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Billets de hervegautier

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  • la pleurante des rues de Prague

    N°1594 - Octobre 2021

     

    La pleurante des rues de Prague – Sylvie Germain – Folio.

     

    Le livre refermé, que reste-il de ma lecture ? Une impression un peu triste que suscite dès l’abord le titre ; il est question d’une pleurante, c’est à dire d’une femme qui verse des larmes sur un tombeau. On ne voit pas son visage voilé, comme une sorte de fantôme immatériel, presque irréel mais pourtant bien présent. Elle parcourt sans presque les toucher le sol, les rues, les places et les ponts de Prague, une ville qui a un âme, qui porte en elle non seulement son histoire mouvementée, mais aussi une légende, une atmosphère qui suscite le rêve, le bouleversement intime et même le malaise. S’y mêlent la mémoire intime des lieux, les regrets et les remords qui débordent de l’âme, les projets inaboutis qui maintenant appartiennent inexorablement au passé, le vertige du temps qui fuit… Cette femme est fluide, inaccessible mais a une certaine réalité, boite parce qu’elle se déplace entre deux mondes, celui, quotidien, de cette ville et le vide du néant. Elle n’inspire pas l’amour comme pourrait le faire une femme, simplement parce qu’elle n’est pas belle mais sa présence est prégnante, envahissante même pour l’auteure qui est peut-être la seule à la voir puisqu’elle témoigne de son état d’âme qui semble bien ancré en elle.

    Elle est pleurante et pas seulement pleureuse, parce que cette présence est liée à la mort des hommes, célèbres ou non, consacrés par les institutions ou quidams oubliés par l’Histoire, dont le sort commun est d’être éphémères en ce monde, seulement de passage et voués à la disparition. Elle pleure sur monde marqué par l’abandon et la trahison qui caractérisent bien l’espèce humaine. Cette femme m’évoque la Camarde qui frappe chacun dans son corps en lui arrachant le souffle vital mais dont le travail préalable impose aux vivants les douleurs du corps, l’oubli, gomme leurs souvenirs, les deuils qui ont hypothéqué leur futur en leur interdisant de vieillir en paix. Elle se dérobe aussi comme quelque chose d’inaccessible et qui le restera quoiqu’on fasse parce que le temps nous est compté ou que, quoiqu’on en dise, notre destin s’impose à nous et malgré nous, sans que nous puissions rien y faire. Pour illustrer cela l’auteur évoque quelques disparus et surtout la figure tutélaire de son père et des souffrance qui ont précédé sa mort .

    Les apparitions de cette femme sont pesantes ou furtives selon l’âme de l’auteure qui tente de les saisir et de les emprisonner dans des mots qui peuvent être un baume sur ses plaies intimes, une compensation face aux cruautés de cette vie parce qu’elle est synonyme délaissement, de solitude, le manque d’amour. La silhouette de cette femme me suggère une création fantasmatique qu’on s’invente pour soi-même parce que la déréliction est trop pesante, une sorte de compensation aux aléas du quotidien. Ce sont douze apparitions, douze comme comme les heures du jour ou de la nuit, comme la ronde des mois de l’année, comme les signes du zodiaque ou pourquoi pas les douze tribus d’Israël ou les douze apôtres de l’Évangile, parce que Dieu est là présent en filigrane qui transcende l’homme, à la fois mortel et friand d’éternité. La claudication de la femme peut aussi s’entendre comme une pérégrination entre le monde de l’humain et celui du divin. Petit à petit cette femme s’estompe jusqu’à disparaître, mais ce n’est qu’une impression, elle reste ici, tapie dans l’ombre et le secret des murs. Vers la fin, il semble que le jour s’installe alors que jusque çà c’était plutôt une atmosphère nocturne qui prévalait, comme si tout cela s’éclairait avec éventualité du retour d’un homme en allé, d’un amant ou d’un enfant à venir, mais l’ambiance reste automnale et froide, le décor vague et même désordonné. Elle sort du récit comme pour symboliser la libération par les mots mais, à titre personnel je ne suis plus très sûr de leur effet cathartique face à l’obsession de la souffrance et de la mort que j’ai ressentie tout au long de cette histoire.

    Le texte est sobre et poétique et j’ai eu envie d’en poursuivre la lecture jusqu’au bout, par curiosité, par intérêt pour l’intrigue de ce court livre qui n’est pas répertorié comme un roman mais qui y ressemble beaucoup. Je me suis laissé porté par ces pages qui m’ont quand même parlé, mais je n’ai peut-être rien compris !

  • Le tour de la bouée

    N°1593 - Octobre 2021

     

    Le tour de la bouée – Andrea Camilleri – Fleuve noir

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani et Maruzza Loria.

     

    Ça ne va pas fort pour Montalbano. Devant le spectacle des violences policières injustifiées contre des manifestants pacifiques et la complicité de la hiérarchie et des politiciens, notre commissaire a tout simplement envie de démissionner. Son écœurement est à son comble quand, au cours d’un de ses bains traditionnels, il butte sur le cadavre en état avancé de décomposition d’un homme qui n’a rien d’un migrant qu’on rencontre trop souvent sur ces côtes. C’est vrai que ce monde est déprimant comme le sont ces foules d’immigrés qui débarquent en Sicile et s’évaporent dans la nature.comme l’a fait cet enfant qu’on a retrouvé écrasé sur une route. Bizarrement, il pense que ses deux morts sont liées même si tout lui donne tort. Mais quel est le lien entre ces deux cadavres, entre immigration clandestine, travail illégal, trafic d’enfants, délinquance et mafia ? Il peut compter sur sa fine équipe d’enquêteurs et pour une fois Catarela, d’ordinaire très approximatif, se révèle être une aide précieuse, même s’il ne le fait pas exprès.

    Le métier de policier met notre commissaire en permanence en contact avec la face sombre de l’espèce humaine. Heureusement qu’il y a encore la beauté des femmes et la cuisine italienne pour racheter tout cela à ses yeux !

    Avec ce roman Camilleri évoque une réalité bien actuelle en Italie.

