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Dans la foule
- Par ervian
- Le 26/05/2023
- Dans Laurent Mauvignier
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N°1749 – Mai 2023
Dans la foule – Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
Les faits sont connus de tous puisqu’ils se sont inscrits, en ce 29 mai 1985, dans la mémoire collective. Nous sommes au stade du Heysel à Bruxelles pour le match de football entre la Juventus de Turin et Liverpool. Avant le commencement de la rencontre, les hooligans anglais envahissent la tribune des Italiens. La bousculade fait 39 morts et plus de 400 blessés.
Laurent Mauvignier s’empare de cet épisode pas très glorieux pour le football mais révélateur de nos sociétés et met en scène des personnages venus de France, de Grande Bretagne, d’Italie et de Belgique qui vont se croiser et prendre la parole en monologues. Tana et Francesco, des Italiens, sont en voyage de noces, de passage à Bruxelles et ne veulent pas manquer la rencontre. Lui sera tué en protégeant sa femme qui ensuite perdra pied dans l’alcool, la drogue, le sexe... Gabriel et Virginie sont belges et veulent assister au spectacle mais se font voler leurs billets par Jeff et Tino, des Français opportunistes et roublards qui seront blessés mais s’en sortiront, Goeff accompagne ses frères, Dough et Huggie, deux brutes, supporters de Liverpool. Trois ans plus tard Jeff et Tino, rongés par le remords, veulent retrouver Tana en Italie. Aucun des survivants n’est sorti indemne de ce désastre.
Ce triste épisode met en évidence le mouvement hooligans qui a bouleversé durablement les stades et il a fallu du temps aux autorités pour réagir et prendre des mesures pour le faire cesser. J’observe que cette volonté gratuite de détruire n’est pas du tout éteinte et que notre société actuelle en est fortement affectée. Ce qui aurait dû être un moment convivial, une communion autour d’une rencontre sportive a été gâté par la violence que porte en lui chaque être humain qui ainsi révèle sa vraie image et qui peut se réveiller à tout moment, surtout quand cela est amplifié par le phénomène d’hystérie collective. La foule a en effet ce pouvoir de modifier fondamentalement les réactions individuelles. La mort peut frapper sans préavis, quand on s’y attend le moins. Je ne suis pas bien sûr non plus que cela soit en passe de se calmer quand on assiste aux agressions en tout genre, à toutes occasions et dans tous les milieux dont notre époque est le théâtre. Le principe du « vivre ensemble », de la solidarité, qui sont louables, me semblent de plus en plus réduits à l’état de concept dans la mesure où chacun considère de plus en plus que tout lui est permis.
Je ne suis pas fan de football mais il faut bien noter que les autorités ont laissé jouer le « match du siècle »(1-0 pour Turin) malgré le drame, sans doute pour des raisons bassement financières. L’argent a continué à pourrir ce sport surtout si on considère l’attribution de la dernière coupe du monde… au Quatar. Je ne suis pas bien sûr non plus que les valeurs dont on nous rebattu les oreilles pendant des décennies sortent renforcées de cette collusion politico-financière (et pas seulement).
Dans ce texte à plusieurs voix, chaque personnage prend la parole, dévoilant sa personnalité, ses états d’âme, ses regrets, ses remords, ses obsessions, ses délires. L’écriture est volontairement hachée pour souligner l’horreur du drame. D’ordinaire, découvrir un roman de Mauvignier est pour moi un bon moment. Ici, j’ai eu un peu de mal à le suivre. Pourtant, à mes yeux, le rôle de l’écrivain, et de l’artiste en général, est aussi d’être le miroir de son époque.
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Une vie à coucher dehors
- Par ervian
- Le 20/05/2023
- Dans Sylvain Tesson
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N°1748 – Mai 2023
Une vie à coucher dehors- Sylvain Tesson- Gallimard.
Avec cette expression qui s’applique le plus souvent au nom (« un nom à coucher dehors » qui signifie avoir un drôle de patronyme) l’écrivain-voyageur décline, tout au long de 15 nouvelles, un concept qu’il connaît bien puisque c’est celui de la nature qu’à ses yeux il faut respecter parce que ceux qui veulent en contourner les règles vont droit à l’échec (l’asphalte). Il considère que le destin obéit également à cette loi et qu’il est vain de vouloir s’y opposer (le bug). Pour illustrer son propos il emmène son lecteur de la Sibérie à Mexico, des États-Unis à l’Écosse et au cours de ce voyage dans l’espace mais aussi dans le temps, il tricote un texte où la fiction le dispute parfois à la vraisemblance, tant il est vrai que cette nature qui nous entoure et dont nous sommes les hôtes bien souvent indélicats à son égard, se venge en faisant valoir ses droits à la survivance et même à une sort de justice (le lac). Cette dimension n’exclut évidemment pas le rêve et ses illusions qui nous aident à supporter la réalité du quotidien avec ses injustices, ses hasards malheureux et grâce auxquels on se redessine pour un temps un autre univers (la particule, la fille) ou la simple chance de profiter de moments fugaces tressés par la bonne fortune (le glen) . Parfois les choses reviennent à leur vraie place, celle qu’elles n’auraient jamais dû quitter si l’inconséquence et la cupidité des hommes n’étaient passées par là (la chance) et avec elles le respect du cycle de la vie (le naufrage).
Voyager c’est faire usage de sa liberté et la mer offre à ceux que l’aventure attire un espace où se conjuguent l’odeur de l’iode, le scintillement des vagues, la légèreté du vent qui gonfle la voile... Pour eux se priver de cette opportunité c’est renoncer au sens de leur vie qui est unique, dussent-ils pour cela tout quitter, leur famille, leur maison, leur travail...
Voyager permet d’observer le monde, de porter sur lui un regard critique, d’en apprécier la civilisation mais surtout d’en déplorer les injustices. Cette prise de conscience d’un environnement humain qui devient de jour en jour plus méprisable, fait que ses personnages fuient la foule, les autres, au point de rechercher et même de désirer la solitude (le phare, le courrier) comme un authentique art de vivre. Partager son existence avec autrui, ce qui semble être la règle aujourd’hui, le vivre ensemble dont on nous rebat les oreilles, suscite aussi les pires attitudes qui peuvent facilement aller jusqu’au meurtre, c’est à dire jusqu’à l’autorisation qu’on se donne à soi-même de disposer de la vie d’un de nos semblables, fût-il un proche.
Donc « une vie à coucher dehors » oui, mais seul !
Le voyage auquel il nous convie nous invite à observer les paysages parfois hostiles (le phrare), depuis les glaces de Sibérie (le lac)jusqu’aux tempêtes naufrageuses des îles inconnues (le courrier), parfois unique comme la couleur bleue, mystérieuse et insondable de la Mer Égée (la crique). C’est l’occasion de descriptions poétiques qui caractérisent si bien le style de notre auteur et qui à chaque fois retiennent mon attention et mon intérêt de lecteur.
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Vivre vite
- Par ervian
- Le 16/05/2023
- Dans Brigitte Giraud
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N°1747 – Mai 2023
Vivre vite – Brigitte Giraud – Flammarion.
Prix Goncourt 2022.
Avec ce roman Brigitte Giraud évoque la perte de son compagnon, Claude, mort il y a vingt ans d’un accident de moto. Elle s’apprête à vendre la maison qu’ils avaient achetée ensemble dans la région de Lyon et dont il n’a pas eu le temps de profiter. Ce roman est un acte de mémoire, un exercice d’exorcisme que permet l’écriture et le temps a mûri ce texte qui agit comme un exutoire. Elle analyse tous les moments qui ont précédé le drame où sa vie a basculé, remonte le temps, analyse les faits dans leur moindre détail, les redessine dans une longue série de « si » qui traduit la colère, la culpabilité, l’obsession de cet amour disparu trop tôt et qu’elle conjure par l’uchronie. En sort-elle libérée, apaisée, quand, au terme de sa démarche littéraire elle avoue « rendre les armes » ? C’est la une grande interrogation au regard de l’écriture. Perdre un être cher, l’amour de sa vie, est un drame dont on ne sort jamais indemne surtout quand cela arrive au moment où on s’y attend le moins, où l’avenir se dessinait sous les meilleurs auspices. On refuse alors d’y croire jusqu’à ce que l’évidence s’impose dans toute son horreur. On refait le chemin à l’envers, à s’en donner le vertige, avec sa cohorte d’interrogations qui resteront à jamais sans réponse.
J’ai toujours eu, à titre éminemment personnel, face à un tel événement, la même interrogation faisant mal la part des choses au regard du phénomène de l’écriture qui en même temps fixe les choses et apaise peut-être celui qui écrit. La réponse qui s’est imposée à moi, longuement élaborée et remise en question, s’est révélée fluctuante, entre la résilience naturelle de l’être humains, le temps qui passe et qui retisse le souvenir, la tentation dérisoire de vouloir remonter le temps, l’extraordinaire pouvoir de vie des êtres vivants, le hasard… L’écriture est un échec à l’oubli auquel nous sommes tous voués. La démarche de notre auteure impose le respect et traduit pour son fils ce qu’a représenté cet homme pour elle en même temps qu’elle conforte pour lui l’image de ce père mort trop tôt, même si sa disparition fige son image définitivement dans la jeunesse et la beauté. On se révolte légitimement contre le déroulement des faits, la malchance, l’inconscience, la négligence, l’imprudence, la recherche d’une certaine ivresse que procure la vitesse, la mort, surtout quand elle vient interrompre le bonheur qui emplit notre vie, quand elle brise trop tôt un parcours qui ne demandait qu’à se dérouler passionnément. Elle est la marque de notre condition humaine qui n’est pas non plus vouée à la justice, à la douceur, à la chance. On se raccroche à des signes, à d’étranges coïncidences où on veut absolument voir un sens... Nous ne sommes que les usufruitiers de notre propre vie qui peut nous être enlevée à tout moment, surtout quand nous y attendons le moins.
J’avoue quand même que j’ai eu un peu de mal à la suivre, que j’ai été un peu gêné par la série incantatoire des « si » dont certains ne me paraissent pas justifiés au regard de la logique. J’ai trouvé dérisoire la tentative de vouloir refaire cette série d’évènements qui, comme tout ce qui concerne notre vie, entre hasard et destiné, est prévu à l’avance et se produira malgré nous, sans que nous y puissions rien, surtout si, à ce moment précis, la Camarde est en embuscade. J’ai trouvé anachronique cette culpabilité inspirée par cette religion judéo-chrétienne qui nous oblige à nous accuser de quelque chose dont nous ne sommes pas responsables et qui nous maintient ainsi, depuis des siècles, dans un état de dépendance au regard d’une hypothétique démarche de rachat de péchés pas encore commis. Ainsi sommes nous amenés, après la mort d’un proche, à nous demander si telle attitude, telle réflexion antérieures de notre part n’auraient pas été la cause des événements et nous en concevons des remords qui bouleversent notre vie pour longtemps, jusqu’à l’obsession. Cette attitude va même jusqu’à nous faire reproche d’être nous-mêmes encore en vie.
L’histoire est attachante, émouvante, intime, le style est fluide, facile à lire.
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S'abandonner à vivre
- Par ervian
- Le 12/05/2023
- Dans Sylvain Tesson
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N°1746 – Mai 2023
S’abandonner à vivre – Sylvain Tesson – Gallimard.
Qu’il choisisse d’évoquer la rencontre cocasse d’un mari cocu avec l’amant, escaladeur de façades, de sa femme, qu’il nous parle de la fin tragique d’une mission britannique au Pôle ou qu’il dénonce avec délectation les Russes, leur addiction à la fornication et à la vodka ou la beauté et la sensualité de leurs femmes, Sylvain Tesson ne se départit pas de son style alerte et jubilatoire où les descriptions poétiques le disputent à la qualité de sa documentation, ce qui donne pour son lecteur un texte facile à lire et dont il se délecte jusqu’à la fin. A lire ses nouvelles il semble avoir un particulier attachement à la montagne et à l’escalade et il nous balade dans le monde entier, sous toutes les latitudes et dans tous les milieux. Sous sa plume, même la mort n’a pas cette dimension tragique et c’est entre les lignes qu’il conseille de privilégier la vie, même si celle-ci peut parfois réserver bien des surprises et pas toujours des bonnes.
Le titre a pourtant quelque chose de fataliste. En effet, pour notre auteur, il faudrait accepter le monde dans son absurdité, car il n’en manque pas, se laisser porter par la vie sans chercher à en combattre les évènements parce que ce combat est perdu d’avance, accepter le hasard qui fait partie de nos vies bien plus que nous voulons bien l’avouer, le sort ou la destiné selon le nom qu’on veut lui donner.
Quand nous naissons, c’est à dire quand nous sortons du néant, une hypothétique divinité ouvre à notre nom un livre dont nous tournons plus ou moins longtemps les pages. Quand nous retournons au néant, la Camarde en arrache une, la dernière, et range ce livre dans la grande bibliothèque de l’oubli. Alors, pourquoi pas accepter la vie telle qu’elle est, telle qu’elle vient, au jour le jour, sans se poser trop de questions. C’est une philosophie qui en vaut bien un autre et qui a au moins l’avantage de la simplicité, loin des interdits religieux censés nous valoir une incertaine éternité heureuse et les déductions oiseuses des supposés penseurs qui se targuent de nous servir de boussole.
Ce titre viendrait du mot russe « pofigisme » qui est intraduisible en français, qui est une sorte de philosophie, une torpeur métaphysique qui ferait partie de l’âme russe. C’est un peu l’attitude des personnages de ces dix-neuf histoires qui, avec une certaine forme d’humour, acceptent la vie comme elle vient, surtout quand le merveilleux et l’inexplicable, selon critères du cartésianisme, s’invitent dans nos vies.
J’avoue que je partage cette vision des choses.
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Loin d'eux
- Par ervian
- Le 10/05/2023
- Dans Laurent Mauvignier
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N°1745 – Mai 2023
Loin d’eux– Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
Il est communément admis que si, pour un couple, la venue d’un enfant peut éventuellement être le couronnement de leur amour, il n’en reste pas moins qu’on n’a pas d’enfants pour soi, c’est à dire que, la période de jeunesse passée, même si elle a été heureuse, ils partent faire leur vie ailleurs. Luc ne se sentait pas bien chez ses parents, ne voulait pas leur ressembler, ne supportait plus la vie avec eux, trop seul, trop incompris, il voulait autre chose. Il a donc quitté la province pour un travail et une vie à Paris, loin d’eux. Au sein de sa famille, son absence pesante était seulement adoucie par quelques courriers rédigés en termes convenus, des communications téléphoniques, des visites rapides… Cela aurait pu être une histoire banale sur les relations, souvent difficiles, parents-enfants, comme on en rencontre dans toutes les familles. Cela aurait pu s’arranger avec un mariage, la naissance de petits-enfants et un nouvel intérêt pour la vie et pour l’avenir, mais les choses se sont déroulées autrement. Pour Céline, sa cousine avec qui il a eu une longue complicité, c’est un peu différent. Elle s’est mariée tôt, a fondé une entreprise avec son mari mais ce dernier est mort dans un accident et tout a basculé pour elle. Elle est partie avec un inconnu, qui le restera pour sa famille, vers une autre vie, un autre espoir, mais sans grande conviction.
Avec une intense écriture, c’est l’évocation de la mort qui est ici déclinée à travers ces deux personnages. La Camarde s’est insinuée entre les pages de leur deux livres, en arrachant la dernière pour Luc et pour Céline en creusant un vide qu’elle cherchera à combler sans jamais y parvenir, inversant ainsi le cours normal des choses et des deuils. Un désastre pour elle, une délivrance pour lui. La mort, on vit sans vraiment y penser et quand elle se manifeste chez les autres on se félicite qu’elle nous ait épargnés. Certes Céline survit au décès de son mari et refait sa vie, mais elle choisit une forme de fuite avec un inconnu pour exorciser son chagrin. C’est simplement pour nous rappeler les termes de notre pauvre condition humaine, c’est à dire que nous ne sommes que les usufruitiers de notre propre vie, qu’elle peut nous être enlevée quand nous nous y attendons le moins et sans le moindre préavis. Pour Luc et son option qu’on sent venir tout au long de ce court texte, il exprime définitivement un refus, un échec. Tous les deux ont fait le constat que la vie ne les aimait pas et qu’ils ne l’aimaient pas non plus. Leur choix et plus spécialement celui de Luc, s’est exprimé sans tenir compte de ceux qui restent, qui ne méritaient pas cette épreuve et qui vont porter ce poids toute leur vie, avec leurs interrogations inévitables, leur refus d’y croire, la certitude que le monde autour d’eux s’effondre, leur incontournable culpabilisation, la certitude grandissante de n’avoir pas fait ou pas dit ce qu’il fallait quand il le fallait. Ils auront beau verser des larmes, se dire qu’ils ont fait ce qu’ils ont pu, que la vie continue, que le temps aplanira leur peine, se convaincre que les morts revivent dans la mémoire des vivants, se raccrocher aux souvenirs, aux photos pour artificiellement faire revivre le disparu, tout cela sera dérisoire face à la réalité, au vide, à l’absence. Même l’affirmation de la religion sur la résurrection se révèle artificielle. Ce qui restera de cette épreuve c’est la solitude, les remords, tout juste atténués par de bienveillantes présences amies, porteuses de mots ou de silences.
Chacun des deux parents, Jean et Marthe, prend alternativement la parole, de même que Gilbert et Geneviève, ses oncle et tante et que Céline, sa cousine. Lui aussi s’exprime mais ce sont des monologues et tous racontent leurs interrogations, leurs difficultés, leur bonne foi, leur solitude, leur impuissance, leur désarroi.
Ce que j’attends d’un romancier c’est, entre autre d’être le miroir de son temps mais aussi de notre condition humaine dont la mort fait partie, même si l’image qu’il nous renvoie est cruelle, simplement parce que la vie est ainsi quand elle choisit ses victimes.
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Tout mon amour
- Par ervian
- Le 06/05/2023
- Dans Laurent Mauvignier
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N°1744 – Mai 2023
Tout mon amour– Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
Ici il s’agit d’une pièce de théâtre assez particulière , à la mise en scène dépouillée, faite de peu de décor, de jeux de lumières avec une prédilection pour le noir, la couleur du costume du père, celle de la mère au début mais aussi un jeu sur la symbolique des vêtements de chacun et notamment le rouge vif, celui des robes de la mère et de la fille, de son cosmétique. Les dialogues sont hésitants, parfois faits de non-dits, de silences et de soliloques, comme ce qu’ils avaient à dire était impossible à formuler, la progression de l’intrigue est assez lente de l’intrigue, les personnages sans nom, juste individualisés par leur place dans la famille (le père, la mère...qu’une seule lettre résume). Seule la fille a un prénom, Élisa. Ils semblent s’ignorer entre eux et quand ils se parlent, les dialogues sont peu apaisés, parfois violents, parce que ce qu’ils évoquent appartient à un lourd passé que personne ne peut oublier, les vivants parlent aux morts, les absents imposent leur présence, leur attitude les uns par rapport aux autres indique les qualité de leurs relations personnelles entre eux, leurs oppositions. Certains semblent régler des comptes qu’ils n’ont pas su solder de leur vivant. Cette pièce est la première de Laurent Mauvignier qui nous avait habitué dans ses différents romans à une écriture plus fluide et poétique.
Le Grand-père vient d’être enterré, son fils (Le père) a assisté aux obsèques avec son épouse (La mère) en l’absence de leur fils (Le fils) et d’un oncle qu’on ne verra pas. Tous ont envie d’expédier les formalités de la succession peut-être pour vendre la maison qui porte en elle trop de souvenirs. Intervient une fille Elsa dont on découvre qu’elle a disparu dans un bois dix ans plus tôt. S’engage entre eux une conversation hachée, faite de regrets, de remords, de souvenirs mal digérés, de querelles non réglées, de colères rentrées où l’urgence le dispute à l’hésitation, ou attendre devient la règle. La maison de famille qui sert d’ environnement et qui, petit à petit devient elle-même un personnage.
Je ne sais pas si j’ai bien compris mais Elsa qui revient et que la mère ne veut pas voir, pose le problème. C’est une petite fille de six ans, c’est à dire innocente et incapable de réagir face aux décisions des adultes qu’on a éloigné de sa famille parce qu’elle y était devenue un élément indésirable et parce qu’on voulait favoriser le fils qu’ainsi on surprotège. C’est la mère, castratrice et dominatrice qui est responsable de tout cela parce qu’elle en a décidé ainsi et qui déplore l’évolution de ce fils qui un jour tombera sous l’influence d’une jeune-fille qui le soustraira à son influence.
L’auteur nous replonge dans les vieilles querelles de famille, la solitude, le fossé entre parents et enfants, le favoritisme au sein d’une même famille qui crée des injustices dans la fratrie, la culpabilité, les secrets enfouis au fond de la mémoire, les souvenirs oubliés mais qui peu à peu reviennent, ressassés à devenir obsessionnels, une volonté de se faire mal pour mieux goûter une forme peut-être illusoire de rédemption. L’opposition entre la mère et Elsa est constante et on sent un désir de vengeance chez cette dernière, tandis que la mère, responsable de tout cela, cherche à se donner de bonnes raisons d’avoir agi ainsi et même se pose en victime. La fuite de cette maison chargée de souvenirs malsains est une façon de les nier.
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Tout mon amour
- Par ervian
- Le 06/05/2023
- Dans Laurent Mauvignier
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N°1744 – Mai 2023
Tout mon amour– Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
Ici il s’agit d’une pièce de théâtre assez particulière , à la mise en scène dépouillée, faite de peu de décor, de jeux de lumières avec une prédilection pour le noir, la couleur du costume du père, celle de la mère au début mais aussi un jeu sur la symbolique des vêtements de chacun et notamment le rouge vif, celui des robes de la mère et de la fille, de son cosmétique. Les dialogues sont hésitants, parfois faits de non-dits, de silences et de soliloques, comme ce qu’ils avaient à dire était impossible à formuler, la progression de l’intrigue est assez lente de l’intrigue, les personnages sans nom, juste individualisés par leur place dans la famille (le père, la mère...qu’une seule lettre résume). Seule la fille a un prénom, Élisa. Ils semblent s’ignorer entre eux et quand ils se parlent, les dialogues sont peu apaisés, parfois violents, parce que ce qu’ils évoquent appartient à un lourd passé que personne ne peut oublier, les vivants parlent aux morts, les absents imposent leur présence, leur attitude les uns par rapport aux autres indique les qualité de leurs relations personnelles entre eux, leurs oppositions. Certains semblent régler des comptes qu’ils n’ont pas su solder de leur vivant. Cette pièce est la première de Laurent Mauvignier qui nous avait habitué dans ses différents romans à une écriture plus fluide et poétique.
