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Un pedigree
- Par ervian
- Le 06/02/2018
- Dans Patrick MODIANO
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La Feuille Volante n° 1215
Un pedigree – Patrick Modiano - Folio.
D'emblée, le titre peut étonner même pour quelqu'un qui, dans son œuvre, sinon dans sa vie, a toujours été à la recherche de ses origines. Ce terme s'applique cependant davantage à un animal qu'à un homme même si, au tout début, il donne lui-même le ton « Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree ». Quand il explore sa généalogie, les origines de ses parents et en particulier de son père, il tombe sur des maîtresses plus ou moins exotiques, sur de la collaboration aux relents de mafia, une parenté juive matinée de Toscane, le tout hanté par des fantômes interlopes du marchés noir, des arrestations et des fuites du temps de l'Occupation, bref des racines troubles et obscures qui déboucheront sur son enfance et son adolescence placées sous le signe de l'abandon et du mystère. Est-ce pour échapper à cette période troublée ou simplement pour obéir à un impératif de liberté que son père et sa mère mènent une vie aventureuse chacun de leur côté, loin de Patrick, le narrateur et de son frère Rudy dans l'existence de qui s'invitent des noms connus mais rarement la présence de leurs parents ? A travers les mots, on sent que les deux enfants sont livrés à eux-mêmes, confiés au gré des occasions à des étrangers, à des religieux catholiques ou à un pensionnat aux allures militaires, qui se chargent de leur subsistance, de leur survie et de leur éducation, avec, en contre-champs ces parents plus ou moins impliqués dans les affaires louches, plus ou moins poursuivis par la justice. On le sent désireux d'aimer cette mère et ce père lointains (pourtant s'il révèle de prénom de son père, il ne mentionne jamais celui de sa mère), mais en face il ne trouve qu'indifférence et même transparence et après la mort de son frère il se sent encore plus seul et déstabilisé, devient fugueur, voleur. Sa mère est comédienne, absente de sa vie et elle n'existe pour lui que dans des lettres très épisodiques qui résonnent pour moi comme quelque chose de faux, surtout quand elle affirme qu'elle pense à lui. A titre personnel, cela me rappelle quelque chose de précis. Son père est un affairiste semblant toujours être en marge de l'honnêteté voire de la légalité. Il semble porter quelque intérêt à ce fils lointain, le gratifiant de balades, parfois de maigres subsides, lui prodiguant conseils, encouragements à obtenir des diplômes pour son avenir. De tout cela, il me semble qu'il ressorte une grande solitude pour le narrateur. Il est enfermé dans un collège catholique aux méthodes d'un autre âge, entre rituels religieux obligatoires, quotidien spartiate et intolérance révoltante, comme c'était le lot des enfants dont leurs parents voulaient se débarrasser et se réfugie un peu au hasard dans le cinéma, les bandes dessinées au début, puis ensuite dans la lecture de romans et de poèmes. Son approche de la littérature grâce à la fréquentation des bons auteurs lui donneront le goût de la culture, de l'écriture et formeront son style.
Puis c'est la spirale ordinaire d'un couple qui n'en a jamais été vraiment un et qui finit par divorcer, avec au milieu ce pauvre garçon encore mineur, confié à sa mère parce que c'était l'usage à l'époque. Entre les deux ex-époux qui le prennent à témoin de leur déchirements, il ne sait pas vraiment où se situer ni à qui se confier, avec en prime une période où il connaît la gène et même la dèche et qu'en même temps naissent en lui des rêves balzaciens. A cette époque il a l'intuition que l'écriture peut palier ce manque affectif, qu'elle peut-être, ce qu'elle est souvent dans ce genre de cas, une catharsis.
Selon son habitude, Patrick Modiano continue d'explorer à la fois le temps passé, celui qui donne le vertige quand on prend conscience de toutes ces années enfuies, de tout ce qu'on n'a pas fait, de tout ce qu'on aurait pu faire mais qu'on n'a pas pu ou pas osé et de cette jeunesse qui a été celle d'un garçon livré à lui-même, qui se cherchait, qui n'avait pas de véritable point d'ancrage à quoi se raccrocher. Pour lui vient enfin la majorité, l'ancienne, celle qu'on n'avait pas avant 21 ans, et qui est pour lui comme une libération. Il ne sera plus celui qu'on exile, celui dont on souhaite se séparer, celui qui connaît les pensionnats et les villes lointaines…
Celui qu'on a qualifié de Marcel Proust moderne eu égard à la recherche qu'il mène sur lui-même, pose une nouvelle fois une pièce à ce puzzle qui ainsi forme cette image un peu floue mais parlante, attachante en tout cas, pour qui sait l'apprécier. Ce texte est un jalon supplémentaire dans cette quête intime de son enfance et de son adolescence, deux périodes dont on ne guérit jamais complètement.
© Hervé GAUTIER – Février 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Un mari idéal
- Par ervian
- Le 04/02/2018
- Dans Leah MacLaren
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La Feuille Volante n° 1214
Un mari idéal – Leah McLaren – Albin Michel.
Traduit de l'anglais par Clara Lavaste.
Nick et Maya sont mariés. Lui est un important publicitaire et elle, actuellement mère au foyer après la naissance, voici trois ans, des jumeaux Foster et Isla, a renoncé à une brillante carrière d'avocate, mais pas au grand train de vie que lui assure les revenus de son mari. Nick, à peine 40 ans, est déjà lassé du mariage, cultive les aventures et songe à divorcer mais ce ne sera pas facile parce que le droit de la famille était la spécialité de Maya quand elle était avocate, sans compter ce que ça va lui coûter ! Gray, avocat, mais aussi ami du couple depuis longtemps, lui conseille de devenir le mari idéal, le père attentionné qu'il n'a peut-être jamais vraiment été et surtout d'encourager Maya à reprendre son métier d'avocat, ne serait-ce que pour minorer le montant de la pension alimentaire qu'il devra lui verser en cas de divorce. Et tant pis si le mensonge est gros ! De son côté elle qui rêve d'autre chose et au début s'engage entre eux une sorte d'épisode où la séduction le dispute à la comédie, mais Nick se prend au jeu et retombe amoureux de sa femme. Quand il avait souhaité que Maya retravaille, il ne croyait pas si bien dire, parce que, de son côté, c'était son souhait et c'est précisément à Gray qu'elle demande de la réinsérer dans le monde du travail, sans toutefois savoir que l'idée vient de lui. La réaction favorable de Nick est étonnante mais finalement logique puisqu'elle sert ses intérêts, mais Maya s'étonne un peu de voir son mari accepter en même temps la reprise de ses activités professionnelles et son nouveau rôle de père. C'est un peu comme une renaissance de son mariage qui s'enlisait dans le quotidien. Le plus étonnant est qu'elle s'en ouvre à Gray, devenu son collègue de travail, mais, elle ne le sait pas encore, secrètement amoureux d'elle depuis toujours.
J'ai été assez long à entrer dans cette histoire qui bien souvent s'égare en longueurs, mais j'ai cependant poursuivi ma lecture, plus intéressé que vraiment passionné, jusqu'à la fin, ne serait-ce que pour découvrir un épilogue qui tardait un peu. Elle tient sa réalité d'une idée un peu bizarre d'un ami du temps de l’université qui ressemble à un coup de poker et qui révèle la vraie nature de cette amitié. Cela n'est pas vraiment une nouveauté tant l'espèce humaine se démasque à travers le mensonge, l'hypocrisie, l'envie, la volonté de ne pas laisser passer une opportunité quel que soit par ailleurs le prix à payer pour cela et ce malgré tous les serments, les bons sentiments affirmés, les apparences derrière lesquelles on se retranche souvent. Elles sont trompeuses, l'actualité judiciaire nous le rappelle opportunément, et quand il s'agit du couple, c'est encore pire. Les portes refermées sur son intimité cachent parfois des évidences qui étonnent les proches et les révélations sur chacun des conjoints prennent une dimension surréaliste tant elles sont différentes de cette réalité qu'on croyait établie. J'ai longtemps craint, tout au long de ma lecture, d'avoir affaire à un de ces scénarios connus d'un couple en instance de séparation, avec, dans l'ombre, le tiers, plus ou moins amoureux qui attend son heure, un de ces romans à l'eau de rose qui font le bonheur des lecteurs d'ouvrages publiés par certaines maisons d'édition spécialisées. Le titre et la couverture en donnaient des prémices inquiétantes. Nous sommes dans une société nord-américaine de la classe supérieure où traditionnellement les épouses ne travaillent pas et font de parfaites femmes d'intérieur qui se chargent des enfants et participent à des activités hors de leur foyer. Que Maya qui choisit de rompre cet équilibre en reprenant un travail qui la passionne, en ressente de la culpabilité, je peux l'admettre, à condition qu'elle ne se sente pas fautive en permanence comme cela semble être le cas, d'autant qu'elle est, sans le savoir, à la fois l'objet de cet arrangement où l'argent n'est pas absent, l'enjeu de cette idée finalement très intéressée et finalement la personne qui permet à Nick de redevenir ce mari idéal que son quotidien avait quelque peu masqué.
Je n'ai pas vraiment senti « l'humour ravageur » dont parlent la quatrième de couverture et les nombreux commentaires que j'ai pu lire, pas apprécié non plus le style assez ordinaire. J'ai trouvé un peu légère cette idée saugrenue, mais pas innocente, de Gray et la facilité avec laquelle Nick l'acceptait. Le fait qu'elle se retourne contre son auteur me parait tenir du « happy end » un peu facile qu'on ne rencontre pas toujours dans la vraie vie. J'ai plutôt vu une certaine critique de la société nord-américaine qui fait prévaloir l'argent, celle du mariage, la prise en compte de l'usure du couple et l'illusion de chercher ailleurs ce qu'on a chez soi, une étude de personnalités face à un tournent dans la vie personnelle, bref quelque chose d'assez peu original. Cependant, je ne regrette pas d'avoir poussé à son terme ma lecture de ce roman que Babelio et les éditions Albin Michel m'ont fait parvenir, ce dont je les remercie, même si je l'ai fait sans véritable passion.
© Hervé GAUTIER – Février 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Un mari idéal
- Par ervian
- Le 04/02/2018
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La Feuille Volante n° 1214
Un mari idéal – Leah McLaren – Albin Michel.
Traduit de l'anglais par Clara Lavaste.
Nick et Maya sont mariés. Lui est un important publicitaire et elle, actuellement mère au foyer après la naissance, voici trois ans, des jumeaux Foster et Isla, a renoncé à une brillante carrière d'avocate, mais pas au grand train de vie que lui assure les revenus de son mari. Nick, à peine 40 ans, est déjà lassé du mariage, cultive les aventures et songe à divorcer mais ce ne sera pas facile parce que le droit de la famille était la spécialité de Maya quand elle était avocate, sans compter ce que ça va lui coûter ! Gray, avocat, mais aussi ami du couple depuis longtemps, lui conseille de devenir le mari idéal, le père attentionné qu'il n'a peut-être jamais vraiment été et surtout d'encourager Maya à reprendre son métier d'avocat, ne serait-ce que pour minorer le montant de la pension alimentaire qu'il devra lui verser en cas de divorce. Et tant pis si le mensonge est gros ! De son côté elle qui rêve d'autre chose et au début s'engage entre eux une sorte d'épisode où la séduction le dispute à la comédie, mais Nick se prend au jeu et retombe amoureux de sa femme. Quand il avait souhaité que Maya retravaille, il ne croyait pas si bien dire, parce que, de son côté, c'était son souhait et c'est précisément à Gray qu'elle demande de la réinsérer dans le monde du travail, sans toutefois savoir que l'idée vient de lui. La réaction favorable de Nick est étonnante mais finalement logique puisqu'elle sert ses intérêts, mais Maya s'étonne un peu de voir son mari accepter en même temps la reprise de ses activités professionnelles et son nouveau rôle de père. C'est un peu comme une renaissance de son mariage qui s'enlisait dans le quotidien. Le plus étonnant est qu'elle s'en ouvre à Gray, devenu son collègue de travail, mais, elle ne le sait pas encore, secrètement amoureux d'elle depuis toujours.
J'ai été assez long à entrer dans cette histoire qui bien souvent s'égare en longueurs, mais j'ai cependant poursuivi ma lecture, plus intéressé que vraiment passionné, jusqu'à la fin, ne serait-ce que pour découvrir un épilogue qui tardait un peu. Elle tient sa réalité d'une idée un peu bizarre d'un ami du temps de l’université qui ressemble à un coup de poker et qui révèle la vraie nature de cette amitié. Cela n'est pas vraiment une nouveauté tant l'espèce humaine se démasque à travers le mensonge, l'hypocrisie, l'envie, la volonté de ne pas laisser passer une opportunité quel que soit par ailleurs le prix à payer pour cela et ce malgré tous les serments, les bons sentiments affirmés, les apparences derrière lesquelles on se retranche souvent. Elles sont trompeuses, l'actualité judiciaire nous le rappelle opportunément, et quand il s'agit du couple, c'est encore pire. Les portes refermées sur son intimité cachent parfois des évidences qui étonnent les proches et les révélations sur chacun des conjoints prennent une dimension surréaliste tant elles sont différentes de cette réalité qu'on croyait établie. J'ai longtemps craint, tout au long de ma lecture, d'avoir affaire à un de ces scénarios connus d'un couple en instance de séparation, avec, dans l'ombre, le tiers, plus ou moins amoureux qui attend son heure, un de ces romans à l'eau de rose qui font le bonheur des lecteurs d'ouvrages publiés par certaines maisons d'édition spécialisées. Le titre et la couverture en donnaient des prémices inquiétantes. Nous sommes dans une société nord-américaine de la classe supérieure où traditionnellement les épouses ne travaillent pas et font de parfaites femmes d'intérieur qui se chargent des enfants et participent à des activités hors de leur foyer. Que Maya qui choisit de rompre cet équilibre en reprenant un travail qui la passionne, en ressente de la culpabilité, je peux l'admettre, à condition qu'elle ne se sente pas fautive en permanence comme cela semble être le cas, d'autant qu'elle est, sans le savoir, à la fois l'objet de cet arrangement où l'argent n'est pas absent, l'enjeu de cette idée finalement très intéressée et finalement la personne qui permet à Nick de redevenir ce mari idéal que son quotidien avait quelque peu masqué.
Je n'ai pas vraiment senti « l'humour ravageur » dont parlent la quatrième de couverture et les nombreux commentaires que j'ai pu lire, pas apprécié non plus le style assez ordinaire. J'ai trouvé un peu légère cette idée saugrenue, mais pas innocente, de Gray et la facilité avec laquelle Nick l'acceptait. Le fait qu'elle se retourne contre son auteur me parait tenir du « happy end » un peu facile qu'on ne rencontre pas toujours dans la vraie vie. J'ai plutôt vu une certaine critique de la société nord-américaine qui fait prévaloir l'argent, celle du mariage, la prise en compte de l'usure du couple et l'illusion de chercher ailleurs ce qu'on a chez soi, une étude de personnalités face à un tournent dans la vie personnelle, bref quelque chose d'assez peu original. Cependant, je ne regrette pas d'avoir poussé à son terme ma lecture de ce roman que Babelio et les éditions Albin Michel m'ont fait parvenir, ce dont je les remercie, même si je l'ai fait sans véritable passion.
© Hervé GAUTIER – Février 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Docteur Voltaire et Mister Hyde
- Par ervian
- Le 31/01/2018
- Dans Frédéric LENORMAND
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La Feuille Volante n° 1213
Docteur Voltaire et Mister Hyde – Frédéric Lenormand – JC Lattès.
Voltaire est présentement sur les terres de sa maîtresse, Mme du Chatelet, en Lorraine où il a dû se réfugier après la condamnation des Lettres Philosophiques promises au bûcher. Il s'y transforme en un infatigable modernisateur du vieux château qui l’accueille. A Paris se répand la psychose de la peste due sans doute à l'accostage de quelque navire en provenance d'Afrique comme cela a déjà été le cas à Marseille, mais il ne faut surtout pas prononcer ce mot ! Malgré la peur qu'il a de la maladie et nonobstant ses écrits subversifs, il lui semble indispensable de rejoindre la Capitale d'autant que, en Lorraine sa vie semble menacée. Il est suivi dans son périple par sa maîtresse et son incontournable abbé Linant mais aussi par un Anglais nommé Mister Hyde, jardinier-paysagiste anglais (baronet of Jek' Hill), surtout désireux d'enlever notre philosophe pour qu'il serve à distraire son roi.
J'ai personnellement un faible pour le XVIII° siècle et pour Voltaire en particulier. J'apprécie toujours quand on les fait renaître, surtout sous la forme de romans et qu'ils m’entraînent dans le Paris de l'époque à cette occasion. Lenormand s'en est fait une spécialité d'historien et y a ajouté son talent de conteur, mettant en scène notre écrivain, virevoltant et espiègle, dans des situations particulières qu'il n'a certes pas connues, lui prêtant des propos qui n'ont pas été le siens mais qu'il aurait à coup sûr approuvés. Dans cette discipline romanesque où se mêlent personnages historiques et fictifs, détails authentiquement biographiques et parfaitement inventés, Lenormand excelle. Les documents qu'il produit à la fin de cet ouvrage sont révélateurs, quant à accréditer l'idée qu'il n'a aucune imagination, cela me paraît procéder soit d'un abus de vocabulaire soit de la fausse modestie ! Il n'est certes pas le seul à s'exprimer dans ce registre, cette chronique s'en fait souvent l'écho, mais j'apprécie toujours ce parti-pris littéraire.
Depuis longtemps, j’aime bien le style de Lenormand, son humour, sa manière de mettre ses personnages en situation et de les faire réagir, et quand il choisit Voltaire, on sent qu'il aime bien cet exercice. Cette chronique a largement célébré cette heureuse habitude. Le titre de ce roman est ici un peu attirant puisqu'il évoque évidemment, « Docteur Jekyll et Mr Hyde » de Robert-Louis Stevenson paru en 1886, qui illustre la dualité de l'homme, le côté obscur prenant le pas sur le bon. Qu'il affuble l'auteur de Candide du qualificatif de docteur est plutôt bienvenu surtout quand notre philosophe s'accoutre lui-même de ce déguisement et que la philosophie est une manière de soigner les esprits autant que les âmes, c'est un rapprochement qui n'aurait sans doute pas déplu à Voltaire mais qui sonne pour moi comme quelque chose de racoleur et ce d'autant plus que ce Mister Hyde ne fait que de brèves apparitions, poursuivant son idée fixe, celle d'inciter Voltaire à passer de l'autre côté de la Manche. Je ne vois donc pas très bien ce que vient faire son nom dans ce titre, à part lui donner une dimension accrocheuse.
Je sais que nous sommes dans une fiction des plus débridées, mais je me suis quand même un peu lassé des tribulations de Voltaire se faisant passer pour un frère qu'il n'aime guère ou des quiproquos où on les prend, volontairement ou non, l'un pour l'autre, de ses tentatives pour être pris pour un médecin, autant que de cette enquête sur cette peste bien étrange dont le charge le lieutenant général de police René Hérault alors que lui-même est mis au ban du royaume et ses écrits subversifs sont promis aux flammes du bûcher ! Un des nombreux paradoxes policiers sans doute ? Cette enquête tarde quelque peu à être mise en œuvre et il m'a semblé que le roman pâtissait de quelques longueurs dans lesquelles je me suis un peu perdu. Pourtant ce roman reprend son véritable souffle de thriller quand on découvre des cadavres dont l'exécution n'ont finalement qu'un lointain rapport avec la peste. Et que doit-on penser de toute cette histoire ? Que la philosophie, celle de Voltaire, est une chose indispensable à l'espèce humaine, que cette dernière est toujours égale à elle-même, qu'il ne faut pas faire confiance aux femmes, que chacun dès lors pourra reprendre une vie normale dans « le meilleur des mondes », avec le futur auteur de « Zadig » comme directeur d'enquête, que les philosophes pourront philosopher et les jansénistes janséniser et que Voltaire lui-même pourra continuer de jeter sur le monde qui l'entoure un regard critique et se montrer, par ses écrits et son action, digne du Siècle des Lumières qu'il incarne ! Peut-être ?
© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Frappe-toi le coeur
- Par ervian
- Le 29/01/2018
- Dans Amélie Nothomb
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La Feuille Volante n° 1212
Frappe-toi le cœur – Amélie Nothomb – Albin Michel.
Je dois avouer que je lis toujours les romans d'Amélie Nothomb avec un certain état d’esprit puisque d'ordinaire j'ai toujours beaucoup de mal à entrer dans son univers créatif, ce que je considère comme une occasion manquée. Je les lis d'avantage parce qu'elle fait partie des grands noms de la littérature contemporaine que par réel intérêt. Mis à part « Stupeurs et tremblements » (La Feuille Volante n° 771) j'ai toujours ressenti quelque chose d'indifférent, voire de négatif à la lecture de son œuvre. Ici, c'est peut-être autre chose, non pas tant à cause du titre emprunté à Alfred de Musset qui voudrait nous faire croire qu'il aurait donné naissance à une une vocation… de cardiologue, même si ce détail prend une dimension différente à la fin ! L'histoire qui nous est racontée, sans être banale, est sans doute celle de chacun, avec évidemment moins d’exagérations puisque nous sommes dans un roman, simplement parce que les apparences sont souvent fausses, que l'hypocrisie existe et que la famille n'est pas un contexte où tout est forcément bien. C'est aussi, comme dans le monde extérieur, le siège d'injustices, de bouleversements intimes, de fuites, de drames...
Le livre refermé, que m'en reste-t-il ? Une impression assez fugace, un texte bien écrit et qui se lit rapidement, une histoire de famille qui tourne autour d'une mère qui ressent le besoin d'être le centre d'intérêt, de la jalousie qu'elle éprouve pour sa fille aînée, Diane, au point de la délaisser, de la volonté plus ou moins consciente d'étouffer sa dernière fille, Célia, sous couvert de l'aimer. Il en résulte du favoritisme au sein de la fratrie et évidemment des frictions et une volonté de fuite de cet univers nocif. Que cela se passe en province dans les années 70 ne change rien à l'histoire de cette pauvre Diane, dont la mère, Marie, sans doute peu préparée au mariage et au rôle de mère, se consacre exclusivement à son troisième enfant au détriment des autres. Que, dans ces conditions, cette famille qui avait tout pour être heureuse se délite, que le père, qui sans doute en avait une autre idée, se révèle de plus en plus inexistant voire démissionnaire au point de privilégier son travail, que Célia, auparavant l'objet de tant d'attentions maternelles veuille vivre une vie différente pour échapper à l'idée même qu'elle puisse elle aussi, et peut-être malgré elle, refaire avec sa fille les erreurs que sa mère a faites avec elle, que Diane refuse le concept même de famille dans un contexte aussi nuisible, cela peut d'autant plus se comprendre qu'il suffit de regarder autour de nous pour le vérifier. La famille, pilier de la société, en prend un coup dans ce roman et j'ai un peu de mal à me défaire de l'idée qu'Amélie Nothomb qui, comme tout romancier, puise en permanence dans sa vie et ses souvenirs l'essence même de son œuvre, y soit à ce point étrangère! Les enfants, la façon de les éduquer, de les aimer, de favoriser leurs aspirations ou de les mépriser en s'en désintéressant, sont souvent la pomme de discorde entre les parents et il en résulte des brisures souvent définitives au sein d'un couple avec des volontés de destruction multiformes. Si Diane ne souhaite pas fonder une famille, elle se passionne cependant pour l'éducation de Mariel, la fille d'Olivia que cette dernière ignorait cependant.
Je ne perds pas de vue que nous sommes dans une fiction où l’imagination a sa place, mais la conclusion qui en est faite, pour appartenir à un univers romanesque et être un peu surréaliste (je reste dubitatif devant l'attitude et surtout l’inefficacité de la police et la fin du roman me paraît bien irréelle) n'en est pas moins une éventualité que le monde judiciaire a déjà connu. La famille n'est d'ailleurs pas la seule à trinquer, si je puis dire, puisque les hommes y sont ici montrés comme de véritables fantômes irréels et sans aucune consistance, que le monde du travail à travers l'université et le mandarinat, n'est pas oubliée, que l’égoïsme existe, que les relations entre les gens, tissées avec la trame d'une l'amitié qu'on veut solide, résistent rarement aux intérêts personnels divergents et laissent bien souvent la place à la trahison qui exploite les failles de l'autre. Elle est la fille de la jalousie et de mépris. C'est bien de cela dont il s'agit dans ce roman où l'on voit s'établir entre Olivia et Diane des relations fortes qui, avec le temps qui passe et l'évolution des choses, vont aller se distendant jusqu'à mourir tout à fait.
Je m'interroge toujours, à titre personnel, sur la reproduction de l'exemple antérieur, surtout si on a la volonté ferme de l'éviter parce qu'on le sait nocif. J'ai pu vérifier que, malgré toute notre bonne volonté, on le refait à l'identique et c'est toujours pour moi l'objet d'un questionnement même si ce thème n'est ici qu'effleuré.
Même si les dernière phrases de ce livre me paraissent bien loin de la réalité et lui donne une même un fin quelque peu étonnante, j'ai cependant eu plaisir à le lire pour les sujets qu'il aborde.
© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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La ligne de crête
- Par ervian
- Le 27/01/2018
- Dans Jacques Ancet
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La Feuille Volante n° 1211
La ligne de crête – Jacques Ancet – Tertium Éditions.
On peut être ému par un être, par une chose ou par un paysage au point d'en parler avec des mots sur du papier ou des couleurs sur une toile. Ici c'est une montagne, masse de pierre et de terre qui domine un paysage de plaine. C'est un endroit qu'on voit de loin, que d'emblée, l'auteur tente de définir simplement : c'est un lieu, « un espace où habiter », quelque chose avec quoi on « commence » où on attend (« C'est peut-être l'attente qui fait le lieu »), sans peut-être savoir très bien quoi, une forme ou des nuances colorées à quoi on prête une signification personnelle qui font appel au soi profond, au souvenir (« quelque chose comme un grain d'enfance ») au point d'en être fasciné. Elle un côté sacré et mystérieux, dangereux et secret qui a toujours eu, pour les humains un côté fascinant. Sans nous révéler son nom, se contentant d'évoquer Cézanne qui en immortalisa une célèbre en moult exemplaires, il l'évoque dans un tourbillon de vie, de fragrances, de sons et de silences, de pierre et d'herbe mêlées, de couleurs et d'ombres, de cassures et de marqueterie des prés qui constituent un cadastre tourmenté où l’œil se perd. La nommer serait pour lui réducteur et il se contente de noter qu'elle domine une ville, qu'elle abrite l'activité parfois dure et ingrate, mentionnant les toits roses, le tintement des cloches, les façades crèmes des pavillons mais aussi la boue des chemins, le remugle des écuries, de parler de la vie qu'elle suscite par les eaux qui naissent d'elle, de révéler les nuages qui parfois cachent « la dispersion d'images » qu'elle donne à voir quand le regard migre vers le sommet, comme une allégeance qui inspire l'humilité et où alternent le silence et les vibrations de l'air. Parler des choses c'est les faire vivre, les faire exister face à l'indifférence ou la banalité. Il concentre son attention et son imagination sur la ligne de crête, une bordure de quelque chose, une limite « déchiquetée »entre le ciel et la pierre où se conjuguent les couleurs et les formes patiemment tressées qui festonnent le paysage en dents inégales et acérées de lumières et d'ombres, de forêts et de champs que cachent par moments quelques liserés de nuages. La montagne alterne le minéral et le végétal dans l'horizontalité ou la verticalité des couches de calcaire, indéchiffrables graffitis où se bousculent des nuances que les mots, entre pic et vallée, « balcon incurvé du sommet » et contrebas, peinent parfois à traduire. On peut y lire une géologie millénaire ou un instant fugace, fragilité et contingence de notre existence humaine. Les hommes naîtront et mourront dans la permanence de sa stature qui demeurera après eux. Dès lors ce panorama devient espace et une pénétration subtile s'effectue entre le narrateur et le paysage qui fait naître chez lui une manière de compréhension, un attachement malgré l'impuissance qu'il ressent mais qui est pour lui aussi une motivation.
Pour le spectateur attentif, cette vision suscite des échanges silencieux et complices, comme un message qui lui serait adressé à lui seul parce qu'il est seul à pouvoir le déchiffrer au-delà de la banalité des choses quotidiennes. Puis c'est l'ascension entre la résonance des falaises et le crissement des pas sur les cailloux de la pente. Il prend conscience que marcher et écrire c'est la même démarche, la même découverte de choses nouvelles dans le vertige ascensionnel si semblable à celui de la création littéraire. On entre dans un décor comme on entre dans une image, « les mots et les choses brillent du même feu » et la voix de l'inspiration progresse elle aussi au-dessus du vide comme le marcheur qui connaît la fatigue, le froid et le doute. Marcher et écrire c'est fuir avec pour but cette ligne de crête comme un objectif à atteindre en délaissant le monde d'en bas, celui des villes et des gens. En marchant comme en écrivant on va au-devant des souvenirs, ceux de l'enfance de ses mystères et de ses fantasmes, ceux de l’adolescence et de ses projets souvent trahis par la timidité. La vie dévide son fil dans le déroulement des saisons et la fuite du temps avec au bout la mort qu'on combat avec l'écriture
Je remercie Babelio et les éditions Tertium de m'avoir permis de découvrir ce texte poétique qu'il faut lire à haute voix pour en goûter toutes les intonations et les nuances, l'ambiance particulière que les mots distillent. Cette lecture se doit d'être lente, avec de longs moments de silence, de retours en arrière et de pauses, ce qui donne une autre dimension à ces quelques cent pages qu'il faut honorer d'une grande attention pour apprécier toute l'émotion et le dépaysement qu'elles suscitent.
© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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l'euphorie des salles de marché
- Par ervian
- Le 25/01/2018
- Dans Christophe Carlier
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La Feuille Volante n° 1210
L'euphorie des places de marché – Christophe Carlier – Serge Safran Éditeur.
On peut compter sur les économistes, en situation de crise, pour rajouter tous les jours une couche de sinistrose, et nous promettre des dégringolades de la part des agences de notation, d'immanquables récessions et d'incontournables kraks boursiers. Pourtant cela ne fait ni chaud ni froid à Norbert Langlois, trente ans, rompu aux lois du marchés et qui souhaite faire de Buronex dont il est le nouveau directeur, une entreprise en pointe dans ce contexte morose. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, comme on dit, s'il n'y avait Agathe, une plantureuse rousse entre deux âges, secrétaire de direction dans cette entreprise, qui, avec vingt ans d'expérience, maîtrise parfaitement… l'art de ne rien faire ! Cette inactivité lui permet notamment de ne pas risquer l'erreur professionnelle, apanage de ceux qui travaillent, ce qui la conduirait tout droit à l'agence pour l'emploi. Elle était là à la création de cette entreprise qui, après plusieurs patrons et pas mal de restructurations, a échu à Langlois, un manager aux dents longues qui entend la développer à l'international. Autant dire que l'incontournable Agathe qui a toujours « fait partie des meubles », a survécu jusqu'à aujourd'hui à tous ces changements de sorte que ce quasi droit d’aînesse la met, croit-elle, dans une position favorable pour « développer » son inertie alors que le patron ne rêve que de s'en débarrasser. Si elle passe son temps à se faire les ongles, et ainsi menace gravement la productivité de la maison, lui se les ronge à imaginer une manière de lui faire prendre définitivement la porte. Il fait ainsi appel à son imagination débordante pour la pousser à la faute tout en redoutant son aplomb, son à propos et surtout sa mauvaise foi devant lesquels un licenciement classique n'a aucune chance d'aboutir. Il va même, dans son empressement à s'en séparer jusqu'à envisager un crime mafieux ! Mais ça fait un peu désordre.
Tout ce quotidien qu'on a du mal à qualifier de laborieux, vu du côté d'Agathe, est sans incidence sur l’embellie de la bourse qui maintenant s'installe dans ce paysage où cette secrétaire continue de faire ce qu'elle peut… pour ne rien faire ! Il ne faut cependant pas croire qu'elle n'a pas, comme on dit, « la culture d'entreprise » et sait fort bien payer de sa personne quand la nécessité s'en fait sentir, surtout quand son intérêt personnel est en jeu. Bref, à la Burotex, tout va pour le mieux, surtout pour Agathe qui continue à vivre dans le monde du travail à sa manière sans se soucier des variations de la bourse et du stress qui ailleurs et dans un contexte ordinaire plombe la vie des salariés. Elle jette sur la société qui l'entoure un regard aussi indifférent que celui qui gouverne son quotidien d'employé.
Quant à Langlois, la présence de Ludivine, une stagiaire, taillable et corvéable comme il se doit, gomme à la fois ses variations de tension artérielle, ses états d'âme et les absences d'Agathe !
Cette aimable fiction, au titre un peu trompeur, qui n'a pas grand chose à voir avec le monde du travail de la vraie vie, même si parfois certaines remarques et situations peuvent se révéler pertinentes, nous rappelle que l'économie n'est pas une science exacte et varie au rythme aléatoire et instable de la politique et des rumeurs, que la virtualité s'installe de jour en jour davantage dans notre quotidien et que les relations entre les humains n'ont guère changé depuis le commencement des temps. Et puis, nous qui avons travaillé, nous avons tous, un jour ou l'autre, croisé une Agathe que nous avons détestée pour ses impérities.
J'ai rencontré l’œuvre de Christophe Carlier un peu par hasard. J'apprécie autant son humour que son style délié et ce court roman, pertinent et impertinent a été, somme toute, un bon moment de lecture même si la description qu'en fait l'auteur n'est pas exactement semblable à ce qu'il est en réalité. On peut bien rire de cela aussi, après tout. Je crois qu'en cas de sinistrose ce serait même conseillé !
© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Tristesse et beauté
- Par ervian
- Le 23/01/2018
- Dans Yasunari Kawabata
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La Feuille Volante n° 1209
Tristesse et beauté – Yasunari Kawabata – Albin Michel.
Traduit du japonais par Amina Okada.
Oky est un écrivain célèbre, dans la maturité, qui prend seul le train pour Kyoto en cette fin d'année dans l'espoir incertain, après plus de vingt années de séparation, de retrouver Otoko qui fut il y a bien longtemps sa très jeune maîtresse. Il était à l'époque déjà marié et père de famille, mais l'enfant qu'il avait eu avec Otoko était mort-né et la jeune fille avait tenté de se suicider. Cet épisode avait donné un roman autobiographique à succès pour Oky et avait fait de lui un écrivain reconnu. Elle est maintenant une artiste peintre reconnue, demeurée célibataire et vit avec Keiko, son élève, une jeune fille d'une étonnante beauté et qui voue à son professeur une grande dévotion. Elle considère que Oki est le seul responsable de la destruction de la vie d'Otoko et envisage une vengeance d'autant plus étrange que personne ne lui a rien demandé, que la jalousie qui semble en être le moteur est quelque peu étonnante et que, à l'évidence, Otoko est encore amoureuse d'Oky. Cette punition est d'autant plus subtile qu'elle ressemble au style abstrait de Keiko qui donne à voir dans ses peintures autre chose que la réalité perçue par le commun des mortels.
Un quatrième personnage, Fumiko, l'épouse d'Oki, a mal vécu le succès littéraire de son mari puisque qu'il est inspiré par un adultère de ce dernier mais a pourtant profité de l'aisance financière qu'il lui a apportée lui a apporté, mais on sent bien qu'elle n'a pas oublié la trahison de son mari. Comment aurait-elle pu l'oublier d'ailleurs ? Quant au pardon toujours possible, cela n'a toujours été pour moi qu'un invitation à recommencer, une dangereuse position dans le contexte de l'espèce humaine, volontiers inconstante, et à la quelle nous appartenons tous.
Le livre refermé, j'ai un peu de mal a me forger un avis sur ce roman au dénuement prévisible, sans doute à cause de la pudeur avec laquelle chaque personnage est décrit et ce malgré l'indéniable dimension érotique de certains passages. C'est sans doute là un trait de la culture nippone qui m'est étranger. En tout cas, j'ai perçu quelque chose d'universel, une forme de vertige, comme ce qu'on ressent quand on prend conscience du temps qui passe, qu'on se remémore les choses importantes ou au contraire minuscules qui se sont produites dans notre vie et la façon dont nous les avons abordées. Alors reviennent avec une netteté étonnante notre naïveté, notre complicité inconsciente, notre incompréhension, notre précipitation dans le vécu de ces événements qui maintenant appartiennent au passé et qu'on regrette. C'est très humain mais m'est revenue cette impossibilité de remonter le temps dont nous subissons la course inexorable. La méditation sur la mort qui s'ensuit est incontournable, sur l'éphémère des choses humaines, sur la beauté comme sur l'amour.
Nous savons qu'un écrivain puise dans sa vie et ses souvenir l'essence même se son œuvre. Tout au long de ma lecture, je n'ai pas pu m'empêcher de penser que l'ensemble de l’œuvre de Kawabata est baignée par les personnages féminins qui doivent sans doute leur présence à l'émotion que ressentit l'auteur, encore tout jeune garçon, quand, lors du passage d'un cirque ambulant, il croisa une danseuse d'un grande beauté. Plus tard, quand il était étudiant, il tomba sous le charme d'une jeune serveuse qu'il voulut épouser mais avec qui il rompit cependant. Je n'ai pas pu oublier non plus que Kawabata a choisi de se suicider.
J'ai abordé l'ouvre de Kawabata à propos Du roman « Les belles endormies » (La Feuille Volante n °1203) qui m'avait bien plu. Je ne suis pas aussi enthousiaste avec celui-ci.
© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Mes pas vont ailleurs
- Par ervian
- Le 20/01/2018
- Dans Jean-Luc Coatalem
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La Feuille Volante n° 1208
Mes pas vont ailleurs – Jean-Luc Coatalem – Stock. (Prix Fémina essai 2017)
Qui se souvient de Victor Ségalen (1878-1919), médecin breton de la marine, globe-trotteur, explorateur, homme de culture, archéologue mais surtout poète, mort à 41 ans d'un mal mystérieux, d'une façon étrange dans une forêt légendaire pleine de souvenirs personnels de ce vieux pays celte qui était le sien ? Sans forfanterie de ma part, il n'était pas pour moi vraiment un étranger et je connaissais son nom, un peu de sa vie et de son œuvre. Certes le monde universitaire lui a rendu hommage, notamment à Bordeaux et à Brest, mais il me semble qu'il reste encore un étranger dans son propre pays et peut-être aussi au sein même du monde des Lettres qui le bouda un peu de son vivant.
J'avoue que j'ai été un peu surpris, mais pas déçu, par cet ouvrage. Je m'attendais à une biographie plus ou moins romancée de cet écrivain qui pour moi reste un être fascinant, ce qui aurait été une manière de le faire connaître davantage du grand public mais j'ai lu par moment, un texte où il est souvent question de Gauguin qu'il manqua de peu aux Marquises, et... de Jean-Luc Coatalem, de l'approche qu'il a eue du travail et de la vie de son écrivain favori dont il dit qu'il est son « compagnon secret ». Il s'adresse d'ailleurs directement à lui, avec une certaine déférence, dans une sorte de lettre posthume qu'il lui adresserait. Le titre qu'il lui emprunte évoque évidemment le voyage et Ségalen fut un voyageur que sa seule qualité de médecin de la marine ne saurait justifier. L'ailleurs reste la marque d'une recherche pas forcément couronnée de succès dans la vie du poète. J'ai toujours eu l'impression que cela débouchait sur une impasse parce que sa démarche était d'une autre nature et ressemblait plus à une quête de quelque chose. Il la mena dans l'exploration d'un imaginaire intime autant dans la pratique du voyage, la curiosité de la Chine et de la Polynésie, la douceur des femmes autant que dans la fumée d’opium, tout cela et d'autres choses encore nourrissant son extraordinaire esprit créatif et curieux. La mort prématurée d'un être humain, surtout s'il est jeune, a toujours pour moi des relents de gâchis. Dans le cas de Ségalen qui souffrit tout au long de sa vie d'une sorte de dépression chronique qui donnait de lui l'image d'un être étranger à ce monde, ce fut particulièrement le cas, lui qui mit un terme à ses voyages et à sa vie.
Le personnage de Victor Ségalen est surprenant, marin qui n'aime pas la mer, militaire qui n'est guère passionné par l'armée et peut-être même par la promotion, médecin, certes compétent mais qui profite de ses voyages outre-mer que lui permettent son métier pour faire de l'archéologie, homme de culture et écrivain qui de son vivant a peu publié… Je note également les relations ambiguës, à la fin de sa vie, entre lui, Hélène, sa maîtresse, et Yvonne, son épouse, une sorte de relation à trois, consentie et consacrée jusqu'au bout par une correspondance en termes différents comme étaient différentes ces deux femmes et ce qu'elles représentaient pour lui. Leur présence à ses côtés n'a apparemment pas suffi à guérir cette neurasthénie qui a peut-être précipité sa mort, tant celle-ci pose question. Ce livre qui n'est pas un roman, qui commence et se termine par le décès de Ségalen, s'achève pourtant de la même manière avec cette évocation de la nature sauvage et mystérieuse, l'ombre de ce « dormeur du val » cher à Rimbaud que je n'ai pas pu ne pas voir dans la dernière image qu'il donne de lui, la compagnie d'Hamlet... Il y a certes plusieurs lectures de ce trépas, comme un passage d'un monde à un autre, une métamorphose peut-être, mais, en contre-point, il me semble qu'existe cette sorte d'apaisement, la quête de l'inconnu « pour trouver du nouveau » comme l'aurait dit Baudelaire, une manière d'affirmer une dernière fois sa liberté face à la camarde, cette liberté qui a baigné toute sa vie et qui a accompagné sa recherche sans doute vaine, son inhumation presque à la sauvette après falsification de son bulletin de décès, sorte de dernière manière de tirer sa révérence à ce monde qui l'a déçu.
J'ai fort apprécié ce document sur Victor Ségalen. Il a éclairé les connaissances éparses que j'avais de l'écrivain et de l'homme. C'est, pour moi, une invite à aborder son œuvre d'une manière différente. Le style de Coatalem est évidemment somptueux, poétique et sait transmettre pour son lecteur le résultat d'une recherche très documentée et passionnante. Même s'il a voulu faire « un livre hybride » sur cet écrivain voyageur qui arpenta la géographie ultramarine qui avait été celle de Gauguin aux Marquises, de Rimbaud en Afrique, de Loti en Polynésie, sur ses amitiés littéraires variées, ses voyages lointains et ses amours,cela reste une introduction exceptionnelle et bienvenue à l’œuvre de Victor Ségalen, un extraordinaire personnage à la fois romantique et secret .
© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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L' ordre du jour
- Par ervian
- Le 19/01/2018
- Dans Eric Vuillard
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La Feuille Volante n° 1207
L'ordre du jour - Eric Vuillard – Actes sud. Prix Goncourt 2017.
Nous sommes le 20 février 1933 et Allemagne nazie s’apprêtent à recevoir l'hommage, sous forme de millions de deutschemarks, des industriels allemands, Krupp, Opel , Siemens, Bayer... vingt quatre capitaines d'industries qui plus tard puiseront dans les camps de concentration la main- d’œuvre nécessaire à leur essor. L'argent est le nerf de la guerre, comme on le sait et la guerre, les nazis ne demandent qu'à la faire, elle assurera la fortune de ces généreux donateurs !
Dans ce court récit Eric Vuillard se fait l’historien de cette période qui va de 1933à 1938 au terme de laquelle sera enfin réalisé le rêve d'Hitler d'unifier sous son autorité les pays de langue allemande, l'Allemagne et l'Autriche et tant pis si, pour en arriver là, on bouscule un peu le droit, la diplomatie, le respect des frontières et même les gouvernants puisque le chancelier autrichien Schuschnigg est remplacé manu militari par le nazi Seyss-Inquart. Pourquoi se gênerait-il, le caporal autrichien devenu chancelier d'Allemagne, puisque la France et l'Angleterre semblent se désintéresser de tout cela. D'ailleurs, plus tard, lors d'un dîner au 10 Downing Street, l'ambassadeur Ribbentrop qui allait devenir ministre du Reich, amusa Churchill,Chamberlain et Lord Catogan avec ses exploits sportifs pour mieux masquer cette information et retarder la réponse britannique à l'invasion de l'Autriche. C'était le début d'un processus qui se terminerait en septembre 1938 par les accords de Munich, l'annexion des Sudètes tchécoslovaques et la Deuxième Guerre Mondiale. Le plus étonnant sans doute fut que les Autrichiens accueillirent les envahisseurs nazis dans la liesse, à grands renforts de saluts fascistes et à leur tête Hitler, même si tout ne s'est pas aussi bien passé que prévu. Après tout, le dictateur était un enfant du pays qui revenait chez lui ! Quant à l'allégresse qui a accompagné cette entrée du Führer, il ne faut tout de même pas exagérer, on avait avant bien préparé le terrain et l'ombre des SA s'étendait déjà depuis quelques temps sur le pays, quant à l'appui des panzers prévu pour accompagner ce qui est une véritable prise de pouvoir, c'est plutôt à une panne mécanique générale à laquelle on a assisté. On nous a montré des films de propagande des images sélectionnées comme toujours pour faire illusion, mais quand même !
L'auteur nous donne des détails par forcément retenus par l'Histoire, insiste sur le bluff qui a présidé à tout cela et l'incroyable crédulité du monde qui, à ce moment-là, a plié devant l'ahurissant culot d'Hitler, un peu comme si le conflit qui s'annonçait devenait inévitable Il l'évoque d'ailleurs à propos « Les plus grandes catastrophes s'annoncent souvent à petits pas ». Cela rappelle l'invasion de la Rhénanie, pourtant démilitarisée par Hitler en mars 1936, un véritable coup de poker qui, s'il avait été contré par la France comme cela eût été logique aurait sans doute changé le cours de l'histoire. Devant l'apathie générale, le Führer avait décidé d'agir parce que c'était pour lui le moment favorable à ses visées destructrices, une occasion de plus de bafouer le traité de Versailles et de s'imposer face aux atermoiements franco-britanniques. Cela a si bien fonctionner que Daladier et Chamberlain ont été acclamés à leur retour de Munich comme les sauveurs de la paix !
Hitler n'a cessé de délivrer un discours pacifique alors qu'il préparait et développait la guerre, n'a cessé d'affirmer aux Allemands eux-mêmes l'état impeccable de l'armée alors qu'il n'en était rien, a délivré contre les Juifs un discours de haine et de mort. Cela a si bien fonctionné que l’Église catholique s'en est mêlée, les curés appelant en chaire à voter pour le parti nazi lors du référendum en faveur de l’Anschluss, parant les églises de drapeaux à croix gammées. Le résultat fut sans appel, un véritable score digne d'une république bananière ... et des suicides massifs de Juifs. Cela annonçait sans doute la connivence et le silence assourdissant du pape Pie XII face à la Shoah, un peuple toujours considéré à l'époque comme déicide.
J'ai rencontré l’œuvre d'Eric Vuillard par hasard et même si le thème traité rappelle un moment peu glorieux de l'histoire de l'humanité, c'est écrit avec conviction et talent et cela procède aussi du devoir de mémoire.
© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Ne tirez pas sur le philosophe
- Par ervian
- Le 17/01/2018
- Dans Frédéric LENORMAND
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La Feuille Volante n° 1206
Ne tirez pas sur le philosophe – Frédéric Lenormand – JC Lattès.
Ah, ce Voltaire, toujours aussi inénarrable ! Nous sommes en 1735 et il revient à Paris après un an d'exil volontaire en Lorraine chez Mme du Châtelet. La publication l'année précédente des « Lettres philosophiques » où il vantait l'esprit de liberté qui soufflait en Angleterre et par conséquent où il dénonçait implicitement l'intolérance des institutions française, lui avait valu une condamnation par le Parlement, mais, contrairement à ce qu'il espère, les parisiens l'ont complètement oublié ce qui constitue à ses yeux un crime de lèse-philosophe inacceptable. L'exil, il l'avait déjà connu dix ans plus tôt, en Angleterre notamment, et même s'il en avait eu quelque agrément, il lui tardait de retrouver Paris. Il fallait donc qu'il existât à nouveau et pour cela il était capable de tout ! Comme la fortune sourit aux audacieux, il rencontre une famille de Huguenots spoliés par des moines et qui demande son aide ! Eu égard aux sentiments que Voltaire nourrit à l'endroit de l’Église catholique, l'occasion est trop belle. Las, ce dossier est trop administratif et on transigera. Il ne se prête guère aux grandes envolées lyriques et aux considérations personnelles si prisées de notre philosophe, et puis on n'en est pas encore à l'affaire Callas, ce sera pour plus tard (1762). Éternel valétudinaire et toujours désireux de s'intéresser aux progrès de la médecine, il se rend chez un taxidermiste un peu chirurgien mais aussi empailleur d'être humains, amateur de cabinet de curiosités, qui s'apprête à momifier le corps d'une malheureuse soubrette pendue la veille… pour vol de culottes ! Or, le bourreau ayant mal fait son office, elle vit encore et se réveille sur sa table de dissection. Il n'est donc plus question, pour l'homme de l'art, de lui faire rejoindre sa collection, comme il en avait l'intention. Comme il s'avère que la suppliciée ayant été condamnée pour un délit qu'elle n'avait pas commis, elle était donc victime de l'arbitraire. Voltaire tient là son affaire : Il va pouvoir revivre !
Lors de son exil volontaire au château de Cirey, Voltaire, avait noué des liens intimes avec Mme du Châtelet, une femme de sciences d'une grande valeur intellectuelle, que notre philosophe encouragea dans ses études sur les mathématiques. Il la retrouve, évidemment, lors de son retour dans la Capitale et, à la suite d'un pari un peu stupide avec elle, est dans l'obligation de poursuivre cette enquête judiciaire où il est amené à fréquenter la police et les ecclésiastiques qu'il n'aime guère et les marquises qu'il prise beaucoup plus, pour dénouer les fils un peu compliqués de cette affaire où il est question de cuillères dérobées, de fausses lettres de créances et de morts bien suspectes.
J'ai apprécié d'arpenter les rues et les quartiers de ce Paris du XVIII° siècle grâce à l'auteur et d'en apprendre davantage sur l’origine d'expressions datant de cette époque comme par exemple « faire des économies de bout de chandelles ». Comme toujours (cette chronique parle depuis de nombreuses années des romans de Frédéric Lenormand), j'ai eu plaisir a retrouver le style alerte de l'auteur et ses livres me procurent toujours un agréable moment de lecture. J'aime beaucoup son humour et la façon qu'il a de l'exprimer. C'est savoureux ! Si on en croit les appendices, cette histoire de pendaison avortée serait réelle et même si l'auteur, quelque peu facétieux, nous donne à voir un Voltaire qui ne l'est pas moins, j'ai bien aimé, comme toujours, le rencontrer sous la forme d'un enquêteur génial. J'ai ri de bon cœur aux répliques que Lenormand attribue à notre philosophe autant que les situations dans lesquelles il le met. Après tout, faire de l'auteur de Candide le héro d'un roman policier, pourquoi pas ? Et n'est-ce pas le rôle d'un philosophe des Lumières de se pencher sur le sort de l'humanité ? D'ailleurs, plus tard, il se consacrera effectivement à cet aspect de la société, imprimant sa marque dans le domaine judiciaire (Affaires Callas, Sirven, La Barre, Montbailli, Lally-Tollendal).
C'est vrai après tout, ne tirez pas sur le philosophe Voltaire puisque, à l'instar du pianiste de saloon d'Oscar Wilde, il fait ce qu'il peut pour exister, pour qu'on ne l'oublie pas parce qu'il veut surtout qu'on parle toujours de lui. Apparemment ça marche toujours !
© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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14 Juillet
- Par ervian
- Le 16/01/2018
- Dans Eric Vuillard
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La Feuille Volante n° 1205
14 Juillet – Eric Vuillard – Actes sud.
Avec un titre pareil, je me suis dit que j'allais lire, sous la plume de cet auteur, tout ce que je savais déjà, la vérité officielle sur la Révolution et la fin de la royauté, bref tout ce qui avait encombré les manuels scolaires depuis des générations. Que nenni, et heureusement ! L'histoire n'est pas faite que des agissements des plus grands et dans le déroulé des événements on oublie volontiers le peuple qui crève de faim ou meurt sur les champs de batailles quand le roi festoie ou dépense en frivolités l'argent des impôts toujours plus lourds, mène des combats inutiles et meurtriers pour les soldats. Sous l'ancien régime la dette publique croît en même temps que la spéculation pendant que le peuple trime. Tout se passe évidemment à Paris où on sent bien que les choses vont changé, qu'on est au bord d'un monde finissant et qu'il faut être de ce mouvement qui enfantera autre chose, sans qu'on sache très bien quoi. Alors, de la France entière tous les gueux, les miséreux, les vagabonds affluent vers la Capitale, se retrouvent dans la rue, viennent grossir cette foule anonyme et aveugle qui maintenant menace la couronne. Il y a des hommes et peu de femmes, des jeunes, des vieux mais ils parlent tous un patois différent, ne se connaissent pas, n'ont pas de nom, pas de lignage prestigieux, mais partagent ensemble la misère et la faim. Avec ces débordement et ces pillages, cette populace constitue un risque, on va faire donner l'armée, celle du roi, mais, même si on ne connaît rien aux combats ni à la stratégie, on s'arme de bric et de broc, les désertions se multiplient, on a le ventre vide et il fait chaud. Les révolutions accompagnent toujours la faim et les beaux jours…
A ce peuple grossier et innombrable, il faut des représentants instruits qui présentent bien et qui savent parler et il s'en présente, braves gens qui voudraient bien que tout cela se calme, authentiques révolutionnaires qui souhaitent que ça change vraiment ou opportunistes qui sentent le vent tourner et qui veulent tenter leur chance. Certains y laisseront leur vie et d'autres survivront à ce grand chambardement et à coups de palinodies et de trahisons finiront par prendre la place de ceux qu'ils combattent présentement. Ainsi va l'espèce humaine !
Dans un style passionné, vivant et riche, l'auteur raconte ce qui s'est passé mais, mieux peut-être, ce qu'il suppute, et imagine de ces journées périlleuses et, tragiques où le monde a basculé. Sous sa plume à la fois imaginative et érudite, il fait revivre un Paris populaire, celui des faubourgs et des ruelles, celui des cabaretiers, des artisans et des putains, ce Paris révolutionnaire où tout se joue ici, comme toujours. Alors on improvise tout, les combats comme les soins aux blessés, des hommes apparaissent et disparaissent, simples fantômes vite évanouis ou figures qui deviendront emblématiques, des destins se font et se défont, d'aucuns ont leur moment de gloire qui ne dure qu'un instant et d'autres commencent ici une ascension sociale qui sera fulgurante, certains s'apprêtent à porter leur croix de bois, d'autres devront à la Révolution naissante leurs étoiles de général et d'autres, à l'empire qui n'existe pas encore, leur bâton de maréchal. L'auteur refait avec force détails, certes inventés, mais qui paraissent authentiques tant ils sont bien rendus, la prise de cette citadelle-prison dont notre histoire retiendra plus tard la date et la symbolique nationale. Il multiplie les intervenants, de simples noms d'hommes, curieux, incrédules ou fanfarons, venus ici voir ce qui se passait, entre indignation, impatience et autorité. Eric Vuillard est un génial conteur et quand il évoque le quotidien et la mort d'un de ces quidams, le lecteur ne peut qu'être attentif au récit et révolté contre l'injustice de la camarde qui frappe aveuglément, compatissant à la douleur de ceux qui restent. Il sait aussi rendre la liesse populaire qui s'empare des rue de Paris à la suite de cet événement symbolique en même temps que la volonté populaire de conserver cet acquis et aussi l'anonymat. Les choses étaient effectivement en train de changer.
J'ai passé un bon moment à la lecture de ce court roman
© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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La petite pièce hexagonale
- Par ervian
- Le 15/01/2018
- Dans Yoko Ogawa
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La Feuille Volante n° 1204
La petite pièce hexagonale – Yoko Ogawa – Actes Sud.
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle.
Le mal au dos est le mal du siècle et en tant que secrétaire, la narratrice en souffre. C'est donc tout naturellement que son médecin lui conseille la piscine, lieu où elle rencontre par hasard Midori, une inconnue aussi banale que silencieuse qu'elle croise quelques jours plus tard accompagnée d'une vieille dame. Elle les suit jusqu'à une loge de concierge d'immeuble où elles semblent attendre leur tour. Le plus étonnant est que la plus âgée entre dans une haute armoire qui donne accès à un espace hexagonal, « la pièce à raconter ». Cela m'évoque à la fois le rituel de passage d'un monde à un autre autant que ces grandes armoires qui étaient souvent le refuge des enfants mais on peut tout aussi bien y voir la silhouette d'un confessionnal. C'est le début d'un récit assez surréaliste où cette femme, à travers un monologue et dans cet espace restreint, confie au silence, ses préoccupations les plus intimes et son appétence pour la vie solitaire.
J'ai lu ce court roman comme une fable philosophique mais je suis assez peu entré dans le récit personnel de cette femme, de son histoire chaotique et finalement désastreuse avec Michio, son amant et de son mal au dos chronique qui est peut-être la marque de sa culpabilité au regard de son couple. Finalement la haine qu'elle porte à cet homme pourtant prévenant, patient et bien entendu amoureux d'elle, est incompréhensible mais sa démarche intimiste de parole dans « la pièce à raconter » n'apporte aucune explication. De même pour la réflexion, d'ailleurs assez rapidement menée, sur le destin et le hasard qui est une interrogation traditionnelle autant qu'une énigme récurrente sur le sens de la vie et qui restera sans doute définitivement sans réponse. En revanche, je me suis intéressé au phénomène de la parole dont je ne suis plus très sûr qu'elle soit aussi libératrice qu'on veut bien le prétendre. Qu'elle soit, comme c'est le cas ici, exprimée sous forme de monologue traduit, à mon sens, davantage un phénomène de société où l'individu est de plus en plus seul, ou qu'elle prenne la forme un peu plus ambiguë de l'écriture qui est une autre manière de parler tout seul. Je note que, dans une société où le partage de la parole est de plus en plus grand, le soliloque me paraît bizarrement très répandu et les gens se sentent de plus en plus solitaires, même au sein de la famille et du couple. J'en veux pour preuve la pratique de plus en plus grande de l'écriture notamment grâce notamment aux réseaux sociaux. Chacun s'y exprime souvent à titre personnel sans qu'il y ait vraiment d'échanges constructifs et cela débouche souvent sur la polémique. Auparavant on confiait le rôle d'écoutants aux curés de paroisses à travers la confession mais la réponse qui était donnée, inspirée par la parole de Dieu, supposait la foi religieuse et l'observation des sacrements, autant que la nécessité de se libérer de ses fautes en les avouant, pratique qui de nos jours est bien émoussée. Maintenant que les églises sont vides et qu'on se méfie des ecclésiastiques, d'ailleurs de plus en plus rares et qui faillissent à leur mission, ce rôle est dévolu aux psychiatres qui s'acquittent de cette tâche avec des résultats parfois inégaux. De plus en plus les individus éprouvent le besoin de combler par la parole solitaire le vide de leur existence.
