano – Gallimard.
Jean Eyben, trentenaire, se remémore avoir été l’employé temporaire dans une agence de police privée, chargé de retrouver une disparue, Noëlle Lefebvre, pour qui les renseignements étaient bien minces seulement qu’elle était vendeuse de sacs dans le quartier de l’Opéra et qu’un bureau de « Poste restante » recevait son courrier. Ce travail ne lui plaisait pas du tout mais il l’a effectué dans l’espoir, un jour, de le traduire dans un roman. Au cours de ses recherches, il a croisé des gens qui l’ont connue, certains d’une grande banalité, d’autres peu recommandables, mais son enquête a tourné court et dix ans après, alors qu’il ne travaille plus dans cette agence, il se met à nouveau à la recherche de cette Noëlle Lefebvre, sollicite sa mémoire mais ses souvenirs se heurtent au vide, à des fantômes et apparemment ceux qui l’ont croisée cherchent à l’oublier. Le découragement finit par affecter sa quête tant le hasard ne l’aide guère et le passé commence à se mêler au présent, compliquant considérablement ses recherches.
Comme souvent chez Modiano, il y a des déambulations dans les rues de Paris où habitait Noëlle puis plus tard de Rome. La marche à pied, dans une ville, est souvent associée chez lui à l’écriture. Jean se sent perdu dans un labyrinthe changeant et imagine que l’agenda qui a appartenu à cette femme et qu’il a dérobé, qui se révèle pauvre en informations, recèle des annotations écrites à l’encre sympathique, cette encre transparente qui ne se révèle qu’en présence de certaines substances. Autant dire que les trous de mémoire qui sont incontournables dans une telle recherche ont probablement leur explication écrite quelque part avec cette substance. Dans le texte, le passage du « Je » au « il » peut ainsi matérialiser cette évolution. Le terme « sympathique » peut parfaitement être entendu dans son sens le plus commun, ces investigations faisant naître une certaine impression d’attachement à la personne de Noëlle.
Les détails ainsi glanés au fil du temps, qui souvent débouchent sur le néant, s’emboîtent soudain comme les pièces d’un puzzle mais lui en révéleront autant sur lui-même que sur cette femme.
On peut se demander pourquoi Jean, dix ans après, cherche à mener à bien cette recherche d’une femme qu’il n’a vue que sur une mauvaise photo et qui ne lui est rien. La solitude qui est la sienne peut sans doute expliquer cette longue quête qui ainsi donne un sens à sa vie. Il y a du fantasme dans cette recherche, cette espérance un peu folle de découvrir, derrière les annotations visibles de ce carnet, d’autres, secrètes, qui ne seraient seulement lisibles que par un initié. Il y a sans doute une volonté de suspendre le temps dans sa démarche, d’annihiler les années passées qui, personnellement, me donnent le vertige quand je me les remémore. Elle peut certes, surtout pour Eyben-Modiano, trouver son explication dans la volonté d’en tirer un roman, parce que, dans toute chose, il y a pour l’écrivain matière à l’écriture et que pour lui, même s’il ne l’avoue pas, la page blanche reste une invitation mais aussi un défi, une obsession même, avec tout son pesant de nostalgie. Il est vrai que c’est souvent la trame de ses créations qui parfois, par le biais de l’imagination, peuvent se prolonger au-delà de la dernière phrase d’un roman et ainsi déboucher sur le début d’une autre histoire. Il suffit pour cela de se laisser porter par le halo ainsi tissé par l’auteur. La dernière phrase du roman « Elle lui expliquerait tout »peut contenir en elle tout ce qu’il faut pour un nouveau voyage.
-
Les fruits tombent des arbres
- Par ervian
- Le 01/12/2021
- Dans Florent Oiseau
- 0 commentaire
N°1611- Décembre 2021
Les fruits tombent des arbres – Florent Oiseau- Allary Editions.
Paris à la période de Noël, près d’un arrêt de bus, un homme meurt subitement, c’est l’occasion pour Pierre, le narrateur, la cinquantaine, divorcé, vaguement écrivain et surtout solitaire, de se livrer à des réflexions sur la brièveté de la vie, sur son caractère transitoire, sur la soudaineté de la mort… C’était un de ses voisins, Jean-Luc, un inconnu comme le sont tous les voisins de palier dans les grandes villes. Puis viennent les réflexions sur le réveillon solitaire et la conversation avec des prostituées....
C’est aussi une déambulation dans les rues de la capitale et sur la ligne dans ce bus n°69, un compte rendu de tous les gens qu’il croise, ce qui inspire à Pierre des souvenirs personnels. Il participe d’une manière originale aux obsèques du mort de l’aubette, rencontre une jeune fille qui accompagne sa marche solitaire dans la nuit. Elle aussi écrit des livres et rencontre des hommes comme lui et il deviendra peut-être un personnage de son prochain roman. Lui-même prend conscience qu’il devient de plus en plus misanthrope, fantasme beaucoup sur son travail d’écrivain, collationne les petits détails de sa vie au quotidien et repense à son ex-femme qu’il aime encore.
C’est écrit avec une jubilation certaine et l’auteur manie fort bien l’aphorisme et les bons mots, ce qui m’a bien plu. Il décrit les situations avec un luxe de détails mais aussi avec une distanciation qui ne m’a finalement pas étonné.