  • La première enquête de Montalbano

    N°1592 - Octobre 2021

     

    La première enquête de Montalbano – Andrea Camilleri – Fleuve noir

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani et Maruzza Loria.

     

    C’est un recueil de trois nouvelles policières écrites à des moments différents dont la deuxième donne son titre à l’ensemble. Elles ne comportent pas de sang, ce qui est exceptionnel.

    Dans « Sept lundis », il s’agit d’une série de meurtres étranges puisqu’ils sont perpétrés non sur des hommes mais sur des animaux et accompagnés d’étranges messages. Pour enquêter Montalbano devra se référer à la Kabbale et à la Bible qui ne sont pas vraiment sa tasse de thé.

    Dans la deuxième, nous rencontrons Montalbano qui fait ses premiers pas dans la vie, son entrée dans le monde du travail, c’est à dire de la police, sa nomination à Vigàta, sa ville natale, en qualité de commissaire, son adaptation rapide aux coutumes locales, son côté gourmet et, évidemment sa première enquête un peu compliquée où il croise l’incontournable mafia. Dans cette ville qu’il connaît déjà il se sent bien au point de constituer l’embryon de ce qui sera sa fine équipe de policiers et de se forger des amitiés durables qui l’aideront dans sa future tâche de commissaire. Il se révèle déjà bluffeur et, quand il le faut, peu regardant sur les procédures, mais toujours au service de la justice.

    Dans la troisième nouvelle, son équipe est déjà opérationnelle depuis longtemps, il a vieilli et ses querelles avec Livia, son éternelle fiancée génoise, sont toujours aussi orageuses. Dans une ambiance de fêtes de Pâques, une petite fille a disparu puis est retrouvée mais il y a suspicion d’enlèvement. Ses méthodes peu orthodoxes au regard du code de procédure permettront de déjouer les manœuvres de deux familles mafieuses en lutte l’une contre l’autre.

  • Le sourire d'Angélica

    N°1591 - Octobre 2021

     

    Le sourire d’Angélica – Andrea Camilleri – Fleuve noir

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    On ne contrôle pas ses rêves et encore moins les paroles qui s’échappent de son sommeil. Tout commence par une phrase que Livia endormie prononce et qui laisse Salvo Montalbano perplexe au point de douter de sa fidélité. Il est vrai qu’en permanence ils ne vivent pas ensemble, l’une à Bologne et l’autre en Sicile et que cet éloignement peut favoriser l’adultère, mais il est également vrai qu’une vie commune n’empêche en rien les trahisons conjugales et que bien malin qui peut se targuer de connaître véritablement son conjoint.

    Dans sa circonscription, des cambriolages ont été commis aux dépends de la riche bourgeoisie locale selon une même procédure particulière et l’une de ces affaires met Montabano en face d’Angélica, la jolie salariée d’une banque qui arrondit ses fins de mois en se prostituant mais qui aussi correspond à ses fantasmes d’enfant et au personnage du même nom dans le roman «Roland furieux » du poète L’Arioste. C’est peu dire que la beauté de la jeune femme fait de l’effet à Salvo et ce dernier, pour les besoins de l’enquête autant qu’à la demande pressante d’Angélica, passe avec elle un accord pour contrecarrer les cambriolages à venir tout en respectant la discrétion. Tout cela n’empêche pas les lettres anonymes qui nourrissent la suspicion ordinaire de sa hiérarchie et entravent l’enquête en même temps qu’elles lui pourrissent la vie.

    Dans un roman de Camilleri, il y a certes le compte-rendu des investigations que Montalbano mène ordinairement entre bluff, hésitations et éclairs de génie, mais aussi l’équipe qui le seconde, Fazio à la fois fidèle et efficace, Catarella dont la présence ajoute une note de folklore malgré sa récente passion pour l’informatique. Mais l’intérêt du roman ne s’arrête pas là. Un tel épisode dans la vie de Montalbano peut certes le faire rajeunir, lui faisant pour un temps oublier ses 58 ans et perdre la tête pour cette jeune et jolie femme, croire peut-être à nouveau à son charme. Tout commence pour lui par ces quelques mots prononcés nuitamment par Livia et qui jettent le doute dans l’esprit de Salvo avec, sous-jacente, cette idée de vengeance. Dans le même temps il y a cette rencontre avec Angélica et tout ce qu’elle représente pour lui, entre l’attirance qu’il éprouve pour elle à cause de sa séduction naturelle de femme et les fantasmes qu’il porte en lui depuis longtemps et qui trouvent à ce moment précis leur concrétisation. Il y a l’ivresse d’avoir été choisi pour des moments de plaisirs intimes mais aussi, le moment d’extase passé, le sentiment de déception né de la banalité ordinaire qu’il n’imaginait pas, augmenté peut-être de la honte de lui-même pour avoir trahi Livia sur la seule éventualité d’une passade supposée. Ce genre de situation inspirée par le mensonge peut durer longtemps mais trouve parfois sa conclusion grâce au hasard ou à l’aveu. Ici c’est cette dernière manière que choisit Salvo mais Livia, trop attachée ou amoureuse, ne le croit pas.

    C’est pourtant d’une autre sorte de vengeance dont il s’agit ici mais qui dérange Montalbano, autant parce qu’il prend conscience qu’il a été manipulé à cause de ce satané et peut-être tardif « démon de midi » que parce qu’il doit faire jusqu’au bout son métier de flic, quoi qu’il puisse lui en coûter.

    Depuis que j’ai découvert Camilleri, c’est toujours le même plaisir de le lire d’autant qu’en plus de l’intrigue policière il y a souvent, comme ici, une dimension psychologique qui justifie bien qu’on ait donné à Camilleri le titre de Simenon italien.

     

  • La voix du violon

    N°1590 - Octobre 2021

     

    La voix du violon – Andrea Camilleri – Fleuve noir

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani et Maruzza Loria.