Je ne sais comment s'en tirera cette narratrice après le départ de cette « pièce à raconter » qui est itinérante, ce qui traduit bien son rôle qui se veut universel. Je ne sais pas comment interpréter la haine qu'elle porte à son ancien amant ni les relations éphémères qu'elle a eues avec le céramiste mais elle avoue elle-même qu'elle a agi ainsi « pour s'enfoncer de plus en plus dans (la) boue de sa conscience ». La résilience qui fait aussi partie de la vie et de la thérapie a en elle-même des ressources insoupçonnées qui viendront sans doute à son secours à moins que sa propre mauvaise foi et l’auto-persuasion ne l'aident aussi pour la convaincre de la haine qu'elle porte à Michio est exclusivement de sa faute à lui.
Au départ, ce récit m'a séduit par son originalité mais rapidement, nonobstant le style agréable à lire, j'ai vite décroché, à cause sans doute des questions soulevées et qui restaient en suspens ou de la fin du récit un peu trop facilement précipitée.
© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Les belles endormies
- Par ervian
- Le 13/01/2018
- Dans Yasunari Kawabata
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La Feuille Volante n° 1203
Les belles endormies – Yasunari Kawabata [1899-1972]– Albin Michel.
Traduit du japonais par René Sieffert – Illustrations et photos Frédéric Clément.
L'immeuble dans lequel pénètre le vieil Eguchi est une sorte d'auberge où tout est silencieux sauf le bruit des vagues qu'on entend dans le lointain. Les règles qui la gouverne sont étranges et pour éviter des dérives, il convient de ne pas y déroger. De vieux messieurs y viennent pour dormir aux côtés de jeunes filles nues, elles-mêmes endormies grâce à la drogue de sorte qu'elles restent inconscientes toute la nuit, ne seront réveillées qu'après le départ de leur client et ne sauront donc jamais avec qui elles ont passé la nuit. Il ne s'agit pour autant pas d'un vulgaire lupanar puisque le vieillard doit impérativement dormir auprès de la jeune fille en la respectant. Eguchi viendra plusieurs fois dans cette maison, se risquera même à enfreindre légèrement les règles non écrites au risque de se voir refuser l'accès à cet établissement, envoûté et tenté qu'il est par la beauté de corps de la jeune fille mais, n'étant plus capable « de se comporter en homme », il devra se contenter de la regarder, de l'effleurer toute en respectant son sommeil. C'est une situation un peu ambiguë que celle-ci puisque la jeune fille reste provocante par sa nudité, sa virginité, l'odeur de sa peau, elle bouge voire parle un peu à l'invite d'Eguchi et l'interdit qui s'impose à lui lors de ces séances nocturnes réveille ses regrets de jeunesse et accentue son actuelle décrépitude. Pour autant la règle de cette maison veut qu'il s'endorme à son tour et qu'il se réveille avant la jeune fille et parte.
Les partenaires qui sont dévolues à Eguchi sont de très jeunes filles d'une beauté sensuelle mais lui-même n'est plus capable « de se comporter en homme » en face d'une femme, aussi les effleure-t-il des yeux et des doigts en ayant soin de respecter leur sommeil. Pourtant, les sensations visuelles et olfactives qu'il ressent réveillent chez lui des souvenirs amoureux qu'il croyait définitivement enfuis de sa mémoire, mais aussi un sentiment de honte et de gêne. Il avait croisé beaucoup de femmes dans sa vie, qu'elles aient été conquêtes d'un soir ou prostituées mais il gardait d'elles l'image indélébile de leur beauté, de leur sensualité qui se réveillaient à cette occasion, avant de sombrer lui aussi dans un sommeil artificiel chargé de songes et parfois de fantômes. Ses nuits ont cependant été chastes ainsi qu'il convient dans cette maison mais ses souvenirs autant que ses séances nocturnes lui donnent l'intuition de la solitude d'autant plus grande qu'il ressent, comme chacun de ces hommes âgés qui se retrouvent ici, l'impossibilité de rendre à une femme le plaisir qu'elle donne dans l'étreinte. Pire peut-être cette impression de déréliction est exacerbée par le fait qu'ils ressentent du désir pour une jeune et jolie fille qui doit rester assoupie et qu'ils doivent dormir à ses côtés sans pouvoir assouvir leur libido et ce d'autant plus qu'ils ont dû être jadis des amants fougueux. Ils sont le plus souvent veufs ou célibataires, c'est à dire à cause de leur âge délaissés par les femmes et abandonnés à eux-mêmes. Ainsi Eguchi a la certitude que pour lui une page est définitivement tournée, qu'il arrive au terme de quelque chose et qu'il se pourrait bien qu'il dorme ici « d'un sommeil de mort ». Cela l’obsède au point de devenir un tourment, sans doute parce que le sommeil est effectivement l'antichambre de la mort et que, dans son cas comme dans celui de ses autres confrères, le trépas qui est l'inévitable issue de sa vie, peut être rendu plus doux par l'ultime partage d'une nuit, même chaste, aux côtés d'un femme sensuelle. Ainsi la pulsion qu'il ressent se transforme-t-elle en dégoût d'une vie finissante, en ce mal-être que prête la fuite du temps, en une réflexion amère sur la vieillesse, en une indignation face à la camarde qui frappe au hasard.
C'est un texte intensément érotique, tout en retenue où l'auteur souligne à l'envi les traits fins d'un visage, la blancheur d'une peau, l'odeur fascinante d'un corps nu, la pulpe des lèvres, la fluidité d'une chevelure, la rondeur d'un sein, le galbe d'une hanche, la finesse d'une attache, mais à travers l'incontestable charge sensuelle et poétique du texte, j' ai surtout lu une ode au corps des femmes, un hymne à leur beauté. C'est un texte somptueux illustré de photos et dessins non moins évocateurs de Frédéric Clément.
J'ai rencontré Kawabata par hasard et la première impression m'avait surpris (la Feuille Volante n°1202). Je dois dire que j'ai été conquis par cette deuxième approche.
© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Première neige sur le Mont Fuji
- Par ervian
- Le 09/01/2018
- Dans Yasunari Kawabata
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La Feuille Volante n° 1202
Première neige sur le Mont Fuji – Yasunari Kawabata [1899-1972]– Albin Michel.
Traduit du japonais par Cécile Sakai.
Je dois avouer que je suis assez peu versé dans la culture et la littérature japonaises, aussi bien ai-je lu ce recueil de ces six courtes nouvelles, écrites entre 1952 et 1960, comme une découverte de cet écrivain qui fut Prix Nobel de littérature en 1968.
L'art de la nouvelle est difficile et colliger des textes en vue de leur publication est un exercice délicat qui ne procède ni du hasard ni de l'humeur passagère. D'autre part, avoir entre les mains le livre d'un auteur qui a été consacré par le Prix Nobel de littérature m'impose des réflexions personnelles d'autant plus que ma lecture est une découverte. Le livre refermé, j'avoue être un peu circonspect face à ces textes d'où se dégagent des thèmes qui ne procèdent pas, dans le cas de Kawabata, de la simple fiction mais ont une connotation nettement autobiographique et personnelle puisque, comme tout écrivain, il puise dans sa vie et ses souvenirs la substance même de son œuvre. Sous sa plume, comme un exorcisme, reviennent ses obsessions, ses fantasmes qu'il extériorise et matérialise avec des mots, des situations imaginées qui, parfois malgré lui peut-être, lui font plus facilement supporter ses épreuves et ses craintes.
Il y a chez lui une hantise de la guerre et sûrement du traumatisme d'Hiroshima, des séparations qu'elle entraîne et avec elle la solitude définitive, des couples qui se défont à cause d'elle, l'histoire de vies qui auraient pu être belles mais qu'elle a bouleversées. Cette rupture dans leur lien sentimental évoque peut-être un épisode de sa propre vie, la mort aussi, et singulièrement celle d'un enfant, parce qu'ainsi l'avenir s'effondre. Cette lecture attentive me donne également à penser que les symboliques n'en sont pas absentes, celle de l'eau d'un établissement de bains où se retrouvent deux anciens amants que la vie a séparés(« Première neige sur le Mont Fuji »). Ils tenteront par le bain, comme un rituel, de se débarrasser de ce passé délétère mais n'y parviendront pas et repartiront chacun de leur côté, illustrant ainsi une pensée d'Albert Camus selon laquelle on ne peut connaître à l'âge adulte les joies qui ont enchanté notre jeunesse. Même la présence de la montagne sacrée en pointillés, n'y fera rien. Le passé est bien l'idée maîtresse de cette anthologie.
Il me semble qu'il y a aussi une évocation de la difficulté d'écrire pour un écrivain, d'exprimer ses sentiments avec des mots. Ce thème me paraît être abordé dans cette nouvelle (« En silence ») qui met un scène un vieil écrivain qu'une attaque empêche définitivement de s'exprimer par oral ou par écrit. C'est non seulement ces périodes de sécheresse créatives, parfois définitives, qui menacent l’auteur qui sont abordées ici, mais aussi peut-être la difficulté définitive d'exprimer ses émotions, de mettre des mots sur ses maux ou peut-être l'ébauche d'une des sources cachées de l'écriture qu'on peut analyser comme « la mémoire héréditaire », une forme particulière de l'inspiration. Le temps qui passe, vu à travers le très japonais rythme de la nature et des saisons, et avec lui la joie des premières années, l'amour évanoui, la jeunesse définitivement enfuie et la mort à venir, sont des thèmes également abordés à travers la présence du fantôme d'une femme qui accompagne le visiteur du vieil homme (« En silence ») ou celui de cette autre vieille grand-mère qu'il rencontre en revenant dans son village d'enfance longtemps après l'avoir quitté(« Terre natale ») ? Est-il obsédé par la famille et par sa fragilité, lui qui a très tôt été orphelin de père et de mère, par les présences féminines, (sa mère, sa sœur et sa grand-mère) qui ont disparu prématurément de sa vie, par la fidélité entre époux, par l'adultère, par la trahison d'autant plus injuste qu'elle vient d'un proche (« Goutte de pluie »), par le suicide qu'il choisira lui-même pour mettre fin à sa vie ? D'autres nouvelles, comme « Une rangée d'arbres » veulent sans doute souligner la fuite du temps et son action sur les choses, le poids du passé tandis que « La jeune fille et son odeur » insiste sur l'innocence des enfants qui souffrent des méfaits perpétrés par les adultes.
La lecture de ses nouvelles me laisse quelque peu perplexe, plus angoissé que vraiment passionné par ma découverte, étonné peut-être par le style très épuré, par une esthétique différente de la nôtre
© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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La disparition de Joseh Mengele
- Par ervian
- Le 06/01/2018
- Dans Olivier Guez
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La Feuille Volante n° 1201
La disparition de Josef Mengele – Olivier Guez – Bernard Grasset. Prix Renaudot 2017.
J'ai lu cette biographie à peine romancée de Josef Mengele avec une certaine curiosité. Certes, je connaissais comme tout le monde l'existence de ce médecin SS d'Auschwitz qui, à la descente des wagons, sélectionnait en sifflant ceux qui étaient destinés à la chambre à gaz et avait mené sans le moindre état d'âme des expériences sur ses victimes, mais j'ai découvert une autre facette des choses grâce à ce livre.
C'était un garçon né au début du XX° siècle qui avait reçu une bonne éducation, issu d'une famille bourgeoise, aîné de trois garçons. Il fut un élève studieux passionné de musique, d'art et de ski et est devenu médecin, c'est à dire voué aux soins de ses contemporains. Jusque là, son parcours est des plus classiques pour un jeune homme de la bonne société comme lui et par goût, il s'intéressa à la génétique, devint anthropologue, se maria, eut un fils... Est-ce sa génétique personnelle, le goût de l'autorité propre aux Allemands où la montée du nazisme en Allemagne qui le révélèrent, mais après un parcours médical normal pour un médecin en temps de guerre, il choisit d'intégrer la SS et c'est à partir de ce moment que le quidam qu'il était, sortit du lot, s’avéra être un tortionnaire sadique dans le camp d'Auschwitz, participant activement à la Shoah et à l'extermination des prisonniers sans égard pour leur vie. La défaite de l'Allemagne fit de lui un fuyard, mais un fuyard chanceux qui, capturé par les alliés, Russes puis Américains, fut néanmoins libéré, se cacha sous une fausse identité puis se retrouva en Argentine, en compagnie d'autres nazis grâce aux facilités octroyées par le dictateur Perón. Il habita Buenos Aires sous son vrai nom, se maria avec sa belle-sœur après son divorce, changea d'identité s'exila au Paraguay puis au Brésil, parvint à échapper à l'extradition et surtout aux griffes du Mossad, pourtant attentif aux criminels nazis. Lui qu'on a souvent donné pour mort fut certes un fugitif qui craignait pour sa vie, mais un fugitif vivant et sans difficultés financières importantes grâce à sa famille restée en Allemagne, bénéficiant même parfois d’extraordinaires concours de circonstances qui lui évitèrent la capture, tant sa baraqua lui permit d'échapper à tous ses poursuivants ! Pourtant, autour de lui, des anciens nazis furent capturés ou assassinés et lui vécut en permanence avec la crainte d'être découvert, malgré ses fréquents déménagements et changements d'identité, l'argent qui achète les consciences et son look de bel hidalgo, bien peu germanique. Pourtant sa légende, qui tient bien souvent du fantasme, se tissa dans les médias et les histoires les plus folles coururent à son propos. Il joua malgré lui ce rôle jusqu'au bout, malgré une hantise des photos qui le dénonceraient, une paranoïa qui jouxta la folie, une solitude de plus en plus insupportable et une mort bien banale à l'âge de 68 ans qui lui permit ainsi d'échapper définitivement à la justice des hommes.
Même si ces années de cavale et surtout ses derniers temps ont été pour lui une punition puisqu'il devait en permanence vivre dans la hantise d'être découvert, cela pose une nouvelle fois la question de la justice qui viendrait corriger les cruautés que certains hommes font à leur semblables. Dans son cas comme dans bien d'autres, les hommes qui sont capables du pire, ont œuvré pour qu'il ne soit pas jugé, qu'il s'en sorte indemne, à tout le moins au regard de l'équité. Quant à la justice immanente, nous savons tous qu'elle n'existe pas et les événement l'ont toujours servi. On peut toujours nous raconter toutes les fables moralisatrices qu'on voudra, il y aura toujours des persécuteurs et des persécutés, ces derniers n'ayant pas forcément la consolation d'obtenir même une réparation de principe parce que la condition d'homme est ainsi. En ce qui le concerne la chance l'a donc scandaleusement servi (et pas seulement sans doute à cause de l'écartement de ses incisives supérieures – « les dents de la chance », dit-on) et ses victimes ne seront jamais vengées. A la fin, lors de l'entrevue avec son fils unique venu le rencontrer en Amérique du sud, il exprime, pour se justifier, des arguments pathétiques, dignes du parfait nazi, à moins que, face à la mort qu'il sentait déjà, il n'ait été d'une parfaite mauvaise foi. Plus tard, il aurait au moins pu être satisfait de la mise à prix exorbitante de sa tête, lui qui était un adepte de la race supérieure... mais il était déjà mort !
Dans un style agréable à lire, l'auteur nous livre un roman fort bien documenté, avec en plus le potentiel et traditionnel droit à l'oubli.
© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Seules les bêtes
- Par ervian
- Le 03/01/2018
- Dans Colin Niel
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La Feuille Volante n° 1200
SEULES LES BÊTES – Colin Niel – Rouergue noir.
Dans le Causse, Évelyne Ducat, l'épouse parisienne et sophistiquée d'un riche homme d'affaires revenu au pays, a disparu lors d'une randonnée en plein hiver. On n'a retrouvé que sa voiture au pied de ce plateau où ne vivent que des hommes seuls, des agriculteurs ou des éleveurs. Pourtant, dans cette région tout se sait, même si les gens sont un peu taiseux, surtout vis à vis des gendarmes, tous ont leur vie plus ou moins liée à cette histoire. Pourtant on accuse la « tourmente », cette tempête légendaire qui tue comme une malédiction mais en réalité l'enquête est au point mort et cette disparition sans corps ni victime, qui ressemble de plus en plus à un meurtre, met la maréchaussée dans l'embarras.
Dans un style populaire et même rural voire « couleur locale » africaine, l'auteur nous fait partager, avec pas mal de quiproquos, une tranche de vie de cinq personnages pas forcément suspects, où chacun laisse aller son imagination, ses fantasmes et surtout sa peur de l'autre. Alice tout d'abord, assistante sociale à la mutualité agricole dont le métier est d'assister les agriculteurs dont beaucoup se suicident à cause de la solitude, du métier qui évolue trop vite ; son couple bat de l'aile et elle se croit autorisée à le saborder en prenant Joseph, un de ses clients qui n'a vraiment rien de plus que son mari, comme amant. Elle aurait quand pu choisir mieux ! Mais il se pourrait bien que son époux, Michel, victime de cette femme volage, naïf et désespéré au point de se laisser attiré par le miroir aux alouettes que notre société invente et entretient chaque jour, avec, il est vrai la complicité active d'internet, ait un lien avec la disparition d’Évelyne d’autant plus qu'il semble, lui aussi, avoir choisi la fuite. Joseph, cet éleveur célibataire taiseux et renfrogné, qu'Alice a choisi pour tromper son mari, a un lourd contentieux avec les Ducat, d'anciens voisins avec qui sa famille ne s'est jamais entendue. Lui aussi a un bon mobile mais j'avoue avoir assez mal compris son attitude au cours de cette affaire, victime lui aussi de cet imbroglio. Il y a aussi les naïfs, comme Maribé, cette parisienne un peu déjantée qui vient dans les Causses pour se mettre au vert, ceux qui croient que l’âme sœur existe et sont persuadés de l'avoir rencontrée, les paumés, les malchanceux qui croient ce qu'ils voient parce que leur vie est tellement morne qu'ils sont prêts à la jouer à pile ou face avec le premier venu, ceux qui voient dans l'adultère la solution à tous leurs maux, ceux qui, comme Michel, croient au grand amour qui bouleverse la vie et la rend plus belle, qui font une confiance aveugle à leurs proches en faisant semblant de croire qu'ils ont raison, ceux que la vie ballote entre illusions et espoirs, toujours déçus, ceux qui, comme Armand, cet africain minable qui, depuis son pays et grâce à internet, exploitent cette crédulité. C'est aussi un voyage entre les Causses balayées par le vent et la neige et l'Afrique de l'ouest surchauffée, mais peut-être, plus qu'un polar, c'est aussi une critique de notre société où le virtuel prend de plus en plus le pas sur le réel, devient de plus en plus la règle ordinaire, avec le merveilleux qui l'accompagne.
Ce roman est plein de suspens bien que le scénario criminel, intéressant au début, m'a paru au fil du texte un peu faible et même secondaire. Il met surtout en exergue, à travers l'étude des différents personnages, la solitude de chacun de ceux qui sont évoqués, une solitude pesante et prégnante dans laquelle chacun retombe, son moment de gloire passé et qui sert de terreau à l'arnaque. Je note aussi cette culpabilité judéo-chrétienne dans laquelle l'occident se complet à propos de n'importe quoi et aussi sans doute le degré d'isolement face à l'incompréhension et à l'indifférence des autres au moment où l'on nous rebat les oreilles avec le « vivre ensemble ». La folie existe et aussi le droit à l'erreur, le tout donne un roman assez éloigné du polar, sauf peut-être dans le style d'écriture.
© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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La nuit des béguines
- Par ervian
- Le 31/12/2017
- Dans Aline Kiner
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La Feuille Volante n° 1199
LA NUIT DES BÉGUINES - Aline Kiner – Liliana Levy
Le béguinage royal a été crée par Saint Louis dans le quartier du Marais pour permettre aux femmes de vivre en communauté, d'étudier, de travailler, de mendier ou de prier en dehors des règles monastiques et de l'obligation du mariage, c'est à dire de se libérer de l'autorité des hommes et du clergé. Il s'agit donc une communauté mi-laïque, mi-religieuse, sans règle, qui accueille les femmes vouées à la solitude et au veuvage, mais il n'empêche qu'au Moyen-Age, ces femmes qui ne sont ni mariées ni nonnes sont suspectes et l'accusation de sorcellerie n'est jamais loin. Nous sommes en 1310 à Paris et le roi Philippe le Bel les protège officiellement mais les difficultés économiques et monétaires du royaume déterminent le roi à intenter un procès aux Templiers, officiellement pour hérésie, mais en réalité parce qu'il lorgne sur leurs richesses. Pour cela il s'appuie sur l'Inquisition friande de tortures et de bûchers. Le roi soutient les béguines par respect pour son ancêtre, et dans cette atmosphère de violence et de suspicion mais aussi de désordres monétaires, les béguines vont devoir se battre pour défendre leur indépendance et leur liberté. Quelques années plus tard le roi leur retirera sa protection et le pape prononcera leur disparition.
Le lecteur va découvrir la vie de ces béguines à travers les yeux de Maheu, une jeune fille rousse et rebelle de la petite noblesse désargentée du Hainaut qui a fui une union arrangée et un mari brutal pour trouver refuge à Paris. Son refus du mariage autant que ses cheveux, la couleur du diable, font d'elle une proie autant qu'une marginale dans la société médiévale. Son parcours au sein de cette communauté atypique donne à voir un tissu social, un état d'esprit et des us et coutumes caractéristiques de ce temps. J'ai ressenti un certain plaisir à me retrouver au Moyen-Age, non que cette période m'attire à cause notamment de l'intolérance religieuse qui y régnait, mais les détails de la vie quotidienne qui émaillent le texte procurent au lecteur un dépaysement bienvenu avec cette déambulation dans les divers quartiers de Paris. De même, ce roman permet d'en apprendre davantage sur le béguinage, ce mouvement féministe avant l'heure, animé d'une volonté de culture, d'un profond désir de liberté et de réforme face aux tergiversations théologiques de l'époque autant que d'une ferme intention d’améliorer la société par l'éducation et les soins apportés aux jeunes filles et aux femmes. L'évocation de la pharmacopée médiévale est de ce point de vue intéressante. Il découvrira aussi la personnalité d'Ysabel, la vieille béguine qui connaît les plantes et les esprits, Ade, la lettrée, mais aussi l'ombre de Marguerite Porete, une femme d'exception, une authentique béguine mystique de Valenciennes dont l'unique livre, « Le miroir des simples âmes anéanties », écrit en langue vulgaire pour être compris de tous et non pas en latin, menaçant l'ordre religieux et donc l'ordre social, a été condamné pour hérésie et brûlé en même temps qu'elle en place de Grève. Elle y prône l'amour de Dieu et la possibilité pour chacun de s’épanouir dans la religion catholique en dehors des fastes, et de la hiérarchie de l’Église, trop engluée dans le pouvoir temporel et les richesses. Elle est la première femme a avoir été brûlée pour un livre. Son supplice en forme d'autodafé au nom de la trop facile mais très usitée accusation d'hérésie, introduit la figure un peu inquiétante et énigmatique d'un franciscain, Frère Humbert qui poursuit Maheu de ses assiduités religieuses et pas seulement parce que les béguines viennent en concurrence avec son ordre mais surtout parce la situation de Maheu ne correspond pas exactement à celle des véritables béguines.
Dans un style fluide et poétique, l'auteure décrit cette société médiévale inféodée à l’Église catholique essentiellement masculine qui lui impose ses rythmes, son hypocrisie et ses dérives. Elle mêle suspense, émotion et mystère autour d'un manuscrit disparu, fait cohabiter des personnages réels et fictifs et cet ouvrage se révèle au fil des pages un document instructif et passionnant.
© Hervé GAUTIER – Décembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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La ronde de nuit
- Par ervian
- Le 28/12/2017
- Dans Patrick MODIANO
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La Feuille Volante n° 1198
LA RONDE DE NUIT – Patrick Modiano – Folio. (1969)
Le titre de ce roman évoque un célèbre tableau de Rembrandt mais ici Modiano s'approprie une des périodes les plus sombres de notre histoire, celle de la deuxième guerre mondiale et de la collaboration comme il le fera plus tard comme co-scenariste du film « Lacombe Lucien » (1974).
Le personnage central qui se cherche une paternité, est chargé par la gestapo d’infiltrer un réseau de Résistance et, ironie du sort, ses membres lui demandent d'espionner les Allemands, ce qui fait de lui un agent double. Il se dit que cette duplicité ne le gêne pas et correspond même à son caractère. Il hérite de deux noms de guerre, un de chaque côté et il devient donc un autre homme qui ne va pas manquer de s’épanouir dans cette période troublée et surtout d'en profiter. Il n'a pas beaucoup d'état d'âme et trahit pour l'argent qui va lui permettre de s'offrir des choses inutiles dont il a cependant envie. Il veut essayer de nous faire croire qu'il agit ainsi pour pourvoir aux besoins de sa vieille mère, mais le lecteur n'est pas dupe car cet homme est avant tout sensible à l'argent et à l’illusoire puissance qu'il confère à ceux qui en ont. Il est aussi réceptif à l'orgueil qui insuffle de l'importance aux quidams et leur donne l'impression d'être quelqu’un. Il pourrait endosser cet habit de traître par idéal, mais il n'en n'est rien. Il choisit de livrer ses compatriotes parce qu'il fait partie de ces gens à qui ces temps troublés permettent de se venger de quelque chose ou de quelqu'un sans être inquiétés. Cela peut aussi leur donner l'illusion d'avoir une importance qu'ils n'ont pas en réalité parce qu'il est plus facile d'être un salaud qu'un héro. Ceux qu'il va dénoncer sont des Français qui se battent pour la libération de leur pays mais il n'en n'a cure même s'il ressent une sorte de vertige que le style de Modiano rend parfaitement. Il comprend bien qu'ils sera tué s'il est pris par la Résistance, mais il le sera aussi par la Gestapo parce que, capable de renier son propre pays, il reniera aussi aussi ceux qui se seront servis de lui quand l'heure sera venu de sauver sa peau. Il n'a donc la considération de personne et sans doute pas de lui-même employé qu'il est uniquement pour le sale travail, entre délateur, indic, pilleur et peut-être assassin, ce qui, chez lui implique non seulement une grande solitude, une peur du lendemain mais aussi un mal-être qui s'installent de plus en plus. Il en vient à détester ces apparences trompeuses, l'instabilité qui s'installe ce qui lui fait entrevoir l'inévitable issue de cette situation de traître dans laquelle il s'est lui-même mis.
On a coutume de dire que Modiano explore dans chacun de ses romans sa propre identité en même temps que ses origines familiales. Ici ce n'est peut-être pas le cas puisqu'il n'a pas connu la période qu'il évoque, mais à première vue seulement. En effet, il me semble que l'ombre du père plane sur cette fiction. Cet homme, que l'auteur n'a finalement que croisé durant sa vie, reste pour lui une énigme et son écriture tend à lever le voile sur ce mystère. Cet homme a en effet eu un rôle trouble pendant l'occupation et quoique juif, n'a jamais porté l'étoile jaune comme il en avait l'obligation, mais au contraire a accumulé, pendant cette période, une fortune dont les origines sont pour le moins troubles. Modiano met en scène dans ce roman des personnages en leur donnant un nom d'emprunt mais, il est possible de reconnaître sous les trait de Philibert, l'inquiétant inspecteur Bonny et sous ceux du Khédive, la non moins effrayante figure d'Henri Lafont, chef de la gestapo française qui finiront tous les deux fusillés à la Libération en décembre 1944. Quant au 3 bis square Cimarosa il ressemble vraiment beaucoup au 93 rue Lauriston, siège de la gestapo.
Comme toujours, j'ai apprécié autant le style de Modiano que l'ambiance de ce roman. Il y règne, comme toujours une atmosphère un peu inquiétante, glauque même, celle du mystère et d'une sorte de quête de quelque chose ou de quelqu'un.
© Hervé GAUTIER – Décembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Certains souvenirs
- Par ervian
- Le 26/12/2017
- Dans Judith Hermann
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La Feuille Volante n° 1197
Certains souvenirs – Judith Hermann – Albin Michel.
Traduit de l'allemand par Dominique Autrand.
L'auteure renoue avec l'art de la nouvelle qui l'a révélée.