Le Grand-père vient d’être enterré, son fils (Le père) a assisté aux obsèques avec son épouse (La mère) en l’absence de leur fils (Le fils) et d’un oncle qu’on ne verra pas. Tous ont envie d’expédier les formalités de la succession peut-être pour vendre la maison qui porte en elle trop de souvenirs. Intervient une fille Elsa dont on découvre qu’elle a disparu dans un bois dix ans plus tôt. S’engage entre eux une conversation hachée, faite de regrets, de remords, de souvenirs mal digérés, de querelles non réglées, de colères rentrées où l’urgence le dispute à l’hésitation, ou attendre devient la règle. La maison de famille qui sert d’ environnement et qui, petit à petit devient elle-même un personnage.
Je ne sais pas si j’ai bien compris mais Elsa qui revient et que la mère ne veut pas voir, pose le problème. C’est une petite fille de six ans, c’est à dire innocente et incapable de réagir face aux décisions des adultes qu’on a éloigné de sa famille parce qu’elle y était devenue un élément indésirable et parce qu’on voulait favoriser le fils qu’ainsi on surprotège. C’est la mère, castratrice et dominatrice qui est responsable de tout cela parce qu’elle en a décidé ainsi et qui déplore l’évolution de ce fils qui un jour tombera sous l’influence d’une jeune-fille qui le soustraira à son influence.
L’auteur nous replonge dans les vieilles querelles de famille, la solitude, le fossé entre parents et enfants, le favoritisme au sein d’une même famille qui crée des injustices dans la fratrie, la culpabilité, les secrets enfouis au fond de la mémoire, les souvenirs oubliés mais qui peu à peu reviennent, ressassés à devenir obsessionnels, une volonté de se faire mal pour mieux goûter une forme peut-être illusoire de rédemption. L’opposition entre la mère et Elsa est constante et on sent un désir de vengeance chez cette dernière, tandis que la mère, responsable de tout cela, cherche à se donner de bonnes raisons d’avoir agi ainsi et même se pose en victime. La fuite de cette maison chargée de souvenirs malsains est une façon de les nier.
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Le colibri
- Par ervian
- Le 04/05/2023
- Dans Francesca Archibugi
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N°1741 – Mai 2023
Il colibrì ( Le colibri)– Un film italien (coproduction franco-italienne) de Francesca Archibugi (2022)*.
Ce film est une adaptation du roman homonyme de Sandro Veronesi, couronné en 2020 par le Prix Strega. Cet ouvrage, expérimental dans la forme, a la caractéristique d’être destructuré en ce sens que son auteur ne respecte pas la linéarité narrative. C’est une histoire compliquée d’amour et de vie, déclinée sous forme de nombreux flash-back où le spectateur se perd un peu entre survivance à un accident d’avion, un problème de culpabilité, des amours chastes, des parties de poker...
Au début, un ophtalmologue, marié et père de famille, Marco Carrera (Pierfrancesco Favino), surnommé « Le Colibri » par sa mère à cause sans doute d’un retard de croissance mais surtout parce que cet oiseau a la caractéristique de rester à la même place et même de voler à reculons en bravant les changements, apprend de la bouche de Daniele Carradori (Nanni Moretti), le psychiatre de sa femme Marina (Kasia Smutniak) que celle-ci le trompe. Cette révélation, déontologiquement interdite, met en exergue le destin compliqué de Marco, qui a peut-être toujours voulu refuser l’évidence, qui cherche à résister aux coups que le sort lui envoie. Sa femme est jalouse et cette jalousie est justifiée par le fait que Marco a effectivement une maîtresse, Luisa (Bérénice Bejot), elle-même mariée, mais cet amour qui remonte à l’adolescence est platonique, fait de courriers amoureux et seulement de sages baisers sans qu’aucun des deux ne se résolve à obtenir le divorce et à vivre cette liaison au grand jour, un peu comme si cette règle du jeu amoureux était un gage de survie pour tous les deux. A partir de ce moment, il explore sa mémoire, remonte le temps en évoquant les personnages qu’il a croisés. C’est son frère avec qui il a des relations compliquées au point de ne plus lui adresser la parole à cause du suicide de leur sœur mais surtout les femmes, la sienne qui finit par lui avouer qu’elle ne l’a jamais aimé et qui obtient le divorce, son amoureuse avec qui il vit un amour passionné, sage mais secret, sa fille, perturbée par la certitude d’avoir un fil invisible dans le dos qui la retient(cette obsession la suivra jusqu’à la fin), sa sœur qui se suicide, puis sa petite-fille de qui il choisit de s’occuper seul parce qu’elle est sans doute, à ses yeux, celle qui peut racheter toute la tragédie de sa vie.
Dans cette histoire se bousculent l’hypocrisie des liens familiaux et matrimoniaux, l’adultère, la culpabilité, la résilience, le mensonge, le pardon, le deuil, mais aussi la maladie et la mort. Pour autant je ne suis pas bien sûr que Marco mérite son surnom jusqu’à la fin puisqu’il choisit lui-même de mettre volontairement un terme à son drame personnel, refusant en quelque sorte de se laisser encore ballotter par un destin funeste, un peu comme si, épuisé, il renonçait. Car c’est la Camarde qui s’invite aussi dans sa vie, à travers notamment le suicide de sa sœur, Irène, l’accident mortel de sa fille, ce qui dans sa vie inverse le cours naturel des choses et qui impose aux parents le deuil de leur enfant.
Un film qui interroge le spectateur et assurément ne le laisse pas quitter la salle indemne.
*Film présenté dans le cadre de Cinetalia- Premier festival du film italien à Niort.
A propos de ce premier festival de cinéma, qui je l’espère sera suivi par d’autres les années suivantes, j’en profite pour signaler aux amoureux de l’Italie et de la langue italienne l’existence de « Il Botteghino », un bulletin d’informations bilingue, uniquement diffusé sur internet (italscene@hotmail.com)
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Le lien
- Par ervian
- Le 04/05/2023
- Dans Laurent Mauvignier
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N°1743 – Mai 2023
Le lien– Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
J’apprécie le style de Laurent Mauvignier et le lire est toujours un plaisir.
C’est un dialogue entre « Elle » et « Lui », une manière de faire le point sur leurs relations au cours de leur vie. Lui est parti il y a trente ans photographier le monde et user de sa liberté et elle est restée dans la chambre, leur chambre, de cette maison isolée dans la campagne, avec sa crainte du danger et seulement des courriers pour l’apaiser. Il s’aimaient sans doute au début mais le fait de passer leur vie ensemble, de voir ce lien originel se détendre et s’altérer en même temps que les forces de leur corps, les a découragés. Constater que partager le même quotidien routinier pendant des années révèle plus que tous les grands discours les failles et les faiblesses de l’autre, son vrai visage, au point qu’on finit par se dire qu’on s’est trompé… c’est une réalité à laquelle ils ont choisi d’échapper ! Il est parti pour ne pas passer à côté de sa vie, pour ne pas avoir, en fin de parcours, à se dire qu’il n’a pas tenté de faire ce qu’il voulait réellement réaliser, pour n’avoir pas de regrets. Et elle l’a regardé s’éloigner par manque de courage ou peut-être pour jouer, avec une certaine vanité, le rôle de celle qui attend, la victime passive ou la gardienne orgueilleuse des lieux ? Il l’a quittée parce qu’il s’ennuyait, par crainte de l’usure du couple qui s’ouvre souvent sur l’indifférence voire la haine, la séparation, mais cette longue absence ressemble aussi à une fuite. Il lui envoyait ses carnets de voyage et ses clichés et elle les archivait, mais la maladie qui l’assaille et la mort qui s’annonce lui interdisent désormais ce travail et c’est pour cela qu’il revient. Il veut réaliser avec elle un livre sur ses errances, des images et des mots quasi clandestins qui voudraient changer un monde immuable dans ses violences et ses injustices.
A-t-elle accepté cette situation, ce quasi veuvage, cette solitude par amour ou parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement? Ça n’a pas été ni pour l’un ni pour l’autre une période chaste, « il faut bien que le corps exulte » dit la chanson, il y a eu des moments de rapides étreintes avec d’autres partenaires où on ne recherche que le plaisir au détriment du bonheur et évidemment de l’amour, et lui y a même ajouté quelques litres d’alcool parce que cela collait bien avec son personnage d’aventurier. Elle a accepté de passer pour une marginale, une séductrice, un briseuse de ménages et a assumé cette image dans cette contrée perdue. Ils auraient pu faire un enfant qui est aussi un gage d’amour pour conforter ce lien entre eux, mais ils s’en sont dispensés, peut-être par sécurité. Il est certes parti au loin mais a emporté avec lui les senteurs et les couleurs du jardin, la chaleur de la pierre et, bien sûr, son visage à elle, mais il parti quand même et dans un geste égoïste où j’ai du mal à voir de l’amour pour elle. Il revient parce qu’elle est malade et qu’elle va mourir c’est à dire qu’il veut garder d’elle une dernière image. Tous les deux ont choisi leur vie, leur recherche d’une forme de bonheur, l’un sans l’autre, avec cette sorte d’assurance de pouvoir se retrouver ensemble si son entreprise était par trop altérée par les découragements et les échecs. Pendant ces retrouvailles qui seront sans doute courtes, ils égrènent les bonnes raisons d’avoir agit ainsi, un peu comme pour se justifier l’un l’autre, comme une confession qui n’exclut évidemment pas la culpabilité. Mais quand même, trente ans ça fait long ! Il a beau dire qu’il ne l’a jamais oubliée, que c’était elle qu’il retrouvait dans le visage des autres femmes, ça me paraît un peu artificiel ! A la fin, elle prétend être heureuse parce qu’elle va mourir c’est à dire qu’elle va enfin être libérée de ses remords, de ce sentiment de gâchis, de ces déceptions, de ces moments de solitudes et de craintes accumulés pendant ses trente années, c’est vraiment tout ce qui lui reste.
Je n’ai peut-être rien compris mais j’ai lu dans ce dialogue deux formes de déréliction, d’échec, deux évidences face à la vie qui est unique et qu’on choisit.
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La chambre bleue
- Par ervian
- Le 03/05/2023
- Dans Georges Simenon
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N°1742 – Mai 2023
La chambre bleue – Simenon – Presses de la cité.
C’est une histoire assez banale au départ, un homme, Tony, rencontre une femme, Andrée, et ils se retrouvent dans une chambre d’hôtel pour des étreintes furtives et frénétiques. Ce qui l’est un peu moins c’est que ces amants, la trentaine, mariés mais chacun de leur côté, sont convoqués devant la justice, pas pour le prononcé d’un divorce mais devant la Cour d’Assises avec instruction, décorum, ministère public, psychiatres et jurés, leurs conjoints respectifs ayant trouvé la mort dans des circonstances troublantes qui ont intrigué les habitants manifestement au courant de cette liaison. Lui, il est plutôt bel homme, assez volage, du genre « donnaiollo »comme disent si joliment nos amis Italiens et ce qui l’intéresse c’est surtout assouvir ses désirs sexuels. Elle, mariée à un triste et valétudinaire épicier de son village est fascinée par son amant et veut refaire passionnément sa vie avec lui, ce qui n’emballe guère Tony, attaché malgré tout à sa famille, plus par tradition que par amour. Il voulait bien d’Andrée comme maîtresse, mais pas comme conjointe, mais elle voyait les choses autrement avec lettres anonymes et rendez-vous convenus. C’est ainsi lui qui décide de mettre fin à leur aventure d’à peine un an. Le mensonge qu’il a toujours pratiqué avec sa naïve et douce épouse, il l’adopte à nouveau avec son amante et même avec le juge qui éprouve pour lui une certaine sympathie et qui tente de cerner sa personnalité mais les aveux d’Andrée sont révélateurs et le piège se referme.
C’est le type de roman psychologique dans lequel Simenon excelle et qui ne doit rien au commissaire Maigret. Les scène érotiques sont à la mesure de la passion éprouvée par Andrée. Ce genre de situation ne se rencontrent pas que dans les romans puisque l‘amour, qu’on fait, Dieu sait pourquoi, rimer avec « toujours », n’a pourtant rien de définitif dans un couple à cause des rencontres, des tentations, des illusions, de l’usure des choses, de l’ennui qui s’installe, des trahisons, des humiliations, des déceptions... Le fait de faire durer le mariage ne tient souvent qu’à des raisons financières, sociales ou religieuses et si le bonheur qui est une aspiration légitime n’est pas toujours au rendez-vous, il est toujours tentant de peser illégalement sur le cours des événements. L’auteur fin spécialiste de la psychologie humaine ne pouvait passer à côté de cela.
Le suspense est entretenu avec les lettres laconiques mais parlantes qu’Andrée adresse à Tony et on ne sait pas très bien s’il est acteur de ce drame ou victime des circonstances.
J’ai lu ce roman sans désemparer tant il est bien écrit et passionnant. Paru en 1964 il a fait l’objet d’une adaptation cinématographique éponyme par Mathieu Amalric en 2014 .
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Avec la permission de Gandhi
- Par ervian
- Le 02/05/2023
- Dans Abir Mukherjee
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N°1739 – Avril 2023
Avec la permission de Gandhi - Abir Mukherjee – Liana Levi
Traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Battle.
Calcutta fin décembre 1921, le prince de Galles est en visite officielle dans cette partie de l’Empire et les partisans de Gandhi, favorables à l’indépendance, entendent bien en profiter pour fomenter des troubles que le capitaine de police Wyndham, opiomane et alcoolique, et son adjoint le sergent Banerfee sont précisément chargés d’éviter. Il ne manquerait plus que la visite princière soit polluée par une révolte populaire. Des entrevues ont lieu avec les meneurs indépendantistes d’autant plus facilement que le sergent est de leur famille, mais compte tenu des événements cela ne servira à rien puisque le sergent il a du mal à concilier ses sympathies pour les mouvements indépendantistes et son appartenance à la police britannique. Un soir qu’il quitte précipitamment une fumerie d’opium, le capitaine tombe sur le cadavre d’un chinois qui peu de temps après disparaît pour se retrouver dans une morgue, une infirmière portugaise est retrouvée morte, assassinée dans d’étranges circonstances, d’autres cadavres sont découverts, exécutés selon le même modus operandi et les troubles se multiplient dans le quartier résidentiel anglais, ce qui commence à faire beaucoup. Il enquête donc, dans les vapeurs de son whisky favori et le brouillard des fumeries d’opium, mais ses investigations sont troublées par les militaires anglais, un peu comme si ses recherches gênaient paradoxalement les autorités britanniques.
Le style est alerte, agréable à lire, avec un sens consommé du suspense.
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il campione
- Par ervian
- Le 28/04/2023
- Dans Leonardo Agostini
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N°1740 – Avril 2023
Il campione (Le défi du champion) – Un film italien de Leonardo d’Agostini (2019)*.
Qu’y a-t-il de plus fédérateur que le football dans la société moderne et en Italie en particulier ?
Pour Christian Ferro (Andrea Carpenzano), jeune joueur vedette de l’AS Roma, c’est l’assurance d’une longue et fructueuse carrière mais sa popularité le transforme en un être arrogant qui considère que tout lui est dû, que tout lui est permis et qui se laisse facilement éblouir par l’argent facile et par la notoriété. Las de ses excès, le président du club, pour améliorer son image auprès du public et son attitude agressive sur le terrain, conditionne sa future participation aux matchs à ses résultats scolaires et à sa réussite au baccalauréat. Dans ce but, il recrute Valerio Fioretti (Stefano Accorsi), un enseignant solitaire et fauché, dubitatif au départ eu égard au quasi illettrisme du jeune homme et à ses relations amicales faites d’insignifiants, de parasites et même d’un père escroc. Grâce à une méthode pédagogique originale qui est acceptée par Christian, Valerio réussit à intéresser son élève, à améliorer son éducation et même à faire changer son comportement sur le terrain comme dans sa vie. La complicité des deux hommes se transforme progressivement en une relation intime et quasi filiale, ce qui bouleverse l’existence de Valerio mais est également importante pour Christian qui, depuis la mort de sa mère, vit sans véritable famille. La rencontre de Christian avec avec une amie d’enfance, Alessia (Ludovica Martino ) qui travaille pour payer ses études de médecine, raccroche le jeune joueur à ses racines pauvres et populaires. Mais les choses ne sont jamais aussi simples et pérennes dans une société superficielle basée sur l’argent et le monde du football qui fait et défait la carrière de ceux qu’elle a un temps promus. Il partira pour son nouveau club, assurément seul, et l’AS Roma l’oubliera.
Ce qui semblait au départ n’être qu’une comédie légère se transforme petit à petit en une pertinente étude de personnages portée par des acteurs de talent, une réflexion sur la notoriété et la réussite éphémères face à la remise en cause de son propre parcours et à la rencontre d’êtres différents.
Il s’agit là du premier film de Leonardo d’Agostini en tant que metteur en scène.
*Film présenté dans le cadre de Cinetalia- Premier festival du film italien à Niort.
©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com
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Autour du monde
- Par ervian
- Le 27/04/2023
- Dans Laurent Mauvignier
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N°1738 – Avril 2023
Autour du monde – Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
Avec ce titre à la Blaise Cendras, l’auteur nous entraîne dans des fragments de vie de quatorze personnages repartis dans divers pays du monde qui n’ont aucun lien entre eux, ne se connaissent même pas et qui n’ont que pour point commun que le tsunami de Fukushima du 22 mars 2011 qui porte la mort en lui, c’est assez dire la fragilité de la vie face à la puissance destructrice de la nature.
Ces personnages sont toujours en mouvement, comme pris dans une sorte de maelström d’une société vide de sens, uniformisée, sans aucune originalité surtout caractérisée par la solitude malgré l’agitation, les expériences individuelles, l’amour et la guerre, un peu comme si chacune de ces séquences se résumait à une sorte de carte postale comme les images qui accompagnent chaque récit. J’ai eu un peu de mal a entrer dans cette lecture, certes on passe d’un univers à l’autre, de la Russie à l’Afrique, de New York à Paris, les histoires sont différentes et n’ont aucun point commun, tout comme les personnages qui les font vivre, le seul lien étant la catastrophe du Japon. On peut peut-être regretter de ne pas en savoir davantage sur tous ceux qui nous sont ainsi présentés l’espace de quelques pages puisqu’ils s’effacent ainsi trop rapidement aux yeux du lecteur. C’est sans doute l’effet recherché par l’auteur qui, au départ avait souhaité évoquer un jardin public avec des gens qui s’y croisent avec chacun son histoire, sa tranche de vie, ses expériences, tout en commentant l’actualité parfois cruelle comme un fait divers, le monde prenant la place du simple square.
Mon allusion à Cendrars n’était pas fortuite puisque il a lui-même indiqué que ce qui importait à ses yeux c’était moins le voyage qu’il relatait dans « La prose du transsibérien » que ce que le lecteur pouvait éprouver à sa lecture, ce qui rejoint la phrase de Nicolas Bouvier notée en exergue « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait »
Comme toujours le style est fluide et agréable à lire, les transitions entre les histoires sont subtiles et le miroir dans lequel se reflète le monde, sans concession.
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The quiet Girl
- Par ervian
- Le 24/04/2023
- Dans Colm Bairéad
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N°1737 – Avril 2023
The quiet girl – Un film de Colm Bairéad (2022).
Nous sommes dans l’Irlande catholique des années 1980. Càit (Catherine Clinch), une fillette de neuf ans, effacée, mal aimée, pas vraiment fan de l’école et soucieuse de sa liberté et de sa solitude, vit à la campagne, dans une famille nombreuse qui connaît des difficultés financières avec un père peu attentif à son foyer. Parce que sa mère est de nouveau enceinte, ses parents décident de l’envoyer pour les vacances d’été dans une ferme appartenant à de lointains cousins sans enfants, qu’elle n’a jamais vus mais qui la connaissent. En réalité c’est une manière peu élégante de se débarrasser d’une bouche à nourrir.
C’est le début d’une histoire pleine d’émotions qui aurait pu être banale mais qui fait découvrir à la petite fille, une femme, Eibhin (Carrie Crowley) qui la prend d’emblée en amitié puis son mari Seàn (Andrew Bennett), plus taiseux et froid au départ mais qui l’adoptera vite. Cela devient pour elle une vraie famille, bien différente de celle que le hasard lui avait désigné. Cet attachement est subtilement distillé par de petites touches de la part de Seàn, un petit gâteau sur le coin d’une table, un gros billet pour qu’elle s’achète une simple crème glacée ou des robes neuves qu’on lui offre, un complicité grandissante entre Càit et lui, comme la course quotidienne vers la boîte aux lettres et un symbole, une troisième lumière aperçue au bord de la mer, dans la nuit. Càit y trouvera sa place, sortira de la torpeur malsaine de son enfance et illuminera ce couple malmené par la vie, malgré les hésitations, un secret qu’elle y découvre par hasard, les méchancetés curieuses des voisins, une autre manière pour elle d’entrer malgré tout dans le monde des adultes avec ses difficultés, ses secrets et ses deuils. C’est une sorte de période de transition pour la petite fille et pour ses cousins, chacun reprenant à sa manière le goût de vivre. Elle prendra chez eux quelques centimètres et des couleurs grâce à une nourriture saine et une attention de tous les instants, ils puiseront durant ces quelques semaines une nouvelle occasion de se rapprocher l’un de l’autre et cette expérience d’un été se conclut dans une émouvante image de fin. Ce long-métrage souligne la fragilité des choses humaines, la délicatesse des sentiments malgré les épreuves, la douceur du sourire retrouvé, la redécouverte d’un amour qu’on croyait définitivement perdu.
Ce film est une adaptation d’un roman de Claire Keegan, « Foster », paru en 2011, publié en France par les éditions Sabine Wespieser sous le titre « Les trois lumières ». C’est une belle histoire, remarquablement servie par des personnages lumineux, tout en nuances et en sensibilité, admirablement photographiée et mise en scène avec une simplicité apparente mais cependant poétique et bouleversante.
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Des hommes
- Par ervian
- Le 19/04/2023
- Dans Laurent Mauvignier
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N°1736 – Avril 2023
Des hommes – Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
Peut-on oublier la guerre, celle qu’on a faite à vingt ans sans vraiment le vouloir.
Le narrateur qui est le cousin de Bernard, du même pays et de la même classe que lui, évoque l’histoire personnelle de ce dernier, la conscription des années 60 qui a arraché à leur terroir boueux qu’ils n’avaient jamais quitté des jeunes gens à peine sortis de l’adolescence pour les précipiter dans la guerre du djebel. Il raconte le traumatisme subi par ces petits gars de la campagne qui découvrent certes un pays, un climat et des gens qu’il ne connaissent pas, apprennent l’ennui et les corvées des longues journées de caserne mais surtout le dégoût de la violence perpétrée contre les populations civiles, l’horreur des combats et des exécutions, la trahison, la peur du danger, des attentats et de la mort, au bled comme en ville, le devoir de tuer si on ne veut pas perdre la vie, la trouille qu’on appelle aussi le courage. Ils doivent défendre le territoire parce que là aussi c’est la France. Libéré après de longs mois Bernard revient en métropole, rompt avec sa famille, tente de refaire sa vie loin d’elle, avec femme et enfants mais revient longtemps après dans son village comme SDF alcoolique et marginal. Les vielles histoires de famille reviennent longtemps après avec des conséquences inattendues et une banale fête d’anniversaire va faire ressurgir tout ce passé qu’on croyait oublié.
Cette guerre d’Algérie que l’auteur n’a évidemment pas faite revient dans son œuvre comme un leitmotiv oppressant et accompagne la figure muette de son père. Cela a traumatisé toute une génération de jeunes gens envoyés là-bas et dont certains ne sont jamais revenus, et tout cela pour rien, pour un pays perdu d’où ont été expulsés tant de « pieds-noirs » trahis par les hommes politiques, on a sacrifié des harkis qui avaient pourtant fait le choix de la France, trompé ceux des arabes qui avaient combattu pour la France et qui ne seraient jamais Français, déconsidéré l’armée française dont certains membres se sont rebellés parce qu’ils se sont considérés comme trahis et parce qu’elle a commis la-bas les mêmes crimes dont les nazis s’étaient rendus coupables pendant la 2° guerre mondiale en métropole, répondant aux massacres de l’autre camp, cette même armée qui refusa, parce que les ordres étaient ainsi, de protéger les Français contre les massacres perpétrés par les Algériens. Pour ces jeunes gens, le service militaire effectué dans ces conditions est plus qu’un rite traditionnel de passage vers l’âge adulte, c’est une blessure indélébile pour ces jeunes devenus des hommes. Leur longue absence a parfois fait basculer leurs projets les plus intimes. Il reste de vieilles photos jaunies, des visages oubliés, l’espoir de la quille libératrice, des odeurs, de rares permissions, du soleil, de sales souvenirs liés à la mort dont il ne parle pas, un fort sentiment de révolte contre les ordres donnés qu’il faut exécuter, la culpabilité d‘avoir survécu que toutes les vaines prières n’effaceront jamais, une page qui trouble même le sommeil et qu’on ne tournera vraiment jamais parce qu’on ne peux même pas en parler, qu’on camoufle mal sous de folkloriques banquets d’associations d’anciens d’AFN, de médicaments ou d’alcool.
Le style est volontairement haché, brut, des phrases parfois inachevées, déstructurées où les silences le disputent à avalanche des mots, comme s’ils avaient été trop longtemps tus...
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Ce que j'appelle oubli
- Par ervian
- Le 16/04/2023
- Dans Laurent Mauvignier
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N°1735 – Avril 2023
Ce que j’appelle oubli– Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
Cela paraît à peine croyable tant les choses sont simples. Un jeune marginal entre dans un supermarché se dirige vers une gondole de bières, prend une canette, la boit, quatre vigiles interviennent, le traînent dans un local de stockage à l’abri des regards, le frappent et le tuent, pour une simple bière volée! On se croirait revenu au Moyen-âge. C’est un simple « fait divers » comme on dit, c’est à dire un événement que la presse locale mentionne à peine en quelques lignes maigres en fin de journal entre les développements d‘une guerre lointaine qui fait rage et bouleverse des vies innocentes et les misérables tergiversations clownesques de politicards véreux, une anecdote authentique qui s’est produite à Lyon en décembre 2009 qui serait passée inaperçue si elle n’avait inspiré ce récit.
Le narrateur remet la victime au centre du récit, s’adresse à son frère pour lui raconter ce qu’il n’a pas vu, pour évoquer ce qu’il ne pourra plus vivre avec lui, décrit les quatre vigiles qui maintenant vont devoir répondre devant la justice d’un assassinat qui n’aurait jamais dû avoir lieu, tant l’enjeu était dérisoire. Ils se sont mal défendus, ont évidemment menti, ont protesté de leur absence de volonté de tuer, ont invoqué enchaînement absurde des événements... Ils n’en sont pas moins devenus des assassins, responsables d’un meurtre gratuit et injustifiable, que rien, pas même le paiement de leur dette à la société, comme on dit, n’effacera, que rien ne pourra jamais justifier, ni la nécessité, ni la légitime défense, ni l’ostracisme, ni une improbable conscience professionnelle. Cela leur collera à la peau toute leur existence, avoir sans aucune raison pris une vie, avoir à ce point outrepassé leurs fonctions, imposer une sanction définitive à un être humain. On pourra dire tout ce qu’on voudra, que nous sommes mortels, simples usufruitiers d’une vie qui peut nous être enlevée à tout moment sans préavis, que ce pauvre jeune homme s’est trouvé là au mauvais moment, au mauvais endroit, que l’espèce humaine est capable du pire comme du meilleur mais bien souvent du pire, mais cet homme qui vivait, faisait l’amour, respirait, ne le fera plus et maintenant n’est plus qu’un cadavre voué à l’oubli. Ces vigiles devront affronter les tribunaux et surtout la violence des prisons, légale celle-là, qui aura au moins l’avantage pour eux, si on peut dire, de les maintenir en vie alors que leur victime elle ne vieillira pas.
Ce geste est révélateur de ceux qui sont dépositaires d’une parcelle même infime de l’autorité et se croient autorisés à en abuser, une image banale mais pourtant quotidienne qui s’inscrit dans une société de plus en plus en manque de repères, où la violence est devenue tellement banale qu’elle n’étonne même plus, où un nombre exponentiel d’individus ordinaires ne rêvent que d’en découdre et pour cela ne reculent devant rien pour s’affirmer, se prouver qu’ils existent.
J’ai déjà dit dans cette chronique que j’apprécie Laurent Mauvignier non pas tant pour le longueur de ses phrases (ces 61 pages ne sont qu’une seule et même phrase) mais notamment parce qu’il est, ce que devrait être un écrivain, c’est à dire le reflet de son temps, jusques et y compris si celui-ci, n’est pas reluisant.
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continuer
- Par ervian
- Le 15/04/2023
- Dans Laurent Mauvignier
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N°1734 – Avril 2023
Continuer – Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
Sibylle Ossokyne, fille d’émigrés russes, la quarantaine fragile, dont l‘avenir était prometteur mais s’est transformé en un lamentable échec, voyage à cheval avec son fils Samuel dans les montagnes du Kirghizistan, c’est à dire au milieu de nulle part. Ils ne sont pas là par hasard. Elle, mère divorcée et seule, élevant difficilement son fils adolescent, a considéré que cette expérience ne pouvait-être qu’être bénéfique pour son enfant unique en décrochage scolaire, en rupture familiale et au bord de la délinquance, qui estime que tout lui est permis, excès comme rébellions, avec préjugés racistes, dominateurs, homophobes ... Elle a pensé que ce voyage, en bousculant les choses de leur vie au point de les mettre en danger, serait libérateur pour tous les deux et serait en tout cas pour Samuel plus bénéfique qu’un séjour dans un pensionnat catholique comme le suggère son père. A chaque fois que ce dernier apparaît il réveille les tensions et catalyse les oppositions, ce qui est néfaste pour le fils et sa mère. Samuel ne voit pas l’intérêt de cette chevauchée, se rebiffe contre cette forme de fuite, contre ce itinéraire qui se veut initiatique et qui sera peut-être celui de la dernière chance. Le regard qu’il porte sur sa mère fait montre d’une profonde incompréhension qui s’affirmera au cours du voyage. Sibylle tient une sorte de journal intime, un carnet noir sur lequel elle note ses impressions au jour le jour, une sorte de bouée à laquelle elle s’accroche. Cela deviendra peut-être un roman comme elle aime en écrire ou peut-être rien.
Depuis Sénèque nous savons que voyager n’est pas guérir son âme. Cet itinéraire incertain voulu par Sibylle dans ce pays étranger apparaît à son fils comme un parcours cahoteux et incertain comme une fuite inutile, antidote de la peur en général et surtout dangereux parce qu’il est révélateur d’un malaise profond qui touche à son éducation. Non seulement le divorce de ses parents l’a privé d’un père qui, même s’il n’est qu’un être égoïste, lâche et menteur, absent de la vie de son fils n’en fait pas moins partie de leur famille, valeur traditionnelle mais qui a été détruite par ses soins. De plus l’exemple que Sibylle lui a donné se révèle néfaste, elle qui est depuis longtemps familière de l’échec à titre personnel et en matière d’éducation de sin fils en particulier. Cette posture au regard de ce fiasco constant fera naître une forme de culpabilité qui se retournera contre elle. Cette étrange épopée restera en suspens avec peut-être un espoir rendu fragile par l’avenir toujours incertain.
Comme je l’ai déjà mentionné, je sais gré à l’auteur d’être le miroir de son temps, de parler de la solitude qui gangrène nos sociétés jusque dans nos propres familles dans les relations parents-adolescents par essence difficiles et l’incompréhension qui va avec à cause de la différence de génération, de l’hypocrisie qui gouverne nos vies et la bonne conscience qui en découle, de la volonté de bien faire et de l’échec qui souvent en résulte, de dénoncer l’espèce humaine qui n’est pas fréquentable, ce que nous savons puisque nous en faisons tous partie, Elle est minée par l’individualisme, la violence, la haine… De plus, j’aurais toujours un intérêt particulier pour l’étude des personnages par rapport à l’écrivain, pour leur itinéraire interne qui s’opposent à celui qui tient le stylo, qui imposent leur personnalité et l’amènent là où ils le souhaitent. Comme dans la vraie vie les personnages de roman ont une existence propre, une liberté qu’ils entendent faire valoir. Comme dans la vraie vie des choses leur réussissent mais surtout leur échappent … J’aime le style de Laurent Mauvignier, à la fois précis, poétique dans les descriptions, pertinent dans les arguments, un texte qu’on suit passionnément jusqu’au bout. Je note également la performance de l’auteur qui a réussi à nous faire rêver de grands espaces… sans quitter sa feuille blanche, sans quitter son bureau.
Alors continuer à écrire comme acte de résilience contre les multiples agressions que cette vie nous réserve, même si ce ne sont que des mots qui ne font qu’attester des échecs qu’elle nous réserv pourquoi pas, mais pas seulement, continuer parce que la vie est là, pleine de surprises et de projets...Peut-être ?
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Ceux d'à côté
- Par ervian
- Le 12/04/2023
- Dans Laurent Mauvignier
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N°1733 – Avril 2023
Ceux d’à côté – Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
Tout d’abord il y a deux femmes qui alternativement prennent la parole sous forme de monologue, Catherine et Claire qui sont voisines de palier et amies. Catherine prépare un concours de chant et assure la surveillance d’une cantine scolaire, c’est à dire qu’il ne lui arrive rien, qu’elle n’attend plus rien de sa vie et s’y ennuie. Elle sait qu’elle ne sera jamais une grande chanteuse mais elle trompe sa tristesse en attirant des hommes chez elle pour une étreinte rapide et sans lendemain. Claire au contraire a un homme dans la sienne, Sylvain, mais elle est violée par un inconnu dans son appartement et même si dans ce vieil immeuble on perçoit chaque bruit venu de l’appartement voisin, Catherine, un casque sur les oreilles et qui s’exerçait au chant, n’a rien entendu. Elle culpabilise pour cela autant que pour le silence qui a suivi le départ de son amie, hospitalisée et qui laisse son appartement désormais vide.
Claire parle à Catherine qui se rend compte que les mots de son amie, censés la soulager, sont pour elle une sorte de nourriture dont elle se repaît puisque ce récit vient combler le vide de son existence. Elle en conçoit une honte intérieure mais aussi une sorte de jalousie et même l’espoir que quelque chose de semblable lui arrive enfin à elle. Après tout l’auteur de ce crime n’a pas été arrêté et peut parfaitement revenir et elle imagine même qu’elle le croise sans ressentir aucune crainte. La perspective de son concours ne suffit même plus à la motiver et c’est l’ennui qui baigne maintenant toute sa vie. Ce sont donc deux solitudes qui se font face.
L’auteur y ajoute une troisième, celle du violeur qui confie, lui aussi sous forme de monologue, son mal de vivre, sa difficulté de parler aux autres, de se regarder lui-même dans une glace à cause des pulsions sexuelles qu’il ne peut refréner, même par la marche, de se supporter lui-même et d’avoir détruit cette femme. Il est bourrelé de remords, repense à elle constamment, veut même la revoir pour vérifier qu’elle est encore en vie et songe à sa propre mort comme à une délivrance. Pourtant c’est vers Catherine qu’il se sent attiré...
C’est un roman sur la solitude, sur le vide. Nous vivons dans un siècle de la communication, des brassages de populations où plus qu’avant, des rencontres parfois improbables sont possibles. Et pourtant l’ isolement s’impose de plus en plus, un peu comme un constant contraire à cette apparente réalité, à l’image de l’être humain qui est lui-même un paradoxe entre volonté et impossibilité.
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La république du crâne
- Par ervian
- Le 09/04/2023
- Dans Brugeas et Toulhoat
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N°1732 – Avril 2023
La République du Crâne – Vincent Bugeas (scénario) – Toulhoat (dessins)– Dragaud.
Tout au long de ma lecture, je n’ai cessé de penser à cette phrase attribuée à Socrate « Il y a les vivants, les morts et les marins ». C’est bien de la vie des marins dont il va être question dans cette BD, et pas n’importe quels marins puisqu’il s’agit de pirates qui ont souvent nourri et illuminé notre enfance et son imaginaire où se mélangeaient les termes « forbans », « flibustiers », « corsaires », « boucaniers » sans que nous sachions bien souvent faire la différence entre eux. En tout cas ils ont nourri et illuminé notre imaginaire avec la soif de liberté, le goût de l’inconnu, des voyages, de la violence, une vie courte qui souvent se terminait au bout d’une corde ou d’un coup de sabre, mais intense et libre … On connaissait déjà le « Capitaine Crochet », », l’ancêtre du capitaine Haddock dans « Le secret de la licorne », « Barbe rouge », « Long John Silver », les pirates étaient souvent présentés comme de pauvres bougres qui n’avaient que ce métier pour subsister, qui souvent avaient survécu aux différents combats maritimes et à la dure discipline du bord, se retrouvaient abandonnés dans les ports en attente d’un embarquement et vivaient d’expédients. Ils étaient analphabètes, violents, buveurs, sans foi ni loi ... Quant aux femmes, elles étaient dans ce domaine assez rares, même si la chanson « Les filles de La Rochelle » mentionne leur existence. Là c’est autre chose, c’est une version plus romantique, plus démocratique, plus humaniste et républicaine, peut-être aussi un peu utopique, qui nous est présentée, non dénuée pour autant d’abordages, de drapeau noir, de chasses au trésor, de tempêtes et de Caraïbes, mais peuplée d’« honnêtes hommes » et cela bouscule un peu leur image traditionnelle.
Nous suivons les aventures un peu mouvementées de cette frégate prise aux Anglais et dont le nouveau nom est inspiré de leur drapeau, celles de la belle et un peu mystérieuse reine Maryam avec sa « cour » d’anciens esclaves, celle de ses membres d’équipage partagés entre la fraternité et les rivalités, les assauts meurtriers, la traque des navires marchands, les rituels pirates, la survie dans le secret d’un repli de la côte, la propension bien humaine des chefs à devenir tyrans, à adopter pour leur compte les méthodes qui les ont jadis asservis et ainsi à trahir leur idéal, leurs engagements et satisfaire leurs ambitions, la tentation de rentrer dans le rang et d’obtenir le pardon en se mettant au service du roi, bref des attitudes parfaitement humaines...
J’ai bien aimé que ce récit, qui casse un peu le mythe traditionnel du capitaine barbu, souvent borgne avec une jambe de bois, nous soit narré sous la forme d’un authentique journal de bord, qui plus est rédigé avec précision par Olivier de Vannes, le second devenu capitaine qui en profite pour écrire à un correspondant fictif, le Commodore Jonas qui est un officier de marine anglais, ennemi définitivement héréditaire de la France, ce que l’Histoire ne démentira pas. L’épilogue sera à la mesure de cette aventure passionnée. Le capitaine Sylla est imberbe et idéaliste, parle à l’occasion en alexandrins, est élu et respecté par ses hommes, participe à un jeu de rôle du procureur « maindeferettêtdebois » dans d’ improbables procès. J’ai bien aimé que cette histoire remette à sa vrai place la réalité de la traite négrière qui était certes un commerce immoral d’être humains mais commençait, ce qu’on a un peu oublié, au sein même des tribus africaines. Le récit m’a paru plausible quoique sûrement un peu imaginaire mais néanmoins bien documenté et qui n’exclut pas les doutes et les luttes internes à l’équipage. Il est servi par des couleurs et des dessins particulièrement précis et expressifs surtout en ce qui concerne la beauté des femmes.
Je ne suis pas très versé dans la bande dessinée, cette lecture ayant été surtout motivée par la participation hasardeuse à un jury, mais je dois dire que cet ouvrage m’ a passionné et je ne regrette pas d’avoir été embarqué, moi aussi, l’espace d’un long moment, sur « la République du Crâne ».
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Seuls
- Par ervian
- Le 08/04/2023
- Dans Laurent Mauvignier
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N°1731 – Avril 2023
Seuls – Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
Un soir Pauline appelle Tony pour qu’il vienne la chercher à l’aéroport. Lui qui vit seul d’un travail qu’il n’aime pas, veut y voir un signe du destin qui va précipiter les choses et faire revenir vers lui cette jeune fille devenue femme qu’il connaît depuis l’enfance et à qui il n’a jamais cessé de penser depuis qu’ils étaient étudiants ensemble. A cette époque ils partageaient un appartement en colocataires et il n’y avait entre eux qu’une solide amitié, une vie de frère et sœur. Puis elle est partie longtemps à l’étranger avec un homme, abandonnant tout. Avec son accord elle s’installera chez lui le temps de trouver un appartement. Pendant quelques temps ils vivront donc ensemble, comme ils l’ont déjà fait jadis, et pour les yeux des autres seront comme un couple d’amoureux, singeant une vie de couple. Ce mensonge le ravit et il voudrait que cela dure toujours, qu’elle reste enfin avec lui, devienne amoureuse de lui. Il revit au point d’envisager de quitter son travail, de reprendre ses études... Pourtant, tout les a toujours séparé, elle était toujours très courtisée et lui était un garçon complexé, sentimental, idéaliste, timide et qui rêvait d’un « grand amour » et elle était sensuelle, libre et aimait l’amour physique. Rien n’a changé entre eux mais la réapparition inattendue de Pauline réveille pour Tony cet amour refoulé qu’il a toujours éprouvé pour elle sans oser le lui avouer et sans même qu’elle-même s’en aperçoive. Maintenant, c’est un peu comme s’il voulait rattraper le temps perdu et il transforme son appartement pour que Pauline s’y sente bien et peut-être y reste, une démarche pourtant vouée à l’échec Leur relation est révélatrice de la complexité de l’être humain qui trahit à la fois son besoin d’être aimé et la crainte de l’être, l’illustration de l’attirance et de la répulsion des êtres entre eux. Mais Pauline se lasse vite de cette monotonie, de cette routine banale de Tony devenu vieux garçon à force de l’attendre et disparaît à nouveau et s’installe avec Guillaume, plongeant Tony dans un désespoir dévastateur qui provoque sa disparition brutale dont le père cherche l’explication auprès de Pauline.
De ce roman au titre évocateur il ressort une grande solitude, une fragilité, celle du père qu’on sent tourmenté, désemparé face à ses souvenirs de guerre, qui s’aperçoit bien tard qu’il est passé à côté de ce fils sans avoir cherché à le connaître et peut-être à l’ aider, celle de Tony, ballotté par les événements qui s’imposent à lui mais aussi celle de Pauline, incapable de se fixer et qui ne pense qu’à elle. C’est un peu comme si, hautaine, indifférente, volontiers arrogante, elle vivait à ses côtés sans le voir, comme s’il était un témoin transparent, impuissant face aux aventures amoureuse de cette femme. J’ai même eu l’impression qu’elle jouait avec lui, avec sa candeur, avec sa timidité et prenait un certain plaisir à détruire tous les espoirs fous que Tony avait tressés et auxquels il s’accrochait désespérément. Ce sont à l’évidence deux êtres qui ne se ressemblent pas, qui ne sont pas faits l’un pour l’autre mais que la vie a réuni pour mieux les séparer et pour qui la vie commune eût été impossible, de toute manière.
Cette impression de solitude est renforcé par l’absence de dialogues, le style est fluide, poétique parfois, agréable à lire malgré des phrases un peu longues.
Je redis ici que j’apprécie cet auteur pour la qualité de son style, à la fois simple et précis mais aussi pour les thèmes de réflexion qu’il choisis pour nourrir son œuvre.
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Apprendre à finir
- Par ervian
- Le 05/04/2023
- Dans Laurent Mauvignier
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N°1730 – Avril 2023
Apprendre à finir – Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
La voix de ce monologue c’est celle d’une femme blessée dont le mari, après un accident de voiture, est paralysé et revient chez lui après une hospitalisation. C’est un couple déjà vieux, la fille aînée est mariée et deux adolescents sont encore au foyer. Elle lui a fait de la place dans leur petite maison, s’occupe de lui avec une attention de tous les instants, avec dévouement et amour et se consacre principalement à lui. Elle sait qu’il remarchera mais qu’il faudra du temps, elle accepte cela avec abnégation mais cette perspective lui permet de faire des projets de voyages avec lui, accepte d’aller faire des ménages pour rendre cela possible, l’immobilisation de son mari compromettant l’équilibre financier du ménage. C’est un peu comme si elle récupérait cet homme, certes diminué, mais qui revenait au foyer, comme si elle cherchait à oublier ce qu’avait été leur vie d’avant l’accident, faite d’invectives, d’insultes, d’hostilités et même de coups de sa part à elle et dont leurs enfants meurtris, désemparés et dégoûtés de leurs parents, avaient été les témoins, comme si cette tranche de vie n’avait jamais existé, comme si cette ambiance délétère était imaginaire, comme si cet homme au passé un peu secret, fait de souffrances dues à la guerre, de doutes et de chômage n’était pas allé chercher dans d’autres bras un bonheur qu’il savait impossible chez lui, comme si elle n’avait jamais été jalouse et agressive. Elle était trompée, le savait et l’acceptait, impuissante à s’opposer à cet adultère.
Maintenant, pour elle c’est une véritable renaissance, avec une volonté de chaque instant de lui témoigner son amour par de petits gestes dévoués du quotidien et, après avoir été désespérée, agressive même, elle revit de l’avoir retrouvé et ce d’autant plus qu’il est coincé chez lui. Elle veut donc lui faire oublier cette maîtresse, cherchant intimement les raisons de cet abandon, en éprouvant même de la culpabilité, se présentant comme une épouse attentive, patiente, absolutoire, tentant d’apprendre à finir cette histoire d’amour de contrebande pour en recommencer une autre avec lui et effacer cette passade, de se poser en garante de la famille. Pourtant tout avait bien commencé entre eux, mais dégénéra très vite, imperceptiblement, sous les coups du quotidien. Elle se présente comme une femme courageuse, patiente, honnête, pleine de sollicitudes face aux erreurs passées de ce mari qui grâce à elle aujourd’hui revit. C’est un peu comme si elle choisissait d’oublier ses rancœurs, sa soif de vengeance, l’ éventualité d’une reprise de cette relation adultère, pour un retour à une vie de famille apaisée, pour que les choses rentrent dans l’ordre, reviennent à une place qu’elles n’auraient jamais dû quitter et peut-être un nouvel amour avec lui.
Lui n’a rien de contrit, de repentant, au contraire, il est bizarrement silencieux comme s’il opposait à ses bons soins une attitude bizarrement indifférente voire négative. C’est à peine s’il prend la parole, se félicite de ses progrès, se réapproprie son entourage, son quartier. Il n’est pas douteux qu’il a de la chance d’être ainsi cocooné, d’être chez lui, avec sa femme aux petits soins. Il vit peut-être mal, comme un reproche , une honte ou une vengeance intime cette sollicitude face à son adultère passé.
Son attitude à elle est peut-être inspirée par l’amour mais j‘y vois une forme d’égoïsme, une manière de se protéger elle-même mais aussi peut-être une opportunité, une dernière chance qu’il ne faut pas laisser passer pour une meilleure qualité de vie commune. Elle envisage même de lui pardonner, d’oublier son orgueil et sa résignation passée et de lutter dans les plus petits gestes du quotidien dans ce seul but et invite même un de ses fils à adopter son attitude. Toute cette posture est évidemment méritoire et porteuse d’avenir pour eux mais j’avoue aussi que je partage ses doutes pour l’avenir, inopportunité des voyages qui les eût réunit, la menace de la reprise de cette relation extraconjugale parce que, malgré tous ses efforts pour paraître plus jeune et plus désirable, l’ombre de l’autre femme qui l’obsède.
Le livre refermé, ce roman me laisse pourtant quelque peu perplexe par les sujets qu’ il soulève, l’amour entre les êtres qui est fragile, le pardon qui est malgré tout difficile, l’oubli, les compromis voire les compromissions, les mensonges qu’on se fait à soi-même pour enjoliver le présent, la honte d’avoir été trompé et aussi de s’être tromper soi-même, d’avoir vu sa confiance trahie et son impuissance à réagir, de connaître les regrets et les remords, les doutes qui empoisonnent le présent et hypothèquent l’avenir, l’hypocrisie qui force à ne rien voir ou à tout supporter, le sentiment d’injustice de voir comment a été récompensé chaque moment d’abnégation passée, la certitude qu’on est plus rien pour celui qu’on a choisi et sa volonté de tourner la page, de passer à autre chose, l’évidence d’être partagé entre la crainte de son départ définitif et la volonté qu’il parte pour que les choses soient enfin claires, que tout ce qu’on avait imaginé s’effondre, la certitude que leur passé destructeur sera toujours le plus fort.
J’apprécie cet auteur pour son style à la fois simple, dénué d’artifices littéraires, parfois brusque, plein d ‘émotions mais aussi pour les thèmes humains qu’il a choisis et qu’il traite à la fois avec humanité et humilité. C’est toujours pour moi un bon moment de lecture mais aussi de réflexion.
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Les derniers jours des fauves
- Par ervian
- Le 01/04/2023
- Dans Jerome Leroy
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N°1729 – Mars 2023
Les derniers jours des fauves – Jérôme Leroy – La manufacture de livres.
Nathalie Séchard, huitième Présidente de la République (de gauche) terminera son mandat et ne se représentera pas, ça nous rappelle quelque chose. Son parti « Nouvelle Société » a les mêmes initiales que les siens. Là aussi ça nous évoque quelque chose. Certes les sondages ne sont pas brillants et sa popularité quelque peu bousculée, mais il faut se méfier de l’opinion publique versatile, non, ce qui motive cette décision assez étonnante c‘est qu’elle adore la baise en écoutant Haydn et que cela lui semble incompatible avec la fonction. Accessoirement nombre de ses prédécesseurs, mâles il est vrai, n’y ont pas regardé de si près qui ont combiné sans aucune difficultés « pouvoir, épouse et maîtresses », il y en même un qui en est mort, sauf que pour elle c’est que cela se passe avec son jeune et vigoureux mari de vingt six ans son cadet. Mutatis mutandis, ça nous rappelle aussi quelque chose. La seule originalité de cette situation politique inédite en France, c’est que son compagnon, rebaptisé non sans quelque ironie « Premier Monsieur », reste dans l’ombre.
Bref, on est en pleine uchronie. Cela n’a pas été simple pour elle non parce qu’elle est une femme, son adversaire (de droite) l’est aussi, mais son mandat s’est inscrit en pleine pandémie de Covid et ses différents variants au nom grec, avec l’obligation vaccinale, le confinement et les polémiques inévitables, la jacquerie des Gilets jaunes, les fake-news, les habituelles forfaitures et autres combats politiques sans merci, la baisse inquiétante du PIB et pour corser le tout la sécheresse et les conséquences du dérèglement climatique, les attentats terroristes les troubles à l’Ordre public, la montée de l’extrême droite, ça commence à faire beaucoup et on sent qu’elle ne va pas regretter son initiative. Renoncer à cette fonction prestigieuse et aux avantages qui s’y attachent demande réflexion d’autant que les candidats à la magistrature suprême ont une fâcheuse tendance à se bousculer et ainsi réveiller leur ego démesuré en se sentant pousser des ailes, pour, une fois en poste n’en faire qu’à leur tête en manipulant tout le monde. Depuis sa décision chacun fourbit ses armes, prépare ses alliances et ses tartuferies. On se méfie de ses amis politiques et de leur propension à trahir, on suppute leurs chances, on observe leurs manœuvres, dans un contexte délétère de guerre des services de l’État, de coups bas et de règlements de comptes, un vrai monde de fauves. Après tout on peut toujours y voir le jeu normal de la démocratie qui précède la présentation d’une candidature.
Au cours de ce texte savoureux écrit avec humour, au vrai un festival de sexe, de jouissance mais aussi d’assassinats parce qu’on y meurt beaucoup et pas seulement à cause du virus, j’ai beaucoup ri grâce aux situations parfois ubuesques ou cocasses mais aussi au style alerte qui les décrit. Il y a beaucoup de personnages et on s’y perd un peu mais, même si elle est quelque peu surréaliste, j’ai été sensible à l’histoire de ce « Capitaine » et de son appétence pour la littérature. On pourra toujours, si le cœur nous en dit, voir des ressemblances « avec des personnes existant ou ayant existé », mais ce serait là une appréciation personnelle même si ce genre de littérature fait toujours recette.
Nous le savons, la politique est un jeu qui chez nous existe grâce à la démocratie, qui est officiellement le gouvernement du peuple par le peuple et en sa faveur et qui surtout nourrit ceux qui en font profession, les transformant souvent en parasites. Ils appartiennent à une caste de plus en plus éloignée du peuple qu’elle est censée représenter. Là aussi ça nous rappelle peut-être quelque chose.
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Histoires de la nuit
- Par ervian
- Le 27/03/2023
- Dans Laurent Mauvignier
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N°1728 – Mars 2023
Histoires de la nuit - Laurent Mauvignier – Les éditions de Minuit.
D’emblée, le décor est planté, un hameau de trois maisons au nom mystérieux et inquiétant au milieu de nulle part, une maison vide, la deuxième occupée par Christine, une artiste-peintre retirée des mondanités qui s’est réfugiée là pour finir ses jours, Patrice Bergogne, un agriculteur bourru qui a toujours vécu ici, c’est un brave homme, un peu naïf mais surtout amoureux de son épouse la belle Marion qui travaille dans la ville d’à côté, Ida leur jeune fille à qui Christine sert de Tatie. Tout est modeste et désert ici et les lettres anonymes de menace déposées chez l’artiste prennent soudain une dimension énigmatique, viennent troubler la paix de ce microcosme rural et précèdent une visite qui se révèle vite indésirable.
C’est aussi l’histoire de ce couple mal assorti qu’observe Christine, où l’amour a laissé place à la routine et où les époux s’éloignent l’un de l’autre à cause de l’usure inévitable du couple, avec leurs petits accrocs ordinaires et les petites libertés qu’on s’octroie dans le secret. Ida qui adore ses parents grandit dans cette famille et se réfugie dans ces « histoires de la nuit », un livre plein d’aventures à la fois effrayantes et merveilleuses qui nourrissent ses rêves. Cela aurait pu durer comme cela pendant des années sans même qu’on voit le temps passer, mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille, avec ses bouleversements qui interviennent quand on s’y attend le moins, avec cette volonté de croire que tout est possible et que peuvent prévaloir l’oubli, la bonne foi, la justice, le bon droit contre l’opportunisme et la trahison, contre les envieux, les destructeurs qui se croient tout permis parce qu’ils ont une parcelle de pouvoir et qu’ils entendent en abuser ou contre ceux qui ont choisi d’évoquer un passé aux souvenirs délétères. C’est compter sans le hasard qui fait partie de la vie bien plus qu’on ne veut l’admettre, sans le passé qui vient soudain présenter sa créance qu’on croyait oubliée, avec le silence qui n’est qu’un bouclier dérisoire contre des turpitudes longtemps cachées, avec son lot de rancœurs et sa volonté de vengeance contre toutes les injustices qu’on nous a imposées, le poids d’une enfance assassinée, ses ressentiments contre la vie que d’autres nous ont obligés à subir avec suffisance et arrogance parce que les comptes se règlent toujours d’une façon ou d’une autre. On peut avoir la naïveté d’inventer un passé banal à ceux qu’on a choisi pour les siens et avec qui on a résolu de lier sa propre vie, ou de ne pas trop chercher à connaître le déroulé de périodes où on n’était pas, la réalité revient toujours pour remettre les choses à leur vraie place, elle nous ouvre les yeux qu’on avait malencontreusement maintenus fermés. Leur vrai image s’impose alors à nous dans toute sa rudesse, dans toute sa cruauté, les ressentiments longtemps tus éclatent dans le déroulement brutal des événements, les zones d’ombre apparaissent enfin, nous révélant l’étendue de notre erreur et de leur hypocrisie. Le pardon est désormais impossible tant les choses ont été si longuement et sciemment cachées. C’est un peu tout cela qu’Ida découvre lors de cette soirée qui qui se voulait festive mais qui la fait soudain sortir de son univers protégé de l’enfance, lui révélant autrement que dans ses contes du soir le monde des adultes, leur violence, leurs mensonges, leurs non-dits, leur volonté de domination, leurs aspirations à la liberté et leur image qui soudain se délite. Le visage convenu de Marion s’efface au rythme des mots prononcés, son image se gomme peu à peu en révélant une autre bien moins idyllique, des comptes se règlent entre frères mais Patrice non plus n’est pas en reste et il ne sort pas indemne de tout cela.
Malgré des phrases un peu longues, ce roman est agréable à lire, avec une écriture à la fois brute et fluide, un luxe de détails et de précisions, une architecture subtile ce qui maintient l’attention et l’intérêt du lecteur jusqu’à la fin. A travers un récit aux multiples rebondissements, l’auteur nous présente une analyse psychologique à la fois fine et brutale, une galerie de portraits d’où la nature humaine ne ressort pas grandie parce que l’habiller de vertus et de bons sentiments est une erreur. Les situations qu’il nous donne à voir sont pertinentes et révélatrices d’une volonté de mystification, de violence, de secret qui caractérise les êtres humains noyés dans une société qui a perdu ses repères traditionnels et c’est aussi le rôle de l’écrivain que d’être un miroir de son temps et de l’humanité. J’ai aimé ce roman où s’insinue une intrigue si habillement menée qu’elle tient le lecteur en haleine , distillant dans un huis-clos pesant un suspense de bon aloi.
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la lucarne
- Par ervian
- Le 19/03/2023
- Dans José Saramago
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N°1726 – Mars 2023
La lucarne – José Saramago – Seuil.
Traduit du portugais par Geneviève Leibrich.
Ce roman écrit entre 1940 et 1950, qui est le deuxième d’un jeune auteur alors inconnu, fut refusé par l’éditeur portugais à qui il avait été envoyé et qui ne prit même pas la peine de lui répondre. On imagine la frustration de ce jeune homme qui avait mis dans cet ouvrage tous ses espoirs et aussi sans doute pas mal d’illusions. Ce ne fut qu’en 1989 que ce même éditeur, prétextant un déménagement et la découverte fortuite de ce manuscrit, en proposa l’édition, ce qui fut refusé par l’auteur qui maintint sa décision jusqu’à sa mort. L’ouvrage ne fut publié qu’à titre posthume, mettant notre auteur, toutes choses égales par ailleurs, dans la même posture que Fernando Pessoa, son illustre prédécesseur, qui confia une partie de son œuvre à une vielle malle avant son décès. Il n’est pas inutile de préciser que José Saramago (1922-2010) avait entre-temps acquis une vraie notoriété et fut plus tard, en 1998, couronné par le Prix Nobel de littérature. Cela n’est pas sans rappeler la mésaventure littéraire de Marcel Proust qui vit son roman « Du coté de Chez Swan » refusé par Gallimard mais obtint l’année suivante, en 1919, le Prix Goncourt pour « A l’ombre des jeunes filles en fleurs », deuxième tome de « A la recherche du temps perdu ». La même péripétie est arrivée à Mathias Enard pour « Boussole » qui reçut le Goncourt en 2015 ! Tout cela n’est pas sans poser question sur la fonction d’éditeur dont le rôle principal est la découverte de talents ! Ça n’a pourtant pas été simple pour Saramago, né dans un milieu quasi analphabète et qui dû très tôt exercer des métiers ingrats avant de voir son talent reconnu.
Ce roman se passe dans un immeuble de Lisbonne où vivent six couples avec ou sans enfants où chacun connaît son voisin, lui parle, l’observe, le juge, se limitant à des rapports de voisinage sans plus. L’auteur commence par les présenter pour ensuite décliner leur histoire personnelle alternativement au cours des chapitres suivants et ainsi affiner chaque portrait. Dans ce microcosme Saramago observe les familles, jeunes et vieilles, qui connaissent des difficultés financières, recherchent le bonheur mais aussi qui sont minés par le malheur, l’envie, la crainte du quand dira-ton, le désir sexuel et la frustration qui va avec, la jalousie, l’autoritarisme, la critique, les adultères, les bassesses, la morale, l’hypocrisie, les haines ordinaires, communes à tous. Il complète le tableau en évoquant une jeune femme entretenue par un homme plus vieux et plus riche et la tromperie qui va avec, la fin d’une idylle et la naissance d’une autre, le désamour entre parents et enfants, le vice et la délation, l’usure du couple et avec lui tous les regrets que suscite cet amour qui, bien entendu, ne rime jamais avec toujours... Il y a ce jeune homme qui se pose des questions sur lui-même et sur sa vie future et qui doit bien avoir quelques ressemblances avec l’auteur ! Chacun rêve d’une vie meilleure, fait ce qu’il peut pour échapper à son quotidien par la lecture ou la musique mais il n’y a rien là d’extraordinaire puisque cette recherche nous est commune à tous dans cette comédie humaine.
A travers cette lucarne, l’auteur nous donne à voir la photographie d’une société en raccourci, qui se bat au quotidien contre la misère, les ennuis quotidiens, quelque chose de très semblable à toutes les sociétés humaines populaires et désargentées. Pour cela il se fait un peu voyeur, indiscret et curieux, nous détaillant par le menu ce qui fait la vie de chacun, jusque dans les détails les plus anodins voire des plus intimes d’un couple. Il s’ensuit une série de réflexions pertinentes sur l‘espèce humaine, ses secrets et ses fantasmes, le sens de la vie et de la solitude qui nous est commune à tous. Pour autant tout cela baigne dans une sorte d’ambiance de suspicion et de retenue, de secrets qui est due à la dictature de Salazar à moins que cela ne soit la marque de la « saudade », cette nostalgie où se conjugue le passé et le présent, mâtinée du désir de ce qui manque et de l’espoir de le trouver un jour, une sorte de mal de vivre, un état d’esprit si propre à l’âme lusitanienne et dont l’homme de Lettres portugais ne peut manquer de se faire l’écho.
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Les Feuillets poétiques et Littéraires
- Par ervian
- Le 17/03/2023
- Dans MARJAN
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N°1727 – Mars 2023
Les Feuillets poétiques et Littéraires – Marjan.
Je reprends ici une études qui date de nombreuses années à propos des Feuillets poétiques et Littéraires fondés par Marjan (1918-1998).
...Puis rapidement les choses se précisèrent. Son métier de typographe à l'imprimerie l'amena rapidement à fonder sa propre revue. Ce furent Les Feuillets Poétiques et Littéraires (FPL) qui virent le jour en juillet 1935. Marcel Auger avait 17 ans. Pendant 50 ans, cette revue qui en fait était plutôt une collection rayonna sur le monde poétique et littéraire français et publia des centaines de poètes. Il en était à la fois l'animateur, l'homme de peine (puisqu'il les composait lui-même à l'imprimerie surtout au début) et surtout le commanditaire. Marjan a toujours répugné à demander de l'argent (Marjan ne rimait pas avec argent). Chacun donnait ce qu'il voulait selon son bon cœur ou son appréciation ce qui lui a fait dire non sans humour "qu'il avait laissé des plumes pour celles des autres". Qu'importe, il vivait cela comme une sorte de passion personnelle avec l'écriture. Je me souviens qu'il me disait ne pas vouloir tenir de comptabilité... par peur de ne plus pouvoir dormir la nuit!
Les FPL étaient originaux à plus d'un titre. Il ne publiait que des poèmes mais cela se faisait sans exclusion ni censure. Tout au plus fallait-il qu'ils présentent un minimum de qualité littéraire. La périodicité n'était pas régulière mais surtout se mêlaient dans chaque numéro des textes d'auteurs connus et d'autres méconnus et souvent même des poètes locaux ou régionaux. Marjan tenait beaucoup à ce voisinage qui était à ses yeux une des raisons d'être de sa publication. Citer toutes les grandes signatures qui ont honoré les FPL n'est pas possible mais me reviennent en mémoire les noms d'Hervé Bazin, Eugène Guillevic, Pierre Mac Orlan, Jean Cocteau, Maurice Carême, Paul Fort... Ces grands noms qui souvent étaient des amis personnels lui offraient un poème parfois inédit ce qui ajoutait à l'importance des FPL. L'invité d'honneur avait sa photographie au sommaire de chaque numéro et le classement des participants se faisait par ordre alphabétique. Cette collection publiait également des recueils individuels consacrés à un seul poète.
Il y eut bien entendu une interruption pendant la guerre avec destruction de certaines archives et des premières séries mais jusqu'au n°142 qui marqua la fin de cette collection en 1986 il resta fidèle à la présentation sous forme de travail d'imprimerie de ces feuillets.
Je dois noter que si la parution était irrégulière, la sortie de chaque numéro n'en était pas moins saluée comme un événement et circulait dans le monde entier. Je me souviens d'avoir lu des lettres de félicitations (et pas seulement de ses amis) pour la qualité des textes publiés.
J'ai déjà dit son aversion pour ce qui touchait à l'argent. Il a toujours déclaré que la poésie ne se monnayait pas, qu'elle devait se partager, se donner ce qui à ses yeux la rendait d'autant plus appréciable. Je me souviens que lorsqu'il toucha de rares droits d'auteur, il en fut presque étonné.
Les FPL ne fonctionnaient pas par abonnement, ne bénéficiaient d'aucune subvention ni d'aucune réduction postale. Il est clair qu'une revue qui ne vit que grâce aux cotisations de ses abonnés est tenue de publier ces derniers quand ils proposent un texte. Pour l'animateur qui est souvent aussi le trésorier, refuser c'est se condamner à se priver de la participation financière de l'adhérent éconduit. Accepter c'est assurer la survie de sa revue même s'il doit pour cela sacrifier la qualité de sa publication et parfois perdre un peu de son âme. Pour Marjan, le prix à payer était lourd mais chacun participait. Il a quand même fini par abandonner! Il n'empêche, grâce à eux et d'ailleurs à tout ce qu'il a pu écrire par la suite il a noué correspondance et amitié avec de nombreuses personnes et singulièrement avec des grandes signatures de la littérature de son temps.
Dans le même temps, notre homme, débordant d'activité avait également fondé La Revue des Jeunes dont il était l'unique journaliste mais aussi en supplément des FPL les Feuillets Tribunes et la Circulaire bibliographique. Il convient également de noter qu'il participait activement à l'Académie du Marais, au Comité de la Tribune des Jeunes, à l'Affiche de Poésie, Actuelles Poétiques, Actuelles du Terroir, Poètes du Bas-Poitou, Main dans la Main, Prise de sang, Carnets Poétiques, qui étaient des réseaux d'édition.
Il n'était pas peu fier d'être le secrétaire perpétuel de l'Académie des XIII qu'il fonda en 1954 avec son cousin Gil Roc et cette mention figurait jusque sur sa carte de visite personnelle. Cette docte assemblée, dissoute en 1986 décernait chaque année son prix à l'auteur d'un ouvrage spirituel ou pour l'ensemble de son oeuvre. A ce propos je me souviens qu'en tant que secrétaire perpétuel il dut écarter (avec malice) un ouvrage présenté... par un ecclésiastique. Celui-ci avait mal interprété le sens du mot spirituel! La devise de cette académie était 'humour et poésie". Le prix consistait en une douzaine de bouteilles de Bordeaux d'un grand cru ce qui avait fait dire à Roland Bacri, journaliste au "Canard Enchaîné" et également membre de cette académie qu'il s'agissait « d'un prix de boissons ». Ils étaient 13 mais avaient de l'esprit comme 40!
Ils étaient effectivement 13 dans cette académie dont l'acte de naissance officiel paraît au Journal Officiel du 24 août 1954 n°3393. Outre Marjan et Gil Roc y figuraient également Marie-Louise Perot, Max d'Arthez, Pierre Autize, Pons-Desalberes, Bon Harvest, Lucienne Jouan, Paul Baudenon, Tristan Maya, Jules Mougin, Jean l'Anselme, Roland Bacri, Gérard de Lacaze-Duthiers, Paul Reboux, Louis Chazai et Jean Valrey.
On retrouvait aussi Marjan au sein du Jury du Grand Prix de l'Humour Noir où il fut accueilli pendant
15 ans par Tristan Maya.