Le livre refermé, il me reste une drôle d’impression, pas mauvaise d’ailleurs malgré l’apparente légèreté du texte, peut-être celle de m’être laissé embarqué dans un roman qui se voulait drôle par les descriptions et autres maximes définitives mais ne l’était pas tant que cela. Il y avait bien ces pérégrinations dans Paris, cette fille qui écrit des romans, cette ligne de bus et son aubette, la vie de Pierre en pointillés, mais le plus important sans doute, derrière la mise en scène des obsèques vélocipédiques de Jean-Luc, c’est la vie de ce dernier avec son épouse et le secret qu’il tisse autour de lui, les fantasmes de cette femme. A l’enterrement, elle donne hypocritement tous les signes du deuil puis plus tard du souvenir entretenu, mais se dépêche, le caveau à peine refermé, de changer de vie et de profiter du temps qui fuit. Ce sont ces années qu’on peut passer dans l’intimé de quelqu’un sans se douter de ce qu’il vous cache parce qu’il le fait naturellement, qu’on lui fait confiance ou qu’on s’attache à de fausses idées à son sujet. C’est la certitude qu’au sein même du couple où on est censé tout se dire, demeurent des secrets inavouables qui détruisent petits à petit une union parce que un doute un jour s’y est insinué. Le mensonge dans lequel on s’installe le dispute aux idées fausses qui s’incrustent et qu’on entretient. Il est aussi question de fidélité au-delà de la mort, un sorte de devoir de mémoire ou quelque chose qui ressemble à de l’amour pour un être disparu et la mise en scène qu’on se croit obligé d’assurer mais au-delà de tout cela il m’a semblé sentir une certaine lassitude de vivre, combattue sans conviction à coup de canettes de bière, de cigarettes ou de verres de lait glacé, et surtout une grande solitude, une volonté de vivre au jour le jour une existence sans grand intérêt.
-
Chevreuse
- Par ervian
- Le 28/11/2021
- Dans Patrick MODIANO
- 0 commentaire
N°1610- Novembre 2021
Chevreuse – Patrick Modiano – Gallimard.
Jean Bosmans esrt un romancier qui collationne des objets précis pour l’aider à écrire (il doit bien y avoir une parenté entre l’auteur et lui) et cette quête l’amène sur les traces de sa propre vie. Il va faire des rencontres, retrouver des lieux, des sensations, des noms, des souvenirs et créer un personnage, c’est en tout cas ce qu’il dit autour de lui. Avec une vieille carte d’état-major, il revient dans la vallée de Chevreuse où il a passé quelques années, dans une rue et une maison en particulier (38 rue du docteur Kursenne), croise des visages qui ont vieilli, vole au hasard un agenda, des photos jaunies et retisse une histoire qui ressemble à la sienne. Cette maison est énigmatique et tout se met à tourner autour d’elle et d’un secret qu’elle détiendrait. Les gens qu’il va croiser ne le sont pas moins, des femmes, Camille (dite tête de mort), Kim, Martine, l’image un peu flétrie de Rose-Marie Krawell, un enfant, des hommes, enfuis ou ayant fait de la prison, tous enveloppés d’un halo de mystère et peut-être aussi désireux de lui faire du mal, peut-être pour lui faire avouer quelque chose qu’il ne veut ou ne peut pas dire. A sa demande ils répondent à ses questions mais semblent ne pas dire tout ce qu’ils savent comme s‘il était important de lui cacher des choses, de brouiller les pistes. On se croirait presque sur une scène de théâtre où les personnages joueraient un rôle inquiétant, entre réalité et virtualité, comme dans un mauvais rêve. A l’occasion de cette quête, Jean Bosmans va à la rencontre de ses souvenirs, de ses obsessions, évoque ses fantômes, son parcours personnel, dans les limbes de la mémoire, tout en se méfiant des images qui lui reviennent, gommées par le temps, usées par l’amnésie, modifiées par le contour des choses et de leurs frontières. Il est un peu comme perdu dans ces réminiscences qui l’assaillent, s’imposent à lui sans qu’il le veuille et lui font revivre ces années passées avec leurs ruptures, leurs disparus, morts ou partis, leurs échecs… Il interroge sur tout ce qu’il voit, obtient des réponses évasives parce qu’elles ont trait au passé et finalement tout cela lui donne le vertige à cause du temps qu’il peine à remonter. Au fil des rencontres et des questions posées, il s’aperçoit que ceux qu’il questionne en savent plus que lui mais ne lui parlent qu’avec parcimonie. Devant leur mutisme il imagine même ce qu’ils pourraient lui dire, mais ce ne sont pas de vraies réponses, juste celles qu’il voudrait entendre. C’est pourtant lui qui est censé être détenteur de secrets, un peu comme si sa vie était composée de nombreux autres enfouis dans l’oubli.
C’est un récit labyrinthique, dynamique aussi en ce sens que Bosmans circule entre Paris et Chevreuse à la recherche de lui-même, plein de nostalgie aussi, une sorte de puzzle dont les pièces s’emboîtent petit à petit au rythme de la mémoire retrouvée et des protagonistes de ce récit. Chacun apporte quelque chose qui pour lui suscite un souvenir ou une interrogation. Cela distille un certain malaise, né d’une menace, sans doute parce que ce qu’il peut découvrir peut aussi déranger une ordonnance secrète tissée autours de ces choses passées, une menace sourde. L’épilogue est surprenant mais aussi presque prévisible, le livre qu’il portait en lui et qu’il a enfin terminé, correspond à une libération, comme si les mots tracées sur la page blanche avaient un fonction cathartique. Ils l’ont délivré de ses obsessions, de ses craintes, comme on tourne une page. J’ai ressenti une impression de vide à l’image de cet hôtel un peu délabré et abandonné de la vallée de Chevreuse appartenant au mari de Martine.
