Articles de ervian
-
Les roses d'Atacama
- Par ervian
- Le 29/11/2014
- Dans Luis Sepulveda
- 0 commentaire
N°836 – Novembre 2014.
Les roses d'Atacama – Luis Sépulveda- Métailié
C'est une sorte de carnet de voyage que nous offre l'auteur, le compte rendu de belles rencontres avec des gens dont il nous raconte l'histoire. Ce sont de gens ordinaires dont personne ne parle, 34 portraits, 34 esquisses inspirée par la sensibilité humaine. Dans ces nouvelles, il met en scène des hommes, des marginaux, qui ont choisi de se battre avec des armes dérisoires contre un pouvoir violent et barbare tel que les dictatures savent en enfanter, des petites gens qui font chaque jour leur métier avec passion, même si celui-ci leur apportera la mort. C'est aussi pour l'auteur l'occasion de se révolter contre l'exploitation meurtrière de la forêt en Amérique du sud ou la disparition programmée des baleines en Méditerranée. Sepulveda sait que ces combats sont perdus d'avance mais son action de témoin est une sorte de devoir moral pour que ces instants passés avec eux, que ces luttes, même vouées à l’échec, soient gravés dans nos mémoires, pour que ces injustices soient dénoncées comme une aberration dans l'histoire du monde, que l'oppression sous toutes ses formes soit ainsi révélée, pour que l'hypocrisie et le mensonge qui sont l'apanage des sociétés humaines bien pensantes soient dévoilés. C'est qu'il n'est pas autre chose qu'un témoin qui, à travers ses mots rend la parole à tous ces laissés pour compte que l'histoire officielle a oubliés, pour que tous ceux qui se sont un jour levés contre la barbarie ou qui ont simplement fait ce qu'ils estimaient être leur devoir, ne soient plus des fantômes. Il leur redonne leur nom, remet des mots sur leur action et c'est ainsi un peu de leur dignité qu'il leur rend. Il le fait simplement, sans faire dans le pathos, sans noircir le tableau, comme le scribe attentif et scrupuleux qu'il est.
Il évoque sa démarche en décrivant ce militant politique qui se penche sur les éphémères roses qui poussent dans le désert salé d'Atacama au nord du Chili. Elles sont toujours là, redonnent vie et couleurs à cette terre ingrate, ne fleurissent qu'une fois l'an, ponctuellement, sont aussi vieilles que le monde et des générations d'hommes qui sont passés par ici les ont vues. Elles sont le symbole de la permanence dans ce milieu hostile, de la vie qui disparaît mais toujours renaît tel un phénix, une sorte de miracle comme seule la nature sait en faire pour attester sans doute que rien n’est perdu, que l’humanité est capable de résister, comme les hommes dont il témoigne de l'humanisme, de l'altruisme, de la solidarité...
Le style est agréable, émouvant, une évocation simple mais pleine d'humanité, sans fioriture mais aussi sans concession. L'écrivain révolté voyageur et militant qu'il est trouve ici un thème particulièrement bien choisi pour que ses lecteurs prennent conscience des réalités et n'oublient rien de ce qui fait notre commune histoire et défendent ce patrimoine dont nous ne sommes que les usufruitiers.
Il réussit, selon le mot de l'éditeur « à transformer la tendresse des hommes en littérature »
©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
Voyage au bout de la nuit
- Par ervian
- Le 28/11/2014
- Dans Louis-Ferdinand CELINE –
- 0 commentaire
N°835 – Novembre 2014.
Voyage au bout de la nuit – Louis-Ferdinand CELINE- Folio.
Céline est un auteur contesté mais qui ne laisse pas indifférent. Avec ce roman qui manqua de Goncourt de deux voies mais obtint le Renaudot en 1932, il met en scène Ferdinand Bardamu. Dans ce récit à la première personne qui accrédite la dimension autobiographique Céline-Bardamu raconte son expérience de la première guerre mondiale qui fut pour lui une révélation, celle de l’absurdité, de l'hypocrisie du monde qui l'entoure, l'ineptie des officiers, l'horreur des combats. Il se révèle pessimiste sur la nature humaine et en perd sa naïveté. Il dénonce la colonialisme en Afrique où il se rend ensuite puis le capitalisme avec le dollar-roi aux États-Unis. Là aussi il se laisse aller à sa critique naturelle contre le taylorisme qui broie l'être humain. Il est logique avec lui-même quand il s’installe en France comme médecin et qu'il cherche à côtoyer et à soigner la misère humaine. Il sera le médecin des pauvres et retrouvera d'une certaine manière la détresse qu'il a connu en Afrique et dans les tranchées.
Dans tout ce périple, Bardamu semble errer dans ce monde qu'il n'aime guère tout comme il hait l'espèce humaine à laquelle pourtant il appartient, comme nous tous.
J'ai souvent dit dans cette chronique que j'appréciais qu’un auteur serve serve correctement a langue française, la faisant chanter agréablement pour son lecteur avec un choix de mots qui lui confère une dimension poétique. Dans le cas de Céline, ce n’est pas exactement le cas puisque son style est emprunt d'une grande spontanéité et d'un argot populaire. Pourtant, il y a cette petite musique qui caractérise son style et qui a contribué à inspirer largement ses successeurs en littérature. Elle n'est pas très poétique il est vrai mais, elle marque à sa manière la révolte de l’auteur contre l'espèce humaine dont il n'est pas vraiment l'ami. A-t-il vraiment tort dans la mesure où ainsi il marque son originalité et surtout son authenticité ?
Après avoir été avec Robert Brasillach et Pierre Dieu La Rochelle un écrivain maudit de la libération, il revient petit à petit en grâce et personnellement je trouve cela plutôt bien.
©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
Portrait de l'écrivain en animal domestique
- Par ervian
- Le 24/11/2014
- Dans Lydie Salvayre
- 0 commentaire
N°834 – Novembre 2014.
Portrait de l'écrivain en animal domestique – Lydie Salvayre – Le Seuil.
Avant qu'elle n'obtienne le Prix Goncourt, cette année, le nom de Lydie Salvaire m’était complètement inconnu. J'ai été séduit par un de ses romans policier « La puissance des mouches » et j'ai souhaité poursuivre ma découverte de cette auteure. Qu'avons nous ici ? Il s'agit d'une femme-écrivain qui a accepté d'écrire la biographie de Toblold, le roi du hamburger. On comprend bien que la payant largement pour cela, elle va faire appel à tout son talent pour composer une œuvre de thuriféraire même si cette occasion lui permet de pénétrer le monde des affaires qui lui est complètement étranger et qui peut-être la fascine. Elle est peut-être aussi séduite par cet homme qui est son exact contraire et tant pis si sa notoriété, son travail sa réputation en pâtissent. Elle vivra dans son ombre pour ne rien perdre de ses remarques qu'elle note scrupuleusement puisque c'est son travail !
Nous assistons à la désagréable politique capitaliste qui consiste entre autre à éliminer un concurrent sans la moindre retenue, mais après tout c'est là aussi une action parfaitement conforme à l'esprit humain. L'écrivain qu'elle est perd, dans ce contexte, un peu de Son âme et flagorne tant qu'elle peut, devient servile, veule et lâche, outrepassant presque malgré elle son rôle de laudateur. La prise de conscience qui en résulte n'est pas sans provoquer chez elle des états d'âme mais la facilité et plus sûrement encore l’appât du gain sont les plus forts. La narratrice ne laisse rien paraître de son agacement et finit par exceller dans ce numéro d'équilibriste entre résignation, inertie et attirance, mais là aussi il n'y a rien que de très humain, n'est-il pas ? Face à cet homme dragueur, mufle, vulgaire, destructeur et qui croit que tout lui est dû, elle va même jusqu'à éprouver de la sympathie pour sa compagne qui, avec le temps et l'intérêt accepte elle aussi tout de lui. Pourtant, quand il dévoile son enfance, Jim Tolbold la révèle misérable, comme celle de la narratrice, ce qui peut éventuellement les rapprocher mais son amour de l'argent et surtout la manière de l'acquérir reste un obstacle entre eux. Pas tant que cela cependant puisque la narratrice finit par prendre goût au luxe et étouffe son envie de révolte. En fait elle devient en quelque sorte sa complice. La métamorphose de Tolbold ne me paraît pas convaincante. Elle est artificielle et franchement décevante.
Le titre est significatif. C'est une question vieille comme le monde que celle qui met en présence quelqu’un qui a réussi et souhaite le faire savoir et celui qui en est chargé par l'écrit contre de l'argent. Le lien de subordination saute aux yeux et c'est tout l'enjeu de cette « relation ». Pourtant, même si le style de ce roman est alerte et agréable à lire, je ne suis que très peu entré dans ce livre, j'ai même ressenti une certaine répulsion pour cette ambiance malsaine même si elle est révélatrice de l'espèce humaine. Je n'ai guère apprécié l’écrivain dans son rôle de courtisan. J’avais aimé « Le pouvoir des mouches » (La Feuille Volante n° 833), je ne suis pas entré dans la démarche créatrice de celui-ci, mais peut-être suis-je passé à côté de quelque chose ?.
©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
La puissance des mouches
- Par ervian
- Le 22/11/2014
- Dans Lydie Salvayre
- 0 commentaire
N°833 – Novembre 2014.
La puissance des mouches – Lydie Salvayre – Le Seuil.
« Familles, je vous hais » cet apophtegme d'André Gide pourrait servir d’exergue à ce roman, et pas que la famille d'ailleurs. Jugez plutôt.
Il est des personnages de roman qui n'ont vraiment pas de chance. Le héro de celui-ci est non seulement un meurtrier mais quand il s'adresse au juge d'instruction d'une manière un peu cavalière il est vrai, celui-ci ne peut que lui trouver des circonstances atténuantes. Il poursuit d'ailleurs ce dialogue avec l'infirmier de la prison, le psychiatre chargé d'évaluer son degré de responsabilité, l'avocat chargé de le défendre. En fait c'est une sorte de monologue, conséquence de questions posées mais qu'on ne connaît pas .
Apparemment le narrateur qui est aussi l'accusé a été conçu à la suite d'un viol puisque son père, gardien du camp d'Argelès après la défaite républicaine espagnole, a d'un seul coup dépucelé et engrossé sa mère. Le couple qu'ils forment n'a rien d'idyllique, lui devenant un tyran domestique brutal et borné et elle une femme soumise et bientôt martyre. Ce fils a donc de qui tenir ! Pourtant il a fait ce qu'il a pu pour être différent de ce père. La preuve il lit Pascal simplement peut-être parce qu'il est guide au musée de Port-Royal, mais peut-être aussi parce qu'il aime lire, tout simplement. Pourtant la pensée de ce philosophe ne l'a pas empêché de devenir un meurtrier même si la victime n'est pas forcément celle qu'on à laquelle on s'attend.
C'est vrai que son existence est minable même si ce n'est pas vraiment de sa faute, coincé entre une épouse sans intérêt et un travail certes passionnant mais encadré par de petits chefs suffisants et condescendants qui lui font constamment sentir sa condition d'inférieur. Et comme si cela ne suffisait pas, il doit aussi faire face aux hommes importants qui parfois passent dans sa vie, mais sans le voir, il doit aussi supporter des visiteurs ignorants ou trop érudits, et même ses collègues. Bref, il méprise tout le monde et finit par soliloquer et par s'adonner à la boisson. La haine qu'il conçoit de tout cela a « la puissance des mouches »selon l'expression du même Pascal. On peut supposer que c'est cette haine des autres qui l'a amené à tuer mais en réalité on n’est sûr de rien, un peu comme lui sans doute, comme s'il cherchait lui aussi la raison de son geste. Ce dont on est sûr seulement c'est qu'il est un meurtrier.
C'est un personnage complexe pourtant que ce criminel et on a du mal à suivre son raisonnement. Qu'il haïsse l'espèce humaine ce n'est sans doute pas extraordinaire dans son cas, mais qu'il choisisse, dans ces conditions, Pascal comme livre de chevet est sans doute un peu étonnant. Et puis « prendre appui sur le néant » comme il dit, c'est un règle de vie que j'ai un peu de mal à comprendre. Si j'avais à être juré dans son procès, j’aurais sans doute du mal à m'y retrouver pour sanctionner un geste certes condamnable mais que son enfance et sa vie, sans l'excuser, pouvait largement l'expliquer.
Je ne connaissais pas cette auteur dont c'est le quatrième roman. J'ai bien aimé le ton sur lequel elle décline cette intrigue autant que le suspens qu'elle distille tout au long de ces pages. Avec elle, le roman policier prend une dimension psychologique que je préférerai toujours aux polars sanguinolents.
©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
L'OR
- Par ervian
- Le 20/11/2014
- Dans Blaise Cendras
- 0 commentaire
N°831 – Novembre 2014.
L'OR – Blaise Cendras- Folio.(Grasset 1925)
Il est des romans dont le seul nom de l'auteur est une invitation à la lecture. Dans ma bibliothèque idéale Cendras reste un écrivain emblématique peut-être à cause de son parcours personnel, peut-être à cause de l'importance et la diversité de son œuvre ou des commentaires qu'elle a suscités.
Il s'agit ici d'une biographie romancée, celle de Johann August Sutter (1803-1880) un Suisse parti de rien qui s’exila aux États-Unis en 1834 et fonda, après pas mal de déboires, en Californie alors mexicaine, un vaste domaine agricole. Son nom est associé à la « ruée vers l'or » qui ne fit cependant pas sa fortune. Il mourut en effet ruiné, bien qu'on trouva de l'or sur ses terres, incapable de s'adapter à cette nouvelle vie de prospecteur et aussi victime de spéculateurs, de voleurs et de procès.
Sous la plume de Cendras cet aventurier perd un « t » dans son nom mais gagne le grade de général, s'établit effectivement en Californie où il a le même destin que son modèle. Il meurt fou à Washington.
Écrit en quelques jours ce roman fut un succès et l'auteur abandonna son écriture poétique pour adopter ce nouveau style romanesque. La vie de cet authentique homme d'affaires et aventurier ne pouvait laisser Cendras indifférent, lui dont la vie s'est déroulée sous le signe de la découverte et de l'aventure.
Le personnage de Baise Cendras m'a toujours fasciné mais j'avoue avoir été un peu déçu par le style. La phrase est simple mais dans mon souvenir elle était plus travaillée, moins spontanée. Après tout c'est peut-être le but recherché pour instillé un rythme à travers le texte. Pour autant ce bref roman est une nouvelle occasion de réfléchir sur la vie, la richesse, les choses acquises, la splendeur et la décadence d'un personnage, le passage sur terre de chacun d'entre nous, l'énergie qu'on déploie pour réussir puisque c'est paraît-il le but de l'existence et la trace que nous pouvons laisser après nous.
©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
LES NOUVELLES AFFAIRES DU JUGE TI
- Par ervian
- Le 18/11/2014
- Dans Zhu Xiao Di
- 0 commentaire
N°829 – Novembre 2014.
LES NOUVELLES AFFAIRES DU JUGE TI – Zhu Xiao Di – 10/18.
Traduit de l'américain par Anne Krief.
Il y a quelques années, j'ai fait la « connaissance » du juge Ti (de son vrai nom Ti Jen-tsie 630-700)à travers les écrits de Robert Van Gulik et de Frédéric Lenormand et je me suis félicité de cette rencontre. Chaque roman était un grand moment de lecture tant le parcours de cet homme qui a réellement existé était passionnant. Comme il l'auteur le dit lui-même dans ses « remerciements », il était bien normal que ce fût un Chinois, même de nationalité américaine qui s'approprie ce personnage que la télévision chinoise fait régulièrement revivre.
A travers ces nouvelles, j'ai eu plaisir à retrouver cet étonnant magistrat, homme de son temps, vivant avec ses trois épouses et personnalisant la justice chinoise dans ses procédures et ses sanctions (bastonnade, torture et mise à mort). Il se révèle être un homme de bon sens, un enquêteur efficace, un fonctionnaire intègre, un confucianiste convaincu, un être cultivé, motivé par son seul devoir et soucieux de rendre une bonne justice au nom de l'Empereur. Il deviendra plus tard ministre de la justice. Il mène ses enquêtes et ses interrogatoires avec un pragmatisme qui n'a d'égal que sa volonté de déjouer les crimes et les délits les mieux dissimulés tout en ne s'en laissant pas conter. Il incarne l'autorité qui doit émaner du tribunal qu'il dirige. Nous le voyons évoluer dans la société chinoise de cette époque, avec ses rites, ses règles, ses coutumes qui régissent la vie sociale autant que la famille dans cette Chine fascinante.
©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
LES SENTIERS DE LA GLOIRE
- Par ervian
- Le 17/11/2014
- Dans Cinéma américain
- 0 commentaire
N°283 – Novembre 2007
LES SENTIERS DE LA GLOIRE- Stanley KUBRICK. [ARTE Diffusion le 8/11/2007]
« Le pire, c'est la guerre » a dit récemment un ministre.
C'est effectivement ce qui peut arriver de pire à un pays, à une nation, à une civilisation, mais le pire, dans cette situation, c'est sans doute que la guerre soit dévolue à des militaires, d'autant qu'à l'époque, c'est au Peuple français qu'on a confié le soin de défendre le sol national. Au nom de la conscription, on est donc allé chercher des hommes qu'on a instruit dans l'usage des armes, qu'on a habillé et mis en condition.
Ces citoyens sont donc devenus des soldats. Jusque là, rien à dire, mais le pire, sans doute, c'est que ces pauvres gens ont été livrés à l'incompétence de militaires de carrière, des généraux aux idées d'un autre âge, mus par la seule volonté d'obtenir un avancement, une décoration, une citation, une étoile, que le sacrifice de « leurs » soldats serait capable de leur assurer. Ce qu'ils souhaitaient c'était se faire valoir vis à vis de leur hiérarchie, et pour cela, ils ont joué avec eux, c'est à dire avec leur vie, comme on manipule des soldats de plomb, avec tout l'inconscience et l'humanité qui sied à des gens qui veulent faire prévaloir le paraître sur l'être. C'est qu'ils ont bien souvent conquis leurs galons, non par leur valeur, mais par leur capacité de flagornerie, de délation, de nuisance. Le pire, c'est que, ne devant leur place qu'à leurs bassesses, ils n'hésitent pas, pour la conserver, à trahir leurs amis, devenus ainsi leurs concurrents dans cette course effrénée aux honneurs, à la reconnaissance. Leur poste, qu'il faut impérativement conserver, ils le doivent à leurs nombreuses compromissions et trahisons qui émaillent leur parcours, mais peu leur importe, ce décor, patiemment tissé dans l'ombre de la médiocrité, ne saurait être balayé par un plus vertueux qu'eux. Ils sont responsables, disent-ils, de leurs hommes, mais c'est au nom de cette responsabilité, mais aussi pour obéir à des ordres impossibles à exécuter, parce que concoctés par des hommes coupés des réalités, mais dont ils n'osent contester le bien-fondé, qu'ils vont obéir, c'est à dire sacrifier inutilement des vies humaines. Dès lors, que devient l'amour de la Patrie, la nécessaire défense du pays?
Alors, au nom de la discipline, ils mettent en place cette parodie meurtrière pour le seul bénéfice de leur carrière en n'oubliant pas de ressortir les vieilles rengaines sur le patriotisme, avec tout ce qu'il faut de paternalisme pour faire plus authentique. Même s'il faut, pour cela, que des Français tirent sur des Français! Ce film ne le montre pas, mais il était, je crois, d'usage d'y ajouter de larges rasades de gnôle pour exciter les hommes où leur faire perdre le sens du danger.
Bien entendu, quand l'affaire tourne au fiasco, ce qui est inévitable, il convient de trouver des responsables. Alors, pour faire bonne mesure, mais surtout pour masquer les vraies responsabilités, on accuse de traîtrise, de désertion, de refus d'exécuter les ordres, ceux-là mêmes dont on souhaitait se servir. Et bien entendu, pour l'exemple, on en fusille quelques-uns, en évitant de prendre en compte les réalités du combat et parfois l'attitude héroïque des accusés, en laissant au hasard ou à la vengeance personnelle le soin de désigner ceux qui seront sacrifiés. On ne prend même pas le soin d'un vrai procès, dans cette mascarade où les décisions sont prises à l'avance. Dans cette affaire, il ne saurait être question de sanctionner les vrais coupables. Il ne peut s'agir que de sans grades qui ne peuvent se défendre et en aucune façon, d'officiers.
Seul Kirk Douglas apporte une note d'humanité et de justice dans cette pantalonnade qui serait comique si elle n'était fatale.
Mais , l'aveuglement de cette hiérarchie n'est pas seulement l'apanage de l'armée. Il y a certes la dénonciation des bassesses des intermédiaires, désireux, eux aussi, de faire porter la responsabilité des fautes sur les plus petits qu'eux, mais, il m'apparaît que ce film n'est pas seulement anti-militariste et que son auteur a voulu donner à voir une facette de la condition humaine. Après tout, dans toute son œuvre Kubrick a voulu déranger et mettre à mal toutes les idées reçues sur la société. Ce long métrage lui-même, bien que de 1957, n'a été connu en France qu'en 1972. Tout au long de ce film, le spectateur éprouve de la compassion pour les soldats, pour leurs souffrances, leur sacrifice, mais il y a pire. A la fin, la sentence prononcée, on les oblige à assister à l'exécution de leurs camarades et, pour ceux qui font partie du peloton, à y participer. La dernière scène du film me paraît révélatrice. On y voit ces soldats ivres qui viennent d'être témoins de l'assassinat légal de leurs compagnons d'infortune, verser des larmes en écoutant la triste complainte d'une chanteuse allemande. La guerre les a peut-être déshumanisés, mais je crois plutôt que Kubrick choisit de montrer ce que les hommes en général ont de méprisable.
Ce film est bien nommé. La gloire, on peut l'habiller comme on veut, mais pour y accéder, ce ne sont pas des boulevards, des avenues, mais bien des sentiers, tortueux, cahoteux, boboueux.
© Hervé GAUTIER - Novembre 2007.
-
LA GRANDE ILLUSION
- Par ervian
- Le 17/11/2014
- Dans cinéma français
- 0 commentaire
N°830 – Novembre 2014.
LA GRANDE ILLUSION – Jean Renoir (1937).
Pendant la Grande Guerre, l'avion du lieutenant Maréchal (Jean Gabin) et du capitaine de Boëldieu (Pierre Fresnay) est abattu par le commandant Von Rauffenstein (Eric Von Stroheim), un aristocrate raffiné connaissant la famille du capitaine. Faits prisonniers les deux officiers français sont envoyés dans un camp en Allemagne où il retrouvent des soldats alliés de toutes nationalités, de tous grades et de tous milieux sociaux. La vie s'organise et aussi leur future évasion mais la veille de celle-ci, Maréchal et Boëldieu sont transférés dans une citadelle commandée par Von Rauffenstein devenu inapte au service à la suite d'une grave blessure. Les deux officiers aristocrates sympathisent en raison de leur milieu tandis que Maréchal, ancien ouvrier et le lieutenant Rosenthal, fils de banquier juif, rêvent d'évasion. Le devoir de tout prisonnier de guerre est de s'évader mais le sens de l'honneur de Boëldieu le pousse à se sacrifier pour favoriser la fuite des deux autres français. Le capitaine sera tué par le commandant du camp, victime en quelque sorte de son devoir. L'attitude du capitaine est une forme de rébellion contre les Allemands, il participe à sa manière à l'évasion des deux autres mais respecte une parole d'honneur qu'il n'a pas vraiment donnée au commandant de ne pas chercher à s'évader. Ils appartiennent à la même caste et à ce titre se lient d'amitié.
Les fuyards, épuisés seront recueillis dans une ferme par Elsa qui élève seule sa fille. Toute sa famille est morte au cours de cette guerre. Maréchal tombe amoureux d'Elsa, songe à rester avec elle mais se résout au départ tout en lui promettant de revenir s'il survit et atteint la Suisse. Ils réussissent dans leur entreprise mais le film se termine sans qu'on sache si Maréchal revient vers Elsa, s'il respecte lui aussi la parole qu'il lui a donnée.
Ce film met en scène des personnages très marqués par leur milieu social, Maréchal est un prolétaire promu officier, Von Rauffenstein et Boëldieu sont deux aristocrates engoncés dans leurs préjugés de classe, Rosenthal est fils d'un banquier, juif de surcroît. Lors de leur première incarcération, les hommes de tous les grades et de tous les milieux sont en situation de concentration. On peut comprendre que l'aristocratie, transcende les frontières alors qu'il y a plus d'affinités entre les autres classes sociales et que le devoir de combattre et de résister est plus important dans leur cas. Pourtant, il y a quand même une sorte de solidarité née du travail quand les officiers français et allemands sympathisent autour d’une table et apprennent qu'ils ont travaillé dans la même branche de l'industrie. Je note que ce film n'est pas antisémite puisque Rosenthal est présenté sous un jour favorable.
Nos sommes en 1914-1918 et les camps de prisonniers présentés n'ont rien des camps nazis du conflit suivant. Les gardiens allemands font même preuve d'une certaine bonhomie. Ce n'est pas non plus un film de guerre puisqu'il n'y a aucune scène de combat.
Reste la signification de ce titre. Le film met en scène des personnes appartenant à des groupes sociaux différents qui sont censés être animés des mêmes idéaux. La guerre, comme l’ancien service militaire, est censée rapprocher des hommes qui en temps ordinaire s'ignorent ou se combattent. D'autre part, ce conflit à amené des gens, souvent d'une même caste mais appartenant de deux pays belligérants à se combattre alors qu'ils n'en avaient pas envie. Il n'y a d'ailleurs pas de haine entre les prisonniers et les gardiens et seul le sacrifice de Boëldieu répond à un sens de l'honneur. On n'oubliera pas non plus que Maréchal espère par deux fois que cette guerre sera la dernière et que Rosenthal lui répond en invoquant « une illusion ». Nous sommes en 1937 et la montée du nazisme laisse entrevoir le prochain conflit.
Ce film qui s'inscrit parfaitement dans le centenaire de la Grande Guerre est considéré à juste titre comme un chef-d’œuvre, couronné notamment à la Mostra de Venise en 1937. A titre personnel, je retiens le rôle magistralement tenu par Pierre Freynay.
©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier
- Par ervian
- Le 16/11/2014
- Dans Patrick MODIANO
- 0 commentaire
N°828 – Novembre 2014.
Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier – Patrick Modiano- Gallimard.
Saint-Augustin conseillait qu'on se méfiât de l'homme d'un seul livre. Pour ma part, j'ai toujours pensé que ce concept d’unicité dans la création était probablement la marque des grands écrivains. Ils explorent ainsi, et pendant longtemps, avec patience et détermination, leur inconscient, exprimant par l'écriture une œuvre parfois protéiforme mais qui en réalité est une quête intime, une sorte d'obsession qui les tenaille et dans laquelle peut-être le lecteur peut se retrouver. Ce travail sur soi me paraît respectable quand il est mené sincèrement et c'est le cas pour Patrick Modiano. En lui décernant le Nobel de littérature, l'Académie suédoise a consacré cette démarche de la mémoire et de la quête personnelle en le comparant à Marcel Proust, on ne peut rêver meilleure référence ! Grâce à lui, qui a eu sans doute, comme à son habitude, du mal à exprimer avec des paroles ce qui lui arrivait, la France, pays de Victor Hugo et de Voltaire, retrouve une place qu'elle n'aurait jamais dû quitter dans le domaine de la culture. Il nous reste au moins cela quand tout s’effondre dans notre beau pays !
Avec ce roman, Modiano, qui a fait depuis longtemps l'objet d'attention et de commentaires dans cette chronique, explore à nouveau sa mémoire individuelle et à travers elle son enfance. Qui est donc ce Jean Daragane, écrivain sexagénaire et solitaire qui n'écrit plus mais lit Buffon ? Son enfance à Saint-Leu-La-Forêt, il a choisi de l'oublier jusqu'à la découverte fortuite d'un carnet d'adresses, selon lui « une piqûre d’insecte » où figure le nom de Guy Torstel, un détail anodin mais qui va cependant faire revenir à lui un passé qu'il croyait révolu et faire revivre les fantômes qu'il avait croisés dans les années 1950 et 1960. Peu à peu les choses s'éclaircissent, le passé s'estompe pour laisser place au souvenir. C'est aussi le réveil de la trace presque effacée d'une femme, Annie Astrand qui fut pour lui une mère de substitution et plus tard peut-être davantage parce que sa mère l'avait abandonné. C'est vers elle que convergent des lieux aussi différents que Saint-Leu-La-Forêt, le poste frontière de Vintimille, le Tremblay , le square Graisivaudan...
C'est aussi le souvenir un peu estompé d'un roman d'amour écrit par Daragane à l'âge de vingt ans. C'était sa première œuvre qui peut parfois être gauche mais qui bien souvent est le résultat de ce qu'on porte en soi depuis longtemps et qu'on exprime avec son cœur parce qu'ainsi les mots sont un message [« Écrire un livre, c'était aussi, pour lui, lancer des appels de phare ou des signaux de morse à l'intention de certaines personnes dont il ignorait ce qu'elles étaient devenues. Il suffisait de semer leurs noms au hasard des pages et d'attendre qu'elles donnent enfin de leurs nouvelles »]. Ce roman est une bouteille à la mer dont l’auteur a brouillé un peu les pistes mais pas suffisamment quand même pour qu'Annie Astrand puisse se reconnaître. Qui est ce mystérieux Guy Ottolini qui en sait apparemment beaucoup sur Daragane et souhaite son aide pour un travail d'écriture ?
Dans ce roman comme dans tous les autres, le lecteur perd un peu le fil de l'histoire mais peu importe. Le passé et le présent sont comme cette « piqûre d'insecte » qui sert de prétexte à la résurgence de la mémoire, même si on ne le souhaite guère ou si on ne s'y attend pas. Les personnages ont quelque chose d'évanescent, d'insaisissable, ils sont comme absents ou de simplement de passage et désireux de ne pas s'attarder, comme si leur rôle se limitait à de la figuration. Ils ont une attitude énigmatique, donnent l'impression de se méfier les uns des autres, certains comme Annie Astrand sont même entourés d'un halo inquiétant fait de difficultés avec la police ou de séjour en prison, les scènes semblent être suspendues dans le temps, dans l'espace. Les questions sont parfois sans réponses et le lecteur à le sentiment d'être le témoin de séquences intemporelles ou qui devraient restées secrètes. On retrouve cette petite musique à la fois nostalgique, touchante et pour moi toujours attachante, l'atmosphère que Modiano sait si bien tisser dans ses livres, cette ambiance un peu floue, mystérieuses voire inquiétantes qui naît de ces morceaux de puzzle lointains qui peu à peu trouvent leur place et que cette écriture simple mais poétique contribue à créer. Le passé y insinue sa fragrance un peu surannée mais pas si désagréable que cela cependant. C'est le fil d'Ariane de son œuvre et j'ai toujours plaisir à le suivre.
Le livre refermé, j'ai toujours la même impression de vide ou d'un certain malaise tissé par la lecture. Pour moi, l'auteur traduit bien avec ses mots ce que sont les bribes de souvenirs qui, pour chacun d'entre nous, émergent du passé à l'occasion d'une évocation, d'un nom, d'une image. C'est là la signature de Modiano, peut-être aussi la marque de mon existence personnelle et c'est sûrement en m'accrochant à cette apparente vacuité qui pourtant m'est familière que je me retrouve dans son écriture et dans son univers romanesque si particulier.
©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
LE GRAND MEAULNES
- Par ervian
- Le 15/11/2014
- Dans Alain-Fournier
- 0 commentaire
N°827 – Novembre 2014.
LE GRAND MEAULNES – Alain-Fournier – Éditions G.P.
Je relis une nouvelle fois avec émotion ce roman qui a enchanté mon adolescence déjà lointaine et ce dans la collection « Rouge et or » aux pages un peu passées puisque ce livre ne m'a jamais vraiment quitté. Il est sans doute de ces romans dont on a du mal à se défaire, sans d’ailleurs en connaître la vraie raison, peut-être à cause de l'histoire, peut-être à cause de son auteur, de toutes les adaptations et commentaires qui en ont été faits et qui l'ont transformé en une œuvre mythique, peut-être à cause de soi aussi puisqu'on peut aisément s'y retrouver ou peut-être simplement pour tout autre chose, allez savoir !
Il est parfaitement inutile de résumer ce roman publié en 1913 et que tout le monde connaît. Ce que je retiens entre autre de cet ouvrage largement autobiographique, c'est qu'il est l'unique œuvre de cet auteur mort trop tôt dans les premiers jours de la Grande Guerre, à l'âge de 28 ans. C'est un livre sur le passage de l'adolescence à l'âge adulte, avec tous les renoncements et les fantasmes qu’impliquent cette difficile période. C'est un ouvrage qui met en scène un adolescent, plus vieux que le fils des instituteurs chez qui il est temporairement hébergé. Il arrive dans cette école, en rompt la monotonie et fascine François Seurel, le fils de ces maîtres d'école ainsi que les autres élèves qui le baptisent aussitôt « Le grand Meaulnes ». A son personnage s'attache le mystère, de sa disparition d'abord, de cette « fête étrange » dans ce château mystérieux, de cette jeune fille dont il tombe éperdument amoureux et de la quête qu'il mène. Même quand il devient adulte, il a un comportement bizarre qui rappelle quelque peu l'adolescence, notamment sa fuite après son mariage et d'une certaine façon son refus de son rôle de père. Cela a fait dire qu'il refuse de grandir et qu'il développe le « syndrome de Peter Pan » et cela doit bien correspondre à une certaine réalité. J'y vois aussi une fascination pour la femme incarnée par Yvonne de Galais, elle est à la fois l’image de l'amour qu'elle inspire à Meaulnes mais aussi une forme d'impossibilité de le réaliser. C'est le premier amour qu'on n'oublie jamais, qu'on idéalise mais qui souvent nous échappe. Pour lui comme pour Frantz, le frère d'Yvonne, la femme, Valentine, reste inaccessible, tout comme le bonheur, sans doute !
Dans ce roman il y a aussi la présence de la mort, sans doute un peu anachronique dans le contexte mais qui rappelle au lecteur que malgré tout, cet amour entre Yvonne de Galais et Meaulnes est impossible, miné peut-être par la culpabilité, comme l'était sans doute celui d’Alain (Henri de son vrai prénom) Fournier et Yvonne de Quiévrecourt qui se mariera, mais pas avec lui. Plus tard il rencontrera Jeanne Bruneau mais pas l'amour avec elle et ils se sépareront. Il devra mettre fin également à la liaison passionnée qu'il avait eue avec Pauline Benda qui était une femme mariée. C'est à partir de ce moment qu'il se met à l'écriture de cet unique roman qu'il portait en lui probablement depuis longtemps. C'est sans doute symboliquement qu'il fait mourir Yvonne de Galais et Valentine est définitivement perdue. Quant à lui, il n'a plus que quelques mois à vivre. Nous savons tous que l'écriture a cette merveilleuse fonction d'enjoliver le présent et aussi de nous le faire accepter, d'être une catharsis. Quant à François Seurel, il joue un rôle à la fois passif au début puis de confident, d'un témoins compatissant et même de bon samaritain au fur et à mesure du roman. Il est l'image de l'amitié fidèle, d'une forme de solitude et peut-être aussi d'un certain détachement de la passion amoureuse.
L'écriture est fluide, poétique, elle dessine un univers onirique où le sommeil tient une grande place, un décor romantique, à la fois anachronique et enchanteur qui fascine le lecteur.
Je veux aussi retenir de ce roman dont le destin littéraire est exceptionnel, le sort que lui a fait l'académie Goncourt en lui préférant, en 1913, un auteur qu'on a complètement oublié. Au moins Alain-Fournier eut-il la consolation d'être, à juste titre, couronné par la critique. Je suis toujours révolté par ceux qui sont morts jeunes, c'est à la fois un gâchis, une injustice, une source définitive de douleurs pour ceux qui restent. Dans le cas d'Alain-Fournier, mort pour la défense de son pays, la Camarde a conféré à cette œuvre, unique à bien des titres, une aura qui l'a inscrite dans notre mémoire et dans notre patrimoine collectif. Rares sont les écrivains qui peuvent ainsi se targuer d'une telle consécration.
©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
CADRES NOIRS
- Par ervian
- Le 11/11/2014
- Dans Pierre Lemaître
- 0 commentaire
N°826 – Novembre 2014.
CADRES NOIRS – Pierre Lemaitre- Calmann-lévy.
Dans la série « on vit une époque formidable » et « la situation ne peut que s'améliorer », voici Alain Delambre, 57 ans, cadre au chômage depuis 4 ans. Non seulement se retrouver sans emploi à un âge où on commence à compter ses points de retraite est délicat mais encore devoir accepter des petits boulots subalternes sous l'autorité bornée de « petits chefs » quand on a exercé des responsabilités, c'est carrément déprimant ! Il faut même cacher la réalité à sa famille et ce n'est pas le plus facile. Alors quand arrive une convocation pour un entretient d'embauche on se pince, on cherche l'erreur, on se met à croire au miracle … et on reprend espoir ! Sauf que, nous le savons, les miracles ça ne marche qu'à Lourdes et que la société dans laquelle nous vivons n'a rien d'angélique, c'est un panier de crabes où chacun défend égoïstement ses intérêts, entre démagogie, mensonges, humiliations et manipulations, les paroles y sont comme les promesses électorales, elles n'engagent que ceux qui les croient. Pour le reste il faut bien s'adapter et quand une proposition se présente, il ne faut pas trop hésiter, il faut y croire très fort, ou faire semblant, parce que là le travail est vital et s'il le refuse d'autres sont là pour l'accepter sans états d'âme !
Ce qui sert d'examen d'embauche pour Delambre a quelque chose de surréaliste. Le voilà engagé comme assistant RH dans une grande entreprise, chargé de tester des cadres supérieurs dans une situation d'urgence, en réalité une sorte de jeu de rôle, quelque chose comme un « test de Milgram », mais qui va mal tourner. Les apparences sont trompeuses, les choses peuvent s'inverser et déraper et les tests réservent parfois des surprises ! Quant au rôle que joue Delambre dans cette affaire, celui d'un cadre-senior au chômage victime de la crise, cela laisse perplexe et on peut penser qu'il s'y est quand même mal pris.
Il y a beaucoup de machiavélisme dans cette histoire, de jeu de pouvoir, de désespoir, de mystification aussi dans ce « monde impitoyable »du travail. Mais dans un roman de Lemaitre, c'est comme avec la pub, « c'est pas fini » et le lecteur n'est pas à l'abri de ses surprises. L'épilogue est étonnant, pas tant que cela cependant, et la morale qu'il nous chuchote illustre un grand classique de la condition humaine.
J'ai retrouvé avec plaisir le style enlevé de Lemaitre, avec ce sens de la formule que j'avais déjà aimé dans les romans précédents. J'ai quand même noté des longueurs dans un livre qui pourtant est agréable à lire. Il tient en haleine son lecteur jusqu'à la fin.
©Hervé GAUTIER – Novembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
MESSE NOIRE
- Par ervian
- Le 08/11/2014
- Dans Olivier Barde-Cabuçon
- 0 commentaire
N°825 – Novembre 2014.
MESSE NOIRE – Olivier Barde-Cabuçon- Actes sud.
L'histoire a retenu l'affaire des Poisons sous le règne de Louis XIV qui avait ébranlé la couronne et le roi lui-même, en faisant brûler les minutes et les procès-verbaux de ce procès, avait souhaité que l'oubli recouvre ce scandale. Pourtant, nous sommes sous le règne de Louis XV et il semblerait qu'on n'ait pas perdu ces mauvaises habitudes ésotériques puisqu'on vient de découvrir, dans un cimetière parisien le cadavre d'une jeune fille accompagné d'indices d'une messe noire. Qu'elle ait été droguée fait réapparaître le fantôme de la Voisin. Tel est le début d'une enquête que Sartine, lieutenant-général de police fort soucieux de l'ordre public et grand amateur de perruques confie à Volney, commissaire aux morts étranges. Lui et son énigmatique compagnon, un moine hérétique qui est aussi médecin légiste, au demeurant un peu trop préoccupé par son propre vieillissement, vont ainsi être confrontés aux forces obscures. Sartine, toujours aussi suspicieux va leur adjoindre la jeune, jolie mais mystérieuse Hélène de Troie, un nom qui en dit assez long sur ses intentions et sur sa réputation de tout savoir sur tout, même s'il ne fait en réalité confiance à personne et que le secret est la règle. Pire peut-être, quand il charge ses agents d'une enquête, il ne leur donne pas toutes les informations dont il dispose ! Il est aussi présenté ici comme un intriguant sans grands scrupules.
Nous voyageons dans ce Paris du XVIII° siècle à la fois bruyant, interlope et inquiétant, cela j'ai bien aimé. C'est vrai aussi que le thème choisi nous fait pénétrer de plain-pied dans la magie, qu'elle soit blanche ou noire, dans l'ésotérisme, ses rituels, ses envoûtements, ses sorcières, ses sabbats, ses messes noires... C'est instructif mais ce n'est guère rassurant et cela réveille en nous sûrement des souvenirs enfouis sous un cartésianisme de bon aloi mais où se mêlent intimement curiosité et peur de l'inconnu. Je veux bien que nous soyons dans une fiction où bien des choses sont permises et où la réalité n'est pas forcément respectée, mais faire progresser une enquête judiciaire qui devrait en principe être une chose sérieuse en se basant sur l'interprétation des rêves me parait un peu artificiel. Il en est de même des révélations post-mortem faites en songe par un cadavre. Je veux bien qu'à l'époque on ne jurait que par Dieu et par son enseignement [« Dieu se sert des rêves afin que l'homme puisse voir à travers les ténèbres »], je veux bien aussi que l'oniromancie existe, mais quand même !
A propos de ce roman, nous remontons le temps, nous en apprenons un peu plus sur la société de l'époque, ce qui pour moi est passionnant, sur la Cour royale et sur les scandales qu'elle abritait et parfois cachait, sur les luttes de pouvoirs qui existaient en son sein... L'espèce humaine qui ne recule devant rien pour obtenir ce qu'elle veut, n'y était pas plus fréquentable qu'elle ne l'est aujourd’hui...
Il y a aussi le personnage énigmatique d'Hélène qui est, comme son nom l'indique, un vrai cheval de Troie au service du Sartine et peut-être d'une autre personne. Elle est la fois une habille séductrice et une collaboratrice zélée des policiers sans qu'on sache très bien où se trouve la frontière de ces deux rôles. Cela au moins, avec les morts qui se multiplient au cours de cette enquête et les interrogations qui vont avec, les substitutions de cadavres, les décès qui n'en sont pas vraiment, et les questions relatives à la paternité, les manipulations des uns et des autres, les rôles troubles de chacun des intervenants, entretient le suspens jusqu'à la fin.
J'avais déjà lu du même auteur « Tuez qui vous voulez » (La Feuille Volante n° 817) et j'avais bien aimé, mais là, je dois dire que je serai un peu plus réservé.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
LE PETIT PRINCE
- Par ervian
- Le 04/11/2014
- Dans Antoine de Saint-Exupéry
- 0 commentaire
N°824 – Novembre 2014.
LE PETIT PRINCE – Antoine de Saint-Exupéry - Gallimard.
Je relis une nouvelle fois ce texte que le monde entier connaît puisqu’il a été abondamment traduit dans de nombreuses langues. Parce qu'il met en scène un garçonnet blond un peu naïf qui est tombé du ciel et qui pose des questions inattendues, il a été présenté comme un conte pour enfants. Mais en est -ce vraiment un ? Certes le style dans le quel il est écrit semble s'adresser à eux et épouse même leur manière de s'exprimer. Les histoires merveilleuses qu'il renferme sont parfaitement imaginaires et s’accordent avec leur univers. Les aquarelles qui les accompagnent illustrent cette impression. Ces aventures de boas, d'éléphants, de moutons appartiennent à un bestiaire qui ne les laisse pas indifférents tout comme ce renard et ce serpent qui parlent, mais quand même !
Il est écrit par un homme qui garde de son enfance douillette un souvenir nostalgique et qui portait en lui ce livre depuis bien longtemps. Il est aussi un pilote, un homme tombé du ciel, mais dans un contexte où il risque sa vie. C'est sans doute une manière dire nous dire que dans ce monde il n'est pas vraiment à sa place, qu'il s'y sent mal, qu'il n'y est, comme chacun d'entre nous, que de passage, comme ce petit garçon tombé de l’astéroïde B 612 ! Quand il parle au pilote de son périple avant d'arriver sur terre il prend soin de préciser « Les grandes personnes, bien sûr, ne vous croiront pas »
Il est dédié à une grande personne, son ami l'écrivain Léon Werth et le personnage secondaire, le pilote-témoin est un vrai homme qui écoute, parfois distraitement, ce que dit le garçon. Son métier l'a amené dans le désert qu'il a beaucoup survolé et où il a parfois été contraint de se poser en catastrophe. C'est plutôt un lieu de recueillement pour les adultes, Jésus, le père de Foucault y ont trouvé refuge pour réfléchir et orienter leur vie. C'est quelque chose comme un long poème en prose mais où se sont glissées des réflexions en forme d'aphorismes pour adultes sur l'amour, sur l'amitié, sur les travers de l'humanité et de ses préoccupations futiles, le prix du bonheur, la trace qu'on laisse après sa mort[« J'aurai l'air d'être mort et ce ne sera pas vrai »].... Quand il parle de sa rose, l'enfant fait tout autre chose qu'une référence à une simple fleur. Il y glisse des remarques de nature humaine, sur l'amour et sur l'éphémère. On peut y donner toutes les significations qu'on veut, moi j'y vois la fragilité des choses, des sentiments, des gens et de leur orgueil parfois destructeur, de l'amour aussi, bien sûr. St-Ex a connu une vie mouvementée jusque et y compris sur le plan sentimental et il n'est pas interdit d'y voir aussi un message personnel et même intime. Ce petit garçon parle vraiment comme un adulte surtout quand il se fait jardinier de sa planète ou ramoneur de volcans. Doit-on y voir des conseils de nature écologique (déjà). Ces histoires de graines de baobab qui envahiront sa planète s'il ne prend garde de les éliminer peut avoir une signification plus politique tout comme les trois arbres qui ont fini par coloniser l'espace en le détruisant. Il est convenu d'y voir les puissances de l'Axe (l’Allemagne, l'Italie et le Japon – nous sommes en pleine guerre quand le livre paraît). Le baobab est un arbre emblématique de l'Afrique. Il est le symbole de « l'urgence », du danger. On peut voir la fuite du temps dans ces couchers de soleil si prisés par le garçon ou dans la consigne de l'allumeur du réverbère. Le serpent et le renard qui sont ses interlocuteurs vont faire partie de son périple sur terre, ils l'accompagneront, le guideront, lui feront quitter cette planète pour retrouver la sienne, le symbole d'un passage qui pourrait bien ressembler à la mort, à sa recherche, à l'acceptation de celle-ci dont on a tant parlé pour St-Ex lui-même. (« Il n'y eut rien qu'un éclair jaune près de sa cheville. Il demeura un instant immobile. Il ne cria pas. Il tomba doucement comme tombe un arbre. Ça ne fit pas de bruit, à cause du sable ») -
Ce texte a fait l'objet de beaucoup de commentaires et d'interprétations jusque et y compris par des universitaires. En tout cas il n'a laissé personne indifférents. Les maigres remarques qui sont les miennes ne sont que des impressions de simple lecteur, rien de plus. Elles mériteraient sans doute de ma part plus amples développements. C'est bizarre, ce texte a dû un peu déteindre sur moi depuis tout ce temps. Je suis allé récemment dans le sud marocain et face aux paysages d'ergs si simplement dessinés par St-Ex (« le plus beau et le plus triste paysage du monde »), j'y ai instinctivement cherché la trace de ce petit garçon aux cheveux d'or, j'avais tellement envie de croiser ne serait-ce que son regard et de pouvoir enfin écrire à son auteur « qu'il est revenu » !
©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
DEUX SŒURS
- Par ervian
- Le 03/11/2014
- Dans Dominique BONA
- 0 commentaire
N°823 – Novembre 2014.
DEUX SŒURS – Dominique Bona - GRASSET
Dominique Bona renoue une nouvelle fois avec sa passion de la biographie et de la peinture. Elle nous avait déjà passionnés avec la vie de Berthe Morisot (La Feuille Volante n°677), elle nous invite ici à découvrir celle d'Yvonne et de Christine Rouart nées toutes les deux Lerolle. Elles épouseront deux frères Rouart, Eugène et Louis, les fils d'une famille voisine et amie.
On connaît les deux jeunes filles grâce à Renoir qui les a peintes (« Christine et Yvonne Lerolle au piano » - musée de l'Orangerie) Ce tableau donne à penser qu'elles connaissent le bonheur bourgeois à travers l'art de la musique et de la peinture. Leur père, Henry était en effet peintre d'inspiration symboliste, collectionneur avisé, découvreur de talents, ami d'artistes comme Debussy, Renoir , Pierre Louÿs ou Degas. C'est donc dans ce creuset culturel et familial qu'elles grandissent. Elles deviendront des icônes de l'Impressionnisme.
Elles entrent par leur mariage dans le clan Rouart, leur beau-père Henri est capitaine d'industrie, inventeur scientifique de talent mais aussi riche collectionneur de tableaux, ami des artistes et peintre impressionniste lui-même. Il manque à cela sûrement la présence d'une femme puisqu'il est assez rapidement veuf ce qui donnera à cette famille ainsi tronquée un aspect un peu austère. Ces deux familles appartiennent donc à « la bourgeoisie éclairée par l'art ». Pour Christine et Yvonne, le bonheur de leur enfance semble vouloir se prolonger dans leur mariage respectif. Cependant, ces deux fils qui vont devenir leur mari ne sont pas à l'image de leurs parents, versés dans l'art. Ils sont impétueux, colériques, invivables. Ces deux sœurs qui se portent un amour authentiques vont ainsi être séparées, l'une restera à Paris, l'autre partira pour la région toulousaine et leur destin basculera, jusqu'à la tragédie. Ce n'est en effet pas simple pour les deux fils Rouart de suivre les traces de leur illustre père. Eugène, le mari d'Yvonne est un personnage trouble, instable, fragile, indécis, un écrivain raté, quant à Louis, sa passion pour les jolies femmes et pour le vin de Bourgogne sonnera le glas de cette union.
Dominique Bona sait raconter dans les moindres détails les différents moments privilégiés qui émaillent la vie de ces jeunes filles. On imagine le travail d'archiviste qui a dû être le sien pour rendre l'ambiance qui régnait au sein de ces familles, au point que le lecteur à l’impression d'en être le témoin privilégié. Comme toujours sa plume est alerte, précise et poétique. Ici elle choisit de nous révéler les talents différents de deux peintres(Henry Lerolle et Henri Rouart) dont le mémoire collective n'a pas vraiment retenu le nom dans le foisonnement créatif de leur époque. Elle le fait, à travers la présence discrète de ces deux sœurs à qui tout aurait pu sourire mais dont le destin a basculé. Avoir tout pour être heureux et finalement ne pas pouvoir l'être est souvent une caractéristique de la condition humaine. L'auteure nous fait pénétrer dans l'intimité de ces deux familles en n'omettant rien de ce qui fait leur originalité, leurs arcs en ciel comme leurs orages, notant avec la précision d'un scribe l’histoire intime de chacun, en société comme dans le huis-clos du foyer. Lire un de ses livres est non seulement une occasion d'en apprendre davantage sur le sujet proposé mais aussi de partager un style fort agréable. Je note d’ailleurs qu'elle a pris la précaution de joindre des arbres généalogiques et une galerie de personnages pour que son lecteur s'y retrouve dans ces filiations, ces alliances et ces amitiés parfois sulfureuses.
L'auteure, récemment élue à l'Académie française (La feuille Volante n° 644), après avoir écrit dans le domaine de la fiction romanesque semble orienter ses travaux en direction des biographies mouvementées. Les vies d'artistes qu’elle nous propose sont à chaque fois une découverte et une invite à en connaître davantage. En ce qui me concerne, c'est toujours, et depuis longtemps, un bon moment de lecture.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
ON SAIT L'AUTRE
- Par ervian
- Le 01/11/2014
- Dans Édith Azam
- 0 commentaire
N°821 – Octobre 2014.
ON SAIT L'AUTRE – Édith Azam – P.O.L
Des les premières pages, on sent comme une menace, l'autre peut aussi en être une. Pour cela le narrateur a fermé la porte à clé et veut les faire disparaître pour se protéger de cette venue inquiétante. L'autre pourtant ne vient pas mais son absence n'est pas pour autant rassurante, pire, elle est angoissante parce que violente(« C'est plus tard qu'il viendrait : avec sa hache, son coup de métal froid »). Pour le narrateur, cela devient même une obsession puisque cette éventuelle intrusion dans la maison le détermine à détruire tous ses carnets sauf un. C'est que cette crainte, même si elle n'existe que dans son imagination devient une hantise. Cet autre n'a pas de visage, c'est une sorte de potentialité, mais pour le narrateur cette virtualité est suffisante, il faut donc éviter tout contact avec les autres et même ne plus leur parler . Dès lors le silence est le seul possible, jusque dans la mort. Le narrateur semble donner une clé pour échapper à cette sorte de fatalité, c'est la poésie qui use de la langue mais sans volonté de domination sur autrui. Fort de cette remarque, il va entasser tous les livres de poèmes qu'il possède dans une valise qu'il va descendre à la cave. Là, il va se passer une métamorphose, comme un miracle et ces livres font se mettre à saigner pour prouver qu'ils sont vivants. Il va donc falloir les rassurer. Pour cela il va se coudre sur le corps les pages de ces livres.
Et l'autre là-dedans ? Il se trouve qu'il est toujours présent dans la pensée du narrateur mais aussi qu'il a pris forme. Au début, le texte faisait mention de trois chevaux bien vivants (les chevalos). Progressivement, ils vont quitter leur apparence animale pour agir comme des hommes, ils jurent, ricanent, jouent à la roulette russe, fument des cigares et finalement incarnent « l'autre » quand la mort est proche. Je n'ai pas compris cette hantise qui revient sous forme d'images répétées (Les guêpes, les chevaux, les valises, des deux cœurs, le sang)
J'avoue que ce texte, lu en ce qui me concerne avec difficulté tant le style est haché, me pose question. Cela est-il le symbole de la difficulté de vivre tout simplement. Est-ce le rejet de toute référence sociale, comme par exemple « la réussite » avec son cortège de manifestations tangibles et reconnues ? La peur constante des autres révèle les blessures de la vie même si « ce vieux corps usé » se réfugie dans la poésie et peut-être dans la mort ?
Sur le principe, je ne suis pas opposé à cette manière de voir l'autre. Nous savons tous que nous devons nous en méfier, même s'il nous est proche. Dans ce cas de figure la trahison, le mensonge, l'hypocrisie font partie d'un jeu qui peut, à cause de l'autre, se retourner contre nous. Ce n'est pas pour paraphraser Sartre, mais bien souvent « l'enfer c'est les autres » même si nous vivons une époque où il convient de faire jouer la solidarité, l'entraide. Cependant, sur la forme, je n'ai que très peu goûté ce texte que j'ai lu comme une longue litanie mono-thématique, écrite, à mon goût d'une manière trop abrupte. J'ai voulu y voir une sorte de fatrasie, un délire verbal mais franchement je n'ai pas pu, malgré toute ma bonne volonté, entrer dans cet univers créatif. Une nouvelle fois je suis peut-être passé à côté de quelque chose mais ce moment de lecture n'a pas été pour moi ce qu'il doit être : un plaisir.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
ANTONIO OU LA RESISTANCE
- Par ervian
- Le 31/10/2014
- Dans Valentine Goby
- 0 commentaire
N°822 – Octobre 2014.
ANTONIO OU LA RESISTANCE – Valentine Goby – Ronan Badel- Éditions Autrement.
On connaissait la Guerre d'Espagne vue par des écrivains engagés (Hemingway, Bernanos, Malraux...), à ma connaissance, ce conflit n'avait encore jamais été évoqué à travers les yeux d'un enfant. Nous sommes en 1939 après la victoire de Franco, Antonio, 12 ans, rejoint, avec sa mère et sa sœur, Jorge, son père interné en France au camp d'Argelès sur mer. Pour cela ils ont traversé les Pyrénées et sont internés dans un « Campo civil » réservé au femmes et aux enfants. Ces hommes n'étaient libérés que s'ils trouvaient du travail en France et la déclaration de guerre a vidé les campagnes, leur permettant ainsi d'échapper à l'enfermement. C'est heureusement ce qui arrive à Jorge.
Nous connaissons tous les grandes batailles qui ont émaillé ce conflit, les noms de généraux, les exactions de part et d'autre mais bien entendu Antonio n'a vu que l'éclatement de sa famille, son père qui s'engage dans la Milice en 1936, son enfance volée par la guerre, les réfugiés qui fuient devant les troupes fascistes. Antonio n'est qu'un enfant mais il apprend vite le français qui lui servira plus tard quand toute la famille sera libre.
Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que le républicains espagnols contre qui nous n'étions pas en guerre furent parqués comme des criminels dans le sud de la France dans des conditions indignes du « pays des droits de l'homme », au mépris des règles élémentaires de l'hospitalité et du respect de la personne humaine. Beaucoup y trouvèrent la mort à cause du froid, de la faim, des maladies et des mauvais traitements. On a parlé à ce sujet « des camps du mépris » ou même une partie de la population française locale a profité de la détresse de ces pauvres gens. Même séparés de leur famille, même maintenus prisonniers, ils n'ont pas perdu espoir en évitant le mensonge officiel qui voulait les faire revenir en Espagne où ils seraient immanquablement fusillés. Il faut aussi souligner qu'ils ne nous ont pas tenu rigueur de cette épreuve puisqu’ils ont pris une part active à la Résistance dans le cadre des FTP puisque ce combat contre le fascisme allemand était aussi le prolongement de leur guerre perdue. Ils se sont également engagés dans l'armée régulière puisqu'un contingent d'Espagnols, la 9° compagnie(la Nueve) de la 2°DB, a participé à la libération de la France et de Paris.
On a minimisé et même un peu oublié le rôle joué par ces combattants en faveur de la libération. Un tel engagement sans faille des Espagnols pour notre Patrie a amené certains chef de réseaux de résistance du sud de la France à donner leur parole de soldat d'aider, à la fin de la 2° guerre mondiale ces mêmes Espagnols a reconquérir leur pays contre Franco. Il y a même eu des coups de mains de l'autre côté de la frontière, mais le pouvoir politique s'est rapidement attaché à contrecarrer ce genre de velléités. La France ruinée par la guerre n'avait ni les moyens ni surtout l'envie d'entamer un nouveau conflit. Ce fut quand même vécu comme une trahison de la part des Espagnols. Cependant ils s'intégrèrent à la population, contribuèrent au redressement économique de la France qui mérita une nouvelle fois son qualificatif de « creuset », ce « melting pot » si cher aux USA !
Le style est naïf, simple, comme celui d'un enfant, ce qui apporte une note d’émotion dans ce récit dramatique d'une période volontairement et malheureusement oubliée par l'Histoire. Je note que cette édition a une réelle valeur pédagogique pour le maintien de cette mémoire.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
UN AMOUR A L'AUBE
- Par ervian
- Le 26/10/2014
- Dans Élisabeth Barillé
- 0 commentaire
N°820 – Octobre 2014.
UN AMOUR A L'AUBE – Élisabeth Barillé - Grasset
Lorsque deux personnages se sont croisés, même si on ne sait pas grand chose de cette rencontre, la tentation est grande pour le romancier d'imaginer ce qu'elle fut. Amédeo Modigliani (1884-1920), peintre et sculpteur a effectivement connu à Paris, en 1910, la poétesse russe Anna Akmatova (1889-1966). Il ne coûte rien de supposer qu'ils ont fait connaissance dans un café à la mode fréquenté par les artistes, du côté du boulevard Montparnasse. A ce moment, elle n'a encore rien publié mais il est fasciné par sa beauté. Lui est libre et elle n'est mariée que depuis trois semaines, lui est pauvre et elle est riche. Tout les oppose donc mais ces deux figures de l'art sont à l'aube de leur destin.
C'est bien la réalité qui inspire la fiction puisque, en 2010 est adjugée dans une salle des ventes parisienne une tête de femme sculptée par Modigliani datant de 1910-1912. Les enchères atteignent des sommes faramineuses pour l’œuvre d'un homme dont toute la courte existence ne fut qu'une survie difficile. Rien ne permet d'imaginer que cette œuvre représente Anna Akmatova mais Élisabeth Barillé veut le croire ! D'autant que quelques mois auparavant, dans un musée de Saint-Pétersbourg, elle a vu un dessin de Modigliani la représentant. Ce sera donc le point de départ de son roman.
Que sait-on d'une éventuelle liaison entre eux ? Pas grand chose, si ce n'est qu'ils furent fascinés l'un par l'autre, qu'ils se sont écrit, lui surtout quand elle est revenue en Allemagne « Vous êtes en moi comme une hantise, je tiens votre tête entre les mains et je vous couvre d'amour ». De telles paroles peuvent plaider en faveur d'une sculpture la représentant ou aussi signifier des relations plus intimes. Tout est donc possible pour la romancière bien que la poétesse confie « Je le vis peu en 1910 » mais précise « Je remarquais chez lui, quand nous nous revîmes en 1911, qu'il était amaigri, devenu sombre ». Quant au dessin représentant Anna, il est le survivant d'une série aujourd'hui disparue. Cette démarche artistique en direction d'une belle femme peut effectivement signifier un attachement particulier de la part de son auteur, mais rien n'est prouvé.
Quand ils se rencontrent, Anna est mariée mais son mariage bat de l'aile et son mari, soucieux de son image de poète veut y ajouter celle du voyageur. Il part donc pour l'Afrique, mais seul, et pendant deux années. L’épouse qu'il retrouvera à son retour sera transformée, affirmée dans l'écriture, elle est réellement devenue poète et n'est plus une femme effacée comme avant son départ. Quand elle reviendra à Paris un an plus tard, elle retrouvera Modigliani .
C'est un livre passionnant, fort richement documenté et fort bien écrit qui s'attache son lecteur dès la première ligne. Il fait revivre deux figures qui ont marqué le début du XX° siècle artistique, leur prête une liaison peut-être hypothétique mais si agréablement imaginaire.
Élisabeth Barillé est une auteure que je suivrai volontiers dans sa démarche littéraire.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
LES BRUMES DE L'APPARENCE
- Par ervian
- Le 25/10/2014
- Dans Frédérique Degehlt
- 0 commentaire
N°819 – Octobre 2014.
LES BRUMES DE L'APPARENCE – Frédérique Degehlt- Actes sud.
Une parisienne de quarante ans, Gabrielle, mariée, mère de famille vient d'hériter d'une masure et d'une forêt au milieu de nulle part, dont elle ignorait l'existence et qu'elle songe tout de suite à revendre. Ce ne sera pas si simple puisque, de l'avis général cette maison est hantée. Sur place, elle note d'ailleurs que ces lieux sont apaisants pour elle alors qu'ils font peur à la population. Elle va d'ailleurs apprendre qu'elle appartient à une lignée de « sorciers » et qu'elle est elle-même l’héritière sans jamais l'avoir soupçonné. On comprend bien que cela va bouleverser sa vie d'autant qu'elle va comprendre, au hasard des rencontres, qu'elle est effectivement douée de pouvoirs surnaturels de guérisseur mais aussi d'intermédiaire entre les vivants et les personnes disparues. Ce sont des apparitions sous diverses formes ce qui met mal à l'aise son mari médecin et donc cartésien et déclenche dans son entourage une suspicion de folie. Bien entendu ces derniers vont lui permettre d'en apprendre davantage sur son entourage immédiat et spécialement sur l'amour que lui porte Stan, son mari. Pour la maison, elle décide de faire des réparations en vue d'une vente prochaine dont elle charge Jean-Pierre, un agent immobilier local.
L'idée de départ avait tout pour me séduire mais le rythme du roman m'a paru trop lent avec beaucoup de digressions. Elle en rajoute même un peu trop, entre les volets qui claquent, le parquet qui grince, les fragrances qui envahissent la pièce sans raison ou une fantomatique présence qui se manifeste pafois auprès d'elle. De plus je ne suis pas sûr de partager son avis sur la survivance après la mort dans un au-delà tout à fait hypothétique. La vie, nous le savons est quelque chose d'unique que nous sommes tentés de vouloir faire perdurer après le trépas. Pour tous ceux qui ont perdu un être cher, la tentation est grande de le retrouver après sa mort et pourquoi pas de correspondre avec lui. Une abondante littérature a fait florès sur ce thème et beaucoup de charlatans pas mal d’argent auprès de personnes trop crédules. Dans un roman qui est du domaine de l'imaginaire, tout est permis et l'auteure ne se gène pas pour exploiter ce créneau, ce qui est parfaitement son droit. Pourtant, c'est un concept qui ne me convient pas et je préfère laisser aux religions de telles assurances béates. Elle en rajoute même un peu en affirmant que non seulement une vie existe après la mort mais qu'elle est heureuse. Cela devient du prosélytisme caché ne me paraît pas avoir sa place dans un roman.
Le personnage de Gabrielle, superficielle et pas vraiment sympathique ne m'a pas accroché, non plus d'ailleurs que les diverses manifestations paranormales égrenées dans le roman. J'ai pour autant été sensible à cette histoire de son couple qui se délite avec en toile de fond la folie qu'on prête à Gabrielle et qui justifiera une tentative d'internement. Ce qui a retenu mon attention c'est peut-être le manque d'amour de cette femme qui quêtera de la compréhension et surtout de la tendresse auprès de Jean-Pierre et, à la fin, d'Erwan. Elle aura le courage de remettre en cause sa vie d'avant qui n'était faite que d’apparences et ce thème me parait en revanche bien plus intéressant. Pourtant le livre est agréablement écrit et se lit bien.
C'est le premier livre que je lis de cette auteure rencontrée d'ailleurs par hasard. Je ne suis pas bien sûr de vouloir poursuivre dans ce voyage, à moins bien sûr que je n'aie rien compris et que je sois passé sans le savoir à côté d'un chef-d’œuvre.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
TOUS LES MATINS DU MONDE
- Par ervian
- Le 22/10/2014
- Dans Pascal QUIGNARD
- 0 commentaire
N°818 – Octobre 2014.
TOUS LES MATINS DU MONDE – Pascal Quignard. Gallimard.
C'est une histoire bien simple que celle de M. de Sainte Colombe, aristocrate musicien, spécialiste de la viole de gambe à laquelle il a ajouté une septième corde, qui ne se remet pas de la mort de sa femme chérie à qui il continue de parler dans un curieux dialogue d'outre-tombe. Il trouve une manière de consolation dans la musique et vit avec ses deux filles à qui il enseigne son art et refuse avec obstination les honneurs de la cour de Louis XIV. Marin Marais qui fut son élève séduit ses filles mais fonde ailleurs une famille tout en vivant de son art près du roi.
Il y eut le film d'Alain Corneau avec Jean-Pierre Marielle, sublime dans le rôle principal. Dans ce roman j'ai vu la figure d'un homme qui, ayant perdu sa femme a tout perdu et se retire du monde au point peut-être d'en devenir fou. Il ne trouvera sa véritable consolation que dans sa propre mort. La camarde est très présente dans ce court texte puisqu'elle prend aussi Madeleine que Marin a séduite et abandonnée. La barque de Sainte Colombe dont il est largement question dans ce roman reprend cette symbolique du passage de la vie à la mort avec l'image de Charron. Après la disparition de son épouse le musicien se retire du monde et même de sa propre maison puisqu'il joue dans une cabane en planches, et ce geste évoque une sorte d'acompte payé à la mort. S'il consent à sortir de chez lui, c'est, accompagné de son instrument, pour participer aux obsèques d'un ami. La vie semble avoir quitté cette maison après l'affaiblissement et la mort de Madeleine, le mariage de Toinette et ce même si la musique y retentit encore et que l'instrument en forme de corps de femme peut évoquer la vie. Pourtant la vision d'une gaufrette a demi mangée et d'un verre à moitié vide après une apparition de Mme de Sainte Colombe évoque une forme particulière de vie.
C'est le portrait croisé de deux hommes dont l'un d'eux choisit une vie recluse alors que son art aurait pu lui ouvrir toutes les portes et l'autre qui ne recule devant rien pour réussir à vivre de son art et côtoyer les grands de ce monde. Ils sont l’exact contraire l'un de l'autre, l'un est solitaire, l'autre est mondain. Pourtant Marais a une réelle fascination pour son maître qu'il vient écouter en cachette même si ce dernier l'a chassé de chez lui.
Il y a beaucoup de symboles dans ce roman, la musique d'abord qui, à cette époque était fort prisée et représentait une forme de réussite sociale si un artiste parvenait à plaire au roi. Refusant l'offre de venir jouer à la Cour, Sainte Colombe manifeste ainsi une philosophie inspirée par le jansénisme, très prisé à cette époque mais qui fut interdit. Il y a de la musique dans ce texte, avec des temps forts, des silences, des reprises, ses intonations. Ce n'est sans doute pas un hasard si l'instrument choisi est la viole qui imite à la perfection la voix humaine dans ses multiples registres. La vie choisie par Sainte Colombe est austère, retirée du monde, teintée de fatalisme et de mélancolie et sa seule consolation est le plaisir de jouer. J'y ai vu aussi une dimension religieuse dans la réconciliation finale des deux hommes.Le chant accompagne l'instrument et tient lieu de parole pour les enfants avant la mue de leur voix.
Cette œuvre est présentée comme un roman, il a pourtant toutes les qualité d'une nouvelle (concision, narration, réflexion, rareté des personnages, scènes et tableaux courts sans pratiquement d'action ni de dialogues, écriture fragmentaire). Cela dit, et compte tenu de l'ambiance générale du livre, j'ai toujours une hésitation sur le sens du titre. Symbolise-t-il l'espoir ? Pourtant tout de texte me paraît baigné d'une grande mélancolie. L'écriture est épurée, classique, musicale avec beaucoup de silences. C'est une livre somptueux mais tragique!
©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
TUEZ QUI VOUS VOULEZ
- Par ervian
- Le 21/10/2014
- Dans Olivier Barde-Cabuçon
- 0 commentaire
N°817 – Octobre 2014.
TUEZ QUI VOUS VOULEZ – Olivier Barde-Cabuçon. Actes sud (Actes noirs).
Nous sommes en 1759 et Paris est perturbé par d'étranges assassinats qui vont occuper le Chevalier de Volnay, commissaire au Châtelet et « aux morts étranges ». Les trois victimes, de jeunes hommes, sont égorgées et on leur arrache la langue, un bien curieux modus operandi, d'autant que chacun d'eux était porteur d'un mystérieux breuvage. De plus on approche de « La fête des fous » qu'un inconnu veut ressusciter après qu’elle fut longtemps interdite et pendant laquelle les fondements de l'ordre social et religieux sont menacés puisque le peuple va goûter à la liberté pendant trois jours. Il n'en faut pas davantage pour perturber Sartine, le lieutenant Général de police qui a horreur de ces débordements populaires. Comme si cela n'était pas suffisant, les Jansénistes s'opposent à cette occasion à l’Église, et donc au pouvoir royal. Quant aux sciences occultes, elles font florès et minent la société et des pratiques qui ressemblent fort à des superstitions religieuses ont lieu à Paris. Le roi Louis XV lui-même est de plus en plus impopulaire tant au parlement que dans les rues. Enfin, le dernier mort est Russe, ce qui ne va pas manquer de donner aux investigations de Volnay la dimension d'une affaire d’État et ce d'autant plus que le chevalier d’Éon, alors secrétaire d'ambassade à Saint-Pétersbourg et de retour en France, personnage fort mystérieux, viendra compliquer cette situation qui ressemble de plus en plus à un imbroglio diplomatico-judiciaire. Son appartenance au ministère des affaires étrangères le met hors de portée des autorités de police et même de Choiseul, principal ministre, puisqu'il est dans le « secret du roi ». Ainsi cette affaire se transforme-t-elle en véritable lutte de pouvoir au sein de la cour, dans une ambiance de suspicion générale où tout le monde espionne toute le monde.
J'ai bien aimé me retrouver dans le quotidien de ce Paris du siècle des Lumières, à la fois libertin et populaire, agité par la contestation, les croyances surannées et l'ambiance de « cour des miracles » de certains quartiers. Les descriptions sont humoristiques parfois, précises toujours, qu'on soit au cabaret, dans la rue, dans un salon ou dans un bureau ministériel. Des détails culinaires nous sont aussi largement dispensés ce qui ajoute à la sensation de dépaysement. On y croise des prostituées et des « mouches » dont le rôle est de surveiller le peuple toujours enclin à la révolte, aux trafics en tous genres. Le style est alerte, humoristique, le scénario bien mené, avec juste ce qu'il faut de suspens, les personnages campés avec talent. Volnay nous est présenté comme un homme sérieux mais passionné alors que son père, costumé en moine hérétique a tout du paillard et de l'anarchiste. Pourtant il cache un savoir encyclopédique et médical mais surtout une mélancolie que la mystérieuse Hélène s'attachera à exorciser.
Le roman se lit bien et m'a procuré un réel plaisir. Cela m'a un peu rappelé Nicolas Le Floch, lui aussi commissaire au Châtelet à la même époque, le personnage de Jean-François Parot, ou Voltaire lui-même quand Frédéric Lenormand le transforme en enquêteur... mais peu importe, ce XVIII° siècle me fascine toujours autant.
C'est le premier ouvrage que je lis de cet auteur découvert par hasard. Je me manquerai pas de poursuivre la lecture de son œuvre, passionnément !
©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
LE POIDS DU PAPILLON
- Par ervian
- Le 20/10/2014
- Dans Erri De Luca
- 0 commentaire
N°816 – Octobre 2014.
LE POIDS DU PAPILLON – Erri de Luca – Gallimard - Feltrinelli.
Traduit de l'italien par Danièle Valin.
Ce sont deux récits somptueux, lus alternativement en français et en italien pour la beauté et la musicalité de ces deux langues cousines. Ils ont la montagne italienne pour cadre et la poésie pour souffle, l'un est dédié au duel entre un vieux braconnier et un chamois-roi de sa harde, l'autre à la complicité entre un narrateur et un pin des Alpes.
L'animal est puissant, majestueux, d'une taille au-dessus de la moyenne. Il a engendré une nombreuse descendance mais pour lui, il le sait, la fin est proche et nécessaire parce qu'il sera obligatoirement et rapidement détrôné par un plus jeune. Telle est la loi de cette vie du troupeau sur lequel il règne en maître depuis si longtemps. Il viendra donc au-devant du chasseur qui l'abattra d'une seule balle sans qu'il ressente la moindre souffrance. L'homme solitaire qui gîte dans la montagne après une jeunesse révolutionnaire déçue, l'a poursuivi toute sa vie, en vain ! Il y a en lui un peu du capitaine Achab pourchassant Moby Dick, la baleine blanche et du « Vieil homme et la mer » dans ce combat qui l'oppose à l'animal, face à la nature. Mais aujourd'hui, c'en est fini de ces défis, de ces traques silencieuses et patientes entre deux rois qui partagent le même territoire, la même liberté, la même connaissance du terrain mais pas le même but. Le braconnier reste un homme incapable sans doute de s'attacher, qui n'est pas insensible aux yeux d'une femme mais s'en méfie. L'évocation de leur rencontre dans un café de la vallée a quelque chose de poétiquement sensuel. Il veut poursuivre son parcours terrestre mais maintenant le temps lui est compté parce que la vieillesse l'assaille, ce sera son dernier coup de fusil. Par respect pour cet animal fabuleux, il n'en tirera aucun profit. Il y a une sorte de communauté d'état entre eux, le silence, une solidarité, une attirance commune pour la solitude, une prise de conscience de la fuite du temps, un certain détachement pour les choses, mais cet instant de rencontre est le plus fort qui décidera de la suite.
Les ailes blanches et fragiles d'un papillon viennent donner au récit, dans un écrin de silence, ce qu'il faut de légèreté et de tragique comme la vie elle-même. Elles sont comme une couronne sur la tête de ce chamois-roi, elles s'opposent aux ailes noires des aigles, des rapaces qui volent haut, se nourrissent des dépouilles des animaux qu'ils tuent.
Erri de Luca s'affirme comme un sublime conteur. Le texte est initiatique et sa beauté est rude, comme la montagne. L'auteur est aussi un familier des cimes et des parois rocheuses et sait rendre pour son lecteur l’atmosphère du lieu, la faune comme la flore, sait lire dans les odeurs, dans les traces, dans la course des saisons, anticiper l'orage …
Il est aussi un attentif lecteur de la Bible qui émaille son récit de références religieuses, il y a cet amour de la nature, un peu comme si l'homme partageait avec le chamois et l'arbre cette forme de vie, véritable cadeau de Dieu. La symbolique du ciel religieux et des cimes est très forte comme l'est aussi celle de la foudre qui épargne l'arbre accroché au rocher. La solitude qui fait partie de la condition humaine est ici soulignée par le sublime décor de la montagne. L'homme et le chamois connaîtront aussi la mort qui est l'ultime étape de la vie, mais l'arbre, avant d’être cendre sera bateau guitare ou sculpture...
C'est un recueil de nouvelles plus bouleversant peut-être que les autres écrits d'Erri de Luca.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
LES COBAYES
- Par ervian
- Le 17/10/2014
- Dans Tonino Benacquista – Nicolas Barral
- 0 commentaire
N°815 – Octobre 2014.
LES COBAYES – Tonino Benacquista – Nicolas Barral – Dargaud.
Qu'est ce qu'on ne ferait pas pour quelques milliers d'euros, surtout quand on est chômeur, un peu paumé ou bourré de complexes (Peut-on minimiser le pouvoir extraordinaire de l'argent sur le plan financier et personnel ?). Tester de nouveaux médicaments avant leur mise sur le marché reste une solution. Pour Daniel, Romain et Moïra qui n'ont aucune expérience dans ce domaine, cela tombe plutôt bien, puisque contre une somme rondelette ils viennent d'être choisis pour essayer le M2 C2 T, sorte d’anxiolytique de nouvelle génération, bref ils sont devenus des cobayes !
Comme dans tout médicament, il y a des effets secondaires et ceux auxquels ils vont devoir faire face sont assez inattendus. Cela changera leur vie, les révélera. Cette substance libère les pulsions enfouies dans l'inconscient de chacun et ces cobayes prennent goût à leur nouvelle vie, toutes leurs vieilles inhibitions disparaissent. L'amnésique va devenir hypermnésique, le timide se transforme en Don Juan, la molécule donne du talent à l'artiste et le succès fait le reste. Jusqu'à présent dans l'anonymat, ils prennent soudain conscience de la réalité du monde qui les entoure et ils profitent de leur « heure de gloire » puisque la recherche du bonheur individuel est une chose normale. Ce n'est bien entendu pas sans susciter des jalousies, la nature humaine y étant naturellement portée. Ce texte illustre la cupidité de l'homme que ne rachètent ni Coluche ni l'abbé Pierre. Quand il y a de l'argent à gagner, peu importe les dégâts collatéraux supportés par les victimes. Cette expérience, impersonnelle au début, fait naître une amitié solide et même une complicité entre ces trois personnes qui sans cela n'auraient eu aucune chance de se rencontrer. L'auteur glisse dans son texte des remarques sur les laboratoires, l'expérimentation et l'emploi des médicaments dans le tiers-monde. Je ne sais si elles reflètent effectivement la réalité mais elles ont l'apparence de la logique.
Nous sommes en pleine fiction : apparemment, ce médicament contribue à améliorer ce monde dominé par l’argent, l’égoïsme, la violence, en s'appuyant sur la culpabilité individuelle. Grâce à lui le financier inhumain devient un mécène, l'assassin confesse ses crimes... Tout cela est utopique ! Chaque médaille a son revers : ce médicament devenu un vulgaire stupéfiant risque de précipiter ceux qui en usent dans une dépendance dangereuse et en faire de véritables victimes. Il se trouvera toujours des gens pour profiter de cette manne. Il ne reste aux auteurs, véritables « apprentis sorciers », qu'à invoquer la protection divine dont nous savons tous qu'elle est illusoire. C'est le sens de l'épilogue qui, je l'avoue, m'a laissé un peu dubitatif.
Les idéologies qui ont aussi ce pouvoir de manipuler les gens, l'histoire est là pour nous montrer leurs méfaits.
Le dessin est expressif rehaussé de couleurs changeantes (dues à Philippe de la Fuente) en fonction des moments du récit. Je ne suis pas amateur de BD mais cette lecture, suscitée par ma participation à un jury de prix littéraire, m'a quand même intéressé.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
ROBE DE MARIÉ
- Par ervian
- Le 11/10/2014
- Dans Pierre Lemaître
- 0 commentaire
N°814 – Octobre 2014.
ROBE DE MARIÉ – Pierre LEMAITRE – Calman-Lévy.
D’emblée le titre interpelle, robe de marié, avec un seul « é », mais cela ne fait que commencer et n'a rien à voir avec les nouveautés judiciaires récentes en matière de mariage, jugez plutôt : M. Gervais, quadragénaire, est cadre au Ministère des Affaires étrangères et futur secrétaire d’État, son épouse est statisticienne. Ils confient leur fils Léo à Sophie, sa nounou. Cela pourrait être le début d'un roman ordinaire, sauf que là nous sommes en présence d'un polar, et pas n'importe lequel !
Sophie ne se souvient de rien, mais vraiment de rien et surtout pas des meurtres se multiplient autour d'elle et dont elle est bien entendu l'auteur. Celui de Léo, trouvé étranglé avec un de ses lacets de chaussures, de Véronique Favre, une femme rencontrée par hasard et bien d'autres. C'est comme si tout cela se déroulait en dehors d'elle, comme si elle devenait littéralement folle. Il lui faut donc disparaître au plus vite. C'est que, même si elle est frappée d'amnésie, elle n'en garde pas moins la conscience des choses et fait ce qu'il faut pour disparaître. Elle se retrouve donc rapidement en cavale ! Les appels à témoins, l’activation des indics, rien n'y fait, elle se fond dans le décor et on ne la repère pas. Elle change de vie, d'identité, il ne lui manque qu'un mari pour être enfin une autre personne. Bien entendu elle le trouve.
Grâce au journal intime de l'énigmatique Frantz (avec cet artifice, l'auteur fait un peu durer le plaisir, mais peu importe), le lecteur en apprend un peu plus sur cette affaire pour le moins ténébreuse. Au départ, ce qui arrive à Sophie peut paraître de la malchance ou de la négligence de sa part mais au fur et à mesure du texte, le lecteur se rend compte que l'action de Frantz dans l'ombre, et bien entendu malgré elle, est machiavélique. La jeune femme en devient facilement paranoïaque et éprouve un inévitable sentiment de culpabilité face à tout ce qui lui arrive. Comme manipulateur diabolique, on peut difficilement imaginer pire et la vie que Sophie avait patiemment construite se délite petit à petit a point de ne faire d'elle qu'une sorte d'être sans consistance qui se demande vraiment ce qui lui arrive. Une véritable descente aux enfers que le lecteur ressent avec empathie en se demandant bien pourquoi ce Frantz s'en prend ainsi à elle de cette manière si méthodiquement horrible. Elle a enfin réussi à mystifier tout le monde et semble vouloir renouer avec le bonheur depuis son mariage mais le lecteur ne tarde pas à s'apercevoir qui est cet homme si amoureux d'elle et apparemment si naïf.
Le style est haletant, comme tout ce roman plein de suspens. Il y a des remarques pertinentes et parfois aussi humoristiques tout au long d'un texte fort bien écrit. Le scénario est bien mené avec brio, même si parfois il est possible de noter quelques invraisemblances; il tient en haleine le lecteur jusqu'à la fin et c'est généralement le cas des différents livres que j'ai lus de Pierre Lemaitre. C'est vraiment du grand thriller avec tout ce qu'il faut comme meurtres, vengeances, révoltes et résignations intimes... et intoxications psychologiques.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
ET RIEN D'AUTRE
- Par ervian
- Le 08/10/2014
- Dans James Salter
- 0 commentaire
N°813 – Octobre 2014.
ET RIEN D'AUTRE – James Salter – Éditions de l'Olivier.
Traduit de l'anglais par Marc Amfreville.
C'est le sixième roman de James Salter, âgé de 89 ans, autant dire une sorte d'inventaire des thèmes qu'il a par ailleurs traités dans son œuvre et auxquels il mêle des références autobiographiques. Il met en scène Philip Bowman, ex-officier subalterne de la marine, ayant survécu à la guerre dans la Pacifique, jeune homme de la classe moyenne américaine du New-Jersey. Du conflit, il est revenu plein d'illusions sur la société et un rien rêveur. Dans ce New-York de l'après-guerre, après avoir rêvé du journalisme il devient un éditeur respecté, rencontre l'amour avec Vivian, fille d'un riche propriétaire terrien mais ce mariage qu'il voulait parfait, à l'image de sa réussite professionnelle, ne tarde pas à se déliter. Elle s'en va pourtant, non sans lui dire ce qui est pour elle une évidence : ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre, autant dire que, dans leur choix ils s'étaient trompés ! Ensuite ce sera pour lui qui est un amoureux des femmes, une succession de passades ou de liaisons torrides et passionnées qui émailleront sa vie avec leurs moments d'intense jouissance qui succéderont à d'autres marqués par le renoncement, la lassitude, le découragement. Des femmes, libres ou mariées se succèdent dans son lit et parfois dans sa vie mais du véritable amour dont il rêvait, il n'aura rien. A son tour il sera trahi et bien sûr lui aussi trahira. Finalement, cette vie n'est pas autre chose qu'une succession de moments forts, la guerre, l’amour et la folie qu'il inspire, le sexe, l’alcool, les voyages, et de moments faibles, le quotidien émaillé des de réceptions ennuyeuses, d'inévitables désillusions et de bavardages sans intérêt souvent autour des livres et des auteurs. Cela donne, dans son ensemble, une impression d'inaccompli, de répétions monotones, autant dire d'échecs.
Ce texte est une invitation à méditer sur le temps qui passe, à la nostalgie de la vie la recherche et finalement l'inexistence du grand amour. On en parle beaucoup dans les rapports entre les gens et le mariage est presque un point de passage obligé et normal dans la vie d'un être humain. Mais le divorce vient bien souvent brouiller les choses et la solitude qui en résulte est d’autant plus dure à supporter. Ce roman est émaillé de ces exemples de couples qui se sont brisés, de ces êtres qui se sont plusieurs fois mariés, un peu comme si l’expérience matrimoniale désastreuse ne leur suffisait pas où que leur vie serait une perpétuelle recherche. Dans cette vie chaque homme n'est que de passage, il souhaite donc y être.heureux en amour, réussir dans son métier et être considéré, laisser une trace dans la société et se dire que sa vie a été belle mais tout cela se révèle vain. Ce roman est celui du souvenir intime de l'acteur de ce drame qu'est sa vie puisqu’elle est une recherche vaine du bonheur.
Ce que je retiens à titre personne, c'est le style fluide, descriptif jusque dans les moindres détails. C'est finalement cela qui a motivé ma lecture. Pour autant , je dois bien avouer avoir lu ce roman davantage pour aborder l'univers jusque là inconnu de James Salter. En le lisant, j'ai un peu pensé à l'ambiance des romans de Scott Fitzgerald …Alors ? L'amour (le bonheur?) et rien d'autre !
Sans être déçu, je dois dire que j'en ressors une impression mitigée, pas vraiment mauvaise mais pas non plus enthousiaste comme l'a été la presse en général.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
DERNIER NOEL DE GUERRE
- Par ervian
- Le 06/10/2014
- Dans Primo Levi
- 0 commentaire
N°812 – Octobre 2014.
DERNIER NOEL DE GUERRE – Primo Levi – 10/18.
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer.
L’univers des nouvelles est complexe. Quand on parcourt un recueil, instinctivement on recherche le point commun de tous les morceaux qui le composent. Ici cet ouvrage publie des textes demeurés inédits ou parus dans divers journaux ou revues de 1949 à sa mort en 1987, ce qui peut donner une impression d'inégalité.
Primo Lévi est avant tout un conteur. Dans ce recueil il mêle des fables (Amours sur toile) et des textes autobiographiques (Dernier Noël de guerre) ou inventés(État-civil). Il y met en scène des animaux, soit épris de liberté (goélands, girafes kangourous), soit invisibles à l’œil nu (bactéries) qu'il fait interviewer par des humains, généralement des journalistes. Ces textes, généralement brefs, sous des dehors anecdotiques et parfois humoristiques, ont toujours une fonction moralisatrice, mettent le doigt sur un dysfonctionnement de la société qu'ils évoquent et qui bien souvent ressemble fort à la nôtre, comportent un message, des références à l’humain, à l'écologie, à l'évolution des choses et des gens, à la nécessité de s'adapter, aux craintes qu'on peut légitimement former pour l'avenir mais aussi de la science -fiction... Comme le faisait La Fontaine, il met souvent ne scène des animaux qui, singeant les hommes, nous assènent des vérités sur nous-mêmes. Ils ont même, si on veut le voir ainsi, une fonction pédagogique et il est parfois préférable de les lire à haute voix pour en goûter toute la musique que ne trahit pas la traduction. L'humour qu'il emploie à l'envi est, à mon sens, la marque d'une connaissance et d'une compréhension profonde de l'esprit humain qui préfère rire des choses plutôt que d'avoir à en pleurer, simplement parce le spectacle du quotidien autant que de l'humain fait qu'il y a bien de quoi ! C'est à tout le moins une invitation à réfléchir !
Son écriture est variée ; soit l’auteur se présente en position de témoin dans son récit, soit il s’engage à travers des souvenirs personnels (« Fra Diavolo sur le Pô »), soit il pratique carrément l'autobiographie (« Dernier Noël de guerre ») - (A ce moment-là, il choisit la rédaction à la première personne).
Pour autant, l'imagination de Lévi se nourrit de matière profonde et même parfois obscure (« En une nuit » s'inspire des années noires du terrorisme qui secouèrent l'Italie) mais prend aussi sa source dans l'inconscient collectif fait de tabous et de fantasmes (« Amours sur toile »).
Je choisis de privilégier dans ce recueil deux nouvelles. Dans l'une (« Le buffet »), L'auteur met en scène, dans une réception mondaine, un personnage qui se révèle être un kangourou, qui n'y est vraiment pas à sa place et finit par quitter les lieux en « de longs sauts élastiques et heureux". En fait il fuit un monde qui n'est pas fait pour lui et où il n'a pas sa place. Quant à l' « État-civil », il évoque un monde déshumanisé où personne ne connaît personne, où une administration tentaculaire décide de tout et surtout de la mort des gens. Arrigo, un des rouages anonymes de cette société absurde, prend conscience de cet état de chose et devant la mort programmée d'une petite fille de huit ans refuse de faire son office « Si elle devait mourir, elle mourrait sans lui. Il ne participerait pas à sa mort ». Il est difficile de ne pas voir ici une allusion aux camps d'extermination nazis mais aussi peut-être au mal que peut faire gratuitement, et parfois pour le plaisir, un homme à un autre.
©Hervé GAUTIER – Octobre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
L'HOMME BAMBOU
- Par ervian
- Le 04/10/2014
- Dans Jocelyn Bonnerave
- 0 commentaire
N°811 – Septembre 2014.
L'HOMME BAMBOU – Jocelyn Bonnerave – Le Seuil.
Le narrateur s’appelle A, il est jardinier à Foix et est amoureux de Maïa, une étudiante en archéologie. C'est aussi un dragueur, capable de tout pour séduire sa dulcinée. Il est aussi inventif et veut se lancer dans la culture intensive des bambous dont il espère vendre les pousses au nombreux restaurants chinois de l'Ariège. Sauf qu'il découvre une chose extraordinaire et assez inattendue[« "J'ai une pousse de bambou qui me sort du cul !" ] L'homme devient donc plante. Suit une sorte de cavale à travers la France et au Portugal pendant laquelle des bambous continuent de pousser sur lui, au bas des son dos. Est-ce pour échapper à ce destin ? Cela va faire de lui non plus un agriculteur mais un monstre qu'on exhibe dans les cirques et dans les musées. Il va même jusqu'à se cacher au Jardin des Plantes à Paris. Donc adieu l’exploitation agricole du début. Tout cela est décliné dans trois parties distinctes
Et Maïa dans tout cela ? Elle le suit puisqu'elle l'aime et l'aide à accepter ce corps biologiquement bizarre et mutant.
Je veux bien qu'on soit dans une fiction mais quand même ! Le texte est assez mal écrit et sans grand intérêt, les dialogues sont fades, avec parfois des considérations personnelles inutiles à la compréhension et à l'intérêt du texte, sur la recherche, sur les détails anatomiques de Maïa, les phases du déshabillage, de la jouissance, tout cela dénué du moindre sens érotique et même poétique. J'ai aussi cherché le message, écologique, reflet de notre temps ou remarques pour l'avenir ? Je ne l'ai pas saisi ! Quant à l'humour qui pourrait peut-être jaillir de tout cela, j'avoue bien volontiers y avoir été largement imperméable. Je suis là aussi peut-être passé encore une fois à côté d'un chef-d’œuvre ! Quand à l'épilogue que veut « réconcilier Darwin et Alice aux pays des merveilles », j'avoue bien volontiers que je ne suis définitivement pas entré dans l'univers créatif de l'auteur !
J'ai lu ce livre jusqu'à la fin par une obligation que je m'étais moi-même imposée. Je le regrette beaucoup.
©Hervé GAUTIER – Septembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
TRAVAIL SOIGNE
- Par ervian
- Le 02/10/2014
- Dans Pierre Lemaître
- 0 commentaire
N°810 – Septembre 2014.
TRAVAIL SOIGNE - Pierre Lemaitre – Éditions du Masque.
Dans un loft de Courbevoie, le commandant Camille Verhœven et son équipe constatent un véritable massacre. Les corps éviscérés de deux prostituées gisent, coupés en morceaux avec au mur une inscription énigmatique faite avec du sang. Cela rappelle une autre affaire au commandant, quelques mois plus tôt à Tremblay-en-France, mêmes victimes, même mode opératoire, mêmes détails macabres... Au départ, il nage en plein mystère mais rapidement son opinion est faite : ces deux meurtres sont liés, probablement commis par le même homme qui est aussi un tueur en série ! Cela commence bien d'autant plus que rapidement, ces deux affaires semblent faire référence à un roman policier, lui-même inspiré de faits réels, ce qui peut parfaitement constituer une autre piste. Il n'y en a pas tant que cela après tout ! C'est vrai que cette enquête est liée à la littérature policière, mais piétine et cela menace de durer encore longtemps, les membres de la brigade n'étant pas particulièrement versés dans ce genre de prose. L'épilogue sera à la mesure de ce parti-pris d'écriture. Tout cela dure puisque ces investigations font également appel à de nombreuses archives, à des concours extérieurs et, bien entendu débouchent parfois sur des impasses. De plus, le meurtrier nargue le commandant, ce qu'il n'apprécie guère.
Comme toujours la presse se déchaîne, est même hypocritement laudative mais aussi caustique envers Camille ce qui n'est guère du goût du juge qui souhaite que le secret de l'instruction soit respecté. C'est un peu oublier que notre commandant est une sorte de marginal, guère soucieux ni de la procédure ni même de sa propre hiérarchie qui pourtant le harcèle. Chaque jour qui passe est une sorte de défi pour lui mais l'enquête s'enlise malgré les moyens importants mis à sa disposition et les méthodes de ce policier hors normes.
C'est un roman très gore où le suspens est entretenu jusqu'à la fin. Le texte se lie rapidement mais comporte, à mon goût quelques longueurs.
Ce roman est le premier de la trilogie Verhœven découverte en ce qui me concerne avec « Alex »(La Feuille Volante n°802).
©Hervé GAUTIER – Septembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
MONDE SANS OISEAUX
- Par ervian
- Le 01/10/2014
- Dans Karin Serres
- 0 commentaire
N°809 – Septembre 2014.
MONDE SANS OISEAUX - Karin Serres – Stock.
Ai-je perdu le goût des fables ? Serais-je devenu imperméable à ce monde merveilleux que des écrivains comme Boris Vian avaient si bien su tisser autour de moi, il y a de cela bien des années, pour modifier mon approche de la littérature qui était à la fois scolaire et un peu trop classique ? L'auteur de « l'écume des jours » avait enchanté cette période de ma vie par cette poésie si caractéristique qui émanait de son œuvre. Je tiens à garder intact ce charme qui fonctionne peu ou prou encore aujourd’hui mais malgré ma propension à vouloir voir les choses autrement, je ne suis pas vraiment entré dans cet univers que je reconnais pourtant comme original et onirique.
Comme dans tous les contes, il faut dépasser les mots, aller chercher derrière les phrases le message, mais l'histoire de « Petite Boîte d'Os » ne m'a guère enthousiasmé. Elle est la fille d'un pasteur, habite près d'un lac, dans un pays un peu indistinct qu'on peut aisément imaginer nordique. Elle grandit, va à l'école, se fait des amis, voit son corps se modifier, se marie avec Joseph « Tados », plus vieux qu'elle et qui lui fait un enfant. Cet homme a une réputation non vérifiée de « cannibale » parce qu'il a survécu au déluge et qu'il est revenu au village sans l'homme qui l'accompagnait. Cette bourgade est un microcosme où les gens vivent en vase clos. On pourrait peut-être y voir l'incarnation d'un Eden puisque les choses y sont différentes d'ailleurs. On y tire sa subsistance de cochons transgéniques et fluorescents qui vivent dans l'eau du lac dont le fond sombre est tapissé de cercueils troués. Les morts servent ainsi de nourriture au porcs et aux poissons, une sorte de reconstitution de la chaîne alimentaire.« Petite Boîte d'Os » vit avec sa famille dans une maison bleue, dont la couleur, sans doute à cause de la chanson de Maxime Le Forestier, évoque le bonheur.
Pourtant la vie de cette jeune femme, malgré le contexte surréaliste de ce village, est assez ordinaire, faite de petits bonheurs (scène de la vie de famille) ou de grands malheurs(deuils, perte d'un proche). Les enfants grandissent, quittent leur famille, les gens vieillissent et meurent, certains même se suicident parce qu'il ne supportent pas ce monde, d'autres y connaissent la solitude et l'abandon et comme à l'extérieur c'est la même fuite du temps. Le texte est pourtant actuel, met en scène les changements dans la vie sociale qui obligent les femmes à aller travailler dans la ville voisine et donc à confier leurs enfants à d'autres pour ainsi gagner un peu d'argent et survivre. Il prend un ton écologique quand il est question de la montée des eaux de ce lac à cause du changement climatique. Quand il évoque les temps reculés où l'air était peuplé d'oiseaux maintenant disparus, on ne peut pas ne pas songer à cette constante action destructrice de l'homme qui, au nom de la rentabilité et de l'enrichissement d'une génération, détruit inexorablement ses richesses en laissant le soin à la suivante de réparer ses erreurs ! Des ethnologues viennent de l'extérieur étudier ce mode de vie et des touristes curieux prennent des photos mais les choses dépérissent et les gens avec elles ! Le village se vide et avec le temps, les bouleaux qui entouraient le bourg s’attaquent aux maisons, une sorte de fin du monde !
J'ai pourtant trouvé à ce texte étrange une sorte de poésie colorée mais je l'ai lu davantage par curiosité que par réel intérêt.
©Hervé GAUTIER – Septembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
LE LINGE SALE
- Par ervian
- Le 30/09/2014
- Dans Pascal Rabaté
- 0 commentaire
N°808 – Septembre 2014.
LE LINGE SALE - Pascal Rabaté – Sébastien Gnaedig – Vents d'Ouest.
Ce que c'est quand même que la distraction. Voulant occire sa femme, Lucette, et son amant, Pierre Martino se trompe de chambre d'hôtel, tue un autre couple également illégitime et écope de la perpétuité. Cela fait de lui non seulement un cocu mais aussi un assassin. Elle avait choisi pour partenaire ce qui se faisait de pire dans ce village près de Cholet, alors que son mari est un type bien. C'est un malchanceux ce Pierre. Il avait tout pour être heureux, un bon métier, une maison confortable dans ce petit coin de province catholique et bourgeois, tout sauf sa femme qui ne pouvait s'empêcher de le tromper avec n'importe qui, pour le plaisir peut-être mais aussi pour humilier ce mari qui était amoureux d'elle. On imagine que pendant son absence, elle ne pouvait s'empêcher de s'afficher avec ses amants sans le moindre complexe. Le plaisir sexuel devait bien être une motivation suffisante pour Lucette puisqu'elle choisit d'épouser son amant et de fonder avec lui une famille mais surtout de vivre dans un bouge au milieu d'un clan de marginaux où les pratiques sexuelles sont liées à la promiscuité et à l’absorption immodérée d'alcool. C'est qu'elle n’imaginait pas revoir ce mari qui, pourtant, est libéré au bout de vingt ans pour bonne conduite et se jure bien de finir le travail en exterminant toute la tribu de cette mafia locale, les Verron.
Pour Pierre la vengeance est un plat qui se mange froid et même, en ce qui le concerne, faisandé. C'est vrai que pendant 20 ans en taule il a eu le temps de penser à tout cela, et puis cette libération inespérée tombe plutôt bien pour lui. Il revient donc dans une ville où personne ne le reconnaît, se fond dans le décor, forcément après vingt ans on change et surtout on oublie. C'est un méthodique ce Pierre. Il étudie les lieux dans lesquels vivent les Verron, leurs habitudes, toujours en marge de la légalité, leurs postures querelleuses, et les exploite. C'est vrai qu'on a de la sympathie pour Pierre, qu'on souhaite qu'il réussisse, qu'on applaudit à la naïveté voire à l'imbécillité des Verron. Ils sont d'ailleurs bien croqués à travers des dessins en noir gris et blanc, fort peu avantageux et des dialogues un peu grinçants où j'ai choisi d'y voir l'empreinte de Michel Audiard [« On est en chaleur eh bien je refroidis »] Il ne manque ni l'alcool ni les expressions caractéristiques de cette frange de la population et le suspens est entretenu tout au long du récit. Quant à l'épilogue, il est à l'image de la réalité et pas forcement à celle qu'on attend.
Je ne suis pas familier des BD. Le film de Pascal Rabaté (« Ni à vendre ni à louer » - La Feuille Volante n° 532) ne m'avait pas vraiment convaincu, mais ici, j'ai bien aimé.
©Hervé GAUTIER – Septembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
LES FIDELITES
- Par ervian
- Le 29/09/2014
- Dans Diane BRASSEUR
- 0 commentaire
N°807 – Septembre 2014.
LES FIDELITES - Diane BRASSEUR - Allary Éditions.
Un peu avant Noël une famille s'apprête à partir pour New-York afin d'y célébrer les fêtes de fin d'année. A cette occasion, le mari, 54 ans, profession libérale aisée, se livre à un monologue au terme duquel le lecteur apprend que, depuis un an, il trompe son épouse avec une jeune et jolie trentenaire, la belle-sœur de son associé, après 19 ans de mariage. Dans cette situation, j'ai beaucoup de mal à voir de l'originalité, c'est même d'une banalité affligeante. Heureusement nous échappons au traditionnel vaudeville du ménage à trois puisque seul cet homme s'adresse au lecteur, lui confiant ses états d’âme, ses espoirs, ses jalousies, ses craintes d'être découvert. Il n'est pas avare de détails à propos de cette double vie nécessairement ambiguë, lui raconte cette passade qui n'est certes pas la première mais qui est plus torride que toutes les autres. Pour retrouver Alix, sa maîtresse, il vit entre Paris où est le siège de son cabinet et Marseille où habitent sa femme et sa fille. A longueur de pages, il fantasme sur le corps sensuel de cette jeune femme, évoque des détails délicatement érotiques, détaille les différentes phases de l'acte sexuel, imagine leurs futures étreintes quand ils sont séparés [« Normalement, fantasmer, c'est prendre le risque d'être déçu. Avec Alix, mes fantasmes ont alimenté mon désir qui a provoqué le sien »], décrit par le menu leur vie parisienne commune pleine de moments intimes qu'il oppose à une relation familiale marseillaise, désormais en pointillés. On comprend bien qu'il aura du mal à quitter Alix ! Pourtant quand il est chez lui sa maîtresse lui manque et c'est le contraire quand il est avec elle ! Tel est donc le dilemme qui se pose à lui, quitter l'une ou l'autre ! Ce n'est pas si simple puisqu'il estime qu'il trompe son épouse avec Alix et cette dernière avec sa femme. C'est là sans doute le sens du titre de ce roman. Il ne s'agit pas à ses yeux d'un banal adultère mais de deux fidélités alternées![« Je fais l'amour avec Alix, je fais l’amour avec ma femme. Je ne sais plus qui je trompe avec qui »], d'un drame qui se voudrait cornélien [« J'aime ma femme et Alix me manque »].
Pour se motiver, il va même jusqu'à imaginer que sa fille, dans quelques années, lui avoue une liaison toute aussi torride avec un homme marié et se demande comment il réagirait. Il en vient à souhaiter une rencontre voire une complicité entre elle et Alix. Entre culpabilité et projets, il imagine l'avenir, suppose que son épouse découvre son adultère et en soupèse les conséquences. Il devrait alors vivre avec Alix et assumer cette différence d'âge qui, à la longue ne lui serait pas favorable, lui qui a surtout peur de vieillir. En réalité sa femme ne se doute apparemment de rien. On comprend vite quelle sera sa décision que je ne dévoilerai évidemment pas mais le terme « thriller psychologique » employé par la Figaro me paraît quand même un peu exagéré.
L'originalité de ce roman réside sans doute dans le fait que c'est l'homme qui parle et non pas l’épouse trompée comme c'est généralement le cas. Je note le style haché, assez désagréable à lire. Le texte fourmille de détails ménagers parfaitement inutiles et dont le lecteur n'a vraiment rien à faire. Ils n'ajoutent rien à la compréhension du texte.
Ce que je trouve le plus beau dans ce roman, c'est le visage de la femme sur la couverture.
©Hervé GAUTIER – Septembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
LA MALADIE DE LA MORT
- Par ervian
- Le 28/09/2014
- Dans Marguerite DURAS
- 0 commentaire
N°806 – Septembre 2014.
LA MALADIE DE LA MORT - Marguerite DURAS - Les éditions de Minuit.
C'est une sorte de drame intime qui se déroule dans une chambre d'hôtel au bord de la mer entre une femme apparemment payée pour être là, pour se soumettre et un homme, incapable d'aimer et qui lui dicte ses volontés. Dans cette relation à la fois simple et compliquée il y a des rites. Tous les soirs, la femme arrive, se couche nue dans le lit de l'homme et elle s'endort. L'homme la regarde dormir. Ils parlent peu et cette absence de dialogue semble être aussi une règle édictée par l'homme à moins qu'il n'aime que le silence. Il lui arrive de lui faire l'amour mais apparemment c'est sans joie, un peu par hasard et quand la jouissance est au rendez-vous pour elle, il ne veut pas qu'elle le montre ni même qu'elle y fasse allusion. Ils ne savent rien l'un de l'autre et veulent continuer ainsi et l'absence de nom souligne cette notion impersonnelle. Il arrive à cet homme de ne pas la toucher, de la laisser dormir, de la regarder de loin et de pleurer. Il pleure sur lui, sur son incapacité à aimer les autres et les femmes en particulier. Apparemment cette femme n'est pas une prostituée, ou alors nous avons affaire à quelqu’un d’intellectuellement supérieur, mais cette relation est cependant tarifée ce qui ne manque pas d’ambiguïté. Je peux imaginer que cet homme invite cette femme à venir le rejoindre pour assouvir une passion autre que charnelle qui peut parfaitement être de nature fantasmatique ou purement intellectuelle. Quant à elle, l'auteur semble lui conférer un rôle « thérapeutique ». Elle aurait un diagnostique naturel : non seulement elle lui révèle qu'il est atteint de la maladie de la mort parce qu'il lui est impossible d'aimer mais aussi qu'elle a accepté de venir auprès de lui pour l'en délivrer. Cette maladie est mortelle « en ceci que celui qui en est atteint ne sait pas qu'il est porteur d'elle, de la mort. Et en ceci aussi qu'il serait mort sans vie au préalable à la quelle mourir, sans connaissance aucune de mourir à aucune vie » ». Veut-elle nous dire que la vie est une maladie mortelle ? Nous le savions déjà !
L'homme semble en effet être dans un état psychologique catastrophique et tente sans doute de s'en sortir par cette expérience qui paraît promise à l'échec mais qui est assurément la dernière avant sa mort qu'on peut entrevoir. Il me semble d’ailleurs que les draps dans lesquels repose la femme peuvent signifier une sorte de linceul, le sommeil peut-être regardé comme l'antichambre de la mort, les pleurs répétés de l’homme, évoquer le chagrin inspiré par une perte irrémédiable, la lumière à l'intérieur de la chambre évoquer pourquoi pas la lueur d'un tombeau. J'observe que la mer est noire mais sans majuscule, ce qui peut signifier qu'on est au bord de n'importe quel océan mais surtout que la couleur choisie veut rappeler le deuil. L'élément liquide quant à lui peut évoquer le passage vers autre chose, vers un autre monde que les mythologies ont souvent repris à leur compte. Ainsi l'idée de la mort est-elle incarnée alternativement par l'homme et par la femme mais à un certain moment il désire la tuer parce qu'elle incarne la vie, une vie qu'il ne peut atteindre ou qui se refuse obstinément à lui ! Les indications scéniques de la fin du roman peuvent être ainsi interprétées.
Une partie du texte est écrit au conditionnel surtout quand il s'agit de la femme, de sa conduite face à l'homme. L'auteur y mêle également le présent et interpelle son lecteur, le mettant à la place de l'homme. J'ai eu beaucoup de mal à sentir ce rôle. Quant à la rédaction, elle est hachée, difficilement lisible et ne procure pas, à mon avis une lecture agréable.
Je concède qu'il y a parfois des moments poétiques, surtout quand l'homme regarde avec crainte la nudité de la femme [« Vous regardez cette forme, vous en découvrez en même temps la puissance infernale, l'abominable fragilité, la faiblesse, la force invincible de la faiblesse sans égale »] mais son regard se fait obsessionnel quand il pose avec insistance ses yeux son son sexe et sur ses seins, ce qui trahit une sorte de refoulement. Cela se transforme évidemment en images érotiques mais avec une notion d'impossibilité. D'ailleurs il lui avoue qu'il n'a jamais regardé, désiré ni possédé ni bien sûr aimé une femme avant elle. Elle est en quelque sorte en elle-même une prise de conscience du mal que l'homme porte en lui et quand cela est formulé par elle, la chambre s'éclaire. A partir de ce moment, il y a entre eux une sorte d'échange, d'explication autour du concept de l'amour [« Vous demandez comment le sentiment d'aimer pourrait subvenir. Elle vous répond : peut-être d'une faille soudaine dans la logique de l'univers. Elle dit : par exemple d'une erreur. Elle dit : jamais d'un vouloir »]. Cela étant dit, elle disparaît sans espoir de retour, ne laissant qu'une empreinte froide dans les draps, mais le ciel pour l'homme s'éclaircit comme si le passage de cette femme dans sa vie, y compris dans sa dimension sensuelle et érotique, avait été une révélation et même une libération, une sorte de retour à la vie.
J'avoue que je n'ai jamais beaucoup aimé Marguerite Duras. J'ai toujours refusé de lui trouver du talent au seul motif que la presse spécialisée avait été soudain laudative, surtout après son prix Goncourt. Les romans successifs que j'ai lus d'elle m'ont laissé indifférent, tout comme celui-ci. Je n'ai peut-être rien compris, je suis peut-être passé à côté d'un chef-d’œuvre mais, même s'il peut m'arriver à moi aussi d'être dans un état un peu second, j'avoue qu'une lecture attentive de ce roman ne m'a pas procuré la moindre émotion. Était-ce une étude sur le fantasme masculin, le désir inassouvi, l'impossibilité de conquérir une femme, de la posséder autrement qu'en la payant, un rappel de la supériorité sensuelle et esthétique voire intellectuelle de la femme ? Peut-être ! Si c'était pour nous rappeler que nous sommes mortels, ce n'était pas la peine d'en faire tant. Si c'est pour nous dire qu'elle sentait sur elle l'ombre de la Camarde, là c'est parfaitement respectable, mais ce roman m'a laissé, un peu comme à chaque fois, un goût d'inachevé, de vide, de malaise. C'était sans doute son but ?
©Hervé GAUTIER – Septembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
SOLEA
- Par ervian
- Le 24/09/2014
- Dans Jean-Claude Izzo
- 0 commentaire
N°805 – Septembre 2014.
SOLEA - Jean-Claude Izzo - Gallimard.
J'avoue à ma grande honte que jusqu'à ce que j'écoute un disque du chanteur-poète italien Gianmaria Testa qui fut son ami, je n'avais jamais entendu le nom de Jean-Claude Izzo (1945-2000). J'ai bien, comme toute le monde, vu à la TV la série policière de Fabio Montale mais en dehors des adaptations à l'écran de Simenon, d’Agatha Christie ou de Léo Malet, fait-on vraiment attention à l'auteur du roman qui en est à l'origine ? Et puis cette adaptation télévisuelle n'avait pas vraiment retenu mon attention.
C'est la troisième tome de la trilogie Fabio Montale, cet ex-flic marseillais qui a démissionné parce qu'il ne se reconnaissait plus dans ce métier[« Être flic, qu' on le veuille ou non, c'était appartenir à une histoire. La rafle des juifs du Vel'd'hiv. Le massacre des Algériens, jetés à la Seine en octobre 1961 ...Toutes ces choses-là qui avaient des effets sur la pratique quotidienne de pas mal de flics, dès lors qu'ils avaient affaire à des jeunes issus de l'immigration »]. C'est un roman-noir où la mort frappe à toutes les pages[« La mort qui a pour tous un regard »], bien qu'il se déroule à Marseille où douceur du climat méditerranéen inclinerait plutôt au farniente, au pastis,à la pétanque, à l'accent de Pagnol... Je sais cela fait un peu carte postale ; Encore que cette ville phocéenne c'est tout cela mais aussi autre chose, la Mafia, la violence, l'intolérance, le crime, le trafic de drogue, la tentation du Front National...
C'est vrai que Montale répond aussi aux critères classiques du policier de triller, alcoolique, marginal, désabusé, solitaire mais perpétuellement amoureux des femmes... Lole l'a quitté pour un autre homme mais il rencontre Sonia, une belle brune avec qui il aurait bien fait un petit bout de chemin, un amour éphémère cependant puisqu'on la retrouve la gorge tranchée... la main de la Mafia ! C'est la même organisation criminelle qui recherche Babette Bellini, la journaliste « free lance », parce qu'elle enquête sur les liens que l'organisation entretient avec la finance internationale et probablement aussi avec le pouvoir politique, comme en Italie. Elle fuit de Rome à Marseille avec à ses trousses des tueurs et, en désespoir de cause, se tourne vers Montale. Et ce n'est que le début ! Quant à Hélène Pessayre, elle a beau être commissaire de Police, il n’est pas insensible à son charme. C'est lui, Fabio qui nous raconte cette histoire, à la première personne comme s'il se confiait à son lecteur.
Je l'aime bien ce Fabio finalement. A la fois pragmatique et posant sur le monde qui l’entoure un regard de plus en plus dubitatif [il parle de « la saloperie permanente du monde »], attaché à sa ville qu'il connaît et qu'il aime, à son port, ses odeurs, ses couleurs, à la mer. Il est aussi cultivé, amoureux du jazz et de la musique [ Solea est un morceau célèbre de Miles Davis], suffisamment conscient de la réalité de la société pour n'en faire partie que de loin, suffisamment humain cependant pour défendre ceux de ses amis qui sont menacés, suffisamment philosophe pour relativiser les choses de cette vie dont on a dit tout et son contraire, mais quand même capable de se battre pour l'améliorer, faire qu'il y ait plus de justice, plus d'égalité. Il aime la bonne bouffe parce qu'elle fait partie de la vie, est amoureux des femmes parce qu'elles représentent la beauté sur terre et il n'y est pas insensible, comme il aime la poésie parce que c'est bien souvent elles qui inspirent les poètes. Cet attachement à la poésie, celle de Saint-John Perse, de Cesare Pavese mais aussi celle des chansons de Gianmaria Testa, je le retrouve aussi dans l'architecture la phrase, elle en est le témoin [« Je voyais, oui. Et je sentais. L'eau coulant sur ma peau. Sa douceur. Et le sel. Le goût des corps salés. Oui, je voyais tout ça, à portée de ma main. Comme l’épaule nue de Sonia. Aussi ronde, et aussi douce à caresser, que les galets polis par la mer. Sonia »]. Il est un peu idéaliste aussi et pas mal rêveur, romantique avec sa sensibilité à fleur de peau, conscient des réalités aussi quand il comprend que son charme d'antan, même s'il a été bien réel, a maintenant disparu.
Il y a beaucoup de Jean-Claude Izzo dans le personnage de Montale et c'est en cela sans doute qu’il est passionnant. C'est plus qu'un personnage de roman, une sorte de double de l’auteur, lui-même attachant par son parcours personnel, son engagement , même si son passage sur terre fut rapide. Ce roman paraît en 1998. Il clôt sa trilogie et Montale se sent vieillir tout comme Izzo qui apprend qu'il est atteint d'un cancer. Il mourra en 2000.
« Quand on ne peut plus vivre, on a le droit de mourir et de faire de sa mort une dernière étincelle ».
©Hervé GAUTIER – Septembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
Rosy et John
- Par ervian
- Le 21/09/2014
- Dans Pierre Lemaître
- 0 commentaire
N°804 – Septembre 2014.
ROSY ET JOHN - Pierre Lemaitre. Le livre de poche.
Non, non, ce n'est pas une blague, la trilogie Verhœven comporte bien un quatrième volume, enfin, une nouvelle. Mais après tout cela n'a aucune importance et l'auteur lui-même considère cette œuvre comme un demi-roman ! Elle est même agrémentée d'une préface de l'auteur qui nous explique comment est née cette fiction policière, un simple trou dans la chaussée ! Quoi de plus banal en effet quand, on se demande bien pourquoi, on n'a de cesse de défoncer les rues juste après les avoir regoudronnées. Pour le reste, on peut faire confiance à son imagination d'écrivain !
Le titre évoque une chanson de Gilbert Bécaud dans les années 60, vous savez quand tout était facile, qu'il n'y avait pas de chômage, enfin les golden sixities... Les choses ont bien changé ma bonne dame. Aujourd’hui c'est un poseur de bombe (John) qui en a fait péter une dans la 18° arrondissement et qui menace de recommencer dans six autres endroits si on ne libère pas sa mère (Rosy) et si on ne lui donne pas quelques millions et un billet d'avion pour l'Australie. Surtout que pour cela il s'est livré lui-même au commandant Camille Verhœven et à lui seul parce qu'il l'a vu vu à la télévision. Un joyeux inconscient ce John qui n'a pourtant rien d'un terroriste exalté, quant au chantage, il est plutôt mal tombé !Tout cela semble plié d'avance et on imagine que le pauvre John ne fera pas longtemps le poids face aux flics de antiterrorisme mais quand même, la perspective de ces explosions, ça bouscule un peu la hiérarchie et le ministre... cela affole même le chef du gouvernement ! C'est vrai qu'il est un peu paumé ce pauvre John Garnier, sa mère est en prison, sa petite amie vient de mourir et il n'a plus de travail. Il a peut-être envie qu'on parle un peu de lui ?
Camille qui espérait reprendre sa vie à la criminelle ne s'en tirera pas comme cela. Flanqué de Louis, toujours aussi efficace, va devoir faire sa part de travail alors qu'il ne s'y attendait pas. Ce que c'est quand même que la notoriété télévisuelle ! Il est vraiment très fort ce commandant et il finit par mettre John en confiance à force de persuasion, à tout le moins le croit-il, mais c'est compter sans l'obstination de ce dernier.
Comme toujours le suspens est au rendez-vous entre bluff, lourdeurs administratives, profil psychologique, interrogatoires musclés, parcours personnel, patients recoupements, hésitations, erreurs … et réalité d'une mère abusive !
Cet auteur me procure encore une fois un bon moment de lecture.
©Hervé GAUTIER – Septembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
TANT DE LARMES ONT COULE DEPUIS
- Par ervian
- Le 20/09/2014
- Dans Alfons CERVERA
- 0 commentaire
N°803 – Septembre 2014.
TANT DE LARMES ONT COULE DEPUIS – Alfons Cervera- La contre allée.
Traduit de l'espagnol par Georges Tyras.
Nous sommes à Los Yesares le jours de l'enterrement de Teresa dont il est question dans « Ces vies-là »(La Feuille Volante n°566). Le narrateur, installé en France, à Orange, avec ses parents depuis de nombreuses années, revient pour assister à cette cérémonie. Comme à chaque fois, dans ce genre de rencontre autour d'un mort, on retrouve famille et amis et c'est l'occasion d'égrener des souvenirs. Les histoires d'amour s'y mêlent à celles des disparus, on évoque la guerre civile, l'exil, la détresse et la survie dans un autre pays que le sien. C'est que ce village a été, comme les autres, marqué par la guerre civile, le franquisme, la crise économique, le déracinement, les vagues successives d'émigration...
Le narrateur alterne son témoignage et les souvenirs d'autres personnages pour réveiller la mémoire. On a parlé « d’écriture chorale » à son propos. Cette histoire s'écrit à travers les vivants et les morts mais en tout cas dans ces « vies insignifiantes » qui se sont déroulées dans le silence, le bruit, les corps et les images qui reviennent au hasard des souvenirs de chacun. C'est une sorte de labyrinthe ou l'oubli parfois cohabite avec le mensonge parce qu'on fait prévaloir le masque rassurant des apparences. Certains sont revenus définitivement, d'autres n'y font que des visites ponctuelles comme le narrateur, mais tous ont en commun une mémoire qui les relie entre eux. Ils ont tous connu, en France où ils sont venus travailler, le rejet, le mépris, le racisme...Tous ces témoignages nécessairement fragmentaires sont comme les morceaux d'un puzzle, ils en ont le mystère et l’hésitation, l’approximation parfois. Ils sont pleins de colère, de douleurs, d’espoirs déçus. Petit à petit cela forme une sorte de tableau, à la fois impressionniste et réaliste, comme si l'écriture faisait échec à l'oubli et peut-être invitait le lecteur à faire sien le sentiment de révolte, de crainte et de douleurs de tous les exilés de tous les temps et de tous les pays. Ils seront toujours les boucs de la population et la cible des extrémistes.
Le style est simple, dépouillé, poétique souvent. Les chapitres sont brefs et des analepses qui mélangent présent et passé laissent une impression de permanence.
Le narrateur nous parle aussi de lui et sème dans son texte des références de ses lectures personnelles où René Char voisine avec Antonio Marchado, Jorge Luis Borges avec William Faulkner.
Alfons Cervera (né en 1947) fait partie de ces écrivains qui se sont appropriés cette période de l'histoire espagnole qui va de la seconde république à la démocratie retrouvée et qui ont voulu, par l'écriture, faire échec à l'oubli qui caractérise tant l'inconscient collectif de nos sociétés humaines. Comme tout écrivain, il a commencé par raconter une histoire familiale, forcément pudique et silencieuse en y mêlant souvenirs et imaginaire mais il s'est aperçu assez vite qu'il y avait « des territoires de la mémoire à explorer » avec ces zones d'ombre et de lumière. Il en a fait un thème de réflexion et de création en y incluant la mémoire collective, en se faisant le porte-parole des vaincus, prenant en compte leur témoignage, leur exemple et leur rendant ainsi leur dignité.
Il devient ainsi non seulement un écrivain classique avec son bagage de rêve et de dépaysement mais aussi le « témoin » d'un monde qu'il n'a peut-être pas connu directement mais qu'il fait revivre en l'évoquant par la mémoire et en nous invitant à y réfléchir.
©Hervé GAUTIER – Septembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
ALEX
- Par ervian
- Le 13/09/2014
- Dans Pierre Lemaître
- 0 commentaire
N°802 – Septembre 2014.
ALEX – Pierre Lemaitre – Albin Michel
C'est un thriller présenté comme un plan en trois parties ou, si l'on veut , un drame en trois actes.
Au début de ce récit, Alex, jolie jeune femme de trente ans, solitaire, séduisante, est enlevée en plein Paris et séquestrée dans un hangar froid par son ravisseur. La mise en scène mérite qu'on la décrive : elle est enfermée nue dans une cage exiguë, suspendue au-dessus d'une meute de rats avec seulement un peu d'eau et des croquettes pour animaux qui ne servent qu'à appâter la vermine. Elle ne peut s'y tenir ni couchée ni debout, tout juste repliée dans une position inconfortable et au milieu de ses excréments. On songe au supplice crée par Louis XI pour l'évêque de Verdun. Ils ne se connaissent ni l'un ni l'autre et on pense immanquablement au fait d'un déséquilibré, à un acte gratuit, aux sévices, au viol, au meurtre, mais le plus étonnant c'est que cet homme veut seulement « la regarder crever » ! La jeune fille réfléchit, résiste comme elle le peut dans sa position, se demande ce qu'elle fait là et finit par souhaiter la mort. Pour autant l'inconnu ne répond à aucune de ses questions, se contentant de la prendre en photo.
L'enlèvement s'est déroulé en présence d'un témoin, une enquête est donc ouverte, confiée au commandant Camille Verhœven qui ne souhaite pourtant pas en être chargé parce que ce genre d’affaire lui rappelle le kidnapping de son épouse qui a mal tourné. Enceinte de huit mois, elle a été tuée. Deux meurtres d'un coup et sa vie gâchée ! Il est resté veuf, solitaire et vit avec son chat ! Pourtant il l'accepte, parce que c'est un bon flic, peut-être parce que c'est son supérieur, le commissaire divisionnaire Jean Le Guen, qui le lui demande, peut-être aussi parce que c'est un moyen d'exorciser ses vieux démons ? Il fait équipe avec Armand et Louis, deux officiers aussi dissemblables l'un de l'autre sur le plan vestimentaire comme sur celui du train de vie, de la culture, mais sacrément efficaces. Pourtant cette affaire est atypique : pas de revendication, pas de demande de rançon, absence d'identité de la victime et de l'agresseur... A force d'investigations et aussi avec un peu de chance, la police finit pas trouver le lieux où la jeune fille était séquestrée, mais trop tard, elle n'y est plus. Et pour corser le tout le kidnappeur s'est suicidé. C'est, si l'on veut, la fin du premier acte.
Alex reste introuvable, disparue de la circulation, et une série de meurtres particulièrement atroces et cruels est révélée dans diverses régions de France. Au début on ne fait pas le rapprochement mais les enquêteurs finissent par penser à elle. Elle n'a pas de visage mais, avec les portraits-robots, les témoignages, elle prend vite une physionomie. Pourtant, la jeune fille brouille les pistes, change d'identité et d'apparences, mais le modus operandi est le même : toutes les victimes sont exécutées à l'acide sulfurique concentré déversé dans la gorge. Elle chercherait à se venger des hommes, mais elle n'a pas été violée, les prend au hasard et s'attaque aussi aux femmes à l'occasion... Mais pourquoi ce mode opératoire particulièrement cruel ? Le juge a beau dire que quelque chose a du lui rester en travers de la gorge, l'argument est facile et surprenant de la part d'un magistrat, quant à l'incontournable raison sexuelle elle ne pèse pas bien lourd. Cependant, sans plus de raison qu'avant, Alex choisit de quitter la scène. Fin de deuxième acte.
Reste le troisième acte, moins spectaculaire sans doute que les deux précédents mais il a au moins l'avantage d'être explicatif... et surprenant. Les policiers tiennent un fil et le déroulent et tout un passé qu'on croyait révolu, oublié, remonte à la surface. Alex aimait lire et aussi écrire, même si c'était par intermittence. C'était pour elle, à cause de sa solitude un véritable exorcisme. Les policiers quant à eux sont experts en maïeutique même s'il y a un peu de bluff, pas mal de suppositions, mais cela se passe tout en finesse et loin des violences persuasives traditionnelles et surtout grâce aussi au travail de fourmis des enquêteurs. Dès lors cela provoque la déstabilisation de témoins devenus suspects puis accusés, le réveil de remords, de lourds secrets de famille qu'on croyait définitivement oubliés. Le problème posé est celui de la vengeance, de la volonté de faire subir aux autres ce qu'il nous ont fait subir eux-mêmes et de la légitimité de cette manière de « vendetta ».
Cette affaire a bouleversé Camille parce qu'elle lui a rappelé un pan de sa propre vie. Le juge, suffisant et vaniteux ne manque pas de le lui faire remarquer, lui conseillant des enquêtes moins lourdes. C'est une occasion aussi pour lui de revenir sur son parcours familial.
L'auteur a dans cette affaire un style particulièrement réaliste précis, riche en détails, en descriptions sans oublier la dimension humoristique que j'ai particulièrement apprécié. Il en profite même, fin observateur de la race humaine, pour formuler quelques aphorismes bien sentis sur ses congénères, ce genre littéraire s'y prêtant bien par ailleurs. C'est un roman policier à la française, passionnant, haletant qui distille le suspense au fil des pages et tient son lecteur en haleine jusqu'à la fin. Hitchcock a trouvé là un digne successeur !
Pierre Lemaitre, Prix Goncourt 2013 pour « Au-revoir là-haut »(La Feuille Volante n°734) se révèle ici un talentueux auteur de roman policier. Ce n'est d'ailleurs pas le première fois que cette revue lui rend hommage pour sa série policière (la Feuille Volante n° 768). Je ne manquerai pas de poursuivre la découverte de son talent.
Ce roman s'inscrit dans la « trilogie Verhœven. »
©Hervé GAUTIER – Septembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
LE LIVRE
- Par ervian
- Le 10/09/2014
- Dans René Belletto
- 0 commentaire
N°801 – Septembre 2014.
LE LIVRE – René Belletto – P.O.L.
Michel Aventin, scénariste qui a mis son métier en parenthèses et acteur éphémère d'un film de série B vient de perdre sa sœur, Élisabeth, une jeune et célèbre pianiste à qui il était très attaché. Il éprouve le besoin de revenir dans la clinique où cette dernière était soignée avant sa mort pour saluer le médecin et le personnel soignant qui ont été très présents autour d'elle. Sa visite a aussi pour but de rencontrer une infirmière, Eva Tircée, mais cette dernière a quitté l'établissement pour le Midi où elle souhaite désormais s'établir. Il la rencontrera pourtant à la fin quand elle reviendra pour procéder à la vente de son studio parisien. De son côté il s'est séparé de sa femme Liliane et a beaucoup de mal à surmonter toutes ces épreuves, en perd le sommeil et a même quelques petits soucis de santé qu'il combat avec un sédatif. Lors de sa visite à la clinique, il a aperçu, dans la chambre qui avait été occupée par sa sœur, un homme entre deux âges, hospitalisé, qui lui a adressé un regard mauvais [« Jamais ne n'avais vu autant de haine dans le regard d'un homme »]. Il a fixé avec intérêt la chevalière que Michel portait à l'annulaire, un bijou trouvé par hasard et qu'il s'était approprié, un peu comme s'il souhaitait s'en emparer. Cet homme, Cyril Mallier, à la fois mystérieux et mentalement dérangé, lui fait même parvenir une lettre et cette rencontre est tellement obsédante qu'il rêve que cet homme lui annonce sa propre mort.
Michel Aventin est de plus en plus perdu dans sa petite maison parisienne où tout lui rappelle sa défunte sœur. Pour exorciser sa peine, il se raccroche à des tâches quotidiennes même si on sent bien que cela ne sera pas suffisant. Fragilisé par ce qu'il vit, il reste cependant obsédé par le regard de ce mystérieux homme, disparu depuis de la clinique et qu'il souhaite retrouver. Dès lors, le lecteur entre dans le domaine de l'absurde, un véritable délire paranoïaque, une obsession pesante et même un peu dérangeante de suspicion et aussi de mystère. Au vrai, il est difficile de résumer ce roman à cause des fréquents rebondissements qui s'y produisent et qui remettent en question ce qu'on pouvait éventuellement avoir compris. Restent peut-être de grandes idées ou plutôt des impressions.
Il devait être très déprimé ce Michel Aventin pour refaire le monde à sa manière, un peu comme s'il se vengeait ainsi de sa vie ratée, de sa solitude, de ses échecs ; d'autres se jettent dans l’alcool ou la drogue pour oublier. Lui il se réfugie dans le rêve ou dans l'imagination sans qu'on puisse très bien savoir si on est dans le songe ou dans la réalité.(« Était-ce ma vie tout entière que je rêvais, était-ce moi qui me dictais le songe que j'aspirais à coucher sur le papier, l'un de ces jours proches ? »).
Il y a entre les personnages une atmosphère délétère d’hésitation, de confusion, de mystère ; c'est vrai que dans la vraie vie il faut se méfier de tout le monde, y compris de ses proches, mais quand même, cette ambiance malsaine m'a un peu dérangé ! Il y a aussi ces fréquentes obsessions (la chevalière, la voiture, le roman, le film, la mort...) qu'un professionnel de la psychiatrie pourrait sans doute expliquer mais qui m'ont un peu dérouté. Mais celles-ci me semblent contrebalancées par le fantasme qu'il entretient autour des femmes qui croisent son chemin.
Venons-en au livre (qui donne peut-être son titre au roman ?) que Cyril Mallier aurait écrit, ce qui se révèle faux en ce qui concerne son auteur, son histoire, la signification, son titre. Les circonstances de la rencontre que fait Aventin dans la librairie ne sont guère éclairantes et tout semble encore plus confus. La lecture qu'il en fait lui semble insipide et n'est pas sans lui rappeler sa rapide étreinte avec Évelyne Doublier, une avocate rencontrée au hasard de ses pérégrinations.
Pourtant à travers notamment le personnage de Michel, l'idée de mort plane sur ce livre mais, même si ce dernier peut facilement être taxé de timide, on le sent attiré par les femmes qu'il croise dont il tombe facilement amoureux, à cause sans doute de son état de déréliction. C'est un peu comme si, à cause de sa solitude et de son deuil, il cherchait à se raccrocher à un visage de femme. C'est un peu comme si dans ce roman, Éros dansait en permanence avec Thanatos ! Pourtant, Michel est attachant dans ses hésitations, dans cette sorte d'état où il tombe en permanence amoureux de toutes les femmes qu'il croise et qui sont sans doute un antidote à sa solitude, dans son obsessionnelle démarche en direction de sa sœur, dans cette volonté de remettre ses pas dans les siens pour entretenir sa mémoire ou pour la rejoindre dans la mort. Ceux qui ont perdu un être cher n'agissent souvent pas autrement... Quant à l'assassinat d’Évelyne qui apparemment restera une énigme, ce n'est pas cela sans doute qui va arranger son équilibre déjà fragile ! Eva sera peut-être son sauveur ?
J'ai pris ce roman par hasard sur les étagères de la bibliothèque puisque l'auteur m'était parfaitement inconnu. Comme tout le monde j'ai commencé par lire la 4° de couverture qui m'a semblé assez sibylline. C'était sans doute là une raison suffisante pour entamer une rencontre avec un auteur. J'ai donc lu ce roman, sans enthousiasme cependant, peinant même à poursuivre ma lecture à cause d'un style qui m'a paru laborieux et une histoire à rebondissements sans grand intérêt. J'ai pourtant poursuivi, par curiosité sans doute, même si mon sentiment pour ce roman était de plus en plus mitigé au fil du texte, à la fois fiction et réalité. (un personnage comme Mallier, qui se croit tout permis et cherche à s'insinuer dans la vie des autres sans la moindre retenue existe bien dans la vraie vie. Il est un séducteur, ou plutôt un dragueur, insaisissable et audacieux, l’opposé exact de Michel Aventin plus discret et réservé avec les femmes comme si chacune d'elles lui rappelait sa sœur et sa femme. Lui semble cependant évoluer dans un autre monde !).
Je ne suis pas bien sûr d'avoir tout compris et je suis peut-être passé à côté de quelque chose de passionnant sans le savoir mais, le livre refermé, je ressens une sorte de malaise , en tout cas le contraire de ce que j'attends d'un roman : qu'il soit un bon moment de lecture !
©Hervé GAUTIER – Septembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
ET TOUJOURS CES OMBRES SUR LE FLEUVE...
- Par ervian
- Le 07/09/2014
- Dans Nathalie de Broc
- 0 commentaire
N°800 – Septembre 2014.
ET TOUJOURS CES OMBRES SUR LE FLEUVE... – Nathalie de Broc – Presses de la cité.
Nous sommes en décembre 1793 à Nantes c'est à dire au plus fort de la Révolution. Pendant cette période, la haine du peuple accumulée pendant des siècles contre l'ancien régime et ses excès se déchaîne et on élimine les aristocrates et le membres du clergé comme, au cours de cette année on a guillotiné Louis XVI et Marie-Antoinette. Ici les exécutions supervisées par Carrier, consistent à jeter dans la Loire, rebaptisée « Fleuve révolutionnaire » ou « Baignoire de la République » tous ceux dont la Révolution souhaite se débarrasser, prêtres réfractaires, nonnes mais aussi pensionnaires des hôpitaux, réfugiés vendéens et bien sur « ci-devants ». On les lie deux par deux et on les noie. Parmi ces « condamnés » figurent le comte et la comtesse de Neyrac, leur fils Théo que la petite Lucile voit disparaître sous ses yeux, mais elle réussit à échapper à ce massacre. En ce jour qu'elle ne pourra jamais oublier, elle jure vengeance pour l'assassinat de sa famille et grave dans sa mémoire le visage du Chevalier de Préville, un traître qu'elle tient pour responsable. Lui faire payer son forfait sera le but de sa vie d'orpheline avec l'obsession de « ces ombres sur le fleuve ». Son destin bascule de l'enfance insouciante à la vie d'adulte solitaire, avec l'obligation de s'adapter au quotidien dans un milieu hostile, celui de la rue et de la population interlope du port, des incontournables lupanars. Nous la voyons évoluer et vivre avec ses espoirs, ses colères, ses doutes, ses découragements, ses résignations, ses abattements, ses incompréhensions, entre liberté et enfermement, espoirs et respect de son vœux intime qu'elle pourrait facilement oublier face au bonheur qui s'offre à elle. Dans cette entreprise elle trouvera des alliés inattendus. Les temps changent et le temps passe, la vengeance quelle porte en elle peut prendre d'autres visages, le monde de cette ville est petit, ses acteurs se croisent, se révèlent, réapparaissent, se rachètent, espèrent en l'avenir, bâtissent des fortunes entre corsaires, négriers et lucratif commerce outre-mer.
Nathalie de Broc se fait historienne jusque dans les moindres détails. Sous sa plume le lecteur attentif voyage dans cette ville de Nantes aussi bien pendant la tourmente de la Révolution qu'une fois la paix retrouvée. A travers les yeux de Lucille, elle détaille la mode vestimentaire, les coutumes, la nourriture, les habitudes des quartiers et des quais, évoque les beaux hôtels particuliers avec les arrivistes et les opportunistes qui maintenant les peuplent comme les bouges du quai de la Fosse et leur faune louche. Elle mêle les événements historiques qui secouent le pays au quotidien de cette cité portuaire, convoque Surcouf, ses hauts faits maritimes et sa volonté d'en découdre avec les Anglais. Elle décrit cette société humaine éternelle avec ses vices et ses perversités, sa volonté de cacher des apparences peu flatteuses mais pourtant révélatrices, capable de veuleries, de trahisons, d'avanies de mensonges pour un peu d'argent de considération ou de pouvoir. C'est pour elle l’occasion d'analyser la psychologie des personnages, leur réaction face au hasard, aux événements qui bouleversent les certitudes les plus établies avec, en contre-point, cette parole qu'on s'est donnée à soi-même et qu'on se doit de respecter jusqu’au bout.
C'est un livre agréablement écrit qui se lit facilement. L'auteure tient en haleine son lecteur jusqu’à la fin, ménageant suspens et rebondissements même si elle lui laisse le soin d'imaginer une fin qui lui convienne. Un bon moment de lecture en tout cas et une invitation à poursuivre la lecture de cette auteure.
©Hervé GAUTIER – Septembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
Nouvelles
- Par ervian
- Le 05/09/2014
- Dans DINO BUZZATI
- 0 commentaire
N°235
Février 2001
DINO BUZZATI – Nouvelles – Éditions Robert LAFONT.
Dino Buzzati est à coup sût un de ces écrivains trop rares qu’il faut aborder avec humilité simplement et peut-être pour cette seule raison qu’il sait parler de l’humaine condition dont chacun d’entre nous porte la marque. Et lui d’égrener tout ce que l’homme porte en lui de souffrance, d’espoirs, d’abnégations mais aussi d’orgueil, d’appétits de gloire éphémère, de volontés de régner et de détruire son prochain ou au contraire de l’aider à survivre.
Il n’est, à coup sûr pas un agnostique qui nie tout en bloc pour ce qui est des choses divines, bien au contraire. Sa plume les traite avec le respect dû à ce qui est incompréhensible et qui dépasse ceux qui ne pourront jamais les atteindre.
Ses nouvelles sont une mosaïque humaine composée de vices et de vertus, tentations et renoncements, délations, trahisons et sacrifices, une grande fresque où chacun d’entre nous se reconnaît simplement parce qu’il y a sa place, infime, dérisoire, mais réelle et irremplaçable.
Quand il philosophe, il ne le fait pas à la manière d’un intellectuel dont les incompréhensibles propos amènent chacun à se dire que comme il n’entend rien à ses démonstrations, elles sont forcément hors de sa portée et qu’on ne peut, dès lors qu’être admiratif devant tant d’intelligence, que d’écouter des paroles qui restent pour nous des mots et des phrases à jamais brumeuses, entourées d’un halo de mystère.
Il sait parler de la souffrance comme de l’orgueil, de la honte comme de la volonté de puissance, bref il sait dépeindre ce Janus impénétrable et mystérieux qu’est l’homme, à la fois ange et démon, avec ses zones d’ombre et de lumière .
Mais ce qu’il fait surtout, c’est jouer son rôle, celui d’un sentinelle qui certes observe et reste vigilante mais rappelle à l’homme que l’égarement pourrait rendre oublieux que la mort guette.
Car c’est bien là l’essentiel du message qu’il nous délivre, ce vers quoi il revient toujours, cette mort qui nous attend tous, puissants ou quidams, riches ou pauvres. Même si on choisi de l’oublier, la camarde nous guette, sait le jour et le lieu qu’elle a choisi pour nous et contre cela nous ne pouvons rien, qui que nous soyons. Quand elle dévoilera pour nous son sourire décharné, ce sera notre tour, tout simplement. Cette vérité là nous est rappelée, comme une chose fondamentalement simple bien qu’inacceptable… C’est ainsi que nous sommes, pauvres hommes, des êtres de passage, des ombres dans un monde transitoire, qu’on a mis sur terre pour un temps déterminé mais qui reste inconnu de nous jusqu’à la fin avec une idée plus ou moins affirmée de la liberté individuelle ou du destin, avec une dose plus ou moins grande de chance et de malheur. C’est une des marques de l’humaine condition que de rappeler que cette vie ne nous est que prêtée, qu’elle nous sera redemandée un jour, qu’on pourra, selon nos croyances religieuses exiger de nous des comptes ou simplement que cette enveloppe charnelle sera tout simplement vouée à la destruction.
Le temps que nous passons ici-bas n’est qu’un souffle au regard de l’éternité que nous ne pouvons imaginer, comme il nous est difficile de nous faire une idée de Dieu autrement qu’à travers l’enseignement forcément théorique d ‘une religion (une impression personnelle est nécessairement plus restreinte et imparfaite que le message qui nous est délivré par la Parole – Seuls les esprits supérieurs et ceux que Dieu a choisis pour Le servir font exception à cette affirmation).
Dino Buzzati sait expliquer les choses et ses observations se transforment en nouvelles, moderne forme des paraboles qui ne parlent pratiquement que du seul cheminement de l’homme vers la mort parce que tel est son destin.
Écrire comme il le fait est sans doute une manière de narguer cette mort inéluctable qui apparemment épargne la nature alors qu’elle sacrifie l’homme, lui donnant ainsi une forme d’humilité.
Cette humilité, il se l’applique à lui-même quand il affirme que, malgré la notoriété, il a l’intuition que ses œuvres sont écrites par un autre, non pas un « nègre » comme certains hommes de plume dévoyés aiment à s’entourer mais il veut plus exactement nous rappeler que même pour ceux qu’elle choisi pour être ses interprètes, l’inspiration peut aussi venir à manquer. Rimbaud n’a pas dit autre chose quand il a formulé sa fameuse phrase « Je est un autre », un inconnu sans doute. D’aucuns y verrons une marque de sensibilité, d’autres une empreinte divine, qu’importe, le mystère demeure et la création artistique, quand elle n’est pas corrompue par l’argent, reste un mystère avant tout pour celui qui est connu pour l’auteur d’une œuvre à laquelle il attache son nom mais qui ne se fait aucune illusion quant à sa véritable paternité. Cette inspiration choisira, à condition d’y être attentif et dévoué jusqu’à la fin de la vie ou préférera aller ailleurs, visiter une autre sensibilité humaine. Encore une mystère !
Il n’empêche, le romancier reste une sorte de médium entre le monde des vivants qu’il connaît et celui plus mystérieux des ombres dont il n’a qu’une intuition peut-être imprécise mais dont il sait qu’il est réel, incontestable, simplement parce qu’il le sent et que rien ne peut le faire douter de sa certitude. Il devient donc un messager qui ne peut se taire et dont la fonction est de parler, même si c’est souvent dans le désert de l’indifférence qu’il s’exprime. Là aussi c’est un paradoxe humain qu’il lui fait accepter, assumer parce que sa condition est ainsi !
Chez Buzzati, il y a ce côté absurde d’un Kafka, mais il est vain d’opposer l’un à l’autre, de vouloir à tout prix voir chez chacun d’entre eux des similitudes. Le chemin que fait tout homme et le message qu’il délivre et que lui enseigne son expérience est nécessairement humain, quelle que soit la forme qu’il prend, des situations les plus absurdes aux plus réelles et aux plus banales. Il y aura toujours quelqu’un pour recevoir ce « message ».
Dès lors un espoir est possible après cette vie qui peut être désespérée.
Je voudrais revenir sur ce que je disais sur l’humilité en général et sur celle dont doit faire preuve l’écrivain. Ce détail n’a pas échappé à Buzatti quand il disait à son ami le musicien Luciano Chailly « La recherche du mérite ?… Moi, je sais seulement que dans mon petit univers j’ai essayé de faire de mon mieux. Si je n’y suis pas parvenu, tant pis ! »
© Hervé GAUTIER
-
Contes italiens (Fiabe italiane)
- Par ervian
- Le 05/09/2014
- Dans Italo Calvino
- 0 commentaire
N°799 – Septembre 2014.
Contes italiens (Fiabe italiane) – Italo Calvino – Folio Bilingue.
Comme dans tous les contes du Moyen-Age , il y a des châteaux forts, des forêts mystérieuses, des monstres qu'on doit tuer pour conquérir la fille du roi et c'est bien entendu un pauvre berger, c'est à dire un homme du peuple qui y parvient et qui épouse la princesse. Partout il y a de l'or et de l'argent, du cristal, symboles de pureté et de richesse mais aussi des ogres, des magiciens et des fées, des sortilèges, des malédictions, des superstitions et bien entendu des personnages fantastiques comme celui de « nez d'argent »(naso d'argento) ou « Colas poisson » (Colas Pesce).
Ces véritables contes philosophiques, destinés autant aux adultes qu'aux enfants ont, comme toujours un côté didactique et moralisateur. Pour les adultes, ils véhiculaient le respect de l'aristocratie qui gouvernait les peuples et dont il n'était pas question de contester le pouvoir mais aussi sacralisaient la religion qui entretenait son emprise sur les hommes par la peur de l'enfer. Ils promouvaient le voyage, c'est à dire l'expatriation parce que la terre ne suffisait pas à nourrir tout le monde, incitaient au mariage, présenté comme un point de passage obligé de la vie d'un être humain avec son côté merveilleux et amoureux mais qui était surtout destiné à l'asservissement de l'épouse et à la procréation, c'est à dire à la production de chair à canon puisque les guerres étaient (et sont toujours) traditionnellement l'occupation première des hommes. Ils donnaient à penser, même si cela était illusoire, que les gens du peuple pouvaient accéder, souvent par le mariage ou par la bravoure, à l'aristocratie, c'est à dire sortir de leur condition et progresser ainsi dans l'échelle sociale. Ils préparaient les enfants à la vie en général avec les tabous, les interdits, bien entendu toujours transgressés, mais aussi l'hypocrisie, la trahison, le mensonge, toutes choses qui caractérisent bien la condition humaine.
Que peut-il rester aujourd'hui de cette tradition populaire, quand deux mariages sur trois se terminent par un divorce, que les églises sont vides , que le pouvoir politique est de plus en plus contesté, que les fonctions officielles sont désacralisées, que la violence des jeux vidéos remplacent les contes des fées ?
En réalité cette œuvre résulte de la commande en 1950 d'une radio nationale qui demanda à l'auteur de réécrire en langue italienne des contes populaires originellement transcrits en dialecte ou transmis oralement comme dans la plupart des pays, pour qu'ils soient diffusés ensuite à l'antenne. Ce fut sûrement un travail long et fastidieux de recherche (chaque conte est attaché à une région), de choix, d'écoute, de collationnement et d'écriture pour lequel Italo Calvino[1923-1985] a obtenu en 1959 le prix Bagutta décerné chaque année dans un esprit d'indépendance par les membres du jury.
Cette dimension fantastique se retrouve tout au long de son œuvre. Il a en effet toujours été attiré par la littérature populaire, la fable, le symbole. Il me reste peut-être un peu de mon âme d'enfant ou peut-être pas mal de naïveté mais cela m'a procuré une lecture agréable, une sorte de dépaysement en même temps que le plaisir de la découverte d'une langue cousine qui est aussi une musique.
©Hervé GAUTIER – Septembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
UNE RESIDENCE SECONDAIRE SUR RE LA BLANCHE
- Par ervian
- Le 03/09/2014
- Dans Robert BENE
- 0 commentaire
N°798 – Septembre 2014.
UNE RESIDENCE SECONDAIRE SUR RE LA BLANCHE - Robert Béné - De Borée.
Nous sommes au siècle dernier, quand on accédait encore à l'île de Ré par le bac et que La Rochelle n'était connue que par ses tours et son port de pêche et pas encore par ses « francofolies » et encore moins par le festival annuel des états d'âme du parti socialiste.
C'est l'histoire d'une réelle et solide amitié entre deux hommes que les barrières sociales opposent, l'un, Clotaire Poulacre, est patron d'une minoterie familiale et l'autre, Alcide Ritoux, en est le modeste employé. Elle commence à l'orée du XX° siècle, dans une improbable commune, Pouay-les-Etangs, située sur le continent, comme disent des rétais. La guerre avait rapproché Alcide d'un camarade avec qui il avait été prisonnier et qui possédait un vague terrain sur l’île de Ré que son ami Clotaire acheta pour le mettre gracieusement, et évidemment sans le moindre titre, à sa disposition. Il y construisit une méchante cabane et se trouva bien dans cette île que n'avait pas encore envahi la fièvre immobilière. Quelques années plus tard, les fils de ses deux amis, ne firent guère perdurer l'amitié paternelle, Pierre Poulacre est toujours patron et Gabriel Ritoux toujours modeste employé mais Pierre, que l'entreprise familiale ne motive guère s'est mis en tête de la vendre et de faire construire sur son terrain rétais un hôtel-restaurant de luxe. Pour cela il ne recule pas devant le licenciement de Gabriel qui ainsi prend ses nouveaux quartiers dans sa cabane de l’île de Ré et, amateur de pêche à pied, devient même fournisseur de coquillages attitré des restaurants de la commune. Autant dire qu'il ne regrette guère son ancien métier de balayeur !
Comme une mauvaise nouvelle n'arrive jamais seule, Malvina Goubert, syndicaliste communiste militante convaincue et proche de la retraite, envisage de quitter son HLM de banlieue pour s'établir dans la vieille maison rétaise de ses parents qui lui avaient léguée et souhaite vendre quelques petites parcelles de dunes limitrophes de celles de Pierre Poulacre dont celle sur laquelle elle estime avoir des droits où justement est établie la masure de Gabriel. Malgré tout ce qui les sépare, un accord devient indispensable entre le futur hôtelier et l'ouvrière syndiquée. Au milieu de tout cela, le pauvre Gabriel fait figure d'un épouvantail dont son ex-patron voudrait bien se débarrasser une nouvelle fois mais qui souhaite quand même faire valoir ses droits. Une bataille s'engage donc entre eux qui met en évidence les luttes intestines, les hostilités et les méfiances dont chaque communauté humaine est friande, sans oublier la traditionnelle « lutte des classes », les visées politiques locales, les ambitions personnelles, les « avantages acquis », tout cela sur fond de prescription acquisitive née d'une occupation sans titre. De quoi déchaîner les passions, enrichir les hommes de loi, réveiller et entretenir les vieilles querelles, de quoi aussi faire naître des associations improbables et des projets un peu fous qui bousculeraient la morale, l'ordre public et surtout le droit ! Après tout, Gabriel était célibataire, solitaire, sans héritier... et fort opportunément porté sur la boisson. Mais j'arrête là pour ne pas déflorer ce roman où tout, évidemment, ne se passe pas comme prévu.
C'est vrai que toute cette histoire est un peu compliquée mais qu'importe, je me suis laissé bercé par les phrases et par les chapitres un peu comme si le chant des vagues de l'île de Ré teintait les mots de ce roman. J'ai même franchement bien ri tout au long de cet ouvrage tant notre auteur a le sens de la formule parce que l'humour n'en n'est évidemment pas absent. J'ai retrouvé avec plaisir des images poétiques de l'île, sa lumière, ses ânes en culottes et ses femmes en « kissnot » telles que je les ai connues bien avant la construction du pont qui en a fait maintenant une banlieue de Paris... mais la nostalgie n'est ici pas de mise.
©Hervé GAUTIER – Septembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
AMERICAN EXPRESS-
- Par ervian
- Le 01/09/2014
- Dans James Salter
- 0 commentaire
N°797 – Septembre 2014.
AMERICAN EXPRESS- James Salter – Éditions de l'olivier.
Traduit de l'américain par Lisa Rosenbaum.
Les nouvelles de James Salter ont un goût de nostalgie, celle du temps qui passe inexorablement et sans que nous y puissions rien, ce même temps qui impose à chacun son rythme et sa marque. Les choses se font et se défont malgré nous ainsi dans « vingt minutes » le drame que connaît Jane Vare ou le mystère qui entoure la baby-sitter d' « Autres rivages », l'escapade nocturne de Fenn dans « Akhnilo » ou encore la solitude de Mrs Chandler face à un ancien amant. C'est une atmosphère de passage inexorable qui s'impose à travers ces textes, la nuit succède au jour, l'âge adulte à l'adolescence, la mort à la vie... L'ambiance qui gouverne ce recueil est plutôt mélancolique et tient à peu de choses, des situations en demi-teinte, des détails, une image furtive vite remplacée par une autre qui va combler le vide laissé par la précédente, des traces de sueur sous les aisselles, des relents du cuisine, une odeur de transpiration un peu forte, les vêtements négligés d'un homme, les seins d'une femme, des détails d'un visage ou la certitude d'une absence d'avenir dans la vie. C'est la solitude qui prédomine dans ces nouvelles. Pour souligner ce vide, les chutes sont étonnantes, déconcertantes même et pour le moins inattendues. « Am stende von Tanger » se termine par la mort d'un canari, « vingt minutes » par celle d'une cavalière, « Via negativa » par une appréciation portée sur les seins d'une femme rencontrée par hasard, « Akhnilo » par l'évocation d'une douloureuse insomnie solitaire que les mots ne parviennent pas à soulager, autant d'échecs, d'espoirs déçus.[« En fait pour lui l'échec était romantique. Il en avait presque fait son but »] qu'on perçoit aussi dans « La destruction du Goeotheanum ».
Dans « Fils perdu », il se souvient avec nostalgie qu'il a été officier de l'armée de l'air et c'est sans doute un peu de son expérience personnelles qu'il livre à son lecteur de même qu'il note ses observations sur les écrivains dans « Via negativa ». De toute manière et malgré une prose fluide, il reste une sorte de silence pesant qui peu à peu s'installe entre poésie et mysticisme. [« Couché dans son lit tel un étudiant pauvre - combien la vie changeait peu depuis le début jusqu'à la fin - il s'endormit, agrippé à ses rêves. Les fenêtres étaient ouvertes. L'air froid se déversait sur lui comme la mer sur un marin aveugle, le trempant jusqu'aux os, inondant la pièce. Il était allongé, les chevilles croisées comme un martyr, le visage tourné vers Dieu ».] Il a aussi été scénariste, en évoque le métier, l'ambiance qui règne sur les plateaux de tournage et au sein de la profession, la vie des acteurs dans « le cinéma » et à cette occasion il se révèle un peu voyeur. De Mrs Chandler il dit « C'était une femme... qui avait de belles jambes ». Il y a souvent des figures de femmes qui elles aussi passent et qui sont évoquées à travers une image érotique « Elle a de petits seins et de grands mamelons. Et aussi, comme elle le dit elle-même un assez gros postérieur ».
Il n'a pas de lieu privilégié pour l'auteur et il place ses « actions » (je devrais dire ses inactions tant les scènes qu'il évoque semblent banales) dans des villes emblématiques comme Barcelone ou Paris, des contrées d'Italie, d'Amérique du nord ou les bords du Rhin.
De toute cela résulte une atmosphère un peu dérangeante.
©Hervé GAUTIER – Septembre 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
BANGKOK
- Par ervian
- Le 31/08/2014
- Dans James Salter
- 0 commentaire
N°796 – Août 2014.
BANGKOK- James Salter – Éditions des 2 terres.
Traduit de l'américain par Anne Rabinovitch.
Un recueil de nouvelles est parfois composé de textes disparates réunis sous un même titre mais pas forcement avec un thème commun. Ici, avec ces six textes, l'auteur reprend des sujets favoris, l'amour, la perte, le gâchis qui caractérisent la vie. Il met en scène souvent des hommes, parfois des militaires comme il l'a été pendant une partie de sa vie, qui ont été trahis par leurs épouses (l'inverse est évidemment vrai) et qui souhaitent non pas oublier cette triste époque mais en tourner la page en évitant de pardonner à celle-là même qui vient le solliciter. Mais refait-on réellement sa vie après un échec, après l'opprobre intime de la tromperie, peut-on refaire confiance à l'autre, qu'il soit le même ou qu'il soit différent sans penser que cette histoire peut parfaitement bégayer ?
Les relations intimes hommes-femmes sont au centre de ce recueil. Le couple est en effet examiné par l'auteur à un moment critique où tout est devenu possible pour chacun de ses membres, malgré les années de vie passées ensemble. L'amour, la confiance ont certes existé entre eux mais le temps a passé qui les a modifiés. La routine s'est installée, les illusions se sont dissipées pour laisser place aux regrets, aux remords et parfois aussi à la rancœur et la poursuite du bonheur s'est arrêtée presque naturellement : Un couple est sur le point de se séparer à cause d'une relation homosexuelle de l'un des deux, une ancienne maîtresse refait soudain surface et aguiche son amant maintenant marié à une autre, un homme aide sa femme, gravement malade à mourir mais se laisse aller avec sa maîtresse pendant l'agonie supposée de son épouse, dans la pièce à côté... C'est comme cela, l'amour qui a été si intense au début n'existe plus mais se reporte sur un autre ou une autre... Ils sont parfois restés ensemble pour sauver les apparences ou les convenances et parfois non. Ce sont de petits accommodements avec la vie, des mensonges, des hypocrisies qui peuvent passer pour de la tolérance mais c’est assurément de silences, de souffrances qu'il s’agit. Ce sont « ces petits riens qu'on ignore au début mais qui, à la longue vous exaspèrent ». Salter passe le couple à la fois à l'épreuve du quotidien et du temps. Les femmes sont toujours belles d'une beauté discrète mais attirante. Il les habille sobrement et cette sobriété ajoute à leur charme mais il fait naître des désirs secrets et bien souvent inassouvis, fantasmes ordinaires. Ses textes nous renvoient assurément une image de nous-mêmes pas forcément flatteuse. Son écriture est directe, simple, dépouillée, agréable à lire.
Salter a passé une partie de sa vie dans l’armée américaine comme pilote de chasse. Il a quitté l'uniforme pour se consacrer à l'écriture. Ses nouvelles ne cachent rien de la vie, de l'amour, de la séparation des couples, de la mort, de la vie en société, une vérité de chaque jour, de chaque instant. Je découvre l’œuvre de Salter à l'occasion de ce recueil pris au hasard. Je pense que je vais poursuivre.
©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
IL FAUT BEAUCOUP AIMER LES HOMMES
- Par ervian
- Le 29/08/2014
- Dans MARIE DARRIEUSSECQ.
- 0 commentaire
N°795 – Août 2014.
IL FAUT BEAUCOUP AIMER LES HOMMES - Marie Darrieussecq – P.O.L.
Au départ, deux acteurs, une femme française, Solange qui a choisi Hollywood pour y faire carrière ce qui n'est pas un mauvais choix et Kouhouesso, Camerounais mais naturalisé canadien, un noir et une blanche, amoureux l'un de l'autre, enfin surtout elle !
La carrière de Solange se déroule certes dans le temple du cinéma américain, elle y côtoie les vedettes mais n'obtient que des seconds rôles même si c'est parfois dans de grands films. Lors d'une soirée, elle rencontre Kouhouesso qui reste distant alors qu'elle tombe littéralement sous son charme. Elle nouera avec lui une passade mais dans cette relation un peu entrecoupée d'absences ce qui ressort c'est effectivement l'attente [« Attendre est une maladie, une maladie mentale. Souvent féminine »]. Ce qui semble être un problème c'est qu'il est noir et elle blanche, même si nous sommes à Los Angeles, ville de toutes les tolérances mais quand même, qu'un homme blanc couche avec une noire, cela passe bien mais mais qu'une femme blanche choisisse un noir, cela peut créer des problèmes de racisme. Et puis elle se souvient qu'elle a déjà eu une aventure avec un Antillais, mais sa peau était plis claire. Le roman dévie un peu sur le racisme avec en contre-point le discours de Sarkozy sur « l'Homme africain(qui) n'est pas assez entré dan l'Histoire... » et une incursion en France avec lui ce qui réveille ici des réflexes d'exclusion, de moqueries, d'accents Banania...
Ce qui compte pour Kouhouesso s'est le cinéma et il veut adapter à l'écran un roman de Joseph Conrad « Au cœur de ténèbres.» ce qui l'amènerait dans son pays d'origine au Congo. Il y a beaucoup d’hésitations dans le casting mais Solange, décidément dédiée aux petits rôles, fera partie de l’équipe, décrochera le rôle de « La Promise », même si, à l’origine le rôle n'était pas pour elle et poursuivra cette idylle mais son amant restera distant. Quant au film...
Je n'ai rien contre Marie Darrieussecq dont j'ai déjà lu quelques romans, mais j'ai vraiment du mal à entrer dans son univers créatif et j'ai souvent eu envie de refermer ce livre. Elle fait partie de ces auteurs que je lis parce qu'ils sont médiatisés et dont je souhaite pouvoir parler sans a priori, mais vraiment elle ne me procure aucun plaisir de lecture. J'ai pourtant fait effort pour cela mais là je n'ai pas aimé non plus le style haché des phrases, j'ai peu apprécié aussi les nombreuses références cinématographiques... J'ai encore une fois été déçu.
©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
CINQ JOURS
- Par ervian
- Le 25/08/2014
- Dans Douglas KENNEDY
- 0 commentaire
N°794 – Août 2014.
CINQ JOURS - Douglas Kennedy - Belfond .
Traduit de l'américain par Bernard Cohen.
Saint Augustin conseillait qu'on se méfiât de l'homme d'un seul livre. Je n'ai pas lu tout Douglas Kennedy, tant s'en faut, mais le thème du mariage est un de ceux qu'il affectionne particulièrement. Je dois bien avouer que, à l'heure où la pérennité de cette institution est de plus en plus malmenée par le divorce, c'est bien là un thème de société qui peut effectivement être abordé.
L'intrigue est simple, basée comme toujours sur le hasard qui fait bien plus souvent partie de notre vie que nous voulons bien l'admettre. Laura et Richard sont deux inconnus l'un pour l'autre, ils ne se sont jamais rencontrés. Elle est technicienne en radiologie, aime ce qu'elle fait mais un peu moins son contexte familial où elle ne s’épanouit guère avec un mari chômeur puis nanti d'un emploi précaire et dévalorisant, peu prévenant, avec qui elle n'a pas vraiment de points communs et deux enfants qui peinent à sortir de l’adolescence. Lui est assureur et ne trouve dans son métier comme dans son couple aucune vraie raison de vivre une vie heureuse. Une conférence à Boston va provoquer leur rencontre qui n'avait pourtant aucune chance de se produire. Bien sûr, cela va être coup de foudre entre eux, un peu comme s'ils s'y étaient déjà individuellement préparés sans même le savoir et cela va durer cinq jours pendant lesquels ils vont se découvrir mutuellement et s'aimer d'un amour passionnel. C'est une situation que nous avons tous connue, soit parce que nous l'avons vécue personnellement, soit parce que nous l’avons rencontrée dans notre entourage. Dès lors des questions se posent, peut-on s'échapper d'une vie qui, à la longue devient, sinon insupportable, à tout le moins difficile à vivre ? Que sera cette nouvelle existence, le moment de passion gommé ? Ne risque-t-elle pas, elle aussi, de devenir routinière, avec en prime, le regret d'avoir peut-être fait un nouveau mauvais choix ? A-t-on le droit, à l'occasion de cette poursuite du bonheur qui par ailleurs est légitime, de compromettre la vie de ceux qui dépendent de soi ? Doit-on forcément se sacrifier pour eux ? Peut-on faire durer artificiellement des situations sentimentalement délétères alors qu'on peut par ailleurs changer de vie et se donner une nouvelle chance ? Peut-on tout bouleverser au nom d'un amour qui ne durera peut-être pas et l'infidélité d'un moment, même si elle est tentante et forcément exaltante s’inscrira-t-elle dans la durée ? Mais peut-on réellement et définitivement répondre à ce questionnement sans fin dans un contexte forcément émotionnel, ce qui induit à terme assurément de la déception, de la détresse et des larmes comme seul rempart contre le malheur. C'est en tout cas une réflexion sur l'existence qui a le mérite d'être ainsi formulée, même si l’épilogue qu'il propose n'est pas de l'ordre du « happy-end » qui ne se rencontre que dans les livres et jamais dans la vraie vie. Il met en évidence, une nouvelle fois les compromissions de la condition humaine, les petits arrangements avec la vie qui nous la font accepter.
Ce texte écrit à la première personne par Laura elle-même est un témoignage émouvant, même s'il peut passer au départ pour une banale entreprise de séduction, une simple envie de profiter d'un moment de liberté. Au début j'y ai vu des longueurs, une première partie assez longue et hésitante puis, au fur et à mesure de ma lecture, le texte a imposé son rythme et l'approche entre Laura et Richard, faite nécessairement d’hésitations et de confidences parfois intimes sur leur parcours, s'est justifiée d'elle-même. Ils ont tous les deux la quarantaine, une expérience matrimoniale réelle, des espoirs déçus, des regrets et des remords mais quand même des plans d'avenir encore possibles, des enfants à épauler parce qu'il faut bien continuer à vivre. La lenteur des dialogues et des postures est devenue inhérente à cette passion naissante qui s'affirme de page en page. Il y a cette empathie réciproque des deux personnages qui n'est pas du tout surfaite telle qu'elle est présentée. Chacun écoute l'autre, comprend ses difficultés au sein du ménage et de la famille qu'il a créé, communie à ses projets et à ses échecs, s'unit à l'autre à travers sa propre connaissance du couple qui est le sien. Elle est faite, comme pour tout le monde, de déceptions, de mensonges et parfois de trahisons, de routine, d'espoirs d'autant plus utopiques que le temps y a imprimé définitivement sa marque. On est davantage dans la confidence mutuelle que dans la « drague » classique et cette période d'attente et même parfois de doute, imposée par le roman, non seulement distille une sorte de suspens mais aussi ajoute à l'intérêt que j'ai personnellement ressenti à cette lecture. Cela donne une dimension plus humaine et authentique à ce roman qui ressemble de plus en plus au fil des pages non plus à une fiction mais à un véritable témoignage. Cela passe par une complicité des instants passés ensemble, par les confessions de chacun, les retours à la réalité à travers les textos que Laura reçoit sur son portable, par la transformation physique de Richard sous l'impulsion de Laura qui n'aurait à l’évidence pas pu avoir lieu sans elle, des projets d'avenir un peu fous, des étreintes pleines de fougue. Dès lors non seulement une passade est possible mais sans doute aussi une décision définitive de changer de vie, à condition de le faire ensemble, malgré tout ce que cette décision peut avoir de bouleversant dans la vie de chacun, entre culpabilité et volonté d'être soi-même et de profiter de l'instant, entre renoncement à une certaine sécurité dans la routine et saut dans l'inconnu avec, en toile de fond, ce mythique « rêve américain » qui pourrait, dans leur cas, se révéler possible. Reste la question, à la fois pertinente et abrupte que pose Kennedy :« Sommes-nous libres de choisir le bonheur ? »
Cela donne l'occasion à l'auteur de livrer à son lecteur, outre ce roman émouvant, des aphorismes bien sentis qu'il puise assurément dans son expérience personnelle, l'écriture prenant ici sa véritable fonction cathartique. Je garde à la mémoire, le livre refermé, une de ses remarques puisée dans un autre ouvrage « Dans mes livres, je rôde toujours autour de l'idée que chaque homme est très doué pour construire sa propre prison, le mariage étant la prison la plus commune. Le couple, rongé par le sentiment confus de culpabilité est l'un de mes thèmes obsessionnels ». Je terminerai ce commentaire par une remarque personnelle. Je ne sais si je dois cela à la fascination qu'exerce sur moi le peintre américain Edward Hopper mais j'ai lu les dernières pages de ce roman avec, dans ma mémoire, certaines de ses toiles, à cause sans doute de la solitude qu'elles distillent et que j'ai ressentie sur la fin.
Dans cette chronique j'ai déjà eu l'occasion de parler de Douglas Kennedy dont je découvre l’œuvre avec curiosité et un réel plaisir. Autant par l'écriture et le style que par l'histoire mais aussi par la pertinente analyse psychologique des personnages, j'ai vraiment apprécié ce roman qui m'engage à poursuivre la découverte des autres ouvrages de cet auteur.
©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
LA NOSTALGIE HEUREUSE
- Par ervian
- Le 23/08/2014
- Dans Amélie Nothomb
- 0 commentaire
N°793 – Août 2014.
LA NOSTALGIE HEUREUSE - Amélie Nothomb – Albin Michel .
D'emblée, le titre m'a interpellé. C'est sans doute pour cela que je l'ai ouvert, par simple curiosité. La nostalgie ne peut, à mes yeux, qu'être triste, simplement parce que, lorsqu'on éprouve ce sentiment, il se rattache à un passé heureux, définitivement révolu et qu'on ne connaîtra plus. Il est synonyme de spleen, de mélancolie, d'ennui, de tristesse. Elle se confond aussi avec le mal du pays et, même si je ne sais pas grand chose de l'auteur, je crois avoir retenu qu'elle a passé sa petite enfance au Japon et le fait qu'elle y revienne, ce livre étant la relation de ce retour, peut effectivement provoquer chez elle de la nostalgie. Mais, la nostalgie peut-elle être heureuse ?
Dans ce livre, baptisé roman, l'auteur nous raconte par le menu son retour au Japon après seize années d’absence à la suite de son départ un peu précipité pour l'occident, en fait une sorte de fuite. Elle a relaté cette période dans un roman intitulé « Ni d'Eve ni d'Adam » que j'avais moyennement apprécié (La Feuille Volante n°783). Elle s'y mettait en scène à l'âge de 20 ans auprès d'un jeune Japonais, beau, brillant et riche qui voulait l'épouser mais au dernier moment elle a préféré renoncer à ce mariage avec lui. Ici, nous sommes en 2012, l'auteure à 44 ans et elle revient, avec une équipe de la télévision française sur l'archipel. La camera la suivra un peu partout, le micro recevra ses remarques au fur et à mesure qu'elle refera ce chemin à l'envers, retrouvant à la fois sa vieille nourrisse qu'elle considère comme sa deuxième mère et ce fiancé maintenant marié et père de famille. Les lieux se sont modifiés, se sont urbanisés au point qu'elle ne les reconnaît pas [ seuls « Les caniveaux et les égouts n'ont pas changé » écrit-elle] avec en toile de fond Fukushima, son tremblement de terre et sa catastrophe nucléaire de mars 2011. Tout ce périple ne se fait évidemment pas sans émotion et lorsqu'on traduit ses propos, l'interprète emploie le mot « nostalgic » au lieu de «natsukashii » qui désigne la nostalgie heureuse, c'est à dire « l'instant où le beau souvenir revient à la mémoire et l'emplit de douceur » ; et lui d'ajouter pour justifier son choix de vocabulaire qu'à ce moment précis de l'évocation, les traits du visage et la voix de l'auteure signifiaient son chagrin. Il s'agissait donc d'une nostalgie triste, la nostalgie heureuse étant une notion essentiellement japonaise, inconnue en occident. Voilà donc l'explication du titre. J'ai au moins appris quelque chose.
Pour le reste, j'ai peu goûté la relation de ce voyage qui a surtout été le prétexte à un panégyrique de l'auteur et de son œuvre, les personnages de ses romans et ses romans eux-mêmes étant mentionnés tout au long du récit. De plus je n'ai pas bien vu l'intérêt de ce retour médiatisé, surtout auprès de son ex-fiancé. Je veux bien que ce voyage était fait pour la mettre en valeur, mais quand même ! D'ailleurs elle note elle-même que ce voyage l'a laissée « vide », c'est à dire passive et par moment, elle est presque absente, sauf peut-être lors de la rencontre avec sa vieille nourrisse. Elle a sans doute voulu pour des raisons d'ego ou de promotion, se mettre ainsi en valeur et on ne peut lui reprocher cette démarche. Elle aurait peut-être dû méditer cette pensée de Camus qui rappelait qu'il était vain, et bien souvent châtié, de vouloir revivre à quarante ans les plaisirs qu'on avait connus à vingt.
©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
UN ETE 42
- Par ervian
- Le 23/08/2014
- Dans Herman Raucher
- 0 commentaire
N°792 – Août 2014.
UN ETE 42 - Herman Raucher. - (Traduit par Renée Rosenthal)
En cet été 1942, Pearl-Harbor a déjà eu lieu et les États-Unis sont en guerre, mais les opérations miliaires se déroulent loin du territoire national. Sur une petite île de la Nouvelle-Angleterre des familles viennent passer des vacances. Ici, trois copains, Orcy, Hermie et Benji, tous âgés d'une quinzaine d'années, s'y ennuient un peu et pour eux tous les jours se ressemblent. Cette période est sans doute comme les vacances de tous les garçons à peine sortis de l'enfance qui regardent le monde des adultes sans trop savoir ce qu'il leur réserve, avec envie et appréhension, en tuant maladroitement le temps. Pour jouer aux grands, ils commencent à regarder les filles mais les abordent gauchement. Orcy remarque une jeune femme dont le mari est à la guerre et en tombe amoureux... mais elle a à peu près le double de son âge ! Il l'aborde quand même, il n'est pour elle qu'un garçon serviable et sympathique, mais elle ne pense qu'à cet homme de sa vie qui se bat au loin. Quand elle apprend la nouvelle de sa mort, tué en opération, sa vie bascule et, une seule fois, accorde ses faveurs à Orcy pendant une seule nuit au terme de laquelle elle disparaîtra pour toujours, laissant à d’adolescent le souvenir indélébile d'un premier amour impossible, accompagnant ainsi son passage dans l'age adulte.
Je ne peux évoquer ce livre sans me souvenir du film qui a été réalisé par l’Américain Robert Mulligam en 1971. Je l'ai vu pour la première fois avec émotion il y a bien longtemps, à sa sortie sans doute, et il est resté dans ma mémoire avec précision malgré le temps. Est-ce à cause du sujet traité, de cette période de l'adolescence perturbée de trois garçons, de l’étonnante beauté de l'actrice Jennifer O'Neill, des images sobres et des paysages qui rappellent tellement les tableaux d'Edward Hopper pour qui j'ai, sans me l'expliquer, une véritable fascination ou pour la somptueuse musique de Michel Legrand (Oscar de la meilleure musique) ? Pour tout cela sans doute avec en plus la nostalgie qui s'attache aux souvenirs du temps passé, des choses qu'on aurait dû faire et qu'on a pas faites, par timidité, par peur, en me remémorant mes émois d'adolescent où, face à une jeune fille plus âgée, on souhaiterait avoir quelques années de plus...
A l'origine, ce roman a été écrit par Herman Raucher pour rendre hommage à son ami d'enfance, Orcy, tué pendant la guerre de Corée. Ils passaient ensemble des étés sur l'île de de Nantuket pendant la Seconde Guerre mondiale. Le narrateur s'en souvient longtemps après et évoque ce souvenir. La scène la plus marquante est sans doute celle où la jeune femme, bouleversée par la mort de son mari, entre désespoir et résignation, accorde une nuit d'amour à l'adolescent. Les images sont sobres, sans dialogue, avec seulement le bruit des vagues au loin et la merveilleuse musique de Michel Legrand, si discrètement distillée.
©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
CAPRICE DE LA REINE
- Par ervian
- Le 22/08/2014
- Dans Jean ECHENOZ
- 0 commentaire
N°791 – Août 2014.
CAPRICE DE LA REINE - Jean Etchenoz - Les éditions de Minuit. (2014)
Si j'en crois la 4° de couverture, chacun de ces récits (qui ne sont pas à proprement parlé des nouvelles, sauf, peut-être « Génie Civil » ou « Trois sandwichs au Bourget ») est attaché à un lieu précis aussi inattendu que Babylone ou le Jardin du Luxembourg.
J'ai lu ce livre comme un recueil d'érudition ou plus exactement comme le remploi de notes techniques prises antérieurement ou de descriptions mises temporairement de côté pour l'écriture de quelque roman et qui ici sont recyclées si on peut le dire ainsi. Je connais maintenant un peu de la physionomie, du quotidien et de l’histoire de Babylone à travers la vision qu'en a donné Hérodote, même si son témoignage peut, selon l'auteur, parfois être contestable. De même Nelson apparaît ici comme un marin soucieux de l'avenir de la flotte anglaise, un peu comme l'était Colbert avec la forêt de la Navale et je ne serai sans doute pas dépaysé au jardin du Luxembourg en apercevant ces vingt statues de femmes.
J'ai fait un peu par hasard la connaissance de l’œuvre d'Etchenoz (La Feuille Volante n° 407 et les nombreux suivants...) J'avoue bien volontiers que cet auteur m’intéresse par ce qu'il dit, par son style simple, fluide et accessible, par l'émotion et l'humour qu'il fait passer dans ses mots même si ce livre diffère quelque peu de sa manière traditionnelle de s'exprimer. J'ai retrouvé cet humour dans l'écriture de ces textes. Il dit quelque part avoir eu du plaisir à écrire cette somme de récits qui, pour partie sans doute répondait à une demande ou à une commande, cette contrainte stimulant en quelque sorte l'inspiration et justifiant l'appropriation personnelle que l'auteur fait du thème imposé.
J'ai moi, eu du plaisir à les lire même si j'ai, en ce qui le concerne, une préférence pour ses romans.
©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
LE PONT D'ARCUEIL
- Par ervian
- Le 21/08/2014
- Dans Christian Oster
- 0 commentaire
N°790 – Août 2014.
LE PONT D'ARCUEIL - Christian Oster- Les éditions de Minuit. (1994)
Le narrateur est abandonné par Laure qui le quitte sur le quai d'une gare et, de retour de son centre de Sécurité-Sociale pou une histoire de carte, il se rend dans l'appartement de France dont il possède les clés mais qui est absente. Ici, il rencontre une troisième femme, Catherine. Comme c'est, sans doute, l'anniversaire de France, il convient de lui faire un cadeau ce dont notre héro se met en devoir, déambulant dans Arcueil et Cachan, villes dominées par le fameux pont qui en fait est composé de deux aqueducs, imposant monument, omniprésent dans le roman, dont l'existence trompe un peu l'ennui du narrateur, France tardant à rentrer.
Il y a donc ce voyage dans les rues, de café-restaurant en boutiques mais notre narrateur se livre à un autre plus subtil et peut-être inattendu, dans sa propre tête, avec cette idée de cadeau pour l’improbable anniversaire de France dont on se demande si c'est la vraie raison de sa démarche vers elle. Il réfléchit, ergote avec lui-même, ratiocine à propos de tout et de rien, se triture les méninges, exprime avec une débauche de mots les plis et les replis d'une pensée baroque, bâtit des hypothèses avec une sorte de plaisir que j'ai personnellement du mal à saisir. Autour de lui, c'est à dire dans l'appartement de France, le téléphone sonne, les questions restent sans réponse, à l'extérieur un accident est évité qui n'a peut-être jamais existé que dans sa tête... Le narrateur évoque en effet, avec un grand souci de détails une succession d'événements anodins, de rencontres qui n'ajoutent rien à la compréhension du texte mais qui, au contraire peut-être égarent un peu plus le lecteur à moins qu'ils ne servent qu'à insister sur l'absence de France. Même une rapide passade entre lui et Catherine, sa voisine, n'atteint pas cet objectif et complique encore plus ce récit.
C'est en fait un roman dans lequel, comme souvent, il ne se passe rien si ce n'est dans la tête du narrateur, avec en prime l'attente, la solitude, l’obsédante abandon d'une compagne dont l'homme qui en est la victime a beaucoup de mal à se remettre. Le fantasme qu'il ressent pour d'autres femmes comme Catherine n'est là que pour souligner, en contre-champ, l'absence obsédante de France mais aussi la fuite de Laure. Lui-même n'est rien, un simple salarié sans importance, sans beaucoup d'amis et probablement sans vie sociale, pas grand chose dans ce monde où il est un peu perdu au point que le lecteur ne serait pas étonné qu’au détour d'une page, il le trouvât sombrant dans la folie ou simplement ayant attenté à sa vie. Pourtant, il se mêle un peu de tout et surtout de ce qui ne le regarde pas, pour se prouver sans doute qu'il existe, surtout après l'abandon de Laure. C'est que, dans ce roman comme dans bien d'autres que j'ai lus d'Oster, il y a quelque chose de déprimant, de surréaliste, une ambiance qui ressemble à un malaise même, ce qui, à force, devient communicatif et même un peu lassant.
©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
UNE FEMME DE MENAGE
- Par ervian
- Le 19/08/2014
- Dans Christian Oster
- 1 commentaire
N°789 – Août 2014.
UNE FEMME DE MENAGE - Christian Oster- Les éditions de Minuit. (2001)
J'ai toujours été étonné par les décisions apparemment anodines que l'on prend et qui, bien longtemps après, quand on y repense, se révèlent bénéfiques ou catastrophiques pour le cours de notre vie.
Depuis six mois que Constance l'a quitté, Jacques, un quadragénaire un peu solitaire, a attendu qu'elle revienne, mais en vain. En fait c'est un homme ordinaire que le départ de cette compagne laisse complètement démuni et perdu, seul. Puisqu’il a laissé la poussière s'accumuler sur les meubles pendant tout ce temps, il lui faut donc une femme de ménage qu'il a embauchée sur une petite annonce croisée dans une pharmacie. Laura vient donc chez lui pour nettoyer son appartement comme leur accord non écrit le prévoyait, le travail au noir étant de règle. Avoir une femme étrangère chez lui, surtout pour s'occuper du ménage est une chose nouvelle pour lui et la propreté elle-même, autant que la manière dont elle l'obtient, deviennent une sorte d'obsession d'autant que maintenant il la paye pour cela. Il ne faut cependant pas longtemps à cet homme fragile pour être troublé par la présence de Laura au point qu'il est devant elle comme un adolescent boutonneux incapable de lui adresser la parole, entre prévenance et gaucherie jusqu’au jour où l'amant de Laura décide de la mettre à la porte. C’est donc tout naturellement qu'elle demande à Jacques de l'héberger... et qu'il accepte. Laura est de plus en plus attachante avec, en toile de fond, Constance qui se manifeste à nouveau et Claire toujours aussi fantomatique. Leur liaison un peu chaotique devient peu à peu une émouvante, lente et intime vie commune, avec entre eux, de plus en plus l'ombre portée du mariage...
L'auteur renoue dans ce roman avec son obsession des femmes, du quotidien, du hasard, de la solitude qui pèsent sur nos vies.
Je découvre petit à petit l’œuvre de Christian Oster et je dois dire que jusqu'à présent avec lui je suis passé de l’attention à l'ennui. Là au moins j'ai apprécié l'humour, l'écriture à la fois précise et délicieusement ratiocinante, rehaussée par l’emploi d'imparfaits du subjonctif pas du tout suranné à mes yeux. C'est vrai qu'au départ, j'ai été séduit par cette histoire qui mettait en présence un quadragénaire, un peu secoué par une récente séparation et une jeune femme qui manifestement savait ce qu'elle voulait et n'avait aucun mal à l'obtenir. Cette situation n'a d’ailleurs rien d’exceptionnel dans la vraie vie mais mérite bien cette mise en scène romanesque. Le caractère des deux protagonistes est bien marqué et le jeu sur la différence d'âge bien mené à travers les hésitations de Jacques et les décisions de Laura. Puis, au fil des pages, l'intérêt de cette mise en perspective du couple ainsi formé a diminué, s'est essoufflé et l'épilogue m'a paru artificiel, même s'il est logique. Je ne sais pas pourquoi mais je m'attendais à autre chose. Un peu déçu donc !
Ce roman a été adapté à l'écran par Claude Berri en 2002.
©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
-
LE VIN DES MORTS
- Par ervian
- Le 17/08/2014
- Dans Romain Gary
- 0 commentaire
N°788 – Août 2014.
LE VIN DES MORTS - Romain Gary- Gallimard.
C'est un roman étonnant écrit par le jeune Roman Kacew, alors âgé de 20 ans qui deviendra plus tard Romain Gary. Nous sommes en 1934. Ce texte qui resta à l'état de manuscrit et qui portait pourtant tous les espoirs d'écrivain de son auteur, fut offert par le jeune homme à la journaliste suédoise Christel Söderlund avec qui il avait une liaison après qu'il eût maintes fois été refusé par les éditeurs. Le manuscrit fut ensuite mis en vente à l'Hôtel Drouot en 1992 et publié en 2014.
C'est un conte où il nous est dit qu'il y a une vie après la mort, une sorte de « monde à l'envers », « un autre côté du miroir » comme aurait pu le voir Lewis Caroll où la mort n'atténue pas les faiblesses humaines, bien au contraire. Contrairement au message religieux, ce monde de l'au-delà n'est pas meilleur que le nôtre, il en est le reflet exact. Tulipe, le héro de ce voyage sous terre qui commence dans un cimetière, y rencontre sous l'emprise de l'alcool des personnages disparus. Ce texte peut être interprété comme une critique de la société bourgeoise de l'entre-deux-guerres, de la guerre en générale, de l'autorité et de la crise des années trente. Des thèmes s'y entrecroisent sur la vie, la mort, l'enfance, les nombreuses turpitudes de l'homme, le sexe, le suicide qui sera bien plus tard le modus operandi choisi par l'auteur pour quitter ce monde. Le héro s'y déplace dans ce monde d'en bas, peuplé de morts-vivants, parfois accompagné d'un enfant, au gré de ses découvertes mais, dans la forme du moins, on est loin du cheminent de Dante aux enfers dans la Divine Comédie avec un cicérone. Tulipe marche dans un souterrain peuplé de squelettes et d'une faune à peu près analogue à celle du dessus, des sœurs maquerelles dans un bordel d'outre-tombe, des flics violents, des moines paillards, des soldats allemands grossiers et un Dieu ivre qui porte sur tout cela un regard absent. Quant à Tulipe qui cherche toujours la sortie, il y va de ses anecdotes égrillardes sur les clients qui habitent l'hôtel tenu par sa femme, sans doute puisées elle-mêmes dans le quotidien et les clients de la pension « Mermonts » dirigée par sa mère à Nice. Ici les dialogues sont orduriers, inspirés sans doute par Alfred Jarry et peut-être Edgard Poe pour l'atmosphère des « Histoires extraordinaires ».
On se souvient que Romain Gary avait obtenu le prix Goncourt en 1956 pour « Les racines du ciel ». Chose extraordinaire, qui est en fait un pied de nez au système, il l'obtint une deuxième fois, en 1975, avec « La vie devant soi », mais sous le nom d’Émile Ajar qui n'était que l'un des nombreux pseudonymes qui jalonnèrent son œuvre. Sous les dehors de diplomate et d'écrivain reconnu, Gary était un véritable anticonformiste.
Selon Philippe Brenot présente ce livre de jeunesse, « Le vin des morts », comme préfigurant et annonçant ce que sera l’œuvre future de Romain Gary. Mais si j'ai aimé, il y a très longtemps « Les racines du ciel » ou « la promesse de l'aube », ici, même si la mémoire peut me faire défaut, j'ai eu du mal à entrer dans cet univers surréaliste et même un peu pestilentiel de danse macabre où je n'ai pas vraiment retrouvé ce que j'ai ensuite apprécié chez Romain Gary.
©Hervé GAUTIER – Août 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com