J'avoue bien volontiers qu'avant que Babelio et les éditions Albin Michel, que je remercie, ne me fassent parvenir ce recueil, je ne connaissais pas Judith Hermann. Je l'ai donc découverte et ce fut une surprise, surtout eu égard aux éloges de la presse. Pourtant ce ne fut pas comme d'habitude et mon étonnement fut d'une autre nature. Ici, ce qui est décrit est plutôt un univers connu et quotidien, loin des fictions où on nous raconte que la vie est belle ou qu'elle est un long fleuve tranquille. Il suffit, pour s'en convaincre, d'ouvrir les yeux sur le monde, de prendre conscience de l'injustice, de l'hypocrisie et de la violence qui y règnent. Convoquer les mots pour le dire, même au moment de Noël où l'on préfère le merveilleux, ne me gène pas. Je dois le dire, j'ai été surpris par ces nouvelles, et notamment par le style, délibérément abrupt, simple, sans fioritures littéraires, presque brutal, avec un luxe de détails ou au contraire une sorte de précipité d'images sommaires, avec aussi parfois des moments poétiques d'autant plus appréciés qu'ils sont inattendus. Je respecte cette option puisqu'elle procède sans doute de l'effet cathartique de l'écriture qui est pour l'auteur une motivation essentielle.
Judith Hermann évoque effectivement des souvenirs, comme le font la plupart des auteurs qui puisent dans leur vie la substance de leur œuvre. Les mots servent souvent à décrire des situations ordinaires, banalement quotidiennes où règnent le désordre et même parfois la folie. Ils naissent de la mémoire sollicitée, de rencontres de gens qu'on a oubliés depuis longtemps ou que l'on croise. Parfois une photo ravive la mémoire et les personnages sur papier glacé s'animent pour un moment, avec la nostalgie, les regrets en prime et la prise de conscience du temps qui passe et qui nous donne le vertige quand nous tentons d'en remonter le cours. Tout cela suscite des dialogues convenus où l'on brasse des informations ou des évidences, où l'on évoque des moments souvent intimes, habituels, comme volés aux personnages, des tranches de vie décisives ou anodines, des conversations qui souvent sont banales, des échanges où chacun se cache derrière des paroles, des petits gestes, des instants fugaces qui font la vie simple et dont les mots et les phrases, simples aussi, rendent compte.
Ce sont dix-sept courts textes, des portraits et des situations vus à travers les yeux de la narratrice, une vie ordinaire, intime ou populaire, des mariages qui prennent l'eau et qu'on regrette amèrement, des familles qui se décomposent sous les yeux des parents qui auraient voulu inventer autre chose, des amours qui ne durent pas toujours, des vies qu'on a données parce que c'est le point de passage ordinaire et peut-être obligé de chacun, des circonstances dont on a du mal à comprendre comment elles se sont installées au fil du temps ou des événements, du chômage ou des petits boulots mal payés et dévalorisants qu'on recherche cependant, des familles monoparentales au quotidien difficile à vivre, de l'avenir qu'on imagine forcement meilleur, les apparences qu'on entretient au nom de la tartuferie ou d'une improbable amélioration, des jours gris qu'on repeint à grands coups de chimères ou d'alcool, parce que cela aide à supporter la vie et parce qu'il n'y a souvent pas d'autres réponse, et peut-être parce que les mots des autres ne servent plus à rien. Ces sollicitations de la mémoire entraînent l'imaginaire ou une démarche malsaine où l'on s’immisce dans la vie de l'autre pour le plaisir d'en savoir plus sur lui, sur ses fêlures, sur ses zones d'ombre et les interrogations qu'il suscite. Des êtres se rencontrent et d'autres se quittent, des couples se forment et se défont, moments cruciaux ou ordinaires où le bonheur n'est pas toujours au rendez-vous d'une vie qu'on voyait autrement, qui s'est souvent déroulée au rythme du hasard, de la malchance, qui aurait pu être belle mais ne l'a pas été, à cause des mauvais choix qu'on ne referait plus et qu'on déplore. Dans ce monde tel qu'il est évoqué, le temps passe aussi et c'est d'ailleurs à cause de cette fuite que naissent et se forment les souvenirs, mais aussi les regrets et les remords même si, inconsciemment nous faisons un tri pour n'en retenir que certains, bons ou mauvais, plus forts ou plus marquants que les autres, certains flous ou étonnamment précis. Cette lecture me laisse une sorte d'impression nostalgique, un malaise ou un mal-être un peu désagréable, une atmosphère de solitude, de mélancolie et de mort qui rode, mais quelque chose de forcément vécu, quelque chose d'humain.
Le livre refermé, je dois dire que j'ai été surpris par ce recueil, davantage par la façon de s'exprimer de cette auteure et que par les thèmes qu'elle a choisis de traiter. Malgré cela, malgré moi peut-être, malgré mon goût pour le beau langage, cette démarche ne me laisse pas indifférent, peut-être parce que cette manière d'évoquer le monde qui nous entoure, avec tout ce qu'il a d'abrupt, de violent, d'injuste, de révoltant ne peut laisser un lecteur indifférent. Ai-je compris le message ou suis-je passé à côté ?
© Hervé GAUTIER – Décembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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La vengeance du pardon
- Par ervian
- Le 23/12/2017
- Dans Eric-Emmanuel Schmitt.
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La Feuille Volante n° 1196
La vengeance du pardon – Eric-Emmanuel Schmitt. Albin Michel.
Vengeance : dédommagement moral de l'offensé par punition de l'offenseur, c'est à dire punition de ce dernier, ce qui peut parfois attendre des années. Pardon : action de tenir une offense pour non avenue, considérer qu'elle n'a jamais existé. Cela implique l'oubli, l'indulgence. Ce titre en forme d'oxymore ne pouvait qu'attirer mon attention, provoquer ma réflexion et mes commentaires. A lui seul, il illustre les contradictions constantes qui émaillent notre vie. Tout ce qui est fait contre nous appelle normalement de notre part une riposte à la mesure de l’agression dont nous avons été l'objet. Dans d'autres cultures on a élevé cette réaction au rang d'une réponse à la fois logique et normalement admise et on l'a appelé par exemple « loi du talion ». Les religions nous enseignent que, lorsque quelqu'un porte préjudice à une autre personne, celui qui fait l'objet de cette agression se grandit en faisant montre de magnanimité, voire en tendant l'autre joue, ce qui n'est pas sans désarçonner l'adversaire. Le pardon est divin, dit-on et c'est faire preuve d'une réelle grandeur d'âme que de l'exprimer, à tout le moins officiellement. On évoque souvent ce « droit au pardon » pour les fautifs, quand la loi ne s'en mêle pas en organisant la peine du délinquant ou du criminel, déclarant qu'après cela, il « a payé sans dette à la société » et peut, dès lors, vivre normalement. Pour être plus crédible, cette même loi prévoit « le droit à l'oubli » en instituant la prescription, laps de temps au-delà duquel, en principe, toute action judiciaire est éteinte. La société, en tant que concept social réclame, pour exister et fonctionner, « l'ordre public », mais qu'en est-il de la victime qui doit se reconstruire et assimiler, sans toujours le comprendre, tout ce qu'on a fait contre elle, vivre toute sa vie avec ce sentiment d'injustice ?
L'auteur se propose de traiter ce thème, à mon sens difficile, puisqu'il touche chacun d'entre nous. Il choisit de le faire à travers quatre nouvelles dont la première « Les sœurs Barbarin » met en scène deux jumelles, Lily et Moïsette. Le principe de gémellité est d'emblée affirmé et facilite la tâche de l'écrivain. Lily est plus douée que sa sœur ce qui ne manque pas de créer des différences inévitables entre elles et d'attiser de la part de Moïsette des jalousies et des avanies à l'endroit de sa sœur qui pourtant les lui pardonne. Son pardon est-il pour autant réel et définitif, je n'en suis pas sûr au vu de la manière dont il traite le sujet, tant il est vrai que, quoiqu'on en dise, chacun garde en soi un ressentiment et la certitude que cette décision généreuse peut-être aussi l'invitation à recommencer et que toute faute mérite une sanction à l'image de cette « mule du pape » qui, selon Daudet, rumina sa vengeance pendant sept ans! « Madame Butterfly », la deuxième nouvelle qui évoque cet opéra de Puccini dont s'inspire l'auteur, suggère autant l'abandon qu'un de ces scandales financiers dont notre civilisation basée sur le profit, la réussite et le mensonge, a le secret. William est attiré par Mandine, une simple d'esprit, mais n'en veut surtout pas pour être son épouse et la mère de ses enfants. Les circonstances s'imposent cependant à lui et cet abandon qui est aussi une trahison illustrant un penchant de l'espèce humaine, appelle plus, à mon sens, le rachat et le sacrifice personnel que le pardon ou la vengeance. Qu'est ce qui justifie la trahison d'un être ? Chacun a sa propre valeur et qu'à de plus celui qui se croit autorisé à disposer d'un autre, surtout s'il lui a préalablement jurer fidélité ? Plus qu'un pardon ou une vengeance, il y a ici une dimension de rachat et de sacrifice personnel qui grandit celui qui en est l'auteur. Dans la troisième nouvelle qui donne son titre au recueil, il y a une forme subtile de vengeance pour une mère que de visiter en prison, et ce depuis des années, l'assassin de sa fille unique, de le mettre en quelque sorte face à ses responsabilités, de sa réalité de « tueur en série », de faire échec à son propre oubli. C'est une forme de supplice qu'elle lui impose et que, bizarrement il accepte, comme une forme de rédemption, entre silence et dialogue, refus et rencontres au parloir. Elle joue le rôle inattendu du pardon, mais je n'ai pas cru à ce qui nous est présenté comme un miracle. J'y ai vu une forme de perversion qui l'amène à prendre conscience de ses actes, à intégrer l'humanité, pour mieux lui faire connaître ce qu'est l'enfer du remords, c'est à dire l'inverse du véritable pardon. En revanche c'est là réellement une vengeance. La quatrième nouvelle « Dessine-moi un avion » fait penser à Saint-Exupéry, et pas seulement à cause de l'avion, de la fable ou de l'écriture poétique. J'y ai lu une sorte de pardon que trouve cet aviateur allemand pour son action pendant la guerre, action qu'il ne peut effacer de sa mémoire, à cause du devoir qui était le sien et auquel il ne pouvait se dérober, un secret trop lourd à porter qu'il gardera pour lui, une sorte de pardon qu'il se donne à lui-même par sa propre mort. Cela illustre la remarque de la petite Daphné qui note qu'« on ne pardonne pas quelque chose, on pardonne à quelqu'un ».
J'ai toujours plaisir à lire Eric-Emmanuel Schmitt pour la qualité de son style et l'hommage qu'il rend à notre belle langue française. Je ne suis cependant pas bien sûr d'avoir adhéré au message des nouvelles, d'avoir peut-être compris le sens de ces deux mots contraires, « vengeance » et « pardon », d'avoir admis qu'on puisse véritablement pardonner quand on a été soi-même l'objet d'une injustice. Je crois au contraire, et c'est humain, qu'aucune indulgence n'est vraiment possible et que le ressentiment qu'on garde après une injustice reste vivace et appelle revanche
© Hervé GAUTIER – Décembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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La symphonie du hasard (Livre 1)
- Par ervian
- Le 19/12/2017
- Dans Douglas KENNEDY
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La Feuille Volante n° 1195
La symphonie du hasard (livre 1) – Douglas Kennedy – Belfond.
Traduit de l'américain par Chloé Royer.
Quand j'ai reçu cet ouvrage de la part de Babelio et des éditions Belfond que je remercie, je me suis dit que le titre ne pouvait que me parler. J'ai en effet toujours affirmé que le hasard gouverne nos vies bien plus souvent que nous voulons bien l'admettre. Il nous fait naître dans un milieu donné, il provoque la rencontre de gens qui favorisent ou non notre avenir, il s'invite dans notre quotidien et la mort interrompt notre vie au moment et dans des circonstances qui bien souvent nous échappent. Ici, c'est une famille américaine des années 70, les Burns, qui sert de fil conducteur à cette saga. Les voies de la génétiques sont comme celles du Seigneur, impénétrables. Ainsi, une même ascendance a-t-elle engendré trois enfants différents, Peter, sérieux et puritain, Alice, éditrice new-yorkaise, et Adam, ex-jeune loup de Wall Street, qui lui est actuellement en prison. Est-ce l'univers carcéral ou les révélations divines toujours miraculeusement présentes dans les prisons américaines, lors des visites hebdomadaires d'Alice, Adam va faire à sa sœur des révélations familiales qui vont accréditer cette affirmation « chaque famille est une société secrète ». Du coup Alice va y aller de ses confidences et c'est son parcours à elle que le lecteur va suivre, sur son enfance, sur son adolescence, sur le début de son cursus universitaire, le tout sur fond de puritanisme vieillissant, de guerre du Viet-Nam, de coup d'état au Chili, de scandale du Watergate, de charme discret des vieilles provinces du nord-est. On n'échappe pas au portrait de ses parents, un couple bancal, mal assorti et agressif («Ma mère et mon père me paraissaient terriblement seuls. Surtout lorsqu'ils étaient ensemble. ») qui pratique volontiers le mensonge et l’hypocrisie, bien digne de ses racines juives du côté de sa mère et catholiques irlandaises du côté paternel, en fait une famille toxique qu'elle va fuir. Elle est très attachée à son père, réactionnaire et un peu alcoolique qui peine à voir grandir cette fille cadette qui de plus en plus lui échappe surtout quand elle choisit, malgré sa situation transitoire d'étudiante, une vie de couple apparemment heureuse, peut-être parce que la sienne ne l'est pas.
Le plus étonnant sans doute c'est que dans ce premier livre où il est question d'Alice, une jeune fille de 17 ans, Douglas Kennedy se glisse avec beaucoup de facilité… dans la peau de ce personnage, lui qui a 60 ans, même si ce n'est pas vraiment la première fois qu'il choisit quelqu'un du sexe féminin comme héro. L'auteur renoue avec le thème du hasard autant qu'avec celui des rapports entre hommes et femmes, du bonheur conjugal impossible, des états d'âme et des difficultés qu'il suppose, dans un contexte de mensonges, de trahisons, de secrets, d'alcool, de drogue, sans oublier la culpabilité judéo-chrétienne, un autre de ses thèmes favoris. Cette famille est à l’image de l'Amérique et de sa volonté de réussite, en même temps qu'elle existe dans un contexte religieux du rachat perpétuel de ses fautes. En réalité, on apprend beaucoup dans ce roman sur les années 70 et d'autres thèmes comme l'anti-sémitisme, l'homophobie, le racisme sont aussi abordés. C'est parfois un peu long et détaillé et on perd le fil de cette fiction mais si nos références sociales et culturelles françaises sont différentes, nous appartenons tous à l'espèce humaine qui montre des caractéristiques communes qui ici sont bien analysées.
Peut-être ai-je tort mais il se peut que ces sujets soient aussi des préoccupations personnelles de l'auteur, ce qui en fait de cette trilogie un roman largement autobiographique. C'est sans doute par dérision qu'il déclare, paraphrasant Flaubert, qu'Alice, c'est lui ! Il y a certes la différence de sexe et d'âge mais le parcours de cette jeune femme ressemble étrangement à celui de l'auteur. Il y a sa famille qui devait sans doute ressembler à celle d'Alice mais aussi le personnage de son père qui fut un agent de la CIA et joua un rôle dans le coup d’État de Pinochet au Chili. Le fait d'insérer cet épisode dans ce roman en dit assez long sur la gêne qui peut être la sienne et peut-être aussi une certaine forme de culpabilité. Il y en a un, un peu secondaire il est vrai, qu'est celui de ce professeur de l'université où étudie Alice qui veut écrire un livre mais ne parvient pas à s'y mettre. Est-ce la révélation d'une difficulté réelle, d'une paresse, d'une volonté affichée de procrastination ou l'aveu de ses propres limites ? Cette prise de conscience de son inutilité personnelle, cette perte de l'estime de soi qui débouchent sur la mort volontaire du Pr Hancock, sont-elles révélatrice d'une sorte de malaise personnel ? Pourtant Douglas Kennedy a toujours été un auteur prolifique.
Comme toujours j'ai apprécié l'analyse psychologique des personnages, le déroulement des faits, la qualité du style, direct et efficace, ce dont cette chronique s'est souvent fait l'écho. Il y a des longueurs certes, mais, bizarrement peut-être et malgré ces 360 pages, je ne me suis pas ennuyé, ce fut un réel bon moment de lecture et ce premier tome augure bien de la suite.
© Hervé GAUTIER – Décembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Dans la forêt
- Par ervian
- Le 16/12/2017
- Dans Jean Hegland
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La Feuille Volante n° 1194
Dans la forêt – Jean Hegland – Éditions Gallmeister
Traduit de l'américain par Josette Chicheportiche.
Nell et Eva sa sœur, dix-sept et dix-huit ans, vivent maintenant, livrées à elles-mêmes dans la forêt californienne parce tout manque dans cette société désorganisée où il n'y a plus ni électricité, ni internet, ni essence, ni trains… Elles survivent comme elles peuvent en rationnant tout surtout depuis la disparition de leur mère à cause d'un cancer et de la mort accidentelle de leur père. Ce sont deux jeune femmes seules et orphelines qui survivent face à la famine, à l'insécurité, aux risques d'agression dans une région que les gens fuient vers un avenir meilleur et surtout deviennent dangereux et oublient leur humanité. Elles se rappellent les bons moments avec leurs parents, quand le bonheur était quotidien, que tout était facile, qu'elles avaient des projets, la lecture, les études à Harvard pour Nell, la danse pour Eva. Maintenant tout cela appartient au passé et il faut survivre, redécouvrir les gestes des premiers colons, la culture du potager, la valeur nutritionnelle des plantes sauvages, se méfier de tout et de tout le monde. Les deux sœurs restent ensemble dans cette maison isolée plutôt que de céder au réflexe de fuir. Cela ne va pas sans heurts, sans hostilités entre elles parce que, en arrière-plan la mort et la solitude sont une réalité. Certes, la forêt qui là aussi est un personnage central de ce livre, fournit de quoi se nourrir, mais à condition de renoncer à la facilité des produits préparés industriellement, de revenir à une vie plus simple, mais aussi à un respect de cette nature qui peut parfois se révéler hostile et dont on a un peu oublié l'importance et la valeur. L'épilogue est révélateur de cet volonté de vivre en osmose avec elle. Les deux sœurs se l'approprient petit à petit, découvrent son mystère et sa diversité et Nell se concentre sur la lecture de l'encyclopédie qui contribue à lui donner une explication du monde. Face à l'effondrement de la civilisation, c'est pour ces deux jeunes femmes tout un réapprentissage de la vie, des gestes oubliés ou appartenant aux anciens indiens de Californie et de l'instinct naturel, avec pour seul but de ne pas mourir.
J'ai vu dans ce roman, non pas tant une fiction mais bien une histoire pas si irréelle que cela. Nous vivons dans une société axée sur la consommation dont nous pillons sans vergogne les ressources naturelles au point de l'appauvrir durablement sans même nous apercevoir que c'est notre propre avenir que nous hypothéquons. Nous sommes conscients des risques écologiques que nous prenons, mais dans une sorte d'inconscience collective, nous persévérons dans cette attitude (« Notre maison brûle mais nous regardons ailleurs » selon la phrase déjà ancienne d'un président de la République). Pourtant nous savons bien que cette société qui est la nôtre est d'une grande fragilité, basée seulement sur le profit, sur le rendement, puisque une simple grève générale suffit à la désorganiser. C'est un peu comme si nous faisions semblant de croire que, malgré notre conduite collective irrationnelle, tout finira bien par s'arranger ou plus simplement qu'il est urgent de ne rien faire. J'ai lu dans ce roman, plus qu'une fable écologique, une invitation à une prise de conscience collective indispensable à notre survie à tous. Dans ce contexte économique caractérisé par l'abondance, le gaspillage et la facilité, chacun devient égoïste, violent et oublieux des autres qui sont aussi nos semblables. C'est aussi un roman plein d'espoir avec l'arrivée d'une vie, certes non désirée, mais qui symbolise la pérennité de l'espèce humaine, même dans l’extrême difficulté, une sorte de volonté de vivre.
La présentation de ce texte sous forme de paragraphes indépendants qui l'assimile à une sorte de journal, lui donne un rythme et une ambiance caractéristiques.
© Hervé GAUTIER – Décembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Les enfants du bon Dieu
- Par ervian
- Le 11/12/2017
- Dans Antoine Blondin
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La Feuille Volante n° 1193
Les enfants du bon dieu – Antoine Blondin – La table ronde.
Cela faisait longtemps que j'avais envie de lire un livre d'Antoine Blondin (1922-1991) que je ne connaissais qu'à travers de l'adaptation cinématographique d'Henri Verneuil de son roman « Un singe en hiver ». Il était connu pour son talent d'homme de Lettres, de journaliste engagé (mais il suivait aussi le Tour de France pour le journal L’Équipe), mais surtout pour son appétence à l'alcool, un bon vivant, quoi ! L'intrigue ici est assez simple : Nous sommes dans les années 50 à Paris et Sébastien Perrin, la trentaine, est professeur d'histoire, métier qui apparemment ne le passionne guère puisqu'il éprouve le besoin de la refaire à sa manière, ainsi refuse-t-il de signer le traité de Wesphalie et donc de mettre fin à la guerre de Trente ans, fait échapper Louis XVI à la guillotine et revenir sous le nom de Louis XVIII, livre une version très personnelle de la prise de la Bastille, rallonge la Guerre de Cent ans, refuse que la Corse soit rattachée à La France en 1768, ainsi Bonaparte est un général italien qui ne sera jamais Napoléon, ce qui ne manquera pas de changer la face du monde etc... Tout cela n'est pas très catholique et si l'on peut dire qu'il est possible de violer la langue française à la seule condition de lui faire de beaux enfants, dans le cas de M. Perrin et de sa notion de l'Histoire, on peut légitimement se poser des questions sur les connaissances de ses élèves, il est même permis d’émettre des doutes et des craintes aussi surtout quand l'inspecteur d'académie entreprend sa tournée tant redoutée ! Mais un miracle est toujours possible. Pourquoi cela, pourrait-on se demander ? Simplement parce qu'il a été réquisitionné au titre du STO pendant la guerre et que, puisque l'histoire l'a détraqué, il ne voit pas pourquoi il ne la détraquerait pas à son tour. Pourquoi pas, en effet ! Autrement, il vit dans un immeuble bourgeois des beaux quartiers, dont il nous raconte la vie avec force détails humoristiques et caricaturaux, est marié avec Sophie, sa gentille épouse dont les parents, anciens aristocrates, liquident consciencieusement leur patrimoine dans les voyages. Bref, il s'ennuie puisqu'il n'a même pas d'enfant.
Il en a après la guerre et le STO, pourtant il n'était pas si mal tombé, puisque, affecté comme garçon d'écurie dans le domaine d'un prince, il en a séduit la nièce, Albertina. Comme tout a une fin, rentré en France, il a annoncé à la jeune femme son propre décès, allez savoir pourquoi ! Mais quand, plus tard, il rencontre cette dernière à Paris, l'idylle reprend de plus belle, sans doute pour tromper son ennui. Il a cependant soin de sauver les apparences et la compagnie de ce prince qui fait irruption dans la vie du couple Perrin amènent les époux à faire semblant de tenir un rang qu'ils n'ont pas, ce qui n'est pas sans occasionner quelques situations surréalistes et surtout quelques dépenses somptuaires qui, bien entendu, grèvent leur petit budget pour longtemps. Quant à la liaison entre Sébastien et Albertina, son évocation est à la mesure de cette histoire torride, passionnée, délirante.
J'ai trouvé le style agréable à lire et je ne me suis pas ennuyé. J'aime la belle écriture qui honore notre belle langue française et, heureusement, elle ne manque pas de serviteurs dont Antoine Blondin fait partie. Il allie la verve à une imagination débordante et cela donne un phrasé truculent, un sens de la formule où l'humour le dispute à la dérision et a produit pour moi un effet enchanteur. Ce poids magique des mots a même fait florès au point de donner son titre à un film de Michel Audiard qui en est de Blondin le digne héritier (« Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages »-1968). Notre auteur appartenait au « Groupe des Hussards », un mouvements littéraire et politique crée dans les années 50 qui s'opposait notamment à l’existentialisme de Sartre. Il a fait des émules jusqu'au aujourd'hui et cet « amour du style, un style bref, cinglant et ductile », selon le mot de François Dufay, je l'ai retrouvé ici avec grand plaisir.
© Hervé GAUTIER – Décembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Jusqu'à la bête
- Par ervian
- Le 08/12/2017
- Dans Timothée Demeillers
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La Feuille Volante n° 1192
Jusqu'à la bête – Timothée Demeillers – Asphalte Éditions.
Le livre refermé, je suis assez partagé sur ce roman. Il n'est pas rare que la littérature nous parle à l'envi de ceux qui, partis de rien, ont réussi, sont nés sous une bonne étoile et ont triomphé de tout, de l'adversité comme des embûches dressées par leurs semblables, pour le plaisir de leur nuire ou par simple jalousie. Dans ce genre, il n'est pas rare non plus qu'on nous parle de leurs fêlures, de leurs failles parce que nul n'est parfait mais le héro, à la fin, triomphe de tout et on ne retient que la réussite. Tout cela est bel et bon mais la réalité générale est bien différente, celle des petits, des sans-grade, pris de bonne heure dans la spirale du malheur et qui font ce qu'ils peuvent pour y échapper. Malheureusement pour eux, ils ne tardent pas à être rattrapés par l'échec parce qu'il fait partie de leurs gènes et qu'il ne peut en être autrement. Le plus souvent ils sont nés par hasard ou par accident et leurs parents ont à cœur de leur faire payer, au moins pendant le temps où ils sont à leur charge, l'erreur qui consiste à être là ! Alors ils mettront du temps, et même toute leur vie, à guérir de cette enfance meurtrie. Pour faire bonne mesure, leurs géniteurs leur témoigneront au mieux de l'indifférence, au pire de la haine et multiplieront autour d'eux les épreuves pour qu'ils partent au plus vite et quand ils l'auront fait, ils les accompagneront de leurs vœux de malheurs perpétuels. Après avoir manqué le rendez-vous de l'école, ils choisiront soit l'armée, soit le monde du travail pour échapper au chômage qu'ils connaîtront de toute manière un jour ou l'autre, mais, faute d'éducation, ils ne pourront accéder qu'aux métiers les plus ingrats, les plus mal payés, les plus dévalorisants et dénués d'avenir et resteront indéfiniment à la porte de cet ascenseur social dont on nous parle tant mais dont nous savons qu'il ne fonctionne plus depuis très longtemps. Il ne manquera pas de gens, le plus souvent des supérieurs, qui, les voyant se débattre dans leurs problèmes, au lieu de les aider à s'en sortir, appuieront le trait et en rajouteront dans la mesquinerie et la bassesse, pour se prouver qu'ils existent et ont de l'importance ou simplement pour le plaisir leur faire du mal. La société ne sera pas tendre avec ceux qui ne peuvent se défendre. Et, puisque c'était mal parti, et au nom sans doute d'un exemple qui doit être reproduit par eux et malgré eux, ils vont connaître à nouveau cette malchance qui leur colle à la peau et se maintenir eux-mêmes, aidés sans doute par l'alcool, le tabac et la drogue, dans cet état d’infériorité qu'ils ne quitteront plus. Dans toute cette grisaille, Il y aura peut-être l'amour qui viendra repeindre en bleu leur univers morne et leur faire croire que le bonheur existe aussi pour eux, parce que la beauté des femmes a ce pouvoir. Ce ne sera cependant qu'une illusion, qu'un mirage qui laisseront place au mensonge, à la trahison, à l'adultère, balayant d'un coup les fantasmes et les serments auxquels ils ont cru. « Les autres » et spécialement leurs proches qui sont les mieux placés pour consommer cette volonté de les anéantir, ne vont pas s'en priver. Ils retomberont ainsi dans leur état d'origine parce que l'espèce humaine est ainsi faite, capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire et que la solidarité, la générosité et le « vivre ensemble » sont des chimères entretenues pour une bonne conscience collective !
Telle est l'histoire de ce jeune homme meurtri par la vie qui aggrave son cas par un geste que le premier avocat commis d'office pourrait défendre, mais qui le met d'emblée dans un cadre proscrit par la loi et le met pour un assez long temps en marge de cette société dont il n'a jamais vraiment fait partie. Ce roman déprimant a touché son but puisque, au-delà de l'histoire, assez aisément transposable dans nombre d'autres secteurs d'activités, il nous parle parce que nous aussi avons, un jour ou l'autre été concernés. J'ai simplement peu goûté le style qui certes traduit le désarroi du narrateur, mais ne correspond pas à ce que j'attends d'un roman.
© Hervé GAUTIER – Décembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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La disparue de Saint-Maur
- Par ervian
- Le 04/12/2017
- Dans Jean-Christophe Portes
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La Feuille Volante n° 1191
La disparue de Saint-Maur– Jean-Christophe Portes – City éditions.