C’est le dernier roman de Patrick Modiano paru en septembre. Comme à chaque fois il revisite sa mémoire et à la lecture de ce texte j’ai toujours à l’esprit ce vers de Verlaine « Écoutez la chanson bien douce qui ne pleure que pour vous plaire, elle est discrète, elle est légère, un frisson d’eau sur de la mousse ». Ses mots sont une musique mélancolique et leur lecture est pour moi apaisante. A titre personnel, il se produit, à chaque fois que je lis un de ses romans, toujours le même phénomène. Ses souvenirs personnels ainsi égrenés invitent les miens à prendre corps dans ma tête et avec eux vient cette envie de les coucher sur le papier pour mieux les fixer et faire échec à l’oubli ou peut-être transformer les choses néfastes par le miracle de l’imagination. Nous verrons !
Ma lecture est passionnée et attentive, mais quand je referme le livre j’ai l’impression que tout se brouille et qu’il ne reste rien qu’une impression fugace, des bribes d’émotions, mêlées à de la tristesse et de la solitude qui peu à peu se dissipent, comme si les mots ne laissaient derrière eux que peu ou pas d’empreinte et qu’il m’était difficile de parler de ce que je viens de lire.
-
Bel abîme
- Par ervian
- Le 23/11/2021
- Dans Yamen Manai
- 0 commentaire
N°1609- Novembre 2021
Bel abîme – Yamen Manai - Elysad.
Le narrateur n’a pas de prénom. De lui nous ne saurons qu’il n’a que quinze ans, que c’est un délinquant emprisonné à Tunis où il a grandi et qui, avant de passer en jugement, s’adresse au psychiatre chargé de l’examiner et à son avocat commis d’office dont il sait qu’ils ne feront rien pour lui. Il est musulman mais pas islamiste, pas terroriste non plus, comme on l’a craint pendant un temps, déteste les groupes, sa famille qui le rejette, pour la laquelle il n’est rien et qui ne le soutient pas, les gens à l’extérieur, mais refuse de confier sa vie à un passeur comme l’ont fait tant d’autres dans l’espoir d’une vie meilleure. Il appartient pourtant à une famille respectable et respectée, dont le père universitaire et l’autre fils sont violents avec lui et dont la mère est, sinon complice, à tout le moins passive. Il n’est en effet meilleur bourreau que les nôtres qui connaissent nos fêlures et savent où nous frapper. Son histoire est celle de ceux qui sont nés sous une mauvaise étoile, les malchanceux, celle de tous les malheureux oubliés par les leurs dont on ne soupçonne pas la situation de souffrance intime et qui tentent de vivre malgré des pulsions suicidaires et les envies de fuite. Il est de ces gens à qui la vie n’a pas fait de cadeaux, qui a trahi ses rêves et qui n’acceptent pas cette situation. A cause de ce contexte, il nourrit de la rancune contre sa famille mais aussi contre la société qui l’entoure, qu’il juge agressive et hypocrite et en conçoit une sourde révolte. De nos jours cette situation de refus s’accompagne d’ordinaire, dans la communauté maghrébine, d’une référence à Dieu, mais pour ce jeune homme ce n’est pas le cas et il ne croit à aucune divinité ni aux vaines promesses de la religion dont il ne respecte pas les interdits. Ce climat délétère est lourd à porter pour lui. Pourtant il aime lire et les livres sont son ultime consolation, et surtout il aime aussi Bella, une chienne débarquée dans sa vie par hasard et dont il s’occupe avec attention. Elle est devenue sa raison de s’accrocher à cette vie que pourtant il hait. Au fil des pages son amertume, la pertinence de ces propos, sa situation au sein de cette famille qui ne fait aucun effort pour le comprendre et le sort qui est fait à cette pauvre chienne tissent autour de lui un climat d’empathie. Il fait même figure du justicier en révolte contre les institutions et que le peuple protège même si on comprend également la position officielle du gouvernement dans la lutte contre la rage. Pourtant c’est une rage d’une autre nature qui le fait devenir ce délinquant qui désespère même de son propre pays à la dérive. Il ne fait aucun doute qu’il devra payer son attitude incompréhensible pour les autorités et inadmissible pour la justice, mais la sanction pénale ne sera jamais aussi lourde que la peine qu’il ressent pour Bella. Lui ne sera même pas hypocrite pour faire alléger sa punition et on imagine le désarroi de l’avocat et du psychiatre face à sa détermination.
Il est beaucoup question de mains dans ce long monologue, celles qui le frappent, celles qui lui donnent de l’argent pour qu’il s’éclipse, celles qui écrivent les textes officiels qui ont force de loi, celles qui caressent Bella, celles qui tiennent le fusil, enfin celles sur lesquelles il tire...
Le livre refermé, malgré une écriture brute, je ressens de la compassion pour ce jeune homme abandonné de tous, et d’abord de sa famille, qui s’éveille au monde et qui en conçoit un rejet. Je comprends toute l’importance d’un animal pour un enfant ainsi délaissé et sa révolte qui traduit une immense solitude.
-
Un été ardent
- Par ervian
- Le 20/11/2021
- Dans Andrea Camilleri
- 0 commentaire
N°1608- Novembre 2021
Un été ardent– Andrea Camilleri – Fleuve noir.
Traduit de l'italien par Serge Quadruppani et Maruzza Loria.
Il fait chaud, très chaud pendent cet été Sicilien. Alors qu’il était chez des amis qui venaient de louer une maison de vacances, Salvo Montalbano tombe par hasard, en recherchant l’enfant du couple, sur le cadavre caché d’une jeune fille morte quelques années auparavant. Comme il est malin, il va tout faire pour impliquer le constructeur de cet immeuble qui s’avère avoir été construit hors la loi, ce qui est malgré tout ici monnaie courante. Il s’implique tellement dans cette affaire qu’il en découvre une autre, un meurtre camouflé en accident du travail, qui n’a apparemment rien à voir mais qui sera traitée avec la même fougue. Ces deux enquêtes s’orientent vers le promoteur immobilier Spitaleri, prédateur sexuel mais aussi notable qui se sait protégé et qui a produit un solide alibi. Il est officier de police mais, quand il s’agit d’obtenir des renseignements il a allègrement tendance à l’oublier et à carrément agir comme un voyou. Il est même assez chanceux dans sa pratique du mensonge puisque, à la suite d’une intuition inattendue, il invente une sœur jumelle à la première victime qui se révèle effectivement dans la personne de la ravissante Adriana.
