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la feuille volante

Articles de ervian

  • L'affaire Isobel Vine

    La Feuille Volante n° 1128

    L'affaire Isobel Vine – Tony Cavanaugh- Éditions Sonatine.

    Traduit de l'anglais (australie) par Fabrice Pointeau.

     

    Darian Richard, un ancien inspecteur principal qui a démissionné quatre ans plus tôt et qui s'est réfugié en ermite au bord d'un lac perdu, est retrouvé par le commissaire Copeland Walsh, chef de la police de Melbourne, son ancien patron. Sa démarche est simple, il veut la coopération de Darian pour élucider, par une enquêta rapide, la mort d'Isobel Vine, une jolie jeune fille de 18 ans, morte à la suite d'une fête donnée chez elle à Melbourne, une affaire pourtant « classée sans suite » pour éviter de trancher entre meurtre et suicide, sans doute à cause de la présence de quatre jeunes policiers qui participaient à cette soirée. L'ennui c'est que cette affaire remonte à 25 ans, qu'il y a des connotations politiques, qu'Isobel a été retrouvée nue et étranglée, semant des doutes sur les circonstances de cette mort, que le père de la victime a toujours cru à un assassinat à cause de la présence d'un riche trafiquant et que les flics suspects, devenus des citoyens respectables ont tous été promus, dont un qui espère succéder à Walsh en qualité de commissaire et qu'il faut, sur demande du ministère, laver de tout soupçon ! Ces nominations correspondent-elles au déroulement normal de leur carrière ou à une volonté délibérée d’oublier cet épisode de leur passé ? Tout cela risquait d'être compliqué, l'enquête initiale avait été bâclée, beaucoup de questions étaient restées sans réponse, le fait qu'elle ait été trouvée nue pouvait laisser penser un un jeu érotique qui aurait mal tourné, sans compter qu'elle avait auparavant et naïvement participé à un trafic de cocaïne à l’instigation d'un de ses professeurs qui était aussi son amant, ce qui justifiait la présence des policiers qui poursuivaient leur enquête. Pourtant, par amitié pour Copeland, Darian accepte, parce qu'il penche pour l'assassinat et qu'en découvrir l'auteur, même après tout ce temps, l'excite. Il constitue donc son équipe avec la belle Maria et Isosceles, l'as de l'informatique et des écoutes téléphoniques. La rapidité souhaitée par le commissaire incitera Darian et Maria à prendre des libertés avec la procédure et même avec la légalité...

    Les embûches de tous ordres, les difficiles investigations après vingt-cinq ans de silence, la mort du coroner et de son adjoint, la rivalité entre les différents services de police, la corruption, le manque de preuves, les nombreux suspects, les rebondissements, les tentatives d'intimidation, voire d'élimination physique de ces policiers, la perte de mémoire naturelle ou volontaire et la version officielle apprise par cœur de ses événements par les différents témoins, vont rendre cette enquête à retardement difficile mais passionnante, baignée de suspense jusqu'à la fin. J'ai bien aimé les descriptions, les nombreux analepses et le style qui colle bien avec ce genre de thriller agréable à lire. Je l'aime bien aussi ce Darian, un vieux solitaire, misanthrope, rebelle, obstiné et méticuleux, autoritaire quand il le faut, épris de justice, fidèle en amitié mais aussi plein de blessures intimes et qui perd au cours de cette enquête ses dernières illusions.

    Je remercie Babelio et les éditions Sonatine de m'avoir permis de croiser cet auteur que je connaissais pas et dont ce roman est le premier traduit en français.

     

    © Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

  • "Arrête avec tes mensonges"

    La Feuille Volante n° 1126

    « Arrête avec tes mensonges » - Philippe Besson – Juillard.

     

    Ce titre en forme de remontrance qu'on fait à un enfant viendrait, selon l'auteur, d'une réflexion de sa mère, inquiète de voir son très jeune fils inventer (déjà) une vie aux gens qu'il croisait par hasard. Ce ne sont pourtant pas des mensonges que nous livre Philippe Besson dans ce roman écrit à la première personne et qui prend des allures autobiographiques en trois temps. Il choisit en effet trois moments de sa vie, en 1984, alors qu'il a 17 ans et qu'il découvre l'amour dans la petite ville de Charente où il habite, avec Thomas Andrieux, élève dans le même collège (ce même nom se retrouve, comme une obsession sans doute, dans son roman « Son frère ») qu'il croit reconnaître ans un hall d'hôtel bien des années après. De cette première expérience sexuelle il ressort ébloui, lui le garçon quelconque et myope, mais aussi conscient que cette relation doit restée cachée, ce qui lui donne un sentiment complexe de la peur d'être découvert et de l'abandon. Le deuxième chapitre se passe en 2007, puis le dernier en 2016. L'auteur n'a jamais oublié cet amour de jeunesse, interdit et objet de jalousie de sa part puisque Thomas plaît aux filles mais la rencontre a quand même lieu parce que l'attirance est réciproque. L'auteur parle des rendez-vous clandestins, de la découverte du corps de l'autre, du plaisir qu'il prend à chaque geste, de la découverte des films sur l'homosexualité, de la peur du Sida qui tue irrémédiablement, de la nécessité de cacher cet amour inavouable alors qu'il voudrait le révéler publiquement, la peur de voir finir cette passade avec l'usure du temps, les événements de la vie et l'image de Thomas qui peu à peu s'efface,

    En 2007, c'est Bordeaux revenue à la vie de ses belles pierres ocres et lui est devenu l'écrivain que nous connaissons. Il n'a pas oublié ce Thomas qu'il croit reconnaître dans la foule anonyme. Ce n'est pas lui, mais l'homme cède à la sollicitation de Philippe. C'est Lucas, le fils de Thomas qui déroule l'histoire paternelle: il s'est marié dans cette Espagne catholique, un signe du destin peut-être pour que les choses reviennent à leur vraie place, et malgré la tristesse de cet homme que trahissent les photos, le retour en Charente, Philippe a la satisfaction de savoir que Thomas n'a rien oublié...mais cette rencontre sera sans lendemain, comme pour garder intact ce souvenir.

    2016 nouvelle rencontre avec Lucas mais sollicitée par ce dernier. Dès lors les souvenirs se bousculent dans la tête de Philippe autant que les interrogations devant l'évidence, devant la relation que fait Luca des différentes phases du parcours de son père, de ses remises en cause, de ses renoncements du passé et de ses espoirs en l'avenir, avec tout le mystère qui entoure ses décisions. Tout cela fait de cet homme un étranger pour son propre fils, un inconnu pour ceux qui le côtoyaient et croyaient le connaître, un absent volontaire et anonyme dans ses trahisons, ses atermoiements, ses défections, sa honte, son appétit de liberté, son droit au silence, au droit d'écrire des lettres qui ne seront jamais envoyées et la fidélité à sa propre mémoire affective et amoureuse. Tout cela ne va pas sans émotions teintées peut-être d'impuissance pour Philippe 

     

    Je l'ai déjà dit dans cette chronique, j'aime lire Philippe Besson, j'apprécie son style sobre, la fluidité de sa phrase, sa manière simple de s'exprimer...Il m'est certes arrivé, au cours de:mes lectures de ne pas être toujours enthousiaste au regard du sujet traité qui est souvent le même, une sorte de manière d'être « mono-thématique à tendance obsessionnelle », mais cette fois,encore je dois dire que j'ai apprécié sa spontanéité, sa sincérité, même si je ne partage pas ses choix en la matière. L'homosexualité n'est heureusement plus tabou aujourd'hui même si cela est finalement assez récent et que « l’Église» a enfin cessé ses admonestations hypocrites et admet enfin ses fautes et ses errements coupables. En parler, écrire des livres à ce sujet, est sans doute salutaire pour lui et l'écriture se révèle encore une fois être une catharsis quand Thomas pourrait parfaitement nié cet épisode de sa jeunesse.

     

    J'ai toujours été attiré et peut-être fasciné par l’univers créatif des écrivains qui puisent dans leur vécu autant que dans leur imagination la trame de leurs livres sans qu'il me soit évidemment possible de dissocier l'un de l'autre. Mettre des mots sur ses maux m'a toujours paru à la fois salutaire et dérisoire puisque, à la fin, et à titre exclusivement personnel, je ne suis plus très sûr de l'aspect réellement efficace de cette démarche. Les romans de Philippe Bessons, qui sont autant de pièces d'un puzzle, sont néanmoins là pour témoigner de cette quête et je ne lui ferai pas l'injure de douter de sa bonne foi. Ses romans servent au moins aux autres qui vivent la même chose, à s'accepter comme ils sont par le seul fait qu'ils ne se savent plus seuls ; ils le lui disent d'ailleurs lors des séances de dédicace en librairie. Pour les témoins que nous sommes tous, il nous reste ce bon moment de lecture, parce que je considère Philippe Besson comme un bon serviteur de notre belle langue française, comme un écrivain délicat dans l'analyse des choses de cette vie qui pourtant n'est pas toujours belle !

     

    © Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

  • Rimbaldo

    La Feuille Volante n° 1125

    RIMBALDO – Serge Filippini – La table ronde.

     

    C'est bizarre le destin des photos. Elles sont prises le plus souvent par des amateurs anonymes, témoignent d'un moment familial ou d'un événement particulier, elles se retrouvent, une fois tirées sur papier dans des cadres, des albums ou des boîtes, on les délaisse, on finit par oublier ceux qui y figurent parce qu'ils sont morts ou disparus, puis une succession les livre aux flammes. A l'époque, on avait l'habitude de dater les clichés au dos et de noter les noms des personnes qui y figuraient.

    L'une d'elles, devenue carte postale, retrouvée bien longtemps après au hasard d'une brocante puis authentifiée (en 2010), a été prise à Aden en 1880 au « Grand Hôtel de l'Univers » parce que le patron entendait en faire un argument publicitaire. Mais revenons à ce cliché destiné à voyager, à faire connaître cet établissement au nom pompeux de ce bout du monde désolé. Six personnages y figurent, dont une femme ; ils appartiennent à la petite communauté française et le lecteur en apprend un peu de leur histoire personnelle, pas toujours édifiante. Il est vrai qu'à cette époque l'Afrique était un refuge pour ceux qui étaient en délicatesse avec la justice ou qui cherchaient fortune, aventure ou notoriété. Rien de tel qu'une photo pour susciter l'imagination de l'auteur qui prête à chacun de ces inconnus une histoire. Inconnus, par tous, puisque l'un d'eux, celui qui est assis à côté de la femme, serait Arthur Rimbaud surnommé familièrement par Émilie, l'épouse un peu volage d'un des membres de cette communauté d'expatriés et qui figure sur le cliché, « Rimbaldo l’Africain, Rilmbaldo l'Itinérant » Très amoureuse, elle rêve de partir avec lui dans sa quête de l'or et de l'aventure, lui rappelle ses fulgurances littéraires, s’extasie devant cet « homme aux semelles de vent », ce « voleur de feu », alors que lui veut oublier son passé et n'attend plus de la vie qu'une situation de bourgeois marié et rentier... en France. Émilie, qui elle-même est auteure, est fascinée par Rimbaud dont elle connaît les œuvres poétiques et la vie antérieure tumultueuse. Pour la petite communauté, il n'est pourtant qu'un gredin, un homosexuel et un contremaître tyrannique chez un négociant de café anglais, un être dangereux qu'il vaut mieux éviter.

    Tout se passe sur les marches de cet hôtel comme dans un pièce de théâtre au décor et à l'action uniques, entre les atermoiements de chacun pour poser, une rixe entre les différents protagonistes et des projets pleins de fantasmes qui se tressent dans les têtes alors que la chaleur des tropiques exacerbe les sens … Pour l’hôtelier, imbu de lui-même, rien ne compte que « sa » photo qu'il espère bien diffuser dans le monde entier alors qu'elle ne montre que quelques européens perdus dans une contrée africaine peu sûre et au climat torride où peu de touristes oseront s'aventurer. Le cliché pris, chacun vaqua à ses occupations, le temps passa, le photographe prit des photos exotiques, l'explorateur explora et Arthur Rimbaud se lança dans les affaites avec le succès que l'on sait, poursuivit et termina sa courte vie en attendant de devenir un mythe.

    J'ai bien aimé ce texte poétique ainsi que le concept qui consiste à laisser aller son imagination sur une photographie où figurent ensemble des êtres dont certains sortiront plus tard de l'anonymat et et un personnage célèbre, réunis par hasard sur une photo.

     

    © Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

  • l'homme qui plantait des arbres

    La Feuille Volante n° 1124

    L'homme qui plantait des arbres – Jean Giono – Gallimard.

     

    Dans cette fable, le narrateur, parcourant à pied la région désertique située entre les Alpes et la Provence, où rien ne pousse et où les villages sont abandonnés, rencontre un berger solitaire de cinquante cinq ans, Alzéard Bouffier, dont il s'aperçoit très vite qu'il s'occupe de semer des glands pour une forêt future sur ces terres désolées qui ne lui appartiennent même pas. Il complète ses plantations avec des hêtres, bouleaux et frênes. La grande Guerre éclate qui conduit ce narrateur sur les champs de batailles et quand il revient c'est pour retrouver ce berger, devenu apiculteur mais toujours soucieux de la plantation d'arbres. Ceux qui ont été plantés avant la guerre ont grandi et le résultat est tellement convainquant que l'Administration des Forêts considère ce massif comme « naturel » et le préserve. A l'issue de la Deuxième Guerre Mondiale, ce même narrateur constate que non seulement la région est maintenant reboisée mais qu'elle abrite, des villages reconstruits et repeuplés dont les habitants doivent, sans le savoir, leur bonheur à Elzéard Bouffier qui meurt paisiblement à l'âge de 87 ans.

    Il s'agit d'une fiction écrite à l'origine en une seule nuit de février 1953 puis remaniée par la suite, une commande du magazine américain « Reader's Digest » sur le thème « Le personnage le plus extraordinaire que j'ai rencontré ». Le succès est immédiat aux États-Unis et dans le monde entier. Il a même donné lieu à un film d'animation canadien en 1987 (dit par la la voix chaude de Philippe Noiret – une merveille) et une adaptation pour le théâtre de marionnettes en 2006 c'est à dire bien après la mort de Giono survenue en 1970. L'éducation Nationale s'en est même inspirée pour une prise de conscience de la citoyenneté et du développement durable.

    Cette œuvre s'inscrit dans l'univers créatif de Giono tourné vers sa Provence natale et ce thème particulier de la plantation d'arbres qui correspond à une préoccupation de l'auteur, apparaît souvent dans ses romans et est sans doute inspiré par son père qui s'y livrait volontiers. Cette nouvelle a évidemment une dimension écologiste, bucolique, une vision idéale de l'homme dans sa simplicité, sa pureté, son obstination dans le travail, son désintéressement au regard de ce qu'il fait au profit de la collectivité, dans son lien avec la nature et peut-être même sa profondeur spirituelle dans la mesure où il évoque l’œuvre divine dans les gestes d'Elzeard Bouffier, une réaction par rapport à la destruction guerrière des hommes , une certaine idée de la recherche du bonheur sur terre...

    Ce texte qui a été motivé par une commande est évidemment une fiction et le personnage de Bouffier n'a jamais existé. Ce n'est ni plus ni moins qu'une parabole incitatrice au reboisement, au respect et à la sauvegarde de la nature, une fable morale et humaniste qui a mené à une véritable prise de conscience collective, une mise en lumière du travail solitaire et patient de l'homme incarnée par ce berger.

    Reste une polémique postérieure à ces éloges qui ont immédiatement suivi la publication de cette nouvelle. Apparemment le magazine américain qui voulait entendre parler d'un personnage réel, traita Giono d'imposteur au seul motif que Bouffier était imaginaire. C'est bizarre puisque aussi bien un homme de lettres est susceptible d’œuvrer dans l’imaginaire et c'est même ce qui fait son originalité et son talent. Dès lors, pourquoi le lui reprocher et dans le contexte de la recherche d'un témoignage réel, pourquoi même le solliciter ? C'est tout le problème de la création littéraire, cette faculté extraordinaire qu'a un écrivain de donner ainsi vie à un personnage fictif au point que le simple lecteur croit l'avoir effectivement rencontré. Il ne manque pas d'auteurs qui, ayant ainsi prêter la vie à un fantôme s'en retrouvent presque prisonniers. Peu importe après tout, il nous reste cet te courte nouvelle, cet univers de Giono si caractéristique et émouvant.

     

    © Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

  • Littoral

    La Feuille Volante n° 1123

    LITTORAL Bernard BELIN – P.O.L

     

    D'emblée il est question d'un cormoran qui s'est pris dans les filets de pêche d'un bateau occupé par trois hommes, sans doute des Bretons, le patron et deux marins dont un plus jeune. Puis sont évoqués les gestes quotidiens d'un marin-pêcheur, l'entrée dans le port, le goulet dangereux, la pêche qu'on débarque pour la criée, le nettoyage du bateau… L'oiseau mort qu'on a rejeté à la mer continue à hanter l'esprit des hommes malgré la banalité de cet événement.

    Soudain le bateau flambe dans le port et l'affaire prend un autre dimension avec la présence de la vedette d'une armée étrangère, sans doute d'occupation, l'arrestation d'un homme qui a tué un soldat de cette armée le matin avant d'embarquer pour la pêche. Il est pris et sera exécuté

     

    Le style de ce texte est minimaliste et veut sans doute évoquer l'économie des gestes de ces gens de mer. Les personnages sont comme des fantômes, sans nom particulier, avec juste un vêtement dont la couleur les différencie, mais sans plus, une sorte de déshumanisation de l'être humain, sans doute pour mettre en perspective une expérience personnelle face à un désastre national et collectif. Il n'empêche que je ne suis pas du tout entré dans ce roman court et pour moi dépourvu d'intérêt. J'ai, pour autant, tenté d'en savoir plus me disant, comme à chaque fois, que je ne suis qu'un simple lecteur découvrant l'univers créatif d'un écrivain et qu'ainsi je peux parfaitement passer à côté d'un chef-d’œuvre. L'auteur fait part de ses peurs dans ce texte, de cet épisode où, personnellement il a un jour pêché un cormoran, un signe pour lui de mauvaise augure, une sorte d'acte contre-nature, pêcher un oiseau alors que ce métier de la mer est évidemment dédié aux poissons. Tel est le point de départ de ce texte, une sorte de délit à partir duquel il se laisse aller à imaginer quelque chose d'autre qui menacerait la société en général, la disparition des libertés par exemple. Il explique également qu'une photo ancienne qui faisait référence à quelqu'un de disparu, mort, définitivement absent à cause de la guerre, a également été un des moteurs de cette écriture. Un autre épisode met notre auteur en présence d'un ancien blockhaus allemand , construit pendant la guerre et l'Occupation, mais sous la contrainte. Il y a aussi des récits de famille comme on en a tous entendu dans notre jeunesse, avec la terre ancestrale comme écrin et l'obligation qu'on a de la restituer comme on l'a reçue aux générations futures et ce malgré la guerre et la présence ennemie sur ce sol. Ce roman serait la trace non-écrite que l'auteur aurait retenu, d'une manière éparse et, dit-il, avec épouvante, de sa jeunesse, avec une référence au métier de pêcheur qui est celui de sa famille, une sorte d'exploration de la pensée en général, une façon d'explorer le phénomène de la formation des mots à partir de la réflexion, une sorte d'analyse de l'écriture ...

     

    J'ai toujours été intéressé, à titre personnel, par les motivations profondes qui poussent quelqu’un, écrivain ou simple quidam, à tracer des mots sur une feuille blanche et ainsi la prendre à témoin d'un fait marquant de la vie, de lui en confier la mémoire. L'écriture est une alchimie aux multiples visages, aux manifestations parfois inattendues et aux résultats souvent déconcertants. Par principe, je me tiens toujours dans un état de grande humilité par rapport à l'écriture des autres. Ici, j'avoue être resté à la porte de ce phénomène que je respecte évidemment chez cet auteur mais qui ne m'a pas convaincu cependant.

     

    Je ne connaissais pas Bertrand Belin, rencontré par hasard sur les rayonnages d'une bibliothèque mais la lecture, pourtant attentive de ce court roman, m'a laissé quelque peu indifférent.

     

    *© Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

  • La petite lumière

    La Feuille Volante n° 1122

    La petite lumièreAntonio Moresco – Éditions Verdier.

    Traduit de l'italien par Laurent Lombard

     

    Depuis le hameau où il est le seul habitant, un homme aperçoit chaque soir une petite lumière au loin à travers les bois, qui s'allume toujours à la même heure et qui l'intrigue. L'homme n'exerce aucune activité dans ce village, c'est une sorte d'ermite qui interroge la nature silencieuse et les animaux, au milieu desquels il vit. Les hirondelles retiennent particulièrement son attention. Il finit par trouver l'explication de cette petite lumière, allumée par un enfant qui vit d'une manière aussi solitaire que lui et surtout beaucoup plus mystérieuse dans une sorte d’autarcie lointaine et étonnante, et quand il est au contact des autres il doit se battre pour survivre.

    Après « Fable d'amour » (La Feuille Volante n°993) et « Les Incendiés » (La Feuille Volante n° 1121) qui m'avaient très modérément plu, j'ai apprécié cette écriture apaisée qui correspond davantage à l'image que j'ai eue de lui lors d'une rencontre. Parfois elle se perd dans les détails matériels et parfois elle emporte le lecteur dans un univers énigmatique ponctué d'images poétiques empruntées à la nature. J'ai lu ce roman comme une longue et étrange nouvelle, me laissant porté par cet univers particulier tissé avec des mots mais aussi plein de symboles. J'avoue aussi avoir été un peu curieux de cet auteur qui, semble-t-il, flirte maintenant avec la notoriété après avoir connu de longues années de purgatoire et dont les deux premières œuvres m'ont laissé plus que dubitatif. J'ai volontiers habité ce texte où la solitude sourd à chaque page et que, moi aussi, je ressens surtout dans un siècle où paradoxalement elle existe plus qu'avant. La violence qui le caractérise aussi est ici symbolisée par les fréquents tremblements de terre, (et peut-être aussi cette lumière intense prêtée par un vaisseau d'extra-terrestres juste évoqué), l'école où cet enfant, abandonné à lui-même doit se battre pour exister et s'affirmer au sein du groupe et la perspective d'une mort anonyme et peut-être lente, loin de tous les secours, le rejet de ce monde par l'interrogation du narrateur à propos du suicide. La couleur qui prédomine et qui s'oppose à la petite lumière est le noir de la nuit, celui de la salle de classe, de la forêt dense et sombre, l’obscurité qui beigne le hameau, Dans ce roman, l'auteur renoue avec le thème des morts-vivants qu'il avait déjà évoqué dans « Les Incendiés », mais mois violemment cette fois et qui n'est pas sans évoquer la descente de Dante aux enfers.

    Il y a quand même une sorte de complicité entre le narrateur de l'enfant quand celui-ci lui révèle qu'il voit aussi la nuit la petite lumière de la maison de cet homme, comme s'ils partageaient cette lueur nocturne, l'épilogue confortera sans doute cette entente commune. Le personnage de l'enfant a pris une dimension autobiographique quand il avoue ne rien pouvoir apprendre dans cette école où il n'a semble-t-il pas sa place. Une rencontre avec l'auteur a révélé de longues années de dyslexie et on imagine la marginalisation et la solitude qui ont été les siennes pendant cette période. Plus loin, l'homme surprend l'enfant en train de prier, mais il ne prie personne, peut-être une allusion au séjour interrompu de Moresco au séminaire ? Il compare même cette solitude à une période expiatoire, ce qui lui donne, sans doute un caractère quasi-religieux. La symbolique de la mort et de la classe de nuit pour ces enfants pas comme les autres me paraît ici révélatrice d'une grande déréliction, aggravée par la fuite du temps et l'hiver qui peu à peu s'installe et par des visions de nuit. L'enfant s'y inscrit tout comme le narrateur et leurs deux univers semblent se rejoindre à la fin dans l'image de cette petite lumière devenue une richesse commune.

     

    J'ai découvert cet auteur un peu par hasard et la découverte de ses romans fait naître en moi beaucoup d’interrogations.

     

    © Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

  • Article 353 du Code Pénal

    La Feuille Volante n° 1121

    Article 353 du Code Pénal – Tanguy Viel – Les Éditions de Minuit.

     

    La vengeance est un plat qui se mange froid, ça nous le savons tous et particulièrement Martial Kermeur, cet ancien ouvrier licencié de l’arsenal de Brest qui, il y a de cela six ans, avait investi la totalité de sa prime de licenciement dans un appartement faisant partie d'un projet immobilier pharaonique d'Antoine Lazenec, un promoteur véreux qu'il a fini par passer par dessus bord lors d'une partie de pêche. Dès lors il se retrouve au centre de ce qu'on appelle maintenant « l'affaire Lazenec » et surtout devant le juge à qui il raconte avec ses mots cette affaire qui est surtout la sienne. C'est en effet avec un long monologue naturel, naïf mais avec bon sens et humanité parfois qu'il adresse au juge d'instruction pour lui raconter à sa façon cette histoire de transformation de sa presqu'île en complexe balnéaire et les espoirs que chacun y avait mis. Cela donne lieu à une série d'aphorismes qui ne peuvent pas ne pas interpellé le magistrat qui est aussi un homme et un père de famille. Tout y passe, l'engouement du maire pour le projet, l'amitié du promoteur pour Martial, son erreur d'avouer le montant de son indemnité , celle de ne pas tout comprendre de ce qu'on lui disait, le piège qui se refermait petit à petit sur lui, sa malchance chronique, ses éternels atermoiement, le départ de sa femme, la certitude d'être toujours une victime, la folie de son fils, ce projet qui n'a jamais vraiment commencé, la certitude d'être un pauvre type facile à circonvenir et par-dessus tout ça la honte de s'être fait avoir et la culpabilité d'avoir donné à son fils ce spectacle paternel.