Nous sommes en novembre 1791 et la Révolution redouble, surtout après la fuite manquée du roi à Varennes et la menace que fait peser l'armée des émigrés massée à la frontière allemande.. Plus que jamais la Nation est en danger. Cela n'empêche pas la vie de continuer et à Saint-Maur une jeune aristocrate, Anne-Louise, fille du baron Ferrières, un noble désargenté, a disparu. Fugue, meurtre, ou suicide… Le jeune lieutenant de gendarmerie, Victor Dauterive est chargé par sa hiérarchie d'enquêter mais ses investigations se révèlent difficiles malgré des aides parfois inattendues dont certaines ne manquent ni de courage ni d’imagination. Ce qu'il découvrira sera bien éloigné de ce qu'on peut légitimement attendre de gens qui se consacrent en principe à la prière. La société est secouée par des luttes de pouvoir et La Fayette, à qui Victor doit tout, revient à Paris dans l'espoir de conquérir la Mairie et charge l'officier d'enquêter discrètement sur un des candidats à ce poste. Telle est l’intrigue de ce roman historique où l'auteur, une nouvelle fois, mêle fiction, réalité, rencontres de personnages historiques et ambiance d'époque (les notes de bas de pages avec leurs références sont un repère intéressant pour qui souhaite s'immerger dans l'action).
Le paradoxe de ces deux affaires, qui apparemment n'ont rien à voir l'une avec l'autre, est que l'officier mène alternativement ses investigations d'une manière officielle et officieuse, La Fayette, dont le rôle dans le déroulement de la Révolution est controversé, n'est en effet plus au pouvoir, ce qui complique sa tâche surtout dans le contexte politique agité de la capitale, l'ombre de Robespierre, de la guerre qui menace et celle de la Terreur qui s'annonce. Les temps changent et avec eux les hommes qui donnent libre court à leurs ambitions entre louvoiements, palinodies, trahisons, violences. Au milieu de tout cela notre gendarme doute et vacille quelque peu, torturé par des difficultés familiales, se demandant qui il sert en réalité et s'il n'est pas simplement manipulé comme un vulgaire pion, dans une ambiance de complots où chacun espionne l'autre. Malgré son jeune âge, on le transforme en espion sans l'y avoir préparé. Dans cette mission périlleuse, il croise des agents doubles parfois improbables, des nostalgiques de l'Ancien régime désireux de détruire la République qu'il a décidé de servir, des arrivistes sans scrupules, ce qui se transforme en une traque de conspirateurs, sur fond d'agents anglais, de rumeurs de guerre, de ventes de biens nationaux, d'opportunistes, d'omniprésence policière...Il connaît la torture, la mort qui rode, les rebondissements inattendus, les luttes d’influence de factions politiques opposées où chacun avance masqué de peur du lendemain, les hommes politiques corrompus, la délation, la jalousie, les secrets de famille inavouables, tout un panel d'humiliés qui profitent de cette pagaille pour se venger des vexations subies sous les aristocrates, bref tout un tableau peu reluisant de l'espèce humaine qui ne se révèle jamais autant qu'en des temps troublés et ce d'autant plus qu'on s'éloigne de l'esprit des Lumières et des idéaux humanistes de la Révolution.
Tous ces rebondissements ont pour cadre ce Paris du XVIII° siècle dont une carte permet au lecteur de s'y retrouver. Décidément l'année 1791 passionne Jean-Christophe Portes puisque ses deux précédents ouvrages [ « L'affaire du corps sans tête » - « L'affaire de l'homme à l'escarpin » La Feuille Volante n° 1004 et 1090] se déroulaient déjà au cours de cette année. Ici, il en choisit le dernier mois, décidément très froid, pour plonger son lecteur dans une France au bord du chaos mais toujours dans les pas de Victor Dauterive. Cela donne un roman policier historique bien écrit et bien documenté, plein de suspense, dépaysant et passionnant jusqu'à la fin.
© Hervé GAUTIER – Novembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Avant que les ombres s'effacent
- Par ervian
- Le 29/11/2017
- Dans Louis-Philippe Dalembert
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La Feuille Volante n° 1190
Avant que les ombres s'effacent – Louis-Philippe Dalembert – Sabine Wespieser – Éditeur.
C'est une saga, celle de juifs ashkénazes polonais établis à Berlin mais amoureux de tout ce qui est français, la langue en particulier, qui nous est contée à travers la vie de Ruben Schwarzberg, un garçon né en Pologne, affublé d'un bégaiement et d’oreilles décollées à la Kafka, et qui devient docteur en médecine sous le III° Reich. Il supporte les vexations, les lois raciales puis est interné à Buchenwald dont, par miracle, il parvient à être libéré, non sans passer par Paris ( la plus belle ville du monde!) où , bien entendu, il rencontre la sensualité de l'amour mais aussi où il goûte, fort peu d'ailleurs, l'art consommé du paradoxe et et des situations absurdes. Par chance, il profite, en tant que juif, d'un décret-loi d'Haïti qui l'autorise à obtenir, sur sa demande, un passeport pour se rendre dans ce pays qu'il rejoint après moult péripéties. Il met ainsi fin au mythe du juif errant et lorsque plusieurs décennies plus tard, en 2010, alors qu'un séisme défigure ce pays, il retrouve Deborah, arrivée d’Israël comme médecin bénévole, la petite fille de sa chère tante décédée quelques vingt plus tôt et qui ressemble tant à sa mère, et le vieux Ruben, devenu un vrai haïtien, a l'impression de la revoir, revenue du royaume des morts. D'une certaine manière, cela illustre l'adage qui veut que le monde est petit et que les liens familiaux sont plus forts que l'espace et le temps. C'est à sa petite cousine qu'il va, pendant toute une nuit, raconter cette histoire familiale qui a vu ce Polonais chassé d'Allemagne par les nazis, amoureux de la France et de sa culture, devenu médecin sans cesser d'être humaniste, poursuivre sa vie dans la douceur des Caraïbes et apporter à ce pays, désormais le sien et qui l'adopta, toute sa compétence médicale et tout son amour. Il est tellement peu conventionnel que lui, le juif agnostique, épousera, mais civilement seulement, la belle Sara, chrétienne d'origine palestinienne devenue une authentique haïtienne. Ils auront une descendance.
Cela a beau être un roman plaisant à lire, ce livre mêle agréablement fiction, cérémonies vaudou et réalité historique (Engagement des Haïtiens volontaires aux cotés de la France dans les conflits de 1870, 14-18 - Déclaration de guerre d’Haïti au III° Reich et à l'Italie fasciste en 1941 – création par le commandant Kieffer des commandos qui portent son nom et qui ont participé au débarquement de Normandie - contribution à la 2° guerre mondiale dans le camp des alliés - épisode du paquebot Saint Louis en 1939 - accueil et naturalisation, au nom de la solidarité humaine, par l’état Haïtien, des réfugiés juifs chassés par les nazis – rappel historique que ce pays n'a pas hésité à affronter les troupes napoléoniennes venues y rétablir l'esclavage – évocation du séisme qui défigura le pays).
Avec un tel nom phonétique, l'auteur, inconnu de moi, ne pouvait qu'attirer mon attention. J'avoue que je n'ai pas été déçu par cette saga. Sur le mode jubilatoire, Louis-Philippe Dalembert déroule son histoire malgré le sujet tragique et ne ménage ni les expressions délicieusement caribéennes ni l'humour (j'ai ri de bon cœur à certains passages rédigés avec un grand sens de l'à propos) qui le disputent parfois à un érotisme de bon aloi.
Je ne voudrais pas clore cette chronique sans saluer, à travers cet écrivain et ce roman, un pays francophone éprouvé et sans doute un peu oublié, mais qui mérite bien une attention particulière. J'ai, en outre, apprécié l'hommage rendu à la culture et à la langue française. C'est en tout cas un livre remarquable et captivant qui entraîne son lecteur sur le chemin de la course pour la vie et en fait un bon moment de lecture.
© Hervé GAUTIER – Novembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Les deux messieurs de Bruxelles
- Par ervian
- Le 25/11/2017
- Dans Eric-Emmanuel Schmitt.
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La Feuille Volante n° 1189
Les deux messieurs de Bruxelles – Eric-Emmanuel Schmitt – Albin Michel.
André Malraux disait « Pour l'essentiel, l'homme est ce qu'il cache, un misérable petit tas de secrets ». C'est bien de secret dont il s'agit, que ce soit celui de deux homosexuels qui souhaitent favoriser après leur mort des gens dans le besoin ou la conduite énigmatique d'un notable qui ne révèle que post-mortem, et pour sa fille, ce qu'a été sa vie antérieure ou les manœuvres sentimentales d' une veuve pour s'attacher son second mari, les rapports difficiles au sein d'un couple… Je me suis souvent interrogé sur le secret qui entoure chaque être humain, soit qu'on se recroqueville sur sa propre histoire personnelle avec honte, soit qu'on participe aux blocages communs né de la guerre ou de la déportation dont il vaut mieux ne pas parler pour lui préférer la vie (merci Jorge Semprun). D'ailleurs le secret entretient le mystère et la couverture qui donne à voir une reproduction d'un tableau de Magritte me paraît être particulièrement pertinente puisqu'elle évoque le surréalisme dont la démarche créatrice était pour le moins hermétique.
Le secret c'est aussi le mensonge qui fait partie de la vie parce qu'il est l'inverse de la confiance qu'on accorde par principe aux nôtres, parce que cela va de soi, parce qu'ils sont nos parents, nos enfants, notre conjoint, ceux-là mêmes qui en abusent sans vergogne. Nous nous ressemblons tous et ce faisant, nous tissons autour de nous une atmosphère de dissimulation, d'hypocrisie, de délation, de volonté de reconnaissance et d'ascension sociale par la séduction quand ce n'est pas une ardente envie de jouissance. Pour cela l'adultère en est la forme la plus élaborée et les déclinaisons en sont infinies qui minent les fondements de la famille et de la société. Quand elles sont découvertes, ces manœuvres, ces tromperies révèlent l’étendue de la naïveté de ceux qui ont eu la légèreté d'être honnêtes et la profondeur du mépris qu'on éprouve à l'égard ceux qui en sont responsables. Cette prise de conscience est douloureuse, déstabilisante, révélatrice pour ceux qui en sont les victimes et tous les serments, déclarations et affirmations qui ont pu être faits s'évanouissent ainsi d'un coup. Même si elle est maintenant plus libérée, la société, aidée activement en cela par la religion, nourrit ses propres tabous, les entretient avec le droit à l'oubli, le maintient des apparences jusque dans les replis du couple et consacre plus ou moins officiellement le non-respect des promesses de toute nature dont chacun, pour peu qu'il y ait quelque intérêt, s’accommode. Je ne suis pas sûr, tant actuellement les divorces sont nombreux, que les gens faits l'un pour l'autre existent vraiment comme nous le proclame une littérature de midinettes. L'expérience nous enseigne qu'il ne faut pas se fier aux apparences qui sont trompeuses, pourtant, le « coup de foudre » qui préside à l'amour se réfère bien à cela. D'ailleurs « le grand amour » existe-t-il vraiment ? En revanche le hasard me semble de plus en plus présider aux choses humaines, et il ne fait pas toujours bien les choses. L'amour fait partie de la vie, non seulement il contribue à la donner mais il est aussi bien souvent le moteur de la création artistique.
J'ai souvent dit dans cette chronique que l'univers de la nouvelle est particulier. et souvent difficile d'accès . A la fin de cet ouvrage, l'auteur, dans un « journal d'écriture » , précise ce qu'a été la genèse de chacun de ses textes, les recherches qu'il a pu faire, les réflexions qu'il a menées, les événements de sa propre vie qui les ont suscités et enrichis pour en réaliser l'écriture. L'amour y tient une grande place et je n'ai pas fait l'impasse sur cet aspect. Tout le monde en parle et en son nom on prend des décisions parfois hâtives qui gouvernent et surtout pourrissent ensuite toute une vie que, contrairement à une idée généralement admise, on ne peut réellement refaire. Il est facile de le simuler en fonction de son intérêt et là on rejoint le mensonge qui, bien sûr, y a pleinement sa place. Ainsi, le faire rimer avec « toujours » est une façon bien idéalisée de voir les choses. Il se décline aussi dans l'amour maternel qui est abordé dans « un cœur sous la cendre » à travers le personnage de deux femmes et les fantômes de leurs enfants morts. C'est l'occasion pour lui de réaffirmer l'existence de la douleur morale provoquée par un amour injustement avorté qu'on tente vainement d'exorciser. Dans ce « journal », l'auteur évoque l'avortement qui dans ce cas de figure est thérapeutique mais reste une décision essentielle pour la vie du couple, le suicide comme un moyen inefficace à ses yeux venir à bout de cette douleur, et de conclure « Toute sagesse commence par l'acceptation de la souffrance » ce qui est à la fois stoïcien et judéo-chrétien. Accessoirement, il pose aussi le problème de l'aspect comptable des soins en vigueur dans certaines démocraties et le risque de propagation de ce concept. Dans cette nouvelle, importante à mes yeux, il parle aussi de l'individu au regard d'une greffe d'organes vitaux, la vie de quelqu'un contre la mort d'un autre, l'utilité de la mort contre la vie mais aussi de l'immortalité comme un mythe inatteignable et non souhaitable. « Le chien » évoque aussi le pardon, c'est à dire peu ou prou l'aspect religieux d'un acte humain qui ainsi prendrait une dimension divine. Il conclut que « Seuls les morts ont le pouvoir de pardonner » ce qui, pour le moins, suscite la réflexion.
C'est donc une mine d'informations érudites et un voyage original dans l'univers créatif de l'auteur auquel le lecteur est convié. Il nous avertit cependant « La littérature nous met en garde contre les idées simples » et il ne se prive pas pour aborder des sujets inattendus qui font de chacun de ses livres, au-delà de la rencontre avec un bon écrivain et de l'histoire qu'il nous fait découvrir, une invite à la méditation.
J'ai toujours plaisir à lire Eric-Emmanuel Schmitt et ce recueil a été encore une fois un bon moment de lecture.
© Hervé GAUTIER – Novembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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L'été infini
- Par ervian
- Le 22/11/2017
- Dans Madame Nielsen
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La Feuille Volante n° 1188
L'été infini – Madame Nielsen – Notabilia.
Traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud.
Je suis peut-être de la vieille école, mais j'aime les phrases courtes. Ici c'est plutôt le contraire et je dois bien reconnaître que cette manière démesurément longue de s'exprimer, à l'image du texte labyrinthique qui doit sans doute être lu sans désemparer faute d'égarer le lecteur, m'a un peu dérouté. Je dois d'ailleurs déplorer cette habitude qui semble s'installer dans les romans, d'adopter cette manière, un peu fastidieuse à mes yeux, d'écrire désormais. C'est dommage parce que, au début, ce livre avait attiré mon attention et mon intérêt pour cette histoire dont j'ai vite perdu le fil. Pourtant il y a de belles images, un souffle de vie, entre ombres et lumières, des analepses parfois oniriques, des allusions pleines d’ambiguïtés, une histoire d'amour qui n'est pas banale. C'est aussi un roman sur le destin et la fatalité qui sont des thèmes récurrents et toujours passionnants, une histoire qui parle de la jeunesse, cette période que nous avons tous vécue, pendant laquelle on s'ouvre au monde, où tout semble possible, l'amour et le reste, où la beauté s'impose, où le temps ne compte pas et qui ressemble à « un été infini ».
L'auteure raconte, dans les années 1980 , l'histoire d'une famille danoise un peu étrange qui vit dans un manoir reculé, un beau-père taciturne qui finit par disparaître, une mère non moins bizarre qui passe ses journées à cheval (elle mettra à profit l'absence de son mari) et des enfants un peu laissés libres de vivre leur vie d'artistes. Il est question d'amour, d'insouciance, de jeunesse , de beauté, de temps comme suspendu, mais la mort plane qui gagnera à la fin, comme toujours, parce qu'ainsi va la vie.
Qu'est ce qui m'a fait poursuivre ma lecture alors que j'avais bien envie de l'arrêter ? Peut-être l'épilogue à venir qui est toujours un mystère dans le cadre d'une fiction, peut-être l'image fugace et mystérieuse de ce jeune garçon gracile qui devait porter en lui autre chose que de la banalité ?
Ce roman est sous-titré « Requiem », une pièce de musique que je n'ai pas perçue comme telle, peut-être à cause de la traduction du danois au français, peut-être parce que mon oreille n'est pas assez exercée, mais qui appartient à un rituel qui est aussi associé à la mort. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, cet « été infini » reste en effet un mythe et le quotidien ordinaire et banal, avec ses hasards, ses échecs et les remords qu'il suscite reprend ses droits. Le temps qui passe avec son lot de solitude et d'abandon, de rides, de douleurs et de corps décrépis, pèse sur les humains, instille la maladie et la mort. Elle fait partie de notre parcours, en est simplement la fin parce que nous ne sommes ici que de passage, simples mortels, usufruitiers de notre propre vie.
Je me suis aussi interrogé sur le prénom de l'auteure, un peu mystérieux, dont la signification est révélée par la notule du début et qui peut sans doute expliquer à la fois cette envie d'écrire et cette manière de le faire, une sorte de thérapie face à ce tourment réel qu'à été cette longue attente et cette réflexion sans doute douloureuse avant l'opération chirurgicale. Claus Beck-Nielsen, auteur, acteur et musicien, né homme en 1963, est effectivement mort en 2001 pour renaître sous le nom de Madame Nielsen.
Je suis peut-être passé à côté d'un chef-d’œuvre, mais, le livre refermé, je reste sur une impression déroutante.
© Hervé GAUTIER – Novembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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L'homme qui voyait à travers les visages
- Par ervian
- Le 17/11/2017
- Dans Eric-Emmanuel Schmitt.
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La Feuille Volante n° 1186
L'homme qui voyait à travers les visages– Eric-Emmanuel Schmitt – Albin Michel.
D'abord un attentat djihadiste comme notre société en connaît de plus en plus. Augustin, un jeune homme un peu paumé en est à la fois la victime et le témoin. C'est un SDF sans le sou, stagiaire non rémunéré à la feuille de choux locale de Charleroi. Le lecteur ne tarde pas à comprendre qu'il est un être d'exception qui voit les morts, des fantômes qui hantent les vivants et volent autour d'eux mais aussi une histoire qui se déroule un peu malgré lui et qui en fait presque un complice du terroriste...
C'est aussi un prétexte pour réfléchir de la violence née des religions, inspirée peut-être par les dieux, si on y croit, mais surtout perpétrée par les hommes . La guerre est en effet pour eux la principale activité depuis que le monde existe et tous les motifs sont bons pour y recourir, une divinité étant, pour cela, un formidable alibi. Au fil de la lecture on découvre ce qui s'affiche tous les jours dans la presse, la radicalisation sur internet qui transforme un être parfaitement normal en terroriste avide de tuer ses semblables, le Coran à la main. Soyons juste, les hommes, au nom des « religions du Livre », le judaïsme, le christianisme et l'islam qu'on nous présente pourtant comme des religions de paix, n'ont pas fait autre chose pour justifier leur soif de mort tout en ayant soin, au nom de l'incontournable prosélytisme, que de convertir les autres hommes à l'aide de la violence et du meurtre.
Toujours au fil de la lecture, on voit apparaître, en ce qui me concerne, à ma grande surprise, l'auteur lui-même qui se met en scène. Pourquoi pas après tout puisqu'un auteur puise dans sa vie, son expérience, sa culture, la substance même de son œuvre, mais que ce solipsisme parfaitement normal et légitime aille jusqu'à le faire apparaître lui-même sous sa propre plume, avec tout ce que cela implique de panégyrique et d'auto-encensement, j'avoue que cela me gêne un peu. A croire que toute cette fiction n'était finalement destinée qu'à cela, qu'à parler de lui, de ses livres, de son œuvre, des personnages qu'il a créés. Jusqu'à cette interview qu'Augustin mène auprès de lui, à qui il souffle les questions pour mieux donner les réponses sur la philosophie, sur Dieu, sur la foi, sur les religions et la violence qu'elles suscitent. Je passe aussi sur les morts que voit Augustin lors de cette entrevue et qui peuplent l'univers de Schmitt. On comprends très vite qu'il ne s'agit pas de n'importe qui. On voit assez de gens, même des écrivains, et pas des meilleurs, qui passent leur temps à parler d'eux, j'avoue que de la part d'Eric-Emmanuel Schmitt, cela m'a un peu agacé. Nous avons tous notre idée sur Dieu, sur son existence, sur ses silences, les injustices qu'il suscite ou laisse perpétrer, sur le merveilleux de la foi qu'il distribue d'une manière d'ailleurs discrétionnaire et qui transforme la vie des pauvres humains que nous sommes. Je ne crois vraiment pas qu'un tel roman, quelques que soient ses qualité littéraires par ailleurs, fasse beaucoup avancer les choses. Je n'ai pas été convaincu non plus par ce surréaliste dialogue avec « le grand œil », sur l''explication donnée sur l'écriture des trois grands livres sacrés, ancien et nouveau testament, coran, pas davantage d’ailleurs par l’épilogue. En revanche le thème de l'écriture par rapport à l'écrivain, la réponse à la question posée par lui « Qui écrit quand j'écris ?» m'aurait intéressé, le phénomène de l'inspiration, son avis sur le « Je est un autre » de Rimbaud, mais elle est restée en suspens.
La quatrième de couverture fait allusion a un de ses précédent roman « La nuit de feu » qui ne m'avait pas, en ce qui concerne son message religieux, franchement convaincu (La Feuille Volante n°988). D'ordinaire j'aime bien lire Schmitt pour son style poétique, pour son talent d'écrivain, cette chronique en témoigne, mais là, j'avoue que j'ai été un peu lassé par le thème et la façon de le traiter. Je trouve cela dommage surtout que le titre était à lui seul une invitation à la lecture d'un livre qui, sous la plume de Schmitt, ne pouvait qu'être intéressant.
© Hervé GAUTIER – Novembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Les petites mécaniques
- Par ervian
- Le 12/11/2017
- Dans Philippe Claudel
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La Feuille Volante n° 1185
Les petites mécaniques – Philippe Claudel- Mercure de France.
Un recueil de nouvelles est toujours un univers délicat. Ici tous les textes qui le composent sont liés à la mort et l'auteur nous transporte par les mots dans un Moyen-Age obscur où la camarde rôdait dans les villes et les campagnes parce que les guerres étaient fréquentes, l'insécurité quotidienne, la paix publique un vœu pieux et la santé un don de Dieu ou dans un espace indistinct où le temps se confond avec le rêve ou avec le cauchemar.
De nos jours, si les choses ont un peu changé (encore que) nous sommes toujours les usufruitiers de notre propre vie et elle peut-être interrompue à tout moment, surtout quand nous y attendons le moins. En occident, allez savoir pourquoi, on nous entretient dans cette ignorance de la mort ou à tout le moins dans l'oubli de sa réalité, comme si nous étions perpétuellement attachés à cette terre. Est-ce parce que la religion chrétienne nous assure de la réalité, mais dans un autre monde seulement, d'une vie qu'elle nous dit, avec cependant un évident abus de vocabulaire, éternelle, je ne sais pas, mais ce que je sais c'est que, dans d'autres cultures pourtant contemporaines on regarde davantage la mort comme une réalité et on célèbre les morts lors de manifestions festives quand notre Toussaint n'est que l'occasion de faire refleurir les cimetières même si les morts sont oubliés le reste de l'année.. Elle fait tout simplement partie de la vie dont elle est la fin naturelle parce que nous ne sommes sur cette terre que de passage. Ce n'est pas faute de lui avoir donné les traits effrayants d'un squelette armé d'une faux et habillé d'un suaire alors que dans l'Antiquité c'était trois femmes qui étaient chargées de filer puis de trancher le fil de la destiné.
Dans l’interruption de la vie, la mort a différents visages, l'accident, l'attentat, le meurtre la maladie… ceux qui choisissent le suicide n'ont pas la patience d’attendre le terme et nous invitent à nous interroger sur la liberté ou sur le destin. Nous sommes, à titre temporaire, titulaires d'un contrat à durée indéterminée que nous n'avons ni voulu ni signé, qui de plus en plus fait de nous des emphytéotes et nous devons à d'autres d'être ici. Ils nous chargent souvent d'assumer nous- mêmes le choix qu'ils ont fait pour nous, quand ils ne nous mettent pas eux-mêmes des bâtons dans les roues. Au cours de cette vie nous avons l'occasion de vérifier la fragilité des choses humaines, la jeunesse, la beauté que chassent l'oubli et le silence envahissant qui se marient si bien avec la vieillesse et la douleur. Les écrivains attentifs matérialisent par l'écriture tous ces parcours réels ou imaginaires, héroïques ou banals, ils manient les mots et transforment en chefs-d’œuvre ou en bluettes ces « bien petites mécaniques égarées dans l'infini » que sont nos vies. Avant la mort, il y a la vie, ce long combat mené le plus souvent pour rien parce qu'il est aussitôt oublié par ceux qui restent, avec, pour chacun d'entre nous une sorte d'étoile.à laquelle nous croyons et que nous voulons atteindre. Au bout du compte, c'est souvent un échec, un vrai combat dont nous sommes les victimes pourtant pleines de bonne foi et de bonne volonté. Ainsi, après un tel parcours marqué par des souvenirs, des échecs, des regrets et des remords, des espoirs déçus et des projets avortés, la mort devient-elle une délivrance salutaire d'une existence qui s'arrête enfin.
J'ai eu plaisir, une nouvelle fois, de retrouver le style poétique de Philippe Claudel, toujours aussi émouvant et plein de sensibilité, malgré le thème proposé..
© Hervé GAUTIER – Novembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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l'évangile selon Pilate
- Par ervian
- Le 07/11/2017
- Dans Eric-Emmanuel Schmitt.
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La Feuille Volante n° 1184
L’Évangile selon Pilate – Eric-Emmanuel Schmitt – Albin Michel.
Nous avons la Vulgate, officielle et répétée à l'envi, les apocryphes ignorés par l’Église, protéiformes et révélateurs ; Eric-Emmanuel Schmitt nous convie à la lecture d'un texte qu'aurait pu écrire Pilate, le préfet de Judée qui s'est lavé les mains de la condamnation du Christ, l'abandonnant à la justice des Juifs. Pourquoi pas, puisque Jésus a suscité foi, adoration, engagement mais aussi rejet, persécutions et mises à mort de ses fidèles et donc n'a laissé personne indifférent ? En réalité ce sont deux textes, l'un qui met en scène le Christ au jardin des oliviers, qui s'exprime avant son arrestation et son exécution et l'autre où Pilate confie ses impressions sur cet homme exceptionnel.
L'auteur nous présente un Jésus (Yéchoua) pas vraiment différent de celui dont le catéchisme et les évangiles nous ont parlé, avec seulement un rôle assez original donné à Judas (Yehoûdâh). Il est au départ un jeune homme qui ignore sa mission divine et qui la découvre au fil de sa vie, quelqu'un qui n'est ni bon charpentier ni bon croyant et qui, après sans doute avoir médité les Écritures qui annoncent sa venue comme le Messie tant attendu, un être providentiel comme l'espèce humaine en est friande, devient une sorte de célèbre SDF faiseur de miracles, délivrant son message de paix et d'amour, suivi massivement par ses disciples. Il bouscule les préceptes de la Loi, substitue sa doctrine personnelle au judaïsme, présentant Yahvé, son père, non plus comme une divinité vengeresse et inaccessible mais comme un dieu d'amour, bon et miséricordieux, ce qui, aux yeux des Juifs est un sacrilège. C'est vrai que son discours de « roi des juifs », mal compris au moment où son pays est occupé par les Romains a pu susciter des ambiguïtés chez ceux qui entendaient résister à cette puissance étrangère. Ainsi est-il. recherché pour ses pouvoirs et les espoirs qu'il suscite et poursuivi pour ses blasphèmes.
Pour Pilate, c'est autre chose. Il ne se plaît guère à Jérusalem, regrette Rome.et décline son témoignage en de nombreuses lettres adressées à son frère Titus qui ne lui répond jamais. Pour lui Jésus est à la fois une énigme, un magicien qui faisait du bien autour de lui, qui s'est laissé arrêté et qui a accepté sa mort, quelqu’un qu'il a laissé condamner par le Sanhédrin, se lavant publiquement les mains de cette décision et qu'il a crucifié comme un voleur parce que c'était le supplice officiel des Romains, alors qu'il était convaincu de son innocence. L'auteur nous montre un Pilate perturbé par ce tombeau vide et qui veut à toute force retrouver le corps de Jésus.dont on dit partout qu'il est ressuscité, un magistrat dubitatif face à cet épisode qui a bouleversé sa vie, qui fait des supputations et craint l'imposture. Personnellement je vois plutôt ce gouverneur militaire qui doit faire régner la paix romaine dans cette lointaine province secouée par des troubles, à coup de flagellations publiques et de crucifixions, comme un fonctionnaire zélé. Jésus qui s'inscrit à l'époque dans un mouvement sectaire religieux contestataire et généralisé, a, par son enseignement original, bouleversé la Loi juive et troublé l'ordre public basé en grande partie sur des préceptes religieux, et dont Pilate est responsable. Il a simplement constaté, surtout après la libération de Barrabas, que tout cela sans doute s'inscrivait dans un contexte un peu surréaliste qui lui échappait partiellement et qu'il fallait en finir. ll a donc laissé le soin aux Juifs de condamner Jésus et l'a exécuté parce qu'il était le chef des troupes d'occupation. Ainsi est née, le nom de « peuple déicide » donné aux Juifs par les chrétiens et qui a justifié un antisémitisme longtemps entretenu. En réalité Schmitt suit les événements mais manipule les faits et les personnages, transformant avec sa talentueuse imagination d'écrivain cette histoire en un véritable roman policier avec suspense et rebondissements dont j'ai bien aimé la lecture.
© Hervé GAUTIER – Novembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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100 maisons - La cité des abeilles
- Par ervian
- Le 04/11/2017
- Dans Collectif
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La Feuille Volante n° 1183
100 maisons – La cité des abeilles – Delphine Le Lay – Marion Boué – Alexis Horellou - DELCOURT
Nous sommes en 1950 à Quimper et la France se relève difficilement de la deuxième guerre mondiale. La crise du logement sévit et des familles s'entassent dans des maisons insalubres. Sur le modèle des « Castors » et d'une initiative semblable réalisée à Pessac (Gironde), une association est créée pour permettre aux ouvriers, après leur journée de travail, de participer à l'effort collectif de construction de logements modernes, la cité des abeilles, où chacun serait propriétaire. C'est une belle expérience de solidarité et de courage, née dans l’esprit de quelques militants catholiques et communistes, qui durera près de 4 années et que cette BD salue, pour le 60° anniversaire de sa création. Elle met en scène, dans un graphisme volontairement gris, deux familles, celle de Jeannette et Marie-Anne-Marie, deux sœurs qui habitent ensemble dans un taudis avec leur mari et leurs enfants. L'histoire n'occulte ni les tensions ni les difficultés nées du quotidien et du brassage social d'hommes aux convictions différentes. Elle est directement inspirée de l'expérience des grands-parents de Marion Boué qui ont eux-mêmes participé à cette aventure.
On ne peut que saluer cette initiative, cette mise en évidence de cette solidarité qui, aujourd'hui sans doute serait plus difficile à mettre en œuvre à cause de l'individualisme égoïste qui caractérise nos sociétés.
© Hervé GAUTIER – Novembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Ah! ça ira
- Par ervian
- Le 02/11/2017
- Dans Denis LACHAUD
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La Feuille Volante n° 1182
Ah ! Ça ira – Denis Lachaud - Babel
Le Président de la République française vient d'être enlevé et assassiné par un groupe révolutionnaire dont les pseudonymes, Saint-Just, Robespierre et Marat font référence à la fois aux aux idées généreuses de la Révolution mais aussi à une forme de terreur qui leur a fait perdre la sympathie du peuple. Un an plus tard, Antoine Léon, jeune père de famille, citoyen ordinaire, alias Saint-Just, du groupe Vendôme qui est responsable de cet assassinat , a été arrêté, jugé et emprisonné à perpétuité. Il y restera vingt ans et à sa sortie, Rosa, sa fille, devenue professeur des écoles l'attend. Elle vit avec Rufus mais pour Antoine, une nouvelle vie commence.
Le titre de ce roman rappelle un chant révolutionnaire de 1789 quand la France s'enflammait et le vieux monde s'effondrait. Ce roman est certes une fiction mais m'a paru en phase avec l'actualité, même si ce roman se situe en 2037. Il évoque la fragilité de la démocratie, ses possibles manipulations par ceux qui sont au pouvoir et qui abusent largement du mandat qui leur a été donné de gouverner au nom du peuple et dans son intérêt, de la corruption qui règne au sein des gouvernants, du concept révolutionnaire qui prétend faire évoluer les choses vers davantage de liberté, de progrès social, alors qu'on ne fait que remplacer les gens qui se rendront coupables des mêmes méfaits que ceux qu'ils chassent, dans un contexte d'insécurité créé dans un but de favoriser l’émergence de leurs propres idées et surtout de leur propre destin. Il est toujours facile de proclamer la volonté de rendre le pouvoir au peuple alors qu'en réalité c'est son propre ego qu'on flatte et sa propre carrière politique qu'on privilégie. Autant dire que, derrière cette fiction pas très rassurante, qui évoque toutes les révolutions qui ont secoué la France, internet, les réseaux sociaux et les progrès de l'informatique en plus, il nous parle de ce que nous avons sous nos yeux tous les jours et de ce dont nous faisons nous-mêmes partie : l'espèce humaine.
J'ai eu un peu de peine à lire ce roman à cause des longueurs mais j'ai quand même apprécié ce livre qui met en scène la violence qui fait de plus en plus partie de nos sociétés et qui a d’ailleurs toujours existé au quotidien comme une sorte d'obligation, même s'il est un fait que c'est souvent la seule réponse aux abus perpétrés par ceux qui s'installent confortablement au pouvoir et ne veulent pas en démordre, refusent la réforme qui est le point de passage obligé de toute société et méprisent voire répriment les manifestations de la rue qui sont l'expression de la contestation. Aujourd'hui il y a d'autres réponses plus pacifiques et démocratiques, mais la violence n'est jamais très loin, est toujours très tentante. La parole donnée au peuple, et respectée par ceux qui sont en charge de gouverner, reste une voie qui devrait être une règle immuable, mais l'histoire nous enseigne qu'elle est bien souvent transgressée. Nous avons tous, un jour ou l'autre voulu faire changé les choses, voulu imprimer notre marque au monde dans lequel nous vivons. Nous y avons cru comme Antoine mais bien peu, heureusement, ont choisi la violence et la mort pour atteindre ce but, bien peu aussi y sont parvenus. Rosa aura à son tour son action, mais différente de celle de son père. Après vingt ans d'emprisonnement, Antoine revient dans le monde mais rien n'a vraiment changé, les inégalités sont toujours là, souvent plus grandes qu'avant,, avec l'exploitation des uns par les autres, entretenues par le monde politique lui-même, surtout s'il a été porté au pouvoir démocratiquement, et ce malgré toutes les promesses électorales généreusement faites. Un ancien président de la République a même cru bon de rappeler qu'elles n'engagent que ceux qui les croient, ce qui est une manière de se moquer ouvertement de la démocratie mais aussi de fomenter les révoltes populaires.
Un roman aux allures de science fiction mais néanmoins crédible, peut-être pas si utopique que cela.
© Hervé GAUTIER – Novembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Lorette
- Par ervian
- Le 27/10/2017
- Dans Laurence (Lorette) Nobécourt
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La Feuille Volante n° 1181
Lorette – Laurence Nobécourt – Grasset
Auparavant l'auteure employait, pour signer ses livres, le prénom qui se voulait amical que lui avait donné sa famille : Lorette Dorénavant, et pour des raisons qui ne regardent qu'elle, elle choisit de reprendre son prénom d'état-civil : Laurence. Dont acte. Pour justifier cela (un auteur doit-il ce genre de justifications à ses lecteurs ?) elle recherche des raisons dans la Kabbale, la langue des oiseaux, les lignes de sa main ou les connotations masculin/féminin des lettres qui le composent.. Elle fait ce choix à l'âge de 44 ans parce que, si on l'en croit, le prénom de Lorette lui donnait des boutons, qu'auparavant elle était à demi-paralysée, qu'à cet âge elle a enfin trouvé l'amour et qu'elle a été longtemps hantée par des tendances suicidaires. Après tout c'est là un parcours personnel, cahoteux comme celui de beaucoup d'entre nous, victimes d'injustices, de préférences familiales et avoir songé a interrompre tout cela par la mort nous a tous a moins un fois effleuré. La vie n'est pas un long fleuve tranquille, cela ne regarde qu'elle et un tel parcours peut effectivement faire de vous un artiste qui trouve dans la création matière à tisser une œuvre.. Elle précise que ses parents ne l'ont pas aimée comme sans doute ils l'auraient dû, que sa famille était « incestuelle », qu'elle méritait mieux et qu'elle ne lui a inspiré que de la mélancolie. Malheureusement c'est arrivé à d'autres, quant à son expérience sexuelle incestueuse avec un de ses oncles à l'âge de 18 ans, c'est un détail qu'elle pouvait parfaitement gardé pour elle. Bref, exit Lorette !
J'ai peiné à lire ce livre, écrit par paragraphes successifs un peu comme des détails juxtaposés, énumérés sans grande suite entre eux. Le thème non plus ne m'a pas passionné. Après tout un écrivain puise dans sa propre vie, dans sa propre mémoire la substance de ses livres. Il n'y a rien de dérangeant à cela, à condition qu'il y mette du talent pour intéresser son lecteur. Je n'ai peut-être rien compris, je suis peut-être passé à côté de quelque chose d'essentiel dans l’œuvre de Laurence/Lorette Nobécourt mais je n'ai vu aucun intérêt à ces pages même si l'auteure multiplie les références prestigieuses et les explications intellectuelles pour nous prouver qu'elle a raison de recouvrer son vrai prénom, même si elle démonte les phases par lesquelles elle est passée pour en arriver là. Que dans sa famille la non-parole était la règle a peut-être fait d'elle un écrivain et ainsi l'a sauvée d'une déprime chronique, cela est plutôt sain et parfaitement défendable ; comme elle le dit, le verbe l'a sauvée et donc l'a séparée de ses parents, ce qui a sans doute été un bien pour elle ;
Les artistes changent fréquemment de nom, surtout peut-être les écrivains, pour en adopter un autre qui peut rester un mystère pour tous. C'est à ce moment-là un pseudonyme, ce qui n'est pas les cas de Laurence Nobécourt. puisqu'elle quitte son prénom-diminutif pour se réapproprier son vrai prénom ! Elle n'a, vis à vis de ses lecteurs, ni explication ni justification à donner. Que se soit là une marque de révolte face à sa famille peut se comprendre, mais il n'est pas besoin d'un livre pour s'en expliquer. Elle vit ce changement de prénom comme une véritable renaissance, cela je l'entends d'autant qu'à travers le départ de sa fille pour le Canada, une séparation donc mais une séparation normale entre parents et enfants qui s'aiment, elle reçoit sa gourmette d'enfance au nom de Laurence et y voit un symbole.
J'avais abordé l’œuvre de Lorette Nobécourt à travers « Le Clôture des merveilles » qui m'avait bien plu (La Feuille Volante n°1169) ; Je dois dire qu'ici, j'ai été un peu déçu.
© Hervé GAUTIER – Octobre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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l'adversaire
- Par ervian
- Le 27/10/2017
- Dans Emmanuel Carrère
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La Feuille Volante n° 1180
L'adversaire – Emmanuel Carrère – P.O.L.
Je me souviens de cette affaire judiciaire qui alimenta la chronique pendant de nombreux mois dans les années 90, celle de Jean-Claude Romand qui tua ses parents, sa femme et ses deux enfants et mis le feu à sa maison mais surtout qui s'était fait passé pendant plus de dix-huit ans, auprès de sa famille et de ses amis, pour ce qu'il n'était pas, étudiant en médecine d'abord puis médecin travaillant à l'OMS et à l'INSERM à Genève toute proche, et tout le train de vie qui allait avec. Son nom aurait pu attirer l'attention, mais plus sérieusement surtout quand on songe à l'épilogue, on est confondu devant l'énormité de ses ruses, il est vrai favorisées par une organisation très simple mais efficace et par d'exceptionnels concours de circonstances favorables à ses dissimulations. Comment a-t-il pu donné le change pendant toutes ces années, sinon à considérer que pour tout être humain, plus le mensonge est gros plus il prend ? Il n'était finalement qu'un escroc, doublé, à la fin d'un assassin. Je ne suis pas sûr, comme le dit l'auteur, que s'il y avait effectivement le faux docteur Romand, « il n'y avait pas de vrai Jean-Claude Romand ». Je veux bien que l'accusé ait lui-même prétendu devant la Cour qu'il ne comprenait pas ce qui lui était arrivé, mais, même si je n'ai pas vraiment suivi ce procès comme un spécialiste, il m'apparaît qu'il ne faisait ainsi que prolonger cette duperie qui avait si bien fonctionné auparavant en espérant que cela dure, et ce même devant un tribunal ! il n'en reste pas moins qu'il savait ce qu'il faisait en se jouant à lui-même et aux autres cette comédie qui n'était pas autre chose qu'une mystification montée au départ pour cacher son inadaptation à la vie et son retrait de la société. Il avait même eu soin de prendre les apparences flatteuses du notable attentif aux rituels religieux ordinaires, ce qui est toujours remarqué dans la société traditionnelle et bien pensante. Il savait qu'agitant devant les autres l'épouvantail du cancer dont il prétendait souffrir, il coupait court à toutes les demandes d'éclaircissements à supposer qu'elles existent. Il ne pouvait ignorer que son imposture ne pouvait, à terme, qu'être découverte ne serait-ce qu'à cause des sommes appartenant à ses parents et amis qu'il disait avoir placées, alors qu'il n'en était rien. C'était pourtant jouer gros parce qu'il se savait fragile et qu'en bien des circonstances il a été sur le point de tout avouer.
Il ne lui restait donc plus qu' à effacer les traces de tout cela, mais il aurait quand même pu le faire sans devenir l'assassin de sa propre famille. Se suicider eût sans doute été une manière de sauver les apparences mais il n'en a même pas eu le courage, apeuré sans doute par la mort qu'il ne pouvait s’infliger à lui-même alors qu'il venait de la donner aux siens. Face à la Cour, il n'avait plus qu'à jouer une dernière comédie, sachant parfaitement que nous sommes dans une société judéo-chrétienne. C'est toujours facile de proclamer qu'on a découvert Dieu en prison, qu'on croit à sa rédemption et a son infinie bonté. C'est facile de se parer de mysticisme, des apparences de la dévotion et de citer l’Évangile, mais il oubliait seulement le commandement de ce même Dieu qui lui interdisait de tuer. II ne risquait plus la peine capitale et il le savait, il pouvait donc continuer à poursuivre cette tartuferie qui avait déjà duré 18 ans ! A-t-il pensé que Dieu qui l'avait protégé pendant tout ce temps avec cette chance insolente, continuerait en inspirant de la mansuétude aux jurés, qu'il a d'ailleurs sollicitée dans sa dernière intervention? Peut-être mais la justice des hommes est heureusement d'une autre nature et la prison à vie a été sa réponse.
J'ai lu ce document, passionné par le mystère qui l'a entouré et favorisé par des apparences sociales de notable qui ont abusé tout le monde. J'ai appris beaucoup de choses. Je me demande s'il était bien sain d'écrire ce livre, certes avec talent et, plus tard, de tirer des films de cette malheureuse aventure. C'est donner à Romand une aura qu'il ne mérite pas .
© Hervé GAUTIER – Octobre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Eden Utopie
- Par ervian
- Le 24/10/2017
- Dans Fabrice Humbert
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La Feuille Volante n° 1179
Éden Utopie – Fabrice Humbert – Folio..
C'est une saga du genre Rougon-Macquart que nous offre l'auteur c'est à dire l'histoire de deux familles, les Courtis, riches et les Meslé, pauvres, une histoire qui commence à l'été 1946 à Clamart avec la construction d'une maison commune protestante, « La Fraternité ». Pour écrire cette saga, l'auteur va, de nos jours, interroger les différent membres encore vivants, scruter les photos jaunies et bien sûr se heurter aux silences, aux non-dits, aux mensonges, aux secrets inavoués, aux vengeances, aux revers de fortunes, aux injustices et aux préférences familiales mais aussi aux vieilles rancunes qui ont la vie dure. Il remonte ainsi l'arbre généalogique à l'écorce pas forcément lisse, tombe sur des branches pas forcément saines. Comme dans toutes les familles en réalité !
L'idéal de « la Fraternité », sorte d' « abbaye de Thélème » mais pas dans le contexte débridé de Rabelais, où se mélangeait les classes sociales et les horizons politiques, à condition que le contexte soit chrétien, sérieux et respectueux du travail, est une certaine forme d'utopie. Elle s'érode avec le temps puis finit par disparaître au fil des pages pour laisser place à un autre militantisme où la mort prévaut face à la vie.
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Au vrai je me suis un peu ennuyé à la lecture de ce livre, poursuivie cependant à cause d'un engagement personnel. Il y est question alternativement de bourgeoisie bien pensante, de révolution gauchiste, de marginalisme militant, d'espoirs portés par le socialisme (quand on voit où tout cela nous a menés), d'idéal libertaire mâtiné d'illégalités en tous genres pour finalement fabriquer des gens qui finissent par rentrer dans le rang et s'intégrer parfaitement dans cette société qu'ils voulaient si fort détruire et d'oublier un peu vite ce qu'avaient été leurs engagements de jeunesse. Les événements de la vie de l'auteur, ses rencontres, tout comme les nombreux analepses de son enfance que je pourrais regarder comme un Éden disparu, m'ont paru un peu longs. Les soubresauts qui agitent ces deux parentèles parallèles ne m'ont guère passionné non plus, entre vices, amours, rencontres, divorces et remariages, familles qui se décomposent et se recomposent, l'emprisonnement pour terrorisme pour certains et la réussite sociale ou l'inaptitude à la vie en société pour d'autres et cette volonté affichée de chacun de sortir de son milieu, le tout sur fond d'insécurité et d'attentats politiques qui émaillèrent les années 80, « Brigades Rouges » en Italie, « Fraction Armée Rouge » en Allemagne, « Action Directe » en France. Ce n'est certes pas une famille comme les autres, mais j'ai eu un peu de mal à suivre, même si, au bout du compte, la chimère de « la Fraternité », avec son discours rigoriste, sa volonté de vie commune et celle d'assumer jusqu'au bout ses responsabilités, a nourri une autre utopie politique parce que le hasard, les rencontres et les événements avaient conduit certains de ses membres vers le terrorisme, l'assassinat et donc vers la prison. Que reste-t-il de l'idéal de « la Fraternité » face à celui « d'Action Directe » qui veut réformer la société capitaliste en la détruisant et en passant par l'assassinat politique de ses membres jugés responsables ?
Le style m'a paru neutre et bien peu engageant mais ce voyage dans cet univers familial est heureusement facilité par un arbre généalogique constamment consulté et sans lequel j'aurais vite refermé ce livre.
J'avais déjà abordé l’œuvre de Fabrice Humbert avec « La fortune de Sila » (La Feuille Volante n° 557) qui n'avait que peu retenu mon intérêt. Je ne change guère d'avis à propos de cet auteur.
© Hervé GAUTIER – Octobre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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L'arbre du pays Toraja
- Par ervian
- Le 21/10/2017
- Dans Philippe Claudel
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La Feuille Volante n° 1178
L'arbre du pays Toraja – Philippe Claudel – Éditions Stock.
Dès les premières lignes de ce roman il est question de la mort et de ce rituel observé au pays des Toraja en Indonésie où l'on confie la dépouille des jeunes enfants à un arbre particulier dont on creuse le tronc à cet effet et qui referme son écorce sur cette sépulture ainsi constituée et d'une certaine manière aussi se nourrit des défunts qu'on lui confie. Le ton est donné, Il sera donc question au cours de ces deux cents pages d'un thème tabou dans nos sociétés occidentales qu'on cherche à oublier toute notre vie et qui se rappelle cependant à nous périodiquement quand un de nos proches décède. Ce fut le cas du narrateur qui évoque le cancer de son ami Eugène, un producteur de cinéma, qui mourut peu après mais aussi la venue au monde de son enfant mort-né. Il réfléchit donc sur le sens de nos vies, des événements qui arrivent, voulus par nous ou gouvernés par le hasard, du temps qui passe et de ses ravages sur nous. Cette réflexion se décline à travers l'alpinisme, le vieillissement du corps qui débouche sur la douleur, la maladie et le trépas, comme un scénario écrit à l'avance et qui concerne chacun d'entre nous.
Bien entendu Philippe Claudel nous parle de lui, de ses origines modestes, de son travail d’écrivain et de cinéaste, de ses amours, de ses amis, cultivant le solipsisme, ce qui est normal pour un auteur qui puise dans sa vie la substance de son œuvre. Il évoque aussi cet Eugène, son ami, au moment où il ne fait plus partie du monde des vivants. C'est aussi pour lui l'occasion de méditer sur la mort, sur l'amitié, sur la vie, sur les vivants, ceux qui mangent, boivent, fument et font l'amour. Mais quid de notre corps qui nous accompagne durant cette période terrestre ? Quid des amours surtout quand ils unissent anachroniquement la vieillesse d'un homme et la jeune beauté d'une femme, qu'ils perpétuent ainsi un pieux mensonge qui construit un bonheur artificiel et bien entendu temporaire ? Nous ne sommes sur terre que de passage en espérant trouver pendant cet intermède un peu de bien-être et quand nous la quittons, la trace que nous y laissons, surtout si elle est artistique, est éphémère et confiée à la fragilité de la mémoire d'autrui, elle-même insérée dans la vie d'autres mortels. Le narrateur nous parle de son parcours professionnel, de cette femme plus jeune qu'il a rencontrée et qui partage désormais sa vie. Parfois, à l'occasion d'un mot ou d'un geste, sa première épouse s'invite entre eux, comme un fantôme discret et qui, malgré elle le convie à remonter le temps ce qui distille regrets et remords. Il parle de ses craintes pour l'avenir, de ses rides qui s'annoncent et de cette mort qui nous attend tous et dont nous voulons oublier la réalité.
Ces réflexions tissent ce roman qui devient au fil des pages et pour Eugène, cet arbre de Toraja qui garde son souvenir autant qu'il s'en nourrit. C'est aussi, non pas un devoir, mais un acte de mémoire pour cet ami disparu qui a joui de son séjour sur terre et qui, petit à petit se voit disparaître dans la maladie et la douleur. Et lui de rappeler Montaigne qui redoutait moins la mort que « le mourir », cette prise de conscience de ce passage de l'état d'être à celui de non-être, de cet abandon de quelque chose de connu et d'aimé, de ce saut dans le néant et qu'il était bon de s'y préparer car « philosophe c'est apprendre à mourir ». Les mots de Claudel portent le témoignage de cet ami, une manière aussi de dire à ses lecteurs que dans sa diversité la vie est unique et que l'amour que donnent les femmes l’illumine.
J'ai toujours plaisir à lire Philippe Claudel, de roman en roman. Ici, ce n'est pas un texte mortifère comme on aurait pu s'y attendre mais une réflexion bienvenue sur la vie, l'amour, l'amitié, le temps qui passe, tout ce qui concerne notre pauvre condition humaine.
© Hervé GAUTIER – Octobre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Edward Hopper
- Par ervian
- Le 17/10/2017
- Dans articles consacrés à Edward Hopper
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La Feuille Volante n° 1177
Edward Hopper – Éditions Adam Biro
Cet ouvrage été réalisé à l'occasion d'une exposition sur le peintre américain Edward Hopper (1882-1967), qui a eu lieu au musée Catini à Marseille du 23 juin au 24 septembre 1989. Elle a ensuite été montrée à la Fondation March à Madrid. Comme il est normal dans un ouvrage collectif, de grands noms de la culture française l' ont éclairé de leurs commentaires .
La peinture américaine du début du XX° siècle, voulant se démarquer de son influence européenne et notamment celle de l’École de Paris , a développé un langage pictural original en explorant notamment l'expressionnisme abstrait. Dans le même temps le réalisme qui caractérise le style de Hopper s'est taillé une place privilégiée dans la peinture d'outre-atlantique au point d'y prendre une dimension mythique. Ainsi est retracé l'itinéraire de ce peintre qui, puisant son inspiration dans la lumière de Paris, dans l'impressionnisme et la peinture européenne, a modifié sa vision du monde et sa façon de le peindre. Avant, les tons étaient agressifs et sombres, hérités sans doute du puritanisme dans lequel il baignait ; après son séjour en France, sa palette s'est éclaircie, s'est libérée du carcan religieux et de ses interdits, a découvert les femmes, leurs corps, la nudité, l'érotisme, la vie ... Cette révélation ne le quittera plus. Il maniera la lumière, et son pendant les ombres, avec la même dextérité qu'il citait les poèmes de Verlaine pour séduire sa future épouse et ce séjour en Europe marquera son style au point qu'il mettra dix ans à s'en abstraire. Il conduira une évolution lente mais pérenne qui se révélera dans sa manière de représenter les paysages, les immeubles, parfois, encore marqués par l'architecture européenne, et d'y mettre des personnages.inspirés sans doute par les toiles de Degas. Cependant Hopper les traite à sa manière et quand il revient aux USA, il reprend son travail d'illustrateur et leur donne un aspect systématique et impersonnel qui accentue cette impression de solitude qui émane d'eux. Ce parti-pris est souligné par la technique de l'eau-forte plus sombre qu'il pratique également et qui tranche sur la lumière des aquarelles et des toiles de la même époque. Il choisit d'exprimer ainsi les angoisses et les hantises qui sont, selon lui, la caractéristique de l'espèce humaine. Jo, sa femme sera tout au long de sa carrière son unique modèle, ce qui renforce, par son unicité, cette sensation d'isolement ; Quand il représente des phares et des maisons, il le fait sur fond de ciels limpides et le paysage est souvent vide mais s'il décide d'y mettre des personnages, le plus souvent féminins, ces derniers sont étonnamment seuls. Sa peinture est en situation d'existence, en société et le plus souvent à la ville et dans des appartements et on peut, dans cette manière de s'exprimer ,voir le thème du deuil de quelque chose, du travail en plein air peut-être et quand il choisit de représenter quelqu'un, il agrémente cette représentation d'un rideau qui vole, d'un reflet sur une vitre ou d'une ombre sur un mur.
Hopper fit trois séjours en France de 1907 à 1910 et jusqu'à sa mort il resta francophile Il était certes l'héritier de Degas mais n'en reconnaît pas moins sa filiation avec des peintres réalistes américains tels de John Sloane ou Thomad Eakins mais refusa qu'on cantonnât son œuvre dans les « american scenes » à la manière de Hart Benson. Il était fasciné par la culture et l'art de vivre français et son époque parisienne fit découvrir les femmes, y compris d'ailleurs les prostituées des rues, au jeune protestant qu'il était alors et ce fut une révélation ; Il les croqua à la plume ou à l’aquarelle,. A son retour aux USA et dans sa période de maturité, il gardera pour elles cette posture attirante au point de se métamorphoser en véritable voyeur. De cette période française date également son goût pour la photographie. Il mettra du temps à s'extraire de cette influence parisienne pour s’affirmer dans un style spécifiquement américain. Cependant, nombre de ses toiles, et singulièrement la dernière qui le représente en Pierrot et Colombine avec Jo son épouse, sont d'inspiration européenne. Faisant référence à la fois à Watteau, à l’impressionnisme et à la commedia dell' arte.
Edward Hopper a donc été inspiré largement par la culture française et européenne avant de trouver son langage pictural original qui allait à l'encontre de l'art abstrait qui se développait en Amérique à cette époque..
© Hervé GAUTIER – Octobre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Edward Hopper
- Par ervian
- Le 17/10/2017
- Dans Collectif
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La Feuille Volante n° 1177
Edward Hopper – Éditions Adam Biro
Cet ouvrage été réalisé à l'occasion d'une exposition sur le peintre américain Edward Hopper (1882-1967), qui a eu lieu au musée Catini à Marseille du 23 juin au 24 septembre 1989. Elle a ensuite été montrée à la Fondation March à Madrid. Comme il est normal dans un ouvrage collectif, de grands noms de la culture française l' ont éclairé de leurs commentaires .
La peinture américaine du début du XX° siècle, voulant se démarquer de son influence européenne et notamment celle de l’École de Paris , a développé un langage pictural original en explorant notamment l'expressionnisme abstrait. Dans le même temps le réalisme qui caractérise le style de Hopper s'est taillé une place privilégiée dans la peinture d'outre-atlantique au point d'y prendre une dimension mythique. Ainsi est retracé l'itinéraire de ce peintre qui, puisant son inspiration dans la lumière de Paris, dans l'impressionnisme et la peinture européenne, a modifié sa vision du monde et sa façon de le peindre. Avant, les tons étaient agressifs et sombres, hérités sans doute du puritanisme dans lequel il baignait ; après son séjour en France, sa palette s'est éclaircie, s'est libérée du carcan religieux et de ses interdits, a découvert les femmes, leurs corps, la nudité, l'érotisme, la vie ... Cette révélation ne le quittera plus. Il maniera la lumière, et son pendant les ombres, avec la même dextérité qu'il citait les poèmes de Verlaine pour séduire sa future épouse et ce séjour en Europe marquera son style au point qu'il mettra dix ans à s'en abstraire. Il conduira une évolution lente mais pérenne qui se révélera dans sa manière de représenter les paysages, les immeubles, parfois, encore marqués par l'architecture européenne, et d'y mettre des personnages.inspirés sans doute par les toiles de Degas. Cependant Hopper les traite à sa manière et quand il revient aux USA, il reprend son travail d'illustrateur et leur donne un aspect systématique et impersonnel qui accentue cette impression de solitude qui émane d'eux. Ce parti-pris est souligné par la technique de l'eau-forte plus sombre qu'il pratique également et qui tranche sur la lumière des aquarelles et des toiles de la même époque. Il choisit d'exprimer ainsi les angoisses et les hantises qui sont, selon lui, la caractéristique de l'espèce humaine. Jo, sa femme sera tout au long de sa carrière son unique modèle, ce qui renforce, par son unicité, cette sensation d'isolement ; Quand il représente des phares et des maisons, il le fait sur fond de ciels limpides et le paysage est souvent vide mais s'il décide d'y mettre des personnages, le plus souvent féminins, ces derniers sont étonnamment seuls. Sa peinture est en situation d'existence, en société et le plus souvent à la ville et dans des appartements et on peut, dans cette manière de s'exprimer ,voir le thème du deuil de quelque chose, du travail en plein air peut-être et quand il choisit de représenter quelqu'un, il agrémente cette représentation d'un rideau qui vole, d'un reflet sur une vitre ou d'une ombre sur un mur.
Hopper fit trois séjours en France de 1907 à 1910 et jusqu'à sa mort il resta francophile Il était certes l'héritier de Degas mais n'en reconnaît pas moins sa filiation avec des peintres réalistes américains tels de John Sloane ou Thomad Eakins mais refusa qu'on cantonnât son œuvre dans les « american scenes » à la manière de Hart Benson. Il était fasciné par la culture et l'art de vivre français et son époque parisienne fit découvrir les femmes, y compris d'ailleurs les prostituées des rues, au jeune protestant qu'il était alors et ce fut une révélation ; Il les croqua à la plume ou à l’aquarelle,. A son retour aux USA et dans sa période de maturité, il gardera pour elles cette posture attirante au point de se métamorphoser en véritable voyeur. De cette période française date également son goût pour la photographie. Il mettra du temps à s'extraire de cette influence parisienne pour s’affirmer dans un style spécifiquement américain. Cependant, nombre de ses toiles, et singulièrement la dernière qui le représente en Pierrot et Colombine avec Jo son épouse, sont d'inspiration européenne. Faisant référence à la fois à Watteau, à l’impressionnisme et à la commedia dell' arte.
Edward Hopper a donc été inspiré largement par la culture française et européenne avant de trouver son langage pictural original qui allait à l'encontre de l'art abstrait qui se développait en Amérique à cette époque..
© Hervé GAUTIER – Octobre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Edward Hopper au Grand Palais
- Par ervian
- Le 15/10/2017
- Dans articles consacrés à Edward Hopper
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La Feuille Volante n° 1176
Edward Hopper au Grand Palais – Beaux Arts Éditions
Du 10 octobre 2012 au 28 janvier 2013 a eu lieu au Grand Palais à Paris une exposition de l’œuvre de peintre américain Edward Hopper (1882-1967), rétrospective importante, puisque sur la centaine de tableaux réalisés par l’artiste, 55 étaient exposés. Cet ouvrage s'ouvre sur les propos de Didier Ottinger, commissaire de l'exposition qui le présente comme un artiste mal connu. Il insiste notamment sur l'absence de mélancolie dans la plupart des toiles de Hopper. Le commissaire préfère voir en lui un rebelle, un résistant face à la société américaine de son temps et qui cristallise les angoisses de la civilisation dans quelle il vit qui, selon lui, a trahi ses idéaux d'origine. Il concède que Hopper est un peintre réaliste mais insiste sur son côté abstrait, lui-même motivé non par une vision de la réalité mais par une émotion humaine. Il choisit donc d'en montrer une vision décalée qui peut remettre en question l'idée traditionnelle qu'on se fait de cet artiste. Dans cet ouvrage, plusieurs intervenants livreront également leur vision du peintre.
J'avoue que, sans être spécialiste de Hopper, je ne le voyais pas exactement comme cela. Je le ressens comme un créateur paradoxale retirant à la fois peu de choses de ses séjours en France, mais affirmant, jusqu'à un âge avancé, son attachement aux impressionnistes français ainsi qu'à la poésie et ce malgré un style original conservé pendant toutes sa carrière américaine. Il était certes atteint par ce virus des voyages propre au Américains, qu'on peu déceler dans ses nombreuses représentations de routes, de voies de chemin de fer et d'hôtels mais il a choisi de représenter New-York, bizarrement vide de gens et de gratte-ciel, des maisons à l'architecture originale mais sans vie et la solitude du Cap Cod. Ses personnages comme ses paysages paraissent figés dans un isolement quelque peu malsain, mais il semblerait que, si certains de ses tableaux ont été influencés par la littérature de son temps, il n'en a pas moins imprimé sa marque au cinéma, celui d' Hitchcock notamment, et a l'ambiance des romans policiers où le malaise prévaut. En France, mais dans un autre registre, l’écrivain Philippe Besson ne fait pas mystère de l'attachement qui est le sien aux toiles de Hopper. Il est également présenté comme un peintre d'avant-garde alors qu'il s'est exprimé au moment où l'art abstrait se développait et combattait son parti-pris réaliste, lui-même refusant par ailleurs d'être mis en perspective avec Benson par exemple dont la préférence va à la représentation de scènes spécifiquement américaines.
L'espace urbain exerce sur Hopper une véritable fascination. Cela avait déjà commence lors de ses séjours parisiens mais, même dans ce registre, j'ai toujours ressenti une certaine solitude et un vide caractéristique. Il aimait certes New-York mais n'a pas négligé les maisons, parfois à l'architecture particulière, des localités petites et moyennes et le décor un peu désolé du Cap Cod. Même si elle n'est pas vraiment absente de ses tableaux, la nature n'y est représentée que secondairement et il n'y a pas chez lui de grands espaces qui sont la caractéristique de l'Amérique, à l'exception toutefois des scènes maritimes . Il était en effet particulièrement attaché au bord de mer et à son décor.
Il est également noté que, lorsqu'il représente un personnage, Hopper suscite une empathie chez le spectateur qui s'y identifie automatiquement et qui s'approprie sa mélancolie, communie à son silence, à ses préoccupations, à sa solitude et ce même si le peintre, par le truchement de sa toile, en fait un voyeur. Ce qui frappe aussi c'est la sensualité de sa palette. Non seulement il choisit de représenter majoritairement des femmes seules, souvent accompagnées de bagages, ce qui semble indiquer une fuite possible ou peut-être une aspiration vers plus de liberté, mais, le plus souvent, elles baignent dans une lumière chaude. Et douce En revanche, quand il évoque un couple, c'est une indifférence orageuse qui prévaut, à l'image sans doute de sa propre union avec Jo, son épouse.
Même si je ne partage pas toutes les analyses qui ont été faites dans cet ouvrage et tous les concepts qui ont été développés autour de son œuvre, j'ai retrouvé avec plaisir l'émotion personnelle que je ressens à chaque fois que je croise les œuvres de cet artiste à la fois intemporel et au talent si attachant.
© Hervé GAUTIER – Octobre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Edward Hopper
- Par ervian
- Le 15/10/2017
- Dans articles consacrés à Edward Hopper
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La Feuille Volante n°1020– Mars 2016
Edward Hopper - Les 100 plus beaux chefs-d’œuvre – Rosalind Ormiston – Larousse.
Cet ouvrage richement documenté retrace la biographie d'Edward Hopper (1882-1967) qu'on retrouve dans tous les livres qui lui sont consacrés. Son originalité vient sans doute de la rétrospective effectuée par thèmes avec des illustrations.
C'est en France, lors de son premier séjour qu’il prend l'habitude de peindre en extérieur, à cause, selon lui, de la lumière parisienne, différente de ce qu'il avait connu jusque là. Quand il revient à New-York ce sont pour autant des scènes d'intérieur qui monopolisent sa palette où le spectateur joue, malgré lui, le rôle d'un indiscret. Le décor intérieur est pratiquement inexistant, soulignant l'impression de vide. Il reviendra cependant aux scènes extérieures à partir de son installation à Greenwich village, représentant des paysages urbains, les cafés notamment, avec la lumière du soleil sur les bâtiments. Je note que bien qu’ayant longtemps habité New-York, il n'a que très rarement représenté les gratte-ciel, préférant les immeubles de style victorien. Il développera ce thème lors de ses fréquents séjours au cap Cod, peignant des maisons basses et renouant avec son inspiration de jeunesse pour les bateaux, les bords de mer et les phares qui sont peut-être pour lui un symbole de liberté. Il y réside souvent au printemps ou en été, y fait construire une maison et favorise des vues de la campagne ou du littoral. Il voyagea beaucoup avec son épouse, notamment dans le sud et au Mexique d'où il rapportera des toiles et des aquarelles de paysages. Ses voyages ont suscité chez lui un thème particulier que sont les trains, les voies ferrées et les routes. Pourtant, si ce sujet peut être l'invite au départ, voire à la fuite, il n'en porte pas moins un message de solitude et de vide caractéristique de sa peinture. Il s’intéressera également à la vie moderne à travers toiles, aquarelles et aussi eaux-fortes mais il se dégage toujours des personnages qu'il choisit de représenter une sorte de morosité et d'ennui. Architecturalement, il représente ce qu'il voit, c'est à dire un décor essentiellement américain, mais les maisons qu'il donne à voir sont souvent vides et très rarement complétées par une représentation humaine.
Il peint des nus féminins, souvent dans le huis-clos d'une chambre, mais ces tableaux n'ont rien d'érotique et cela tient sans doute à son éducation puritaine. Son épouse sera d’ailleurs son seul modèle pendant toute sa vie. Quand il représente des femmes, habillées ou non, elles souvent seules, peut-être dans l'attente de quelqu’un ou de quelque chose, actrices d'un récit inachevé… Les hommes seuls sont plus rarement représentés, quant aux couples, il s'en dégage une atmosphère pesante qui était sans doute l'image de celui qu'Edward formait avec Joséphine, son épouse. Quand Hopper choisit de peindre des groupes de personnes, on sent imperceptiblement qu'il exprime surtout la distance qui existe entre eux.
Il s'intéressera, notamment à partir de 1942 et de son tableau «Les oiseaux de nuit » (son préféré, à la vie nocturne mais vue à travers des fenêtres ou des devantures de cafés, avec une sorte de tendance marquée pour le voyeurisme. On a déjà souligné que ses toiles tiennent beaucoup de l'instantané photographique ( Il semblerait d’ailleurs que Hopper ait beaucoup travaillé à partir de photographies) mais elles distillent cependant une lourde sensation de solitude et de vide bien qu'elles représentent des paysages urbains qu'on s'attendrait à voir peuplés de gens et de mouvement.
L'étonnant est que Edward Hopper ait traversé, sans les assimiler et sans qu'elles ait laissé la moindre trace sur sa façon de peindre, les périodes de la peinture expressionniste abstraite, du cubisme et du pop'art. Seul impressionnisme français l'a un temps inspiré, sans oublier le réalisme de Courbet, de Rembrandt et la pratique de son métier de d'illustrateur de magazines (activité alimentaire qu'il détestait cependant). Après avoir recherché le succès, il se présenta enfin, faisant de lui un artiste reconnu, emblématique de la peinture réaliste américaine. Son influence sera cependant déterminante sur les peintres américains tels que Andrew Wyeth (1917-2009) ou Eric Fischl notamment. On sait aussi que le cinéaste Alfred Hitchcok (1899-1980) s'inspira de certains de ses tableaux (notamment de « Maison près de la voie ferrée » dans son célèbre thriller « Psychose »). A titre personnel, je note également que l’écrivain français Philippe Besson fait souvent référence à Edward Hopper dans son œuvre et notamment dans son roman « L'arrière saison » [La Feuille Volante n° 604 -Décembre 2012] où il s’inspire du tableau intitulé « Les oiseaux de nuit ».
Pour autant, le mystère qui entoure son œuvre austère, simple et surtout figurative et réaliste, invite à l'interprétation toujours difficile et ce d'autant plus que Hopper était un adepte de Baudelaire qui privilégiait la « vision intérieure », issue de l'imagination. Ses séjours en Europe et l'étude qu'il fit de ses peintres ne sont pas étrangers à son style original. Cet ouvrage abondamment documenté et très pédagogique apporte un éclairage intéressant sur l’œuvre d'Edward Hopper que personnellement je ne me lasse pas de découvrir.
© Hervé GAUTIER – Mars 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]
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Edward Hopper
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La Feuille Volante n°1019– Mars 2016
Edward Hopper - Gerry Souter – Parkstone international.
Traduit de l’américain par Aline Jorand.
Je ne sais pas pourquoi, moi qui ne suis pas spécialiste de la peinture en général, et de la peinture américaine en particulier, je ressens pour Edward Hopper (1882-1967) une véritable fasciation. Aussi bien quand je découvre un livre qui lui est consacré, je ne manque pas de le lire avec intérêt.
L'auteur le présente à travers sa biographie, insistant sur ses origines modestes et sur le rôle de ses parents, de sa mère surtout qui a su favoriser sa vocation artistique. Son éducation a été fortement marquée par les femmes (sa mère et sa grand-mère) et cela se retrouvera dans son œuvre. Il note que son éducation victorienne complétée par une empreinte puritaine et religieuse (son arrière-grand-père, le révérend Griffiths a fondé l'église baptiste de la petite ville de Nyack (État de New York) où il est né – Edward ira à l'école privée) qui prône une vie austère, recommande de s'éloigner des plaisirs de la sexualité et des comportements immoraux. Cela développera une timidité naturelle qui, bizarrement, sera contrebalancée par un réel sens de l'humour. Cette formation ne sera pas sans influencer sa peinture et quand il représente des femmes, même si elles sont nues, il n'y a pas de dimension érotique. Je note également que après son mariage avec Joséphine, celle-ci sera son unique modèle. Dans certaine de ses toiles, surtout celles où il représente des chambres ou des bureaux il y a cependant une sorte de voyeurisme.
S'il a fréquenté des écoles de dessins, et notamment la New York School of Art, s'il s'est perfectionné par l'étude des impressionnistes français présents dans les musées américains et en France même où il fit trois séjours, il commença son apprentissage en copiant de façon empirique, très jeune, des couvertures de magazines. Ses séjours à Paris ne se confondent d'ailleurs pas avec la vie de bohème qu'on peut imaginer chez un jeune peintre et il en rapporte nombre de tableaux dans la manière impressionniste qui n'apparaissent malheureusement pas dans les illustrations de cet ouvrage.
Ce que je retiens ce sont les débuts difficiles de Hopper et toute sa vie sera rythmée par l’alternance du succès et de l'échec, l'obligation de gagner sa vie comme illustrateur, ainsi que de la sécheresse artistique passagère ce qui ne sera pas sans influencer son équilibre personnel. Il sera en effet souvent sujet à la dépression. A partir de 1923 cependant, date à laquelle il rencontre Joséphine qui va devenir son épouse, la chance semble lui sourire et, petit à petit, il devient un peintre connu et reconnu. Pourtant sa vie sentimentale sera des plus agitée, émaillées par de violentes disputes avec sa femme qui pourtant choisira de mettre sa carrière artistique personnelle entre parenthèses mais en ressentira une sorte de complexe d'infériorité. Edward semble ne pas avoir été heureux en ménage et il en concevra une profonde solitude qui ressort sur la plupart de ses toiles, notamment au niveau des personnages et des paysages. Les époux voyageront pourtant souvent ensemble, notamment au Mexique mais cet ouvrage ne publie aucune des toiles réalisées dans ce pays. Ils achèteront une maison au cap Cod et Edward renouera alors avec l'inspiration de la mer et des bateaux qui avait été la sienne, très jeune, à Nyack quand il fréquentait les chantiers navals et le « Boys Yacht Club ». Ce thème du voyage, incarné par les bateaux, les trains et les routes me semble également dénoter une sorte de volonté de départ, de fuite, l'envie d'un ailleurs qu'on ose cependant pas pas tenter. Les phares auront aussi une grande influence sur sa peinture.
Il affectionne également les paysages urbains, les trains ou les maisons isolées mais je note que s'il vécu et travaillé à New York, il ne représenta que peu de gratte-ciel pour se concentrer plutôt sur les maisons de style victorien avec toujours, peu ou prou, cette impression de solitude, de vide, d'attente de quelque chose qui n'arrivera peut-être pas. Cette idée d'isolement persiste même si le tableau représente un groupe de personnages et se retrouvera dans les oeuvres qu'il consacrera aux salles de théâtres ou de cinéma, aux chambres ou aux halls d’hôtels. Je ne suis pas spécialiste de ce peintre mais je ressens sa peinture comme une activité de compensation face à une vie qu'il supporte plus qu'il ne l'apprécie. Sa dernière toile, « deux comédiens », semble vouloir nous dire qu'il a fait son parcours aux côtés de son épouse, comme s'il avait joué un rôle, grimé en acteur, et trouvé dans celui-ci une raison d'exister.
Hopper est un peintre figuratif qui n'a guère changé de style. Il a du également lutter contre l'expressionniste abstrait très en vogue à son époque mais son style n'a jamais vraiment varié si on excepte sa période impressionniste.
Cet ouvrage complète l'étude entamée depuis de nombreuses années sur ce peintre emblématique américain. Il m'a prêté un bon moment de lecture.
© Hervé GAUTIER – Mars 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]
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Edward Hopper
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N°741 – Avril 2014.
EDWARD HOPPER- Gail Levin – Flammarion.
Traduit de l'américain par Marie-Thérèse Agüeros.
Ce peintre américain me fascine tellement que j'ai résolu de m'intéresser à ce qui a été écrit sur son style et sur son talent. Cette chronique s'est récemment fait l'écho de quelques-uns de ces ouvrages (La Feuille Volante n°696-698-739). A l'inverse d'autres qui dissertent volontiers sur sa peinture et, si l'on veut le dire comme cela, sur sa manière de voir le monde, ce livre nous parle de la biographie d'Edward Hopper (1882-1927), soulignant les différentes étapes de son évolution et montrant qu'il est assurément un des peintres importants du XX° siècle.
Sa famille, des commerçants baptistes de la petite ville de Nyack au bord de l'Hudson, fut attentive aux goûts artistiques d'Edward mais l'encouragea cependant à apprendre le métier d'illustrateur commercial, plus lucratif et aussi plus sûr que celui d'artiste-peintre. A la fin de ses études secondaires, il partit donc effectuer sa formation à New-York, fréquenta écoles et ateliers où, grâce à son talent précoce, on lui promit une belle carrière. Plus tard il rendit hommage à l'un de ses professeurs, Robert Henri, pour l'influence qu'il a exercée sur lui et notamment sur les tonalités sombres de sa peinture. Ce professeur l'avait encouragé à peindre en combinant l'observation et l'imagination mais lui qui aimait surtout les bords de mer ou en plein air n'oublia cependant pas ce conseil. Selon le message de Henri, Hopper a en effet eu soin de reproduire cette « sensation de nuit » caractéristique. Certes, au cours de sa carrière sa palette éclaircira ponctuellement, notamment sous l'influence des Impressionnistes, mais il restera fidèle à ces tonalités.
Toujours à l'instigation de ce professeur, il s'embarqua pour l'Europe afin d'y assimiler le message des Impressionnistes français, mais pas seulement. De 1906 à1910, il fit trois séjours sur le vieux continent qui l'amenèrent de Paris à Londres, Amsterdam, Berlin, Bruxelles et en Espagne où il se prit de passion pour la corrida. Il apprécia tout particulièrement Paris, ville qu'il trouva pleine de vie en comparaison de New-York. De ce séjour il rapporta un style et des œuvres, souvent composées de mémoire mais que la critique américaine apprécia très peu à son retour. Il restera cependant toujours fidèle au souvenir des Impressionnistes français. En 1915 et un peu par hasard, il découvrit la gravure qu'il pratiqua en restant fidèle à son inspiration française. Il prisait peu cette technique mais ses gravures se vendaient mieux que ses toiles. Revenu à New-York à partir de 1912, il s'installa à Greenwich-village où il exerça le métier d'illustrateur publicitaire pour différents magazines, ce qui lui permit de gagner sa vie, mais sans grande conviction cependant. A l'époque il continua à peindre et en 1920, à l'âge de 37 ans, il fit sa première exposition américaine. Il exposa un maximum de toiles d'inspiration française mais ce fut un échec. Il commença à s'intéresser à l'architecture américaine, caractérisée par la maison victorienne qu'il reproduira souvent dans ses toiles, gravures et aquarelles. A partir de 1928, période qui correspond à sa maturité, il abandonna la gravure et adopta un style de composition qu'il gardera toute sa vie. Il présentait ses toiles soit comme une composition frontale, soit en diagonale et souvent vues à travers une fenêtre. Cette dernière manière met le spectateur en position de voyeur mais aussi ouvre le tableau vers le monde extérieur. Il n'en continua pas moins à jouer sur l'ombre et la lumière ce qui caractérise les toiles de la maturité.
A New-York, la ville où il a pratiquement vécu toute sa vie il est inspiré par John Sloan (1871-1951). C'est à partir de cette époque qu'il s'intéresse aux femmes qu'il figure nues ou peu vêtues et représentées dans des scènes quotidiennes réalistes voire intimes, un peu comme si elles ne se savaient pas observées par le peintre. Il poursuivit son étude des fenêtres en explorant les jeux sur l'ombre et la lumière et en donnant à ses toiles une connotation sensuelle par la représentation d'un rideau gonflé par le vent. A cette époque il peignit également des maisons en aquarelles. Il rencontra Jo Nivison, peintre elle-même, qu'il épouse en 1924 ; Il a alors 42 ans. Elle l'encouragea dans sa recherche picturale et l'invita à participer à une exposition à Brooklyn. La critique accueillit favorablement ses aquarelles et il commença à vendre ses toiles et à connaître le succès même si ce fut au détriment de l’œuvre de Jo. Il put enfin abandonner son activité d'illustrateur qu'il prisait peu et se consacrer à sa peinture.
Ses toiles n'ont aucune connotation politique ou sociale mais il s’intéressa beaucoup aux atmosphères et aux relations humaines. Elles laissent notamment transparaître une certaine solitude et même de l'ennui mais c'était sans doute voulu. Ce qu'il recherchait en effet à travers les représentations c'était exprimer une pensée par la peinture. En réalité et compte tenu de ses propos, chacune de ses toiles est une étape dans la connaissance de lui-même. Il ne représente pas ce qu'il voit comme on a pu le dire mais il cherche à faire passer une émotion à travers la représentation. Ses toiles sont donc suggestives et l'invitation à une interprétation bien plus qu'une banale reproduction du quotidien. On peut notamment y lire une charge érotique, lui qui était si réservé, mais aussi l'absence, surtout à la fin de sa vie et bien entendu la mort ! Hopper disait volontiers qu'il lui était difficile d'exprimer une pensée par la peinture, pourtant, quand il choisit de représenter le couple, d'évoquer le mariage et les relations homme-femme, on peut aisément deviner son message. Au début, c'est l'amour qui l'emporte mais plus le temps passe plus les liens se distendent et dans le couple s'installent l'incompréhension et le silence. Cela est souligné par le choix de l'automne et du crépuscule qui ne sont pas sans rappeler les poètes symbolistes français que lui avait fait découvrir Henri. Pour figurer la solitude, le peintre représente souvent des rues, des routes ou des parc publics vides ou des personnages isolés qu'on s'attendrait plutôt à voir figurer dans une foule. Pour évoquer l'attente, il choisit souvent des femmes seules, s’inspirant sans doute des peintres hollandais et pour le voyage, il préfère les trains ou les bateaux en haute mer, les toiles vides de personnages. On peut aisément faire un parallèle avec sa vie personnelle.
Jo qui fut son unique modèle féminin, même si elle s'effaça devant le talent de son mari et mit sa propre carrière entre parenthèses, joua un rôle crucial dans l'imaginaire de Hopper au point d'être sa véritable complice dans ses compositions. Sa dernière toile les représente tous les deux en habit de théâtre de la « Commedia dell'arte »(ce qui paraît anachronique le concernant) , saluant un public imaginaire ce qui évoque évidemment le départ mais aussi l'idée de mort. Il s'éteindra en 1967 à l'âge de 85 ans. Jo le suivra moins d'un an plus tard.
Gail Levin (1946-2013) Universitaire, professeur d'histoire de l'art, spécialiste de la culture américaine et de la peinture de Hopper en particulier était tout à fait indiquée pour présenter ce peintre d'exception qui incarne si bien la peinture américaine et peut-être aussi la condition humaine.
©Hervé GAUTIER – Avril 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
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Hopper, peindre l'attente
- Par ervian
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N°739 – Avril 2014.
HOPPER – Peindre l'attente- Emmanuel Pernoud – Citadelles et Mazenod.
L’impression générale que peut avoir un non-initié à la vue des toiles d'Hopper est effectivement l'attente. En douze chapitres d'un livre richement documenté, illustré et pédagogique, l'auteur s'attache à montrer cet aspect de l’œuvre du peintre américain autant que les influences extérieures dont ses toiles se sont enrichies (Impressionnistes français, cubistes, peintres hollandais du XVII°, poètes symbolistes français, Proust...) ainsi que que son empreinte sur les autres artistes, à la fois dans le domaine de la littérature et du cinéma. Il montre aussi tout le paradoxe de cette œuvre qui va à rebours de son temps.
Ce qui frappe d'abord chez Hopper, c'est le regard de ses personnages, leurs yeux sont vides, dirigés le plus souvent vers une sorte d'infini, baignés par une absence d'eux-mêmes. C'est un peu la solitude qu'on lit dans leur immobilité, car ce sont bien des êtres dénués de tout mouvement qu'il nous donne à voir. Cet aspect statique dénote comme un désintérêt du monde extérieur, un espoir d'autre chose qu'ils ne voient pas ou qu'ils imaginent. On sent en eux une sorte de vacuité ou peut-être de doute qui génère une mélancolie qui devait bien être aussi celle du peintre. Ils sont passifs face au décor qui se déroule devant eux et auquel ils sont étrangers. Ils ne bougent pas mais cette absence de mouvement peut signifier qu'ils sont à l'écart de tout changement. Ils sont comme résignés, capables d'attendre indéfiniment quelque chose qui ne viendra peut-être pas. Ils regardent souvent par une fenêtre et se perdent au loin, le ciel étant alternativement noir ou bleu, couleur qui suffit à caractériser leur état d'esprit, leur degré d'espérance. Généralement ils gardent le silence et quand ils parlent entre eux, le spectateur à l'impression que leur dialogue est suspendu de même d'ailleurs que leurs gestes, comme s'il existait entre eux une sorte d'incompréhension, un impossible dialogue. C'est là un paradoxe puisque Hopper qui vit principalement à New-York où tout est mouvement peint des villes et des rues généralement vides de voitures, de gens et même d'enfants. Lui, choisit tout autant de représenter des immeubles à l'architecture victorienne mais néglige les gratte-ciel alors que nombre de ses contemporains, peintres ou écrivains feront le choix d'une représentation plus contemporaine, du tumulte et du bruit. Dans ce décor figé, l'auteur veut voir un parti-pris d'attente et on retrouve cette idée autant dans la façade des immeubles que dans la fixité du regard des gens et, de la peinture de Hopper, pourtant réaliste, la vie ne ressort pas.
Le spectateur est placé dans la position indiscrète d'un voyeur et l'artiste excelle à montrer des scènes de la vie conjugale, dans le huis-clos d'une chambre mais ce qu'il donne à voir n'a rien d'érotique, au contraire, c'est l'ennui, l'indifférence, le silence, l'absence de communication, le spleen qui ressortent de ces toiles. C'est l'image d'un échec qui fut sans doute aussi le sien, son mariage n'ayant pas été des plus heureux et surtout sans descendance. Le lit est souvent représenté défait et vide ce qui est le symbole de l'isolement, de l'intimité non-partagée et les femmes parfois dénudées ou peu vêtues semblent attendre désespérément un amant qui ne viendra pas les rejoindre. C'est un peu comme si elles étaient vivantes mais presque déjà mortes, si elles attendaient un amour impossible ! Les derniers tableaux insistent peut-être sur cette idée quand ils montrent des pièces vides qui sont un peu comme des boites peintes où il est difficile de communiquer.!
Les personnages de Hopper (souvent des femmes) sont en train de lire des lettres ou des livres ce qui n'est pas sans rappeler l'influence de Vermeer mais cela accentue cette notion de solitude et d'attente, de désœuvrement, de désintérêt pour le monde extérieur et les lieux représentés sont souvent de transition (halls d’hôtel, gares, compartiments, bureaux, chambres) et impliquent l'expectative d'autant que ces personnages sont immobiles et regardent souvent par une fenêtre d'où on aperçoit à peine le ciel, comme s'ils étaient prisonniers et donc en espérance d'une libération, comme s'ils n’occupaient l'espace que temporairement. D'une manière générale les toiles de Hopper sont tristes, qu'elles représentent des couples, des être seuls ou des paysages. Les femmes semblent avoir sa préférence mais elles portent rarement de maquillage, le peintre restant puritain à l'image de ses contemporains. Quand il choisit de représenter les cafétérias, les cafés, il y introduit parfois la prostituée comme celles qu'il a vues lors de son séjour à Paris. Là aussi l'attente existe et peut être orpheline... mais c'est celle du client ! Les autres individus représentés sont souvent soit des femmes seules, soit des couples qui paradoxalement semblent absents. Ils paraissent espérer quelque chose sans que nous sachions très bien quoi. Leur attitude veut peut-être signifier un échec sentimental ou sexuel qui fut peut-être celui du peintre lui-même.
Un autre aspect de la représentation de Hopper est donnée par les bancs des parcs publics. Ils sont souvent déserts et illustrent ainsi à la fois l'attente et l'ennui. Cette vacuité dans les paysages s'étend aussi aux rues américaines ce qui est un paradoxe puisque l’Amérique est mouvement. Le siège lui-même est le symbole de l’attente et quand quelqu'un est assis, il y est comme vissé, immobile, figé, en contemplation de l'horizon ou du vide. S'il y a peu de statues chez Hopper, les êtres qu'il représente en ont souvent l’apparence.
Cette inactivité se retrouve dans la représentation des travailleurs. Là aussi c'est l'inaction, le chômage consécutifs à la crise de 1930 (il commence à être connu à partir de cette époque). Il pratique donc l'art social qui pour lui est réaliste. Quand il peint des travailleurs, il préfère figurer la pause, le temps de repos plutôt que l'acte de travail qui est mouvement. Pourtant, il faut noter qu'il a été illustrateur de presse et que, dans ce domaine seulement il a changé de registre et représenté exceptionnellement le mouvement, mais pour des raison professionnelles. Cependant en tant que peintre il montre la vie ordinaire, donne à voir assez peu d'usines et ignore le Taylorisme. Sa peinture est réaliste mais il en gomme cependant la vie comme pour figurer le souhait de quelque chose. Il préfère les bureaux, les restaurants, les cafés, mais des travailleurs qu'il représente sont dans l’expectative, dans une sorte de passivité, ils sont comme pétrifiés, acceptant leur sort, leurs gestes sont suspendus, leur regard est vide, un peu comme une photographie, une image fixe. C'est sans doute pour cela qu'on a parlé d'anachronisme chez Hopper.
Cet aspect statique des corps se retrouve également dans le sport. Il représente l'athlète non pas en plein effort mais au repos. Quand il choisit le théâtre c'est moins le spectacle que la salle d'attente (endroit d'événements potentiels) qu'il peint et s'il choisit quand même la salle de spectacle, le rideau symbolise chez lui encore une fois cette attente, la frontière entre deux mondes, entre deux temps. Lorsque c'est une scène de strip-tease qu'il peint, c'est le puritain qui ressort en lui et il réussit à faire passer chez le spectateur...une absence de désir ! Puritain encore quand il donne à voir des rues : elles sont vides et sabbatiques puisqu'il les choisit lors du dimanche protestant quand chacun est à l'office ou reste chez soi, c'est à dire attend. De même les voies ferrées qu'il représente semblent abandonnées et les trains sont le plus souvent à l'arrêt, les routes sont désertes et les poteaux télégraphiques sans fils, tout cela symbolise peut-être le désir du départ mais sûrement aussi l'attente que quelque chose. Même les phares sur les côtes du Maine qui peuvent trancher quelque peu dans l’œuvre de Hopper ressemblent à des guetteurs tournés vers le large, vers l'infini, donc là aussi l'idée d'ailleurs existe.
C'est un livre qui montre une approche différente, particulière mais pertinente, de la peinture de Hopper, une invitation à la voir différemment, à la comprendre dans le contexte de son temps et la psychologie de son auteur. Un ouvrage remarquable sur un peintre également remarquable !
©Hervé GAUTIER – Avril 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
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Edward Hopper - Entractes
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- Le 15/10/2017
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N°698 Novembre 2013.
EDWARD HOPPER – Entractes – Alain Cueff – Flammarion.
Je poursuis avec cet ouvrage mon approche passionnée de l’œuvre d'Edward Hopper (1882-1967) tant sa peinture exerce sur moi, comme sur beaucoup sans doute, une étrange attraction.
Alain Cueff reprend bien volontiers les idées développées depuis longtemps à propos du peintre américain [solitude, mélancolie, aliénation,...] mais invite son lecteur à regarder ses tableaux sous un autre angle, les commentant en fonction de son vécu personnel et des influences qu'il a pu subir, prenant comme fil d'Ariane chronologique certains d'entre eux. Il parvient à la conclusion que si ces idées sont certes justes, il faut en chercher la raison autant dans sa psychologie personnelle, dans ses illusions de jeunesse où il espérait que l'impressionnisme qui l'avait tant influencé lors de son séjour en France serait accueilli favorablement dans son pays, que dans les événements extérieurs que connaît son pays. En effet, Cueff prétend que le regard vide des personnages peut parfaitement aussi s'expliquer par le revers du « rêve américain » qui ne serait qu'un leurre. La crise économique née de 1929, les émeutes, le chômage ont mis à mal ce concept. De plus le francophile qu'il est s'alarme de l’attentisme de l'Amérique face à la montée du nazisme en Europe. Ses personnages prennent, sous son pinceau, conscience de la précarité de leur vie, il serait donc le peintre de « l’existentialisme américain » bien avant qu'en France cette philosophie soit développée.
D'emblée, l'importance de la lumière est soulignée dans l’œuvre de Hopper. Il en fera, à la fin le thème unique de ses tableaux. Il s'attachera également à peindre des personnages dont la mélancolie est visible. Ils sont à son image, lui-même étant quelqu'un de timide, réservé, peu souriant, puritain et aimant la lecture. Sa confession baptiste explique sûrement le côté dépouillé de ses toiles. On a dit de lui qu'il peignait ce qu'il voyait, ce qu'il connaissait le mieux, qu'il tirait son inspiration du quotidien. C'est sans doute vrai, mais sa vision était probablement sélective puisqu'il habitait New-York, a représenté des maisons à l'architecture victorienne mais n'a jamais peint de gratte-ciels. Cette ville qu'il aimait et où il a pratiquement toujours résidé fourmille de vie alors que ses tableaux sont vides de présence humaine et que ses personnages sont immobiles et silencieux. Même si, comme de Chirico et Magritte, il a une prédilection pour les paysages urbains déserts, l'auteur note le côté inquiétant des personnages représentés, leur immobilisme et le silence qui les entoure. C'est un peu comme s'il étaient des mannequins sans vie, des êtres désincarnés au regard vide, dans une expression d'attente, souvent plongés dans la lecture. C'est une constante de la peinture de Hopper que ce vide, que cette solitude. Ces deux thèmes viendront d'ailleurs en conclusion de son œuvre. Les paysages eux-mêmes n'inspirent pas au spectateur quelque chose de reposant comme ils pourraient le faire et là aussi il ressent cette même impression de vacuité.
Hopper est un contemplatif et ne s'intéresse qu'aux paysages suburbains d'une grande banalité. Il semble saisir l'instant dans son immédiateté, représentant ce qu'il voit mais à travers le prisme de son regard plein de solitude. Il prétendait d'ailleurs un peu bizarrement « n'avoir d'autre ambition que de peindre la lumière du soleil sur les murs d'une maison ». Le soleil est effectivement souvent présent dans ses toiles, éclaire les personnages, mais il n'est jamais visible de face, ce sont toujours ses effets que le peintre donne à voir, un peu comme s'il hésitait, s'il n'osait pas. Pourtant ce soleil éclaire mais ne réchauffe pas, ses toiles restant froides
Cueff propose à chacun de se laisser porter par les tableaux de Hopper, de se laisser inspirer par eux. Il retient l'un des plus emblématiques, « Les oiseaux de nuit » et note que des hommes de lettres ont obéi à une invite créatrice[J'ai personnellement retenu « L'arrière saison » de Philippe Besson – La Feuille Volante n° 604]. Je pense en effet, sans vraiment me l’expliquer, que Hopper interpelle chacun d'entre nous au point de nous inciter intimement à poursuivre pour nous seuls le prétexte de son tableau, de lui donner une suite personnelle.[Il semblerait que le tableau lui-même ait été peint après la lecture d'une nouvelle d'Hemingway, bien que Hopper ait prétendu le contraire].
Hopper n'a été vraiment connu qu'à partir de 1925, date à laquelle il commence à vivre de sa peinture. Auparavant il a été illustrateur, dessinateur d'affiches publicitaires et pour le cinéma
et il ne fait aucun doute que cette période qu'on peut qualifier d'initiatique a été pour lui une sorte d'apprentissage qui va, par la suite, influencer son style réaliste. Tout n'a cependant pas été simple pour lui. Même s'il ne vend son premier tableau qu'en 1913 et qu'il commence à participer à des expositions collectives qui ne lui valent que de l'indifférence de la part de la critique, il doute, cherche sa voie et s'oriente même un temps vers la gravure et vers l'aquarelle. Il est en quelque sorte « coincé » entre l'invention de la photographie qu'il n'aime guère et l'évolution de la peinture vers le cubisme, l'abstrait, le surréalisme qui invitent davantage le spectateur au rêve et à l'imaginaire. Malgré sa relative réussite en gravure il revient cependant vers la peinture en privilégiant le nu féminin ce qui peut signifier chez lui à un désir sexuel latent, obsessionnel et refoulé. Jusqu’à la fin de sa vie il représentera des femmes nues ou vêtues au point qu'on a pu le qualifier de voyeur pudique. En observant les personnages féminins de ses tableaux, on ne peut qu'être frappé par leurs formes généreuses et sculpturales qui marquent un caractère sexuel évident. Les femmes (même si son épouse en est l'unique modèle, ainsi métamorphosée sur chaque toile) qu'il peint semblent attendre quelque chose, mieux, l'espérer. Le fait qu'il peignent des femmes dans cette sorte d'expectative peut parfaitement être la transcription personnelle et inversée de son attente à lui. Il n'est pas illogique de penser que cela peut être le « grand amour ». Hopper a toujours été un solitaire, on lui connaît peu de liaisons amoureuses et son union avec « Jo » a été plus un mariage, d’ailleurs tardif (il est dans la quarantaine), de raison qu'un amour passionné. Tout les oppose et cela ne peut qu'enfanter des disputes conjugales, une incommunicabilité définitive entre eux, un silence oppressant. « Jo » se révèle en effet être une épouse jalouse qui peint elle-même de moins en moins et compense sans doute par la tenue d'un journal intime tout comme son mari pratique la peinture. Ces deux activités peuvent être interprétées comme un refuge, pire peut-être, comme les deux faces d'une même souffrance ! Cueff note d'ailleurs que ce n'est pas le moindre des paradoxes que Hopper ait voulu peindre apparemment des tableaux impersonnels alors qu'en réalité ils sont le reflet de sa propre vie, entretiennent aussi une énigme qui reste entière.
Ce livre passionnant éclaire d'un jour nouveau la démarche créative de Hopper et contribue à lever une partie du voile sur un style réaliste (ou néo-réaliste) étrangement attractif et moderne à la fois, qui est le reflet de son siècle autant que de sa vie et de sa personnalité.
Hervé GAUTIER - Novembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com
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Quelques mots sur Edward Hopper
- Par ervian
- Le 15/10/2017
- Dans articles consacrés à Edward Hopper
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L A F E U I L L E V O L A N T E
La Feuille Volante est une revue littéraire créée en 1980. Elle n’a pas de prix, sa diffusion est gratuite,
elle voyage dans la correspondance privée et maintenant sur Internet.
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N°607– Décembre 2012.
Quelques mots du Edward Hopper (1882-1967).
Pour moi, au départ, un tableau emblématique et connu à force d'être présenté quand on évoque la peinture américaine (Noctambules, 1942. The art institute of Chicago), l'annonce d'une rétrospective à Paris au Grand Palais d'Edward Hopper qu'on présente comme un célèbre artiste d'outre-atlantique, un article dans une revue littéraire (Le Magazine Littéraire n°525 de novembre 2012) sous la plume de Philippe Besson, un roman (L'arrière-saison, du même auteur) qui évoque ce tableau et qui m'a passionné (La Feuille Volante n°604), m'ont donné envie d'en savoir davantage et d'entrer dans l'univers de ce peintre.
Qui était donc ce jeune homme de 25 ans qui est venu à Paris étudier l' impressionnisme qui était à la mode, simplement parce que sa vocation est d'être peintre ? Pourtant la peinture américaine n'existe pas encore vraiment (Norman Rockwell – 1894-1978 en fera aussi partie) et la famille dans laquelle il est né est celle de modestes commerçants d'une petite ville de l'état de New-York . Il aime l'ambiance de la Capitale, le Quartier Latin, les jardins publics, les avenues, les musées et la littérature et la poésie aussi. La France, à l'époque, est le centre du monde culturel et un artiste se doit d'y être.
Comme chaque peintre débutant il s'inspire de ceux qu'il reconnaît comme ses maîtres au premier rang desquels figurent Edgar Degas, Pissaro, Renoir, Sisley et bien entendu finit par trouver son propre style. Il y a certes l'influence française qui l'amène à peindre des scènes de la vie parisienne comme la Seine et le Louvre mais il s'intéresse aussi à la photographie et devient francophile et francophone. Il voyage également en Europe, notamment aux Pays-Bas où les maître néerlandais (Veermer et Rembrand etre autre) le passionnent. Quand il rentre aux États-Unis il devient illustrateur, produisant des affiches, des gravures, des eaux-fortes et des aquarelles, mais assez peu d'huiles sur toile. Ce n'est que vers l'entre-deux-guerres qu'il commence à être connu pour son style réaliste et ses paysages américains Le succès est au rendez-vous et il s’installe avec son épouse au cap Cod dans l'état du Massachusetts. L'année 1925 le consacre en tant que peintre et ses toiles entrent dans les musées, notamment au Museum of Modern Art et au Withney Museum Américan Art.
De son séjour en France, il ne retient pas l'influence cubiste mais lui préfère le réalisme de Jean-François Millet et de Gustave Courbet. Ce sera en effet une des grandes tendances de son œuvre caractérisée par de larges aplats de couleurs souvent contrastées et des compositions fortement structurées. Pourtant l'article de Besson m'apporte des précisions. Le réalisme de Hopper « n'est qu'apparent et les apparences, comme chacun le sait sont trompeuses : ce sera sa signature ». Il semblerait en effet qu'Hopper ait souffert d'un sévère problème d'audition ce qui expliquerait, plus sans doute qu'une mésentente conjugale souvent évoquée, l'ambiance qui émane de ses tableaux
Ses origines américaines l'influencent peu à peu et, délaissant l’impressionnisme comme il le fera plus tard de la peinture abstraite, il s'oriente vers les paysages ruraux de Nouvelle-Angleterre et du cap Cod, privilégiant la représentation des bâtiments urbains, qu'ils appartiennent aux villes moyennes américaines ou à New-York. Il faut également noter que s'il choisit d'évoquer la modernité par la représentation des routes, voies ferrées et des ponts, il néglige totalement les paysages industriels bien qu'ils soient une composante importante des États-Unis. Il leur préfère la vie quotidienne des classes moyennes, témoignant ainsi d'une sorte d'ambiance immobile et parfois même nostalgique d'un pays qui naguère était riche et puissant et qui peu à peu voit son importance s'amoindrir notamment au moment de la grande dépression.
Au départ de son œuvre, il n'était pas portraitiste mais au début des années 30, les personnages, et spécialement les femmes, peuplent ses tableaux. Il poursuivra cette inspiration en donnant de plus en plus de place aux individus, leur instillant une sorte de présence grandissante mais avec une sorte de sentiment de solitude par un effet de juxtaposition. L'expression des visages où peut facilement se lire l'ennui né de l'attente, complète cette ambiance et le dépouillement du décor autour d'eux les transforment en individus anonymes dénués de toute émotion, presque en retrait, perdus dans leurs pensées ou simplement fatigués, impassibles comme s'ils portaient en eux une histoire individuelle impossible à raconter mais cependant dramatique. Ils semblent marqués par une véritable mélancolie voire du sceau de l'incommunicabilité. Le spectateur a facilement l’impression que dans ses œuvres, le temps est comme suspendu avec peut-être une idée sous-jacente d'un certain « paradis-perdu » qui ferait naître un spleen. Dans ces tableaux, les lignes sont épurées, le mobilier réduit à sa plus simple expression ou simplement absent, les paysages de campagne semblent baignés dans une sorte de langueur...Hopper sera en également largement inspiré par la photographie et par le cinéma qui exerceront une influence indéniable sur son œuvre. On peut se rappeler opportunément qu'il a aussi été illustrateur au cours de sa carrière.
Il décédera en 1967 à New-York où il avait son atelier.
Je reviens à cet article de Philippe Besson qui note que Hopper c'est la douceur mais il précise aussitôt qu'il y a chez ce peintre « une hésitation permanente entre douceur et danger ». Je retiens pour ma part un réalisme caractéristique qui fait l’originalité d'Edward Hopper et qui inspirera beaucoup d'autres artistes américains.
©Hervé GAUTIER – Décembre 2012.http://hervegautier.e-monsite.com
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Edawrd Hopper au Grand Palais
- Par ervian
- Le 15/10/2017
- Dans Collectif
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La Feuille Volante n° 1176
Edward Hopper au Grand Palais – Beaux Arts Éditions
Du 10 octobre 2012 au 28 janvier 2013 a eu lieu au Grand Palais à Paris une exposition de l’œuvre de peintre américain Edward Hopper (1882-1967), rétrospective importante, puisque sur la centaine de tableaux réalisés par l’artiste, 55 étaient exposés. Cet ouvrage s'ouvre sur les propos de Didier Ottinger, commissaire de l'exposition qui le présente comme un artiste mal connu. Il insiste notamment sur l'absence de mélancolie dans la plupart des toiles de Hopper. Le commissaire préfère voir en lui un rebelle, un résistant face à la société américaine de son temps et qui cristallise les angoisses de la civilisation dans quelle il vit qui, selon lui, a trahi ses idéaux d'origine. Il concède que Hopper est un peintre réaliste mais insiste sur son côté abstrait, lui-même motivé non par une vision de la réalité mais par une émotion humaine. Il choisit donc d'en montrer une vision décalée qui peut remettre en question l'idée traditionnelle qu'on se fait de cet artiste. Dans cet ouvrage, plusieurs intervenants livreront également leur vision du peintre.
J'avoue que, sans être spécialiste de Hopper, je ne le voyais pas exactement comme cela. Je le ressens comme un créateur paradoxale retirant à la fois peu de choses de ses séjours en France, mais affirmant, jusqu'à un âge avancé, son attachement aux impressionnistes français ainsi qu'à la poésie et ce malgré un style original conservé pendant toutes sa carrière américaine. Il était certes atteint par ce virus des voyages propre au Américains, qu'on peu déceler dans ses nombreuses représentations de routes, de voies de chemin de fer et d'hôtels mais il a choisi de représenter New-York, bizarrement vide de gens et de gratte-ciel, des maisons à l'architecture originale mais sans vie et la solitude du Cap Cod. Ses personnages comme ses paysages paraissent figés dans un isolement quelque peu malsain, mais il semblerait que, si certains de ses tableaux ont été influencés par la littérature de son temps, il n'en a pas moins imprimé sa marque au cinéma, celui d' Hitchcock notamment, et a l'ambiance des romans policiers où le malaise prévaut. En France, mais dans un autre registre, l’écrivain Philippe Besson ne fait pas mystère de l'attachement qui est le sien aux toiles de Hopper. Il est également présenté comme un peintre d'avant-garde alors qu'il s'est exprimé au moment où l'art abstrait se développait et combattait son parti-pris réaliste, lui-même refusant par ailleurs d'être mis en perspective avec Benson par exemple dont la préférence va à la représentation de scènes spécifiquement américaines.
L'espace urbain exerce sur Hopper une véritable fascination. Cela avait déjà commence lors de ses séjours parisiens mais, même dans ce registre, j'ai toujours ressenti une certaine solitude et un vide caractéristique. Il aimait certes New-York mais n'a pas négligé les maisons, parfois à l'architecture particulière, des localités petites et moyennes et le décor un peu désolé du Cap Cod. Même si elle n'est pas vraiment absente de ses tableaux, la nature n'y est représentée que secondairement et il n'y a pas chez lui de grands espaces qui sont la caractéristique de l'Amérique, à l'exception toutefois des scènes maritimes . Il était en effet particulièrement attaché au bord de mer et à son décor.
Il est également noté que, lorsqu'il représente un personnage, Hopper suscite une empathie chez le spectateur qui s'y identifie automatiquement et qui s'approprie sa mélancolie, communie à son silence, à ses préoccupations, à sa solitude et ce même si le peintre, par le truchement de sa toile, en fait un voyeur. Ce qui frappe aussi c'est la sensualité de sa palette. Non seulement il choisit de représenter majoritairement des femmes seules, souvent accompagnées de bagages, ce qui semble indiquer une fuite possible ou peut-être une aspiration vers plus de liberté, mais, le plus souvent, elles baignent dans une lumière chaude. Et douce En revanche, quand il évoque un couple, c'est une indifférence orageuse qui prévaut, à l'image sans doute de sa propre union avec Jo, son épouse.
Même si je ne partage pas toutes les analyses qui ont été faites dans cet ouvrage et tous les concepts qui ont été développés autour de son œuvre, j'ai retrouvé avec plaisir l'émotion personnelle que je ressens à chaque fois que je croise les œuvres de cet artiste à la fois intemporel et au talent si attachant.
© Hervé GAUTIER – Octobre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Au revoir Monsieur Friant
- Par ervian
- Le 13/10/2017
- Dans Philippe Claudel
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La Feuille Volante n° 1175
Au revoir Monsieur Friant – Philippe Claudel - Stock
Émile Friant (1863-1932), peintre naturaliste français était lorrain, tout comme l'auteur. Philippe Claudel commence par évoquer l'image de son arrière-grand-père, fauché à 29 ans par les ravages de l'absinthe et du gros rouge, à cause sans doute de ce tableau où le peintre représenta des « buveurs ». Pourtant c'est de sa grand-mère qu'il choisit de nous parler, celle qui était déjà vieille quand il fit sa connaissance et qui perdit son mari trois mois avant l'armistice de la « Grande Guerre », fauché par la mitraille et un éclat d'obus. De lui ? il lui restait ce morceau d'acier meurtrier et une photo couleur sépia qui avait perdu son éclat à force de caresses et de baisers qu'elle déposait chaque soir après lui avoir parlé de sa journée. Elle était éclusière sur le canal de Dombasle où l'enfant voyait glisser les péniches et y passa sa jeunesse dans le froissis de l'eau et la pêche à la ligne. Elle s'invite dans ce roman, presque malgré lui, nous dit-il, mais dans « Le café de l'Excelsior » (La Feuille Volante n° 620), un précédent roman, où les femmes n'étaient évidemment pas admises, c'est bien son image virtuelle à elle qui se reflétait dans les miroirs de l'estaminet. Est-ce parce que ce peintre de l'école de Nancy choisit de montrer des scènes d'un quotidien bourgeois que Claudel souhaite l'évoquer ?. Peut-être mais sa grand-mère n'appartenait pas à cette classe sociale et tenait sans doute à ses quartiers d'authentique roture. Est-ce parce que certains tableaux évoquent des inaccessibles jeunes filles en fleur d'un autre temps et que, à la fois timide et inconscient, il poursuivit celles de sa jeunesse ? Plus tard, il jeta pourtant sa gourme entre les bas résille et le parfum bon marché de putes de son quartier et sa jeunesse étudiante rima avec une bohème littéraire qu'il voulait voir durer longtemps et se terminer peut-être sous les ors d'une quelconque académie, la consécration comme celle que connut le peintre? Est-ce parce que Friant peignit « la Toussaint » que notre auteur voulut y voir aussi, dans les brumes de novembre, la fin de ses années de jeunesse, comme la mort est la fin de la vie ?
A n'en pas douter Claudel s'interroge sur le parcours de Friant qui connut tôt le succès et l'entretint par une carrière qu'il juge quelque peu flagorneuse mais qui lui assura une aisance financière et une notoriété grandissante. Il fustige cette manière de monnayer son talent et pense qu'il cessera d'écrire, parce qu'écrire est épuisant, « un arrachement continue de viscères » et surtout pour ne pas tomber à son tour dans ce travers, dans ce qu'il nomme un malentendu. Voire ! Je pense et j'espère qu'il n'en fera rien parce que nous sommes nombreux sans doute à apprécier cet auteur, son style poétique et sa palette créatrice. Et d'ailleurs, il se ravise vite et précise « J'écris pour demander pardon » « pour le mal que j'ai fait autour de moi… ces petits riens, ces maigres trahisons… ces rendez-vous perdus que mes mots ne rachèteront jamais ». Nous avons tous, n'est-ce pas, quelque chose à nous reprocher ! Et puis, il y a quelque parenté lointaine entre le peintre et l'écrivain qui va au-delà de la toile blanche et de la page de la même couleur, qui sont une invitation mais surtout un défi à la création. Il y a sans doute cette envie de faire des ricochets sur l'eau d'un étang, de parler fort et de se rouler dans l'herbe, de brûler cette enfance qui s'attarde dans le rire des filles, les beignets d'acacia et la fragrance de l'eau de Cologne. La nostalgie est là qui fait partie de la vie et qu'on cultive dans l’image comme dans les mots, les souvenirs aussi, ceux qu'on regrette et qu'on ressasse même s'ils font mal.
Émile Friant ne peignit sans doute jamais la grand-mère de Philippe Claudel qui n'était pour lui que sa domestique et qui le saluait en le quittant d'un respectueux « Au revoir Monsieur Friant ». Ses dix-huit ans lui donnait l'illusion que sa vie serait belle, mais il y eut la guerre.. .
Je continue de lire avec un réel plaisir Philippe Claudel, rencontré un peu par hasard sur les rayonnages d'une bibliothèque parce que, ce jour-là, le hasard fit pour moi bien les choses .
© Hervé GAUTIER – Octobre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]
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Rupture
- Par ervian
- Le 12/10/2017
- Dans Olaf Candau
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La Feuille Volante n° 1174
Rupture – Olaf Candau – Éditions Paulsen.
Parce que son meilleur ami est mort et qu'il en ressent une trop grande culpabilité, l'auteur choisit de tout quitter, sa femme, sa fille en bas âge, sa maison, son métier de guide alpin pour fuir à pied à travers l'Europe. Cela peut être considéré comme une désertion, une fuite de ses responsabilités familiales et professionnelles. Cette pérégrination un peu surréaliste l'amène de France au Tibet en passant par des pays comme le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, sur la mer Caspienne sur laquelle il navigue quelques heures dangereusement. Il fait bien sûr des rencontres extraordinaires, celle d'un loup, celle d'hommes aussi paumés que lui ou simplement épris de liberté et désireux d'élargir leur horizon et de changer leur vie, celle de la police aussi. Il renoue avec la nature et la vie sauvage entre forêts, montagnes et grands espaces. Pas vraiment SDF, il est tour à tour fuyard parce que cette société ne lui convient plus, vagabond, routard, voyageur puis renoue avec la vie quand le Tibet et l'Himalaya lui offrent ses pentes à escalader. D'une certaine façon, la montagne qu'il avait quittée en France le rattrape, lui permettant, sinon de reprendre confiance, à tout le moins de mettre un point final à ses errements. Le séjour au Tibet, l'ascension du « toit du monde » est pour lui comme une thérapie . Face au défi de l'escalade, il ne songe plus à sa fuite en avant, comme si, en venant là, il avait atteint son but,. Il retrouve les gestes techniques du guide de haute montagne, son sens de l’organisation, de la logistique. Oublié ses vagabondage hasardeux avec des vêtements de récupération et une nourriture aléatoire, il redevient un professionnel de l'alpinisme avec l'envoi, depuis la France de son équipement et bénéficie même du concours d'un de ses amis, miraculeusement venu jusqu'au Tibet. Les dangers de l'ascension lui rappellent l'idée de la mort qui l'avait un peu abandonné lors de son long périple terrestre. Après tout, ce serait une « belle fin » pour un alpiniste ! Son séjour tibétain avec tout le contexte religieux et même mystique qui s'attache à cette région l'aide-t-il a se rapprocher de l'idée de Dieu ou de celle qu'il s'en fait ?
Je sais gré à l'auteur d'avoir, dans un post-scriptum, précisé qu'il s'agit d'une fiction. Pourtant le mot « roman » n'apparaît pas sur la page de garde comme c'est, je crois, l'habitude. A aucun moment je n'ai cru à cette histoire et surtout pas à cette crise de la quarantaine ou cette obsession du temps qui passe et de la jeunesse qui s'enfuit. Je peux comprendre qu'un bouleversement qui intervient dans la vie puisse déclencher une réaction, mais encore une fois, cette histoire ne m'a pas convaincu. Nos réflexes sont parfois imprévisibles, c'est vrai, quant à la culpabilisation dont il est question, tout cela me paraît trop artificiel, trop judéo-chrétien. Ici, Si on en croit cette histoire, c'est la vie qui a prévalu, avec, il faut le dire, une bonne dose de chance. Cela fait un peu trop figure de « happy-end ». !
Moi, j'ai un moment pensé à une recherche de la mort, peut-être pour rejoindre dans le néant cet ami décédé. La culpabilité qu'il ressentait face à cette mort, avait-elle besoin, pour s'éteindre, de passer par cette épreuve physique hors du commun ? Pourquoi pas ? Quant au voyage, nous savons qu'il ne guérit pas l'âme mais pour assumer son besoin de liberté, dans notre société standardisée et soumise à des contingences multiples, que l'auteur ait choisi cette forme d'action est recevable, surtout dans le contexte d'un roman ;
Je ne sais trop pourquoi, je suis allé au terme de ce roman, pas par intérêt en tout cas, pas non plus pour la langue, bien quelconque dans laquelle il est écrit. En réalité, je me suis un peu ennuyé.
© Hervé GAUTIER – Octobre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]