Montalbano enquête donc dans la touffeur hallucinante de ce mois d’août, non sans tomber sous le charme de cette jeune sœur aussi bluffeuse que lui, tout en tentant cependant de garder la tête froide. Il est aidé en cela par le whisky, la bonne nourriture italienne et les bains de mer mais aussi par. son fidèle Fazio, mais il finira par douter de lui, de la justice, de l’homme, ressentir une nouvelle fois de la culpabilité et surtout s’apercevoir qu’il a vieilli, bref un homme perturbé et cependant bien seul, finalement manipulé, et qui conclut d’une manière assez inattendue ces deux affaires, mais en toute conscience de ce qu’il est devenu.
J’ai retrouvé avec le même plaisir ici tous les ingrédients siciliens de ses traditionnelles affaires, la collusion entre la mafia et le pouvoir politique, le blanchiment de l’argent sale, la hiérarchie tatillonne, les hésitations du commissaire, son épicurisme et ses difficultés sentimentales avec son éternelle Livia.
-
Noli me tangere
- Par ervian
- Le 18/11/2021
- Dans Andrea Camilleri
- 0 commentaire
N°1607- Novembre 2021
Noli me tangere (Ne me touche pas) – Andrea Camilleri – Métailié.
Traduit de l'italien par Serge Quadruppani.
Ce titre en forme d’interdit exprimé en latin, c’est à la fois le nom d’une fresque de Fra Angelico, une phrase, évoquée dans l’Évangile, que dit le Christ à Marie-Madeleine pour lui signifier que, ressuscité, il n’appartient plus au monde des vivants et va donc lui échapper, c’est aussi le nom d’une fleur, la balsamine des bois, ou impatience, qui réagit au toucher en projetant ses graines.
Nous sommes en juin 2010 et la jeune et jolie Laura Garaudo, l’épouse du célèbre et vieux romancier Mattia Todini a disparu mystérieusement après une des périodes coutumières de déprime. Toutes les pistes sont envisagées, depuis une fugue amoureuse, un enlèvement crapuleux, jusqu’à un coup de pub pour la sortie de son prochain premier roman. Pas simple pour le très subtil et cultivé commissaire Maurizi (ce qui n’est pas le cas de son supérieur hiérarchique) même s’il peut compter sur la collaboration de Todini qui ne se fait guère d’illusions sur sa jeune épouse. Ainsi, au fil des pages on apprend qu’elle est toujours et malgré son mariage une séductrice itinérante, une froide calculatrice, une menteuse invétérée, bref une femme à la personnalité complexe et qui pendant ses études non seulement elle a analysé les œuvres de Fra Angelico mais elle portait le surnom évoquant cette fleur tant elle était belle. De plus ses amants actuels ou passés se se gênent pas pour médire d’elle, tant ils ont été considérés par elle comme de simples moments de distraction.
Entre lettre anonyme, mise en scène macabre, rideaux de fumée, découvertes inquiétantes, le mystère s’épaissit et l’enquête s’embourbe. Pourtant ce n’est pas vraiment un roman policier qui nous est proposé ici, malgré la présence d’une enquête souvent évoquée. C’est bien plutôt une étude passionnante de personnages. Laissons de côté les amants délaissés et médisants, atteints dans leur virilité autant que dans leur charme autoproclamé, ainsi que le questeur, un rustre sans doute à ce poste au terme de nombreuses flagorneries. Le notaire, le psychiatre et l’amie d’enfance se penchent avec compréhension sur le cas de Laura et son vieux mari, amoureux et d’autant plus compréhensif qu’il craint de perdre cette femme jeune et jolie qui est pour lui plus qu’une épouse. Reste le cas de Laura qui pourrait passer dans un premier temps comme l’archétype de la jeune femme volage qui a épousé un homme vieux, riche et influent pour en tirer avantage tout en conservant son entière liberté (les allusions au « toucher » des deux personnages de la fresque de Fra Angelico sont révélatrices de la recherche à la fois sexuelle, passionnée et désespérée menée par Laura qui ne trouve même pas une consolation dans l’exorcisme de l’écriture puisqu’elle brûle son roman). C’est sans doute un peu vrai mais je l’ai surtout ressentie comme le symbole de la solitude et du mal de vivre qu’elle cherche d’ailleurs vainement à combattre avec la foule de ses amants et la recherche d’un plaisir éphémère. Le tourbillon de la vie et son vernis ne lui suffisent plus. Sa rencontre avec Wilson est déterminante dans la mesure où elle fonctionne comme un déclic, la révélation d’une vérité qu’elle portait en elle depuis longtemps sans le savoir. Dès lors, celle qui avait coché toutes les cases de la réussite (financière, sociétale, sociale…) choisit de ne plus en cocher aucune et de se consacrer aux plus démunis, et ce dans l’humilité de l’anonymat quoiqu’il puisse lui en coûter et quoiqu’il puisse lui arriver. Notre société moderne qui met en avant la fortune et la notoriété ne peut cependant ignorer les rares personnages qui, malgré une carrière toute tracée, ont choisi une autre voie plus humble.
Le roman est construit à partir de messages et d’entrevues nombreuses qui dessinent la personnalité aussi fascinante que déroutante de Laura, des confettis d’informations savamment distillés et qui tiennent en haleine le lecteur jusqu’à la fin.