Quand il décida de mettre un terme au FPL, il dut ressentir comme un vide car l'année précédente (1985), il entama la publication de deux collections, Le Bouc des Deux-Sèvres et Poètes du Pays Niortais et des Environs. Il ne devait pas au départ penser au succès qui vint cependant rapidement puisque les premiers numéros du Bouc n'étaient même pas numérotés. Le premier était ouvert à tous et le second se consacrait plus volontiers aux auteurs régionaux. On retrouve ici l'esprit qui animait les FPL. Il s'agissait non plus d'un recueil de plusieurs pages mais d'une feuille 21/29,7 dactylographiée ou composée par collage recto-verso, photocopiée et surtout gratuite qui circulait dans la correspondance privée de Marjan. Ils étaient collectifs et accueillaient plusieurs poètes ou bien "spéciaux" et ne donnait l'hospitalité qu'à un seul auteur. Ils étaient, suivant son expression "Hors commerce-hors de prix". Là non plus pas d'exclusion. Il publia plus largement qu'auparavant d'autant plus que le coût était moindre que pour les FPL et les autres publications. On y retrouva la mélancolie, l'humour, la dérision, le sérieux aussi et la poésie la plus classique voisinait avec la plus libérée. Le nombre de poètes publiés étaient ici beaucoup plus important qu'auparavant.
Si les FPL recueillirent beaucoup d'éloges, le Bouc des Deux-Sèvres et dans une moindre mesure Poètes du Pays Niortais révélèrent très tôt nombre de détracteurs. Il faut bien admettre que la présentation sous forme de photocopie n'incitait guère à la lecture. Marjan laissait aux auteurs le soin de réaliser leur propre maquette ce qui n'était pas toujours une réussite. Lui se contentait de diffuser ces numéros sans souvent intervenir ni dans le choix ni dans la présentation des textes. On lui a reproché aussi, et je crois qu'il l'avait admis parfois de publier pour publier ou augmenter la collection en laissant un nécessaire choix de côté. Tout cela tranchait beaucoup sur la qualité des FPL dont le Bouc et Poètes du Pays Niortais étaient les héritiers naturels. A cette époque j'ai eu le sentiment qu'il recherchait une sorte de performance, gratuite par ailleurs ou plus exactement génératrice de frais pour lui puisqu'il supportait souvent les coûts postaux. Son slogan était que ces publications étaient "Hors commerce-hors de prix". Parfois ses correspondants lui faisaient parvenir des timbres, mais c'était rare. A cette époque il publiait parfois plus d'un numéro par semaine déclarant à qui voulait l'entendre "qu'il était pris dans un engrenage" signifiant par-là qu'il était victime de son succès.
A sa mort le Bouc totalisait 424 numéros et Poètes du Pays Niortais 103 .
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La sanction
- Par ervian
- Le 14/03/2023
- Dans Trevanian
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N°1725 – Mars 2023
La sanction – Trevanian – Gallmeister.
Traduit de l’américain par Jean Rosenthal.
Jonathan Hemlock est un alpiniste chevronné et célèbre, bel homme, célèbre professeur dans une université américaine et spécialiste des Impressionnistes français qu’il collectionne à grands frais, mais cela c’est pour la couverture ; en réalité c’est un tueur à gages au service de l’organisation sécrète CII (Central Intelligence Institute) et il doit, un peu contraint à cause de son impérieux besoin d’argent, accepter d’infliger une « sanction », c’est à dire un meurtre , à l’ennemi en représailles à l’assassinat d’un des agents de l’institut. Il apprend que cela doit avoir lieu dans le cadre d’une ascension très médiatisée dans les Alpes suisses de la face nord de l’Eiger, voie demeurée inviolée. Il s’intègre donc à ce groupe sans savoir qui des trois hommes qui le composent il doit exécuter ; il ne le saura qu’au dernier moment, situation d’autant plus délicate pour lui que la victime potentielle peut aussi devenir son assassin et que sa mission doit évidemment demeurer secrète pour tous. Même s’il a vieilli et que ses réflexes de sa jeunesse se sont émoussés, Jonathan reste un montagnard passionné pour qui cette escalade est un défi personnel , d’autant que la météo est ici particulièrement capricieuse et le danger constant. Il ne connaît guère les membres de l’expédition mais ils ont tous une idée précise pour la réaliser, sous les yeux curieux d’une faune avide de sensations fortes, les « oiseaux de l’Eiger », journalistes, riches curieux, acteurs désireux d’être vus… Au passage l’auteur se livre à une étude pertinente sur l’espèce humaine et ses comportements. C’est donc une histoire haletante, bien écrite et agréable à lire, entre roman d’espionnage et thriller où Jonathan a tout d’un agent secret, séducteur, prompt à la bagarre, toujours en éveil et efficace qui ne peut croiser une jolie femme, mariée ou non, sans la mettre dans son lit, ce qui risque de compromettre cette mission.
De « La sanction » on a tiré un film en 1975.
De l’auteur on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’il s’agirait de Rodney Whiteker (1931-2005) et qu’il usait souvent de pseudonymes pour écrire ses nombreux romans, qu’il aurait vécu au pays basque français, que ses livres ont pour la plupart été des succès de librairies et traduits dans de nombreuses langues. Il a toujours refusé les interviews filmées et les photos pour préserver son anonymat. Ce détail assez original me paraît importante à l’heure où chacun recherche, par des moyens pas toujours honnêtes, à se faire connaître du grand public. J’avais déjà fait cette remarque à propos d’Elena Ferrante, la talentueuse auteure de « L’amica geniale », (« l’amie prodigieuse » en français) qui cultive également le mystère autour de sa personne.
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Le livre de la pitié et de la mort
- Par ervian
- Le 06/03/2023
- Dans Pierre LOTI
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N°1724 – Mars 2023
Le livre de la pitié et de la mort – Pierre Loti – Petite bibliothèque Payot.
C’est un recueil de onze nouvelles paru en 1891 alors que Pierre Loti, âgé de 41 ans, vient d’être élu à l’Académie française dont il est le plus jeune membre. Il y compile des souvenirs et des réflexions personnels sur son passage sur terre et sur la mort. C’est un ouvrage émouvant où l’auteur évoque pudiquement le souvenir d’êtres chers ou inconnus, qu’ils soient humains ou animaux. C’est une réflexion sur la vie et sur le trépas, une occasion de nous rappeler que la lecture n’est pas seulement un loisir mais que la littérature est aussi une évocation voire une interprétation du monde réel où le lecteur peut se retrouver mais que pour l’auteur qui s’attache à cette tache c’est un véritable défi. Il s’agit donc de textes autobiographiques dont le thème central est la mort et les rituels qui l’entourent. Très tôt confronté à la disparition de son frère Gustave, au souvenir des défunts de sa parentèle, des visages happés par l’oubli, des corps qui ont été vivants et beaux et qui sont devenus des ombres, de la poussière, Loti n’a jamais oublié sa condition de simple mortel parce que, au-delà de l’écrivain il y avait l’homme, celui qui accompagna la longue agonie de sa chère tante Claire au cœur de cet hiver charentais.
Loti est un romancier injustement oublié qui a été l’incarnation de son temps et a marqué de la plus belle des manières son passage sur terre en y laissant une trace exceptionnelle. Il se livre ici à une somme de remarques sur ce que les vivants ont tous en commun, la mort et la souffrance, et il exprime la pitié qu’on ressent au contact de cet aspect de la condition humaine, ce qu’il éprouve au spectacle de deux époux japonais, vieux, malades et mendiants, qui luttent dérisoirement, avec tout la richesse de leur amour, pour leur vie misérable, pour les veuves et les orphelins de marins pêcheurs péris en mer, les naufrages sont si fréquents à son époque, et le désarroi ressenti face à l’inexorable fin des hommes. Nous autres occidentaux, faisons semblant d’ignorer que la vie est une chose fragile, que nous n’en sommes que les usufruitiers et qu’elle peut nous être enlevée sans préavis. Quand il évoquent les enfants scrofuleux de l’hôpital de Pen-Bron, torturés leur vie durant par le mal de Pott, il exprime sa pitié pour leurs douleurs et souhaitent que ses contemporains en prennent eux aussi conscience. Le simple fait d’abattre un bœuf à bord du bâtiment qu’il commande, pour la simple subsistance de l’équipage, le bouleverse. Quand il nous parle du quotidien de ses deux chattes, Moumoutte Blanche et Moumoutte Chinoise, toutes deux dotées d’une carte de visite comme les humains, arrivées dans sa vie par hasard et vivant dans sa maison de Rochefort quand il courrait les mers, c’est pour mieux évoquer leur envol au paradis des chats. Elles étaient confiées aux bons soins charentais de sa mère et de sa tante Claire qui furent aussi happées par la camarde. Qu’est ce que la vie en effet, une parenthèse qui s’inscrit dans l’écume du temps entre deux extrémités, la naissance et la mort. Rien de plus !
Sous ce titre quelque peu sinistre, Loti qui était un être à la fois fantasque, révolté, controversé, curieux du monde et des arcanes de l’esprit, se révèle tourmenté par la condition humaine. Certes, il est un écrivain du XIX° siècle qui s’exprime comme on le faisait à son époque, sa langue est bien différente de celle d’aujourd’hui mais je la comprends et l’apprécie, j’aime sa subtile écriture aux couleurs et aux rythmes changeants et l’émotion qui s’en dégage
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Si ce livre pouvait me rapprocher de toi
- Par ervian
- Le 04/03/2023
- Dans Jean-Paul Dubois
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N°1723 – Mars 2023
Si ce livre pouvait me rapprocher de toi – Jean-Paul Dubois – Éditions de l’olivier.
Paul Permüller, 46 ans, est un écrivain plein de doutes et qui exerce sans conviction des petits boulots. Après son divorce et désespéramment seul, il décide de reprendre sa vie en mains et de partir pour le Québec où son père allait deux fois par an pour pêcher le brochet sur un lac où il s’est noyé. Il est accueilli à Montréal par un ami de son père qui lui révèle laborieusement un secret auquel il n’était pas préparé.
J’apprécie les romans de Jean Paul Dubois et le film de Philippe Lioret (2016) qui s’en inspire sans pour autant en être une adaptation m’a paru être parfaitement être dans l’ambiance que tisse à chaque occasion cet auteur.
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le livre des soeurs
- Par ervian
- Le 02/03/2023
- Dans Amélie Nothomb
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N°1722 – Mars 2023
Le livres des sœurs– Amélie Nothomb – Albin Michel.
Les deux sœurs c’est Tristane et Leaticia, quatre ans et demi de différence entre elles. Leurs parents Nora et Florent vivent le parfait amour depuis leur rencontre mais n’éprouvent pas le besoin de le couronner par la naissance d’un enfant. Pourtant Tristane naît, plus par convenance que par réel désir des époux. Plus tard Laeticia voit le jour et leur deux filles éprouvent l’une pour l’autre un attachement très fort.
Nora qui exerce le métier de comptable a une sœur, Bobette, célibataire, qui passe le plus clair de son temps à fumer devant la télévision et à boire de la bière, quand elle ne fait pas des enfants... avec des hommes différents. Ces deux sœurs ne s’apprécient guère et pourtant Bobette nous est présentée comme une mère démissionnaire, quelqu’un de définitivement perdu, de suicidaire et elle transmet son attirance vers la mort à sa fille Cosette. On peut penser un moment que ce sont ces deux jeunes femmes qui vont faire l’objet de ce livre mais en réalité, Amélie Nothomb se penche plus volontiers sur le cas de Leatitia et de Tristane qui, même si elles sont inséparables, si elles sont liées par un amour fusionnel, abordent l’existence chacune à sa façon, d’une manière optimiste pour la première dont le prénom évoque la joie et d’une manière plus triste pour la seconde dont le sien suscite la morosité. Nora lui a un jour collé l’étiquette de « petite fille terne » qu’elle traînera toute sa vie comme une obsession qui sonne comme une interdiction d’être elle-même. Nora ira même jusqu’à la culpabiliser. Cette forme de rejet, cette faille, ce traumatisme issu de l’enfance qui font d’elle un être transparent est d’autant plus fort qu’il est crée par les parents qui son censés protéger leurs enfants sans la moindre différence et les préparer à leur future vie. A cause de cela, elle passera involontairement à côté du bonheur. Gaston Bachelard nous rappelle qu’on ne guérit jamais de son enfance. Pire peut-être, l’amour de Nora et de Florent, fait qu’ils négligent complètement leurs enfants. Même si cela peut paraître exceptionnel et presque irréel, on peut facilement admettre que la fondation d’une famille avec enfants n’efface en rien la volonté des parents qui bien souvent poursuivent leurs projets personnels sans penser à ceux qu’ils peuvent laisser en chemin. L’image traditionnelle de la mère protectrice reste un mythe de nos jours. Nora, laisse au début à Tristane la charge de s’occuper de sa sœur, ce qui est souvent le cas des aînées et les prépare à leurs futures maternités. Ce qui est plus contestable en revanche c’est qu’elle fasse une différence entre ses deux filles, à l’évidence elle favorise Leatitia et cantonne sciemment Tristane dans la tristesse, freinant son développement, même si Florent lui exprime ses félicitations. Les mères abusives et destructrices, cela existe, la littérature en est pleine, même si, face à cette faute maternelle, Tristane n’éprouve que de l’amour et de l’indulgence ! Un tel régime ne peut qu’être néfaste à cette fille aînée qui développe une atmosphère de solitude avec un pseudo dialogue avec sa cousine morte et une correspondance constante avec sa sœur.
Ce roman est présenté comme non autobiographique, C’est à tout le moins ce que j’ai entendu dans les différentes interviews. Je ne suis pas spécialiste de la vie de l’auteure mais cette affirmation, un peu trop répétée me paraît sonner faux. L’amour de la musique rock développé par Laetitia et celui de la littérature chez Tristane me paraissent bien correspondre à Amélie Nothomb. Un dédoublement de l’auteure en quelque sorte et chacune des deux sœurs cultive sa passion, poursuit son propre rêve. De toute manière nous savons bien que, nonobstant la fiction, il y a toujours un peu de l’écrivain dans ses personnages et il n’y a rien là d’extraordinaire et surtout d’inavouable. J’arrêterai cependant ici, s’agissant de ce roman, la portée de cette remarque. D’autre part, l’amour fou de Nora et de Florent me paraît un peu artificiel et même égoïste, l’épilogue semble le montrer, même si la différence faite entre deux enfants , elle, ne l’est pas. J’ai cependant bien aimé l’analyse qui est faite de la situation d’infériorité artificielle de Tristane
J’ai l’habitude de lire la 4° de couverture avant d’entamer ma lecture d’un roman. Ici c’est plus que laconique « Les mots ont le pouvoir qu’on leur donne ». On n’attend pas autre chose de la part d’un écrivain !
De cette auteure dont je n’ai pas toujours aimé les romans, je retiens le premier « Stupeur et tremblements » et le précédent « Premier sang ». Ce livre, le 31°, m’interpelle à titre personnel, il est bien écrit et , au-delà de l’amour fusionnel entre ces deux sœurs et même entre un homme et une femme, ce que je retiens c’est le personnage de la mère qui va à l’encontre de la traditionnelle image qu’on en donne. Elle me paraît juste précisément parce qu’elle est à l’opposé de ce qui est communément admis.
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L'arbre de colère
- Par ervian
- Le 27/02/2023
- Dans Guillaume Aubin
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N°1721 – Février 2023
L’arbre de colère – Guillaume Aubin – la Contre-Allée.
Fille-Rousse. une jeune amérindienne de la tribu des « Longues-Tresses » est née dans la violence, tirée du ventre de sa mère mourante par un guerrier de celle des «Yeux-Rouges ». Les deux peuplades sont en guerre pour le Qaa, une plante hallucinogène qui donne la vie mais aussi la mort, qui favorise la communication avec les esprits, l’eau, la montagne, la forêt. La fillette grandit parmi son nouveau clan, dans un environnement fait à la fois de nature sauvage et de brutalité et rapidement le chamane puis chef la considèrent comme une « Peau-mêlée », un garçon dans le corps d’une fille, ce qui lui vaut d’être éduquée comme un futur guerrier et elle attire sur elle admiration, méfiance et rejet de la part de la communauté du fait de ses origines. Elle devra donc batailler pour ce faire une place dans ce microcosme entre recherche de la liberté et solitude dans une société en principe basée sur la solidarité. C’est aussi une réflexion sur la recherche d’une place à la fois sexuelle et sociale, dans une société traditionnellement patriarcale où le rôle de la femme est limité aux fonctions maternelles et aux tâches ménagères autant que la reconnaissance d’une différence. Elle ira jusqu’à briser le tabou ancestral pour obtenir vengeance et peut-être l‘acceptation de sa propre nature.
Dès les premiers lignes, le texte est emprunt de violence ordinaire, meurtres, viols, rapts de femmes pour assurer le renouvellement, ce qui fait le quotidien de ces clans du nord Canada en perpétuelle lutte entre eux. Plus tard, intégrée dans sa nouvelle tribu Fille-Rousse doit se battre contre les garçons pour leur imposer sa présence jusque dans les traditionnels rituels de passage vers l’âge adulte.
Les mots sont crus, les descriptions sont réalistes, à la fois violentes et poétiques, bien dans l’idée de cet univers dépaysant où l’auteur entend plonger son lecteur. Pour autant, si elle s’impose comme un homme et guerrier dans sa tribu, c’est en femme et en prostituée qu’elle aborde les pêcheurs de morue sur la côte pour la survie de sa tribu.
J’ai poursuivi ma lecture jusqu’à la fin sans vraiment entrer dans l’univers créatif de l’auteur.
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Ceci n'est pas un fait divers
- Par ervian
- Le 24/02/2023
- Dans Philippe Besson
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N°1720 – Février 2023
Ceci n’est pas un fait divers – Philippe Besson – Juillard.
Qu’est ce qu’un fait divers ? C’est un type d’évènement qui n’est classable dans aucune catégorie qui habituellement compose l’actualité. Ainsi « les faits divers » forment-t-ils eux-mêmes pour la presse une rubrique à part qui regroupe des circonstances particulières n’ayant aucun lien entre elles ce qui ne signifie pas qu’elles sont sans importance. Ici, les faits sont brutaux, ce n’est pas un crime passionnel jadis absout par la justice, il s’agit du meurtre d’une femme par son mari en présence de leur fille Lea, 13 ans. C’est elle qui annonce par téléphone la nouvelle à son frère, 19 ans, danseur à l’Opéra de Paris. Quant au père, il a disparu. S’ensuit une enquête où les détails horribles ne nous sont pas épargnés, ce qui le transforme moins en roman policier qu’en un dossier d’analyse psychologique pour tenter d’expliquer l’inexplicable.
Aujourd’hui, on ne peut pas consulter les médias sans apprendre ce genre catastrophe qui en devient presque banale, les statistiques en font foi et on a même crée un mot nouveau pour cela : féminicide. Et cela ne sera jamais un fait divers. Ce roman est basé sur un fait réel et Philippe Besson se l’est approprié sur la demande d’un de ses lecteurs à qui il laisse la parole. L’auteur quitte donc son registre habituel où il nous faisait partager ses états d’âme souvent intimes (pas tout à fait cependant) pour nous parler d’autres gens. Au-delà de l’histoire, toujours racontée avec la même écriture à la fois simple, économe en mots et juste, Philippe Besson met en lumière moult questions. Les êtres choisissent naturellement de se rapprocher entre eux pour faire obstacle à la solitude. Cela donne des couples qui, lorsqu’ils sont mal assortis, traînent derrière eux le malheur comme une destiné. Ils sont condamnés à voir le bonheur de loin, chez les autres et à souffrir de cette injustice. C’est sur ce terrain que croissent des frustrations qu’on garde souvent enfouies en soi par pudeur ou pour ne pas traumatiser ses proches. Quand on est jeune et qu’on rencontre l’amour qui n’est souvent qu’une attirance physique passagère, on fait semblant de croire à l’avenir qu’on habille de projets et de fantasmes. On tente même de forcer le destin en fondant une famille. Souvent, cela ne dure guère et s’use sous le coups du quotidien et l’idée qu’on se faisait du bonheur s’érode peu à peu pour souvent disparaître définitivement. Puis viennent les hasards qui ne font pas toujours bien les choses et on se sent rejoint par le malheur, celui d’être né sous une mauvaise étoile, qui s’accroche à vous comme un cancer et vous dévore de l’intérieur, rendant vain votre combat contre cette adversité. On fait la constatation que l’amour, s’il a existé, s’est dissout, le couple choisit de se séparer, souvent dans les premières années de vie commune, comme c’est le cas actuellement et ce sont les enfants qui en pâtissent. Parfois on compose, on patiente, on se fait une raison, on se drogue, on va voir ailleurs, on fait durer le couple par hypocrisie, pour des raisons sociales, financières ou religieuses, l’espoir d’un impossible changement, de la survenue hypothétique d’un accident ou de la maladie. La violence s’invite parfois comme dans cette sordide histoire.
Ici Léa incarne ces enfants qui, trop souvent ignorés, sentent les choses, veulent les faire changer, sont témoins et donc presque complices, mais qui ne peuvent rien faire face aux secrets, aux silences, aux manipulations des adultes, à part générer contre eux-mêmes cette colère et cette détestable culpabilité qu’ils traîneront toute leur vie. Chacun des deux enfants s’interrogent, se critiquent, s’accusent, se souviennent de l’incompréhension voire de l’animosité de leur père, de sa duplicité, se raccrochent aux souvenirs apaisants tissés avec leur mère, mais la réalité l’emporte avec les exigences de la procédure, les obligations de l’enquête, les réalités administratives, les rituels, les remises en cause de chacun pour son avenir et ses ambitions, l’acceptation des échecs qu’on voulait éviter, le procès à venir, l’impossible travail de deuil...
Une autre idée s’impose à moi, celle de l’utilité de la littérature bien différente de celle de vendre des livres puisque notre société apprécie bien souvent ses membres à l’aune d’un critère comptable. Elle classe bien souvent les écrivains dans une élite intellectuelle qui les éloigne du quotidien. Parmi les nombreux rôles qu’on peut lui assigner, celui d’être le miroir de notre société ne me paraît pas être le moins important. Pour l’écrivain, donner la parole à ceux qui ne veulent ou ne peuvent la prendre, mettre des mots sur leurs souffrances secrètes, formuler simplement les choses qui les bouleversent, donner à voir une facette non idyllique de la condition humaine dans laquelle d’autres pourront se reconnaître et peut-être y puiser du réconfort, tout cela me paraît essentiel.
Philippe Besson s’empare de ce type de fait de société avec beaucoup d’humilité.
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Ce que faisait ma grand-mère à moitié nue sur le bureau du Général
- Par ervian
- Le 23/02/2023
- Dans Christophe Donner
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N°1719 – Février 2023
Ce que faisait ma grand-mère à moitié nue sur le bureau du Général – Christophe Donner – Grasset.
Ce titre quelque peu racoleur est sans doute de nature à décider les plus sceptiques. Quant au Général, malgré le fait que nous ayons de plus en plus d’officiers étoilés, il ne peut s’agir que de de Gaulle puisque dans la mémoire collective des Français il n’y en aura jamais qu’un seul dont on prend même la précaution d’enrichir son grade d’une majuscule. Pourtant cela colle mal avec l’image qu’a laissé de lui « l’homme du 18 juin » qu’on imagine assez mal en Don Juan, mais on ne sait jamais !
J’ai été un peu perdu au début avec ce roman qui est la suite d’un ouvrage précédent que je n’ai pas lu, avec ces histoires entrecroisées d’oligarque russe qui a fait fortune grâce à la cryptomonnaie et qui achète à l’auteur le roman qu’il est en train d’écrire sur sa famille et plus spécialement sur la figure du docteur Henri Gosset, son arrière-grand-père qui soigna le fils révolté du royaliste Léon Daudet, un des fondateurs de l’Action française qui faillit faire basculer la France dans le fascisme et sur cette partie de la vie du jeune officier de Gaulle qui croisa pour la première fois le déjà vieux Pétain au début du XX° siècle. Cela sent le drame œdipien de la lutte à mort du fils contre le père sans qu’on sache très bien parfois qui veut tuer l’autre. Mais la grand-mère dans tout cela et la raison de sa posture qu’on imagine au service d’une ambition précise que la morale d’aujourd’hui semble vouloir hypocritement bannir des relations hommes-femmes pourtant immuables ? Qui était-elle? C’est Denise, dite Amin, quant aux véritables raisons, peut-être pas forcément historiques de sa présence sur le bureau du général, elles sont assez surprenantes. Que m’étais-je imaginé ?
Tout cela m’a paru intéressant sur le plan historique, mais quand même bien confus et surtout romancé. J’ai appris des choses sur les relations entre de Gaulle et Pétain, les postures déférentes mais fermes du jeune capitaine conscient de sa valeur et suffisantes et hiérarchiques du vieux maréchal avide d’honneurs. On sait comment tout cela va se terminer. Il est souvent question de l’auteur et surtout de Léon Daudet, le fils du célèbre écrivain, politicien ambitieux et surtout de sa famille, de son fils Philippe, adolescent perturbé, fugueur et anarchiste et de son projet un peu fou, pourtant réalisé. Une véritable saga avec des morts, et pas seulement à cause de la guerre, des adultères, des ambitions politiques, des démêlés judiciaires...
C’est étonnant, écrit sur le mode jubilatoire, et il faut attendre les dernière pages pour connaître la raison de la présence incongrue de cette femme sur un meuble quasiment historique. Finalement j’ai bien aimé et cela m’a donné en tout cas l’envie de découvrir cet auteur prolifique.
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La vie suspendue
- Par ervian
- Le 22/02/2023
- Dans Baptiste Ledan
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N°1718 – Février 2023
La vie suspendue – Baptiste Ledan- Éditions Intervalles.
Depuis la mort de son épouse et de ses deux enfants, Tomas Fischer est seul au monde, sa vie n’a plus de sens et il aspire à quitter sa ville et ses souvenirs pour s’installer dans une cité-état érigée en république indépendante, lointaine et isolée, pleine d’interdits, de codes et de choses étranges, Lasciate, qu’on peut traduire de l’italien par oubliée ou abandonnée. Après quelques jours dans sa nouvelle résidence qui n’a pourtant aucun attrait tant elle est quelconque, grise, désespérante, il éprouve le besoin de s’y installer définitivement, mais sa vie ici ne peut être que clandestine parce que les étrangers y sont indésirables. Il s’ingénie donc à y devenir invisible dans une cité vouée à l’immortalité grâce à une immunisation, lui le mortel parmi les immortels, mais une opportunité s’offre à lui qu’il saisit spontanément autant par volonté de rendre service que de consolider son nouveau statut. Il se rend donc indispensable, ce qui lui vaut l’estime de tous et une bonne situation financière dans cette ville de l’éternelle jeunesse où la mort est l’exception et l’éternité la règle générale, mais où il choisit volontairement de me pas profiter de l’opportunité offerte à tous. Il trouvera l’amour, se mariera, fera sa vie, vieillira et mourra comme un humain ordinaire, ce qui ne sera pas sans l’amener à s’interroger sur cette société lascebberote et sur lui-même, sur ses contradictions existentielles, sur ses choix, sa culpabilité.
C’est une fiction dans laquelle je suis entré de plain-pied et où, toutes choses égales par ailleurs, je me suis trouvé nombre d’affinités personnelles, malgré le fait que je ne perdais pas de vue que ce microcosme citadin n’existait évidemment pas, que la situation décrite étaient pleine d’extravagances et de paradoxes. Au fil des pages, je me suis installé dans cette contradiction tout en me disant que si l’histoire racontée était imaginaire, la vie des habitants de Lasciate avec leurs phobies, leurs fantasmes, leurs hypocrisies, leurs mensonges et leur désespoir n’était peut-être pas si différente de la nôtre et cela méritait réflexion. L’immortalité est un fantasme distillé par certaines religions qui imaginent un mode meilleur que le nôtre pour nous aider à accepter cette vallée de larmes qu’est notre parcours terrestre. Nous autres, pauvres mortels, nous vivons en faisant semblant d’oublier que nous ne sommes que les usufruitiers de notre vie et qu’elle peut nous être enlevée sans préavis, que la mort n’est que son terme, qu’elle en fait donc simplement partie, mais cet aspect des choses, à travers la maladie et les accidents, les suicides, est aussi présent dans ce microcosme lascebberote qui connaît aussi la lassitude de vivre. A l’issue de sa vie choisie entre liberté et destiné, Tomas, malgré les obstacles qui se dressent devant lui, ouvre volontairement ses bras à la camarde comme un dernier sommeil, comme une parenthèse enfin refermée sur un cheminement terrestre parfois hasardeux, comme une délivrance qui tient à la fois de la fascination et du mystère, accepte pour lui le néant tout en confiant son exemple aux vivants qui jugeront ses choix et ses actions, les rejetteront ou les respecteront d’autant plus aisément qu’eux sont éternels. Sa attirance pour les cimetières me paraît significative. En effet, les traces qu’il laisse après lui, son exemple parfois cahoteux, des milliers de mots écrits par lui, inspirés par sa vie transitoire, ses réflexions, ses états d’âme, confiés au fragile support du papier et légués post mortem aux vivants qui le suivent et à leur appréciation, existent néanmoins. Ils en sont désormais les maîtres et son immortalité à lui dépend d’eux. Je choisis d’y voir quelque chose qui ressemble à des remarques personnelles de l’auteur sur le fait d’écrire et surtout ce qui reste de nous-même après notre mort.
Avec de courts chapitres dont le titre est emprunté à des œuvres d’autres écrivains, Baptiste Ledan, dans ce qui est son premier roman, balade son lecteur, avec son écriture fluide et agréable à lire, dans une fable un peu folle mais qui n’est pas sans rappeler, avec humour et réflexion, notre condition humaine, la vanité des choses. Cela tient de la science-fiction et de la métaphysique mais me paraît être un miroir assez fidèle de notre société qui se referme sur elle-même et qui refuse la différence.
Le livre refermé, l’acceptation de la mort par Tomas, son refus volontaire d’une éternelle jeunesse tout en cherchant une autre forme d’immortalité ramènent les choses à leur vraie dimension, interrogent sur nous-mêmes, sur notre démarche, sur ce qui reste de nous.
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Knulp
- Par ervian
- Le 16/02/2023
- Dans Hermann Hesse
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N°1717 – Février 2023
KNULP – Hermann Hesse – Calmann-Lévy
Traduit de l’allemand par Hervé du Cheyron de Beaumont.
Knulp est un vagabond, un homme libre mais correct , poète, un peu profiteur, instruit, sans attache mais peu respectueux des conventions sociales, un peu séducteur aussi. A sa sortie de l’hôpital il trouve refuge chez son ami, le tanneur Rothfuss qui l’invite à s’installer chez lui pour quelques temps. L’épouse de son hôte ne lui déplaît pas et cette attirance est partagée. Un autre épisode de la vie de Knulp évoque, à travers un témoignage d’un autre vagabond, la fuite du temps, l’amour, la politique, la vanité des choses, les remords, la solitude, la trahison, l’amitié, la mort… Dans la troisième partie il est atteint de tuberculose et va mourir. Il avait été un brillant élément et ceux qui le rencontrent et se souviennent de lui, évoquent ce qu’il aurait pu être au lieu de privilégier l’errance et le dilettantisme.
Petit roman paru en 1915 qui se lit rapidement et se caractérise par le romantisme. Il se décline en trois moments qui sont, sous la plume de Hesse un hymne à la liberté. Sentant sa fin Knulp entame avec Dieu un dialogue qui ressemble au jugement dernier, où il se justifie de ses fautes, ressasse ses blessures intimes, entre liberté et destiné, dans une sorte de bilan, ce qui correspond à une des obsessions religieuses de Hesse (1877-1962).
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Pierre Loti - Le pèlerin de la planète- Alain Quella-Villéger
- Par ervian
- Le 13/02/2023
- Dans Pierre LOTI
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N°1716 – Février 2023
Pierre Loti – Le pèlerin de la planète- Alain Quella-Villéger- Éditions Auberon.
Si le festival « Étonnants voyageurs » de Saint-Malo avait existé, Pierre Loti (1850-1923) en aurait sûrement été l’invité. Cet écrivain-voyageur, officier de marine à la longue carrière à la mer, humaniste, écrivain malheureusement oublié de nos jours, a connu de son vivant à la fois la consécration, la contestation, l’admiration, l’incompréhension et le mépris, ce qui est l’apanage des des êtres d’exception qui ne laissent pas leurs contemporains indifférents. Si sa jeunesse rochefortaise fut protestante, scolairement discrète même en narration, bouleversée par la mort de proches, modeste financièrement, valétudinaire, il devait porter en lui cet appétit de curiosités, de découvertes et de grands espaces que la mer lui a permis d’assouvir. Ses années de carrière militaire ont satisfait son goût des voyages (« Homme libre, toujours tu chériras la mer » écrivait Baudelaire) et développé son envie de témoigner par écrit de ses découvertes du monde sur lequel il portait un regard à la fois curieux et critique. En même temps qu’il dénonçait ce qui le révoltait, il menait, malgré son mariage, sa recherche des femmes, de leur compagnie voire de leur complicité mondaine, de leur beauté, de leur amour, entre scandales, échecs, remords et désespoir.
Écrivain du XIX° siècle, il y a chez lui cette dimension romantique et exotique, cette exploration du moi jusqu’au solipsisme, cette fascination de l’inconnu, cette recherche de Dieu, cette volonté d’être lui-même, entre marginalité affirmée et volonté d’inscrire sa vie dans un contexte officiel de reconnaissance « Académique » et de carrière professionnelle, avec obéissance hiérarchique et obligation de réserve, et cette aptitude à témoigner avec cette qualité de style qui personnellement m’a toujours passionné. Être libre, engagé, patriote jusque dans la guerre, mélancolique, tourmenté par la fuite du temps, par la mort, par une sorte de quête constante mais fervente et peut-être inassouvie, il a puisé dans cet itinéraire secret les sources de son talent (n’a t-il pas avoué « Mon mal j’enchante » ?)et a marqué son passage sur terre de la plus belle des manières.
La précision, la pertinence et la qualité documentaire de cet ouvrage d’Alain Quella-Villéger, éminent spécialiste de Loti que sa seule naissance à Rochefort ne suffit pas à expliquer, donne à voir un écrivain d’exception qui a si bien servi notre belle langue française.
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Les désenchantées
- Par ervian
- Le 11/02/2023
- Dans Pierre LOTI
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N°1715 – Février 2023
Les désenchantées – Pierre Loti – Éditions safrat.
André Lhéry, romancier célèbre et diplomate résidant pour l'heure au pays basque reçoit une lettre de Djénane, une jeune femme turque qui l'admire et qui ose s'adresser à lui avant son mariage. Le seul nom d’Istanbul réveille en lui non seulement la fascination de l'Orient où il a été en poste mais surtout le souvenir d'un amour vieux de quinze ans. Il lui répond et bien entendu la rencontre dans cette ville. Avec deux autres de ses compagnes ottomanes cultivées et francophones, "trois petits fantômes noirs", elles le convainquent d’écrire un roman pour parler de leur condition de vie, contraintes à une existence cloîtrée dans un harem et astreintes à des mariages arrangés conclus sans leur consentement. Ces rencontres amicales se déroulent dans un contexte dangereux, souvent dans un cimetière ou une maison secrète d'autant plus que Djénane tombe amoureuse d'André .
Ce fut un immense succès à sa parution, en juillet 1906. Pour autant et sans vouloir donner dans le jeu de mots, Loti ne fut-il pas lui aussi "désenchanté"?
Comme le reste de son œuvre romanesque, ce roman, qui est aussi le dernier de Pierre Loti, est indissociable de sa vie. Il est personnellement turcophile et turcophone et en sa qualité de commandant d'un bâtiment français et membre d' Académie française, son séjour à Constantinople à partir de 1903, dans un contexte diplomatique difficile, est remarqué par les autorités. A partir de 1904 il reçoit une lettre d'une jeune turque qui va se marier et qui signe Djénane. Elle est accompagnée de deux autres femmes, Zeyneb et Meleck, et sollicite une rencontre en faisant référence à Aziyadé, une jeune femme que Loti a aimée lors d'un précédent voyage à Istanbul. Elle sera suivie d'autres aussi mystérieuses que dangereuses dans des endroits comme des cimetières ou des maisons retirées. A cette époque, l'écrivain est en pleine gloire et il saisit cette occasion pour confier à ses lecteurs, dans ce roman cependant un peu long, son sentiment sur la mélancolie, la fuite du temps, sur la vie et sur la mort (à travers celles de Djénane et de Mélek) tout en dénonçant les conditions de vie de ces femmes recluses, enfermées dans des harems, contraintes de se voiler et victimes de mariages arrangés conclus sans leur consentement. Il saluera plus tard l'action de Mustapha Kemal en faveur de l'émancipation de la Turquie sans en voir cependant les effets puisqu'il mourut en 1923 et on peut imaginer ce que serait sa réaction aujourd'hui face à certains pays musulmans qui bafouent les droits et la personne de la femme, la considérant comme une simple chose domestique.
On sait l'importance des femmes dans la démarche littéraire de Pierre Loti. Non seulement ses premiers romans sont dédiés à des femmes, à Sarah Bernard qu'il fréquentait et à Juliette Adam qui fut sa "protectrice littéraire" notamment, mais elles sont importantes dans sa vie et sont aussi les personnages principaux de ses romans, qu'elles lui inspirent de la passion comme dans "Le mariage de Loti" ou un certain ennui comme dans "Madame Chrysanthème". Parfois dans sa vie personnelle, elles ont laissé la marque d’un échec. L'écrivain voit-il dans cette lettre l'occasion d'une aventure supplémentaire dans un Orient qui le fascine malgré le souffle de l'occident qui brouille un peu sa vision idyllique des choses dans le contexte d'une ville pleine pour lui de souvenirs amoureux? A la fin de sa mission, obéissant aux ordres de sa hiérarchie Loti quitte Istanbul avec seulement l'espoir que les choses changent pour elles tout en étant sans doute conscient que ce roman, s’attaquant à un des fondements de la société turque, ne pouvait que choquer les autorités ottomanes. D'autre part, il apparut évident que si Melek et Zeyneg étaient d'authentiques turques, Djénane était française nourrissant ainsi une mystification de l’auteur. En fut-il réellement conscient en écrivant son roman et est-ce pour cela que, dans l'avant-propos il prend soin de préciser que cette histoire "est entièrement imaginée"? Fantaisie d'écrivain ou volonté de relativiser les choses?
Certes, de son vivant, Pierre Loti connut la consécration. Écrivain du XIX° siècle, il est aujourd’hui injustement oublié malgré l'empreinte qu'il a laissée dans la littérature. Soyons justes, le nom et l’œuvre de la plupart des actuels "immortels" sont pratiquement inconnus du grand public. L'appartenance à cette prestigieuse assemblée est largement supplantée par la notoriété dispensée par les manifestations "culturelles" dédiées auxquelles la télévision et les réseaux sociaux servent de caisse de résonance.
Son style est toujours somptueux surtout dans les descriptions, entrecoupées de lettres de ces trois femmes. C'est pour moi, comme à chaque fois, un réel plaisir de le lire.
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matelot
- Par ervian
- Le 05/02/2023
- Dans Pierre LOTI
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N°1714 – Février 2023
Matelot – Pierre Loti – Éditions Calman-Lévy.
Ce n'est pas le roman le plus connu de Pierre Loti, tant s'en faut. C'est néanmoins le troisième roman de la trilogie "maritime" de l'auteur après "pêcheur d'Islande" et "Mon frère Yves". Il a été publié en avril 1892 chez l'éditeur Lemerre (il le sera chez Calman-Lévy en 1898) c'est à dire l'année de sa réception à l'Académie française dont il devint le plus jeune membre. Il évoque la vie difficile de Jean Berny qui vit pauvrement avec sa mère, veuve, et son grand-père dans le sud de la France. Cette famille a été reniée puis abandonnée par les autres membres plus riche de cette parentèle. Il a des rêves de voyages et de réussite sociale mais il est recalé à l’École Navale ce qui le détermine à s'engager comme simple matelot dans la marine marchande et accomplir les tâches les plus ingrates et dures avec l’espoir de devenir capitaine au long cours. Son engagement et son service militaire, toujours comme matelot (puis quartier-maître) l'amènent certes à voyager sur les mers du globe, mais des revers de fortune de la famille et des amours contrariées le font partir pour l’Extrême-Orient d’où il ne reviendra pas vivant.
C'est un roman et donc une fiction mais il y a de nombreuses références biographiques et psychologiques à l’auteur. Il décrit avec précisions la vie à bord, dure et dangereuse, des hommes d’équipage chargés des manœuvres des grands voiliers. Il évoque les espoirs et les déceptions de Jean face à l’avenir. Julien Viaud que sa famille destinait à l’école polytechnique, mais qui dût renoncer à cette ambition, dût lui aussi nourrir les même sentiments de frustration. Les souffrances de Jean puis sa mort et l’immersion de son corps dans la mer, selon la tradition maritime, rappellent la disparition en 1865 de Gustave, chirurgien de marine, frère aîné du jeune Julien qui a douloureusement vécu cette épreuve. Malgré sa douleur, la mère de Jean Berny se soumet à la volonté de Dieu, accepte son destin tragique de deuil, ce qui n’est pas sans rappeler la dimension religieuse de Loti. La famille Viaud a également connu la gêne à cause des difficultés de son père, accusé à tort de malversation.
Il n’y fait pas allusion ici, mais on sait que Loti, bien qu'officier, ne dédaignait pas de s'habiller en simple matelot pour se mêler aux hommes d'équipage et fréquenter avec eux les bouges du port. Certes Loti était fantasque, original, controversé même, mais cette attitude n'avait peut-être rien d'extravagant. En effet, il s'était lié d'amitié avec Yves Kermadec, celui qu'il appelle "Mon frère Yves", avec qui il s'était embarqué parfois et qui apparaît en effet dans "Madame Chrysanthème". C’était un matelot(devenu quartier-maître) frustre, primaire, et qui s'enivrait volontiers et devenait violent, tout le contraire de Loti, cultivé, raffiné et déjà homme de plume célèbre. C'est que Loti avait promis à la mère de Jean de veiller sur lui et de le protéger. Il fut même le parrain de son fils. On n'a pas manqué, surtout depuis la publication de "Mon frère Yves" en 1883, de souligner la relation ambiguë que Loti entretenait avec lui. Elle peut peut-être s'expliquer ainsi.
Dans la forme, Loti adopte celle du roman classique alors que certaines de ses œuvres antérieures étaient écrites sous celle d'une sorte de livre de bord ou de journal intime, partagé en paragraphes indépendants numérotés et parfois datés. Ce roman, pourtant pas le plus connu de Loti, est évidemment écrit avec le talent qu’on lui connaît et m’a, comme à chaque fois, procuré un moment exceptionnel de lecture. L’ensemble de son œuvre lui a valu, de son vivant, notoriété et consécration, mais malheureusement aujourd’hui il est injustement oublié.
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La cloche de détresse
- Par ervian
- Le 03/02/2023
- Dans Sylvia Plath
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N°1713 – Février 2023
La cloche de détresse – Sylvia Plath – Gallimard.
Traduit de l’anglais par Michel Persitz.
Après avoir lu le roman de Coline Pierré « Pourquoi pas la vie » consacré à Sylvia Plath (1932-1963), j’ai eu envie d’en savoir davantage sur cette poétesse et romancière américaine qui s’est suicidée à 30 ans. Elle est surtout connue internationalement pour ses poèmes et ce livre, d’inspiration autobiographique comme beaucoup de ses textes, est son unique roman.
Sa courte vie a été marquée par la dépression, la désespérance et l’influence étouffante et néfaste de son mari, le poète Ted Hughes. avec qui elle resta mariée sept années. La plus grande partie de son œuvre fut publiée après sa mort par son ex-mari qui était également son exécuteur testamentaire et ses poèmes, dont certains étaient prémonitoires, lui ont valu, à titre posthume, le Prix Pulizer de poésie en 1982. Sa vie et son suicide ont fait d’elle, de la part des féministes, la figure emblématique de la femme étouffée par une société dominée par les hommes.
Ce roman dont le titre lui-même est révélateur, a été publié en 1963, un mois avant sa mort, sous le pseudonyme de Victoria Lucas, puis à nouveau republié après son suicide. Il révèle la dépression et la bipolarité dont souffrait Sylvia Plath. La narratrice, Esther Greenwood, 19 ans, est lauréate d’un concours de poésie ce qui l’amène à passer un été à New York et à goûter à la vie mondaine qu’elle refuse, l’année de l’exécution des époux Rosemberg. Elle se lie d’amitié avec Dooren, bien différente d’elle mais à qui elle veut ressembler malgré le mépris qu’elle lui inspire. Elle prend peu à peu conscience de son inutilité, ce qui ne l’encourage pas à aimer sa vie. La perte de sa virginité l’obsède en même temps qu’elle refuse la chasteté imposée aux jeunes filles avant le mariage alors que les hommes pouvaient mener une vie sexuelle débridée. Après son séjour new-yorkais qui l’a quelque peu déçue, elle rentre chez ses parents mais la mort de son père la plonge dans une profonde dépression que des soins, notamment des électrochocs, ne parviennent pas à guérir. Elle se révolte contre la société qui l’entoure et on la sent prise dans le maelstrom de la dépression entre manque de sommeil, dépendance aux médicaments, état d’abattement, solitude, enfermement et paranoïa (une cloche de verre). Elle veut sortir de l’univers psychiatrique où elle s’enfonce cependant de jour en jour. La perte de sa virginité qui correspondait à ses aspirations vers l’indépendance et la liberté se termine mal, à l’image de sa vie et sonne comme un échec.
C’est évidemment une critique de cette société américaine des années 50, paradoxalement enviée par le reste du monde mais où elle ressent une impression d’étouffement. C’est donc un roman qui, par delà l’histoire, résume bien ce qu’a été la vie de son auteure, pleine de révoltes et d’espoirs dans la vie mais bousculée et engluée dans la dépression jusqu’à sa triste fin. Autant de jalons de son parcours inspiré par son attirance vers la mort. Une lecture éprouvante.
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L' autre moitié du monde
- Par ervian
- Le 02/02/2023
- Dans Laurine Roux
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N°1712– Février 2023
L’autre moitié du monde – Laurine Roux - Les éditions du sonneur.
Le lieu, l’Ebre qui fut le décor d’une mémorable bataille de la guerre civile espagnole où plus exactement son delta où des paysans dociles et illettrés travaillent, pour un salaire de misère, « de sol a sol » c’est à dire du lever ou coucher du soleil, pour des grands propriétaires terriens qui les considèrent comme « leurs gens » et disposent de leurs vies, avec la protection de la Garde Civile et la bénédiction de l’Église catholique.
Ce roman évoque en trois parties l’histoire de vengeances : Que vaut la vie d’une jeune paysanne dans cette Espagne rurale, archaïque et pauvre de 1930 ? Alejendra, la fille de Rita est retrouvée pendue après avoir été violentée. Pilar, la cuisinière de la Marquise, symbole de cette exploitation, subit le même sort et on pense à Carlos, le fils chéri de l’aristocrate qui se croit tout permis et qui se sait à l’abri de toute poursuite. Toya, la fille un peu sauvage de Pilar et de Juan, amoureuse des anguilles et des oiseaux qui peuplent le delta, incarnera cette revanche.
La deuxième république est proclamée et, même si elle tarde à mettre en place les réformes, ces paysans se révoltent, décrètent la grève générale, veulent que leur esclavage prenne fin, que la terre qu’ils travaillent depuis des siècles leur appartienne enfin. Face à cette société ultra conservatrice et malgré la fuite du roi, le clergé et l’armée, veillent et veulent que les choses restent figées. De chaque côté, les troubles qui iront en s’amplifiant provoqueront la sanglante Guerre Civile espagnole qui instaurera une dictature de quarante ans, bouleversera le monde et le précipitera dans la guerre mondiale.
Sous l’influence de José, un jeune avocat et d’Horacio, l’instituteur, on met en place une société égalitaire au service du peuple et tous les espoirs sont permis. Quelques notes de piano jouées par Horacio, quelques mots de Frederico Garcia Lorca, le célèbre poète assassiné et enterré dans cette terre d’Espagne devenue un immense charnier, seront pour Toya une révélation bouleversante. La jeune femme, amoureuse, sera le témoin de ces violences dont Antoine de Saint Exupéry, alors jeune reporter, dira, refusant la vision manichéenne de ce qu’il voit : « Ici on fusille comme on déboise ». En effet cette idée utopique mais exaltante pour ces paysans du delta est bousculée par les combats fratricides au nom d’un idéal politique qui oppose les Espagnols entre eux. Malheureusement la république est minée par des luttes internes et sa défaite ouvrira la voie au fascisme de Franco et à ses dérives.
La fille que Toya mettra au monde lui sera enlevée et sera confiée à une famille franquiste sans descendance. Elle sait que son enfant va vivre ailleurs et qu’elle ne le reverra jamais.
La deuxième partie fait un bon dans le temps et, à l’occasion d’une future soutenance de thèse sur les écosystèmes, Luz, une jeune étudiante venue de Barcelone, rencontrera à l’occasion de ses recherches universitaires une vieille femme qui lui racontera ce qui s’est passé ici quelques années auparavant. Dans la troisième partie, Toya qui a vieilli trop vite et qui est désormais seule, a survécu à toutes ces atrocités, à tout ce sang, elle a vengé sa mère et se souvient de tous ces fantômes qui ont traversé son existence et qui ainsi continueront à vivre à travers elle. La vie qu’elle a donnée mais qu’on lui a volée, fait d’elle l’autre moitié de ce monde ensanglanté. Luz, qui, à l’occasion d’une hospitalisation de sa mère découvrira qu’elle n’a aucun lien de filiation avec elle et qu’on lui a caché ses origines, lui rendra un dernier hommage en l’ensevelissant dans la terre du delta. Ainsi Toya est comme ces oiseaux migrateurs et de ces anguilles qu’elle aimait tant et qui reviennent toujours à l’endroit où ils sont nés. La mort n’altérera pas cette image, comme elle n’estompera pas les visages de tous ceux qui ont été assassinés pour la liberté sur cette terre de Catalogne vouée depuis toujours à la révolte et à la liberté et dont Luz devient, un peu par hasard, l’héritière.
Ce roman qui mêle la fiction à l’Histoire est bouleversant par le style, les images poétiques qu’il distille et les évènements qu’il réveille.
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L' autre moitié du monde
- Par ervian
- Le 02/02/2023
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N°1712– Février 2023
L’autre moitié du monde – Laurine Roux - Les éditions du sonneur.
Le lieu, l’Ebre qui fut le décor d’une mémorable bataille de la guerre civile espagnole où plus exactement son delta où des paysans dociles et illettrés travaillent, pour un salaire de misère, « de sol a sol » c’est à dire du lever ou coucher du soleil, pour des grands propriétaires terriens qui les considèrent comme « leurs gens » et disposent de leurs vies, avec la protection de la Garde Civile et la bénédiction de l’Église catholique.
Ce roman évoque en trois parties l’histoire de vengeances : Que vaut la vie d’une jeune paysanne dans cette Espagne rurale, archaïque et pauvre de 1930 ? Alejendra, la fille de Rita est retrouvée pendue après avoir été violentée. Pilar, la cuisinière de la Marquise, symbole de cette exploitation, subit le même sort et on pense à Carlos, le fils chéri de l’aristocrate qui se croit tout permis et qui se sait à l’abri de toute poursuite. Toya, la fille un peu sauvage de Pilar et de Juan, amoureuse des anguilles et des oiseaux qui peuplent le delta, incarnera cette revanche.
La deuxième république est proclamée et, même si elle tarde à mettre en place les réformes, ces paysans se révoltent, décrètent la grève générale, veulent que leur esclavage prenne fin, que la terre qu’ils travaillent depuis des siècles leur appartienne enfin. Face à cette société ultra conservatrice et malgré la fuite du roi, le clergé et l’armée, veillent et veulent que les choses restent figées. De chaque côté, les troubles qui iront en s’amplifiant provoqueront la sanglante Guerre Civile espagnole qui instaurera une dictature de quarante ans, bouleversera le monde et le précipitera dans la guerre mondiale.
Sous l’influence de José, un jeune avocat et d’Horacio, l’instituteur, on met en place une société égalitaire au service du peuple et tous les espoirs sont permis. Quelques notes de piano jouées par Horacio, quelques mots de Frederico Garcia Lorca, le célèbre poète assassiné et enterré dans cette terre d’Espagne devenue un immense charnier, seront pour Toya une révélation bouleversante. La jeune femme, amoureuse, sera le témoin de ces violences dont Antoine de Saint Exupéry, alors jeune reporter, dira, refusant la vision manichéenne de ce qu’il voit : « Ici on fusille comme on déboise ». En effet cette idée utopique mais exaltante pour ces paysans du delta est bousculée par les combats fratricides au nom d’un idéal politique qui oppose les Espagnols entre eux. Malheureusement la république est minée par des luttes internes et sa défaite ouvrira la voie au fascisme de Franco et à ses dérives.
La fille que Toya mettra au monde lui sera enlevée et sera confiée à une famille franquiste sans descendance. Elle sait que son enfant va vivre ailleurs et qu’elle ne le reverra jamais.
La deuxième partie fait un bon dans le temps et, à l’occasion d’une future soutenance de thèse sur les écosystèmes, Luz, une jeune étudiante venue de Barcelone, rencontrera à l’occasion de ses recherches universitaires une vieille femme qui lui racontera ce qui s’est passé ici quelques années auparavant. Dans la troisième partie, Toya qui a vieilli trop vite et qui est désormais seule, a survécu à toutes ces atrocités, à tout ce sang, elle a vengé sa mère et se souvient de tous ces fantômes qui ont traversé son existence et qui ainsi continueront à vivre à travers elle. La vie qu’elle a donnée mais qu’on lui a volée, fait d’elle l’autre moitié de ce monde ensanglanté. Luz, qui, à l’occasion d’une hospitalisation de sa mère découvrira qu’elle n’a aucun lien de filiation avec elle et qu’on lui a caché ses origines, lui rendra un dernier hommage en l’ensevelissant dans la terre du delta. Ainsi Toya est comme ces oiseaux migrateurs et de ces anguilles qu’elle aimait tant et qui reviennent toujours à l’endroit où ils sont nés. La mort n’altérera pas cette image, comme elle n’estompera pas les visages de tous ceux qui ont été assassinés pour la liberté sur cette terre de Catalogne vouée depuis toujours à la révolte et à la liberté et dont Luz devient, un peu par hasard, l’héritière.
Ce roman qui mêle la fiction à l’Histoire est bouleversant par le style, les images poétiques qu’il distille et les évènements qu’il réveille.
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Madame Chrysanthème
- Par ervian
- Le 28/01/2023
- Dans Pierre LOTI
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N°1711– Janvier 2023
Madame Chrysanthème – Pierre Loti – Éditions Calman-Lévy.
Comme beaucoup d’autres romans de Pierre Loti," Madame Chrysanthème" est lié à une affectation militaire de l’écrivain voyageur. En 1885, il part pour l’extrême-Orient et en juillet il séjourne à Nagasaky. En novembre 1887 son roman est publié aux éditions du Figaro (il le sera en 1893 chez Calman-Lévy). Comme certains précédents il est dédié à une femme, ici à Mme la duchesse de Richelieu comme « Pêcheur d’Islande » l’a été à Mme Adam et« Le mariage de Loti » à Mme Sarah Bernardt. Comme souvent, même si ici l’amour n’est pas vraiment au rendez-vous, il est lié à un épisode amoureux comme ce fut le cas dans les deux romans mentionnés ci-dessus, même si les aventures féminines n’ont pas toujours été heureuses pour lui.
Dès son arrivée au Japon, en juillet 1885, Loti épouse par contrat d'un mois renouvelable une jeune japonaise de 18 ans(lui en a 35 ans), Okané-San, baptisée "Madame Chrysanthème". Il quittera Nagasaki en août de la même année. Ce "mariage" temporaire qui correspondait à une sorte de coutume assez courante au Japon mais évidemment coûteuse pour l'étranger de passage, était enregistré par la police, se concluait avec un intermédiaire avec l'accord des parents, généralement pauvres, de la jeune fille, ce qui peut paraître assez inattendu et correspond à une forme de prostitution honorable mais n'empêchera pas Okané-San d'épouser plus tard un Japonais. Il forme ensemble un couple bizarre, elle résignée mais pleine d’attentions pour lui et lui qui semble s’ennuyer dans cette relation « pour rire » qu’il vit par convenance ou opportunité pour mieux s’intégrer à ce pays. Il s’ennuie tellement qu’il évoque son enfance avec nostalgie, fait déjà une sorte de bilan de sa vie en songeant à la mort. Marin, Loti illustrait un peu l'expression facile: "une femme dans chaque port", même si la passion qu’il a décrite lors des romans « exotiques » précédents n’existe pas ici. Il considère cette jeune fille comme « décorative » et regarde la femme japonaises comme « un mystérieux petit bibelot d’étagère ». Je n'ai pas ressenti la fièvre romantique qui fut celle de Loti pour Aziyadé notamment. Le marin qu’il est vit cette période d’escale comme une expérience folklorique, une sorte d’antidote à un potentiel ennui , une relation convenue, présentée comme platonique. Il joue même ce jeu en faisant semblant de s’intégrer à cette nouvelle « famille » que lui confère son pseudo mariage avec cette jeune fille, au départ fantasmée dans l'esprit de Loti comme l'était sans doute ces contrées lointaines, mais cela ne devient rapidement pour lui qu'une étape dans sa vie d'écrivain voyageur. Ses adieux seront moins déchirants que lors de ses précédentes escales. Une vraie attirance existe, cependant pleine de retenue, entre la jeune fille et un matelot, Yves, que Loti appelle son frère et qui le suit partout. Loti quant à lui, se mariera officiellement en France le 20 octobre 1886 avec Blanche Franc de Ferrière, un mariage arrangé avec une protestante bordelaise de 27 ans, fille d'un important viticulteur. Leur union fut conventionnelle et n'entrava ni la carrière ni les frasques de l'écrivain.
Le voyageur attentif qu’il est porte sur le pays qui l’entoure et dont il connaît la langue, le regard d’un ethnologue et d’un érudit, note les différences qui existent entre sa visions des choses et la perception déformée qu’on peut en avoir dans les salons parisiens. Ce pays qui s'ouvrait au monde après des siècles d'autarcie, était pour un occidental une vraie découverte et Loti s’en montre curieux, se transformant en spectateur fidèle des paysages qu’il décrits merveilleusement autant qu’en témoin des us et coutumes, du mode de vie des habitants, du décor domestique qui l’entoure, des croyances religieuses. Comme c’est souvent le cas dans nombre de ses romans, Loti, le protestant, accorde beaucoup d’importance à Dieu ou aux dieux vénérés localement et aux rituels religieux des pays où il séjourne. Il est cependant difficile de ne pas y voir un soupçon de complexe de supériorité de sa part et même d’une certaine condescendance, voire de moquerie, à l'image de cette relation forcément temporaire qu'il abandonnera sans regret.
Loti fera reviendra au Japon et complétera sa démarche littéraire par « Japonaiseries d’automne »(1889) et « La troisième jeunesse de Mme Prune »(1905) complétant ainsi sa vision ethnographique du pays .
Sur la forme, il n'est plus question du récit d'un officier de la marine anglaise comme dans "Aziyadé" ou "Le mariage de Loti" qui étaient rédigés sous la forme d'un journal entrecoupé de correspondances. Il s'agit bien ici d’un récit, parfois daté, mais exempt de missives. D’autres œuvres, comme "Pêcheur d'Islande", seront présentées comme des romans classiques. Loti se met lui-même en scène, jusqu’au solipsisme, en une œuvre autobiographique. Il le dit lui-même dans sa présentation à la duchesse de Richelieu « Bien que le rôle le plus long soit en apparence à madame Chrysanthème, il est bien certain que les trois principaux personnages sont Moi, le Japon et l’Effet que ce pays m’a produit ».
Comme toujours, le texte est magnifique. Ce roman connut un immense succès et contribua à la renommée de son auteur pourtant controversé mais qui sera, après une première tentative malheureuse, élu en avril 1892, à l'Académie française dont il sera le plus jeune membre. Le roman sera même adapté au théâtre sous la forme d'un opéra.
Pour autant cet écrivain est actuellement injustement oublié. Sa maison de Rochefort est à nouveau ouverte au public après des années de restauration et cela peut-être l’occasion le redécouvrir cet homme complexe, contesté mais talentueux qui servit si bien notre belle langue française.
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Autopsies
- Par ervian
- Le 21/01/2023
- Dans Michel Sapanet
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N°1709– Janvier 2023
Autopsies – Michel Sapanet - Plon.
Sous ce titre peu engageant, le docteur Sapanet énumère les affaires où la perspicacité du médecin légiste a permis de requalifier un accident en meurtre ou inversement. Son travail est donc essentiel puisqu’il concourt à la manifestation de la vérité et donc à une meilleure justice. Il doit procéder aux premières constations qui éventuellement mettront en route la machine judiciaire, faire parler les plus petits indices et les corps désormais sans vie, déterminer l’heure de la mort, ce qui n’est pas aisé, analyser le sang et les traces d’ADN … De tout cela dépendent l’efficacité de l’enquête, la pertinence des investigations des policiers et contribue à forger « l’intime conviction » des jurés d’assises si toutefois la mort qu’il vient de constater est assez suspecte et inexpliquée pour faire naître un « obstacle médico-légal » au permis d’inhumer.
L’autopsie est une violence faite au corps même si elle est effectuée post mortem et l’auteur considère que les cadavres qu’il doit faire parler dans le silence de l’institut médico-légal sont aussi ses « patients » dans la mesure où, peu de temps avant de se trouver sur cette table de dissection, ils étaient des êtres qui vivaient et aimaient. Au moins ces derniers ne se plaindront pas comme c’est devenu de plus en plus le cas pour la médecine des vivants et si la pénurie actuelle de médecins se fait sentir, on ne se bouscule pas non plus dans la spécialité de médecine légale. En outre la disponibilité est aussi une caractéristique de la profession puisqu’il faut répondre « aux sollicitations souvent nocturnes des procureurs pour une levée de corps » et que les légistes sont à leurs ordres en ce qui concerne les autopsies. Les praticiens qui sont aussi des experts sont également confrontés dans les prétoires aux magistrats, aux avocats... et à leurs questions. Les jugements et autres arrêts en dépendent.
Le travail du légiste est d’être en quasi permanence confronté à la mort, dans son cas souvent violente. Cela nous rappelle une évidence, non seulement qu’elle est la fin de la vie, que dès lors que nous naissons nous sommes condamnés à mourir mais aussi que notre vie est unique, précaire, fragile et que, contrairement à une idée reçue, nous n’en sommes pas les propriétaires mais les simples usufruitiers, c’est à dire qu’elle peut nous être enlevée sans préavis et dans des circonstances que nous ne pouvons, dans la presque totalité des cas, pas prévoir. Une autre évidence aussi, que l’homme est capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire et que ce pire s’exerce fréquemment sur ses proches qu’il est censé aimer et protéger ou sur les plus vulnérables et que sa capacité de nuisance, distribuant autour de lui la souffrance et la mort, est bien supérieure à celle qu’il a de faire le bien. Cela confirme ma certitude que l’espèce humaine n’est pas décidément fréquentable, et nous en faisons tous partie !
Ce sont des chroniques comme l’indique le sous-titre, ce qui donne à penser que le lecteur va être confronté à une froide évocation de la douleur et surtout de la violence qui caractérise l’espèce humaine, Que nenni, cela se lit comme un roman, avec des précisions documentaires très pointues où se révèle le pédagogue, normal, en plus d’être médecin légiste il est aussi maître de conférence à la faculté de médecine de Poitiers. Cela nous rappelle que la belle région Poitou-Charente, caractérisée entre autre par son art de vivre, n’est pas épargnée par le crime (pourquoi le serait-elle ?) . Il raconte avec talent des histoires où il est intervenu et y ajoute des remarques pertinentes, quelques pointes d’humour et, c’est original, des recettes de cuisine. C’est même plein de renseignements pour qui se pique d’écrire des romans policiers ou a des velléités de se débarrasser de son prochain en évitant les tribunaux. Oui mais voilà, le légiste veille et chaque détail compte, même si l’autopsie n’est pas, souvent pour des raisons budgétaires, un point de passage obligé. Quand il subsiste un doute, il met un point d’honneur à prononcer pour lui-même et pour les enquêteurs la traditionnelle phrase : « L’autopsie le dira ! » car il y a toujours une explication, même si elle est inattendue et il ne faut jamais s’en tenir aux évidences.
Pour autant l’auteur note que l’imagerie médicale faisant d’énormes progrès, l’autopsie virtuelle( la virtopsie) qui n’en est qu’à ses début pourra à terme prendre le pas sur l’ouverture d’un corps dans la mesure où elle n’est pas destructrice.
Le docteur Sapanet réussit à transformer ce qui au départ pouvait être rébarbatif compte tenu du sujet, en un agréable moment. J’ai appris beaucoup de choses intéressantes dans cet ouvrage, c’est bien écrit et j’ai même beaucoup souri lors de ma lecture.
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Celle qui parle
- Par ervian
- Le 20/01/2023
- Dans Alicia Jaraba
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N°1708– Janvier 2023
Celle qui parle – Alicia Jaraba – Grand angle.
Cette histoire romancée est inspirée par une femme réelle du XVI° siècle, mais mal connue, « la Malinche », rebaptisée dans cet ouvrage Malinalli, Malintzin ou Doňa Marina par les Espagnols, fille d’un cacique déchu, devenue esclave, c’est un personnage controversé dans le Mexique d’aujourd’hui qui voit en elle soit le symbole de la traîtrise puisqu’elle a préféré collaborer avec les Espagnols dans la conquête de son propre pays, soit celui de la victime consentante, soit le mère du peuple mexicain, bref une figure à la fois symbolique et légendaire.
Ce qui n’est pas encore le Mexique est habité par différentes tribus qui se font des guerres sanglantes et qui parlent différents dialectes. La Malinche, douée pour les langues, a servi de traductrice aux Espagnols qui se sont imposés en jouant sur ces rivalités. Elle aurait même eu un rôle de conseil grâce à sa connaissance des mentalités locales. Elle est présentée comme une jeune femme qui prend la parole pour sortir de la condition d’esclave où l’avait mise les luttes ethniques. Elle est donc « celle qui parle », c’est à dire la traductrice mais aussi celle qui refuse sa condition de femme destinée à satisfaire les hommes et à faire des enfants. C’est un parti pris de l’auteure qui est respectable. Cette jeune fille a été la maîtresse de Cortès, un capitaine espagnol pauvre venu ici conquérir des territoires et faire fortune. Elle lui a même donné un fils.
Le livre refermé je me dis que cet épisode ne correspond pas exactement a ce que nous savons sur la conquête du Mexique, surtout si on se réfère à la fresque de Diego Rivera au Palais National de Mexico qui montre la violence qui a présidé à cette conquête. Cette violence est seulement évoquée brièvement par le massacre de la ville de Cholula. Cet ouvrage met en scène un prêtre au rôle ambigu, paisible et un peu bizarre qui semble rendre aussi un culte à Tlăloc, le dieu de la pluie. Le rôle de l’Église catholique a été bien différent puisque sa mission visait surtout à évangéliser ces peuples. Elle a accompagné et même béni les atrocités commises, les exterminations et la disparition de leur civilisation.
Les couleurs chaudes et le graphisme sont expressifs, quoique un peu sombres sur certaines planches.
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Aziyadé
- Par ervian
- Le 17/01/2023
- Dans Pierre LOTI
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N°1705 – Janvier 2023
AZIYADE– Pierre Loti - Calman-Lévy.
Il s’agit du premier roman de Pierre Loti paru sans nom d’auteur en 1879 après pas mal péripéties. Il fait suite à un séjour de Julien Viaud, jeune enseigne de vaisseaux de 27 ans, au large des côtes turques et à Constantinople après l’assassinat des consuls de France et d’Allemagne. C’est une histoire d’amour entre un lieutenant de marine anglais, Loti, et une belle jeune femme circassienne de harem, Hakidjé, rebaptisée Aziyadé, rencontrée à Salonique dont il tombe éperdument amoureux. Il porte un nom bien peu britannique, le même avec lequel sera baptisé un autre lieutenant de la marine anglaise Harry Grant dans son roman suivant « Le mariage de Loti ». Quand il est à terre, il s’installe dans un quartier d‘Istanbul, y vit comme un authentique Turc, parlant la langue en oubliant autant que possible la marine. Il semble bien accepté par la population du quartier. Il a à son service deux Turcs, Samuel un jeune garçon pauvre mais débrouillard et Akmet qui se révèle être un collaborateur précieux. Entre deux périodes de solitude et d’ennui ou il se décrit lui-même comme un jeune homme amer et malheureux, il y retrouve une Aziyadé amoureuse et Loti devient alors transformé, ébloui par l’Orient (et par Aziyadé !), ses mystères et ses secrets. Il vit avec elle et ensemble ils profitent de l’instant d’autant plus intensément que, aussi bien lui qu’elle, savent que leur rêve d’amour prendra fin avec son départ inévitable. C’est un marin en escale ; comme il le ferra dans « Le mariage de Loti » il part quand son bâtiment appareille, abandonnant son amour. Quand il reviendra à Constantinople, en 1887, il apprendra la mort d’Akmet et d’Aziyadé dont il dérobera la stèle funéraire et l’installera dans sa maison de Rochefort pour être plus près d’elle. On dit aussi qu’il conserva toute sa vie une bague que lui offrit Aziyadé ainsi qu’il en fait le serment dans ce roman.
C’est aussi l’histoire d’un amour romantique impossible qui met en danger la vie de Loti et d’Aziyadé. De cet épisode est né un roman qui marque certes son attachement à une femme aimée mais consacre aussi son appétit de vivre d’autres amours, son aspiration vers un idéal et peut-être aussi illustre sa difficulté à se fixer. Comme il le fera dans son roman suivant, « Le mariage de Loti » l’histoire qu’il raconte est déclinée sous forme d’un journal intime et d’un échange de correspondances notamment avec son ami Plumkett. Loti y détaille ce qu’est la vie à Constantinople, les us et coutumes turques, la psychologies des femmes jusque dans la séduction, les bouleversements politiques d’un empire ottoman déclinant. Dans son roman, l’officier reviendra en Turquie après son départ de Stamboul, ne reverra pas Akmet, parti pour la guerre et retrouvera la tombe d’Aziyadé, morte de chagrin. Il intégrera l’armée turque, changera son nom mais pas de religion et mourra lors d’une bataille en Arménie, désespéré par la disparition de son amour.
Dans la forme comme dans le fond, son roman est loin de ce qui se faisait à son époque, dominée par Zola et le « naturalisme », qui s’attachait à décrire la société de son temps. Son discours de réception à l’Académie Française du 8 avril 1892 en témoigne. Ce roman est certes un document ethnographique important ce qui le rapprocherait un peu de ce mouvement caractérisé par le réalisme, en même temps qu’un témoignage autobiographique étalé sur deux années, mais sa description de la société turque paraît un peu superficielle et chacun des livres de cet écrivain-voyageur devient non seulement le décor d’une intrigue sentimentale, souvent exotique et attachée «aux grands espaces », mais révèle chez lui sa volonté d’échapper à la réalité pour se réfugier dans une sorte d’idéal. Loti fait montre, comme les naturalistes, d’une riche documentation dans ses écrits mais la mélancolie n’est pas non plus absente de son propos ; il s’agit donc d’un témoignage subjectif.
Même s’il a été un écrivain à succès durant sa vie, ce premier roman, malgré ses descriptions somptueuses, ne connut qu’un succès relatif. Pierre Loti qui écrit fort bien a toujours pour moi cet attrait littéraire qui ne s’est jamais démenti et je déplore qu’il soit aujourd’hui si injustement oublié.
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Satchmo
- Par ervian
- Le 15/01/2023
- Dans Léo Heitz
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N°1707– Janvier 2023
Satchmo - Leo Heitz – Jungle RamDam.
Derrière ce nom un peu bizarre qui n’est en fait qu’un surnom, se cache un petit garçon noir, amoureux du jazz et du chant qui deviendra Louis Armstrong;Nous sommes au début du XX° siècle dans un quartier pouilleux de la Nouvelle-Orléans... Il prend conscience que cette musique essentiellement noire qui est née de l’esclavage et la religion chrétienne est désormais jouée avec succès par les blancs du nord des États-Unis et cela le révolte. Son histoire débute plutôt mal, son père est déjà parti vers d’autres aventures, sa mère est une prostituée et il tâte de la maison de correction où il trouve dans l’étude de la trompette un manière d’évasion. Tout cela n’a pas été aussi simple, il a fallu ramer et ramer encore, il a eu de a chance, a peut-être rencontré Al Capone (renommé Al Ratone) à Chicago, pourquoi pas ?
On a l’impression d’après le titre que c’est une biographie d’Armstrong que nous allons lire ; c’est en partie vrai mais en réalité c’est une fiction violente, par ailleurs parfaitement acceptable, qui tourne autour de la volonté de Louis d’arracher sa mère à la prostitution.
Ce n’est pas une histoire drôle, la vie l’est rarement, le graphisme est assez brut et les couleurs sombres, noir, marron et sépia, sont là pour accentuer cette certitude. Mais pourquoi leur avoir fait à tous des têtes de rats ?
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Caravage
- Par ervian
- Le 14/01/2023
- Dans Michele Placido
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N°1706– Janvier 2023
Caravage – Un film de Michele Placido .
"L'ombra di Caravaggio"est un film franco-italien sorti en 2022. Il retrace les dernières années de la courte vie du célèbre peintre italien Michelangelo Merisi, dit Le Caravage (1571-1610) dont le talent révolutionna la peinture sous le nom de "caravagisme", s'appropriant et améliorant la technique du "clair-obscur" qui fut ensuite développée par d'autres artistes notamment Rembrandt.
Malgré des débuts difficiles, il étudie, dans l'atelier d'un peintre milanais puis à Rome, les techniques picturales de son temps notamment centrées sur les natures mortes et les portraits, le nouveau regard qu’il porta sur la peinture il valut un grand succès de son vivant, notamment à Rome. En 1606, un duel où il blesse mortellement son adversaire l'oblige à quitter les états pontificaux pour vivre en exil à Naples, à Malte et en Sicile. Pendant cette période et malgré sa réputation sulfureuse, ses peintures ont pour but de racheter cette faute et d'obtenir le pardon du pape. A cette époque un peintre dépendait de riches collectionneurs et commanditaires et les autorités religieuses contrôlaient les images destinées au public. On devait à l'époque en effet représenter des scènes bibliques ou illustrer l’Évangile. Le Caravage, sous l'influence de celui qui deviendra Saint Philippe Neri, fondateur des Oratoriens, et sous la protection à Naples de Costanza Colonna, pratique cet exercice mais pour représenter les saints il prend pour modèles des indigents, des voleurs et des prostituées, c'est à dire tout simplement la vie, ce que ne peut tolérer l’Église malgré l'intérêt que certains prélats portent à son style. Le film de Placido insiste tout particulièrement sur cet aspect de la démarche du Caravage. Le peintre est notamment sous la protection du Pape Paul V et de son neveu le cardinal del Monte et après moult mésaventures violentes il trouve la mort sur une plage de Toscane dans des circonstances restées mystérieuses.
Il semblerait que le Caravage ait obtenu la grâce papale mais dans ce film Michele Placido fit intervenir un personnage fictif, " l'Ombre "(Louis Garrel), chargé par le pape d'instruire le procès qui fait suite à l'assassinat d'un jeune noble pour lequel Le Caravage est condamné à mort. Cet inquisiteur, tout entier sous l'influence des dogmes catholiques de la contre-réforme cherche par tous les moyens, jusques et y compris la ruse, à traduire le peintre devant le tribunal de l'Inquisition. Que Merisi ait croisé le dominicain Giordano Bruno (1548-1600) en prison n'est pas établi, mais après tout pourquoi pas puisqu'ils étaient contemporains et le moine a été incarcéré à Rome avant sa condamnation au bûcher pour apostasie et la conduite scandaleuse du peintre le jetait souvent dans les geôles papales.
La distribution est exceptionnelle, Michele Placido incarne le cardinal del Monte, Ricardo Scamarcio, montre une ressemblance étonnante avec le peintre à tout le moins si on peut en juger d'après le portrait qu'à fait de lui Ottavio Leoni. Isabelle Huppert est rayonnante dans le rôle de la marquise Costanza Colonna protectrice du peintre et Louis Garrel incarne à merveille le personnage de « l’Ombre » qui joue sur les vices du peintre, sur son talent et donc sur sa vie.
C’est un excellent film dont chaque scène est montrée comme un tableau, servi par une distribution prestigieuse qui se penche sur les démêlés du Caravage avec l’Église toute puissante à cette époque, intolérante aussi, se recroquevillant sur des dogmes surannés en contradiction avec l’Évangile dont pourtant les prélats se recommandaient. C'est donc un hommage à un grand peintre qui a connu une longue période d’oubli et aussi une création que j'ai personnellement trouvée convaincante.
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Le mariage de Loti
- Par ervian
- Le 11/01/2023
- Dans Pierre LOTI
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N°1704 – Janvier 2023
Le mariage de Loti – Pierre Loti - Calman-Lévy.
Il s’agit d’un roman paru en 1882 et qui relate un épisode de la vie de deux midshipmen anglais, Plumkett et Harry Grant. Lors d’une escale à Tahiti, ce dernier s’éprend d’une jeune et belle vahiné, Rarahu qui lui donne le surnom de Loti du nom d’une fleur locale et qu’il épouse à la mode polynésienne. A son départ, sur l’ordre de ses supérieurs, l’officier promet de revenir mais poursuit sa carrière et sa vie de marin.
En réalité c’est une sorte de journal tenu par Loti-Grant, une œuvre assurément autobiographique où le jeune lieutenant de vaisseaux Julien Viaud accoste à Tahiti où il entretient une relation passionnée avec une vahiné. Dans un courrier adressé à sa sœur, Harry Grant fait allusion à son frère qui a vécu ici et qui est mort. Julien Viaud avait lui aussi un frère aîné, Gustave, chirurgien de marine, mort en mer. Il y a bien d’autres références à la vie de celui qui deviendra Pierre Loti. L’épisode de Tahiti donnera ce roman qui, comme beaucoup d’autres, est inspiré de la passion qu’il nourrissait pour les femmes et leur beauté.
C’est évidemment un merveilleux roman plein de belles descriptions, écrit dans une langue élégante, poétique comme Pierre Loti l’a toujours fait mais c’est également un document ethnographique, sociologique, géographique, économique, linguistique d’importance qui explore également les coutumes, les légendes et l’histoire de ce pays comme le voyageur qu’il était ne manquait jamais de noter les caractéristiques des pays qu’il traversait ou visitait ; il s’immergeait dans la culture locale. Pour autant il sent bien que cet univers paradisiaque est menacé de disparition par une certaine forme de colonisation et de civilisation qui seront destructrices pour cette contrée.
C’est aussi un roman d’amour qui lie Harry à Rarahu, cet amour, d’ailleurs évoqué en termes quasi platoniques, est authentique mais temporaire pour le marin qui quittera un jour cette île et cette « petite femme ». On a même l’impression que cette escale dure un temps infini alors que celle-ci est forcément courte et que Grant-Loti ne fait rien d’autre que de vivre à terre avec Rarahu alors qu’il doit aussi assurer son service d’officier à bord. La vie dans ces contrées nous est présentée comme quelque chose d’ idyllique et tout y parait facile. On sent l’écrivain Pierre Loti emporté par l’histoire qu’il nous raconte et par sa fascination pour cette île qu’il décrit admirablement. Peut-on lui en faire grief ? Comme souvent dans ses romans les personnages sont à la fin quelque peu désenchantés.
La trace du passage de Loti à Papeete n’est pas effacée, en témoigne notamment un buste, un lieu « le bain Loti », une avenue à son nom. Il ne fut d’ailleurs pas le seul officier de marine à être séduit par les paysages de Polynésie, ce fut le cas de Victor Ségalen, médecin militaire, sans parler du peintre Gaugin.
On peut reprocher beaucoup de choses à Loti, ses prises de positions, ses attitudes parfois étranges, ses écrits qu’on peut toujours interpréter avec nos yeux d’aujourd’hui, même s’il s’agit effectivement d’un écrivain de la fin du XIX° siècle, il reste un grand auteur français , malheureusement un peu oublié, qui a rendu hommage par son talent à notre belle langue française.
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Il n'y a pas d'arc en ciel au paradis
- Par ervian
- Le 04/01/2023
- Dans Nétonon Noël Ndjékéry.
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N°1702 – Janvier 2023
Il n’y a pas d’arc en ciel au paradis – Nétonon Noël Ndjékéry. - Helice Helas Editeur.
A travers l’errance de Tomasta Mansour, un esclave eunuque en fuite qui se fait passer aux yeux des populations rencontrées pour un dignitaire religieux et belle et blanche Yasmina, fugitive elle aussi, échappée d’un harem, l’errance de ce couple hétéroclite croise la route de Zeïtoun, jeune esclave fuyant les trafiquants esclavagistes arabes. Des rives de la Mer Rouge au lac Tchad, le voyage de ce désormais trio à travers le désert comme à travers le temps où l’Histoire se mêle à la fiction, entre colonisation française et trafic d’êtres humains a quelque chose d’initiatique. Ce long voyage se transforme en une lutte pour la vie entre la mystification religieuse, la soif omniprésente et la constante volonté de ne pas revenir à l’état d’esclavage en tombant entre les mains des négriers arabes.
Dans l’évocation de son parcours se mêlent le merveilleux de la fable, le réalisme du témoignage, la magie et les légendes de l’Afrique, la tradition, l’occulte et les mythes. Cette île qui dérive au milieu du lac Tchad fait figure de terre d’où l’esclavage est absent et où règne la paix la liberté et la tolérance , mais cette fable quelque peu utopique s’arrête cependant brutalement quand les querelles de territoires prennent le dessus et que l’instabilité politique s’installe. La traditionnelle tranquillité de ce lieu insulaire est même bousculée par l’émergence de la foi islamique et avec elle de l’instauration d’un califat terroriste et confessionnel qui entend asservir au nom du Coran et de ses promesses ce peuple qui ne demandait qu’à vivre en paix. C’est l’image de ces pays jadis colonisés qui aujourd’hui peinent a trouver une indépendance et un ordre public et sont la proie de toutes les manipulations politiques et religieuses qui les asservissent toujours autant.
Cette saga africaine qui est agréablement et poétiquement écrite fait voyager le lecteur dans le temps et dans l’espace. L’épilogue quant à lui m’évoque les malheureux massacres perpétrés au nom de l’enseignement tronqué d’une religion qui se veut celle de la paix autant que les promesses illusoires de son enseignement.
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Pourquoi pas la vie
- Par ervian
- Le 16/12/2022
- Dans Coline Pierré
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N°1701 – Décembre 2022
Pourquoi pas la vie – Coline Pierré - L’iconoclaste.
Sylvia Plath(1932-1963), poétesse et romancière américaine dépressive et mère de deux enfants se suicide en cet hiver anglais de 1963. Jusque là sa vie, une sorte de château de cartes dans un courant d’air, s’est déroulée dans le chaos et la dépression puis, après son mariage, dans l’ombre d’un mari célèbre, volage et également poète, Ted Hughes, qui lui a toujours volé la vedette et qui a fait prévaloir sa carrière littéraire sur celle de son épouse. Il y a des précédents célèbres où la vie commune et fusionnelle de deux artistes a conduit à des échecs retentissants et, se sentant trahie par l’adultère de son mari, elle choisit la mort par suicide.
A partir de ce fait Coline Pierré choisit de s’approprier cette histoire, de donner à cette femme un destin différent en interrompant sa marche vers la mort grâce à la fiction du roman et de lui donner l’occasion d’une revanche. Après tout et nonobstant l’aphorisme de Bossuet sur cette démarche où il voit un dérèglement de l’esprit, la littérature permet ce parcours dans l’irréel et on peut aisément être tenté de refaire le monde tant celui-ci est déprimant, absurde, injuste... Après la courte de vie de Sylvia (31 ans), évoquée dans un de ses romans a été torturée par la dépression et les soins qu’à l’époque on y réservait.
Nous ne sommes donc pas dans une biographie mais dans une authentique uchronie. Sylvia est donc sauvée in extremis et , grâce à ses amis (ies) différents d’elles, à ses jeunes enfants, elle divorce, reprend goût à la vie, à l’écriture, à l’indépendance face aux hommes dans une sorte de renaissance où elle abandonne le rôle traditionnel dévolu aux femmes à cette époque, bref, fait prévaloir la vie sur la mort. C’est elle qui décide d’aller mieux dans le tourbillon des Sixties, les débuts des Beatles et la culture Pop, de se détacher complètement de sa vie d’avant, de devenir écrivain(e) malgré toute les contingences et les doutes personnels que cela implique. Elle a été certes une poétesse précoce, son talent est reconnu, son suicide manqué lui a conféré une sorte d’aura, elle devient l’archétype du génie féminin engagé mais tout cela n’est pas suffisant pour lui faire oublier sa vie d’avant et les souvenirs l’assaillent.
La démarche de Coline Pierré se déroule à l’envers du traditionnel roman qui raconte au passé une histoire qui a déjà eu lieu. Elle est en cela originale et le style agréable de l’auteure réussit à nous faire oublier ce qui s’est vraiment passé pour Sylvia et on en vient à imaginer qu’elle aurait pu avoir la vie qu’elle lui prête avec ses évolutions et ses sentiments. Pourquoi pas après tout ! Eh bien moi, n’en déplaise à Bossuet, j’ai choisi de l’accompagner dans cette nouvelle vie, de l’imaginer publiant avec succès ses œuvres inédites, avec une vie créatrice trépidante, des amis, des amants, en cheminant doucement vers la mort, entourée des siens. Je l’imagine surtout vivant et affirmant son engagement féministe et créatif face aux hommes.
Je remarque que, sans connaître le milieu littéraire anglo-américain de l’époque, la poésie semble y avoir eu plus de crédit qu’en France où elle n’est acceptée (parfois) que dans la chanson. La véritable Sylvia Path a connu une certaine notoriété littéraire mais a surtout obtenu le prestigieux prix Pulitzer dans la catégorie poésie, en 1982, soit 19 ans après sa mort et ce grâce en partie à son ex-mari qui, sans doute culpabilisé par le suicide de son ex-épouse, favorisa l’édition partielle de ses œuvres.
J’ai lu ce roman dans le cadre de ma participation à un jury. Je ne connaissais pas l’œuvre de Sylvia Plath mais, après avoir refermé ce livre j’ai eu envie d’en savoir davantage sur cette auteure dont je reparlerai sans doute dans cette chronique.
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Paris-Briançon
- Par ervian
- Le 12/12/2022
- Dans Philippe Besson
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N°1700 – Décembre 2022
PARIS – BRIANÇON - Philippe Besson – Juillard.
J’ai assez pris le train durant ma jeunesse, michelines omnibus aux couleurs délavées et qui s’arrêtaient à toutes les gares de la campagne ou trains de nuit aux compartiments bondés et pleins de militaires rejoignant leur caserne, pour ne pas être tenté de monter dans celui-là aussi. Cela n’avait pourtant à l’époque rien à voir avec le mythique Orient-Express et tous ses fantasmes et je passais souvent la totalité du voyage dans le couloir ou dans les soufflets et même si aujourd’hui ce sont des trains-couchettes, principalement à destination du sud de la France, je me suis dit que cela me rajeunirait. J’ai toujours été attiré par les trains parce que j’en ai été longtemps le client assidu et que l’espace de quelques heures on se retrouve en promiscuité avec des gens qu’on ne connaît pas, avec qui on peut lier conversation pour ensuite ne plus jamais les croiser. Pendant ces entretiens improvisés, dans le huis-clos des compartiments, on pratique la philosophie du café du commerce, on raconte souvent sa vie en une sorte de confession, les questions se font parfois indiscrètes, les réponse aussi, on refait le monde, on parle de la météo, de la politique, à en oublier le sommeil, d’autant plus facilement qu’on a affaire à un inconnu. J’ai toujours été attiré par cette ambiance propres aux trains.
Philippe Bessons plante ici le décor, des personnes, jeunes ou vieux, d’horizons professionnels différents et aux motivations diverses d’être ici, vont se rencontrer pour un voyage ferroviaire nocturne de plus de douze heures. Souvent ils ne se connaissaient pas auparavant et vont se découvrir. Au début on a l’impression d’être dans l’ambiance traditionnelle des romans de l’auteur avec son lot de rencontres masculines dictées par la chance comme il les affectionne, telle celle d’Alexis et de Victor dans la torpeur d’un long trajet. Leur rencontre éphémère que rien ne laissait prévoir révèle autant une découverte mutuelle que la certitude de devoir vivre avec ce secret. Rien ne devait se passer, tous devaient arriver à Briançon sans encombre et reprendre le cours de leur vie après cet intermède nocturne, la routine… Puis c’est l’accident brutal et avec lui la mort. Elle fait partie de la vie, en est simplement la fin et on oublie un peu vite que nous n’en sommes que les usufruitiers, que nous sommes mortels, qu’elle peut nous être enlevée sans préavis et surtout au moment où nous y attendons le moins, même si nous menons notre existence en faisant semblant de l’oublier. On songe au thème de la fatalité, du hasard malheureux, d’un enchaînement d’évènements évoquant la fragilité de notre vie, la certitude que nous ne sommes que de passage, qu’un rien peut soudain faire changer radicalement les choses, que se trouver « au mauvais endroit au mauvais moment » peut être fatal, que ceux qu’on a aimés ou simplement appréciés l’espace d’un instant peuvent simplement basculer de l’autre côté et qu’on ne les reverra plus jamais, que la quasi totalité d’entre nous ne laissera de son passage sur terre qu’un nom sur une pierre tombale...
Face à cela s’est installé cette habitude qui s’est ancrée dans notre quotidien, ce « droit à l’information » quelque peu dérisoire au regard de l’horreur et à la souffrance d’autrui, faisant de chacun d’entre nous de véritables voyeurs demandeurs d’images, qu’elles viennent des réseaux sociaux ou de la télévision. De tels événements qui émaillent notre quotidien révèle la cruauté de notre existence mais aussi sa futilité.
Les trains de nuit que j’ai connus n’ont plus rien de commun avec les intercités actuels, évidemment plus confortables mais j’ai retrouvé avec plaisir le style de Philippe Besson et les personnages attachants qu’il nous donne à voir. Cela m’évoque cette parole d’Apollinaire « crains qu’un train ne t’émeuve pas ».