     

    Montalbano vient de découvrir un peu par hasard le cadavre d’une jeune et jolie femme, Michela Licalzi, assassinée dans sa maison juste construite. Bizarrement elle était nue dans une mise en scène macabre et ses vêtements ont disparu, une manière comme une autre de brouiller les pistes. Son mari est chirurgien à Bologne et la victime, quand elle venait dans la région, logeait à l’hôtel.

    L’enquête s’enlise et s’oriente bizarrement vers un malade mental, mais cette piste ne convient pas à notre commissaire, le mari de la victime révèle un couple bien étrange et Montalbano, cible ordinaire d’une hiérarchie tatillonne et d’un collègue envieux et flagorneur se trouve dessaisi puis à nouveau en charge de cette affaire, le tout dans le quotidien de la mafia et la mort opportune d’un présumé coupable. Pour notre commissaire, il y a de quoi en perdre son latin et ce d’autant qu’entre temps ses investigations l’amènent à tomber amoureux d’une jolie femme. Qu’importe, il n’aura pas trop de tout son talent et de sa patience d’enquêteur, et ce malgré les méprises et les fausses pistes, pour éclaircir cette affaire bien compliquée. Une enquête est l’occasion de faire des rencontres et pas forcément des meurtriers ; ici il va croiser notamment un maestro violoniste. De son propre aveu, Montalbano n’y connaît pas grand chose en musique et plus particulièrement en violon, mais c’est pourtant cet instrument qui va l’aider à rétablir les faits, découvrir le vrai assassin et rendre hommage à la mémoire de celui qui a été injustement accusé.

    Il galère toujours avec Livia, sa lointaine fiancée génoise et ce d’autant qu’ils traversent une crise liée à l’adoption éventuelle d’un petit garçon. Le tout sur fond de recettes de cuisine sicilienne capables de faire saliver les plus accrocs au jeûne.

    Cette enquête à la Simenon fut encore un bon moment de lecture.

  • L'excursion à Tindari

    N°1589 - Septembre 2021

     

    L’excursion à Tindari – Andrea Camilleri – Fleuve noir

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani et Maruzza Loria.

     

    Montalbano a l’appétit coupé et ce n’est pas facile de lui faire passer l’envie de manger. Son adjoint, Mimi va se marier, ce qui est déjà une nouvelle étonnante mais surtout il va demander sa mutation dans un autre commissariat, sûrement sur le continent. C’en sera fini de cette belle équipe, Augello, Fazio et Catarella, qu’il a si patiemment constituée et à laquelle il est très attaché. Mais Mimi n’a pas dit son dernier mot et l’amour vous joue des tours pendables quelquefois! Apparemment cela plaît à sa hiérarchie qui verrait ce démantèlement d’un bon œil, ce qui n’enchante pas le commissaire tant il est en délicatesse avec elle. De plus tous ces anciens copains de 68 n’ont pas résisté à l’attrait de l’argent, de la réussite et il ne digère pas cet abandon des « idéaux révolutionnaires » de leur part. Ajouter à cela une Livia, son éternelle fiancée génoise, absente et parfois désagréable au téléphone, notre commissaire n’est pas dans ses meilleurs jours et ce n’est pas la lecture des romans policiers de Vasquez Montalbàn, l’auteur catalan qu’il affectionne, ni la rencontre de Beatrice, une belle jeune femme qui est aussi témoin et que Mimi trouve à son goût, qui vont apporter un remède à cette mauvaise passe. Il se console quand même avec les intuitions que lui inspirent un vieil olivier tordu !

    A côté de cela, il se retrouve en charge de deux enquêtes qui ne le passionnent guère, la disparition d’un couple de retraités un peu bizarres, partis en excursion dans la ville de pèlerinage de Tindari, et qu’on retrouvera trucidés et l’assassinat d’un petit Don Juan de sous-préfecture qui habitait le même immeuble, deux affaires qui sont peut-être liées ? Ces laborieuses investigations autour de photos, de vidéos, d’un livret de caisse d’épargne, d’un curé, d’un médecin cupide, dans l’ombre de l’incontournable mafia, s’effectuent sous  le regard d’un questeur de plus en plus tatillon et soupçonneux. Montalbano et son équipe mettront à jour un trafic délictueux d’organes qui confortera la solidité et la pérennité de cette équipe et peut-être aussi l’avenir amoureux de notre commissaire. Pour le moment il lui reste les plaisirs de la table.

    D’une manière générale j’aime bien les romans de Camilleri, mais je dois avouer que celui-là m’a paru un peu moins attachant .

  • il mondo deve sapere

    N°1588 - Septembre 2021

     

    Il mondo deve sapere – Michela Murgia - Einaudi editore

     

    Il s’agit d’un roman tragi-comique, lu en italien, qui relate l’expérience d’un mois vécu par une télévendeuse précaire travaillant dans l’enfer d’un centre d’appel de Kirby, une multinationale américaine vendant des aspirateurs.

    Elle avait déjà publié « l’Incontro » ( publié en français sous le titre « la guerre des saints ») qui a déjà fait l’objet d’un commentaire de ma part dans cette chronique.

    Ici, elle décrit donc la technique de persuasion destinée a vendre par téléphone des aspirateurs aux ménagères mais elle évoque également les figures de ses collègues et de ses petits-chefs et surtout son expérience personnelle relatée comme une souffrance personnelle, vécue à travers la politique utilisée par l’entreprise qui va des récompenses aux humiliations publiques, les horaires, les punitions ce qui donne une image assez réaliste de ce qu’est le monde du travail dans cette entreprise. Ce que le monde doit savoir ( traduction littérale du titre) c’est précisément les manipulations dont sont victimes les salariés ( avec affiches aux messages subliminaux, présence d’un psychologue au discours surréaliste, le tout ayant pour seul but de motiver les salariés d’en faire encore plus avec création d’objectifs à atteindre et compétition entre collègues sous la férules des incontournables « petits-chefs ») autant que les acheteurs.