Camilleri ne s’est pas contenté d’être metteur en scène de théâtre, scénariste et auteur talentueux de romans policiers lus et traduits dans le monde entier, il se révèle ici, s’appropriant une authentique histoire de vie, être un exceptionnel auteur de roman psychologique.
-
Maruzza Musumeci
- Par ervian
- Le 17/11/2021
- Dans Andrea Camilleri
- 0 commentaire
N°1606- Novembre 2021
Maruzza Musumeci – Andrea Camilleri – Fayard.
Traduit de l'italien par Dominique Vittoz.
C'est une histoire bien banale au départ : en cette fin du XIX° siècle en Italie beaucoup d’ habitants pauvres s’embarquaient pour l’Amérique dans l’espoir d’y faire fortune. Ainsi Gnazio Manisco, jeune Sicilien miséreux d’à peine vingt ans, part pour cette grande aventure qui lui fait, à New York, croiser l’incontournable mafia. Cela durera trente ans. Il doit être né sous une bonne étoile puisque, selon ses vœux, il revient au pays avec un pécule qui lui permet de s’y installer. Nous sommes en 1895. Cela aurait pu être une biographie comme le chapitre final de ce court roman le laisse penser. Sauf que, entre le début et la fin, l’auteur distille un conte qui, et toutes choses égales par ailleurs, m’a fait un peu penser à la légende de la fée Mélusine, même si l’aventure est un peu différente. Il s’approprie en l’enrichissant, un histoire entendue dans son enfance et y entrelace son imagination géniale. Il y mêle le merveilleux d’une histoire d’amour entre un humain et une créature mystérieuse venue de la mer, leur descendance sera à la mesure de de cette création fantastique et sans doute aussi un peu fantasmatique, entre les étoiles et les vagues. Il intègre le merveilleux de la fiction à la réalité, introduisant la figure de Walter Gropius, architecte allemand fondateur du « bauhaus », la cruauté de la guerre, la violence et la bêtise du fascisme. Nous sommes tous mortels mais sous la plume de Camilleri la mort n’est pas triste, c’est un simple passage vers l’inconnu et d’ailleurs nous ne sommes que les simple usufruitiers de notre vie, rien de plus, quant à ce qu’il y a après, c’est du domaine de la croyance personnelle. Camilleri nous ayant quittés récemment, j’ai plaisir à imaginer qu’il est quelque part en Sicile, et sûrement du côté de Vigàta, peut-être sur les épaules d’un vent de mer ou dans l’ombre d’un olivier comme Gnazio…
C’est aussi un hymne à la beauté féminine puisque ce texte parle abondamment de Maruzza, sa merveilleuse épouse, et de son comportement à la fois énigmatique et émouvant, de l’amour qu’elle inspira à cet homme simple, attachant et déjà vieux dont elle transforma la vie. Je ne sais pas Dieu existe mais ce qu’il a fait de plus beau dans Sa Création ce sont assurément les femmes et les artistes sont heureusement là pour nous le rappeler.
Camilleri n’a pas seulement donné vie au célèbre Commissaire Montalbano, Dans ce roman, entre conte fantastique et récit romantique, il se révèle un extraordinaire conteur qui nous embarque avec lui, à grâce à son style sensuel, magique, grâce à une une langue aux mots inconnus mais joliment traduits et qui nous parle, dans un voyage intemporel.
-
Meurtre à Cape Cod
- Par ervian
- Le 14/11/2021
- Dans Mary Higgins Clark
- 0 commentaire
Meurtre à Cape Cod – Mary Higgin Clark – Albin Michel.
Traduit de l'américain par Anne Damour.
C'est un ensemble de huit nouvelles dont l'une d'elles donne son titre au recueil. Willy et Elvira forment un couple d'Américains moyens qui a eu la chance de gagner à la loterie nationale et qui maintenant fréquente la haute société. Ils sont cependant restés très simples et attentifs à leur prochain ce qui fait d'eux les heros de ces courtes aventures policières. Ce sont là des valeurs chrétiennes d'entr'aide qui se retrouvent dans l'écriture de Mary Higgins Clark (1927-2020) qui était une fervente catholique. Son oeuvre est également marquée par l'illustration de thèmes révélateurs de l'espèce humaine dans ce qu'elle a de moins attachant tels que la trahison, les rivalités familiales et amoureuses, la cupidité...L'auteure qui avait eu une autre vie avant d'entrer en littérature publia notamment une biographie romancée de Georges Washington qui ne connut pas le succès espéré. A partir de 1975, elle s'essaya au roman policier avec "La maison du guet" qui devint très vite un best-seller. et de nombreux autres romans suivirent, couronnés par des prix prestigieux, ce qui lui valut d'être reconnue comme "la reine du suspens" et connut un succès mondial .
Ce recueil est notamment marqué par la dernière nouvelle intitulée "La mort porte un masque de beauté" où il est question de la mort bien mytérieuse d'un top modèle et où le suspens est distillé par petites touches et maintient le lecteur en haleine jusqu'à la fin.
Je continue à explorer la culture nord-américaine à travers le cinéma, la litterature, la peinture...
-
Deux femmes et un jardin
- Par ervian
- Le 11/11/2021
- Dans Anne Guglielmetti
- 0 commentaire
N°1604 - Novembre 2021
Deux femmes et un jardin – Anne Guglielmetti – Éditions Interférences
Ces deux femmes c’est d’abord Mariette, une femme âgée, sans histoire, qui a passé sa vie à faire des ménages à Paris et qui hérite, par les hasards de la généalogie, d’une « bicoque » au fin fond de la Normandie et décide de s’y installer, une manière de changer de vie, de sortir de sa routine. Ce qu’elle découvre va d’abord l’étonner puis la séduire au point d’abandonner sans préavis son travail parisien et sa chambre sous les toits. Elle est seule dans ce paysage désolé, venteux et pluvieux, mais elle est pour la première foi chez elle, propriétaire de cette maison, avec un jardin. C’est aussi Louise, quatorze ans, en vacances scolaires, qui grandit dans un milieu familial hostile et se lie d’amitié avec elle, deux solitudes en exil qui s’observent, s’apprivoisent et finissent par focaliser leur centre d’intérêt commun sur le jardin. L’une achèvera seule son long chemin de vie quand l’autre verra la sienne transformée par ce lieu improbable que la chance a mis sur leur route.