     

    C'est vrai qu'au terme de ce long soliloque à peine interrompu par le juge et, le lecteur se dit que ce pauvre Martial s'est laissé, comme souvent la plupart d'entre nous, abusé par un impossible rêve qui viendrait gommer les injustices naturelles de la vie. A l'entendre ainsi dérouler son histoire, on ne peut pas ne pas avoir de l’empathie pour lui, à cause de la solitude, de la malchance qui l'assaille malgré toute sa bonne volonté. Lazenec était une victime pour la justice alors que tout ce désordre semé dans ce petit coin de Bretagne venait de lui, mais de cela il n'en n'a jamais été question et on ne peut légalement pas se faire justice soi-même ! Il excuse presque son geste meurtrier, réclame intimement la clémence de ce juge qui tient dans sa main le destin de ce pauvre Martial et cet article du code pénal, qui en principe sert à punir au nom de la société, vient, heureusement conclure cette affaire

     

    J'ai apprécié ce texte qui épouse parfaitement la naïveté enfantine et désespérée de cet homme désemparé;face à cette vie où manifestement il n'a pas sa place et qui avoue comme lors d'une confession, tout ce qui s'est passé. Il n'était manifestement pas préparé à toutes ces épreuves et s'est laissé aller à sa soif de justice et qui s'est lui-même érigé en redresseur de torts. La mer, les embruns, la brume et le sel servent d'écrin poétique à cette sorte de roman policier à l'envers dont on connaît le coupable mais pas l'épilogue.

     

    © Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

  • Les incendiés

    La Feuille Volante n° 1120

    Les incendiés Antonio Moresco – Éditions Verdier.

    Traduit de l'italien par Laurent Lombard.

     

    Dès la première ligne, le ton est donné : le pessimisme face au monde absurde dans lequel le narrateur dont nous ne saurons rien sauf qu'il a été soldat et qu'il circule armé, tente d'exister. Il dénonce l'absence d'amour, l’inexistence de la liberté, la prédominance du mensonge entre les hommes et les femmes, la réalité de la mort, son échec personnel. Ayant ainsi pris conscience de la déliquescence générale, il s'est naturellement coupé de ce monde « foutu » qu'il quitte et la solitude volontaire qui en résulte le plonge dans un abîme de réflexions délétères. C'est la période des grandes migrations vacancières et il décide lui aussi de quitter la ville, de rejoindre le bord de la mer où les corps à demi dénudés des femmes offerts à sa vue font naître en lui des fantasmes très forts. L'hôtel où il réside s'enflamme et, réfugié sur une falaise hors de portée du brasier il rencontre une femme, slave, blonde aux dents d'or qui lui avoue avoir mis le feu pour lui, puis, comme une vision, elle disparaît.  Elle ne reviendra que dans son rêve, un peu comme si elle évoquait à elle seule toutes celles qu'il avait croisées ou étreintes, comme si elle devenait obsédante, envoûtante même. Les termes sont intensément érotiques et sa solitude volontaire est souvent troublée par la vue d'une femme, la même que celle de l’incendie. Il se souvient des passantes qu'il a simplement aperçues, des détails de leur visage et de leur corps, parle de l'émoi qu'elles ont suscité. L'image du feu est associée à la passion amoureuse et l'épilogue « flamboyant » vient conforter cette impression, mais aussi à l'acte sexuel évoqué avec force détails pornographiques voire scatologiques et lié à l'or de la denture comme un symbole impossible à atteindre. Il y a en permanence ce mélange d'émotions subtiles et d'évocations crues, un peu comme si le narrateur, dégoûté de cette vie, se réfugiait dans le rêve et dans ses souvenirs.  Dans les images de cette femme qu'il rencontre physiquement ensuite, il y a cette notion de dépaysement, d'éphémères rencontres, cette douceur et cette violence dans l'étreinte, ce mystère et cet esclavage qui les entourent, dans une sorte de halo fugace où se conjuguent recherches et découvertes, quête effrénée de cette compagne face à la fragilité de la vie, faiblesse de l'enfant et maturité de l'adulte, obsession du corps féminin et de l'amour bestial et délirant, conçus sans doute comme une addiction pour échapper à l'absurde de l’existence et aussi à la mort. Il se souvient alors de la vision nocturne d'un couple enlacé mais dont l'homme menaçait sa partenaire d'un pistolet, une arme létale qui va revenir dans le texte, une histoire de femme tellement mystérieuse qu'on se demande si tout cela n'appartient pas au rêve !

     

    Tout au long de ce roman déjanté et gore, j'ai ressenti un réel malaise entre la poursuite de cette femme belle et désirable, comme un fantôme énigmatique dont la sensualité n'a d'égal que sa volonté de tuer, le besoin d'amour de cet homme désespéré mais présenté comme irrésistible, ces corps féminins désirables, cette violence aveugle et maffieuse, cette luxure distillée à chaque page dans une atmosphère d'esclavage, de soumission, de crainte et de destruction définitive de cette société à laquelle le narrateur et sa compagne n'échappent que sous la forme de morts-vivants. Pourtant, telle n'avait pas été mon impression lors d'une rencontre avec Antonio Moresco et Laurent Lombard, l'auteur ayant eu des propos apaisés avec une image presque effacée. Le cheminement du narrateur avec sa compagne parmi les morts qui ne le sont pas tout à fait, n'est par ailleurs pas sans évoquer la descente de Dante aux enfers. Devant les frustrations sexuelles et l'obsession de la mort de l'auteur à travers d’improbables combats meurtriers de vivants contre des morts, j'ai été partagé entre la sincérité de la confession de son érotomanie et sa fascination pour une certaine violence armée, je me suis interrogé sur l'exorcisme de l'écriture, le refoulement et la culpabilisation. J'ai pensé que ce parti-pris de rejet était peut-être lié à son parcours personnel et littéraire difficile et tortueux, entre séminariste, ouvrier prolétaire et activiste politique. Même si l'épilogue vient donner un certain espoir en forme de conclusion à ce roman dérangeant et peut-être une réponse à ses interrogations et à ses angoisses, je n'ai que très peu goûté son style cru et le déroulement déconcertant de cette fiction, même si, par certains côtés, je suis moi aussi admirateur de la beauté des femmes et que je déplore, de plus en plus cette société sans repère ni boussole qui est la nôtre, surtout actuellement.

     

    Je suis peut-être passé à côté de quelque chose qui par moments a des connotations épiques mais surtout apocalyptiques et orgiaques et à d'autres périodes présente des côtés étrangement oniriques, entre désespoir et obsession, violence, destruction et amour fou, le tout aux marches de la réalité. Je n'ai peut-être rien compris à ce récit tressé avec une une prose narrative allégorique et fantastique, élément d'un triptyque romanesque que l'auteur lui-même présente comme le mouvement d'une symphonie. L'auteur a pourtant fait l'objet d'un colloque en Sorbonne en 2015 et est considéré comme un grand écrivain italien. J'ai en tout cas eu une pensée pour le traducteur de ces textes et la difficulté qu'il a pu avoir entre « traduction et trahison » [« dradure-tradire » comme le disent si bien nos amis Italiens].

     

    C'est ma deuxième approche de l’œuvre de Moresco qui fait suite à « Fable d'amour » (La Feuille Volante n°993) et qui m'a laissé quelque peu dubitatif.

     

    © Hervé GAUTIER – Mars 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

  • Dans le jardin de l'ogre

    La Feuille Volante n° 1119

    Dans le jardin de l'ogre Leïla Slimani - Gallimard.

     

    Adèle, 35 ans, mère du petit Lucien, est mariée à Richard, médecin. Elle est journaliste mais n'aime guère son travail qui pourtant lui laisse beaucoup de libertés, et Paris est une grande ville ! Sa vie est ordinaire, trop peut-être et elle s'y ennuie. Son mari est très épris d'elle, lui offre tout ce qu'elle veut et lui fait une entière confiance. Trop peut-être puisqu'il ne voit rien du manège de cette femme qui se révèle être une dévoreuse d'hommes, prenant ses amants au hasard des rencontres, chez ses amis ou dans son milieu professionnel, qui rajoute sans qu'il le voit de l'humiliation à ses trahisons au risque de faire endosser à son mari une paternité adultérine. Comme tout homme trompé, il est à ce point naïf qu'il ne soupçonne même pas sa nymphomanie et croit son épouse vertueuse. Adèle est une femme sensuelle et hystérique qui croit que tout lui est permis et qui recherche le bonheur dans les aventures passagères en oubliant sa famille. Évidemment une telle situation ne peut perdurer et le hasard qui fait parfois bien les choses vient lui ouvrir les yeux. Au début il n'y croit pas et tombe de haut face à l'évidence.

    L'histoire est racontée simplement et j'ai plus ressenti le désarroi de Richard que la culpabilité d'Adèle qui ne vient que bien plus tard C'est vraiment un beau roman et l'auteure s'attache son lecteur avec un réel talent. Ce texte nous rappelle que notre vie est fragile comme tout ce que nous bâtissons. Leïla Slimani dissèque les fantasmes et les obsessions de cette femme autant que l'inconscience de cet homme qui ne méritait pas une telle épouse ni de telles épreuves, même s'il choisit de voir dans sa conduite la marque d'une maladie (c'est son côté médecin) et s'il veut peut-être lui pardonner pour ne pas faire éclater sa famille par un divorce. Il y a une analyse très fine du plaisir féminin mais aussi de la psychologie de cette femme pour qui l'amour, même de contrebande, peut être l'antidote du temps qui passe et du vieillissement. Pourtant, même si l'auteure ne souligne pas la culpabilisation d'Adèle, elle n'a pas réussi à me la rendre sympathique même si Richard, par une installation en Normandie et la consultation d'un psychiatre pour elle, tente de garder sa femme. Adèle n'a jamais réussi à s'intégrer dans une famille, ni dans celle de ses parents ni dans la sienne propre et par ses adultères elle a cherché maladroitement à exorciser ce manque et ces silences. A l'évidence, cette nouvelle vie sans son travail ne l'enthousiasme guère et l'inaction qui la caractérise aggrave son cas et altère sa santé. Elle s'enfonce chaque jour davantage dans la routine et le climat pluvieux, entretient mollement l'espoir un peu fou d'un pardon de Richard et entrevoit de plus en plus la solitude, le vide, le vertige. Lui, c'est un homme ordinaire qui voyait le mariage comme un passage obligé pour fonder une famille et s'en occuper au quotidien. Après avoir eu connaissance des frasques de sa femme il n'a pas cherché à se venger, sans doute par timidité, inexpérience ou malchance mais le mal est fait qui laissera des traces indélébiles, celle de l'erreur qu'on n'oubliera pas, de l'aigreur, de l'amertume… .J'avais adoré « Chanson douce » (La Feuille Volante n°1108) mais sûrement pas à cause du prix Goncourt. Cette première œuvre m'a bouleversé autant par le style juste, sans fioriture, délicieusement érotique et avec des chapitres concis, que par la manière de traiter un sujet qui d'ordinaire prête plutôt à la plaisanterie.

    © Hervé GAUTIER – Mars 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

  • Un avion sans elle

    La Feuille Volante n° 1118

    Un avion sans elle Michel Bussi – Presse de la Cité.

     

    En décembre1980, un avion s'écrase dans le Jura, un seul survivant, un bébé de trois mois est éjecté avant l'explosion. Or deux bébés de cet âge, deux filles, étaient dans l'avion, la survivante est donc l'une d'elles et la presse s'empare de cette petite miraculée. Deux familles revendiquent la pauvre orpheline, l'une est riche, les de Carville qui pensent qu'il s'agit de Lyse-Rose et l'autre, les Vitral, qui ne possèdent qu'un camion à frites croient reconnaître Émilie. Tel est le thème de ce roman policier qui, au jeu de mots près emprunte son titre à une chanson de Charlélie Couture. C'est simple, mais en apparence seulement puisque l'auteur va développer cette intrigue, tout au long de 530 pages, en multipliant les personnages, les rebondissements, et les situations plus surréalistes les unes que les autres. C'est normal parce que sans cela il n'y aurait pas de roman et surtout pas d'intérêt pour le lecteur. C'est ainsi que la justice s'en mêle, avec son incontournable hésitation, il y a bien les tests ADN mais dans un polar ils ne peuvent que faire l'objet de manipulations, les recherches, longues, 18 ans quand même, confiées à policier privé au nom improbable et pas mal véreux qui, devant son échec, tente de se suicider pour finalement être assassiné, non sans avoir, au dernier moment, trouvé la solution si longtemps cherchée et qui pourtant était, elle aussi, d'une simplicité aveuglante. Pour corser le tout, le fruit de ses longues investigations qui faisait l'objet de notes avaient été brûlées par ses soins et n'étaient plus, au moment de sa mort, qu'un petit tas de cendres. Peut-être pas, cependant puisqu'elle avaient été transmises sous forme de rapport à d'autres personnages intéressés par cette affaire. Quant à son cadavre, le doute finit par s'installer ! Comme dans tout roman, l'amour s'en mêle, sans lequel une fiction n'existe jamais tout à fait, mais aussi la puissance de l'argent, le chantage, les relations sociales et leur poids sur les décisions officielles, la supposée supériorité des riches sur les pauvres, les intérêts familiaux et successoraux, la nécessaire volonté, face à la mort de ses proches, de transmettre le patrimoine, le nom, la richesse, la volonté de se faire justice soi-même et d’accélérer le sens des choses bref tout ce qui, dans l'espèce humaine est de nature à en révéler le côté sombre et inavouable. Tout cela c'est sans compter avec les doutes avec lesquels cette ,jeune fille va vivre jusqu'à sa majorité, sa filiation mystérieuse et les relations forcément difficiles qu'elle va avoir avec les membres des deux parentèles. Le jeu de piste macabre est compliqué à souhait, l'étude des personnages est bien menée, avec peut-être des longueurs, mais je déplore qu'elle soit faite sur un mode un peu trop manichéen, opposant la cupidité des riches et la vertu des pauvres. Bref, si je ne me suis pas trop ennuyé malgré la longueur de cet ouvrage, je n'y suis pas vraiment entré, perdu que j'étais dans les péripéties successives de cette œuvre avec son lots de meurtres et de morts, de disparitions et d'accidents de la vie. Le texte est, bien écrit, dans le plus pur style du polar et entretient le suspense jusqu'à la dernière page.

     

    J'ai abordé cette œuvre par curiosité. Je n'en ai pas été déçu, pas vraiment emballé non plus.

    © Hervé GAUTIER – Mars 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

  • Profession du père

    La Feuille Volante n° 1117

    Profession du père Sorj Chalandon - Grasset.

     

    Qui était vraiment le père d’Émile Choulans ? Était-il parachutiste, professeur de judo, agent secret ou conseillé spécial du général de Gaulle comme il le disait. Toujours est-il qu'il entretenait son jeune fils à la fois dans une mythomanie tournée vers le maintient de l'Algérie dans le giron de la France avec tout le folklore attaché au généraux rebelles et les coups de mains de l'OAS et dans une discipline quasi-militaire où il entendait maintenir cet enfant-soldat amateur de dessin. Fasciné par un homme dont il ne connaît même pas la profession mais qui use volontiers de violence physique envers sa famille, Émile qui multiplie les bulletins de notes médiocres, lui obéit aveuglement sans la moindre velléité de rébellion, sans même se rendre compte que tout cela n'est qu'une comédie, sans s'apercevoir que Ted, ce personnage mystérieux qui serait son parrain, n'a d'existence que dans son imagination.

    Qui était vraiment cet homme, mythomane et paranoïaque qui jouait sur la passivité de son épouse et l'admiration que son fils lui portait ? Son portrait nous est tracé à travers les yeux naïfs d'un enfant de treize ans puis plus tard ceux d'un adulte. Ce sont des scènes de folie auxquelles le lecteur assiste, au point que cet adolescent s'identifie à ce père fabulateur. Tout cela se dégonfle néanmoins quand l'enfant, las des coups, menace son père avec son propre pistolet. Pourtant c'est un piège qui se referme sur Émile qui va connaître la psychiatrie et sa mauvaise réponse parce qu'il est plus facile d'accuser un enfant que de se remettre soi-même en question. Le monde fourmille de gens désireux de se faire valoir et qui jouent une comédie ridicule pour se prouver à eux-mêmes qu'ils existent, qu'ils ont de l'importance et qui finissent par y croire. J'avoue qu'au début de ce roman, j'ai ressenti une certaine sympathie pour cet homme un peu bravache et hâbleur, mais, rapidement, au fil des pages, il m'est apparu pathétique et son irresponsabilité autant que sa violence se sont révélées incompatibles avec son rôle éducatif de père. Sa mère effacée n'est pas moins coupable dans son attitude fuyante et muette (ce mutisme est illustré par l'épilogue). Elle aurait pu jouer un rôle actif face à cet homme mais a choisi de ne pas le faire, préférant laisser Émile être phagocyté et détruit lentement par son père et finalement le laisser partir au nom du maintien des choses en l'état pour sa seule tranquillité égoïste. J'ai éprouvé de l'empathie pour le petit Émile qui, en grandissant s'installait de plus en plus dans le rôle de victime et dont les parents entretenaient cette plaie dont il aurait bien du mal à guérir. Et d'ailleurs, guérit-on de cette enfance assassinée ? Je ne connais rien de la vie de cet auteur rencontré par hasard sur les rayonnages d'une bibliothèque mais je choisis, parce que cela a quelques connotations avec mon enfance, de dépasser la fiction pour y voir une dimension autobiographique. Dès lors, et parce que c'est aussi une démarche personnelle, je me demande si l'écriture remplit réellement son rôle d'exorcisme et si, ce qui a été une expérience malheureuse n'est pas le prélude à la reproduction d'une situation délétère comme c'est souvent le cas.

     

    J'ai en tout cas apprécié le style simple mais efficace de l'auteur dont je découvre ici une autre facette de son talent.

    © Hervé GAUTIER – Mars 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

  • Une étrange affaire au bureau des hypothèques.

    La Feuille Volante n° 1116

    Une étrange affaire au bureau des hypothèques – Janick Chesneau – Auto-édition.

     

    Dans la vénérable administration fiscale, la « Conservation des hypothèques » était jusqu''à présent, pour les fonctionnaires de tout grade, du directeur au simple agent, un poste de fin de carrière apprécié par tous et à plus d'un titre. C'était un service un peu à part où l''ambiance était différente, l'environnement plus feutré, le travail plus méthodique peut-être, jusqu'au temps qui semblait, ici plus qu'ailleurs, se dérouler selon un autre rythme. C'est que, cette spécialité du « service public » dont l 'existence remonte à la Révolution française et à son respect du droit de propriété, a pour fonction d'assurer la publicité légale de tous les actes soumis à l'Enregistrement qui ont trait à la propriété foncière. Elle a donc un rôle essentiel dans le quotidien des Français.

    Qu'il puisse s'y passer quelque chose d’extraordinaire qui vienne briser la routine administrative, les vieux papiers, les fiches cartonnées rédigées avec grand soin et à la main et qui étaient les gardiennes des transactions immobilières depuis des générations, est du domaine de l'impossible. Et pourtant, en ce matin d'hiver 1990, Mari-Jo, une agente matutinale et zélée, entrant dès 7H30 dans les bureaux, trouve le corps d'un homme, étranger au service, en train d'agoniser entre les bacs rotatifs métalliques. Émoi général, on appelle le SAMU, les pompiers, la police judiciaire, on rend compte à la hiérarchie et évidemment la presse locale s'en mêle, bref un bouleversement qui va conduire chacun à être interrogé et le Conservateur, qui espérait mieux avant son départ en retraite, à s'inquiéter quelque peu devant la présence dans ses locaux, pourtant sécurisés, de ce mystérieux intrus. Une délicate enquête s'annonce en direction d'un couple d'agriculteurs et d'une sordide affaire de donation plus qu'improbable dans le cadre d'un conflit familial pour le moins compliquée par une rénovation du cadastre, qui s'égare dans un conflit d'intérêts, le tout sur fond de confidentialité où chacun a à cœur de témoigner tout en restant sur ses gardes en respectant les prérogatives administratives et hiérarchiques qui s'imposent autant que les susceptibilités sociales.

     

    L'auteur déroule cette courte fiction (une centaine de pages) à l'épilogue inattendu, en y mêlant humour, expressions et vocabulaire administratif caractéristique. C'est assez rare qu'un roman noir s'inscrive dans le cadre de l'administration fiscale, généralement considérée comme rébarbative et qu'on évite volontiers. C'était certes le cadre de travail de l'auteur qui ne manque pas, à l'occasion, de se faire le témoin du changement de mentalités et du bouleversement de carrières venant avec l'introduction de la dématérialisation informatique, de la rationalisation du travail et des économies inévitables tout en respectant le service rendu aux usagers, dans une unité adlinistrative traditionnellement vouée à un certain conservatisme.

     

    Je parlerai aussi de cette irrésistible envie d'écrire et de partager, sans doute dans le cadre restreint de ses collègues de travail, le fruit de son imagination pour cet auteur qui signe là son quatrième ouvrage dont la plupart a été publiée «  à compte d'auteur ».

     

    © Hervé GAUTIER – Mars 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

  • La légende de nos pères

    La Feuille Volante n° 1115

    La légende de nos pères – Sorj Chalandon – Grasset.

     

    Le narrateur à 27 ans quand son père, Pierre Frémaux meurt en 1983 et, devant le cercueil, il prend conscience que cet homme à été un Résistant, un combattant pour la liberté, un déporté, mais qu'il n'a jamais fait état de cette tranche de vie. Dès lors, et puisqu’il est biographe de profession, il ressent comme un devoir de rendre hommage à cet homme d'exception qui n'a jamais rien demandé, ni décoration, ni reconnaissance et n'a voulu faire que son devoir. Il veut être au rendez-vous de la mémoire qui vous fait remonter le temps et porter témoignage pour les générations futures. Quelques années plus tard, il est contacté par une jeune femme, Lupuline, dont le père, de son nom de guerre Tescelin Beuzaboc, a été un héro de la Résistance et elle souhaite que ses faits d'arme soient consignés dans une biographie qu'elle paiera puisqu'elle se révèle incapable de la rédiger elle-même ou préfère l'intermédiaire d'un tiers. Au début, le narrateur accepte ce travail mais rapidement, soit parce qu'il ressent quelque chose pour la belle jeune femme, soit' parce que le doute s'insinue en lui, de copiste zélé et de témoin transparent, il devient un enquêteur suspicieux, ce qui n'est guère dans ses habitudes professionnelles, cherchant dans les archives à recouper les informations qu'il reçoit du vieil homme. Cette posture épuise Tescelin dont l'aura est mise en doute par un étranger et risque de déstabiliser la jeune femme qui verrait s'évanouir la figure héroïque et tutélaire du père. La blessure de Tescelin souvent présentée comme héroïque, prend soudain la teinte banale du quotidien.  Le narrateur décrit en ne négligeant aucun détail, les phases de cette démarche, entre volonté de laisser quelque chose de soi à sa postérité, le besoin de se confesser au pas de la mort et cette envie de garder pour soi des choses inavouables où la réalité le dispute à la mythomanie. C'est aussi une démarche intime qu'il ne faut pas manquer, un rendez-vous avec la mémoire, une sorte de « jugement dernier » où le principal intéressé est coincé entre la volonté de parler de lui et l'impossibilité de le faire parce que la parole tient à la fois de la psychothérapie et du témoignage, quelque chose de subtil entre l’orgueil et le silence, entre la volonté de se mettre en exergue et celle de rester en retrait parce que simplement cela peut bousculer la légende qu'on a mis tant de temps à tisser soi-même.  Ce faisant, le narrateur modifie le contrat qui le lie à Lupuline, il devait en effet écouter et écrire, sans même le souci de la vérité, mais il hésite. Il se produit alors un phénomène étrange où le narrateur se met à imaginer à son tour, porté peut-être par la force des mots, à prêter à son sujet des paroles qu'il n'a jamais prononcées, à entériner des actions qu'il sait fausses. Alors ce dernier, désireux sans doute d'êtres moins anonyme dans cette guerre invite la narrateur à lui parler de son père, un authentique Résistant oublié, entouré lui aussi de cette aura et qu’inconsciemment le biographe va rechercher à travers l'histoire de Tescelin.