    Le «call center » est ainsi devenu à la suite de cette publication le symbole de l’emploi précaire en Italie et elle-même, même si elle ne l’avait pas souhaité au départ, la dénonciatrice de ce ce mode de travail. Même si elle n’est pas vraiment la seule à mener ce combat, elle accepta cependant ce rôle de représentation ainsi que ses conséquences, donnant à son travail d’écrivain une dimension sociale de défense des travailleurs qui n’est plus vraiment réalisée par les syndicats dont c’est pourtant le rôle traditionnel. Le style volontairement simple, abordable et parfois ironique de ce roman le met à la portée et au service des classes sociales les plus défavorisées et correspond à une prise de conscience du monde du travail aujourd’hui où les « précaires » sont tellement exploités qu’ils ne constituent même plus un prolétariat.

    Cet ouvrage, conçu à l’origine sous la forme d’un blog qui a retenu l’attention d’un éditeur, a eu un succès considérable en Italie ce qui a surpris l’auteure elle-même et a fait l’objet d‘une adaptation théâtrale. Cette forme de littérature est peut-être l’émergence d’une nouvelle expression de prise en compte du monde du travail d’aujourd’hui. Michela Murgia (née en 1972) est également une femme politique sarde qui a été candidate sur une liste indépendantiste aux élections régionales de sa province en 2014.

    C’est en tout cas un étude édifiante sur l’espèce humaine à cent lieux de tout ce qu’on nous a dit sur la valeur supposé de l’homme et le respect dû à chacun en tant qu’être humain. S’il est un droit fondamental, s’il correspond parfois à une passion ou à une réalisation personnelle, le travail n’en reste pas moins une nécessité pour la plupart des gens. Ce qui nous est décrit ici est la précarité qui de plus en plus l’affecte et je m’interroge sur sa valeur et sur le respect accordé à ceux qui le font au moment des fusions-absorptions d’entreprises qui génèrent du chômage, considèrent les travailleurs comme des variables d’ajustement et les jettent souvent en marge de cette société au nom du seul profit.

  • chien de faïence

    N°1587 - Septembre 2021

     

    Chien de faïence – Andrea Camilleri – Fleuve noir.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    Contrairement à la plupart ds gens, le commissaire Montalbano refuse la promotion qui le déplacerait, sans doute à cause de l’attachement à cette terre de Sicile, à cette ville et à sa gastronomie dont il fait un usage à peine raisonnable, à ses collègues, à ces fonctions de terrain, allez savoir... Pourtant l’arrestation spectaculaire de Tanou u Grecu, un mafieux en cavale depuis des années et qui contrôle la prostitution sur l’île , va sans doute précipiter sa nomination au grade de «vice-questeur ». Cette perspective ne l’enchante guère, pas plus d’ailleurs que l’incontournable conférence de presse télévisée qui suit. Par ailleurs, des informations lui permettent de mettre à jour un trafic d’armes avec la découverte de cadavres quasi momifiées depuis cinquante ans d’un homme et d’une femme, dans une grotte, en plein ébats amoureux figés dans la mort et dans une mise en scène étrange. Suicide romantique, assassinat ou rite funéraire? Il mènera son enquête entre découragement et volonté farouche de faire éclater la vérité.

    Éternellement fiancé à la génoise et lointaine Livia avec qui les rapports sont parfois houleux, il n’en reste pas moins ébloui par les belles femmes et, comme il ne leur est pas indifférent, il sait, à l’occasion, les mettre à contribution, pour les besoins de l’enquête, évidemment ! Ici, la caverne tient à la fois du mythe et de la réalité et face à ce qui est un mystère, notre commissaire sait aussi solliciter des érudits qui explorent le Coran et autres textes anciens, le double sens de certains mots, sans oublier de faire appel à son imagination la plus créative et même la plus risquée.

  • L' odeur de la nuit

    N°1586 - Septembre 2021

     

    L’odeur de la nuit – Andrea Camilleri – Fleuve noir.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani et Maruzza Loria.

     

    Émoi dans Vigata. Le comptable Gargano, honnête et intègre comme il se doit, a disparu en emportant les économies de bien des gens, glanées grâce à un système vieux comme le monde, un énorme mensonge qui, bien entendu a fonctionné. Bref, il les a escroqués, même si sa secrétaire, follement amoureuse de son patron, refuse encore d’y croire. Ça occasionne à Montalbano des états d’âme à cause d’un éventuel dépôt de fonds effectués par un tiers chez ce malfaiteur. Il en fait une affaire personnelle !

    Nous retrouvons un Montalbano toujours aussi bluffeur, qu’ils s’agisse de faire éclater la vérité ou d’affronter ses supérieurs. Cette fois c’est une veille histoire, vieille de quelques années que le Questeur exhume, évidemment averti par une lettre anonyme . Comme par hasard ces deux affaires sont peut-être liées ! Notre commissaire enquête donc, mais une enquête est toujours imprévisible et des rencontres qu’on y fait sont improbables. Comme si l’escroquerie ne suffisait pas, s’y ajoute un meurtre avec mise en scène. Grâce à ses deux habituels comparses Fazio et Augello, notre commissaire, même s’il n’est pas officiellement chargé de l’enquête, finit par comprendre les différentes phases de cette affaire et ensemble ils la reconstituent façon scénario de film. Nous sommes en Italie où le cinéma fait partie de la vie et en Sicile, si on ne comprend pas un assassinat on peut toujours en accuser la mafia. Cela a au moins l’intérêt de la vraisemblance.

    Mais ce Montalbano doit bien être doté d’un sixième sens, à moins que ce ne soit sa connaissance de la nature humaine avec toutes ses nuances obscures, ses refus, ses fantasmes, ses blocages intimes, ses pulsions, ses folies, et sa version risque d’être sensiblement différente des conclusions officielles.

    Montalbano vit ses éternelles et lointaines fiançailles, quant à Mimi, son adjoint, il va se marier même s’il hésite encore à sauter le pas, ce qui ne lui empêche pas de papillonner, mais quand même, il est un peu jaloux, notre commissaire. Il est toujours préoccupé par son âge mais ça ne l’empêche pas d’aimer les bonnes choses de la vie à commencer par la nourriture. C’est une forme de compensation, mais moins forte cependant que la lecture des romans de Simenon ou de Faulkner que pourtant il aime lire.