J’ai apprécié le style subtilement poétique et d’une légèreté qui vous fait tourner les pages en aspirant à connaître la suite de l’histoire. Il est beaucoup question de hasard dans ce court roman et je tiens pour évident que, heureux ou malheureux, il joue dans nos vies un rôle bien plus grand que nous l’imaginons ou que nous voulons bien l’avouer, tant il est de bon ton d’affirmer que la volonté individuelle est la maîtresse du jeu. Hasards des rencontres, des départs, des retrouvailles, ou simplement cycle de la vie avec destin et liberté ? Il est aussi beaucoup question de nature, loin d’internet et de la société de consommation qui font maintenant partie du quotidien. Je l’ai lu comme une sorte de relais passé entre deux êtres au moyen de cette maison, Mariette en fin de vie et Louise au début de la sienne, une sorte de fable, une forme de rituel de passage...
-
Mon mari
- Par ervian
- Le 08/11/2021
- Dans Maud Ventura
- 0 commentaire
N°1603 – Novembre 2021
Mon mari - Maud Ventura – L’iconoclaste
Le seul titre de ce roman m’a donné à penser, avant même de l’ouvrir, qu’il allait être amplement question d’un homme dont l’histoire, sous la plume de son épouse, menaçait d’être obsessionnelle. Certes il est question de lui, même s’il n’a même pas de prénom (qui selon elle est assez courant dans le monde ango-saxon) ni de nom, mais il est surtout question d’elle. De lui, cadre supérieur, dévoué à son métier et à sa famille nous ne saurons presque rien sinon qu’il aime follement sa femme et le lui prouve au quotidien par de petites attentions. L’auteure ne nous donne de lui que des informations parcellaires : c’est un être idéalisé, mais elle dénonce d’une manière infantile ses petits manquements insignifiants mais qui deviennent obsessionnels au point de devenir à ses yeux des fautes graves. Elle s’érige en victime, s’octroie le droit de sanctionner, avec le choix de la peine qui peut aller de la rupture au divorce et même à la velléité de meurtre, ce qui est une drôle de manière de prouver son amour à un homme. Parce qu’elle le proclame elle-même, elle est très amoureuse de son mari. D’elle en revanche, professeur d’anglais et traductrice, nous aurons une image assez fidèle, plus attentive à son métier et à ses élèves qu’à ses propres enfants, superficielle et exigeante. Elle le fait d’ailleurs avec une certaine sincérité, comme un sorte de confession qu’on fait pour en obtenir peut-être une forme de contrition ou mieux pour une rédemption, allez savoir !
Sa vie à elle est parfaite et elle a tout ce qu’une femme peut désirer après quinze ans de vie commune et souhaite que cela dure ainsi longtemps. Ensemble ils font l’amour régulièrement, avec lui elle a eu deux enfants qu’elle ne souhaitait pas, plus par convenance que par amour et je la sens dépourvue d’instinct maternel. Pour son mari, elle accorde de l’importance au plus petit détail allant jusqu’à sa volonté de ressemblance avec certaines vedettes féminines sans doute dans le but d’entretenir le phénomène de la séduction. Certains pourraient y voir une forme de futilité pour une femme de la quarantaine. Pourquoi pas ? J’avoue avoir été agacé par cette femme, par son côté envieux et même curieux, un peu imbue de sa personne, par son égoïsme, sa jalousie, sa suffisance, par sa posture de « nouveau riche » qui se pose en modèle, fait des efforts pour tenir son rang et met en œuvre à l’occasion tous les codes traditionnels de la bourgeoisie à laquelle elle a accédé grâce à l’argent et la situation sociale de son mari, qui lui, reste naturel. Elle est persuadée que tout lui est dû et que tout lui est permis. Souvent ce vernis de respectabilité craque et elle se pose en victime, se transforme en censeur attentif au fautes bien vénielles de cet homme à son égard, se laisse aller à de petites mesquineries intimes mais révélatrices, se révèle être une pinailleuse maladive s’attachant exagérément à de petits détails anodins qu’elle interprète comme des preuves d’infidélités de cet homme, simplement parce qu’ils ne correspondent pas à sa manière de voir les choses et les note sur un petit carnet secret. Cet homme l’aime vraiment d’un amour simple et authentique, le même que celui qu’il porte à leurs enfants. Elle craint qu’il cesse un jour de l’aimer parce que l’amour est comme toutes les choses humaines, il s’use et elle projette sur lui les craintes qu’elle a à son propre propos. Elle attend de lui beaucoup d’amour, estime qu’il ne lui en donne pas assez alors qu’elle, et bien qu’elle s’en défende, ne l’aime pas autant qu’elle le devrait. Les démangeaisons dont elle souffre sont sans doute le signe qu’elle manque de quelque chose et c’est sans doute pour cela qu’elle le trompe avec une foule d’amants, prend plaisir autant à enfreindre un interdit matrimonial qu’à quérir de la jouissance. Certes elle ne s’attache pas à eux et c’est plutôt des amours de contrebande qu’elle recherche, mais ce n’est assurément pas la meilleure manière de prouver son attachement à son mari, la fidélité étant un des ciments du couple. Pour elle la recherche d’un amant est une quête constante, même si cela ne débouche que sur des passades, mais non seulement elle ne ressent aucune culpabilité mais au contraire trouve tout un tas de raisons pour se donner bonne conscience. Autrement dit elle proclame qu’elle adore son mari, en fait un être éthéré et idéal mais n’hésite pas à l’espionner, le soupçonnant de ses propres turpitudes, est en perpétuelle demande de l’amour de cet homme qu’elle n’hésite cependant pas à cocufier, surtout devant la grande naïveté de ce dernier qui lui fait une confiance aveugle. Elle se moque même un peu de lui en laissant en évidence un exemplaire de « l’amant » de Marguerite Duras mais rien n’y fait, il adore sa femme.
Il y a dans ce roman un indubitable côté judéo-chrétien avec le sigle « faute-sanction-pardon » et dans ce contexte elle se reconnaît tous les droits, l’adultère étant la chose la plus naturelle pour elle. Évidemment le hasard s’en mêle et vient en aide à ce malheureux mari trompé en lui révélant l’étendue des trahisons de son épouse face à ces manquements à lui, révélant une disproportion qui met surtout en évidence les fantasmes de son épouse, son côté nymphomane, son attirance pour la transgression. Dès lors elle envisage le pire, l’éclatement de cette famille à laquelle elle ne tient que très modérément, la disparition de tout ce qui faisait sa vie de petite bourgeoise et auquel elle était attachée.
. De toutes les raisons qui poussent les êtres humains à unir leurs vies, l’amour m’a toujours paru être la plus improbable. Quand la société a organisé la cohabitation entre deux êtres de sexe différent, elle l’a fait dans une optique de peuplement et le droit, les convenances sociales ou personnelles, la religion, les intérêts les plus divers se sont chargés de la faire perdurer alors même que l’indifférence, et parfois pire, ne gouvernait plus que leurs relations communes, l’hypocrisie, le mensonge, la trahison, l’adultère faisant partie de la panoplie largement utilisée par l’espèce humaine. On peut toujours pardonner ou prétendre oublier mais en réalité le passé s’impose et on a toute la vie pour digérer son mauvais choix. Je veux bien que « le coup de foudre » existe mais en faire durer toute une vie les effets, notamment sur l’attachement et la fidélité me paraît très exagéré. On a un peu trop tendance à confondre plaisir sexuel passager et véritable passion personnelle pour un être et je n’en veux pour preuve que le nombre croissant des divorces. Il n’est cependant pas nécessaire d’attendre quinze années comme ici pour que le mariage ait l’acre parfum de la solitude. L’épilogue qui donne enfin la parole à son mari ne m’a pas du tout convaincu et j’augure mal des prochaines années, ces adultères ne pouvant pas ne pas laisser de traces. L’autocritique du mari à quelque chose d’artificiellement culpabilisant, de faussement machiavélique, de fictivement angélique pour l’avenir. J’attache toujours du prix à l’exergue qui, même si elle n’est pas de la plume de l’auteur, et souvent révélatrice. Ici c’est le cas et « la porte fermée » dont il est question évoque à la fois le passé immédiat et le devenir de ce couple
Le livre refermé, j’éprouve un impression bizarre, pas seulement à cause de la 4° de couverture qui annonçe « un roman original plein d’une irrésistible drôlerie » que je n’ai pas ressentie, pas non plus à cause de ce découpage en sept jours de la semaine associés à une couleur (la couleur est une obsession récurrente pour elle), mais il en ressort une sorte de malaise, peut-être à cause du titre où l’auteure se propose d’évoquer son mari… mais nous parle surtout d’elle. Quant à l’originalité du roman, je ne l’ai pas vue non plus, une femme qui trompe son mari en lui jouant la comédie afin de rester avec lui pour conserver son rang social et son niveau de vie, c’est finalement assez banal. Tout au plus l’auteure nous rappelle que le mariage est une loterie, qu’à ce jeu bien peu sont chanceux et que sur tout cela flotte un parfum d’égoïsme, solitude et de gâchis.
J’ai pourtant poursuivi ma lecture jusqu’au bout parce c’est bien écrit et que cela se lit bien, par respect pour le travail de l’auteure aussi, puisque l’écriture est toujours un accouchement difficile et que le livre est souvent un univers douloureux, mais aussi parce que j’ai horreur d’abandonner un livre en cours de route et que celui-ci est en lice pour un prix littéraire où je me suis engagé comme lecteur.
-
Pirandello - Biographie de l'enfant échangé.
- Par ervian
- Le 06/11/2021
- Dans Andrea Camilleri
- 0 commentaire
N°1602 – Novembre 2021
Pirandello – Biographie de l’enfant échangé – Andrea Camilleri – Flammarion.
Traduit de l’italien par François Rosso.
Dans cet ouvrage, Andrea Camilleri nous montre une autre facette de son talent en se faisant biographe, pas de n’importe qui cependant puisqu’il choisit Luigi Pirandello (1867-1936) qui non seulement était un homme de plume, mais surtout peut-être, parce qu’il était né comme lui à Porto Empédocle, une sorte de double, un « demi-frère sicilien ». Mais en tant que dramaturge Camilleri fait de Pirandello le véritable personnage du roman qu’il écrit à cause des relations plus que tendues que ce dernier avait avec son père, absent, trop occupé par ses affaires, mais aussi violent, volage et colérique. Nous savons qu’une enfance difficile est souvent la source de la création littéraire et c’est donc ce registre que le père du commissaire Montalbano choisit pour nous le présenter. Pour cela, il part d’une légende sicilienne qui reprend le thème traditionnel de l’échange d’enfant au berceau, lequel devient roi à la place d’un autre. A la lumière de ce propos qui a été repris par Pirandello lui-même dans son œuvre, Luigi, qui se voit comme très différent de ses parents, en vient à penser qu’il n’est pas fils de son père. Il était donc normal que son biographe s’emparât de ce thème qui ne fut pas pour Piradello qu’un concept mais véritablement le fantasme et l’obsession de toute sa vie. Le jeune Luigi mettra tout en œuvre pour prendre ces distances avec cette famille où il pensait ne pas avoir sa place. Ce doute sur sa filiation ne l’a cependant pas empêché de vivre correctement, grâce aux subsides de cet homme, pendant toutes ses années d’études, menées parfois à l’étranger, ni d’ailleurs d’accepter un mariage arrangé par lui qui avait pour but de redorer le blason de l’entreprise familiale et d’augmenter son capital grâce à l’importante dot de la jeune fille. Cela lui a permis de se consacrer à sa vocation d’écrivain à laquelle il se destinait exclusivement mais qui ne lui rapportait quasiment rien au début. Ce doute sur sa filiation, cette idée du « double » baigneront tellement toute sa vie que Pirandello en concevra un problème d’identité sur lequel se penchera attentivement le célèbre écrivain italien Leonardo Sciscia. Cela ajouté au tempérament sicilien, à ses coutumes ancestrales, à un mariage malheureux et à l’inévitable culpabilité judéo-chrétienne, l’amèneront à supporter avec un certain stoïcisme la jalousie maladive et la folie paranoïaque de son épouse et même à pardonner à son père. C’est entre autre pour cela qu’il demeura avec son épouse, même s’il comprit très vite qu’elle serait incapable de l’accompagner « sur la voie de l’art », ce qui, pour lui dût être un véritable déchirement et c’est cette incompréhension qui justifia qu’il la cantonne dans son seul rôle de mère. Pour autant, il doit bien y avoir un peu de réalité dans sa filiation légitime puisque Pirandello père nous est présenté comme un être autoritaire, insupportable, imbu de sa personne. Luigi une fois marié et père de famille puis veuf, reproduisit, selon la règle non écrite selon laquelle on refait le mauvais exemple donné, et ce alors même qu’on a tout fait pour l’éviter, puisqu’il se brouilla avec ses propres enfants, devenant, mais dans un tout autre contexte, un aussi mauvais père que le sien. Il fit même quelques pas chez les fascistes avant de rendre sa carte, boudé par le pouvoir mussolinien malgré son prix Nobel.
Camilleri entreprend donc de narrer des épisodes de son parcours créatif dans cette biographie passionnante, fort bien écrite, richement documentée, citant de larges extraits de son œuvre, de sa correspondance privée, des réactions de la critique, des études biographiques et des lettres d’amis. On le sent même en empathie avec Pirandello tant les épreuves ont émaillé sa vie. De son enfance et de ses diverses expériences, de ses premières amours, de son mariage malheureux, de ses échecs, de la folie de sa sœur et de sa femme, non seulement il puisera les sources de ses créations, mais il trouvera dans l’écriture une forme d’exorcisme pour l’aider à les supporter. Ses personnages ne sont en effet pas exclusivement nés de son imagination créatrice mais empruntent beaucoup à la vie de leur auteur, illustrant ainsi l’effet cathartique des mots.
-
La pierre jaune
- Par ervian
- Le 02/11/2021
- Dans Geoffrey Le Guilcher
- 0 commentaire
N°1601 – Novembre 2021
La pierre jaune – Geoffrey Le Guilcher – Éditions Goutte d’or.
Jack Banks est un policier anglais est chargé d’infiltrer un groupe d’activistes anarchistes, les « Jauniens », des marginaux où se sont mêlés des individus recherchés pour terrorisme, trafic de drogue et divers délits ou crimes , retranchés dans un petit village breton, « La pierre jaune », situé sur la presqu’île de Rhuys. Il commence sa mission quand, à 300 kilomètres de là, deux avions percutent l’usine nucléaire de La Hague provoquant une catastrophe, avec incendies, nuage radioactif, pluies contaminées et l’ordre d’évacuation de la Bretagne est donné. On songe au terrorisme islamique mais c’est surtout la panique, l’improvisation, le sauve qui peut... Les « Jauniens » refusent de quitter leur campement malgré le dangers pluies et les morts qui n’épargnent pas la petite communauté qui organise son quotidien en zone contaminée. Les voilà coupés du monde, mais pas tout à fait cependant grâce aux réseaux sociaux. La vie s’organise dans ce contexte de confinement et l’ambiance est à la fois à la débrouille et aux pratiques divinatoires. Banks qui est suspecté par certains membres de la communauté doit, contre son gré, rester avec eux et finalement finit par prendre goût à ce genre de survie qui génère un microcosme de liberté et de relative paix quasi sectaire. Sa mission est compromise et sa vie même va basculer, mais il ne sortira pas indemne de cet épisode, et il ne sera pas le seul !
Toutes choses égales par ailleurs, un tel scénario n’est pas une simple fiction, évoque certains souvenirs et nous rappelle que nous sommes en danger permanent, otages de nos propres besoins et à la merci de n’importe quel illuminé qui a des intentions destructrices. Je ne connais rien dans ce domaine mais je peux toujours ajouter foi aux différentes solutions empiriques à mettre en œuvre en cas de contamination surtout qu’aucune solution ne paraît prévue en cas d’une telle éventualité. Notre monde est fragile et un rien peut le déstabiliser, ce que nous vivons actuellement avec la Covid en est l’illustration.
Il s’agit d’un premier roman bien documenté du point de vue technique et d’une lecture facile, les personnages sont attachants malgré leur côté marginal, l’intrigue bien menée. Il m’a cependant paru difficile de croire qu’une telle aventure puisse durer et échapper longtemps aux autorités. Le fait que cela se passe en 2024 n’en fait pas pour autant un roman d’anticipation .