     

    Ce prétexte romancé évoque ceux qui ont traversé cette période de l'histoire, souvent sur la pointe des pieds et d'une manière anonyme et qui souffrent, dans leur for intérieur, de n'avoir pas eu une attitude héroïque. Alors, parce que le temps a passé, parce que l’imagination a peu à peu pris la place de la réalité et qu'il fallait à tout prix masquer les tiédeurs et peut-être les compromissions de l'époque, les intéressés, tissant autour d'eux le mystère ou au contraire l'auto encensement, se sont enveloppés dans l'étoffe du héro que tous les membres de la famille et les amis se font un devoir de célébrer. La fasciation de sa fille pour cette homme était telle cet homme était elle qu'elle allait même jusqu'à s'identifier à lui. Ils furent nombreux les Résistants de la dernière heure, ces combattants de la Libération quand il n'y avait plus de danger, ce qui met en lumière un de ces travers incontournables de la triste espèce humaine à laquelle nous appartenons tous. Ils ont trouvé dans un ultime regain de courage l'occasion de se racheter. Dès lors ce qui devait être un panégyrique atteint bizarrement son but, c'est à dire que l'ouvrage est imprimé et conforte l'image de Tescelin, le narrateur n'ayant pas le courage de dégonfler le mythe, coincé entre l'attirance qu'il éprouve pour Lupuline et sa volonté de porter un témoignage qui se veut véridique. Ainsi le biographe va-t-il rentrer dans son rôle initial, devenir écrivain, créateur à l'imagination féconde pour ne rien gâcher de l’univers artificiel de cet homme et de l'image que sa fille en a. C'est une manière, certes un peu différente, d’être à son tour un véritable menteur, autant au nom de la création littéraire que de sa volonté d'entretenir quelque chose de fictif, une manière d'apporter du bonheur avec sa plume et avec son talent au lieu d'être celui qui fourrage dans une plaie ouverte. Ainsi mêle-t-il la réalité et l'imaginaire avec des mots, retisse-t-il une légende, en rendant hommage à ceux qui sont morts pour la liberté parce que la Camarde leur avait donné rendez-vous et en y invitant ceux qui, comme Tescelin, ont survécu sans même avoir rien fait pour cela, ceux qui ont regardé de loin en évitant de mêler leur sang et leur sueur aux actes de Résistance. Retranscrire, même faussement, une réalité lentement tissée année après année, lui donner par l'écrit, par le texte imprimé sous forme de livre, une sorte de dimension authentique, entériner des actes courageux qui n'ont jamais existé, telle va donc être l'action du narrateur.

     

    J'avoue que j'ai longtemps hésité face à ce livre et cette propension qu'ont ceux qui ne sont rien et qui le savent, à en admirer d'autres qui nagent eux-même en plein fantasme, même si tout cela est faux. Pourtant Tescelin est presque soulagé que la vérité éclate avant sa mort et qu''il soit lui-même l'artisan de cette confession. C'est un peu comme s'il s'allégeait d'un poids devenu soudain trop lourd et qu'il trouve dans l'initiative spontanée de sa fille l'occasion de remettre les choses à leur vraie place... Fini chef de réseau combatif, le héro courageux qui avait dédaigné les honneurs et voici la vraie image de cet homme, tiède et peut-être résigné dans ce pays vaincu où il a, comme tant d'autres, réussi à survivre. Il choisit lui-même et j'y voit aussi la marque d'un certain courage.

     

    J'ai aimé ce roman autant par le style simple, fait de phrases courtes avec lesquelles il est écrit que par les thèmes qu'il traite.

     

    © Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.comll

  • 86, année blanche

    La Feuille Volante n° 1114

    86, année blanche Lucie Bordes – Liana Levy.

     

    En ce printemps 1986, nombre d'entre nous ont appris où était la ville de Tchernobyl et ont réalisé ce qu'est réellement le danger nucléaire après l'explosion de la centrale. Certes il y a eu les déclarations lénifiantes et trompeuses du pouvoir en place, tant en URSS qu'en France, avec cette volonté à la fois de masquer la réalité et de ne pas affoler les populations et il y a eu la triste réalité des troupeaux abattus parce que contaminés et des cancers de la thyroïde en France, les villes vidées de leurs habitants en Ukraine et la désolation pour de nombreuses années.

    L'auteur s'approprie cet événement et nous le restitue à travers les yeux de trois femmes, Lucie qui habite le sud de la France, Ludmina qui habite Prypiat, la ville ultramoderne qui jouxte la centrale et Loulia qui demeure à Kiev, à une centaine de kilomètres de Tchernobyl. Les préoccupations de ces trois femmes sont différentes, Lucie, une adolescente, se demande si, comme les autorités françaises l'ont affirmé, le nuage radioactif s'est réellement arrêté à la frontière et en quoi sa vie peut en être affectée alors que son père craint pour son emploi menacé aux chantiers navals qui vont fermer ; elle se trouve donc confrontée à un double cataclysme. Ludmina a 25 ans et veut croire elle aussi au discours officiel de ce communisme triomphant qui proclame qu'il ne faut pas s'inquiéter et que tout est sous le contrôle. Son mari Vassyl, l'amour de sa vie, qui travaille à la centrale a été réquisitionné pour dégager les décombres. Loulia est mariée à Petro et leur ménage tangue sérieusement surtout depuis qu'elle a rencontré Christian, un étudiant français qui rentre en France dès que l'explosion est connue. Son mari, qui est conscient de la situation et qui voit ses rêves de bonheur s'effondrer, s'engage volontairement comme « liquidateur ». Ces deux hommes ne reviendront pas.

    C'est aussi un monde ouvrier qui disparaît dans le sud de la France, malgré l'impuissance des syndicats et même leur abandon, là même où on avait encouragé les hommes à venir travailler ici et à qui on dit maintenant que c'est fini. Ce sont des décisions des « politiques » à la fois irresponsables et corrompus, qui font bon ménage de la vie des autres malgré leurs discours enflammés qui assurent leur carrière ou leur enrichissement personnel. D'autre part, l'énergie nucléaire fait partie de notre vie, nous apporte le confort au point qu'elle nous fait oublier le danger qu'elle représente et qui plane sur nous, nous fait admettre tous les discours officiels faussement rassurants. N' a-t-on pas oser nous affirmer, avec l'aval d'un universitaire éminent, que le nuage mortel s'était, comme par miracle, arrêté à nos frontières ! Le danger reste valable chez nous, dans nos centrales vieillissantes et qui seraient des cibles faciles pour des terroristes fanatiques désireux de tout anéantir.

    J'ai aussi songé à Petro dont le bonheur part en quenouille et qui choisit cette mort héroïque au service de son pays parce que son épouse a préféré un autre homme plus jeune, plus séduisant… Drame familial et humain tant de fois recommencé pour une nouvelle vie pas forcément heureuse, avec, autour de soi le malheur, la solitude, la mort parfois, cette manière, très personnelle de jouer avec la vie des autres, de se croire autorisé à peser sur elle qui me paraît être une constante de cette triste espèce humaine à laquelle nous appartenons tous. Face à cette réalité, Lucie s'ouvre à la vie, à l'amour, à l'espoir, mais on se demande combien de temps cela tiendra. Il y beaucoup de pages qui se tournent dans ce roman.

     

    Le style quelconque ne m'a pas emballé et même si je peux adhérer aux différents thèmes développés dans ce texte, j'ai eu du ma à habiter ces trois histoires.

     

    © Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com

  • Le plus et le moins

    La Feuille Volante n° 1113

    Le plus et le moins Erri de Luca - Gallimard.

    Traduit de l'italien par Danièle Valin.

     

    Ce sont quarante courts textes que l'écrivain italien choisit d'offrir à la lecture. Ils évoquent des épisodes de sa vie, de son parcours assez atypique d'homme, d'ouvrier et d'écrivain. Cette empreinte autobiographique est rare dans l’œuvre de Luca, plus nettement marquée par le récit romancé. Né à Naples dans une famille modeste, il devient ouvrier maçon, conducteur de camions, travaille sur les chantiers, dans la mine puis en usine ce qui le mène, comme beaucoup d'Italiens, vers Turin et vers la France. Il nous confie ce que fut son éveil à l'écriture, dès l'école primaire et cette « révélation , comme « un champ ouvert, une issue ». Cet épisode de son enfance marque cependant une étape décisive dans sa vie ; face à l'attitude dubitative du maître d'école devant son récit pourtant personnel, le petit garçon qu'il était alors choisit d'entrer en résistance contre le pouvoir dominateur de cet instituteur. La résistance au pouvoir, notamment par l'écriture, sera un des piliers de sa vie et on se souvient qu'en 2013 il appela à la révolte contre un projet ferroviaire franco-italien, acceptant par avance l'incarcération au nom de la liberté d'expression et du devoir d'opposition à un projet qu'il jugeait inutile et dangereux [il fut relaxé]. Il s'insurge contre les bombardements qui tuent des civils, que ce soit en Espagne, pendant la guerre civile à Guernica, à Naples pendant la deuxième guerre mondiale où la voix des femmes en garde la mémoire ou à Belgrade à la fin du XX°siècle. Plus tard, cet autodidacte authentique se singularisera en préférant la lecture dont le goût lui a été légué par son père, et grâce à son de son errance au gré du travail, il engrangera des souvenirs personnels qui nourriront son œuvre. L'écriture accompagnera ses pas et fera de lui le témoin de ses expériences personnelles, familiales et professionnelles, des visions fugitives d'une maison qu'on détruit dans son quartier napolitain ou des figures plus marquante d'un ouvrier ou la vision fugitive d'un chien . A titre personnel, il marque son attachement à la nature au travail , avec toujours, dans son sac de modeste salarié, un livre. Il dit en effet, tout le bien qu'il pense de la lecture, celle de l’œuvre des autres qui l'a ouvert à la littérature et a suscité et entretenu sa propre création, évoque Louis-Ferdinand Céline, parle de la Bible qu'il lit en hébreu, des chansons de Bob Dylan, des montages que maintenant il escalade, de tout ce qui a construit sa vie pêle-mêle, sa famille, son enfance napolitaine, la mer Méditerranée, ses combats pour l'égalité, la liberté et la fraternité entre les hommes, pour la dignité des ouvriers et du travail ingrat et dangereux qui réunit des étrangers sans distinction de race ni de religion. Il fait aussi l'éloge des bistrots qui, en Italie comme en France sont le lieu géométrique des plaintes, des larmes et de cette volonté toujours avortée de refaire le monde, accoudé à un comptoir. Il y a dans ses apprentissages des présences féminines, mais elles me paraissent sobres, timides, éphémères quand tant d'autres écrivains font étalage de leurs succès, d'autant plus volontiers qu’ils les puisent souvent dans leur imagination et dans leurs fantasmes beaucoup plus que dans leurs expériences. L'écriture est heureusement là pour pallier pas mal d'échecs !Il est difficile à De Luca qui fut un travailleur manuel de passer sous silence sa révolte contre toutes les injustices, les exclusions, les hiérarchies, sa satisfaction de voir une jeunesse américaine s'être dressée contre la guerre du Vietnam au nom de la liberté, l'égalité, la fraternité dont il puise les sources autant dans les chansons de Dylan que dans les romans de Kerouac.

    Comme toujours son écriture est poétique (je n'oublierai pas non plus la traductrice). Il parle de lui, comme tous les écrivains mais le fait à travers les histoires des autres qu'il s'approprie. Dans ce recueil de textes qui ne sont pas des nouvelles mais des évocations de son parcours personnel, j'ai choisi de voir un univers douloureux comme le sont généralement les livres. Il me semble fait de solitude, de regrets, de remords et d'une certaine nostalgie née de la fuite du temps ;

    © Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • et que celui qui a soif, vienne

    La Feuille Volante n° 1112

    Et que celui qui a soif, vienne. - Sylvain Pattieu – La Brune au Rouergue.

     

    Dès l'abord et malgré ce titre tiré d'un verset de l’Évangile, le lecteur est plongé dans l'atmosphère de ce siècle de piraterie, avec pour personnage central la mer. A l'époque, la navigation était plus dure que maintenant, plus aventureuse et incertaine aussi. L'auteur ne nous épargne rien de la dure vie des hommes d'équipage à bord, des matelots recrutés de force ou par ruse dans les tavernes et qui bien souvent mourraient pendant le voyage, victimes des conditions extrêmes de navigation mais aussi des sanctions des supplices, parfois injustes infligés par les officiers et des boscos et des sévices des plus anciens. L'auteur nous fait aussi partager, avec force détails, les châtiments dont sont victimes des hommes d''équipage au nom de le nécessaire discipline. A cela s'ajoutaient la piraterie, les mutineries, les abordages meurtriers auxquels les navires marchands ne pouvaient résister. Il nous invite aussi à terre, à l'escale, avec l'alcool, les filles du port et les rixes parfois mortelles. C'était l'époque des négriers, du commerce triangulaire, des traversées inhumaines avec au bout la souffrance à fond de cale et la mort pour ceux qui passeraient leur vie en esclavage ou tenteraient de prendre par la révolte leur destin en mains. Il y avait ce Nouveau Monde, cette Amérique, qu'il fallait peupler avec des femmes qu'on sortait des bordels ou simplement de la misère en leur faisant miroiter des jours meilleurs. Pour beaucoup c'était l'espoir qu'on entretenait ainsi, mais la réalité était bien différente. C'est aussi l'époque de la Compagnie des Indes Orientales où le mot d'ordre était de s'enrichir par le commerce entre l'Europe et l'Asie mais dans la tradition puritaine protestante.

     

    Ce brassage de population fait naître des rencontres pas toujours heureuses. Le microcosme de ces trois navires à voiles, le négrier, le marchand et le pirate, donne à l'auteur l'occasion de se livrer à une galerie de portraits étonnants, émouvants et parfois même inattendus, des hommes de la terre se retrouvent à bord, des paysans et des religieux incapables de s'adapter à cette nouvelle vie, des femmes du bord pour qui ces hommes sevrés d'amour se battent et parfois meurent. Il transporte le lecteur dans ce siècle où la vie ne valait pas cher, quand les voyages maritimes se faisaient au gré des vents et des tempêtes, quand le danger et la mort faisaient partie du voyage, le tout sur fond de combats, d'abordages, de taverne et de liberté.

     

    Ce siècle de piraterie n'était finalement pas bien différent du nôtre aujourd'hui où l'imagination n'a pas de borne pour s'enrichir, s'approprier le bien d'autrui ou simplement le faire souffrir, l'écraser ou le jeter dehors pour le seul plaisir de se dire qu'on existe et qu'on a de l'importance. Dans ce siècle comme dans le nôtre, le mensonge, l'hypocrisie, l'adultère, la vengeance avaient cours, partagés équitablement entre les hommes et les femmes, malgré les apparences savamment entretenues. Les circonstances, les modalités, le décor sont certes différents mais l'espèce humaine reste la même, pas si fréquentable que cela malgré les efforts louables de gens qui veulent faire changer le monde, le rendre meilleur ! De simple récit d'aventure, ce roman passionnant au début et fort bien écrit, malgré cependant de nombreuses longueurs et l'histoire un peu abracadabrantesque de Karl (ou de Katarina), et le mélange franchement déroutant des époques, pirates ou non, et des épisodes de la vie personnelle de l'auteur, révèle, s'il en était besoin, cette espèce humaine pas si reluisante que cela mais à laquelle nous appartenons tous.

     

    Ce qui au départ était excitant, qui sentait bon l’aventure et le dépaysement est parvenu, sur la fin, à me lasser.

     

    © Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Les étoiles s'éteignent à l'aube

    La Feuille Volante n° 1110

    Les étoiles s'éteignent à l'aube Richard Wagamese - ZOE

    Traduit de l’anglais par Christine Raget.

     

    Nous sommes à l'ouest du Canada, dans une nature sauvage. Franklin Starlight tout juste âgé de seize ans part avec sa jument à la rencontre de son père, Eldon, quelque part dans un endroit sordide, des retrouvailles au crépuscule de sa vie. Franklin a été élevé par un vieil homme qui lui a tout appris de cette vie sauvage, de cette vie patiente de chasseur, un étranger à qui Eldon l'a confié alors qu'il était enfant. Il n'a que rarement rencontré son père et n'a jamais connu sa mère. Rongé par l'alcool son père va bientôt mourir et veut que son fils l'enterre dans la montagne, comme un guerrier qu'il n'est cependant pas, c'est à dire d'une façon honorable ce qui, dans la tradition indienne lui permettra de connaître la paix dans l'au-delà. Après bien des hésitations, Franklin qui ne sait rien de sa famille interroge son père qui lui révèle des secrets. Eldon profite de des derniers moments pour dire à son fils ce qu'il lui cachait depuis longtemps. Franklin presse de vieil homme de questions, notamment sur sa mère, ne le ménageant pas, discutant ses décisions d'alors, le jugeant gravement un peu comme s'il voulait régler des comptes avec lui.  En fait ce dernier voyage en compagnie d'un père qu'il ne connaît pratiquement pas a des accents de parcours initiatique pour le garçon. Il a une attitude contrastée avec le vieil homme, veillant à ce qu'il ne manque de rien mais aussi cherchant à en savoir un peu plus sur cet homme qui lui aussi veut se confier, lui dire ce qu'à été sa vie, son parcours vers l'alcool, ses regrets, ses remords , ses trahisons, ses douleurs intimes, ses obsessions. Cela prend des accents de confession ultime, une quête de pardon.

    Les dialogues sont économes en mots, les descriptions empreintes de réalisme, de simplicité et de poésie ; Elles imprègnent le lecteur parce que la nature est le véritable personnage de ce roman. Elle est tour à tour foisonnante, luxuriante, nourricière mais aussi hostile et dangereuse et Franklin a appris du vieil homme à en vivre et aussi à y survivre. ;Au-delà de l'histoire, distillée avec de nombreux analepses, l'intrigue est bien construite et tient le lecteur en haleine jusqu'à la fin sans que l'ennui ne s'insinue dans sa lecture. C'est un roman poignant et émouvant, riche en évocations qui révèlent ce que fut la vie d'Eldon, une succession d'échecs mais aussi de trahisons, comme s'il était marqué par un destin funeste dont il ne pouvait pas se défaire, avec au bout, la déchéance de l'alcool, la solitude, la peur de ne pas pouvoir effectuer ce dernier devoir. Un des thèmes soulevé par ce récit est aussi le métissage, les deux hommes appartiennent à la tribu indienne ojibwé mais ce que je retiens c'est la quête du pardon et les hésitations d'Eldon pour en arriver là, l'amour pour une femme et l'impossible bonheur avec elle, le silence et le secret entretenus pendant toutes ces années autour de la naissance de Franklin. Il y a autour de ce roman une sorte de mystère à l'image des peintures rupestres que le jeune homme croise en emmenant son père pour son dernier voyage, mystère de l'origine du garçon, de son abandon par son père, de la volonté de ce dernier de s'autodétruire face à sa mauvaise étoile, puis de retrouver in extremis son enfant et lui confier le soin de sa sépulture..

    © Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Règlements de contes en bord de Sèvre.

    La Feuille Volante n° 1111

    Règlements de contes en bord de Sèvre - Philippe Guillemoteau Geste Éditions.

     

    Le samedi matin est un jour de marché et c'est sacré pour les Niortais. C'est l'occasion de faire des emplettes mais c'est surtout un rituel immuable où presque toute la ville se retrouve Place des Halles, une sorte d'Agora où on aime se rencontrer. Cela fait du monde et et cela donne souvent lieu à des animations de rue puisque, dans cette cité, un centre culturel est dédié à cette activité. Il n'a y donc rien d'étonnant qu'en ce matin du mois d'avril 2013 des femmes grimées en Blanche-Neige débarquent dans ce quartier. Sauf qu'en réalité elles attaquent la succursale bancaire située sur le parvis sans que personne ne s'en rende vraiment compte. Tel est le point de départ de cette histoire qui réveille un peu la torpeur mais aussi les vieilles rumeurs de racisme, de délits et de trafics en tous genres qui ont lieu ici comme ailleurs. A ce moment Macéo, un musicien célibataire qui vivote de son art, assiste au spectacle depuis la terrasse d'un café, et, à ce titre, dépose son témoignage au commissariat. Il n'a pas vu grand-chose d'extraordinaire et les indices sont minces pour cette enquête dont est chargé le capitaine Papier et ce malgré les caméras de surveillance et les téléphones portables toujours à l'affût. Ce dernier mène comme il peut ses investigations rendues difficiles par un autre casse du même gang de femmes déguisées en personnages de contes de fées. Macéo qui n'aime guère la police, se retrouve malgré lui au centre de cette enquête qui, tout au long de ces trois mois, menace de plus en plus d'être classée et s'oriente mollement vers une association caritative composée d'épouses de notables niortais, s'égare dans le Marais, se fourvoie dans le cours des festivités culturelles locales et de la fête de la musique, le tout sur fond de réception mondaine, de difficultés financières d'une troupe de théâtre en résidence, de soif de reconnaissance, de relations amoureuses réelles ou fantasmées, d'hypocrisie, d'adultère, de luttes d'influences où chacun se sert de l'autre, de quête de reconnaissance et de remise en cause des liens qui unissent des gens qui pourtant croyaient bien se connaître, de volonté de s'encanailler, de braver les interdits et de sortir de la routine quotidienne par la prise de risques assez inconsidérés. Il y a aussi des femmes qui jouent un grand rôle ; leur présence illumine et complique un peu ce scénario aux multiples rebondissements.

    J'avoue qu'au départ, j'ai été un peu désorienté par le déroulement de ce roman, la multiplicité des personnages, leur vie parfois un peu embrouillée, leurs rencontres, hasardeuses ou amoureuses, leurs passades, par cette histoire de perle perdue dans des conditions un peu rocambolesques, par ces casses dont l'un est si mal préparé qu'il est vraiment digne des « Pieds Nickelés », par ces choses que le policier découvre et qu'il veut taire alors que son enquête piétine, C'est une page qui se tourne pour beaucoup de protagonistes de ce petit drame. Pour ma part j'ai choisi d'y lire, au-delà de cette banale affaire de vols, l'histoire d'une amitié, une étude de caractères et de l'espèce humaine qui n'est pas toujours aussi franche et désintéressée qu'on veut bien nous le faire croire, un texte qui, mine de rien, note des remarques pertinentes sur les relations parfois surprenantes entre les gens.,.la vie  quoi ! Que reste-t-il de ces trois mois qui bouleversèrent ce microcosme ? Un peu de solitude et des questions restées sans réponse, des espoirs peut-être déçus… J'ai bien aimé ce roman qui se lit facilement, dans le style habituel du polar et l'auteur, musicien lui-même, régale son lecteur de ses connaissances et de sa passion en matière de musique. C'est effectivement un roman policier puisque la police s'en mêle, mais pas si noir que cela cependant. Il n'est ni violent ni gore et met l'accent sur les relations humaines et psychologiques. C'est aussi une agréable balade dans Niort, une ville de province peu souvent mise en scène mais qui mérite bien cette attention créative. Le suspens est bien distillé et tient le lecteur en haleine jusqu'à la fin.  Un bon moment de lecture en tout cas.

    © Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • La musique du hasard

    La Feuille Volante n° 1109

    LA MUSIQUE DU HASARD - Paul Auster – Actes sud

    Traduit de l’américain par Christine Le Bœuf.

     

    Après avoir hérité une coquette somme d'un père perdu de vue depuis longtemps, Nash, ex-pompier divorcé, entreprend un long voyage sur le territoire des États-Unis, en voiture, seulement guidé par le hasard. Il est libre puisqu'il vient de confier sa fille Juliette dont il a été longtemps séparé, à sa sœur. Après avoir donné un grand coup de balai dans sa vie, son but est de voyager jusqu'à son dernier dollar. Ce qu'il souhaite surtout c'est emprunter les routes peu fréquentées, comme s'il voulait complètement fuir ce monde et confier au seul hasard son itinéraire et ses rencontres. Il y a la musique de Mozart et de Verdi, les femmes et il croise par hasard Jack Pozzi qui est un champion de poker nomade momentanément ruiné mais qui propose à Nash d'investir le reste de son argent dans une partie de poker contre deux milliardaires farfelus que bien entendu il plumera. Parce que les choses ne tournent pas exactement comme prévu, nos deux compères sont sommés de construire un mur pour leurs créanciers. Ces travaux étant presque réalisés Jack s'enfuit, est retrouvé à moitié mort et Nash, en proie à une sorte de folie, finit par se tuer en voiture. Tel est le synopsis de ce roman.

    Au départ, j'avoue que je m'attendais à autre chose, avec le titre et la quatrième de couverture, je me serais bien laissé entraîner dans un autre univers créatif. Le hasard tient, si on veut le voir ainsi, une place dans le déroulé de cette tranche de vie de Nash mais ici j'ai pourtant vu beaucoup plus de libre-arbitre que de fatalité véritable. Nash jouit de beaucoup de liberté, symbolisé dans la première partie du roman par la route, à moins que cela ne soit qu'une illusion mais dans la deuxième partie c'est plutôt l'absence de cette liberté qui prévaut (addiction au jeu, obligation de construire le mur puis de rembourser la nourriture) sans que le hasard puisse être vraiment invoqué. Il faut cependant prendre en compte que nous sommes dans une fiction où l'auteur tient la plume et le destin de ses personnages [On pourrait ici parler également de le liberté des personnages de roman mais c'est un autre sujet]. C'est vrai aussi que nous avons là tout l’univers d'Auster où le réalisme le dispute à l'imaginaire et que c'est un terrain sur lequel je suis, à titre personnel, tout prêt à le suivre. De plus, j'accorde une grande place au hasard et contrairement à nombre de mes contemporains, je crois beaucoup à l'impact qu'il peut avoir sur chacune de nos vies. Les deux milliardaires enrichis ont chacun une obsession : Pour l'un c'est un château acheté en Irlande qu'il veut faire rebâtir pierre par pierre chez lui en Amérique, pour l'autre c'est une « cité du monde » une maquette qu'il construit et reconstruit en permanence. Deux folies, deux obsessions où le hasard ne me paraît pas avoir une grande place...Face à cela, il y a cette partie de poker que Nash et Pozzi sont sûrs de gagner mais, est-ce le hasard qui pèse sur les événements et en modifie le cours ou simplement la suffisance et l’assurance un peu trop grande de Pozzi et de Nash? Ce qui m'a frappé aussi c'est la solitude des personnages, Nash et Pozzi et leur rencontre, certes hasardeuse, ne fait pas d'eux des complices. Ils restent seuls jusqu'à la fin, c'est à dire face à la mort. Est-elle l'émanation de notre liberté, du hasard ou du destin, cette question reste posée.

    Le contexte de ce roman est très américain. Il y est question d’argent, de poker, de liberté, de grandes réalisations, mais ce roman m'a semblé laisser beaucoup de questions en suspens sur le destin et la liberté individuelle qui sont des sujets philosophiques qui n'ont pas fini de nous interroger. J'ai retrouvé avec plaisir l'art du conteur de Paul Auster ce qui fait de lui, à mes yeux, un romancier majeur. La fin brutale de cette histoire m'a cependant un peu déçu je le trouve un peu convenue, presque prévisible, un véritable suicide d'où le hasard me paraît bien absent.

     

    © Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Chanson douce

    La Feuille Volante n° 1108

    CHANSON DOUCE Leïla Slimani – Gallimard.[Prix Goncourt 2016]

     

    Louise est vraiment plus qu'une nounou. Non seulement elle s'occupe de Mila et d'Adam, les enfants de Myriam et de Paul, mais elle se révèle une parfaite « fée de ce logis »entre cuisine et nettoyage. Cet emploi tombe plutôt bien pour elle, veuve, la cinquantaine et en difficultés financières. Les relations qui s’installent entre le couple et elle sont même de bonne augure et chacun y trouve son compte, même si, au terme de ces rapports, les parents abandonnent volontairement un peu de leur rôle d'éducateur au profit de cette étrangère qu’ils ne connaissent guère et qui s'accapare la place ainsi laissée vacante, jusqu'à ce que se crée une situation qui risque d'échapper à tout le monde. Certes, ils peuvent la congédier à tout moment, mais cette éventualité nourrit la dépendance qui peu à peu s'installe en eux au profit de Louise. Cela fait d'elle une sorte d'esclave moderne qui chaque jour s'enfonce dans sa condition, un servage volontaire qui fera d'elle, et sans peut-être qu'elle s'en rende compte au départ, une femme efficace, indispensable mais surtout envahissant et même transparente.

    C''est un roman sociologique qui évoque aussi notre mode de vie actuel, l'obligation de travailler pour l'épouse face au salaire du mari parfois insuffisant, la tentation qu'elle peut avoir d'une ouverture sur le monde professionnel avec promotion et reconnaissance à la clé, face à une vie repliée sur un foyer, l'obligation de confier ses enfants, c'est à dire ce qu'elle a de plus cher au monde souvent à des gens inconnus, d’autant plus dévoués qu'ils s'impliquent plus complètement dans ce travail qu'ils ne le feraient dans un emploi ordinaire; on peut bien tomber ou non. Quant à la réussite professionnelle dont on nous rebat les oreilles depuis si longtemps au point qu'elle en devient obligatoire, elle sous-tend elle-même ce genre de situation et la nourrit, avec tous les risques que cela comporte. Il y a les préjugés de classe mais aussi l'implication logique de Louise face aux enfants. Même si ici nous sommes en pleine fiction[pas tant que cela puisque des faits semblables se sont déroulés aux USA], la réalité n'est jamais très loin. Je ne veux pas endosser la robe d'un improbable procureur mais Myriam et Paul, parent sabsents et employeurs abusifs, me paraissent bien coupables d'avoir ainsi livré leurs enfants, mais aussi leur foyer, leur intimité,leur vie, à Louise à qui le spectacle de la réussite et de l'argent auxquels elle n'avait pas droit était donné quotidiennement. La petite Milla et peut-être Sylvie, la belle-mère de Myriam, auraient pu être des vigies et faire prendre conscience à Myriam de cet écartèlement entre son rôle de mère et sa réussite professionnelle, mais personne ne les a écoutés. Le texte plein d'analepses, nous présente Louise comme une femme méritante, un peu mythomane, trahie par les siens, victime des événements, délaissée par son employeur, et finalement déstabilisée, tout ce qui va peu à peu faire d'elle une meurtrière. Une histoire qui sonne pour chacun d'entre nous comme un avertissement. Je ne sais pas si une telle « fée » existe mais qu'importe. Que l'auteure appuie sur le trait ne me paraît pas irréel. Nous vivons dans une société où l'exagération est quotidienne et n'étonne plus personne. La communauté dans laquelle nous vivons, à l'inverse de toute la logique du pourtant proclamé « vivre ensemble », fabrique chaque jours des exclus et des marginaux qui accumulent en eux des ressentiments. Ce glaçant récit en est l’illustration autant que son écriture peut être une sorte d'exorcisme.

    J''ai apprécié le talent de l'auteur, les phrases simples et agréables à lire, une écriture sobre et élégante, de courts chapitres, une architecture du texte bien construite en forme d'analepse et malgré tout un suspense distillé jusqu'à la fin, même si les premières phrases du roman ne laissent aucune ambiguïté sur l'épilogue sanglant. Je ne connaissais pas cette auteure et je me félicite qu'elle ait été distinguée par ce prix littéraire prestigieux. Il m'est parfois arrivé dans cette chronique de dire qu'il a été, dans le passé, attribué à des écrivains qui ne le méritaient pas. Ce n'est nullement le cas ici, tant s'en faut, et je suivrai volontiers l'univers créatif de Leïla Slimani.

  • Les hommes à terre

    La Feuille Volante n° 1107

    LES HOMMES A TERRE Bernard Giraudeau - Métaillé

     

    L'univers de la nouvelle est particulier et le fil d'Ariane est parfois difficile à trouver pour l'écrivain comme pour le lecteur. Ici c'est la mer, le voyage, l’éternelle errance des hommes incapables de se fixer quelque part. « Il y a les vivants, les morts et les marins », ceux qui ont épousé la mer et elle seule parce qu'un jour ils l'ont prise et par un incompréhensible mystère, elle ne les a jamais lâchés, et ce, même si leur vie en dépend, même s'ils doivent la lui offrir. « Un marin à terre est un marin perdu » dit-il, sans doute parce ses rêves de voyages et d'infini ne pourront jamais être épuisés, parce que le monde est vaste, la vie sans fin et la soif d'aventures inextinguible. Ici, j'ai retrouvé avec plaisir l'ambiance que j'apprécie depuis que j'ai ouvert un peu par hasard son premier roman. Je ne suis pas un voyageur mais j'aime voguer sur le dos de ses mots à lui, comme je le ferais sur la mer, cet océan qui venait se lover entre les tours de La Rochelle. J'aime retrouver des paysages familiers et découvrir des contrées que je n'ai jamais vues, c'est comme si je les connaissais depuis toujours, comme si j'avais croisé tous les personnages à qui il a donné vie. Il manie les mots avec aisance et je me dis que si la mort ne l'avait pas fauché trop tôt il serait devenu un grand écrivain qui sans doute puisait son talent dans cette blanche écume des vagues qui coulent dans les veines de chaque Rochelais. S'il fut un grand acteur, il ne fut pas moins un exceptionnel romancier, un témoin sans fard de sa vie parfois aventureuse, de son combat contre la maladie . Il n'empêche, j'aime ses mots quand il décrit un paysage et quand il parle de la beauté des femmes.  J'aime ces images d'enfance dans le Marais où croissent les anguilles et leurs rêves de Sargasses et ses évocations de La Rochelle, des voyages au long cours ou des campagnes de pêche. Ceux dont il a choisi de parler ce ne sont pas les officiers de la Royale aux beaux informes, avec médailles, plan de carrière, pension de retraite et emplois réservés mais les matelots perdus et désespérés avec, pour seul horizon, l'escale avec ses borées et ses bordels, de ceux qui s'embarquent sur des coques rouillées, oubliées des armateurs véreux et promises au naufrage, de ceux qui terminent leur vie au fond de la mer ou dans la crasse des ports, avec pour seules compagnes des putes et de l'alcool. Chaque homme à son histoire, celle des marins est souvent faite de naufrages et de cuites dans les bars louches et les amours tarifés. Son écriture est parfois crue mais il y a un souffle, une âme, la vie. Plus tard, une fois le sac à terre, il a été un terrien mais il a choisi de porter témoignage d'une page tournée, il est resté cet orphelin du voyage, de l'ailleurs, cet être incapable de se fixer, de tresser autre chose que des horizons de bastingages, de houles et de tempêtes, avec un peu de ce tangage qu'il quête au bord du corps des femmes. Ses évocations sont toujours pleines de sensibilité et de réalisme, servie par des descriptions poétiques et des introspections faites d'humanité et de nuances.

    Dans « Indochine » il parle d'une rencontre entre un père et son fils, de cette tranche de vie paternelle oubliée ou peut-être cachées pour faire prévaloir la famille et peut-être la moralité avec cette hypocrisie ordinaire qui pourtant ne change rien à la réalité et au passé. J'ai goûté cette « histoire simple », une histoire de marin égaré sur la terre, écrite avec ce souffle. Avec « Billy », ce n'est plus vraiment dans la mer et les vagues qu'il puise son talent mais dans son parcours de marin à pompon rouge et çà col  bleu, dans les bars louches et les bordels des ports où le maquillage des femmes cache mal leur métier et leur désespoir. Des mots crus de bourlingueurs et de matelot ivres mais ça a au moins l'avantage d'être authentique loin de l'hypocrisie des petites bourgeoises qui ne cherchent qu'à s’encanailler, mais surtout une histoire à la fois cruelle et émouvante. « Diego l'Angolais » nous emmène à Lisbonne, avec le fado, la saudade, là on l'on parle toutes les langues et on lit Pessoa même dans les effluves de mazout.. Jeanne aussi a droit à l'attention de l'écrivain parce que sa trace est encore chaude. Une belle écriture pour un exceptionnel moment de lecture.

    © Hervé GAUTIER – Février 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Un bon garçon

    La Feuille Volante n° 1105

    Un bon garçon Paul McVeigh – Éditions Philippe Rey.

    Traduit de l'anglais par Florence Lévy-Paoloni

     

    Mickael Donnelly, dit Mickey, qui est aussi le narrateur, est un garçon de 10 ans, espiègle et surtout bon élève, dans cette Irlande de Nord catholique des années 80. Il est content parce qu'il va quitter l'école primaire et aller dans une « Grammar school », c'est à dire faire le premier pas vers la réussite qu'on lui prédit, et des rêves, il en a plein la tête. Cela lui permettra au moins d'échapper à la misérable réalité qui est son quotidien. Mais sa joie n'est que de courte durée puisqu'il ne tarde pas à apprendre qu'il doit renoncer à ce projet simplement parce que son père a dépensé l'argent de sa scolarité pour satisfaire son penchant pour la boisson. Il ira donc à St Gabriel's, un collège ordinaire fréquenté par ses copains.

    Les ennuis de Mickey ne s'arrêtent pas là puisque, depuis toujours il est différent des autres. Il préfère la compagnie des filles mais seulement pour partager leurs jeux, est toujours dans les jupes de sa mère, est très attaché à sa petite sœur Maggie, ce qui le fait passer auprès des garçons pour une « pédale » ce qui n'arrange pas les relations qu'il a avec eux. Malgré ses manières efféminées, sa sensibilité à fleur de eau, sa grande propension à rêver, il fait bien ce qu'il peut pour donner le change avec les filles mais n'a pas plus de chance avec la blonde Martine que pourtant il aime beaucoup ... Il lui reste son chien, son véritable complice et témoin de ses jeux, de ses peurs et de ses fantasmes d'enfant, avec la télépathie et le reste … mais tout n'est pas si simple et la mort s'invite dans ce décor.

    Durant les vacances qui le séparent de la rentrée, neuf semaines, il pose un regard d'enfant sur un pays en guerre, occupé par les Anglais et tourmenté par les protestants, une atmosphère de violence urbaine avec l'ombre de l'IRA, bref, la mort omniprésente en menace ou en réalité. Il est sympathique ce petit Mickey, perdu dans un monde hostile et marqué par la pauvreté, constamment sur ses gardes et qui se réfugie chaque fois qu'il le peur dans un ailleurs qui ressemble à L' Amérique, à l'avenir. L'atmosphère qui règne au sein de sa famille ne vaut guère mieux, avec ce père qui finira par s'enfuir, son frère qui le malmène et l'enfant qu'il est se tourne vers Dieu pour un surréaliste et cruel monologue avec Lui. Mais Il restera sourd et muet devant ses aspirations et ses espoirs. Dans cette Irlande catholique il est directement sujet à cette culpabilisation judéo-chrétienne qui le taraude et pourrit chaque moment de sa vie.

    C'est une réalité dure et violente vue à travers un regard d'enfant mais la manière de l'écrire m'a un peu dérouté.

     

    © Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • la passion Richelieu

    La Feuille Volante n° 1106

    LA PASSION RICHELIEU Isabelle Bournat – Tertium Éditions.

     

    Il s'agit d'une pièce de théâtre, une comédie historique un peu grinçante.

    Le rideau se lève sur un Richelieu pas encore cardinal mais simple évêque de Luçon en disgrâce à Avignon après l'assassinat de Concini Il se plaint amèrement de sa santé, de ses furoncles et s'adresse à Dieu pour lui demander la France, rien que cela ! C'est qu'il n'est pas dénué d'ambition cet Armand Duplessis, face à un jeune roi affaibli, valétudinaire, marié trop tôt, hésitant, même si son destin politique semble quelque peu compromis et sa vie menacée, du moins le croit-il. De la bouche du Père Joseph, « l'éminence grise », il apprend que le roi, qui pourtant ne l'aime guère, compte sur lui pour détourner la reine-mère Marie de Médicis, de son projet d'entrer dans Paris après son exil à Blois et de faire ainsi vaciller la royauté.

    Nous voyons un Richelieu sujet aux accès de désespoir, se débattant avec la maladie et la peur du lendemain, alternant avec des périodes d’intenses activités, prêt à se compromettre lui-même plutôt que d'être évincé du pouvoir. En fin diplomate il sera un habile négociateur dans les relations difficiles et tumultueuses entre le roi et sa mère pour finalement, à titre personnel, choisir de servir la couronne. Il est présenté comme un véritable homme d’État, soucieux de la grandeur de son pays, du rayonnement de la France dans l'Europe (déjà) et dans le monde . Il était le protégé de la reine-mère qui l'a fait nommé cardinal mais face aux hésitations du roi, il n'hésitera pas à trahir son ancienne bienfaitrice pour servir la couronne et ainsi devenir le « principal ministre » du roi qui ne peut plus se passer de lui. Lui qui était destiné au métier des armes mais avait dû, pour conserver les bénéfices de l’évêché de Luçon à sa famille, embrasser la carrière religieuse s'emploie, au nom du roi à réduire les protestants, notamment à La Rochelle et à affirmer l'autorité royale à l'intérieur comme à l'extérieur du royaume, à construire le pouvoir absolu, à veiller au prolongement de la dynastie. Son action est des plus paradoxales puisqu'il interdit les duels mais organise les guerres, assoit le pouvoir du roi mais appauvrit le pays.

    C'est assez astucieux de la part de l'auteur que d'avoir intégrer dans les personnages M. Gardien qui incarne la conscience de Richelieu, sa face cachée, qui ainsi souligne son côté machiavélique, ses contradictions, sa position entre volonté de durer et d'assurer son pouvoir personnel et celle de se mettre au service de roi et de son pays dans le respect de la religion. Il préparera l’avènement et l’éblouissant règne de Louis XIV. 

    Je remercie Babélio et les éditions Tertium de l'avoir permis de découvrit cette oeuvre et cette auteure.

     

    © Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Grossir le ciel

    La Feuille Volante n° 1104

    GROSSIR LE CIEL Franck BOUYSSE – La manufacture de livres.

     

    Un coin perdu des Cévennes protestantes le jour de la mort de l'Abbé Pierre. Deux paysans vieux, solitaires et taiseux qui habitent presque côte à côte dans ce paysage désert, c'est Abel et Gus. Gus c'est un pauvre gars que ses parents n'ont jamais aimé, autant dire qu'il a eu une enfance difficile qui l'a dissuadé de se marier d'autant que la seule femme qu'il a jamais aimée l'a oublié ; il vit de peu et ses seuls plaisirs sont de boire un coup et de s'occuper de ses bêtes. Abel est plus vieux que lui mais les deux hommes s'entendent bien, s'entraident et leurs relations ne sont pas vraiment cordiales. Il y a des dialogues savoureux et pleins de bon sens, représentatifs des relations entre eux mais les conversations ne sont jamais vraiment franches, pleines de sous-entendus, de retenues, comme s'ils se méfiaient l'un de l'autre. Le suspense est savamment entretenu à travers ces rapports quelque peu tendus.

    Ce matin d'hiver, la neige est tachée de sang chez son voisin et cela bouleverse Gus d'autant qu'il a entendu des cris inhabituels. Puis vient le partage d'un secret bien encombrant, une révélation inattendue, une erreur constatée trop tard, la cupidité des hommes et ces choses de la vie qu'on voudrait oublier mais qui se rappellent à notre souvenir, cette existence dont nous ne sommes que les usufruitiers et qui peut à tout moment nous être enlevée...

    Voila un roman comme je les aime, avec une intrigue qui tient de l'énigme, certes un peu gore et noire, mais après tout c'est aussi ainsi que j'apprécie la littérature à tendance policière même si la police ne s'en mêle pas. J'ai cependant goûté la justesse des expressions, le subtil humour des mots, le respect de la syntaxe, les descriptions réalistes et parfois même poétiques, le style loin du langage parlé parfois vulgaire et violent que, bien souvent les auteurs de polars se croient obligés d'adopter, bref un roman écrit dans le respect de notre belle langue française.

    Je retiens les grands espaces, la solitude, le travail rude dans une terre ingrate, la volonté de rester en marge du monde parce qu'on sait ne pas y avoir sa place, la mort qui guette chacun d'entre nous, la vie pas forcément belle que vous imposent les autres et singulièrement ceux qu'on appellent « les siens » et dont on ne se méfie pas. Eux sont capables de vous montrer, et à vos dépends, ce qu'est l'injustice, de vous la faire vivre au quotidien au point d’hypothéquer votre futur et d'empoisonner votre présent, et ce sans le moindre état d'âme.

    Ce roman qui se lit agréablement fut pour moi une découvertes et un bon moment de lecture.

     

    © Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Shots

    La Feuille Volante n° 1102

    SHOTS Guillaume GUERAUD – La brume au rouergue.

     

    D'emblée, le titre anglais « shots » (coups) nous donne à penser qu'il ne va pas s'agir d'une balade tranquille. C'est un effet un roman noir et une quête familiale, l'histoire deux frères marseillais de 1981 à 2014 et d'une mère mourante. L'un, William, qui est aussi la narrateur, est un photographe semi-professionnel qui officie dans les mariages. Lors d'une de ses interventions, il assiste à un braquage qui tourne mal et dans lequel son frère aîné Laurent est impliqué et qui a donc choisi la délinquance et la cavale. William part à sa recherche pour que ce frère puisse dire un dernier adieu à sa mère et sa quête l'amène jusqu'à Miami puis à Cuba. Il va en faire le récit qui l’amènera à côtoyer des personnages peu recommandables… et à prendre des photos puisque son appareil ne le quitte jamais. Mais il se trouve que, quand il déroule son récit, ces photos ont disparu et il est contraint de raconter son histoire, de commenter des clichés qui n'existent plus et sont remplacés par des rectangles gris, des emplacements vides qui suscitent l'imagination. Il complète par des extraits de sites ou des coupures de presse qui illustrent ces tranches de vie mouvementée. Il refait pour son lecteur l'histoire familiale, celle d'une famille qui aurait pu être heureuse mais que le départ du père avec une autre femme a contribué à détruire. Au départ il y a des échanges de mails accompagnés de photos puis d'un voyage aux USA puis plus rien. C'est une série de tribulations en Floride à la recherche de ce frère disparu avec la rencontre de figures un peu interlopes ce qui laisse à penser qu'il n'a pas quitté le milieu de la délinquance. De son côté c'est une sorte de course-poursuite et de l'autre une chasse à l'homme puisque Laurent a choisi les mauvais côté des choses.

    Ce roman est est un journal où sont détaillés par le menu les pérégrinations de William qui vont croiser le sang, la mafia cubaine, le vaudou haïtien, les femmes fatales, l'argent, la violence, le trafic d’œuvres d'art, le vol de voiture et d'argent, les activités terroristes bref un thriller qui tient en haleine son lecteur, grâce notamment au suspense crée par la disparition des photos dont il ne révèle la raison qu'à la fin, qui fait voyager et pénétrer l'univers particulier des mafieux qui n'est pas vraiment familier de William. Pour autant, je n'ai guère goûté le style, farci de mots anglais et dont les phrases doivent beaucoup au style parlé. Je ne connaissais pas cet auteur avant la lecture de ce roman. C'est une découverte littéraire certes mais qui ne me séduit pas. J'attends autre chose d'un auteur de roman.

     

    © Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Ressentiments distingués

    La Feuille Volante n° 1103

    RESSENTIMENTS DISTINGUES Christophe Carlier – Phébus.

     

    Au départ l’exergue, dont il ne faut jamais négliger la lecture, surtout dans un roman de Christophe Carlier nous donne le ton « Il y a des dos, dans la rue qui appellent le couteau… Pourquoi ?... ». Et il y a aussi ce titre en forme de jeu de mots et de formule de politesse clôturant une lettre formelle. Un corbeau qui habite une île perdue en mer, y sème la panique par l'envoi de cartes postales anonymes qui accusent, invectivent. Ainsi s'installe dans ce microcosme une véritable psychose entre ceux qui reçoivent des lettres, ceux qui craignent d'en recevoir, ceux qui s'en écrivent eux-mêmes pour ne pas être en reste… Et que dire de ceux qui disparaissent sans explications ! Quant à Gabriel, le facteur rhumatisant, il a du mal à bien faire son métier, partagé entre son devoir de distribuer le courrier et ses états d'âme puisque, malgré lui, il entretient cette anxiété et devient l'auxiliaire de la Camarde après un suicide inévitable. C'est bizarre toutes ces lettres à une période où les gens ne s'écrivent plus et chacun, après avoir mené sa propre enquête, s'en remet à la maréchaussée qu'incarne Gwenegan pour qui tout le monde est coupable mais que cette affaire laisse sans voix dans un village où chacun se connaît, s'épie mais garde le silence, jugeant, condamnant, détruisant la vie d'autrui, drapé dans sa bonne conscience et sa tartuferie. Pourtant l'Ordre Public motivant une enquête n'est pas vraiment menacé, les cartes ne bousculant que les consciences, les soupçons ne suffisent pas et les preuves manquent. Il y a le café où fleurissent les fantasmes les plus fous, où chaque buveur se transforme en philosophe et y va de son adage de comptoir avec sa voix empâtée par l’alcool. L'ennui que distille d’ordinaire une île pourrait parfaitement expliquer un tel comportement qu'on attribue à une femme seule, aigrie, qui n'a jamais connu d'homme pour exorciser sa méchanceté. A moins que, là comme ailleurs, l'espèce humaine ne retrouve ses vieux démons surtout dans une île où tout est différent, ne réveille la médisance, la jalousie, la vengeance, la peur ancestrale et diabolique de la mort et des revenants qui sommeille dans l'inconscient de chacun et contre quoi la religion, ses rituels et ses croyances ne peut rien.

    J'ai retrouvé avec plaisir le style délicat et poétique de l'auteur, ses phrases festonnées, dentelées, percutantes, délicieusement jubilatoires que j'avais aimés dans « Singulier » (la Feuille Volante n° 1083)et « L'assassin à la pomme verte »(la Feuille Volante n°1058), son sens du suspens entretenu par une présentation en courts paragraphes qui composent ce roman comme un tableau pointilliste dont chaque personne serait une touche de couleur plus ou moins vive, ses aphorismes pertinents, son regard posé sur l'espèce humaine désireuse de porter préjudice à son prochain pour son propre bénéfice ou son simple plaisir. Ce n'est pas un simple roman policier mais une véritable étude, rédigée comme le journal intime d'un témoin invisible de ce spectacle à huis-clos à qui rien n'échappe de toutes ces tranches de vie, des relations adultères ni des tentatives sentimentales avortées, qui met en évidence la solitude des individus mais aussi la jalousie, la délation, les secrets, l’orgueil, la suffisance, le sentiment de puissance, la vanité, l'hypocrisie... et cette volonté de nuire du corbeau que ne rachète pas la volonté d'apaisement d'une bienveillante corneille ou d'un redresseur de tort, fut-il manipulateur, comme deux faces d'un Janus bizarrement humain.

    Les choses ne vont pas toujours comme on le souhaiterait même s'il est facile de faire prévaloir les apparences sur la réalité et ainsi vivre à nouveau en paix, comme si rien ne s'était passé et que la vie reprenait son cours, ordinaire et banal !

     

    © Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Au fond des bois

    La Feuille Volante n° 1100

    AU FOND DES BOIS – Karin SLAUGHTER – Harper Collins Noir.

    Traduit de l’américain Emmanuel Plisson.

     

    Léna Adams est policière à Macon (Géorgie-USA) Un soir, elle est agressée à son domicile et Jared Long, son mari également policier, est touché gravement et son pronostic vital est engagé. Léna, perdant tout contrôle, tue un de ses agresseurs. Une telle agression entraîne une enquête interne sur Léna et Jared et elle pourrait bien trouver son explication dans les affaires traitées par Léna ou par son mari et notamment cet assaut contre la maison d'un mafieux auquel a participé Léna. Les investigations s'annoncent difficiles d'autant que tous ne disent pas la vérité, gardent le secret sur leurs informations au lieu de partager et on pense que tout est de la faute de l’enquêtrice. Ce n'est que ce n'est pas la première fois qu'elle fait l'objet d'une telle procédure et c'est un peu comme si elle provoquait la mort de ceux qui l'approchaient. Il se trouve que celui a qui a déjà enquêté sur elle, Will Trent, un flic qui agit sous couverture, était présent sur les lieux de cette agression et a empêché Léna de tuer le deuxième assaillant. Les recherches s'orientent vers celui qui se fait appeler Big Whitley, un pédophile, proxénète et trafiquant de drogue, une vieille connaissance de Will et dont le repère se situe au fond des bois. Les personnages qui hantent ce récit sont multiples [une liste aurait sans doute été opportune en début de récit], leurs liaisons, leur histoire personnelle et professionnel se croisent et s'entrechoquent avec la mort qui parfois les emporte. Ceux qui restent vivent leur deuil comme ils peuvent et la résilience n'est pas forcément au rendez-vous.

    Tout y passe, les scène gores, les techniques policières avec les détails médicaux ainsi qu'un minutage précis de l'agression, les références à la Bible si prisée des Américains, les analepses un peu déroutants pour le lecteur, les luttes d'influence et les oppositions entre les différents protagonistes, les ripoux, des trafics, l'opposition manichéenne incontournable ... L'accent est mis sur le couple Léna-Jared, leurs relations sont difficiles, un peu comme celles d'un vieux couple que la venue d'un enfant pourrait ressouder. Léna est un personnage complexe, à la fois forte et fragile, inconsciente face au danger, imprévisible, seule et rongée par la culpabilité, toujours tentée de faire « cavalier-seul » dans son travail et là c'était Jared qui avait payé, un peu comme si les assaillants avaient voulu la frapper à travers l'homme qu'elle aimait, mais elle n'aimait réellement personne ! Elle a un peu l'impression de revivre, toutes choses égales par ailleurs, l'épisode qui a coûté la vie à Jeffrey, son coéquipier et le mari de Sara, médecin hospitalier et ancien légiste, il y a cinq ans. Les rapports entre les deux femmes sont difficiles à cause de ce passé délétère. Elles le sont aussi pour Will qui a partagé la vie de Sara après la mort de son époux.

    Je remercie Babelio et les éditions Haper Colins de m'avoir permis de découvrir l'univers créatif de Karin Slaughter et ce roman qui se lit bien, un thriller violent dans le style comme dans les dialogues mais où se mêle des passages agréablement écrits. Il distille jusqu'à la fin un suspens de bon aloi mais qui laisse cependant la place à une réflexion personnelle sur le pardon et la culpabilité, ce qui donne à ce roman une dimension différente et inattendue.

    © Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Désorientale

    La Feuille Volante n° 1101

    DESORIENTALE – Négar DJAVADI - Éditions Liana Levy.

     

    La narratrice Kimiâ Sadr, née à Téhéran mais qui vit en France depuis l'âge de dix ans, va nous faire voyager à travers le parcours de sa parentèle, sur trois générations, mais aussi dans l'histoire de la France et de l'Iran. L'occasion de ce récit va lui être donnée par un rendez-vous à l’hôpital Cochin dans l'attente d'une insémination artificielle. Ce roman est une sorte de devoir de mémoire, l'évocation du livre de sa mère, Sara, racontant la fuite éperdue de la famille de Téhéran à Paris, mais aussi un hommage à la figure de son époux, Darius, journaliste iranien assassiné, personnage controversé, opposant politique, autant au régime du Shah qu'à celui de l'ayatollah Khomeiny. La narratrice nous raconte aussi son histoire personnelle, celle, d'une fille dont le père espérait un fils aux yeux bleus, qui vire garçon manqué, finit lesbienne… et mère ! Être homosexuel en Iran est inconcevable dans ce pays où les codes sociaux sont à ce point définitifs et où les femmes sont vouées au mariage et à la maternité. Pour Kimiâ, l'exil intérieur précédera donc la vie en France où l'attendent abandon d'identité, efforts d'adaptation dans un pays d'accueil culturellement différent et mais aussi la marginalisation et la solitude. C'est aussi une exploration, parfois hasardeuse de réalités familiales empruntes depuis longtemps de silence, d'hypocrisie et finalement de trahison et de meurtre.

    Le titre de ce roman est pertinent en ce qui concerne la narratrice, véritablement déracinée de ses origines orientales mais qui, je dois le dire sans mauvais jeu de mots, m'a aussi désorienté. Je ne suis peut-être pas assez coutumier des récits écrits à la façon orientale, je ne suis peut-être pas suffisamment versé dans l'histoire commune de la France et de l'Iran mais j'ai été un perdu devant la profusion de personnages dont les vies s'entrecroisent et s’entrechoquent, dans les analepses et les apartés que la narratrice emploie pour nous faire partager cette saga familiale. Elle m'a certes fait voyager et connaître un peu mieux l'histoire et les coutumes de l'Iran, notamment la condition des femmes, partager des moments de la vie de son arrière-grand-père, le flamboyant Mirza-Ali à la nombreuse descendance tant légitime que naturelle, homme dont les yeux turquoise signent sa paternité, celle de Darius Sadr, le père de Kimiâ qui était un jour parti pour la France et dont la vie est une fuite perpétuelle. Je n'ai peut-être pas assez partagé son exil a elle, vécu à la fois comme un renoncement forcé à quelque chose d'éminemment personnel et en même temps à l'abandon de son enfance, mais pourtant ressenti par elle comme une sorte de seconde naissance. C'est un témoignage qui cependant ne m'a pas laissé indifférent parce qu'il a cette dimension universelle de mise en évidence de la solitude, des failles et des fragilités de chacun d'entre nous, mais qui s'accompagne pour Kimiâ, et peut-être pour Négar, d'une rencontre avec une liberté inconnue d'elle en Iran, celle de vivre au quotidien, d'assumer son homosexualité mâtinée pour elle d'une maternité assez inattendue, de s'étourdir de musique et de marginalité, d'écrire et ainsi de faire obstacle à l'oubli dans une démarche personnelle de retour vers le passé et d'exorcisme face à la trahison familiale.

    Le texte de ce premier roman est agréable à lire, c'est un témoignage plein d'émotions et d'authenticité, un acte de mémoire autant qu'une catharsis.

    © Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Les obus jouaient à pigeon vole

    La Feuille Volante n° 1099

    LES OBUS JOUAIENT A PIGEON VOLE – Raphaël Jerusalmy - Édition Bruno Doucey.

     

    Étonnant ce sous-lieutenant étranger, citoyen russe par sa naissance, engagé volontaire dans l’armée française au tout début de la guerre en demandant sa nationalité qui n'interviendra que lorsqu'il sera au feu, sous l'uniforme. Cet engagement il l'aurait contracté par amour de la France ou peut-être pour impressionner Lou, une demi-mondaine dont il est amoureux. Son nom imprononçable l'a fait baptisé Kostro qui est le raccourci de son vrai patronyme mais, dans la tranchée on le connaît sous le pseudonyme évocateur de Cointeau-Whisky. Il tranche en effet un peu sur les autres, lui qui, incorporé dans l’artillerie a demandé à combattre dans l'infanterie où l'espérance de vie des officiers subalternes est des plus courtes. Recherche de la gloire ou de la mort, prestige de l'uniforme, aura du combattant, besoin d'être différent des autres artistes... Allez savoir ! Que peut-on lire dans la sourire énigmatique de Guillaume Apollinaire ? La mort il la trouvera, mais pas dans la tranchée où pourtant il recevra un éclat d'obus dans la tête. Son « étoile de sang » l'arrachera à l'enfer des combats, le conduira à la trépanation mais c'est de la grippe espagnole qui fit plus de morts que cette guerre sanglante qui aura raison de sa vie, il avait trente huit ans ! Quand ses camarades peinent parfois à écrire à leur famille, lui inonde le vaguemestre de lettres à des femmes, à Lou, mais aussi à Madeleine Pagès rencontrée par hasard, de poèmes écrits pour elles, de textes à ses amis partis à l'étranger ou restés à l'arrière, pour la préface d'un ballet de Diaghilev...  Ça doit affoler les gars de la censure une telle boulimie d’écriture. C'est qu'il est poète, connu déjà sous le nom de Guillaume Apollinaire, précurseur de la poésie moderne, quelqu’un dont l'armée devrait se méfier, un marginal qui manie si bien les mots quand les messages militaires en sont si économes, pratiquent les codes et le secret. Un poète ça a horreur de la routine, des règlements, de l'autorité, ça ne demande pas à tenir un fusil et pourtant Kostro est là, parmi les hommes de sa section qui ont peur face à cette guerre qui fauche les espoirs et les rêves, face aux obus qui volent et brisent leurs vies et leurs envies des femmes. Guillaume, lui, tresse les mots dans sa tête, des mots qui n'auront peut-être pas le temps d'être écrits, des mots qui, bizarrement célèbrent la beauté de son quotidien guerrier, des mots qui disent sa liberté toute neuve, cette liberté d'écrire différemment, cette faculté d'emmener avec lui la poésie dans la bataille ! Ils sont loin le pont Mirabeau et la Seine et les hommes ici ont parfois la tête éclatée des tableaux de Picasso. Pour l'ennemi en face, c'est pareil, la même trouille, la même boue, la même merde, la même vermine, la même folie, celle d'être vivant à l'instant et un cadavre percé de balles juste après parce que la mort rôde et que les généraux jouent avec eux comme des enfants avec leurs soldats de plomb.

    Bizarre aussi le titre de ce livre qui s'inspire d' un vers d' Apollinaire et qui le met en scène les dernières vingt quatre heures avant sa blessure à la tête, lui que ses camarades aiment bien, même s'ils ne comprendraient pas forcement les poèmes qu'il a écrits pour rien ni pour personne. Ce ne sont que des mots de hasard comme ceux qu'il a griffonnés sur le Mercure qui porte aussi quelques gouttes de son sang.

     

    © Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Giboulées de soleil

    La Feuille Volante n° 1098

    GIBOULÉES DE SOLEIL – Lenka HORŇÁKOVÁ-CIVADE – Alma Éditeur.

     

    Ce roman est partagé en trois livres, consacrés à trois femmes, Magdalena, Libuše, et Eva, qui se transmettent de mère en fille l'art de la broderie mais surtout le fait d'être nées de père inconnu, que leur géniteur soit un fils de patron, un soldat ou un ivrogne violent. Elles sont toutes des enfants de l'amour mais surtout des bâtardes et se transmettent cet absence de père comme une charge, une interrogation, un peu comme si un destin briseur de rêves la leur imposait. Elles l'acceptent comme une fatalité mais avec détermination cependant et chacune d'elles souhaitent ardemment que son enfant puisse exercer son choix et qu'on ne lui impose pas celui des autres. Pourtant tout commence avec Marie, la mère de Magdalena, à Vienne où elle était l'assistante et la maîtresse d'un gynécologue juif qui l'abandonne alors qu'il fuit avec sa famille face aux premières menaces nazies. Marie s'était réfugiée à la campagne avec sa fille, comme serveuse dans une auberge et accoucheuse à l'occasion. Puis naît Magdalena qui rêvait d'épouser josef mais doit se contenter d'un boiteux violent dont aucune femme ne veut parce qu'une bâtarde ne peut pas choisir. Libuše rêvait de Paris comme d'une destination lointaine et inaccessible. Eva enfin, très originale et exubérante, pertinente et impertinente, curieuse de tout et avide de liberté. C'est grâce à elle que les mensonges, les secrets et les non-dits de cette famille éclatent enfin. C'est avec elle aussi que s’interrompt cette malédiction.

    Ces quatre femmes auront bien sûr des frères et des sœurs, seront mariées, mais pas avec le père de leur première fille. Ce mariage arrangé fera d'elles des victimes et le bonheur sera absent de cette union mais elles garderont le secret d'un amour impossible. La broderie, legs commun, sera pour elles une forme de liberté, d'évasion, de voyages impossibles, surtout pour Libuše. Leurs vies personnelles d'errance croiseront la grande histoire, celle de la Tchécoslovaquie bousculée par les événements politiques depuis l'empire austro-hongrois jusqu'à l'instauration et la fin du communisme, dont l'utopie, les mensonges et les erreurs sont omniprésents dans ce roman, en passant par l'occupation nazie. Seule Eva, l'arrière petite-fille de Marie connaîtra Paris, symbole de lumière et de liberté, réalisant ainsi le rêve de toute cette lignée de femmes. Parmi ces quatre récits, celui consacré à Eva est le plus pétillant, le plus ensoleillé. Dans « l’autoportrait » qui suit ce roman, l’auteure confie qu'il y a un peu d'elle-même dans ce livre et il est difficile de ne pas voir son empreinte dans le personnage de cette dernière jeune fille.

    C'est donc un roman personnel et émouvant, chargé de symboles aussi, celui de ces femmes fortes, déterminées mais pas résignées, dans une société marquée par la violence, la compromission et l'hypocrisie. L'auteure s'attache son lecteur par son style poétique, spontané, parfois puéril mais toujours fluide et agréable à lire. Elle est de nationalité tchèque mais a écrit ce premier roman directement en français ce qui est sa manière de se l'approprier pour exprimer, selon elle, plus facilement son message et la subtilité des sentiments. Ce n'est pas si fréquent qu'un auteur exerce ce choix, j'y vois un hommage à la France où elle vit et à notre belle langue au point qu'elle considère que le texte ainsi écrit est l'édition originale de référence qu'elle traduit elle-même en tchèque.

    © Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Dulmaa

    La Feuille Volante n° 1097

    DULMAA – Hubert François – Éditions Thierry Marchaisse

     

    Dulmaa c'est le nom de la mère d’Élisa, disparue depuis de nombreuses années, sans aucune explication pour retourner dans son pays natal, la Mongolie. Elle a ainsi abandonné sa fille, encore enfant et son mari français qui vient de mourir en faisant promettre à Élisa de retrouver cette mère mystérieuse qui vivrait actuellement une retraite monastique sous la direction spirituelle d'un lama. Elle part donc seule pour ce pays inconnu, seule, pas tout à fait cependant puisqu’elle est accompagnée de sa tante, mais surtout de son très mystérieux grand-père, d'un chien vieux mais bougrement protecteur et d'un cheval.

    Quand elle arrive en Mongolie, elle est d'emblée confrontée à une culture qui n'est pas la sienne, où la mère est l'égal de Bouddha et à qui on ne demande évidemment pas de compte, où il est normal de séparer les enfants de leurs parents, où on n'aborde pas les problèmes de la même manière qu'en occident… A travers la steppe, elle est accompagnée des carnets de son père qui avait vu ce pays comme une image d’Épinal, une sorte de fiction fantasmée de « grands espaces » et « d'esprit des steppes » mais qui était revenu bien vite à une réalité plus terre à terre

    Nous avons en occident une vision idyllique de ces contrées que nous avons un peu de mal à situer sur une carte. Au gré de la mode, nous adoptons l'image de la yourte et de l'hospitalité traditionnelle et oublions volontiers le quotidien pas forcément aussi agréable que cette carte postale. La dureté du climat, l'absence de confort, les lois du nomadisme, la tradition du mariage et la condition de la femme, la réalité du chamanisme, la présence des ordures dans le paysage urbain, la façon particulière d'affronter les problèmes... font de la mixité des cultures un concept intéressant pour les intellectuels mais qui transforme la quête d’Élisa en un chemin de croix long, parfois douloureux et tragique, bien loin de ce qu'elle avait imaginé. De plus ce voyage réveille de vieilles querelles familiales. Pour autant ce parcours qu'on peut supposer initiatique, ce retour sur soi-même et sur son passé familial, où l'impossible le dispute à l'irréel, se transforme en une odyssée épique et quelque peu surréaliste où Élisa semble protégée en permanence malgré la mort, les souffrances, par un improbable dieu. Il y a certes la nostalgie de l'enfance, les espoirs déçus, le gâchis de la vie, les épreuves endurées et l’imagination dévastatrice dont l'espèce humaine est capable mais quand même !

    Ce roman promettait sans doute d'emporter son lecteur dans un voyage dépaysant et même exotique. J'y ai découvert des précisions documentaires, la façon de se donner l'accolade quand on espère se revoir, la manière de conjurer le sort pour éviter les accidents de parcours, les rituels religieux, la sagesse supposée du bouddhisme... Peut-être ne suis-je pas assez attiré par l'Asie, peut-être n'ai-je pas été assez attentif ou peut-être mes origines charentaises qui m'incitent à porter les chaussons du même nom m'ont-elles freinées dans cette invitation ? Allez savoir mais je ne suis que très peu entré dans ce roman malgré le suspense entretenu, le style agréable et fluide, j'ai très peu goûté son allégorie, l'apparition et la disparition quelque peu miraculeuses de certains personnages, son épilogue livré à la réflexion de chacun.

    © Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • l'ennui

    La Feuille Volante n° 1096

    L'ennui – Alberto Moravia – Flammarion.

    Traduit del' l'irtalien par Claude Poncet.

     

    Dino est un peintre abstrait raté de 35 ans. Fort heureusement pour lui c'est un riche bourgeois romain qui n'a pas besoin de cette activité pour vivre ou plus exactement un oisif dont la mère qui l'adore a beaucoup d'argent. Célibataire, il choisit cependant de s'éloigner de cette femme un peu étouffante, de s'installer dans un appartement qui lui servira aussi d'atelier mais sans pour autant couper définitivement les liens avec elle. Pourtant il choisit d'abandonner la peinture. Un peu par hasard, il rencontre Cécilia, un modèle de 17 ans qui posait auparavant pour un vieux peintre qui vient de mourir dans des circonstances suspectes et naturellement, ils deviennent amants. Pourtant, après une relation passionnée qui a duré deux mois, il veut la quitter sans raison valable, mais se ravise et la soupçonne de le tromper. Dès lors sa méfiance se fait plus précise d'autant qu'elle invente tout et n'importe quoi avec un grand naturel, de sorte qu'elle épaissit elle-même le mystère qui flotte autour d'elle. Elle devient insaisissable, inattendue, et pratique le mensonge avec désinvolture, ce qui a pour effet d'aiguiser encore la jalousie de Dino qui ainsi s'attache davantage à elle.

    En réalité, j'ai bien l'impression que Dino est un insatisfait chronique que la vie oisive et insipide, quelque forme qu'elle prenne, ennuie profondément. Ses relations avec cette jeune nymphomane sont complexes et l'ennui qui en résulte pour lui tire son existence d'une incapacité à la posséder réellement ce qui génère chez lui une douleur insupportable. Il devient jaloux d'elle, de sa relation avec Luciani, un acteur sans le sou alors même qu'il avait décidé de la quitter. Ce roman se veut être consacré à l'ennui, soit, mais j'ai aussi lu de grandes digressions sur le mensonge, les soupçons, la jalousie et l'angoisse de l'attente puisque Dino, loin d'abandonner Cécilia, se met à l'espionner maladivement, ce qui nous réserve pas mal de longueurs. Le plus étonnant est sans doute que malgré l'amour impossible qu'il éprouve pour Cécilia, il admet la vénalité de la jeune femme et accepte de financer ses relations avec son autre amant. Ainsi se reconstitue le traditionnel triangle amoureux où Cécilia semble jouer un rôle passif, se donnant indifféremment à ses deux amants, alternant mensonges et vérités pour mieux vivre cette relation face à un Dino bizarrement compréhensif. Pourtant, ce dernier, dans le seul but d'échapper à cet ennui, se résout à la demander en mariage mais cette démarche ne plaît guère à la jeune femme qui refuse, ne pouvant ou ne voulant pas choisir entre es deux amants. Dino s'aperçoit alors que la possession même du corps de la jeune femme ne le satisfait pas, qu'il en conçoit même un certain ennui, mais refuse cependant de mettre fin à leurs relations. Il se révèle être un homme à la fois obsédé par cette femme et jaloux d'elle mais accepte cependant la réalité après avoir recherché le moyen définitif d'échapper à tout cela. C'est là un des thèmes centraux de l’œuvre de Moravia, le rapport de l'homme avec la réalité qu'il peine à accepter ce qui a aussi, dans son cas des accents autobiographiques autant que sociologiques, la société des années 1960, date de publication de ce roman, entrant dans la consommation à outrance et le néocapitalisme.

    Tout le roman se décline en un long monologue mettant en évidence la déliquescence de la société bourgeoise ainsi que l’obsession du sexe et de son rapport avec l'argent. Les descriptions du corps et des postures de Cécilia ne sont pas exemptes d'un certain érotisme discret, mais, même si la littérature a largement illustré le thème de d'ennui, les longues digressions philosophiques auxquelles se livre l'auteur, dignes d'une dissertation du baccalauréat, ancienne section de « philosophie », m'ont parfois un peu ennuyé. C'est dommage parce que j'ai toujours beaucoup apprécié l'univers créatif de Moravia. C'est un peu comme si cette relecture, que je ne pratique pourtant pas volontiers, remettait un peu en cause l'intérêt que je lui porte.

    © Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Une vie entière

    La Feuille Volante n° 1095

    Une vie entière. Robert Seethaler – Sabine Wespieser éditeur.

    Traduit De l'allemand (Autriche) par Elisabeth Landes.

     

    Je note tout d'abord un paradoxe apparent : ce titre laissait présager un ouvrage important quantitativement et finalement nous avons une œuvre de 157 pages. C'est vrai qu'Andreas Egger est le type même du quidam qui passe inaperçu et dont on ne parle pas. Orphelin, il a été recueilli par une brute dont les coups répétés l'on rendu boiteux et dont chacun se moque. Il a vécu comme il a pu, construisant seul sa vie marginale mais honnête, dans les montagnes autrichiennes au sortir de la Première Guerre mondiale. Ce n'est qu'à l'âge de 35 ans qu'il rencontre un peu par hasard dans une auberge, Marie qui y était serveuse. Le fait qu'il effleure seulement son corsage le bouleverse et il l'épouse. Son existence jusque là difficile, faite de petits boulots ingrats et mal payés, change soudain avec la venue d'une entreprise qui construit des téléphériques. Il s'y fait recruté et apprécié et on pense que ses malheurs sont enfin terminés, qu'il va passer le reste de sa vie aux côtés de Marie, mais une avalanche ensevelit sa maison et tue son épouse. C'est un peu comme si la mauvaise étoile sous laquelle il est né s'était réveillée soudain. Ils n'avaient même pas eu le temps d'avoir un enfant. Pour exorciser son chagrin il poursuit son travail, ingrat et dangereux puisque cette vallée veut s'ouvrir au tourisme mais la guerre arrive qui bouleverse tous ses projets. L'Histoire le rattrape cependant et la fin du conflit l'envoie sur le front de l'Est mais, comme beaucoup de ceux que le destin a choisi pour être ses victimes, il passe plus de 8 ans dans un camp de prisonniers de la steppe russe avant de revenir dans son village en 1951. Là il connaît le sort des vétérans, oublié, ne survivant que de maigres indemnités et de petits emplois . Par chance les nazis ont disparu et le tourisme est enfin florissant. Lui qui était resté constamment en marge, constate l'avancée du progrès, l'apparition de la télévision, la marche sur la lune. La mode de la randonnée en montagne fait de lui un guide.

    Je dois dire qu'au départ j'ai eu un peu de mal à entrer dans cette histoire mais j'ai quand même ressenti de l'empathie pour le personnage d'Egger. Non seulement il n'a pas de chance, semble avoir traversé sa vie comme un passager clandestin, toujours méprisé et exploités par les autres, mais j'ai compris sa volonté de rester en retrait du monde, sa vocation pour la solitude, sa décision de quitter son emploi de guide pour se retirer à la fin dans une pauvre étable, creusée dans la montagne à la manière d'un terrier, une sorte de caveau avant le vrai, sa timidité avec les femmes, sa façon de s'excuser presque de faire partie d'un décor dans lequel il n'a qu'un rôle de furtif figurant. Évoquant sa jeunesse, il ne peut parler du « bon vieux temps » , il aurait pu être heureux, fonder une famille, mais son destin funeste s'y est toujours opposé, tuant ses rêves et son aventure avec la vieille institutrice est restée sans lendemain. Comme tous les solitaires, il se met à soliloquer, prend goût à sa vie d'ermite et traite par le mépris les ragots des villageois qui dans son dos dénigrent sa manière de vivre. La mort qu'il avait touché de près en Russie le saisit, comme elle saisit tout être humain, mais elle se fait précéder pour lui par les visions et on le prend au village pour un fou. Pourtant il a vécu soixante-dix neuf ans, une longévité étonnante pour un homme à qui la vie refusait le bonheur mais qui pourtant s'y était accroché. Il a survécu à bien des choses, a mené sa vie honorablement, sans immoralité et sans tapage et finalement en a été assez satisfait au point de rire de son malheur. Lui aussi choisit de mourir dans la montagne en acceptant la mort comme une délivrance, comme il y a bien longtemps, le vieux chevrier qu'il avait descendu dans sa hôte vers le village mais qui au dernier moment lui avait échappé pour aller s'abîmer dans la crevasse d'un glacier. On retrouva son cadavre plusieurs dizaines d'années après. J'ai bien aimé ce texte poétique et émouvant, cette vie simple, simplement évoquée, comme un hommage.

    © Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • fragments d'un voyage immobile

    La Feuille Volante n° 1094

    Fragments d'un voyage immobile. Fernando Pessoa - Petite bibliothèque Rivages

    Traduit du portugais par Rémy Fourcade.

     

    Tout d'abord il s'agit là de la publication de citations de Pessoa, choisies arbitrairement par l'éditeur parmi celles qui ont déjà été publiées ou qui restaient encore inédites, ce qui donne à voir un désordre de textes, mais un désordre apparent cependant. Ces « poèmes » révèlent un Pessoa, certes poète, bien qu'il s'en défende, mais surtout un penseur, un rêveur introspectif qui voisine avec un homme inquiet du quotidien (le manque d'argent) mais aussi l'amour ou plus exactement l'idée qu'il s'en faisait(« La vraie sensualité n'a aucun espèce d'intérêt pour moi »), un être hanté par l'idée de la vacuité de lui-même, bref quelqu'un qui est à la fois banal et extraordinairement hors du commun. Ce sont des textes riches et révélateurs, sans artifice rhétorique, des remarques jetées sur le papier au hasard de l'inspiration ou du désespoir.

    Entrer dans l’univers créatif d'un poètes n'est pas chose facile et c'est sans doute encore plus difficile quand il s'agit de Pessoa, un homme qui toute sa vie a fui les honneurs, se cantonnant dans les fonctions de modeste rédacteur de documents commerciaux. Personnalité hors du commun, donc mais aussi poète complexe qui écrivait en son nom mais aussi au nom de personnages fictifs, créés par lui-même, aussi différents de lui-même qu'ils l'étaient les uns par rapport aux autres – C'est ce qu'on a appelé les hétéronymes.

    Voila donc 241 fragments, c'est à dire des « pensées  » jetées sur de vieilles feuilles de papier, parfois même au dos de factures périmées et déposées dans une malle qui sera retrouvée après sa mort comme une sorte de bizarre testament à l'usage de tous les vivants et des générations à venir. Ce sont des sentences brèves où il nous parle de lui-même, de sa vocation poétique, du plaisir qu'il a à écrire, à inventer des personnages, sa préférence pour la prose, la prééminence de l’imagination et de son impossibilité de créer parfois, face à la page blanche ou face à son besoin de sincérité (« Le poète est un simulateur »). Mais, quid du voyage pour lui qui à part dans son enfance ne quitta pratiquement jamais Lisbonne ? Écrire, s’exprimer avec des mots, c'est comme dans tous les autres arts, faire un voyage à l'intérieur de soi. Cette démarche révèle une solitude intime, certes créatrice et catalysant l'émotion, mais aussi un mal-être où il prend conscience de son absence d'avenir, de la réalité de son échec avec une tendance à la procrastination ou carrément à l'inaction, de l'angoisse qui l'étreint entre des rêves fous pour demain et l'inutilité de sa vie au quotidien et même d'une sorte de déconstruction de lui-même, l'antichambre de la mort, la seule conclusion de la vie qui vaille (« la seule conclusion, c'est mourir »), bref une sorte de « saudade » qui caractérise bien l'esprit lusitanien. Il est en permanence ce, paradoxe, entre le vertige et le néant, la connaissance de soi et la simulation, la feinte voire la supercherie, conscient que son isolement se double d'une véritable déréliction face à une divinité à laquelle il ne croit plus et dans une société où il a du mal à se situer. Même le sommeil n'est plus pour lui une parenthèse bienvenue(« Je ne dors pas, j'entresuis ») c'est tout juste un moment physique obligatoire et la lecture n'est plus un « divertissement » au sens pascalien du terme. Pessoa est un être introverti qui avoue ne pas vouloir parler de lui mais c'est pourtant ce qu'il fait à longueur de pages et à travers différents hétéronymes, ce qui est une manière de s'analyser soi-même. Rien d'étonnant à cela, les écrivains trouvent en eux la vraie nourriture de leur œuvre. Mais à ses yeux, publier ce qu'on écrit, c'est perdre une partie de soi-même.

    Comme le fait remarquer Otavio Paz dans un remarquable essai en forme de longue préface, Pessoa signifie « personne » en portugais, qui vient lui-même de « persona » le masque des acteurs romains, cela résume bien l'homme et l'écrivain.

    © Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Nouvelles inquiètes

    La Feuille Volante n° 1093

    Nouvelles inquiètes – Dino Buzzati – Robert Laffont.

    Traduit de l'italien par Delphine Gachet.

     

    L'univers de la nouvelle est particulier et réunir dans un recueil des textes écrits à des moments différents, sous des inspirations diverses tient parfois de la gageure. Ceux-ci ont en effet été publiés dans « Le Corriere della Sera », le célèbre quotidien milanais où Buzzati a occupé des postes différents de 1928 à 1972. Il a gardé de son ancien métier de journaliste son sens de la concision qui sied si bien à ce genre littéraire et qui en fait l'originalité. Il a le souci du petit détail qui tient lieu de longues descriptions, joue avec le suspense au point que le lecteur en vient à désirer ardemment l’épilogue, surtout quand il met du fantastique dans son texte.

    Ici nous ne sommes pas dans « le désert des Tartares » (La Feuille Volante n°1076) qui lui valut sa notoriété, où il raconte une longue histoire, celle de ce capitaine Drogo qui attend quelque chose de la vie sans trop savoir quoi et qui finit par lui échapper, encore que le texte qui ouvre ce recueil en reprend le cadre, un peu comme si la vie militaire exerçait sur l'auteur une sorte de fascination. C'est le même Giovanni Drogo qui revient dans une de ces nouvelles mais sous la forme d'un jeune homme qui attend, lui aussi et qui finit par rencontrer la Camarde. Mais, revenons sur le titre. Il est parlant et c'est un thème qui convient parfaitement à notre auteur, au regard qu'il porte sur la vie. C'est vrai que si on se penche un tant soit peu sur notre condition humaine, si on accepte de l'observer, de l'analyser, de la disséquer, il y a bien de quoi être inquiet ! Notre condition d'homme implique la mort, même si en Occident nous faisons semblant de l'oublier et vivons sans y penser. Elle est présente dans tout ce recueil, encore évite-t-il la traditionnelle tartuferie dont parlait Brassens « Tous les morts sont de braves types depuis qu'ils ont cassé leur pipe ». Ainsi Buzzati remet-il les pendules à l'heure en évoquant les disparus tels qu'ils étaient vraiment de leur vivant. Cela fait parfois un choc. Non la vie n'est pas si belle que cela et quand elle peut l'être, nous avons cette bizarre volonté de nous la compliquer jusqu'à détruire ce que nous avions patiemment tissé. Quant à l'enfer, il n'existe pas dans l'au-delà mais bien ici, dans notre vie terrestre, et il ne cache pas sa conviction dans ce domaine. Notre vie est un perpétuel combat, contre nous-même et surtout contre les autres où chacun rêve d'éliminer son voisin pour s'approprier ce qui lui appartient ? N'est-ce pas une comédie qui tourne parfois à la tragédie entre flagorneries, compromissions, trahisons et simulacres. Chacun pour soi est le mot d'ordre, étonnez-vous qu'ainsi la solitude soit le résultat de tout cela !

    Pendant qu'il y est, il règle aussi son compte à l'amour et aux amoureux qui choisissent de ne rien voir de la réalité immédiate. A la passion du début succède rapidement des espérances de pompes funèbres, quand on n'entretient pas artificiellement l'illusion qui cache désespérément les mensonges, les duplicités, les adultères. Les enfants perdent vite leur innocence et dès lors qu'ils entrent plus avant dans la vie ils apprennent tout le parti qu'ils peuvent tirer de ses hypocrisies et du jeu sur les apparences. Pendant qu'il y est, il n'oublie pas la fuite du temps qui nous rapproche inexorablement du terme et empoisonne la vie de ceux qui en prennent conscience et déplorent cette contingence. Encore faut-il qu'il ne se déforme pas mystérieusement et bouleverse le quotidien de notre vie en se peuplant de fantômes qui bien entendu se vengent. Le temps lui-même dissout tout, la beauté, la jeunesse. Parce que, pour corser le tout, son écriture s'enrichit de mystère, les récits se font sibyllins, les dénouements énigmatiques, histoire de dire à son lecteur qu'il est, grâce à lui, dans un autre monde, une autre dimension où il faut faire abstraction de la logique, oublier le cartésianisme pour ne privilégier que ce qui échappe à l'esprit le plus rationnel, sans oublier de rire de tout !

     

    © Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • La passagère du France

    La Feuille Volante n° 1092

    La passagère du France – Bernadette Pécassou-Camebrac – Flammarion.

     

    Nous sommes en 1962, c'est à dire dans cette période qu'on a appelé « les trente glorieuses » où le nom même de la France était synonyme de rayonnement économique et culturel. Ce nom était tellement prestigieux qu'on l'avait donné à un transatlantique de luxe qui assurait la liaison entre notre pays et New-York. Sophie, une jeune journaliste, a été choisie par son journal pour rédiger un reportage à propos de cette traversée inaugurale d'autant plus qu'à bord il y a des vedettes célèbres comme Michèle Morgan ou Juliette Gréco. Au début du voyage, un incident dont Sophie est le témoin et qui aurait pu avoir des conséquences regrettables sur la vie d'un passager, menace l'emploi d'un commis du bord et on la prie de ne rien dire de ce qu'elle a vu. Elle prend donc un rôle central dans cette affaire d'autant plus qu'un photographe prétend avoir fait des photos de cet incident. Sophie qui espérait cette traversée idyllique se trouve torturée par des états d’âme face à son travail. Pour autant cet événement va être le centre de ce roman et j'ai eu un peu de mal à croire, toute fiction mise à part, à tous les rebondissements que l'auteure y rattache, notamment l'intervention auprès de Jackie Kennedy.

    En marge de cette histoire, il y a cette opposition constante entre ce milieu aisé des passagers et celui, laborieux, du personnel de bord, cet officier mystérieux et solitaire, personnage complexe et paradoxale dont la figure fascine Sophie ainsi que tous ceux qui le croisent. Il servira de trait d'union entre ces deux mondes qui n'ont rien de commun entre eux. Son histoire, son parcours, sa personnalité font de lui, à mes yeux, le personnage central de ce roman où il n'apparaît pourtant que par moments. Béatrice, la consœur de Sophie est une femme hautaine et méprisante, il y a aussi ce journaliste, dit l'Académicien, qui se veut attirant mais ne l'est pas tant que cela et ce photographe qui se prend pour un séducteur. Il y a certes des femmes élégantes, du champagne et du caviar comme il sied à ce genre d'atmosphère de fête continuelle, de belles descriptions mais aussi des énumérations techniques de ce paquebot de luxe, des récits à propos de la prestigieuse « table du commandant » et de tout ce qu'on peut faire pour y être admis, le tout avec son cortège de bijoux et de mondanités. On n'échappe pas aux histoires d'amour, incontournables sur un navire de luxe et pour une traversée de prestige, on ne coupe pas non plus aux mondanités, smokings, robes longues et baisemains, aux futilités, à la volonté de séduction, au jeu des influences plus ou moins effectives, aux nombreux faire-valoir qui accompagnent cette société sophistiquée où chacun est conscient de sa valeur qu'il pense inévitable et incontournable. On ne compte pas non plus les excentricités, le sans-gêne, les fautes de goût et les mufleries de ces gens qui se croient tout permis parce qu'ils ont de l'argent et donc du pouvoir. C'est, dans ce microcosme, la vitrine de la nature humaine. Au cours de cette traversée, de lourds secrets sont dévoilés, des personnalités se révèlent, des destins se déchirent et des projets s’évanouissent.

    J'ai pourtant été un peu déçu par ce roman pourtant bien écrit. Pour une fois j'avais accordé de l'attention à la couverture, une jolie femme accoudée à un bastingage et à ce titre plein de mystères... Cela valait son pesant de rêves et de fantasmes avec le prestige des uniformes, le luxe du décor, la frivolité des passagers, les toilettes des passagères, le merveilleux de cette traversée, l'avenir de ce paquebot de croisières fascinant qui pourtant ne durera que quelques années et se terminera par son démantèlement… mais cela n'a pas suffi à m'embarquer dans ce récit. Je poursuis ma découverte de l’œuvre de Bernadette Pécassou-Camebrac. J'apprécie son style fluide et agréable à lire, mais, même si « Le France » était une invitation au rêve et au voyage, ce qu'est aussi un roman, je suis resté un peu en retrait, par nostalgie sans doute ?

     

    © Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • la belle chocolatière

    La Feuille Volante n° 1091

    La belle chocolatière – Bernadette Pécassou-Camebrac – Flammarion.

     

    Nous connaissons tous l'histoire de cette petite fille pauvre qui prétendit avoir vu la Vierge Marie dans la grotte de Massabielle. Nous sommes en 1856 et Lourdes n'était pas encore ce lieu de pèlerinage où le monde entier vient espérer un miracle et où « les marchands du temple » prospèrent. Le titre de ce roman ne s'y réfère pas puisqu'il y est question de Sophie, épouse belle et frivole d'un riche pharmacien qui est aussi chocolatier dans cette ville où se prépare la bal annuel et mondain du nouvel an organisé par le ministre impérial qui est aussi un notable local. On n'échappe pas aux banalités à propos de cet événement sur les toilettes, le défilé des jeunes filles en quête d'un mari, les commentaires inspirés par la jalousie et l'hypocrisie bourgeoise, le prestige de l'uniforme des hussards en garnison à Lourdes...

     

    Je ne suis que très peu entré dans cette histoire. Il y a les potins qui sont colportés dans cette petite ville où tout le monde se connaît et s'observe, il y a certes l'usure du couple, cette passade de Sophie qui perd la tête pour un hussard et qui tombe enceinte. J'ai cru un moment à un remake de Mme Bovary. Tout Lourdes est au courant et, bien entendu son mari ne se doute de rien et croit en sa paternité, mais il n'y a rien là que de très ordinaire dans ce genre de situation qui vous font apprécier le célibat. Devant tant d'effervescence, Sophie, « la belle chocolatière » continue de penser à son amant parti vers d'autres cieux et quand il revient c'est toujours la même chose. En se donnant à lui, elle a non seulement connu le « grand amour » mais elle a aussi enfreint l'ordre social si cher au second empire, bousculé la morale et imposé à son mari aux yeux de tous un ridicule qu'il ne méritait pas. Je ne suis pas bien sûr cependant de ces grands sentiments qui n'existent que dans les romans.

     

    L'étude sociologique en revanche est plus intéressante dans cette société gouvernée par des hommes où le petit peuple est pauvre et laborieux et que les riches exploitent et renvoient à leur guise en ce XIX° siècle, où les prolétaires travaillent dur et où les notables, attachés à leur situation sociale, les regardent de haut, les méprisent parce qu'ils ont de l'argent et donc du pouvoir, mais aussi la connaissance scientifique qui met en doute la foi. La peinture des bourgeois aussi est pertinente avec leurs discussions suffisantes de café du commerce qui n’épargnent personne, surtout quand le sujet porte sur les femmes. Cette évocation des pauvres n'omet ni les cabarets qui détruisent les hommes ni le dur labeur des femmes qui, malgré leur travail ne sortiront pas de leur condition de misère. Chacun reste dans son milieu social et les chimères de l'amour n'y feront jamais rien, quoique.... L'emprise de la religion est aussi révélatrice d'un état d'esprit empreint de crainte, de soumission et de croyances, la solidarité des femmes qui finalement croient aux apparitions de la petite Bernadette, se soutiennent et se montrent charitables et la peur des autorités à cause de l’ordre public menacé par les attroupements. Aux certitudes des hommes répond la croyance des femmes. Un tel mouvement ne va tarder à transformer cette petite ville, malgré la gêne puis la prudence du clergé. Quant à la culpabilisation de Sophie elle est aussi inspirée par cette société judéo-chrétienne qui baigne la société française dans son ensemble. La rumeur qui naît et qui enfle au sujet de tout et de rien et que les ragots entretiennent. L'épilogue ne m'a pas convaincu.

     

    J'avais bien aimé « la dernière bagnarde », mais là, j'ai été moins passionné par ce roman pourtant bien écrit.

     

    © Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • L'affaire de l'homme à l'escarpin

    La Feuille Volante n° 1090

    L'affaire de l'homme à l'escarpin – Jean-Christophe Portes -City Éditions.

     

    Il fait une chaleur étouffante à Paris en ce mois de juillet 1791. La fuite de Louis XVI à Varennes a définitivement discrédité le roi et la guerre civile gronde dans la capitale où le petit peuple s'agite dans une ambiance de fin de règne, où chacun se lâche et où l'agitation politique est quotidienne. La royauté est menacée par la Révolution mais aussi par le Duc d'Orléans, le cousin du roi, qui s'appuie sur le « Club des Cordeliers » et cherche à s'emparer du trône que défend comme il peut le marquis de La Fayette, fragilisé par les événements. Ce dernier cherche à déjouer les plans de cette coterie et charge son protégé, Victor Dauterive, ancien aristocrate discret, peintre et dessinateur à la vocation contrariée, devenu sous-lieutenant de gendarmerie, d'approcher les membres de cette conjuration.

    Sur les bords de la Seine, on vient de retrouver le cadavre a demi-nu d'un jeune homme et le vieux commissaire Piedeboeuf n'a pour l'identifier qu'un escarpin. L'enquête révélera bientôt qu'il appartenait à la communauté homosexuelle, quant aux circonstances de ce meurtre, elles sont des plus obscures et compliquent les investigations du policier. Ces deux affaires semblent indépendantes l'une de l'autre mais est-ce réel dans une ville pleine d'espions et en constante effervescence où des factions s’affrontent en permanence pour la conquête du pouvoir face à une royauté qui vacille et une Révolution qui s’essouffle et une guerre civile qui couve ? Quant à Victor, toujours sur ses gardes, il a fort à faire pour mener à bien sa mission délicate confiée par La Fayette dans une ambiance délétère où chacun espionne l'autre, dans une atmosphère de complot où la fin justifie les moyens, de trouble, de désinformation, d'intrigue et de menaces de guerre aux frontières. Heureusement pour lui, il bénéficie d'une collaboration inattendue, discrète mais efficace dans un époque instable, même si sa vie est en sursis, entre menaces, réels dangers et hypocrisie.

    J'ai découvert avec plaisir l’œuvre de Jean-Christophe Portes avec « L'affaire du corps sans tête » (La Feuille Volante n°1004). J'ai apprécié d'être à nouveau immergé dans un siècle qui a ma préférence (même si j'aurais peu prisé la vie sous la Révolution) et son roman fourmille de petits détails historiques, sur les us et coutumes, sur la mode, sur les expressions et les métiers de l’époque. Je n’omettrai pas non plus les portraits que l'auteur nous donne à voir dont celui de Victor Dauterive, certes fictif, mais dont la biographie et la personnalité nous sont révélées par petites touches. J'ai aimé les rencontres qu'il fait avec ceux qui ont effectivement participé à cette période dangereuse où tout était possible, où tout pouvait basculer dans la violence et la mort, le Marquis de La Fayette, Olympe de Gouge, Choderlos de Laclos... Ses romans ne sont pas sans rappeler ceux de Jean-François Parot qui, eux aussi, m'ont passionné. J'ai aussi apprécié cette peinture de l'espèce humaine dont la pusillanimité la pousse à détruire un jour ce qu'elle a acclamé la veille et qui ne recule ni devant une flagornerie, ni devant une trahison pour une distinction ou une prébende. Quant aux meneurs, possédés par l'attrait du pouvoir qui fait naître les ambitions les plus folles face aux événements, ils n'apparaissent que lorsque le danger est passé et laissent leurs partisans en découdre, risquer leur vie pour eux et n'en retirent que les honneurs…

    L'auteur déroule cette intrigue historico-policière passionnante et fort compliquée en 7 jours, du 10 au 17 juillet. Le style est alerte, fluide et agréable à lire, le roman dépaysant à souhait qui balade le lecteur dans ce Paris de l'époque, à la fois interlope et chic, entre salons et bas-fonds, aristocrates, révolutionnaires et hommes de main et entretient jusqu'à la fin un suspens de bon aloi, bref un moment de lecture bien agréable et j'aurais plaisir à poursuivre ma découverte de l'univers créatif de cet auteur.

    © Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • La dernière bagnarde

    La Feuille Volante n° 1089

    La dernière Bagnarde – Bernadette Pecassou-Camebrac – Flammarion.

     

    On n'en finit pas de nous vanter les mérites de la République qui garantit notre modèle social, respecte les droits de l'Homme et la liberté des citoyens … Rien n'est parfait mais la Troisième du nom a fait largement fi de tous ces dogmes si généreusement proclamés. Tout était organisé pour protéger la société, mais n'importe laquelle, et l'administration pénitentiaire possédait des bagnes où on entassait ceux dont la République entendait se débarrasser. Il fallait en effet purger la Métropole de ses mauvais éléments et on condamnait aux travaux forcés, c'est à dire bien souvent à la mort, tous ceux qui avaient contrevenu à la loi et à l'ordre public. Ceux des bagnards qui survivaient après leur peine étaient maintenus sur place en relégation pendant un temps égal à celui de leur condamnation dans un souci de colonisation. Pour favoriser le peuplement de ces colonies déshéritées, il fallait faire venir des femmes pauvres, sans logis, condamnées elles-aussi, mais à des peines mineures, en leur faisant miroiter la possibilité d'une vie nouvelle. Pour cela il fallait qu'elles épousent un relégué et on donnait au couple un lopin de terre pour vivre et fonder une famille. Cela c'était la réponse officielle, bien loin cependant de la réalité.

     

    Nous sommes en 1888 et Marie Bartête, alors âgée de 20 ans part de l’île de Ré. Elle a été condamnée et emprisonnée pour des délits mineurs et on l'embarque pour la Guyane. A elle aussi, comme à d'autres condamnées, on a parlé de la luxuriance de l'outre-mer, de la beauté les paysages, de la vie facile… Elle ne sait pas ce qui l'attend, se fait beaucoup d'illusions mais ne tarde pas à changer d'avis une fois sur place et se retrouve à Saint-Laurent-du-Maroni, dans un enfer où elle est complètement oubliée, exploitée, abandonnée aux miasmes et aux dangers, malgré la bienveillance des religieuses qui les encadrent et d'un jeune médecin venu de France. Elle survivra, malgré les viols, les maladies et les mauvais traitements mais ne reverra plus jamais son pays.

     

    Dans cette atmosphère délétère, la nature humaine se révèle dans ce qu'elle a de plus abject. Ici le pire côtoie les bonnes volontés les plus affirmées mais la vie dans cette contrée, l'hypocrisie, l'irresponsabilité, l’intransigeance ont vite raison des enthousiasmes les plus fougueux et des illusions les plus tenaces. Dans ce microcosme, Marie, bien qu'entourée par la mort et assaillie par la souffrance, le danger, la peur, les trahisons et la solitude, fait preuve de détermination et d'une farouche volonté de vivre, rencontre des moment de solidarité, de compréhension, autant de miracles qui adoucissent ses épreuves.

     

    Telle est l'histoire de Marie Bartête (1863-1938), orpheline béarnaise, qui avait ému Albert Londres. Il s'en était fait l'écho dans « Le Petit Parisien » en 1923. Pourtant, dès 1888, des informations étaient parvenues en France mais aucun homme politique n'eut assez de courage pour dénoncer ces faits. Pour autant, si la vie des bagnards a fait l'objet de nombreux récits, celle des bagnardes fut complètement oubliée et ce ne fut qu'en 1904 que les convois féminins cessèrent définitivement en Guyane. Pour autant celles qui survécurent n'avaient pas les moyens de s'offrir un billet de retour et moururent sur place, comme Marie Bartête.

     

    Le style est à la mesure de la révolte de l'auteure qui parvient sans peine à la faire partager à son lecteur. Personnellement, j'apprécie qu'on consacre ainsi des ouvrages à ceux que l'histoire a oubliés ou que la vie et le destin ont injustement malmenés.

    © Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • La sieste assassinée

    La Feuille Volante n° 1088

    La sieste assassinée – Philippe Delerm – Gallimard..

     

    Philippe Delerm c'est le chantre du quotidien, le témoin de l'instant, des sensations, des impressions, des choses sans importance qui rythment notre journée ou notre vie, celle des quidams, des petits, des « sans grade ». C'est banal, c'est léger, sans grande importance et répétitif aussi, la sonnerie du téléphone, la poubelle qu'il faut descendre, la séance chez le coiffeur… Des petits moments de plaisirs, les pieds nus dans l'herbe, une douche dans la touffeur de l'été, le farniente de la plage et les châteaux de sable… Cela nous touchent, forcément, parce nous l'avons éprouvé, parce que cela nous dit quelque chose, même si on peut être étonné que cela fasse l'objet de mots écrits et publiés sur les pages d'un livre.

    C'est ce que certains écrivains ont voulu faire, écrire la vie telle qu'elle est, pas celle éthérée des intellectuels, publiques des artistes du show-biz ou hypocrite des politiques, non celle de ceux dont on ne parle jamais. Ce sont des remarques, parfois acerbes, que lui inspirent ceux qui l'entourent, des impressions fugaces et c'est un simple stylo qui fuit et ainsi vous rappelle votre enfance, sur les bancs de la classe ou la puérilité des jeux qui ne se concevaient qu'au « conditionnel-sésame » (« on dirait que j'aurais fait ...» ) que l'âge adulte nous avait fait oublier un peu vite, mais aussi la timidité des premiers émois amoureux… Mais la roulette du dentiste, elle, vous ramène à une réalité plus actuelle. C'est parfois aussi l'évocation de tout le plaisir qu'on prend à la lente dégustation d'un artichaut, quand l'époque est plutôt au fast-food et au « time is money », à ce qu'il voit et qu'il décrit pour son lecteur, comme cette micheline-omnibus hors d'âge qui dessert encore pour quelques temps la gare d'un petit village. Il ajoute une pointe d'humour, une façon personnelle et malicieuse de rendre compte de la réalité, quand ce n'est pas avec une once de mauvaise foi. Rien ne lui échappe, ni un match de foot des « poussins » ni la déplaisante visite, généralement un dimanche matin où on a autre chose à faire, d' apôtres prosélytes venus vous porter la bonne parole en vous parlant du salut de votre âme ou du nécessaire retour à des valeurs religieuses traditionnelles et en vous priant de vous convertir sous le couvert d'une réflexion approfondie sur des vérités présentées comme les seules valables.

    Nous avons droit à l'évocation un peu surannée des bals de campagne où on « valsait-musette », à la tiédeur bien actuelle des bistrots citadins et dans « l'heure du tee » dont le jeu de mot ne m'a pas échappé, c'est un autre monde mais puisqu'on étai dans la nostalgie, dans cette « saudade » chère à Fernando Pessoa, je me suis mis à regretter ces transformations qu'on bottait au rugby, mais en creusant une petite excavation dans la pelouse, d'un coup de talon résolu. Cela n’arrangeait sans doute pas le terrain, mais cela faisait partie du folklore. A l'heure des SMS, des courriels et du téléphone portable, je suis encore de ceux qui aiment recevoir des lettres, mais pas n’importe lesquelles, pas des factures ou des avertissements du percepteur, mais des lettres manuscrites, amicales ou, pourquoi pas amoureuses, j'aime les regarder, les décacheter, sentir l'odeur de l'encre et du papier, les lire, les relire, découvrir et interpréter l'écriture... et surtout pouvoir les conserver !

     

    J'avais bien aimé « La première gorgée de bière » (La Feuille Volante n° 268) . J'ai retrouvé avec plaisir ces courts textes toujours aussi pleins de simplicité, de poésie, de dépaysement bienvenu. J'y ai retrouvé, toutes choses égales par ailleurs, l'ambiance que je goûte tant dans les poèmes de Léon-Georges Godeau. J'aurais peut-être apprécié un peu plus de nostalgie, mais cela tient à moi, sans doute ?

    © Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Les mains libres

    La Feuille Volante n° 1087

    Les mains libres – Jeanne Benameur – Denoël.

     

    Une histoire simple comme il en arrive souvent, celle de Mme Yvonne Lure, une femme sans relief qui s'est mariée tard avec un homme qui avait longtemps vécu en Afrique et l'avait rencontrée par hasard à l'occasion de la liquidation de la succession de ses parents. De lui il lui reste des livres qu'elle dépoussière sans les ouvrir, un peu comme si, parce qu'ils ont été touchés par son mari, cela lui en interdisait la lecture. Maintenant elle est veuve, solitaire, repliée sur elle-même en attendant sa propre mort. Le seul plaisir qu'elle s'accorde est de rêver sur les catalogues des agences de voyages. Par hasard, elle rencontre Vargas, un jeune nomade, un voleur, qui vit avec sa tante et son grand-père à proximité de chez elle. Le lendemain elle dépose un livre qui a appartenu à son mari près de sa caravane et cette rencontre improbable de deux êtres que tout oppose va changer sa vie, une histoire de livre qui va l'amener à découvrir le monde. Vargas ne sait pas lire et cette veille femme va lui faire découvrir, par sa voix, ce que contiennent les livres qui ont appartenu à M. Hervé Lure. Cela rappelle au jeune homme les histoires que lui lisait sa mère aujourd'hui remariée et donc cruellement absente de sa vie et ce souvenir le touche. C'est un peu comme si, à travers sa voix, Mme Lure prenait petit à petit et fictivement la place laissée vacante par cette mère. C'est aussi pour Mme Lure une manière de résilience. A cette occasion, elle peut se réapproprier les livres de son mari et en faire profiter le jeune homme. Vargas parle peu mais s’exprime plus volontiers à travers une petite marionnette qui ne le quitte jamais, comme un avatar de lui-même. Ainsi les mots qui passent à travers la douce voix de la vielle dame, à travers leur poésie, leur musique, ont ils pour le jeune gitan une fonction d'exorcisme de l'inexistence de sa mère, un peu comme si les deux deuils que vivent ces personnages étaient adoucis par les mots. Cette rencontre toute en nuances va sortir Yvonne de chez elle, l'inviter à s’intéresser aux autres, correspondre à une sorte de renaissance qui lui fait préférer la vie à la mort, lui rendre le goût du partage, lui donner de l'énergie au quotidien, l'inviter même à refaire le chemin à l'envers et retrouver sa jeunesse. C'est un peu comme s'il y avait une sorte de complémentarité entre eux. Ce qui caractérise cette relation, c'est le silence et Vargas va dessiner Yvonne, mais seulement ses mains et de mémoire, dans les tons de gris, couleur de leurs deux vies. Dans ces dessins il y a une dimension d'attente silencieuse, une sorte d’abolition du temps, un oubli de la différence d'âge, de culture et de condition sociale, une sorte de tentation de l'inconnu pour Yvonne qui avec son mari avant connu la sécurité alors que maintenant c'est une sorte d'aventure qui s'offre à elle.

    Pour autant, j'ai senti une grande solitude chez chacun d'entre eux. Malgré les apparences qui ne sont qu'illusions, ils vivent chacun leur vie et ne se rejoindront pas, même si, à la fin, il y a une sorte de rapprochement à travers les souvenirs laissés par son mari. Mais finalement chacun confie au hasard le soin de commencer une histoire entre personnes qui ne se connaissent pas, un peu comme leur propre relation éphémère, à travers des livres déposés dans la ville, ce qu'on nomme maintenant «  cross booking », une manière de donner une nouvelle vie aux livres, de les faire partager, de les faire voyager aussi, un peu comme ceux des agences qui invitaient Yvonne rêve et au départ.;

    L'auteure procède par petites touches poétiques pour composer ce tableau agréable. J'ai lu ce court texte en forme de roman comme une fable qui abolit le temps. Pourtant je ne suis pas entré dans cette histoire et j'en ai poursuivi la lecture davantage par curiosité et par attachement à la belle écriture de l'auteure que par réel intérêt

     

    © Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

     

  • Ca t'appendra à vivre

    La Feuille Volante n° 1086

    Ça t'apprendra à vivre – Jeanne Benameur – Denoël.

     

    Nous sommes en 1958 quelque part à l'est des Aurès. C'est la France, pour quelques années encore mais c'est un pays en guerre. Une petite fille de 5 ans raconte sa vie, celle de sa famille, un frère et trois sœurs plus âgés, dont le père, un Tunisien qui a épousé une belle Italienne aux yeux bleus, dirige une prison. Ce mariage « mixte » fait d'eux « des moitiés », une situation qui fait qu'ils ne sont jamais ni Français ni Arabes, comme ces harkis qui gardent la prison et qu'un matin on retrouve assassinés, la gorge tranchée. C'était pourtant une terre de soleil, de sable, de senteurs, de siestes, d'avenir aussi où on pouvait faire des projets pour demain, mais la mort rode et frappe. C'est « la valise ou le cercueil » et le choix est vite fait, ce sera le bateau, la métropole, le froid de l'hiver, les embruns atlantiques, une autre ville, une autre vie, dans une autre province française, presque autre pays, loin de l'Afrique du nord, avec ses peurs et les souvenirs qu'on laisse derrière soi et qui submergent. Toute une courte vie d'enfant lui revient avec ses joies éphémères et ses peines puériles, ses histoires inventées que les petites filles d'ici qui rêvent d'Orient, de sultans et de contes « des mille et une nuit » lui demandent de raconter. Elle ne les a jamais connus, jamais vus, mais elle s'exécute parce qu'elle porte en elle le merveilleux de l'ailleurs éclaboussé de soleil et elle prend goût à cet exercice qui, sans qu'elle le sache peut-être, est déjà son apprentissage de l'écriture.

     

    C'est aussi une petite fille qui découvre sa nouvelle vie de métropolitaine, loin de la nourriture arabe, avec un ordinaire différent et de menus larcins pour l’améliorer mais qu'il faut taire, les épluchures de légumes qui feront la soupe qu'elle n'aime pas, les goût différents qu'elle découvre, les fins de mois difficiles, la brume du port, les murs gris de cette « ville aux arcades », les secrets de la plage... Dans cet univers un peu morne, il ne reste que le rêve de Djebel qu'elle enfourche volontiers pour s’éloigner d'ici. Alors, sur cette terre de France amputée de ses départements ultra-méditerranéens, des projets se forment, une maison au soleil, comme avant, comme là-bas, dans le sud, face à ce Maghreb qu'il a fallu quitter... mais ce ne sont que des mots qui s'évanouissent et se cognent aux murs de l'appartement gris de cette ville atlantique.

     

    Ma découverte de l’œuvre de Jeanne Benameur a croisé ce court roman autobiographique qui explore le souvenir d'une expatriation autant que de l'omerta familiale. Pour cette petite fille, le mensonge est banni, mais dans cette famille, coincée entre deux religions, deux origines, deux formes de prière, l'hypocrisie existe aussi qu'il faut entretenir parce qu'elle fait partie de la vie et c'est ce qu'elle découvre au fil des années, entre l'amour qu’elle porte à son père, la violence familiale, les non-dits et les mots derrières lesquels elle se cache et qu'elle confie à la feuille blanche. Son décor est révélé par petites touches, le style est spontané, un peu sur le mode d'un journal intime, haché, comme le témoignage naïf d'une enfant qui voit le monde changer, un peu trop vite pour elle.

     

    © Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Profanes

    La Feuille Volante n° 1085

    Profanes – Jeanne Benameur – Actes Sud.

     

    Octave Lassale, ancien chirurgien du cœur, divorcé, insomniaque et ex-chasseur, a eu une idée pour le moins originale. Il a recruté par annonces à l'instinct, c'est à dire sans rien savoir d'elles, 4 personnes qui ne se connaissent pas, pour s'occuper de lui alors qu'il a déjà une gouvernante et finalement n'a besoin de personne d'autre. Il veut constituer autour de lui une équipe comme au bon vieux temps quand il exerçait en salle d'opération. Ils pourront même résider chez lui, et tout cela est même prévu par contrat notarial. Marc, un solitaire, un taiseux, sera l'homme du matin, en charge du rasage à l'ancienne et de l'entretien du jardin. Après le repas qu'Octave prendra seul, Mme Hélène, artiste peintre, assurera la lecture de la presse, de 14h à 18h, puis Mme Yolande, agent de supermarché préparera le dîner jusqu'à 22 heures quant à Mlle Béatrice, élève-infirmière, elle sera chargée la nuit de veiller sur la santé d’Octave. Vaste programme et surtout équipe hétéroclite dont on ne comprend pas très bien au début l'intérêt de tout cela ! Chacun a accepté cet emploi pour les raisons personnelles et s'en acquitte de son mieux. Il y a aussi deux autres femmes, deux fantômes, Claire, sa fille morte dans un accident de voiture il y a longtemps, mais pourtant bien présente et Anna sa femme, partie au Canada à la suite de ce décès et du refus d’Octave d'opérer sa fille et peut-être de la sauver. Il vit sa solitude et sa culpabilité comme il peut, s'accroche à une photo, partage ses lectures entre la poésie et les livres religieux. Peu à peu on découvre que Béatrice a à peu près l'age de Claire à son décès, Béatrice qui vit dans le souvenir de son frère mort. Octave a chargé Hélène de faire un portait de Claire d'après l'unique photo qui lui reste, mais c'est un portrait réalisé sans modèle vivant, seulement peint à partir du regard d'une morte. Marc est lui aussi tourmenté par sa vie antérieure passée en Afrique où il a côtoyé la misère et la mort. Reste Yolande qui a été abandonnée par son père et est en recherche d'une âme protectrice. Trois femmes et un homme qui vont être amenés à se croiser dans cette maison et vont apprendre à se connaître.  Sans qu'ils le sachent peut-être, ils vont contribuer à sauver la vie d'Octave tout en sauvant la leur, parce que c'est bien elle qui est au cœur de ce roman. Pourtant, les choses de ce monde, et donc la vie sont marquées par la vanité comme le rappelle l'Ecclésiaste dont Octave est un fervent lecteur. Mais face à la mort, dans le travail qu'il a confié à Hélène, Octave semble avoir délibérément choisi l'art au lieu de la religion. Ce qu'il souhaite c'est que cette jeune fille qui n'a peut-être été confrontée à la mort qu'à travers le décès de ses parents, ce qui est dans l'ordre normal des choses, prenne conscience que la Camarde peut frapper à n'importe quel moment, surtout si elle laisse un père dans le chagrin de la mort de son enfant, ce qui correspond à un renversement de la logique. Son rôle à lui est ambigu. Il est d'une certaine façon l'employeur mais ce qu'il veut surtout c'est faire avancer ces gens ensemble, non comme un maître ou comme un gourou, mais en dehors des dogmes et des religions, comme quelqu'un qui va les inviter à prendre conscience de leur liberté individuelle et de leur vie qui est transitoire.

    Dès le début, j'ai été pris par cette histoire un peu bizarre au départ mais rapidement, autour d'Octave qui lui aussi est un solitaire, un peu poète et un peu philosophe, s'est installée une ambiance lourde, secrète avec la mort et, à contre-jour, la liberté, comme si cette grande maison et aussi la nuit étaient les catalyseurs des souvenirs et du présent de chacun des personnages qui y résident, comme si chacun était le profane de l'autre, (étymologiquement celui qui se tient devant le temple) face à sa vie, ses souvenirs ses angoisses., ses obsessions, son territoire, ses failles. Chacun est donc invité à pousser la porte du « temple » de l'autre.

     

    C'est un texte fort bien écrit, poétique et qui fut pour moi un bon moment de lecture, entretient jusqu'à la fin les zones d'ombres de chacun tout en révélant par petites touches ce qui va les réunir.

     

    © Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

     

  • Les demeurées

    La Feuille Volante n° 1084

    Les demeurées – Jeanne Benameur - Denoel.

     

    C'est un texte poétique et bouleversant, fort joliment écrit, une fable qui, tout d'abord évoque l'exclusion comme l'espèce humaine l' affectionne, surtout quand elle s'exerce sur deux êtres sans défense, faibles et que la vindicte publique a désigné définitivement comme inadaptés à notre société. Il y a la mère, « La Varienne » qu'on n'appelle jamais « Madame » et dont on fait précéder le nom d'un article défini avec tout le mépris que cela implique ; par cet artifice apparemment anodin, qui en d'autres circonstances est un signe de respect, on marque une différence : elle n'est effectivement pas comme les autres, mais uniquement dans le sens péjoratif du terme. D'ailleurs c'est « l'idiote du village » et on imagine bien que chacun aura à cœur de la maintenir dans ce rôle . Sa fille c'est la petite Luce, elle la protège et il n'est pas besoin d'être grand clerc pour supposer qu'il n'y a pas d'homme avec elles, que ce n'est pas une vraie famille dans cette maison pauvre et à l'écart du village où Dieu ne pénètre même pas. La Varienne travaille, mais comme domestique chez les autres, chez « Madame », et elles vivent de peu, de ce qu'on leur donne, des restes des autres, mais c'est sans doute bien suffisant pour elles. Entre la mère et la fille, c'est le silence qui prévaut, non qu'elles ne s'aiment pas, bien au contraire, mais il n'est pas besoin de paroles pour qu'elles se comprennent. La petite va à l'école parce c'est obligatoire, mais même pour si peu de temps, cette période est vécue par elles comme une séparation et, dans la cour de récréation comme dans la classe, Luce se renferme sur elle-même, cultive aussi le silence et même Mademoiselle Solange, la dévouée institutrice n'y peut rien. Elle est sage mais elle est imperméable à l'école, comme elle est étrangère à ses camarades et de ce fait représente une énigme, elle est dans un autre monde dont sa mère est la seule gardienne. C'est vrai qu'elle est un peu sorcière et un peu « demeurée »comme on dit, doux euphémisme pour ne pas dire débile et sa fille marche sur ses traces. Pourtant Mademoiselle Solange s'acharne pour instruire son élève, même malgré elle, mais rien n'y fait, ni son obstination ni ses recherches personnelles au point que sa santé vacille et que ses convictions sont ébranlées. Luce devient pour elle un échec pédagogique ce qui lui fait mettre en doute son beau métier d'enseignante. Elle se sent tellement démunie qu'elle ressent de la déréliction comme un poids, surtout face à cette femme et à son enfant, mesure le gouffre qui les sépare, envie même cette « existence sans savoir » de Luce et de sa mère. D'ailleurs, depuis qu'elle a été malade, Luce, victime sans doute de cet équilibre rompu malgré elle par Solange, ne va plus à l'école et reprend possession de son univers, substitue la broderie aux cahiers. Tout ce qu'elle a appris est devenu inutile. Solange se sent plus seule que jamais et ses connaissances ne suffisent plus à sa vie .Dès lors la poussière de la raie et l'odeur acre de l'encre ne pèsent plus rien. Hier encore la transmission du savoir passait par elle mais c'est la petite fille qui a pénétré son âme et qui a gagné, malgré tout, l'enseignante n'est pas la seule à être bouleversée par la simplicité de Luce. Pourtant le hasard va mettre l'enfant en situation de lui montrer que ses efforts n'ont pas été vains, et c'est à travers le fil de couleur qu'elle brode que l’alphabet lui revient et que les mots appris par cœur vont ressortir dans ses travaux d'aiguille qui ont pour la petite fille un pouvoir apaisant. Ce sont bien des mots, non pas écrits sur la portée bleue d'un cahier d'écolier ou sur un tableau noir, mais inscrits dans la trame du tissu, pas des paroles, des promesses jetées au vent et qu'on oublie, qu'elle va, sans le savoir, offrir à Solange qui de plus en plus perd la mémoire et la raison au point qu'elle aussi, mais sans qu'on le dise au village, devient une « demeurées », une folle qui a abandonné sa classe et qu'on préfère appeler « malade », qu'on va soigner après l'avoir remplacée. Pour Solange, Luce restitue les pleins et les déliés de l'écriture qu'elle refusait et les lui offre sous la forme du «  point de croix ». C'est toujours le silence qui présidera aux relations entre la mère et la fille parce que c'est comme cela entre elles mais pour l'enfant le message est passé et il grandira en elle.

    C'est une fable qu'on interprète comme on veut. J'y vois la force des mots écrits qui restent et perdurent par delà le temps et même la mort, le triomphe de la transmission du savoir qui n'est pas forcément intellectuel et qui est une des bases de l'éducation même si elle ne passe pas par les voies officielles et convenues de l'école, l'éloge de la patience qu'il faut avoir envers autrui parce que nous ne sommes pas tous semblables, la reconnaissance du travail manuel qui lui aussi fait partie de la vie, la prise en compte que la vitesse d'exécution, de compréhension n'est pas un critère suffisant pour juger et classer les êtres qui ont chacun leur rythme. J'y vois aussi tout les ravages de l'exclusion, le triomphe de la tolérance, l'acceptation de ceux qui ne nous ressemblent pas, la solitude qui souvent en résulte et qui peut être fatale, parce que la vie est aussi fragile que les certitudes qui gouvernent nos parcours personnels, parce que tout peut arriver, surtout quand on s'y attend le moins, parce que chaque être à une valeur qu'il faut révéler et cultiver… Cela en vaut la peine et nos critères de réussite ne sont qu'une référence parmi d'autres… Une bonne occasion de réfléchir en tout cas !

     

    © Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

  • Singuliers

    La Feuille Volante n° 1083

    Singuliers – Christophe Carlier – Phébus.

     

    Comme à chaque fois, j'ai commencé la lecture de ce roman par l'exergue. D'ordinaire elle évoque ce que sera le roman qui s'offre à moi. Ici, c'est une phrase empruntée à Virginia Wolf qui nous parle du rôle joué par chacun de nous au quotidien, quelque chose qui n'aura lieu qu'une seule fois et qui fait référence à « l'immédiate fatalité ». Le décor, la salle d'un café parisien et différents acteurs qui y font une apparition sur fond de gens plus ou moins pressés et qui parlent à leur téléphone portable. Franck et Pierre-François ne se sont pas revus depuis douze ans, se sont rencontrés par hasard et s'y sont donné rendez-vous. Ils vont bien entendu évoquer le passé vécu l'un sans l'autre, jauger les ravages du temps. Leur rencontre est formelle, sans chaleur et d'autres lieux se profilent où se croiseront d'autres gens sans autre boussole que l'aléa.

    Il n'y a sûrement aucune parenté artistique entre eux mais en lisant ce roman, les toiles d'Edward Hopper qui est un de mes peintres préférés, n'ont pas quitté mon esprit. J'y ai retrouvé toute la solitude, toute l'attente, tout le silence qui caractérisent les scènes qu’il représente. La profusion des personnages, leur apparent détachement les uns par rapport aux autres ou au contraire leur attirance, la juxtaposition de leurs corps, leur façon de se déplacer ou de vivre comme dans une sorte de décor impersonnel, dans une atmosphère de temps suspendu, leur timidité ou leur tentatives gauches avec, en toile de fond, alternativement un café, une salle de théâtre un environnement habituel, tout me rappelle ce décor si particulier des toiles du peintre américain. Même si les vies des uns semblent imbriquées dans celles des autres, les personnages multiples qu'on finit par confondre, se perdent dans un univers fantasmatique et égoïste où chacun pose des actes apparemment sans suite mais qui répondent peut-être à un scénario inconnu mais écrit à l'avance. Ces êtres semblent coincés entre un futur immédiat et un passé tout juste vécu, dans cette mémoire des choses qui revient, celle des visages qui s'imposent et s'effacent, des voix qui s'éteignent, des projets pourtant savamment tissés qui s'effondrent sous les coups du hasard, le destin individuel qui dessinent le paysage un peu désolé de chacun. Les gestes de ces silhouettes fantomatiques semblent se noyer dans un quotidien général et anonyme et ressemblent à des pièces d'un puzzle à la fois géant et minuscule où se compose petit à petit un décor où les hommes ne sont plus que des marionnettes actionnées par un manipulateur aveugle. Les personnages se parlent, gardent le silence ou monologuent mais les relations qu'ils ont entre eux sont convenues, répondent à une sorte de code. La solitude de certains personnage est si prégnante qu'ils éprouvent le besoin de se redessiner un monde à leur mesure, avec leurs fantasmes, l'exorcisme de leurs phobies. Pour cela ils dressent des plans sur une improbable comète, invoquent une divinité au culte indistinct, connue d'eux seuls et qu'un cérémonial ésotérique peut convaincre. Chaque jour est pour d'autres une trahison ou une compromission, un écot ridicule payé au monde extérieur pour pouvoir rester en paix avec soi-même ou seulement faire semblant puisque seules comptent les apparences. Il est possible de transgresser tout cela, de se marginaliser seulement pour un soir, simplement pour voir ce qu'il y a de l'autre coté de ce miroir, pour briser la routine du quotidien. Le silence couronne tout cela et nul dialogue n'est possible entre les gens. Seuls ont droit de cité le soliloque et les voix qui viennent du lointain par le truchement des ondes aériennes. Ce sont des paroles jetées dans le vide de la nuit au seul usage des insomniaques aux oreilles à la fois attentives et désespérées. Elles suppléent le sommeil et le rêve réservés aux seuls initiés qui ne sont pourtant que des gens ordinaires, mais se perdent dans le néant des étoiles. Quant aux autres qui font leur devoir d'état, qu'on les laisse faire, après tout ils ne font que leur métier banal et alimentaire et tant mieux s'ils y mettent du zèle, tant pis s'ils y glissent de la méchanceté avec cette volonté de porter préjudice à autrui et de le détruire, ce qui est propre à l’espèce humaine mais qui ne procure à leur auteur qu'une victoire ridicule. Les gens vivent ensemble, dorment ensemble mais l'amour est depuis longtemps enfui de ces contrées où il ne reviendra jamais, à tout le moins avec eux et la rupture est toujours en embuscade, à moins que cela ne soit une vie de compromissions. Pour que cela change il faudrait autre chose, le regard d'une inconnue, un parfum flottant dans l'air, une chevelure d'or qui susciteraient une rencontre, un horizon nouveau ou pour les malchanceux, les timides, des illusions toujours plus inassouvies. L'intervention successive des différents personnages révèle leur fragilité à travers la routine du quotidien et de ses rituels avec lesquels il faut composer. Les relations avec les proches ne sont jamais définitives mais laissent place à d'autres rencontres où l'imaginaire tient un grande place, le fantasme aussi et pourquoi pas l'absurde. De lui on peut rire, et c'est même, compte tenu de ces situations délétères, ce qu'il y a de plus salutaire, parce que, rappelons-nous le, notre passage sur terre est une quête du bonheur, souvent contrariée.

    J'ai mené ma lecture avec une certaine euphorie, aimé ce texte jubilatoire et poétique, partagé entre la curiosité et le plaisir qu'on prend égoïstement à la musique des mots et à l’architecture des phrases en me laissant porter par cette vague « singulière »et me demandant où tout cela pourrait bien me mener.

    © Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

     

  • Retour à Yvetot

    La Feuille Volante n° 1082

    Retour à Yvetot – Annie Ernaux – Éditions du Mauconduit.

     

    C'est dans cette petite commune de Normandie où elle a passé son enfance qu'elle est revenue, officiellement invitée par la municipalité, parce que c'est un honneur pour chacun de recevoir cette « femme de Lettres » devenue un écrivain célèbre. Bizarrement, à part quelques visites à caractères personnel, elle n'avait jamais pu revenir ici parce cette petite ville abritait ses souvenirs d'enfance qui ont nourri sa démarche littéraire, mais était aussi un territoire d'apprentissage, de mémoire, une ville mythique qu'elle ne quitta guère avant l'âge de dix-huit ans et qui, sans même qu'elle en prenne conscience, a imprimé sa marque en elle, par couches successives. Née en 1940, elle était arrivée en 1945 dans une ville ravagée par la guerre, dans un quartier déshérité, loin du centre. A cette séparation topographique correspondait une autre, de nature sociale, avec tout le mépris de classe qui s'y attachait. Ses parents, anciens ouvriers, y tenaient un café-épicerie que fréquentait une clientèle populaire et pauvre. Malgré une gêne relative, elle fréquenta « l'école des riches », un école catholique qui, pour elle, fut une ouverture au savoir, à l'écriture, une occasion de parler le français, c'est à dire de perdre le « patois ». Cette ouverture à la connaissance était encouragée par ses parents, soucieux qu'elle fasse des études qui la sortiraient de son milieu, malgré la différence sociale avec les autres élèves plus fortunées. La lecture, dans son collège ne pouvait être que morale mais sa mère favorisa son approche de romans moins « classiques ». Elle a, en ce qui la concerne, choisi les écrivains du « vécu », sans doute inscrits jadis à « l'index » de son école confessionnelle, de préférence aux textes canoniques qu'on y privilégiait. Ils ont assouvi sa curiosité naturelle. L'écriture est venue après, bien que cet acte ne s'inscrive naturellement pas dans son milieu culturel et se nourrisse de sa seule mémoire de la réalité vécue : c'est donc devenu un véritable devoir. Restait la technique qu'on apprend certes par la lecture préalable, mais aussi grâce à l'enseignement du français qu'elle assura plus tard en tant que professeur. Écrire pour elle, c'était trahir ses origines populaires ainsi, ses premiers romans doivent-ils beaucoup au style violent et abrupte de Céline mais son écriture devient rapidement simple et poétique et pourrait se résumer par le terme « écrire la vie », celle des autres qui l'entourent, de ses parents qu'elle pouvait cependant avoir l'impression de trahir parce qu'elle n'était plus comme eux, parce qu'il y avait sans doute quelque culpabilité à avoir honte d'eux, parce que la société hiérarchise et divise. Cela exclut l'intime mais c'est pourtant c'est bien cela qui caractérise son œuvre qui donne dans l’autobiographie, le sexuel voire l'impudique … Ce parti-pris d'écriture ne me gêne pas, au contraire, et s'il fallait un justificatif, je le trouverais évidemment chez Montaigne qui nous rappelle que « tout homme porte en lui la marque de l’humaine condition ».

    Quand on se met à écrire, c'est qu'on a quelque chose à dire et qu'on a envie de faire cette démarche pour les autres, une sorte de médiation, avec cependant cette volonté personnelle de « sauver quelque chose où on ne sera plus jamais ». Elle est en effet « une déclassée par le haut », « une transfuge de classe » et c'est ce qui a motivé chez elle l'acte d'écrire.  Elle détaille ensuite dans un entretien publié à la suite de cette conférence, ce qu'est sa technique d'écriture, la mémoire prenant le pas sur la description de la réalité. Je souscris à cette manière de s'exprimer puisque le souvenir, conjugué d'ailleurs à l'imaginaire, est une source indispensable de la création littéraire. Tout cela ne va pas sans un choix inconscient où l'autobiographie le dispute à l'oubli, mais aussi où le texte impose son rythme à l'auteur lui-même. Elle précise également que cette réminiscence à une dimension sociale qui s'incarne dans les mots patois qu'elle employait elle-même quand elle était à l'école et ceux qu'elle a entendus plus tard dans bouche de ses élèves. A son sens, c'était là un vocabulaire de « dominés » qu'elle a cependant cherché à maintenir dans ses livres au détriment d'un français plus « classique ». C'est sans doute une manière de revenir à ses racines mais le lecteur ne peut pas ne pas être frappé par son style fluide et dénué d'artifice, agréable à lire.

    Sans vouloir paraphraser Albert Camus, on ne peut pas revivre à cinquante ans les joies qu'on a connu à vingt. La vie imprime forcément en nous son rythme et ses contingences, ses trahisons, ses illusion perdues, le temps fait son œuvre dévastatrice avec ses erreurs, ses échecs, ses regrets et ses remords qui jalonnent forcément un parcours personnel. Son enfance, son adolescence s'égrènent à travers des photos qui illustrent cet ouvrage, elles sont, comme pour chacun d'entre nous un activateur de la mémoire et donc pour elle d'écriture parce que le cliché fige le temps, suscite l'émotion et la nostalgie.

     

    © Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

     

  • Otages intimes

    La Feuille Volante n° 1081

    OTAGES INTIMES - Jeanne Benameur – Actes Sud.

     

    Étienne est reporter de guerre. Il a été pris en otage et a cru mourir, s'accrochant seulement à un mince espoir de libération qu'il connaît aujourd'hui dans l'avion qui le ramène en France. Il a été une monnaie d'échange, a laissé derrière lui d'autres journalistes qui sont peut-être morts et il le sait. Ce métier, il l'a choisi avec ses départs et ses risques pour sa vie, comme son père avant lui, pêcheur en haute mer et qui n'est jamais revenu. Après avoir connu cette solitude de jeune veuve, sa mère, Irène, institutrice de campagne mais aussi musicienne, a connu celle de savoir son fils en danger de mort avec cette quasi-certitude qu'il ne reviendra pas lui non plus, victime de son métier. Dans l'avion qui le ramène à Paris, il sait qu'il va devoir réapprendre à vivre, mais ne sait pas comment. A l’aéroport, Irène l'attend mais elle n'est pas seule, il y aussi Emma, sa dernière compagne. Même si tout est fini entre eux à cause de ses départs et des angoisses que cela lui infligeait, parce qu'il était « un intermittent de la vie », elle pense encore à lui malgré une liaison entamée avec Franck. Elle ne parviendra cependant pas à renouer avec lui. D’autres aussi l’attendent il y a Enzo, « le fils de l'Italien », l'ami d'enfance, le menuisier, le parapentiste qui jouait aussi du violoncelle ; avec Étienne qui était pianiste et Jofranka, l'étrangère, l'enfant recueillie qui était flûtiste, ils formaient un trio, heureux de jouer ensemble, heureux de vivre. Ils s'étaient promis de ne jamais se quitter, ils étaient un peu « les trois enfants d'Irène ». Enzo est resté au village, et Jofranka, son épouse éphémère, est avocate à La Haye et se consacre aux femmes détruites par la guerre, les aide à témoigner de ce qu'elles ont vécu. Étienne doit réapprendre à vivre, oublier sa détention et la mort qu'il a côtoyée et pour cela il revient au village près de sa mère un peu comme on remonte le temps , y retrouve Enzo puis Jofranka.

    Tous ces personnages sont des solitaires même si certains comme Étienne et Jofranka ont choisi de quitter le village, ont pris le parti d'approcher la violence, de « tremper dans la chaos du monde » chacun à sa manière ; c'est un peu comme s'ils avaient besoin de la guerre et du malheur. Enzo et Irène, eux, ont eux choisi d'y rester, à la recherche d'une hypothétique paix que probablement ils ne trouveront pas. Chacun revient sur son enfance, sur son passé, Étienne tourmenté par ses photos, par ce qu'il a vu, qu'il ne peut oublier et qu'il raconte, Jofranka par son combat difficile pour les femmes meurtries par la guerre, Enzo par le souvenir de sa femme qui lui a définitivement échappé, échec intime qu'il tente d'exorciser par le travail du bois et sa complicité avec l'air, Irène qui, elle aussi jadis, s'est vengée de son mari et ses longues absences. Son fils, bien que petit à cette époque a compris que quelque chose se passait. Plus tard, il a choisi ce métier de reporter pour fuir ce microcosme familial délétère, errer dans le monde, aller au-devant de la violence et peut-être recherche la mort. C'est à la fois une quête dramatique, un acte de désespoir et un geste bizarrement expiatoire. Peut-être fuit-il aussi cette amitié qui devait être solide et qui a été trahie par l'amour d'Enzo et Jofranka. Elle a choisi de consacrer sa vie à la défense des femmes détruites par la guerre parce qu'elle est elle-même une réfugiée, une recueillie, une façon peut-être d'honorer une dette ? Enzo ne parviendra jamais à se délivrer de son ex-épouse et il le sait. Il conserve en lui l'amour pour elle et ne s'en libérera jamais à cause de sa part de mystère. Comme chacun d'entre nous, ils ont quelque chose à exorciser, quelque chose à prouver, une vérité à trouver, une vie à sauver, la leur peut-être dont il ne sont que les usufruitiers et qui est si fragile. Pendant l'incarcération de son fils, Irène s'est considérée elle-même comme un otage et elle a revécu les absences de son mari, Louis, qui la trompait avec une autre femme qu'il allait retrouver au cours de ses voyages. Tous sont d'ailleurs un peu captifs dans cette histoire, à travers leur vécu, leurs liens avec Étienne, leurs projets reportés ou avortés, les silences qui entourent leurs fantasmes, leurs peurs, leurs obsessions. Tous sont libres maintenant et c'est l'eau vive et fraîche du torrent familier qui symbolise le mieux cette liberté. C'est elle qui les réunit chez Irène malgré leur passé parfois tourmenté, leurs regrets et leurs remords, c'est cette liberté qui décidera peut-être de leur avenir. Ce roman aux multiples thèmes témoigne de la violence dont est capable l'homme pour ses semblables, c'est aussi un témoignage sur la solitude dans les combats et les recherches intimes, celles qui caractérisent chacun d'entre nous, même si nous prétendons le contraire, même si nous nous jouons la comédie parce qu'elle fait partie de la condition humaine, qu'elle est inévitable et qu'elle revient toujours.

    Je ne suis entré que tard dans ce roman intense, bien écrit et agréable à lire, émouvant et poétique aussi et je ne regrette pas ma persévérance.

    © Hervé GAUTIER – Octobre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com

     

  • "Journal du dehors" et "La vie extérieure"

    La Feuille Volante n° 1080

    JOURNAL DU DEHORS et LA VIE EXTÉRIEURE - Annie Ernaux – Gallimard.

     

    De 1985 à 1992, puis de 1993 à 1999, Annie Ernaux a choisi de livrer à son lecteur tout ce qu'elle a vu dans son quotidien à Cercy où elle habite. Ce sont des instantanés , des scènes, des paroles, saisies dans le RER, dans les gares, dans les supermarchés, dans la ville. Bref de courts textes qui peignent une ambiance, des impressions fugaces que le quotidien citadin nous assène sans même que nous nous en rendions compte. Je ne suis pas vraiment familier des romans de cette auteure mais il me semble qu'elle a fait de sa vie personnelle et même intime la nourriture de sa création littéraire. Ici, c'est certes sa vie avec parfois ses vieux démons obsessionnels qui ressortent qu'elle évoque mais surtout ce qu'elle voit, l'extérieur qui contraste quelque peu avec les récits qu’elle nous donne à lire ordinairement. Elle laisse traîner un œil attentif, parfois voyeur, parfois inquisiteur, avec alternativement indifférence, compassion, méchanceté ou détachement, comme un témoin muet et parfois lointain qui ne voudrait pas prendre parti mais qui se contente de percevoir ce qui se passe autour d'elle et d'en rendre compte avec des mots. C'est soit le quotidien banal des petites gens, des quidams, les relations avec leur famille ou ce qu'il reste de ceux qu'on appelle, souvent à tort, les grands de ce monde, parce que, leur pouvoir évanoui, il ne reste plus rien que des souvenirs qui contrastent avec tout ce qu'ils disaient vouloir faire ; ils se sont constamment cachés derrière des apparences et elle dénonce leur mépris et leur imposture.Elle évoque le monde du travail, ces petits boulots qui permettent de survivre et surtout ceux qui tendent la main parce que la richesse ou la sacro-sainte croissance les ont oubliés ou encore ceux qui aussi ont choisi de leur faire un pied de nez, ceux qui n’ont pas la bonne couleur de peau ou la bonne manière de s'habiller et qui ne répondent pas aux codes de la société. Elle concentre son regard sur leurs yeux, parfois vides, parfois artificiellement enjoués parce l'humour est aussi une arme et qu'on peut rire de tout, même de la misère. Elle lit les graffiti qui fleurissent sur les murs ou sur les trottoirs qui sont le témoin de la peur ou du désir, ils sont autant d'aphorismes philosophiques qui invitent à la réflexion sur une vérité qui dérange, l’égoïsme ordinaire, le mépris ou à la passivité des passants pressés. Ce sont des visions fuyantes d'un monde ordinaire, bien banal où il ne passe rien que de très dérisoire, avec ses erreurs, ses fantasmes, ses apparences trompeuses, des scènes d'un théâtre où la comédie le dispute à la tragédie surtout quand le métro est ensanglanté par des attentats. C'est vrai que, contrairement à tout ce qu'on va racontant, le destin est injuste, la vie n'est pas belle quand elle s'habille de sang et de crasse, que cela se passe à Paris ou à Sarajevo, elle est bien plus souvent déprimante, dure et sans merci . Parfois l'auteure conclut par un apophtegme bien senti, genre philosophe désabusée, cherchant un sens partout et n'en trouvant pas toujours. Elle note, écoute, laisse aller son regard vers l'extérieur, dit que l'émotion que lui prêtent les gens du quotidien. J'ai lu ces deux ouvrages avec une impression de solitude et de peur qui caractérisent nos sociétés occidentales et ce malgré le « vivre ensemble » dont on nous rebat les oreilles, malgré toutes ces manifestions publiques de solidarité...

    Le «  Journal du dehors » (publié en 1993) rend compte des impressions de l'auteure de 1985 à 1992 et « La vie extérieure » (publié en 2000) reprend le même thème, mais pour les années 1993 à 1999, gommant, selon elle, certaines omissions, avec cette remarque qu'elle a l'impression que ce n'est pas elle qui les a écrits alors que, plus que tous les journaux intimes, ces scènes lui ressemblent et paraissent dessiner sa propre histoire. Ce dernier recueil est présenté sous forme d'éphéméride et insiste davantage sur la vie qui change les choses et les gens, le temps qui passe, le tout au quotidien où elle vit à Cergy, en banlieue. Le style, toujours fluide et agréable procure un bon moment de lecture.

    Ces textes, courts et en prose sont comme des clichés photographiques pris au hasard de la vie. Ils me rappellent les poèmes de Georges-Léon Godeau qui savait si bien rendre ce qu'il voyait en y mettait un zeste ce sensibilité personnelle. En lisant les textes d'Annie Ernaux, il me vient aussi à l'esprit une citation de Victor Ségalen « Voir le monde et, l'ayant vu, dire sa vision ».


     

    © Hervé GAUTIER – Octobre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com

  • Passion simple

    La Feuille Volante n°1079 – Octobre 2016

    PASSION SIMPLEAnnie Ernaux – Gallimard.

     

    J'avoue qu'en lisant ce livre, j'ai eu l'impression de relire  « Se perdre » [la Feuille Volante n° 1078]. Pour qui est familier de l’œuvre d'Annie Ernaux qui pratique volontiers l'autobiographie, on a la certitude de partager à nouveau une de ses passades. Elle nous confie donc, une nouvelle fois, l’histoire d'une de ses passions pour un homme, A., évidemment marié, plus jeune qu'elle, venu des pays de l'Est, qui affectionnait l'alcool et les belles voitures . C'est la même vie en pointillés, les mêmes amours de contrebande, la même attente de cet amant qui, après l'amour s'en va, la laissant avec sa solitude, avec la mémoire des caresses données, avec l'anesthésie du plaisir, l'espoir d 'un prochain appel téléphonique, d'une prochaine étreinte, mais aussi avec, en contre-jour la peur d'être quittée. Pour le garder, ce sont les mêmes expédients, de nouvelles toilettes, des nouveautés dans la technique de l'amour puisées au hasard de revues spécialisées, rien n'est de trop pour se l’attacher. Elle s'en remet même aux prévisions de l'horoscope ou des voyantes, pratique des vœux et promesses improbables pour se persuader qu'il lui reviendra, qu'il ne sera pas tenté par d'autres femmes, que cette visite ne sera pas la dernière. Elle est divorcée, mère de famille et n'hésite pas à faire passer cet amant avant ses propres enfants. Apparemment, elle semble s’accommoder du fait qu'il soit marié et ne fait rien pour provoquer une éventuelle rupture avec son épouse un peu comme si, de sa part, il n'y avait pas de jalousie à l'endroit de cette femme, qu'elle était, elle, Annie, complètement indifférente au fait qu'il pouvait parfaitement faire l'amour à son épouse comme il le lui faisait à elle. Elle pense même que la présence de A. auprès de sa conjointe est une garantie contre une éventuelle infidélité de cet amant qu'elle imagine volontiers volage, balançant entre le désir de rompre pour ne plus souffrir et celui de faire perdurer cette passade pour continuer à en jouir. Elle imagine même une rupture florentine particulièrement sophistiquée qui en fait n'en serait pas une. Pour autant, elle craint une éventuelle rivalité avec une autre maîtresse, mais voit dans sentiment de jalousie un privilège fragile. Elle habille elle-même ses propres fantasmes en les prêtant à A. à propos d'un film ou d'un roman dont le thème serait l'érotisme et qu’ils auraient partagés à distance et ce même si dans ce genre de fiction, les relations adultères finissent toujours mal suivant l'aphorisme bien connu. Comme avant chacune de leurs rencontres, elle jouit de cette attente et on a même l'impression que son quotidien, son travail passent après cet espoir de leurs étreintes et ce même si elle sait que ce moment passé elle connaîtra à nouveau la douleur de son prochain départ. Elle va même jusqu'à acheter des vêtements (des sous-vêtements!) pour lui plaire. Son imagination prend même le relais et elle confie au lecteur que la simple pensée de A. la remplit de bonheur au point que son cerveau lui prête des orgasmes semblables à ceux qu'elle connaît avec lui. Je ne sais qui nous avons affaire à une séductrice, une mythomane ou une femme qui est en permanence avide d'amour et de plaisir, qui est habitée par une une obsession dévorante, qui va d'un amant à un autre tout en témoignant à chacun un attachement un peu surréel.

    Elle précise qu'elle ne ressent aucune honte à se confier ainsi au lecteur à cause du délai qui s’écoule entre le moment où elle écrit et celui où elle est lue et qu'il n'y a rien là qui soit de nature exhibitionniste(?). Elle conclut elle-même cette histoire d'amour par le départ de cet amant dans son pays, avec, en ce qui la concerne, un état de déréliction, de dépression et un désir de mort qu'elle compense par une imagination débordante et des projets un peu fous et sans lendemain. La manifestation de ses fantasmes est évidemment sans suite. Cette passion prend un tour romanesque, le besoin de la raconter parce qu'elle l'a vécue dans un contexte de liberté qu'elle aimait chez cet homme que sa qualité d'étranger rendait plus grande encore. Elle ne fait pas pour autant de lui un personnage de roman, on ne le voit pas vivre dans ce texte où il est tout juste évoqué. Sa présence est certes envahissante puisqu'elle passe par elle mais lui semble ici complètement absent et elle se contente, maintenant que cette passion est terminée, de se rappeler qu'il a fait partie de sa vie, même par intermittence. Pourtant, dans son cas et face à une telle épreuve, l'écriture n'a rien d'un baume, bien au contraire, elle ravive sa douleur par l'évocation de ce passé vécu par elle avec passion et la relecture de ces pages ne fera raviver. Elle cherche à puiser dans un passé recomposé une sorte d'apaisement mais rien n'y fait, au contraire peut-être, tout lui rappelle l'absence de A. et la certitude qu'il ne lui reviendra pas. Pire peut-être,la relecture de ces ages écrites lui inspire une sorte de honte pourtant non ressentie quand elle vivait sa passion avec lui.

     

    Je note que l'analyse des sentiments est particulièrement fine, obsession de plaisir bien disséquée, l'attente de cet homme évoquée avec des mots justes, les références culturelles pertinentes et cette présentation bien écrite comme c'est souvent le cas chez cette auteure dont j’apprécie le style fluide, ce qui au cas particulier, compense largement l'impression de « déjà lu », toujours gênante à mes yeux chez un écrivain.

     

    © Hervé GAUTIER – Octobre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com


     

     

  • Se perdre

    La Feuille Volante n°1078 – Octobre 2016

    Se perdreAnnie Ernaux – Gallimard.

     

    Depuis que je connais Annie Ernaux (par la seule lecture de ses textes, cela va sans dire, mais puisqu'elle a fait de sa vie la nourriture de ses romans e que j'en suis le lecteur attentif, je peux parler d'une véritable fréquentation quasi-personnelle), il me semble que le sexe et la recherche du plaisir ont tenu une grande place dans sa vie. D'emblée, elle nous parle de S. 35 ans, un homme marié, Russe, vaguement diplomate, apparatchik et peut-être membre du KGB, dont elle fut très éprise au point de ne rien écrire de création littéraire pendant tout le temps qu'a duré leur relation en pointillés à cause de la présence épisodique de l'épouse de S., hors mis la rédaction de son journal intime. C'est en effet à partir de ce document qu'elle va refaire le chemin à l'envers. Nous somme en 1988, elle a 48 Ans, elle est apparemment déjà divorcée, femme de Lettres, libre et mère de deux enfants. Sa rencontre avec S. est le prélude à une liaison torride pour elle mais qui est vécue par lui comme une passade sans lendemain et alors qu'elle recherche avec lui une véritable perfection dans la répétition de l'acte charnel, lui au contraire ne recherche que la jouissance, ne pense qu'à la baiser, elle, la femme de lettres, célèbre de surcroît … et à boire de la vodka ou du whisky ! C'est une situation d'autant plus cruelle pour elle qu'il ne l'aime pas et elle le sait (« je suis une parenthèse érotique dans sa vie, rien de plus »), qu'il la délaisse volontiers mais qu'elle l'attend quand même. Il semble apprécier seulement d être l'amant d'une femme plus vieille que lui, peut-être d'une Française, expérimentée dans l'art de faire l'amour et, qui plus est, est connue. A l'évidence et quelles que soient les marques de passion qu'elle pourra lui témoigner, il ne quittera pas sa femme pour elle, la préférant comme maîtresse que comme future épouse. Il me semble aussi qu'il y a aussi une ambiguïté dans l’attachement qu'elle a pour lui. Elle avoue que certes elle en est amoureuse mais corrige aussitôt cet aveu en ajoutant qu'elle est surtout fascinée par « l'âme russe », par l'URSS, comme elle l'est par la littérature slave, mais redoute d'être enceinte de lui. Elle souhaite aussi, parce que « la sexualité a toujours été une angoisse dans (sa) vie », maintenir seule cette liaison, « à bout de bras » avec cet homme, même si elle l'épuise, même si leur rupture est de plus en plus prévisible.

     

    Elle nous confie, presque au jour le jour et sans omettre aucun détail ni aucune précision (le langage cru ne me gêne pas), ce qui pourrait être érotique mais qui à la longue devient lassant, ce besoin d'amour, cette passion qu'elle ressent pour lui cette histoire d'amours clandestines et qui lui rappelle ses précédentes liaisons. C'est un peu comme si S. rachetait par sa seule présence, même épisodique, toutes ses anciennes expériences décevantes, et ce malgré l'attente qu'il impose à Annie, le désir qu'il fait naître chez elle, malgré sa passion dévorante. L'attente chez elle est dévastatrice et s'apparente à la mort, pire peut-être, elle ne peut vivre sans écrire et cette espérance de lui annihile toute possibilité créatrice qui est le propre d'un écrivain. Est-ce que cette liaison avec un homme plus jeune qu'elle, signifie, même inconsciemment pour elle la peur de vieillir ? Le temps qui passe, elle le voit pourtant dans son corps qui s'enlaidit et dans cette assemblée de femmes qu'est ce colloque d'auteures dont beaucoup sont plus jeunes (et plus belles) qu'elle, dont elle est jalouse et craint qu'il ne les croise et ainsi ne l'oublie pour l'un d'entre elles. Avec le temps sa confiance en lui s'émousse même au point qu'elle craint d'avoir une remplaçante ou pire, que S. à cause des frasques et des infidélités qu'elle lui prête ne lui transmette le sida. Quant au temps qu'elle passe avec lui, il file plus vite et, de ce fait, leurs rencontres, même passionnées, sont génératrices d'absence d'autant plus que, elle le sait, leurs rêves et leurs désirs sont différents et que la rupture laisse planer sur eux son ombre. Elle finit par se faire une raison, avec lui elle a perdu son temps.

     

    J'en reviens au phénomène de l'écriture, ce besoin de confier au papier ses moindres sentiments, ses envies les plus intimes, ses expériences et ses fantasmes les plus débridés. L'auteure l'a fait en tenant un journal intime et c'est sans doute là une libération, une manière d'exorciser ses tourments en les nommant. Mettre des mots sur ses maux est une activité plutôt saine et libératrice. Annie Ernaux est une femme de Lettres qui a délibérément choisi de faire des moindres événements de sa vie la nourriture de sa démarche d'écrivain en refusant la fiction. Soit ! Dès lors un auteur peut tout dire de lui-même et bien peu s'en sont privé, racontant leur histoire qui parfois a été passionnante. Il n'y a pas en ce domaine d'interdit à part ceux qu'on s'impose à soi-même et apparemment elle ne s'en impose pas et se lâche dans la confidence. Je ne suis pas sûr pour autant que l’intérêt du lecteur soit au rendez-vous.

     

    Je n'ai pas retrouvé ici, à cause dans doute du parti-pris de l'auteur d'adopter la forme d'un éphéméride, le style fluide que j’apprécie tant chez Annie Ernaux. En outre, l'aspect répétitif du thème choisi m'a, je l'avoue, un peu lassé, de même d'ailleurs que la fréquente allusion aux rêves. Bref, cette histoire d'une femme follement amoureuse d'un homme qui ne l'aime pas, qui n’est finalement qu'un amant parmi tant d'autres et qui va s’éclipser de sa vie sur la pointe des pieds, ne m'a que très modérément intéressé.

     

    © Hervé GAUTIER – Octobre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com