  • Du bon usage des cimetières parisiens

    Du bon usage des cimetières parisiens – Lucien Clarini – Les cahiers d’Illador.

     

    Je remercie Babelio et les cahiers d’Illador de m’avoir fait parvenir ce recueil de poèmes.

     

    J’avoue que je ne m’attendais pas à cela, non que je n’aime pas la poésie, bien au contraire, mais le titre m’évoquait une balade dans des lieux si paisibles que bien des gens de ma génération y ont trouvé, enfants, leur terrain de jeux dominicaux parce que les squares et autres jardins publics manquaient dans leur décor urbain immédiat. Ils ne l’avaient évidemment pas choisi mais sous la férule de leurs parents ils pouvaient, sauf à respecter les tombes, y jouer à loisir et regarder les incontournables chats. Le lieu est généralement calme, apaisant, c’est bien le moins pour le dernier repos des pensionnaires, même si les occupants sont le plus souvent anonymes et délaissés, l’oubli étant une grande caractéristique de l’espèce humaine , cet endroit est bien souvent synonyme de « trou de mémoire’.

     

    Il est bien fait une discrète allusion aux locataires célèbres de certains cimetières parisiens que j’aimerais bien moi aussi visiter avant de mourir, même si mon inclinaison naturelle va plutôt vers les sépultures de quidams sans fleurs ni prières. Leur stèle, visitée ou négligée, témoignent de l’image qu’ils sont laissée. Cela permet à l’auteur d’évoquer des célébrités et l’œuvre qui leur survit parfois mais aussi, et accessoirement, de justifier la présentation qui est faite de lui-même d’un homme cultivé. Mais ce que j’attends des poèmes c’est qu’ils m’émeuvent et là je suis resté sur ma faim. Je ne suis pas un fan de la prosodie, tant s’en faut, mais certaines rimes sont des plus faciles. Vous avez dit poèmes iconoclastes ? Pourquoi pas après tout et au moins ce n’est pas sinistre car il n’y a rien de plus triste que la mort.

     

    La quatrième de couverture nous rappelle que « philosopher c’est apprendre à mourir » et nous convie à une promenade dans les cimetières, pour apprendre à philosopher. Pourquoi pas ? En tout cas, philosophes ou non, fatalistes ou croyants dans un monde meilleur, nous sommes tous mortels et un jour ou l’autre nous nous retrouveront dans ces endroits où nous serons tous égaux dans le néant.

     

  • Les santons de granite rose

    N°1585 - Septembre 2021

     

    Les santons de granite rose - Françoise Le Mer - Palemon éditions.

     

    Être convoquée par un notaire, surtout quand on ne s’y attend pas, a toujours quelque chose de perturbant. C’est ce qui arrive à Marie Demelle, écrivain, ancienne flic, divorcée, qui vit avec ses deux enfants à Châteauroux. Elle se voit hériter de la part du célèbre auteur de romans policiers, Maurice Malloc’h qui vient de mourir, d’une assurance-vie importante et d’une maison située à Perros-Guirec, à la condition qu’elle termine le manuscrit d’un polar que la mort l’a empêché d’achever. Évidemment Marie le connaît pour l’avoir croisé lors de salons du livre, évidemment elle est elle-même connue dans le milieu littéraire au point de vivre modestement de sa plume, mais quand même,  de là à penser que ce grand auteur pouvait l’avoir lue et appréciée et surtout qu’il ait pensé à la solliciter ainsi, il y a de quoi être étonnée... et inquiète ! Bref elle accepte avec enthousiasme et emménage sans trop se poser de questions, pour le plaisir de voir la mer et sa célèbre côte de granite rose. Ça vaut largement le Berry ! Sauf que le manuscrit de Malloc’h se passe sur la côte, que c’est une nouveauté pour elle, et elle n’est pas au bout de ses surprises.

    La solidarité bretonne, le hasard des rencontres ou autre chose peut-être l’aideront dans ses recherches et ses « travaux forcés » pour mener à bien son travail d’écriture. Ce ne sera pas simple mais comme la fiction initiée par Malloc’h devait bien se nourrir de la réalité, Marie n’a plus qu’à écouter les incontournables rumeurs, voire les ragots, fréquenter la société un peu trop lisse de son nouvel entourage, observer la chronique quotidienne parfois sanglante, les rituels de voisinages et les informations pétries de références religieuses de son ami le commissaire Le Gwen, flanqué du lieutenant Le Fur, un peu retord. De littéraire cette enquête devient donc policière devant le nombre de morts suspectes présentes et passées qu’il est peut-être utile de relier entre elles. Elles ont effectivement tendance à se multiplier depuis l’arrivée de Marie. Il faut en effet se référer constamment aux premiers chapitres écrits par Malloc’h, les analyser, les rapprocher de la réalité, tenter de les comprendre, de les interpréter, ce qui met à mal la sagacité des policiers et l’éducation religieuse bienvenue du commissaire, sa connaissance de l’Évangile et de la Bible ne sera pas de trop pour débrouiller cet écheveau bien mystérieux. Nous sommes en Bretagne, province où le message catholique a été particulièrement reçu et assimilé au point de faire partie du quotidien et le commissaire Le Gwen y puise son inspiration face aux agissements compliqués de ce « tueur en série » qui trouve lui aussi sa frénésie dans un certain mysticisme. Si le commissaire lui doit son étonnante et subite clairvoyance, nous savons d’expérience que la ferveur religieuse peut engendrer le pire comme le meilleur. Ce sont donc des investigations complexes, laborieuses, qui partent un peu dans tous les sens et empruntent beaucoup à la routine, auxquelles vont devoir se livrer nos deux policiers et qui vont nourrir le projet de plus en plus délicat de ce contrat posthume, mais nous savons que l’écriture n’est pas une chose simple, que le livre est un univers douloureux et qu’au cas particulier Marie Demelle, de plus en plus passionnée, entend respecter son engagement. Elle-même est une jolie femme, libre, nouvellement arrivée et, bien entendu, elle suscite des jalousies chez les femmes et des fantasmes chez les hommes. Mais il faut aussi se méfier des apparences, des pudibonderies catholiques, de la paranoïa, de la naïveté qui compliquent singulièrement les choses.

    Je note que les hommes autant que les femmes font l’objet de portraits pertinents dans ce roman ce qui fait de ce texte une belle étude de l’espèce humaine, de relations des gens entre eux, entre haine, admiration et dénigrement, de mésaventures des couples, ce qui les fait durer malgré les rancunes recuites, les amours disparues, les hypocrisies, les vains espoirs, les culpabilisations... Marie fait preuve de beaucoup de perspicacité, comme il convient à une auteure de roman policier, même si elle n’est perrosienne que depuis peu.

    C’est bien écrit (parfois même avec d’agréables évocations poétiques maritimes) avec des notes d’humour de bon aloi, bien construit sur le plan du suspense. Ce roman a constitué pour moi un agréable moment de lecture.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • l'age du doute

    N°1584 - Septembre 2021

     

    l’âge du doute – Andrea Camilleri – Fleuve Noir

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani

     

    Un yacht de luxe vient d’aborder dans le port de Vigatà avec, à son bord, le cadavre d’un homme défiguré et nu, trouvé en mer sur un canot de sauvetage. Cela promet des ennuis en respectives pour la propriétaire, la Giovannini, une femme autoritaire, carrément nymphomane qui est aussi passagère, le commandant Sperli et son équipage. Ils vont devoir attendre la fin de l’enquête. Les choses se compliquent un peu avec l’arrivée d’un bateau de croisières dont la présence au port paraît assez étrange, la révélation d’informations qui ne le sont pas moins et d’un mort supplémentaire.

    Le commissaire Salvo Montalbano est de plus en plus tracassé par son âge (58 ans) et par la retraite qui s’annonce. Il peut d’ailleurs compter sur le médecin-légiste pour le lui rappeler, lequel ne s’en prive d’ailleurs pas. Il a conscience qu’une page s’est tournée dans sa vie sentimentale et que le temps a sur lui fait son œuvre destructrice. Ses amours avec Livia, son éternelle fiancée génoise, sont lointaines et épisodiques et c’est sans doute pour tout cela qu’il a des doutes sur sa capacité de séduction. Elle va d’ailleurs être mise à l’épreuve par la rencontre, dans le cadre de cette enquête, avec Laura Belladona, la séduisante lieutenante de la capitainerie du port. Leurs relations éphémères oscillent entre la volonté de se laisser porter par les événements et d’en retirer le meilleur et celle de bousculer le destin, une sorte de valse entre hésitation et attirance avec la crainte de remettre en cause tous ses propres projets et ce qu’on croit acquit définitivement. Dans ce genre de situation les espoirs les plus fous germent dans les têtes et l’imagination n’a plus de limite. C’est que cette jeune femme bouleverse à ce point notre commissaire qu’elle le met, sans le vouloir vraiment, face à lui-même, avec son âge, ses désillusions, ses folles pensées, ses accès secrets de culpabilité, et malgré tout, son charme naturel continue à agir au point qu’elle même en est ébranlée. C’est une très belle femme, comme son nom l’indique, mais les phases de cette enquête vont la faire douter d’elle-même, de son avenir, sans qu’on sache très bien si elle choisit son destin ou si elle s’abandonne aux circonstances, entre prémonition et renoncement. La fatalité, le hasard ou une quelconque divinité régleront la tranche de vie de ces deux êtres qui peut-être envisageaient des moments intimes passionnés ou un futur commun différent, malgré tout ce qui pouvait raisonnablement les opposer, mais nous savons tous fort bien qu’en amour la raison est souvent mise de côté. Ce genre de doute arrive à tout âge et le nom que porte cette jeune femme est aussi celui d’un poison. C’est donc un roman policier bien construit, sans doute un des meilleurs que j’aie lu sous la plume de Camilleri, plein de rebondissements et de suspense qui tiennent en haleine son lecteur jusqu’à la fin, mais c’est aussi une réflexion sur la vieillesse, sur le pouvoir de séduction qui disparaît avec les années mais qui peut resurgir sans crier gare, une illustration des paroles d’Aragon : « Rien n’est jamais acquit à l’homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son cœur et quand il croit ouvrir les bras son ombre est celle d’une croix, sa vie est un étrange et douloureux divorce, il n’y a pas d’amour heureux ». J’ai éprouvé ici, ce qui arrive rarement dans un roman policier, même sous la plume de Camilleri, ce supplément d’émotion qui fait que l’intrigue policière, pourtant intense et passionnante, passerait presque au second plan.

    Mais restons pour cette enquête, dans le contexte de la séduction, puisque Montalbano charge son adjoint Mimi Augello, de séduire la propriétaire du bateau, mais dans le seul but de faire avancer l’enquête et de favoriser la manifestation de la vérité, évidemment ! Son côté « donnaiolo »(comme disent si joliment nos amis italiens) est bien connu du commissaire mais il y a fort à parier que cette fois il fera du zèle « professionnel »ce qui, accessoirement, suscitera chez son supérieur vieillissant une sorte d’envie.

    Entre ses rêves parfois morbides, ses obsessions, ses jalousies, ses fantasmes, Salvo se débat comme il peut avec cette enquête qui finalement le dépasse, et les obsessions administratives du Questeur, entre improbables mensonges et investigations perturbées par ses tourments amoureux. C’est pour lui l’occasion de réfléchir sur l’amour, le désir sexuel d’une femme, de regretter les ravages de l’âge et le mirage des impasses ...En tout cas ça lui occasionne des états d’âme dévastateurs au point de se laisser aller à écouter la voix de sa conscience et de discuter avec elle. Ce soliloque serait plutôt le signe d’un vieillissement prématuré. Reste que cette enquête perturbe tellement notre commissaire qu’il y associe l’ombre de la mafia.

    L‘âge qui paraît tant tracasser Montalbano n’entame en tout cas pas son appétence pour les pâtes ‘ncasciata, pour la caponata ou le rouget frit, et quand il ne profite pas de la carte alléchante de son ami le restaurateur Enzo, il se goinfre des réalisations culinaires d’Adelina sa femme de ménage, ce qui ne doit arranger ni son poids ni son taux de cholestérol !

    Camilleri est, à tort ou à raison, considéré comme le Simenon sicilien. Il y est d’ailleurs fait, dans cet ouvrage, une référence à un de ses personnages. La figure de Montalbano a été popularisée en France par l’adaptation des intrigues policières de Camilleri pour la télévision. Il est incarné avec talent à l’écran par Luca Zingaretti mais je ne retrouve pas exactement, dans son jeu d’acteur, l’image que je me suis faite du commissaire à travers les romans.

  • Dîner à Montréal

    N°1583 - Septembre 2021

     

    Dîner à Montréal – Philippe Besson - Juillard

     

    D’emblée l’auteur tient à informer son lecteur fidèle que ce roman se réfère à un personnage déjà rencontré dans un ouvrage précédent, Paul Darrigrand. Cette chronique s’en est fait l’écho comme d’ailleurs une grande partie de l’œuvre de Philippe Besson.

    Disons le tout de suite, bien que ce ne soit pas essentiel, il y a dans ce récit une unité de lieu, de temps et d’action ou plus exactement d’inaction puisque il ne s’agit que d’arguments échangés, de moments évoqués. D’autre part Philippe Besson fait partie de ses écrivains qui pratiquent le solipsisme, qu’il a choisi de faire de sa propre vie un roman, c’est à dire de nous faire partager ses émois, ses fantasmes, ses peurs. D’ailleurs il se met lui-même en scène et parle à la première personne. Il ne se contente donc pas de relater des faits mais cherche en permanence à les analyser à la lumière de sa propre sensibilité avec la subtilité qu’on lui connaît. Ainsi entre Philippe et Paul y a-t-il quelque chose de subtilement caché ou d’à peine révélé. Pourtant il nous rappelle que ce qu’il raconte est rigoureusement exact pour, plusieurs pages plus loin, apporter une nuance de contradiction. Mais il est un fait que, pour un écrivain, un bouleversement intervenu dans sa vie donne souvent un livre c’est à dire que les mots sont un exorcisme, un exutoire et que l’écriture lui offre cette extraordinaire occasion de digérer un échec ou de remodeler la réalité. Il aborde le phénomène de l’écriture, disserte sur la responsabilité de l’écrivain au regard de ce qu’il écrit, assume ses choix et le fait dans un style fluide et agréable à lire où la qualité de l’écriture le dispute à l’analyse des sensations et des sentiments. Même si je n’ai pas toujours partagé ses thèmes favoris, ses romans ont toujours correspondu à un bon moment de lecture.

     

    Philippe, 40 ans, est donc à Montréal pour la promotion d’un de ses livres en compagnie d’Antoine de vingt ans son cadet. Il rencontre par hasard, alors qu’il effectue une signature dans une librairie (mais est-ce vraiment par hasard?) Paul son ancien amant, marié à Isabelle, père de famille et bien établi dans la vie. Un restaurant les accueillera les deux couples pour célébrer ces retrouvailles. Ce sera donc un dîner à quatre convives comme le suggère la couverture. On peut dès lors se demander pourquoi Isabelle a accepté cette rencontre amicale puisqu’elle porte en elle un germe potentiellement destructeur à cause des souvenirs communs des deux hommes. Ils ont été heureux ensemble mais ils se sont quittés et dix-huit ans ont passé depuis ces amours de jeunesse, de quoi avoir le vertige à cause du temps qui fuit. Entre Philippe et Paul, le dialogue s’engage au départ avec pour thème ces années, ces deux parcours, ces deux réussites et, en filigrane, l’activité littéraire de Philippe, le sida des années 90 et leurs menaces... Mais entre eux on sent rapidement une sorte de gêne, des non-dits, des sous-entendus, des retenues, de fuites et même des mensonges, et ce, pas seulement à cause de l’épouse et de l’ami. Plus on évoque les souvenirs communs et plus ça devient ambigu. Dans cette rencontre qui ressemble à une sorte de confrontation, Isabelle et Antoine font de la figuration au début mais rapidement Isabelle, méfiante, reste sur la défensive et cherche à éluder ce qui peut rapprocher les deux ex-amants, évitant ou voulant éviter que le dialogue entre eux ne devienne gênant voire impudique. A mes yeux elle incarne une certaine morale bourgeoise et hypocrite qui ne veut rien savoir du passé de son mari et surtout qui craint pour la solidité de ce qu’elle a bâti avec lui. Antoine, au contraire, à cause de son jeune âge ou de sa désinvolture naturelle, met carrément les pieds dans le plat et les agite en évoquant ce qui peut déstabiliser Paul et surtout Philippe qui est celui qui a choisi de formaliser ses expériences intimes. Après tout c’est lui l’écrivain, c’est à dire un homme qui choisit de livrer son histoire au premier lecteur venu qui va le juger, qui doit accepter par avance les critiques parfois douloureuses à entendre de la part de gens qui refusent de voir qu’il s’est livré à la page blanche avec ses fêlures et ses fantasmes qui parfois peuvent choquer. Ce dernier est même sommé de s’expliquer sur la genèse de certains de ses romans et il est permis de s’interroger sur l’attitude d’Antoine au regard de sa relation avec Philippe dont les romans parlent souvent de ruptures. Sera-t-il lui aussi rejeté au rang de simple passade anecdotique ou au contraire son amant vieillissant cherchera-t-il à s’accrocher à lui ? Formaliser ses peurs, ses certitudes peut s’avérer dangereux puisque l’écrivain fabrique en quelque sorte des armes contre lui-même.

    Entre Paul et Philippe il y a une sorte de d’agressivité feutrée au départ en présence de tous les convives, quelque chose qui ressemble à des reproches, des regrets ou des remords, une manière particulière de régler des contentieux intimes restés en suspens et lorsqu’ils se retrouvent seuls pour une conversation privée, favorisée par l’absence voulue des deux autres, les choses s’éclaircissent entre eux et on sent quelques déconvenues de la part de Philippe, on apprend qu’à l’époque, il était sincèrement amoureux de Paul mais que ce dernier jouait un double jeu pourtant connu de son partenaire et qu’il a prévalu. La confession de Paul a quelque chose à la fois d’apaisant et de douloureux pour son ami que l’épilogue illustre.

     

    Ce roman tourne autour du passé commun des deux hommes, de leur jeunesse passionnée enfuie que de nombreux analepses éclairent et on comprend très vite que ni l’un ni l’autre n’en ressortiront pas indemnes. Paul repartira vers sa famille, Philippe poursuivra sa carrière d’écrivain avec l’écriture, qui est une thérapie, pour seule vraie compagne qui l’aidera peut-être à oublier cet amant, puisera dans ses souvenirs, connaîtra des amours nomades, les évoquera dans des romans avec retenue et nostalgie, mais au bout ce sera la mort solitaire. Le temps d’un repas, chacun d’eux est rattrapé par ses fantômes mais Isabelle, à sa manière, remet les choses à leur vraie place et la parenthèse se referme.

    Ce roman me fait penser à un aphorisme d’Albert Camus qui rappelle qu’on ne peut revivre à quarante ans les joies qu’on a connues à vingt. C’est, à mes yeux, une des leçons de ce récit.

     

  • la lune de papier

    N°1582 - Septembre 2021

     

    La lune de papier – Andréa Camilleri – Fleuve noir.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    Au cours de ses enquêtes, il est rare que le commissaire Salvo Montalbano ne croise pas des femmes, le plus souvent fort belles. Cela donne pour lui un intérêt particulier à ses investigations et ici c’est aussi le cas. Il est vrai que notre commissaire n’est pas indifférent à leur charme, pas au point cependant du procureur Tommaseo, un obsédé sexuel qui ne peut regarder une femme sans l’imaginer complètement nue. En effet Angelo Parlo, célibataire, ex-médecin radié de l’Ordre pour une vieille histoire d’avortement clandestin et informateur secret, généreux avec sa maîtresse et expert en informatique, est retrouvé mort d’une balle dans la tête, chez lui dans une tenue assez équivoque. Notre commissaire, pour éclaircir cette affaire va croiser Michela Pardo, la sœur de la victime, une brune à la beauté inoubliable et Elena Scalfani, sa troublante maîtresse et d’autres aussi avec leur histoire parfois sordide. Pardo se révèle lui-même être un mystère.

    Ces deux femmes (plus une troisième, la rousse Paola, ex-maîtresse de Pardo, mais elles ne sont pas les seules) vont tellement troubler notre pauvre Salvo qu’il va bien finir par croire que la lune est en papier comme son père à qui il faisait une confiance aveugle dans son enfance le lui avait déjà affirmé. Il faut dire qu’elles font chacune assaut de jalousie pour faire accuser l’autre, ce qui n’est pas sans le dérouter et puis toute cette affaire regorge de fausses pistes, d’impasses, de mensonges en tout genre, de mises en scène, notamment sur la mort de Parlo. Qu’est ce que c’est que cette histoire de lettres cachées (et retrouvées « par hasard » par Montalbano), ce livret de chansonnettes et ces codes que Catarella a tant de mal à déchiffrer, cette cassette blindée disparue ? Salvo en perd son latin ! Pourtant, il est toujours égal à lui-même, intuitif et surtout bluffeur, c’est selon !

    Dans cette enquête la prostitution, la drogue, la mafia s’invitent et avec elles la mort qu’elles sèment autour d’elles et l’hypocrisie qui va avec parce qu’il n’est pas question que des notables soient mêlés à cette forme de délinquance .

    Roman qui intègre le système politique italien et notamment l’opération « Mains Propres » qui révéla un système de corruption politico-économique visant à financer les partis politiques italiens.

    Ce fut un bon moment de lecture, comme d’habitude.

  • Les ailes du sphinx

    N°1581 - Septembre 2021

     

    Les ailes du sphinx – Andréa Camilleri – Fleuve noir.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    Pour cette enquête nous retrouvons les mêmes, Cattarella qui aurait bien besoin d’un appareil auditif tant il modifie les mots, Montalbano toujours aussi morfal et tout le reste de la bande. Présentement, ce qui l’occupe c’est le cadavre d’une jeune femme découvert nue dans une décharge avec pour seul indice un tatouage en forme de papillon et plus exactement de sphinx. C’est bien maigre ! Cela peut-être un indice où simplement la marque d’une mode. Cela au moins à l’avantage de lui changer les idées parce que, avec Livia, son éternelle mais lointaine fiancée, c’est plutôt l’orage. Il a tout fait pour cela, le bougre, puisqu’il papillonne beaucoup, malgré l’âge qui de plus en plus le titille et sa récente incartade avec une très jeune demoiselle n’a pas été du goût de sa régulière. Ils vivent chacun à un bout de l’Italie, elle à Gêne, lui en Sicile, ils s’aiment, ne peuvent se passer l’un de l’autre, entre eux c’est « pas avec toi mais pas sans toi », mais c’est toujours des engueulades souvent par téléphone interposé, bref ils ont tout d’un vieux couple !Comme un tracassin n’arrive jamais seul, il est aussi chargé de l’enlèvement pour le moins bizarre du marchand de bois Picarella, deux affaires pas vraiment liées l’une à l’autre, en apparence.

    La première affaire doit avoir une importance certaine puisque ses investigations remuent beaucoup de monde, même l’Église et ce pauvre commissaire est bien seul au point qu’il soliloque et interroge alternativement Montalbano 1 et 2 mais, c’est peut-être la voix de sa conscience ou du bon sens mais, même dans son dialogue intérieur, