Amélie Nothomb

PETRONILLE

 

N°937– Juillet 2015

 

PETRONILLE - Amélie NOTHOMB – Albin Michel.

 

Ça commence par un aphorisme sur l'ivresse [« L'ivresse ne s'improvise pas. Elle relève de l'art qui exige don et souci. Boire au hasard ne mène nulle part ».] Pourquoi pas et après tout, je me suis dit que c'était plutôt un bon début puisque cet état favorise dit-on la créativité et stimule l'inspiration chez certains auteurs. D'ailleurs Amélie Nothomb y va de ses confidences sur le sujet qu'elle semble bien connaître : elle aime le champagne et nous livre sa méthode, non pas forcément pour l'apprécier mais pour s'étourdir avec, un long jeûne de 36 heures étant, selon elle, nécessaire pour s'en griser et connaître une véritable transe, un état quasi-chamanique. Après tout ! Puisqu'elle en est aux confidences, elle nous narre la rencontre qu'elle a faite au cours d'une dédicace avec Pétronille Fanton, une jeune lectrice un peu fantasque avec qui elle correspondait. Cela devait sans doute se passer au début de sa carrière d'écrivain car il m'apparaît que plus un auteur gagne en notoriété, plus il délaisse ses lecteurs à qui pourtant il doit la vente de ses livres. Or il se trouve que cette jeune fille, que sa correspondance lui faisait imaginer comme une vieille femme, se révèle non seulement être d'une couche sociale différente de la sienne mais aussi être un jeune écrivain qui va de révéler par la suite comme talentueux. Une sorte de complicité, voire une amitié va naître entre ces deux jeunes femmes que pourtant bien des choses opposent. Elles semblent cependant avoir pour point commun un goût assez immodéré pour le champagne. Cela tombe plutôt bien puisque Amélie ne peut consommer ce divin breuvage qu'en bonne compagnie ; Pétronille va devenir sa « convigne » qui partage sa boisson préférée, comme le compagnon partage le pain. Ainsi va naître ce roman éponyme qu'on pourrait nommer « les pérégrinations alcooliques de deux jeunes femmes » Elles ne se quittent plus et vont même arpenter ensemble bien des lieux connus, mais toujours une flûte à la main, ce qui nous vaut un catalogue de marques prestigieuses, la publicité étant sans doute gratuite. Ces deux « pochtronnes » s'entendent si bien que lorsque les critiques ne sont pas à la hauteur du talent qu'elles pensaient avoir mis dans leurs livres respectifs, c'est tout naturellement et de conserve dans le champagne qu'elles noient leur déconvenue. Cette addiction pour le breuvage cher à Dom Pérignon entraîne sous sa plume bien des remarques. J'y préfère celles qu'elle décline sur le monde des lettres, des auteurs et surtout des éditeurs, pas toujours capables de reconnaître « sur pièce » un vrai talent. Celui de Pétronille dont elle se fait la marraine (c'est plutôt bien de sa part de se servir de sa notoriété) n'étant pas accepté comme tel.

Il semblerait que, selon l'aveu de l'auteure elle-même, le personnage de Pétronille lui aurait été inspiré par Stéphanie Hochet, romancière, essayiste et journaliste. Elle reprend en effet nombre des titres de cette auteure en les modifiant quelque peu[« La distribution des ombres » de Stéphanie Hochet devient chez Amélie « La distribution des lumières »]. Là aussi c'est plutôt bien de sa part de faire la promotion d'une consœur qui pourrait bien devenir éventuellement une concurrente. Quant à l'épilogue, je le trouve décevant.

 

Je ne suis que très peu entré dans cette narration, dans cette mise en scène coutumière de la vie de l'auteure et comme d'habitude depuis que je lis Amélie Nothomb, je ne lui trouve qu'une qualité de style agréable et donc facile à lire. Pour le reste son côté égocentrique, il est vrai commun à bien des auteurs, m'agace un peu. Encore une fois elle ne peux que parler d'elle, de ses livres… Je lis quand même ses romans puisqu'elle est un auteur connu, reconnu et prolixe (c'est son 23° roman) dont je ne peux parler qu'en les connaissant. Après tout la lecture et la littérature font partie de mes passions et j'aurais tort de m'en priver même si, au cas particulier, le plaisir n'est pas vraiment au rendez-vous. Je fais cependant toujours la même remarque, je n'ai peut-être encore une fois rien compris et suis passé à côté d'un chef-d’œuvre surtout si je me réfère aux avis laudatifs de la presse spécialisée et de ses nombreux lecteurs. Tant pis pour moi, mais je continuerai quand même à explorer son œuvre ne serait-ce que pour voir si, par hasard, je ne changerais pas d'avis !

 

Hervé GAUTIER – Juillet 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

ROBERT DES NOMS PROPRES

N°923– Juin 2015

 

ROBERT DES NOMS PROPRES Amélie Nothomb – Albin Michel.

 

L'idée exprimée dans la 4° de couverture n'était pas mauvaise : faire la biographie de son propre assassin, après tout puisque nous sommes dans une fiction restons y. Je me suis dit que même si je n'avais pas pour les romans d'Amélie Nothomb beaucoup d'attirance ni beaucoup d'intérêt, cela valait peut-être la peine. J'ai donc lu l'histoire de cette jeune fille au prénom étrange, « Plectrude » (pourquoi pas après tout, l'auteure fait souvent dans l'originalité quand il s’agit de baptiser ses personnages). Le lecteur suit donc par le menu son enfance, son parcours scolaire cahoteux, sa passion pour la danse, la beauté de son regard, son attirance pour la mort, ses parents éphémères, l'aura qui émane d'elle l'admiration et l'envie qu'elle suscite, surtout pour ses parents de substitution, son amitié unique pour Roselyne, ses émois amoureux pour Mathieu… L'auteur précise que notre Plectrude a surtout un attirance pour ce qui est nouveau, surtout quand, dans sa classe, cette nouveauté ressemble à un beau garçon. Jusque là rien de bien original.

 

J'ai noté quelques aphorismes bien sentis mais, en revanche je n’ai que très modérément goûté l'humour supposé des réponses de la jeune fille qui passe pour un génie dans sa classe alors que rien ne le laisse supposer. Et d'ailleurs elle interrompt prématurément ses études secondaires et entre, comme elle en a toujours rêvé, à l'école de l'Opéra. Elle réalise l'idéal de sa mère qui en est ravie. La jeune fille sort brutalement de l'enfance à travers cette discipline librement consentie de la maigreur, ce rite initiatique fait d'elle une anorexique avec des carences alimentaires inévitables. Elle risque donc sa vie pour le plaisir de danser mais se brise une jambe. Cette fracture lui fait prendre conscience de son exclusion du monde extérieur mais sa carrière est définitivement arrêtée et sa mère qui vivait sa réussite par substitution tombe gravement malade du fait de sa défection. L'auteure en profite pour critiquer la dictature imposée aux « petits rats » par l'école et la culpabilisation qui va avec. Elle fait peut-être appel à sa propre expérience mais, à la longue, cela devient lassant. C'est vrai que le thème était intéressant, devoir renoncer à ce qu'on pense être son destin sans pouvoir faire autrement, voir soudain tout se liguer contre soi pour faire échec à ce qu'on voulait faire de sa vie… A ce compte là, on est prêt à n'importe quoi et surtout à entreprendre ce qu'on avait tout particulièrement évité jusque là. A cette occasion tout explose et sa mère dépitée lui révèle tout, l'assassinat de son père, le suicide de sa mère… Pour une adolescente qui ainsi perd tout, c'est tragique et l’instinct de mort s'insinue en elle avec ce décompte macabre qui correspond à un compte à rebours personnel. Le thème de la « reproduction du modèle » était intéressant mais juste effleuré ici. Il y a aussi ce retour à la vie, la découverte du théâtre, de la chanson et l'envie d'enfant qui, paraît-il, habite les femmes. C'est plutôt rassurant ! Je veux bien que le hasard fasse bien les choses, qu'on soit, pourquoi pas, dans un conte de fées et que l'auteur reste maître de son histoire, mais le happy-end, avec cette possibilité d'être heureux dans l'âge adulte, m'a toujours parut un peu artificiel et bien loin de la réalité.

 

Mais la 4° de couverture dans tout cela et surtout cette idée de l'assassin ? J'avais eu l'impression d'entamer un roman policier ou quelque chose de ce genre mais à la moitié du livre j'en étais encore à l'histoire assez banale d'une jeune fille à laquelle je m'intéressais en me faisant violence à chaque page, motivé par un épilogue qui m’étonnerait peut-être, à moins que cela ne soit le temps pluvieux qui me maintenait en compagnie de ce roman. Robert ? C'est le nom d'un dictionnaire mais c'est aussi celui d'une chanteuse dont l'auteure est la parolière. C'est en tout cas le pseudonyme choisi par Plectrude, revenue à la vie, pour sa carrière d'artiste. En tant que modeste auteur, j'ai toujours été fasciné par la rencontre d'un écrivain avec un de ses personnages et des relations qui peuvent en découler. Après tout là aussi nous sommes dans une fiction et ce thème aurait pu être utilement développé. L'étrange proposition que résulte de cette entrevue et qui génère l'épilogue ne m'a pas non plus convaincu

 

Je n'ai peut-être rien compris et ,je suis encore une fois passé à côté d'un chef d’œuvre, mais franchement je ne suis pas entré dans ce roman. A mon sens il y avait pourtant des thèmes intéressants qui auraient pu être développés. Jusqu'à il y a peu, je ne connaissais pas Amélie Nothomb et son nom était pour moi lié à un phénomène littéraire prolifique (un roman par an). J'ai donc voulu en savoir davantage et m'y suis intéressé sans à priori. Je fais encore une fois le constat du désintérêt que je ressens quasiment à chaque fois que je referme un de ses romans pourtant lus avec les meilleurs intentions du monde. Je poursuis donc ma lecture, davantage pour pouvoir en parler que pour le plaisir de lire qu'elle me procure. Mais après tout, être écrivain c'est aussi se mettre en situation d'être jugé par la premier lecteur venu… et je suis celui-là !

 

©Hervé GAUTIER – Juin 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

PEPLUM

 

N°912– Mai 2015

 

PEPLUM - Amélie Nothomb – Albin Michel.

 

Une jeune romancière est amenée à l’hôpital pour une opération bénigne. Au réveil elle se retrouve non pas dans une chambre mais dans une basilique où elle dialogue avec Celsius, un scientifique qui lui explique qu’elle n'est plus en 1995 comme avant l'intervention … mais en 2580 ! Il s'ensuit une conversation un peu surréaliste entre eux au cours de laquelle il lui explique les changements intervenus au quotidien sur l'énergie, le régime politique, la façon de s'habiller, les auteurs littéraires et philosophiques, mais aussi sur la coïncidence qui a présidé à l'ensevelissement de Pompéi sous les cendres du Vésuve, une cité fastueuse, pour mieux la transmettre intacte aux archéologues ! L'idée est un peu loufoque, pas tant que cela sans doute puisque Celsius entend la reprendre à son compte pour préserver une parcelle de ce territoire du Sud qui a disparu, comme souvenir en quelque sorte.

 

La jeune romancière dont il est question est présentée sous les initiales d'A.N. Je veux bien qu'écrire, même des choses apparemment un peu surréalistes, est pour un écrivain, une tentation trop grande de parler de lui mais quand même ! Ce narcissisme, cet égotisme me dérangent un peu. C'est vrai que c'est une tentation louable de vouloir se projeter dans l'avenir comme il en est une sans doute de vouloir modifier le passé, mais franchement j'ai eu du mal à prendre ce roman au sérieux. Sur le plan de la forme, il m’apparaît que cela peut se résumer à une joute verbale gratuite alternativement moralisatrice, drôle, dense, pertinente, agaçante et même un peu lassante, oiseuse même. Ce long dialogue tantôt agressif tantôt lénifiant finit par fatiguer. Je ne suis pas spécialiste mais prétendre que la destruction de Pompéi serait non pas une catastrophe naturelle mais…un phénomène issu de la volonté humaine me paraît quelque peu bizarre. On apprend bien d'autres choses aussi tordues au cours de ce trop long dialogue. On nous assène également des poncifs sur le bien et le mal, sur la moralité mais cela n’apporte pas grand-chose, à tout le moins à mon avis.

 

Amélie Nothomb est un écrivain inventif à l'imagination débordante ce qui est plutôt bien et qu'elle ait choisi la science-fiction en me gêne pas à priori. J'avoue que j'ai apprécié le système politique qui supprime les états, cela évite sans doute les guerres et autres incidents diplomatiques: il n'y a plus que les Ponantais et les Levantins, le mariage ne se conclut plus que par bail de 3 ans, les actes de la vie courante sont simplifiés à l’extrême, les problèmes d'alimentation n'existent plus …A côté de cela la suppression du Sud parce qu'il est peuplé de pauvres fait appel à des souvenirs inquiétants

 

J'ajoute que, lorsque je lis un roman, j'apprécie d'apprendre quelque chose en matière de culture et éventuellement de vocabulaire. Cela ne me gêne en rien et c'est même plutôt bien pour moi. Certains écrivains ont, en plus de leur talent littéraire, celui de glisser dans leur texte des informations passionnantes et qui, l'air de rien, complètent l'histoire qu'ils nous racontent ou la démonstration qu'ils sont en train de faire. Cela ajoute à l'intérêt de ce qu'ils écrivent. Depuis que je lis Amélie Nothomb, j'ai, au contraire, cette désagréable impression qu'elle fait plutôt dans le pédantisme et c’est franchement désagréable.

 

Comme toujours, le style est fluide et procure une lecture facile même si , le livre refermé, j'ai vraiment eu l'impression de m'être ennuyé à cet exercice.

 

©Hervé GAUTIER – Mai 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

UNE FORME DE VIE

N°911– Mai 2015

 

UNE FORME DE VIE- Amélie Nothomb – Albin Michel.

 

Au départ de ce roman, une improbable lettre d'un lecteur à laquelle l'auteur choisit de répondre (c'est rare mais ça arrive). Elle a été écrite par un soldat de 2° classe américain lors de la deuxième guerre d'Irak qui lui demande de le comprendre. On pourrait s'attendre à de longues litanies sur ce conflit, sur les combats, mais pas du tout, il l'entretient sur… son obésité ! Surtout qu'il la cultive, malgré une certaine forme de culpabilité, comme une rébellion contre l'armée et qu'à titre personnel il la vit comme une sorte de dédoublement de sa personne. Ainsi commence un échange de correspondance qui nourrira (sans mauvais jeu de mots) la créativité de l'auteure et son intérêt pour cet homme.

 

C'est un roman sur les relations épistolaires qui peuvent exister entre un écrivain et ses lecteurs et c'est vrai que pour un tel exercice il faut au moins être deux, à condition bien sûr que l'auteure accepte de s'y prêter, ce qui, à mon sens, reste une hypothèse d'école. Pour faire plus vrai, elle se met elle-même en scène et invente ce militaire, Melvin Marpple qui, bien sûr a pris l'initiative de ces missives. Au départ on sent le désespoir dans les mots du soldat puis rapidement Amélie Nothomb lui propose de faire du Body-Art, de devenir un artiste de sa propre graisse, c'est à dire de faire de son défaut un avantage. Cette idée transforme sa vie, lui donne un sens. Cet état d'obèse devient une protestation contre l’intervention américaine en Irak, une sorte « d'art engagé ». Puis cette entreprise s'emballe, il faut à Melvin, comme à tout artiste, une notoriété ; un galeriste belge accepte, à la demande d'Amélie, d’assurer la publicité de cet acte créatif et la supercherie est révélée, malgré elle.

 

Suivent des aventures un peu rocambolesques où le lecteur tombe un peu des nues mais qui mettent en valeur l’imagination créatrice de l’auteure ainsi que l'atteste l'épilogue. Il y a beaucoup de développements sur l'écriture, sur la souffrance qui peut la motiver pour un auteur, le rapport entre l'écrivain et son lecteur, les avantages de leur rencontre éventuelle …J'ai surtout senti dans ce roman une occasion pour l'auteure de parler d'elle, de se présenter comme quelqu'un d'affable, d'attentif à l'autre, ce qu'elle est peut-être, même si dans cette affaire elle est un peu naïve (ne le sommes-nous pas tous parfois ?). Elle admet cependant avoir été bernée et pour finir se croit investie de pouvoirs miraculeux. En revanche, la supercherie révélée, la personnalité de Melvin devient émouvante. Elle montre un être désemparé, seul et abandonné de tous, perdu dans une société qui ne veut plus de lui, mais qui a cependant la force de sortir de cette condition ne serait-ce que pendant un moment. Sa vie d'errance s'est transformée en une addiction pour l'ordinateur et la nourriture au point qu'elle est devenue aussi insupportable que celle qu'il avait auparavant. Je trouve que la démarche de Melvin, qui est un mensonge, est finalement salvatrice pour lui. Il a l'intelligence de mettre Amélie Nothom à contribution à cause d'un de ses personnages, c'est à dire quelqu’un de fictif qui, par ce truchement prendrait vie. Ainsi a-t-il, peut-être un peu malgré lui habité ce personnage du militaire qu'il n'a pas pu être, la réaction positive de l'auteur l'ayant en quelque sorte adoubé, lui redonnant une dignité, « une forme de vie ».

 

Ce que je retiens aussi c'est le plaisir qu'on peut avoir (c'est mon cas) de recevoir et d'écrire une lettre rédigée à la main sur du papier avec de l'encre, qu'on glisse dans une enveloppe et qu'on poste même si actuellement internet permet à la fois la rapidité et l'efficacité de l'échange, au point que cet exercice d'écriture à la main est ravalé au rang d'une antiquité !

 

Cela peut sembler être un texte à deux voix mais en réalité le lecteur en est le témoin privilégié, presque de confident. Pourtant je n'ai pas vraiment accroché, un peu comme dans tous les romans d'Amélie Nothomb, que je lis davantage pour ne pas ignorer le phénomène littéraire qu'elle représente et m'en faire une idée que par réel intérêt. Comme toujours j'ai trouvé cela bien écrit, cela m'a procuré une lecture agréable et surtout rapide.

 

©Hervé GAUTIER – Mai 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

LA METAPHYSIQUE DES TUBES

N°889– Avril 2015

LA METAPHYSIQUE DES TUBES – Amélie NothombAlbin Michel.

J'avoue que j'ai eu du mal à entrer dans ce livre, une première tentative, il y a quelques mois s'était déjà soldée par un abandon dès les premières pages. Je l'ai déjà dit dans cette chronique, je lis Amélie Nothomb pas vraiment par intérêt mais pour ne pas ignorer une auteure qui fait partie de la littérature, m'en faire une idée et ainsi pouvoir en parler. Au vrai, le titre me paraissait un peu énigmatique. En réalité elle parle d'elle, ce qui, pour un écrivain est une source d'inspiration plutôt classique. Elle le fait entre le jour de sa naissance et sa troisième année alors qu'elle habite au Japon où son père est consul de Belgique. Elle insiste sur la vie végétative qui est celle de tous les nourrissons qui avalent la nourriture à un bout et défèquent à l'autre. Là non plus ce n'est guère original et de là a se comparer à un vulgaire tube, il n'y a qu'un pas qu'elle franchi aisément. De là à en faire une métaphysique, je ne voyais pas trop. Petite dernière d’une famille comportant déjà un frère et une sœur, elle est regardée comme un enfant-dieu, ce qu'elle apprécie, une petite princesse mais dont la plus clair de l'activité se limite à celle d'un tube. Sauf qu'elle ne se manifeste pas et ne consent à s'éveiller à la vie que vers deux ans et encore par le miracle d'une barre de chocolat, belge évidemment. Pour autant, elle décide unilatéralement de devenir japonaise et non pas occidentale, mais bien entendu quand même capricieuse. Elle reste cependant une petite fille qui promène sur le monde qui l'entoure un regard étonné, inquiet, interrogateur, naïf... Pour cela elle s'appuie sur Nishio-san, une servante pauvre qui l'aimera alors que Kashima-san, une autre domestique mais ancienne aristocrate déchue la méprisera, la haïra, et à travers elle l'occident vainqueur de la 2° guerre mondiale.

Elle fait connaissance avec l'eau, ce qui au Japon est un élément important, mais y ajoute pour elle-même des digressions sur le trépas, fait son apprentissage patient et cruel parfois de cette vie et imagine peut-être ce qu’elle lui réserve. Les diverses expériences de la narratrice lui font côtoyer la mort ce qui l'amène à prendre conscience, malgré son jeune âge de l'importance de la vie et de sa fascination pour le suicide ce qui me paraît être plutôt une réflexion d'adulte. Que nous ne soyons que les usufruitiers de notre propre vie me paraît être une révélation évidente mais étrangère à la petite enfance.

Mais les tubes la-dedans, il me semble qu'on en était loin. Ils reviennent peut-être à l’occasion d'un cadeau d'anniversaire sous la forme de trois carpes koï qui, pour elle y ressemblent dans la mesure où toute leur vie se résume à la quête de nourriture. Elle renouera avec ce concept de « tube » « qu'elle n'a jamais cessé d’être » à travers une expérience personnelle un peu surréaliste. Pour elle comme pour tous, le temps passera et elle sera scolarisée à l'extérieur, c'est à dire à être chassée de cette manière de « jardin d'Eden » de l'enfance surprotégée qui a été la sienne jusque là. Je veux bien que l'enfance soit unique mais la dernière phrase « ensuite il ne s'est rien passé » m'étonne un peu.

Que reste-il de ma lecture, le livre refermé ? Je sais gré à l'auteure de m'avoir fait découvrir une partie de la psychologie japonaise qui m'était inconnue, par exemple le fait pour un nippon de ne pas vouloir sauver la vie d'autrui pour la seule raison que ce dernier en serait obligé toute sa vie et perdrait ainsi une parcelle de sa liberté. Je en connaissais pas non plus le Nô, ce chant typique japonais. Ce roman qui se veut parfois humoristique, jubilatoire mais aussi dramatique à l'occasion a l'intérêt d'être, comme à chaque fois, écrit simplement et facile à lire. Je l'ai dit j'ai eu du mal à entrer dans ce roman, mais je n'ai peut-être, une nouvelle fois, rien compris.

©Hervé GAUTIER – Avril 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

LES COMBUSTIBLES

N°853 – Janvier 2015

LES COMBUSTIBLES - Amélie Nothomb – Albin Michel (1994)

C’est l'hiver, c'est la guerre et la ville où se déroule cette pièce de théâtre est assiégée par les Barbares qui la bombardent. Il fait froid dans l'appartement où le professeur qui héberge son assistant, Daniel, et Marina, l'amie de ce dernier, a déjà brûlé tous ses meubles pour se chauffer. Il ne reste plus que les 2000 livres de sa bibliothèque. La littérature sera-t-elle plus forte que le froid ? Pourtant Marina, plus sensible au froid demande qu'ils soient brûlés mais cela ne semble pas convaincre le professeur, tout au plus accepte-t-il de discuter dans quel ordre cela peut se faire. Un hiérarchie est donc ainsi instaurée.

La mise en scène avait quelque chose d'intéressant quoique déjà connu, un huis-clos entre trois personnages qui ne peuvent pas sortir de cet appartement à cause des événement extérieurs. C'est une pièce en trois actes qui respecte la classique unité de lieu, de temps et d'action ou plutôt d'inaction puisque le thème semble être ainsi formulé « quel livre emporteriez-vous sur une île déserte » ou, quel livre allez-vous sacrifier dans le poêle pour procurer un peu de chaleur ou, pour dire le choses autrement quel est l'importance de la culture face à un problème plus général de la sécurité, de la guerre, de la faim ? Posé ainsi il me paraît intéressant et très actuel puisque la crise économique semble justifier des coupes claires dans le budget de la culture dans un pays qui s'en prétend le défenseur.

Apparemment il y a trois personnages. En réalité il y en a quatre et cet autre me paraît, à l'évidence être la guerre. On ne la voit pas mais on l'entend, notamment à travers les bombardements, les balles perdues. Non seulement elle accentue le froid, mais aussi la faim et l'insécurité mais surtout elle imprime sa marque sur les autres personnages. Elle révèle souvent le pire visage des hommes et leur vraie nature. Le professeur est cynique et confie qu'il vante devant ses étudiants des livres et des auteurs qu'il n'aime guère. Ainsi une sorte de débat est soulevé entre les auteurs pour désigner les volumes qui seront livrés aux flammes. Daniel, séducteur impénitent se révèle soudain amoureux de Marina et souhaite la garder auprès de lui. La jeune fille est beaucoup plus préoccupée par son relatif bien-être que par se études et par les livres, devenus de simple combustibles qu'elle souhaite voir brûlés dans le poêle. La guerre est l'occasion de se poser des questions sur la nature humaine, la véritable relation entre les gens. Elle rend tout possible, précipite les événements comme les obligations, justifie tout, les actes d'héroïsme comme la pire des trahisons... Et la mort guette.

C'est l'hiver mais chez moi je ne crève pas de froid. Je ne veux cependant pas ironiser sur les livres que je souhaiterais jeter au feu, surtout après avoir refermé celui-là.

©Hervé GAUTIER – Janvier 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

JOURNAL D'HIRONDELLE

N°852 – Janvier 2015

JOURNAL D'HIRONDELLE - Amélie Nothomb – Albin Michel (2006)

Un courtier non identifié, la trentaine, vient de vivre une rupture amoureuse mais s'y révèle complètement insensible. Comme si cela ne suffisait pas, il est licencié de son emploi et devient, un peu par hasard, tueur à gages. Non seulement cela tombe bien puisqu'il a toujours été passionné par le tir mais en outre il ressent une véritable jouissance dans l'acte de tuer. C'est à tout le moins ce qu'il lui semble après l'exécution de son premier contrat et cela augmente avec les suivants. Cela compense sans doute son manque d'amour et son abstinence sexuelle forcée. Pire peut-être, il en vient à tuer pour le plaisir, sans raison autre que ce fameux bien-être qu'il ressent à chaque fois et qui ressemble de plus en plus à un orgasme. Il éprouve cependant le besoin d'en rajouter dans la volupté en sa masturbant furieusement après chaque assassinat. Apparemment sans cette pratique de l'onanisme sa libido n'est pas satisfaite. Peu lui importe d'ailleurs que ses victimes soient des hommes ou de femmes pourvu qu'il agisse vite, sans le moindre état d'âme, il est désormais adepte du « fast-kill » en référence au « fast-food ». Il accompagne ses gestes meurtriers de la musique de « Radiohead », une véritable drogue qui l'aide à tuer. Au début du roman, il n'a pas de nom mais au fur et à mesure des pages il prend celui d'Urbain puis d'Innocent. Tel est le décor mis en place par Amélie Nothomb pour développer cette intrigue romanesque où se mêlent meurtres en série et l'histoire intime de cet homme. J'avoue bien volontiers que j'ai lu cet ouvrage, agréablement écrit, avec curiosité , à cause du suspens distillé par les rebondissements que le texte réserve au fur et à mesure du déroulement des faits. Le monologue du narrateur qui confie au lecteur ses états d’âme sur le ton de la confidence entretient d'ailleurs cette impression.

En revanche, j'ai eu un peu de mal à suivre Urbain quand il explique la relation qu'il met entre l'hirondelle qui vient mourir dans son appartement et le journal intime de la jeune fille assassinée à qui il donne le nom de l'oiseau. Je n'ai pas bien compris non plus l'importance de ce diaire qui motive tant d' assassinats. Apparemment il ne contient rien qui puisse justifier un tel carnage puisqu'aussi bien le jeune homme lui-même choisit de mourir pour cela. Je veux bien qu'il y ait une connotation amoureuse voire sexuelle dans ce concept, avec tout ce qu'on peut y mettre de frustrations, mais j'avoue que cela m'échappe un peu. M'a échappé aussi l'importance de ce document, apparemment anodin, pour le commanditaire de cette tuerie. Ces homicides sont présentés comme des « crimes parfaits » en ce sens qu'Urbain n'est jamais inquiété ni recherché par un quelconque policier. De plus Urbain commet ses actes sans laisser de traces avec une technique présentée comme infaillible pour les éventuels enquêteurs, d’ailleurs absents, mais il est vrai que je ne suis pas adepte de ce genre de meurtres pour en goûter pleinement l'intérêt. Je veux bien que nous soyons dans une fiction mais il faut qu'elle soit quand même vraisemblable.

Ce qui m'a gêné aussi c'est la relative absence des personnages secondaires qui, m'a-t-il semblé, ne font ici que de la figuration. J'aurais aimé qu'ils fussent plus présents , plus analysés dans leur comportement. Le changement de prénoms du narrateur, au gré de ses « emplois », accentue l’impression de dépersonnalisation du personnage principal. La dissertation autour de la mort de l'oiseau, de l'enfouissement symbolique de son corps dans un cimetière parisien et du sentiment de retour à la vie éprouvé par Urbain, les fantasmes que la jeune fille assassinée et son cahier qualifié de « rince-âme » suscitent chez le jeune homme m'ont cependant paru une piste intéressante, malheureuse un peu délaissée par l'auteur. J'ai été déçu par cette histoire d'amour un peu bizarre, cet attachement « post-mortem » à cette jeune fille qu'il vient de tuer mais qui apparemment le fascine toujours à travers les mots de son journal. Le laconisme de la quatrième de couverture[« C'est une histoire d'amour dont les épisodes ont été mélangés par un fou »] avait pourtant tout pour susciter mon attention et mon intérêt.

Je suis peut-être encore une fois passé à côté d'un chef-d’œuvre mais j'ai franchement été déçu par la lecture de ce roman. C'est malheureusement l'impression coutumière que je ressens à la lecture des œuvres d'Amélie Nothomb qui est pourtant un écrivain à succès.

©Hervé GAUTIER – Janvier 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

ATTENTAT

N°851 – Janvier 2015

ATTENTAT - Amélie Nothomb – Albin Michel (1997)

L'auteur met en scène deux personnages que tout oppose. D'une part Épiphane Otos, un jeune homme de 29 ans qui n'a jamais connu l'amour, d'une laideur repoussante mais riche de sensibilité et Ethel, une jeune comédienne d'une fascinante beauté. Bien entendu Épiphane lui voue un amour sans borne. C'est sa chance que cet incroyable hasard mette sur sa route une telle femme qui, contre toute attente sans doute, ne le repousse pas. Grâce à elle il transforme ce défaut définitif en qualité, risque ce que sans elle il n'aurait jamais oser et devient top-modèle. Bien entendu Épiphane garde secrète cette attirance pour sa bien-aimée, la transformant en amitié, en complicité et même en une sorte de fraternité avec elle. Malgré cela, Ethel s 'amourache d'un peintre connu, accréditant peut-être l'idée que la laideur est quand même un frein et la normalité un aimant.

C'est l'occasion pour Amélie Nothomb, non seulement de faire référence à de nombreux ouvrages culturels et notamment, on s'en serait un peu douté, à propos d’Épiphane, à Quasimodo(puis à Cyrano de Bergerac) et à Esmaralda à propos d'Ethel, mais aussi de disserter sur la norme. Qu'est ce que la beauté, comment varient ses critères dans le temps, quel rôle joue-t-elle dans la société, comment le regard des autres influe-t-il sur notre comportement, a-t-on le droit de se moquer de la laideur au seul motif qu'elle ne correspond pas aux critères sociaux ? Peux-t-on, dans une société qui se dit évoluée, repousser de la collectivité ceux qu'on juge laids, les cantonner dans une sorte de microcosme où l'amour leur serait interdit ? C'est aussi une occasion donnée au lecteur de se remettre en cause sur la perception du monde qui nous entoure et notamment sur l'art. Ces questions font débat et il n'est pas inutile de les remettre à l'ordre du jour.

C'est le cinquième roman d'Amélie Nothomb. Comme d'habitude, je l'ai trouvé agréablement écrit et donc facile à lire. C'est émouvant cette relation platonique et cette amitié entre un homme et une femme qui ne se transforme pas en passade ou en liaison amoureuse. Je note que malgré tout Ethel, malgré sa complicité et son amitié pour Épiphane, ne répond pas à son amour. Lui, rendu timide, craintif à cause de cette laideur, garde secret cette attirance et la regarde partir, seulement capable de la lui avouer à distance et par fax. L'amour, nous le savons est une chose fragile et le faire rimer avec toujours est un leurre. Je lis les romans d'Amélie Nothomb avec une certaine circonspection, je les trouve inégaux et si je fréquente son univers créatif c'est davantage parce qu’elle est un auteur à succès que dois avoir lu pour en parler que par réel plaisir. Pourtant, ce livre pris au hasard sur les rayonnages d'une bibliothèque m'a parlé sans doute plus que les autres. Je me trompe peut-être mais le personnage d’Épiphane a retenu mon attention non seulement parce qu'il idéalise Ethel mais aussi parce qu'il en a peur au point de la laisser partir avec un autre et de choisir une solution définitive. Sa notoriété passera comme passent toutes les choses humaines mais sa laideur elle restera toute sa vie et il la portera comme une croix. A cause d’elle il regardera passer des femmes belles et désirables mais aucune ne lui fera l’aumône d'un regard et il en souffrira. Il est pourtant, comme la plupart des hommes, attiré et même fasciné par la beauté des femmes mais il y aura toujours cette disgrâce qui l'empêchera de parvenir à ses fins. Il aura ainsi toute sa vie la certitude de n'exister pour personne et n'aura que la force de confier cela au papier, c'est à dire en vain, faute de pouvoir le faire de vive voix. De toute manière il restera sur un échec à l’image de l'épilogue de ce roman.

©Hervé GAUTIER – Janvier 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

LE MYSTERE PAR EXCELLENCE

N°850 – Janvier 2015

LE MYSTERE PAR EXCELLENCE - Amélie Nothomb – Le grand livre du mois (1999)

Par goût personnel, j'aime beaucoup la nouvelle et j'ai toujours pensé que le talent d'un auteur s'y exprime plus que dans un roman classique. J'ai donc ouvert ce livre avec mon habituelle envie de ressentir une nouvelle fois le plaisir de lire. Après tout même si l'intrigue n'a rien d’exceptionnel elle peut donner à l’écrivain l'occasion de faire dans l’original et pourquoi pas dans le style. Après tout, la littérature peut aussi être le reflet de la vie quotidienne et l'amour est un des thèmes classiques si souvent traité. Alors pourquoi pas ?

Manuel et Jacques sont amis d'enfance. Manuel, un célèbre avocat bruxellois, est tombé éperdument amoureux d'Hélène et, évidemment Jacques est curieux de cette jeune fille qu'il imagine belle, brillante, bref à la mesure de cet ami très courtisé et, il faut le dire, franchement Don Juan. Sauf que, contrairement à ce qu'en dit son ami, elle n'est rien de tout cela, qu'elle est d'une banalité affligeante, qu'elle n'a rien de ce dont Jacques a imaginé et, pire peut-être, elle n'aime pas Manuel ! Voilà donc le thème de cette intrigue qui constitue un « mystère » et la nouvelle va donc développer cette lutte entre deux êtres, ce schéma amoureux dont je me suis dit que Amélie Nothom allait tirer une histoire d'autant plus passionnante qu'à priori elle n'avait rien d'original. Après tout un homme qui aime une femme qui ne l'aime pas, quoi de plus courant ! D'autre part, je n'ai qu'une piètre expérience de ce genre de relations, je connais sans doute autant que les autres les arcanes de l'esprit des hommes et les mystères de la passion quand elle l'anime, l'aveuglement amoureux étant une chose somme toute ordinaire, quant la beauté des femmes qui vous font perdre la tête, c'est une situation plutôt commune, je m'attendais donc à de l'inédit !

Las il n'en fut rien. Le lecteur a droit à tous les poncifs ordinaires sur le temps qui fane la beauté, qui modifie le caractère, sur l'amitié qui explose devant la beauté d'une femme, sur le regard qu'on porte sur quelqu'un qu'on aime et sur les qualités qu'on lui attribue largement et qui ne manqueront pas, avec le temps de se révéler comme un leurre, sur le malaise qu'éprouve chacun d'entre nous quand on se sent jugé. Je ne parle pas de l'hypocrisie qui entoure ce genre de circonstances, les tentations auxquelles on ne manque pas de succomber avant qu'elles ne s'éloignent, les trahisons et les brouilles qui en résultent. Quant aux aveuglements que provoque l'amour, je préfère ne pas en parler !

Le style est ordinaire, sans grande originalité. Il caractérise les romans d'Amélie Nothom qui ont au moins l'avantage de se lire facilement. Au milieu de cet océan de lieux communs j'espérais au moins que l'épilogue serait différent, qu'il manifesterait ce qui fait le talent d'un auteur : étonner son lecteur. Là aussi, ce fut la déception...malgré la citation de Chardonne !

©Hervé GAUTIER – Janvier 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

TUER LE PERE

N°849 – Décembre 2014.

TUER LE PERE Amélie Nothomb – Albin Michel.(2011)

Cette expression évoque le « complexe d’Œdipe » selon lequel un garçon tombe amoureux de sa mère et n'a de cesse d'éliminer son père. La quatrième de couverture indiquant seulement « Allez savoir ce qui se passe dans la tête d'un joueur »ne m'en disait pas très long sur le thème du roman.

Joe Whip, quatorze ans, vit à Reno dans le Nevada, chez Cassandra, sa mère, une femme qui tient davantage à ses amants, nombreux et éphémères, qu'à son propre fils. Son père a d'ailleurs fait comme les autres, il a été abandonné par elle. Le garçon s’intéresse depuis toujours à la magie et il est même doué pour cela mais quand un nouvel amant vient se glisser dans le lit de Cassandra, il ne supporte pas le garçon. Pour être sûr de garder cet homme auprès d'elle, elle met son fils à la porte. Joe vivote grâce aux tours de magie, croise le chemin de Norman Terence qui va devenir son maître et son père spirituel et le garçon tombe éperdument amoureux de Christina, la très belle compagne de Norman, la jongleuse de feu. Le couple adopte l’adolescent qui mène dans son nouveau foyer une vie solitaire avec un seul objectif qui est aussi un espoir fou : posséder Christina. Il dut pour cela attendre l'âge de 18 ans pour réaliser son vœux le plus cher mais aussi perdre avec elle son pucelage.

J'observe que, malgré les mœurs très libres de ce « ménage » Joe perpétue quand même une trahison de son père adoptif en faisant l’amour à Christina. C'est effectivement une manière de le tuer que de lui prendre sa femme même si cela ressemble à s'y méprendre à une banale affaire d'adultère. Il me semble que Norman, qui aime Joe comme son fils et l'a élevé comme tel, ne méritait sans doute pas cela. Il est amoureux de sa compagne et désireux de la garder au point de décliner les nombreuses sollicitations féminines. Malgré cela, non seulement il est cocu mais cela ressemble aussi à une forme inceste. Christina quant à elle a peut-être l'excuse d'avoir été sous LSD au moment de cette étreinte. Peut-être, cependant puisque son ancienne appartenance à la communauté hippy a dû laisser en elle une empreinte pérenne. Norman laisse partir Joe à Las Vegas non pas comme magicien mais comme croupier, se libérant ainsi de sa présence et sauvant les apparences, tous les enfants du monde, même légitimes, quittent leurs parents pour faire leur vie loin d'eux. Ce faisant, il veut tourner une page avec sa compagne mais j'imagine mal leur vie commune, minée par une telle trahison. Il semble d'ailleurs qu'ensuite ils se séparent. Il va aussi amener Joe à dévoiler son vrai visage, celui de l'ingratitude si présente dans l'esprit humain.

J'avoue que je n'ai trouvé de l’intérêt à ce roman que dans les dernières pages avec une variation sur les relations père-fils, le reste du temps je me suis un peu ennuyé en me demandant où l'auteur voulait en venir, craignant une banale « happy-end ». Même si Amélie Nothom ne se départit pas de son style simple mais agréable à lire, je renoue quant à moi avec l'avis traditionnel que j'ai des romans de cette auteure. Ils sont très inégaux et celui-là, le 20° de la série, n'a que très tardivement retenu mon attention.

Amélie Notomb fait décidément partie des écrivains que je lis pour pouvoir m'en faire une idée et ainsi en parler mais très rarement par plaisir. Il se peut d'ailleurs que j'abandonne cette habitude, par lassitude !

©Hervé GAUTIER – Décembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

Acide sulfurique

N°848 – Décembre 2014.

Acide sulfurique Amélie Nothomb – Albin Michel.(2005)

La télé-réalité est un produit moderne de la télévision, hérité des États-Unis qu'on n'est pas obligé d'aimer. On peut y voir une incursion acceptée dans la vie privée autant qu'une louable tentative de réconcilier des gens qui semblaient séparés à jamais, une exhibition malsaine ou un phénomène de société qui connaît un succès populaire sans précédent. Elle met en œuvre une compétition qui n'est pas autre chose que celle qu'on peut observer dans la vraie vie, révèle des talents, suscite des rencontres, génère des succès, des déboires, des échecs. Il n'est donc pas extraordinaire qu'un écrivain s’empare de ce concept pour le traiter à sa manière.

Le titre de ce roman évoque un liquide destructeur, le vitriol. La fin en donne toutefois une signification bien différente. Il met en scène, dans un futur lointain, un camp de concentration inspiré par la télé-réalité où des humains qui ont fait l'objet de rafles y mènent une vie déplorable. Non seulement ils y sont mal nourris, insultés et battus par des tortionnaires, les « Kapos », mais tous les jours ces derniers choisissent deux prisonniers qui seront tués devant les caméras. Pannonique, une belle jeune fille, est une de ces prisonnières et Zedna une de ces Kapos qui en est amoureuse. Avec ce rôle, Zedna qui est finalement une ratée, peut enfin se donner de l'importance et pour connaître le véritable nom de la prisonnière qui n'est pour tous qu'un numéro matricule (CKZ 114), mais aussi pour la posséder, elle transgresse la consigne et lui fait passer des barres de chocolat que la prisonnière partage avec ses compagnons d'infortune. Pire, elle n'hésite pas à précipiter dans la mort tous les prisonniers qui sont autour d'elle. En sauvant l'un d'eux, Pannonique prend donc au sein du groupe l'importance d'une véritable divinité qu'elle confirme d'ailleurs quand elle se glisse dans le rôle d'une victime expiatoire.

Comme il s'agit d'une émission de télévision à large audience, les caméras espionnent en permanence les kapos et surtout les prisonniers. Cela commence à dériver dans le sens du sordide et certains médias s'en indignent de sorte que de plus en plus de gens souhaitent la regarder. Non seulement personne ne réagit devant l'horreur mais, en quelque sorte, on ne redemande et les producteurs proposent au public de désigner lui-même les prisonniers qui seront mis à mort. Cela n'a pour effet que de faire exploser le sacro-saint audimat ! Je ne dévoilerai évidemment pas l'épilogue que je trouve surprenant, inattendu et même décevant, mais il se peut qu'une nouvelle fois je n'ai rien compris.

Ce roman est une fiction, certes, mais qui rappelle par bien des côtés les véritables camps nazis qui eux étaient une triste réalité. Certes la mise en scène qui nous est offerte ici est poussée à l'excès mais, toutes choses égales par ailleurs, j'y ai vu quelques ressemblances avec notre société actuelle qui, dans le monde du travail notamment (mais pas seulement) ne fait de cadeaux à personne. Notre société se caractérise bien plus souvent par la volonté de détruire son prochain que par celle de faire montre de la charité ou de la solidarité. L'auteure, qui reste maître du jeu et de son roman, donne à Pannonique un rôle de plus en plus important dans ce camp et par rapport aux autres membres du groupe à cause de l'amour qu'elle inspire à Zedna, ce qui fait de ce triste personnage du début quelqu'un qui, au fil des pages s'amende et devient plus humain. Les téléspectateurs eux-mêmes changent dès lors que cette série s'interrompt. J'espère qu'elle ne se trompe pas, mais franchement je n'en suis pas aussi sûr qu'elle, tant le voyeurisme, l'instinct grégaire, le caporalisme, l'abus d'autorité qui sont les composantes ordinaires de toute société et qui sont ici mis en évidence ne sauraient être regardés comme une simple vue de l'esprit.

Ce roman a d'ailleurs fait l'objet d'une polémique et rappelle dans une certaine mesure les expériences de Stranford et de Milgram qui mettent en évidence les pulsions sadiques et meurtrières qui caractérisent l’espèce humaine. Je n'ai pas beaucoup d'attirance pour les écrits d'Amélie Nothomb comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire dans cette chronique, je les trouve inégaux. Je dois préciser cependant que ce livre contient des pistes de réflexions intéressantes sur la culpabilité par exemple. J'ai apprécié les développements que fait l'auteur sur ce concept du divin même si ce costume est, à l'évidence, trop grand pour Pannonique malgré le contexte du camp qui est un véritable enfer. J'ai également goûté les développements que fait l'auteur sur le rôle que les hommes peuvent donner à Dieu, le tenant pour responsable des malheurs de ce monde et se donnant ainsi le droit de l'insulter. Le phénomène de l’émergence d'un chef par rapport au groupe (à travers le personnage de ZH 911)est également bien observé. La mise en évidence des capacités de résistance que l'être humain possède en lui (notamment la faculté de rire de tout ou d'opposer la beauté de la musique à la barbarie) est bienvenue. Quant au voyeurisme d'un public avide de sensations fortes, la preuve n'est plus à faire ! Elle a même esquissé une réflexion sur les relations qui peuvent exister entre l'écrivain et ses lecteurs. Malheureusement ces thèmes sont restés, à mon avis, quelque peu en friche. C'est peut-être dommage !

A l'évidence, l’auteure veut faire passer un message et pour cela use d'un style simple, sans fioriture, logique et même emprunt d'une certaine froideur mais néanmoins facile à lire. J'ai été quelque peu surpris par ce roman mais, celui-ci refermé, j'avoue avoir été interpellé par le sujet traité. Il est d'actualité à cause du concept de la télé-réalité mais surtout parce qu'il met en lumière des facettes détestable de l'espèce humaine qui ne demande qu'à se révéler.

©Hervé GAUTIER – Décembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

LA NOSTALGIE HEUREUSE

N°793 – Août 2014.

 

LA NOSTALGIE HEUREUSE - Amélie Nothomb – Albin Michel .

 

D'emblée, le titre m'a interpellé. C'est sans doute pour cela que je l'ai ouvert, par simple curiosité. La nostalgie ne peut, à mes yeux, qu'être triste, simplement parce que, lorsqu'on éprouve ce sentiment, il se rattache à un passé heureux, définitivement révolu et qu'on ne connaîtra plus. Il est synonyme de spleen, de mélancolie, d'ennui, de tristesse. Elle se confond aussi avec le mal du pays et, même si je ne sais pas grand chose de l'auteur, je crois avoir retenu qu'elle a passé sa petite enfance au Japon et le fait qu'elle y revienne, ce livre étant la relation de ce retour, peut effectivement provoquer chez elle de la nostalgie. Mais, la nostalgie peut-elle être heureuse ?

 

Dans ce livre, baptisé roman, l'auteur nous raconte par le menu son retour au Japon après seize années d’absence à la suite de son départ un peu précipité pour l'occident, en fait une sorte de fuite. Elle a relaté cette période dans un roman intitulé « Ni d'Eve ni d'Adam » que j'avais moyennement apprécié (La Feuille Volante n°783). Elle s'y mettait en scène à l'âge de 20 ans auprès d'un jeune Japonais, beau, brillant et riche qui voulait l'épouser mais au dernier moment elle a préféré renoncer à ce mariage avec lui. Ici, nous sommes en 2012, l'auteure à 44 ans et elle revient, avec une équipe de la télévision française sur l'archipel. La camera la suivra un peu partout, le micro recevra ses remarques au fur et à mesure qu'elle refera ce chemin à l'envers, retrouvant à la fois sa vieille nourrisse qu'elle considère comme sa deuxième mère et ce fiancé maintenant marié et père de famille. Les lieux se sont modifiés, se sont urbanisés au point qu'elle ne les reconnaît pas [ seuls « Les caniveaux et les égouts n'ont pas changé » écrit-elle] avec en toile de fond Fukushima, son tremblement de terre et sa catastrophe nucléaire de mars 2011. Tout ce périple ne se fait évidemment pas sans émotion et lorsqu'on traduit ses propos, l'interprète emploie le mot « nostalgic » au lieu de «natsukashii » qui désigne la nostalgie heureuse, c'est à dire « l'instant où le beau souvenir revient à la mémoire et l'emplit de douceur » ; et lui d'ajouter pour justifier son choix de vocabulaire qu'à ce moment précis de l'évocation, les traits du visage et la voix de l'auteure signifiaient son chagrin. Il s'agissait donc d'une nostalgie triste, la nostalgie heureuse étant une notion essentiellement japonaise, inconnue en occident. Voilà donc l'explication du titre. J'ai au moins appris quelque chose.

 

Pour le reste, j'ai peu goûté la relation de ce voyage qui a surtout été le prétexte à un panégyrique de l'auteur et de son œuvre, les personnages de ses romans et ses romans eux-mêmes étant mentionnés tout au long du récit. De plus je n'ai pas bien vu l'intérêt de ce retour médiatisé, surtout auprès de son ex-fiancé. Je veux bien que ce voyage était fait pour la mettre en valeur, mais quand même ! D'ailleurs elle note elle-même que ce voyage l'a laissée « vide », c'est à dire passive et par moment, elle est presque absente, sauf peut-être lors de la rencontre avec sa vieille nourrisse. Elle a sans doute voulu pour des raisons d'ego ou de promotion, se mettre ainsi en valeur et on ne peut lui reprocher cette démarche. Elle aurait peut-être dû méditer cette pensée de Camus qui rappelait qu'il était vain, et bien souvent châtié, de vouloir revivre à quarante ans les plaisirs qu'on avait connus à vingt.

©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

LES CATILINAIRES

N°784 – Août 2014.

 

LES CATILINAIRES - Amélie NothombAlbin Michel.(1995)

 

D'emblée le titre m'évoque Cicéron qui prononça ses célèbres réquisitoires contre Catilina qui conspirait contre le république romaine. Ici, rien de tout cela. Le narrateur, Émile Hazel, 65 ans, ex-professeur de lettres classiques, vient de prendre sa retraite avec sa femme Juliette qu'il connaît depuis l'enfance dans une maison retirée dans la campagne. Leur entente est parfaite et ils veulent être seuls. Leur plus proche voisin, Palamène Bernardin, 70 ans, à « l'air d'un Bouddha triste », c'est un médecin qui vient ponctuellement chaque après-midi pendant deux heures leur faire une visite, mais sans rien leur dire, ne répondant à leurs questions que par oui ou par non et refuse obstinément que son épouse l'accompagne. Ils finissent par s'habituer à ce fâcheux qui pourtant en prend de plus en plus à son aise, entre désinvolture et incrustation, combattant ces intrusions par l'érudition, l'humour ou le silence. En fait ils sont affaire à un véritable emmerdeur. Palamène cède et leur présente sa femme, sorte de personnage fellinien, inintéressant et rustre comme lui, qui ne pense qu'à manger et qu'il veut cacher.

Ils réfléchissent à un moyen de se débarrasser de lui, Émile qui est plutôt satisfait de lui-même se remet en question, se révélant incapable de réagir face à ce voisin envahissant, prenant conscience que finalement c'était un faible qui avait passé toute sa vie comme un modeste professeur de langues mortes, ce qui n'était somme toute pas grand chose. N'y tenant plus, il parvient quand même par le mettre dehors, ce qui permet au lecteur de constater son vocabulaire fleuri, bien loin du classicisme qu'il enseignait jadis, mais peu de temps après Palamène tente de se suicider. C'est Émile qui le sauve d'une mort certaine. Cet épisode lézarde un peu la complicité traditionnelle de Juliette et de son mari autour de l'opportunité du sauvetage de leur voisin qui d'évidence n'a aucun goût à la vie. Il lui semble que le fait d'être environné d'horloges chez lui est le signe qu'il prend ainsi conscience de la fuite du temps et que l'unique but de sa vie est la mort puisque, prisonnier de lui-même, il ne trouve d'issue que dans le trépas. De là une certaine culpabilité ressentie par Émile, mais aussi la révélation du côté sombre de sa personnalité, le jour M. Hazel était un peu lâche mais la nuit il était capable des pires audaces. Il illustrait à sa manière le mythe de Pénélope qui le jour jouait le jeu de ses prétendants et la nuit redevenait une héroïne. Il illustrera ce paradoxe jusqu’au bout ! Prenant conscience de la situation de Palamène, Émile soutient, avec la fougue de Cicéron, qu'il comprend son voisin et sa prédilection pour son geste fatal.

 

Il y a beaucoup de longueurs dans ce roman. Il s'agit d'une fiction et comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire dans cette chronique, Amélie Nothomb n'est jamais aussi intéressante et émouvante que lorsqu'elle livre à son lecteur son expérience personnelle [« Ni d'Eve ni d'Adam », « Stupeur et tremblements »]. Comme à chaque fois, l'auteure fait preuve d'originalité dans les prénoms de ses personnages, ici par exemple Palamène, et fait montre de son érudition, de ses remarques sur la vie et sur la mort, sur la condition humaine aussi qui n'est pas reluisante, mais cela nous le savions déjà. Pour autant, j'ai peu apprécié cette œuvre pourtant bien écrite.

 

©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

NI D'EVE NI D'ADAM

N°783 – Août 2014.

 

NI D'EVE NI D'ADAM - Amélie NothombAlbin Michel.

 

C'est un récit autobiographique où Amélie Nothomb, étudiante en japonais, décide de donner des cours de français à un jeune nippon énigmatique, Rinri. Elle relate par le menu cette expérience qui la conduit inévitablement à avoir une liaison avec lui. Il présente d'ailleurs comme « sa maîtresse », terme à la fois ambigu et révélateur compte tenu du contexte. Elle est de ce fait reçue dans sa famille et se demande quel rôle joue chacun de ses membres. C'est l'occasion pour elle de parler de la société japonaise, des rituels qui la gouvernent, de l'élitisme qui est en vigueur ici plus qu'ailleurs et qui affecte les enfants dès leur plus jeune âge, de l'homosexualité qui a longtemps été interdite par la loi, de l'addiction au travail des Japonais. On a ainsi droit à la cérémonie du thé, aux cerisiers en fleurs au printemps, au Mont Fuji, à la politesse traditionnelle, à la technologie avancée... Le garçon se révèle romantique, enfin version japonaise, tout comme est japonaise sa version de la cuisine occidentale, c'est à dire ratée malgré toute sa bonne volonté, alors qu'Amélie s'attendait à manger des sushis et des sashimis. Il est original, voyageur volontiers solitaire et surtout... sans appareil photo ! Quant à elle, elle devient la fiancée officielle de Rinri, ce qui lui vaut la curiosité des grand-parents, le respect poli de son père mais la haine tenace de sa mère. Non seulement elle lui prend son fils mais en plus elle est étrangère, pourtant elle a vécu très jeune au Japon, parle couramment la langue. Elle est presque déjà Japonaise !Pour autant la fin diffère quelque peu de ce qu'on peut imaginer. C'eût été un « happy end » un peu trop facile et que dans d'autres chroniques j'ai déploré. Et puis la liberté existe, même si elle ressemble à une impasse et si on veut à toute force refuser le chemin tracé ! C'est vrai que le mariage est une grave décision qui engage toute une vie, même si, à tout le moins en occident, le divorce vient souvent le conclure. Ce Rinri semblait non seulement très prévenant mais surtout très amoureux. Cela sentait non seulement le beau et riche mariage mais surtout le mariage d'amour, ce n'est pas si fréquent, cela faisait peut-être trop « prince charmant » ou trop « midinette », je ne sais pas ? Alors la fuite reste, dans ce domaine comme dans bien d'autres, une forme de solution, même après deux années d'apparent bonheur. Cela ressemble quand même à un gâchis, à une sorte d'échec qu'encore une fois l'écriture a réussi à exorciser.

Le livre refermé, j'avoue que j'ai ressenti de la sympathie pour ce jeune japonais qui méritait peut-être mieux que cela, mais c'est peut-être mon côté « fleur bleue » ? Pour moi qui dans le domaine de la civilisation et de la culture nippone n'y connaît rien, je confesse quand même que ce livre est intéressant sur le plan documentaire. On y apprend ainsi les us et coutumes du pays, les légendes, l'histoire, la géographie, l'art culinaire... Ce récit précède l'expérience professionnelle malheureuse de l'auteur dans une grande entreprise japonaise narrée dans « Stupeur et tremblements » (La Feuille Volante n° 771), il en est l’exact contraire, entre jubilation et culpabilité.

Je m'aperçois avec un certain étonnement que je lis les œuvres d'Amélie Nothomb dans le seul but de pouvoir m'en faire une idée et ainsi pouvoir en parler puisqu'elle est un auteur médiatique et, à ce titre, fait partie de la culture, mais en aucun cas par réel intérêt personnel ou par plaisir. Je dois cependant reconnaître que le texte est agréable à lire, sans fioriture excessive, d'une écriture agréable et que, lorsqu'elle choisit de relater une expérience personnelle, l'auteur est bien meilleure que dans le domaine de la fiction .

©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

COSMETIQUE DE L'ENNEMI

N°778 – Août 2014.

 

COSMETIQUE DE L'ENNEMI - Amélie NothombAlbin Michel.

 

Cela commence d'une façon un peu bizarre dans un aéroport où un homme d'affaires, Jérôme Angust attend son avion et est interpellé par un Hollandais qu'il ne connaît pas, Textor Texel. Dans ce genre de lieu de passage les conversations qu'on y tient sont d'ordinaire d'une banalité affligeante. Là non et Texel confie à Angust avoir dans son enfance perpétrer par jalousie et avec la complicité de Dieu, le meurtre d'un élève plus brillant que lui. Il s'agit bien entendu d'un crime hypothétique qui pour lui est l'occasion de développements où se mêlent la culpabilité et les croyances religieuses et personnelles quelque peu naïves. Pour Angust, cet échange devient vite insupportable puisque Texel s'accroche à lui comme la moule à son rocher. Son véritable but est de le rendre malade sans qu'on sache très bien pourquoi il l'a choisi. L'épilogue peut fournir une réponse si on y veut en voir une.

 

Je poursuis sans grande conviction l’exploration de l’œuvre d'Amélie Nothomb, à cause sans doute de sa notoriété littéraire. Cela au moins me permet de me faire une idée de ses livres et peut-être de pouvoir en parler. Ce roman est certes facile à lire, son écriture est fluide et agréable mais je suis resté, un peu comme à chaque fois, sur ma faim. Les aphorismes sont parfois originaux, sur le hasard, sur Dieu, sur l'amour, sur la culpabilité, sur l'existence d'un ennemi intérieur qui nous pousse à tout détruire autour de nous. J'ai personnellement peu goûté l’évocation du viol ni les développements qui vont avec, quant aux meurtres, ils tiennent, à mon sens, davantage de l'acte gratuit que de la véritable illustration d'une pulsion. Quant aux propos sur le jansénisme et sur Pascal... ! La fascination que semble éprouver Texel pour la mort m'a paru assez superficielle et pour tout dire pas crédible du tout. Cette absence de crédibilité, qui ne peut à elle seule se justifier par le fait que nous sommes dans une fiction, revient souvent dans les romans d'Amélie Nothomb. J'y vois, en ce qui me concerne, une explication pour le manque d’intérêt que je ressens à chaque fois. Les dialogues, même si parfois ils ne manquent pas d'intérêt, débouchent souvent dans une impasse à cause de la passivité voire de l’énervement d'Angust plus préoccupé par le retard de son avion que par les propos de son interlocuteur. J'avoue que j'aurais été à sa place j'aurais ressenti ce même manque d'intérêt devant ce fâcheux. Quant à la conversation qui se déroule entre ces deux hommes, même après que Telex eut révélé la vraie raison de leur rencontre, j'ai du mal à en imaginer l'authenticité, entre injures, harcèlements, mystification et invitation au meurtre à cause du sentiment de culpabilité. Que le dédoublement de la personnalité existe et que chacun d'entre nous ait sa part d'ombre, cela ne fait pas de doute, que l'on porte en soi des pulsions criminelles, pourquoi pas, que l'inconscient soit un des moteurs de nos actes, sans doute, mais quand même les fantasmes sont du domaine de l'imaginaire, quant au suicide, même s'il reste un mystère pour les autres et même pour les proches, j’ai du mal à lui donner ce genre d’explication, mais après tout je laisse à l'auteur son point de vue. Cela donne, comme à chaque fois ou presque un livre qui n'a pas réussi à assouvir la passion que j'ai pour la lecture, et je trouve cela dommage. C'est peut-être tout simplement la marque de l'auteur que d'écrire ainsi. C’est peut-être la mienne, celle d'un simple lecteur, que de ne rien comprendre à sa démarche mais franchement je n'aime guère.

 

©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

HYGIENE DE L'ASSASSIN

N°777 – Août 2014.

 

HYGIENE DE L'ASSASSIN - Amélie NothombAlbin Michel.

 

Prétextat Tash, célèbre auteur a toujours fait dans l'originalité. Il a été Prix Nobel de littérature, ce qui n’est déjà pas banal mais encore, à l'age de 83 ans il se meurt d'un cancer des cartilages, une maladie orpheline au nom imprononçable, ce qui ajoute on ne conviendra un peu de lustre au personnage. C'est qu'il a toute sa vie joué un rôle, cachant sa générosité naturelle sous une agression de chaque jour. Mieux sans doute, se sentant mourir, il décide de mettre en scène cet ultime acte de sa vie. Non seulement la date en est prévue mais il convient de convoquer la presse qui bien entendu se fera un devoir de recueillir ses dernières paroles. Il avait même rédigé lui-même sa propre épitaphe !Au moins ne manquera-t-il pas sa sortie lui qui avait fait un parcours exceptionnel. Il se complet donc, lors de ces entrevues à détailler sa carrière littéraire, longue et à l'entendre fastueuse qui a fait de lui une écrivain précoce et célèbre. Il a même tissé sa propre légende de son vivant qu'il épelle pour les nombreux journalistes qui viennent l’interviewer. Cabotin, il en rajoute toujours un peu dans ses propos, maniant la contradiction et noircissant le trait ne serait-ce que pour se mettre lui-même en valeur mais donne à voir un homme acerbe, intolérant, misanthrope, misogyne et finit toujours par éconduire vertement le chroniqueur. C'est que, par un excès de nombrilisme il souhaite surtout parler de lui-même et attend de ses interlocuteurs d'occasion flagornerie et déférence.

 

Auparavant tous les reporters étaient des hommes. Arrive cependant une femme, Nina, dont il souhaite se débarrasser dès le début de l'entretien n'attendant même pas les questions. L'ambiance est tendue au début, lui est ignoble comme auparavant mais elle paradoxalement s'accroche et n'entend pas, comme ses autres collègues, être une flatteuse de plus. Est-ce à cause de sa virginité ou de sa peur des femelles comme il dit ? Est-il séduit ou mord-t-il malgré lui à l'hameçon de cette femme plus talentueuse que les autres ? Toujours est-il que les rôles s'inversent, qu'il la retient, refuse de parler de son œuvre, se livre un peu penaud , un peu honteux comme il ne l'avait jamais fait auparavant. Pourtant, elle est la seule de tous les chroniqueurs a avoir lu son œuvre et un de ses romans inachevé celui-là précisément intitulé « L’hygiène de l'assassin », l'amène à être plus précis. Est-elle une talentueuse adepte de la maïeutique ou une enquêtrice hors pair mais Tash qui aimait tant parler de lui se retrouve face à lui-même et lui avoue... un crime. Il a effectivement assassiné sa cousine dans sa jeunesse.

 

J'ai lu ce roman, comme les autres, facile à parcourir. Comme je l'ai déjà dit dans cette chronique, les livres d'Amélie Nothomb se lient facilement et c'est au moins agréable à ce titre. Cela a été pour elle sans doute l'occasion de pas mal de poncifs sur l'écriture, l’érotisme, les femmes, la nourriture, Mai 68, la société et ses travers... une sorte de salmigondis pas vraiment passionnant ainsi que des avis sur Kant, Louis-Ferdinand Céline ou Sartes, pas non plus originaux. Cet sorte de huis-clos a, pour une fois l'avantage d'être crédible puisque ce roman met en évidence l'hypocrisie et la perversité de la condition humaine, et de donner une fin à un roman inachevé qui peut parfaitement évoquer Montaigne.

 

©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

MERCURE

N°775 – Août 2014.

 

MERCURE- Amélie Nothomb – Albin Michel (1998)

 

Nous sommes en 1923 et une infirmière, Françoise Chavaigne, gagne l'île de Mortes-Frontières où elle doit soigner la pleurésie d'une jeune fille, Hazel, qui vit là avec un vieil homme, le capitaine Omer Loncours. Elle apprend de la bouche de ce dernier qu'il l'a recueillie à la suite d'un bombardement qui l'a laissée affreusement défigurée.D'emblée des relations de confiance s'installent entre les deux femmes ; pourtant, la consigne est de ne pas parler de cet événement ni évidemment de son aspect physique.. sous peine de mort ! Elle ne tarde pas à s'apercevoir que l'absence de miroirs, d'objets réfléchissants et la position des ouvertures vitrées lui interdissent de se voir. Elle apprend que le vieil homme couche avec Hazel et aussi l'existence d'une autre femme, Adèle, que le capitaine à sauvé de la mort quelques vingt ans auparavant, qu'il a séquestrée en lui faisant croire qu'elle avait été défigurée par un incendie et qui se serait suicidée. Dans les deux cas il s'agit d'un mensonge entretenu par le capitaine alors que les deux femmes sont d'une éclatante beauté.

 

J'ai eu l'impression de lire un roman policier mais ce n'en est pas un. En revanche j'ai bien eu le sentiment d'être en présence d'un roman à l'eau de rose, par ailleurs peu convaincant, avec ses développements sur l'amour, le bonheur, le consentement à l'acte sexuel, la jalousie, la volonté de demeurer incarcérée c'est à dire sous l'emprise de Loncours, la virginité et sur les personnages stendhaliens. La localisation sur une île, dans un manoir sombre ajoute un côté exotique et même un peu théâtral, du genre « unité de lieu », à moins que cela n'évoque le jardin d'Eden, au moins pour le capitaine. Le jeu de mots facile sur les noms des femmes et surtout sur celui du vieillard n'ont pas non plus retenu mon intérêt (O.Loncours pour « capitaine au long cours » qu'il était effectivement).

 

Je note cependant que le concept de résurrection que j'avais déjà remarqué dans « Le fait du prince » (La Feuille Volante n°772) revient sous sa plume. En effet l'auteure présente Hazel comme la réincarnation d'Adèle ce qui peut-être à mes yeux une piste intéressante, c'est peut-être aussi tout simplement un fantasme ou une obsession d'Amélie Nothomb ! L'arrivée dans la vie du capitaine d'Hazel est présentée comme un cadeau des dieux, un bienfait du hasard, Pourquoi pas après tout mais on peut parfaitement voir aussi dans cet homme vieillissant, un sadique et un vicelard ?

 

L'épilogue d'un roman est toujours attendu par le lecteur. J'ai déjà dit dans cette chronique que le « happy-end » ne me plaît pas du tout et la première version emprunte beaucoup au roman feuilleton pour midinettes. Ici, c'est peut-être un avantage puisqu'il est double, un peu comme si le lecteur avait le droit de choisir. Là aussi pourquoi pas ? Je choisis quand même d'y voir quelque chose qui, en tant qu'auteur, m'a toujours étonné, c'est la liberté de personnages dont j'ai pu vérifier personnellement qu'elle existe et pas seulement en tant que concept. Quand on écrit une fiction, on a une idée assez précise du scénario mais il arrive parfois qu'au cours des développements une histoire différente s'impose à vous, et vous vous laissez faire en vous demandant où tout cela va vous mener...Mais là aussi, c'est peut-être moi qui divague !

 

©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

LE FAIT DU PRINCE

N°772 – Juillet 2014.

 

LE FAIT DU PRINCEAmélie NothombAlbin Michel.

 

Ce livre pris au hasard dans les rayonnages de la bibliothèque m'était parfaitement inconnu et je venais juste d'entamer l’œuvre d'Amélie Nothomb. D'autre part, le titre m'évoquait davantage une théorie juridique qu'une œuvre de fiction mais pourquoi pas ?

 

Dès les première pages, cela me semblait un peu loufoque mais après tout pourquoi pas me suis-je dit. Un parfait quidam, Baptiste Bordenave, la quarantaine triste, dont la vie est sans aucun fait marquant, voit débarquer chez lui un inconnu qui lui demande d’utiliser son téléphone à cause d'une panne de sa voiture. Jusque là rien d'extraordinaire sauf que cet homme meurt sous ses yeux. A cause d'une conversation qu'il a eue la veille, il craint d'être accusé de meurtre ce qui est assez inattendu. Ce qui l'est encore plus est qu'il décide de prendre sa place, son identité, de le ressusciter en quelque sorte alors même qu'il ne sait rien de lui. Du point de vue du code pénal c’est quand même assez risqué. Il sera donc Olaf Sildur, un suédois et comme le hasard fait bien les choses, surtout dans les romans, il s'aperçoit vite qu'il ne perd pas au change puisque qu'après avoir volé son identité et son argent au défunt, il lui prend sa jeune et jolie femme. De quotidienne et laborieuse, sa vie devient soudain oisive et surtout riche, consacrée au sommeil, au repas décalés et surtout à l’assèchement de la cave, ce qui donne un florilège de poncifs sur le savoir-boire, l’alcoolisme et l'ivresse. A ce moment on peut s'interroger sur l'activité réelle de cet Olaf, entre trafic de drogue et espionnage d'autant que notre « Baptiste-Olaf » est suivi par deux hommes ce qui l'oblige à fuir et donc à disparaître avec sa nouvelle maîtresse en direction de la Suède. Du coup ce roman bascule dans une sorte de thriller, mais ce n'est pas exactement cela puisque cela devient complètement surréaliste avec l'existence d'un tunnel entre l'appartement du défunt et la banque que, bien entendu et sans aucune difficulté, le nouvel Olaf dévalise. Le fait d'être dans une fiction n’autorise pas pour autant n'importe quelle facilité de scénario ni d'ailleurs des longueurs un peu trop fréquentes et on se perd en conjectures sur la véritable identité du vrai Olaf, sur sa vie, sur sa mort et sur ce qu'a amené Baptiste à prendre sa place. Quant à l'évocation finale du Cercle polaire, je n'ai pas vraiment compris, à moins que ce ne soit le sempiternel thème de la feuille blanche qui, ici, aurait bien dû le rester. Le récit n'est tout simplement pas crédible et j'ai trouvé cela dommage. Le seul intérêt que j'y ai perçu est qu'il se lit bien et vite, comme la plupart des romans d'Amélie Nothom, et procure une agréable lecture.

Et « le fait du Prince » la-dedans ? Je ne suis pas un spécialiste mais c'est soit un acte arbitraire du gouvernement soit, en droit administratif français, une décision de l'Administration qui pèse sur un contrat où elle est partie prenante et qui peut éventuellement lésé son cocontractant. Mais je ne vois pas très bien le lien entre ces notions juridiques et ce roman, l'explication finale ne m'ayant pas vraiment convaincu, à moins bien sûr que je ne sois, une nouvelle fois, passé à côté de quelque chose !

Je connais imparfaitement l’œuvre, par ailleurs abondante, de l’auteure (La Feuille Volante n°676 – 771) mais il m'apparaît de plus en plus qu'elle est capable du pire comme du meilleur. Là, j'ai été franchement déçu.

 

©Hervé GAUTIER – Juillet 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

STUPEUR ET TREMBLEMENTS

N°771 – Juillet 2014.

 

STUPEUR ET TREMBLEMENTSAmélie NothombAlbin Michel.

Grand prix du roman de l'Académie Française 1999.

 

C'est l'histoire d'une jeune Belge, pleine d'ambition et amoureuse de la culture japonaise. Elle entre donc comme interprète dans une multinationale nippone d'import-export, la société Yimimoto, mais ne tarde pas à déchanter. Elle se retrouve après pas mal d’humiliations... comme nettoyeuse de chiottes, une sorte de mise au placard un peu particulière, autant dire qu'on veut la pousser à la démission. Pourtant elle tient bon et va jusqu’au terme de son contrat de travail tout en choisissant de s'évader de cette « condition » par des expédients personnels ou même d'en rire ! C'est qu'elle apprend à ses dépends que les codes européens sont différents de ceux en usage au « pays du Soleil-Levant » et que le monde du travail n'y est pas non plus un havre de paix. Elle finit par se couler dans le moule, par prendre son mal en patience et par trouver son salut dans l’inversion des concepts ou, à tout le moins à en donner l'impression, faire en quelque sorte acte de soumission apparent, tel le respect du sens de l'honneur, fondamental dans la culture japonaise, tout en gardant intacts ses valeurs et en puisant dans cette expérience le sujet d'un livre, une manière aussi de se libérer par l'écriture.

 

L'auteure brosse un portait peu flatteur de la société nippone, décrivant la condition des hommes et surtout celle de femmes vouées à un avenir plutôt compromis sur le plan professionnel comme sur le plan personnel. Apparemment il est difficile de s'y épanouir en dehors de l'entreprise. Dans ce roman autobiographique, l'auteure nous confie son expérience personnelle d'immersion dans la société mais surtout dans le monde du travail japonais. C’est vrai que l'état d'esprit y est moins contestataire, plus docile face au patronat et au pouvoir qu'en occident. Il y a une subordination naturelle de l'individu, inconnue chez nous, face à tout ce qui incarne l'autorité, l'oubli de son bonheur personnel au profit de la société commerciale. Tout ici se résume au travail, à l'entreprise et le reste peu ou prou ne compte guère. Ainsi la tradition de l’obéissance aveugle, de l’auto-culpabilisation est-elle respectée avec des formes appropriées proches de ce qui serait chez nous regardé comme une comédie ainsi qu'en témoigne l'attitude qu'on devait avoir face à l’empereur du Japon, considéré naguère comme un dieu, en s'adressant à lui « avec stupeur et tremblements »( ce qui donne son titre au roman).

 

Certes le contexte a quelque chose d'exotique et même d'anecdotique, certes en occident il y a des syndicats, des associations, des groupes de pression, des soutiens individuels et spontanés un arsenal juridique apparemment inconnus au Japon et qui garantissent contre ce genre de chose mais je me suis demandé si finalement ce monde du travail en tant que tel était vraiment si différent que cela chez nous. Ce qui est présenté comme « culturel » au Japon me semble transposable dans nos entreprises comme un moyen de culpabilisation, une manière de se débarrasser d'un collaborateur devenu encombrant, de favoriser une forme d'autoritarisme individuel avec parfois la bienveillance de la hiérarchie quand ce n'est pas tout simplement pour obtenir des faveurs sexuelles ! Mademoiselle Fubuki Mori qui se révèle être une femme magnifique et même fascinante sous la plume de l'auteure devient pourtant sa tortionnaire ; ne s'incarne-t-elle pas chez nous dans la multitude de petits chefs imbus de leur importance et qui entendent faire peser leur autorité sur leurs inférieurs ? Leur position intermédiaire dans l’entreprise, acquise certes par la patience, parfois par la compétence mais bien plus souvent par la flagornerie, la délation, le clabaudage, font d'eux des intermédiaires intéressants pour le patronat et ils attendent de leurs inférieurs la même vassalité que celle qui fut la leur pour obtenir leur poste. Conscients de leur importance, ils aiment la faire sentir à ceux qu'ils ont en leur pouvoir. La hiérarchie si pesante dans ce roman est-elle vraiment étrangère à notre système où, bien souvent, elle étouffe l'épanouissement, les initiatives, la simple liberté d'entreprendre ou d'innover. Le système japonais qui réclame la perfection chez les salariés d'une société est-il vraiment inconnu chez nous où on nous parle d'excellence et surtout par la comparaison avec les autres pays plus performants que le nôtre sur le plan économique ? Je ne parle pas du harcèlement, concept longtemps pratiqué, hypocritement ignoré chez nous mais cependant bien présent dans le monde du travail au point d'être enfin reconnu et poursuivi aujourd'hui jusque devant les tribunaux ! Je ne garderai bien de généraliser mais y a-t-il vraiment de la différence entre ce qu'a subi la narratrice, ravalée à des emplois subalternes voire dégradants, constamment maintenue dans un état d'infériorité et psychologiquement fragilisée et la volonté parfois mise en œuvre chez nous de se débarrasser d'un collaborateur en le laissant inactif, en lui confiant une fonction qui ne correspond pas à sa compétence ou simplement en mettant en avant le nécessaire rendement et ce sans se préoccuper des conséquences sur sa vie ?

 

Certes les mentalités sont différentes au Japon et en occident (singulièrement en France) et l'auteure a sûrement un peu noirci le trait en faisant de la compagnie Yumimoto un modèle qu'elle n'est peut-être pas partout, mais quand même ! L'auteur a été l'objet de nombre d'avanies qui l'ont rabaissée et précipitée vers sa « démission contractuelle ». J'ai vu dans ce roman une manière de remettre en question notre vision du Japon qui a, un temps, servi de modèle économique à notre pays.

 

Bien écrit et facile à lire, j'ai bien aimé ce livre pour son style, son témoignage et pour les questions qu'il soulève.

 

©Hervé GAUTIER – Juillet 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com

BARBE BLEUE – Amélie Nothomb

N°676– Août 2013.

BARBE BLEUE – Amélie Nothomb – Albin Michel

 

Drôle d’histoire que celle de Saturnine Puissant, une jeune Belge de 25 ans un peu désargentée qui, venue enseigner au Louvre, cherche de quoi se loger. Elle répond à une petite annonce pour une colocation et rencontre le propriétaire, Dom Emilio Nibal y Milcar, un aristocrate espagnol, un « Grand d'Espagne » selon son propre aveu, qui accepte de lui louer pour un prix dérisoire une chambre dans son hôtel particulier parisien, avec la disposition de la domesticité, du chauffeur... Une occasion a ne pas laisser passer ! Le contrat de location précise qu'elle ne doit pas entrer dans la « chambre noire » qui lui sert à développer ses photos, alors même que celle-ci n'est pas fermée à clé. Elle remarque que les huit précédentes colocataires étaient des femmes et qu'elles ont disparu.

C'est que cet Espagnol est bizarre. Séducteur impénitent, fort imbu de lui-même, il est exilé en France mais ne sort pas de chez lui. Noble, il souhaite que cela se sache, richissime, il adore l'or qu'il possède apparemment à profusion, se déclare royaliste, catholique dogmatique, pratiquant jusqu'à l’extrême, cite la Bible à l'envi, fanatique de la Sainte Inquisition, il pratique volontairement le « trafic des indulgences », celui-là même qui est à l'origine du luthéranisme, en couvrant son confesseur d'or en échange de son absolution ! Rien à voir avec jeune femme libérée et moderne qu'il demande d'emblée en mariage, qu'il couvre de cadeaux et dont il satisfait les moindres caprices. Il l'invite à sa table à tout propos. Saturnine ne s'en laisse pas conter, argumente, finasse, se moque de lui, lui porte volontiers la contradiction jusqu'à l'impertinence, le provoque, prétend qu'elle ne tombera pas dans le panneau de la transgression de l'interdit pour ce qui concerne la « Chambre noire » parce que, elle en est sûre, il a assassiné les huit précédentes colocataires pour le même motif bizarre... et elle ne sera pas la neuvième ! A son amour, elle répond volontiers par des vacheries.

Apparemment les autres femmes ont peur de lui et pourtant il considère que la femme est la colocataire idéale, qu'il a aimé toutes les précédentes, mais elles sont disparu ! A Saturnine qu'il associe à l'or et au champagne de grandes marques, il offre une jupe qu'il a lui-même fabriquée, faite de riches tissus et d'une doublure d'un jaune particulier et mystérieux, et qui, lorsqu'elle la porte lui fait l'effet d'une étreinte amoureuse. Bien qu'elle considère Emilio comme un dangereux malade mental, elle ne tarde pas à tomber amoureuse de lui. Reste cependant les photos, au nombre de huit, apparemment cachées, la chambre noire, et qui ne représentent que des femmes mortes, l'occasion pour elle de mener une sorte d'enquête qui n'en est cependant pas une. Elle s'installe au contraire dans cette sorte d’ambiguïté où elle ne sera pas tuée puisqu'il lui a avoué son secret et qu'elle peut donc demeurer à ses côtés en tant que sa colocataire. Emilio la photographie elle aussi, mais à l'inverse des autres victimes, elle est bien vivante.

 

C'est une fable plaisante, facile à lire, bien écrite, pas dénuée du tout d'intérêt et de culture et qui évoque à la fois Henri VIII d'Angleterre (Barbe Bleue) pour l'amour des femmes et leur assassinat et la Fée Mélusine pour la transgression de l'interdit, une sorte de roman à énigme où, encore une fois, Éros dans avec Thanatos.

 

J'avoue que le nom d'Amélie Nothomb ne m'était pas inconnu mais je n'avais rien lu d'elle auparavant. Je l'ai découverte pour la première fois, autant par curiosité que par envie de lire un auteur connu et médiatisé.

 

© Hervé GAUTIER - Août 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×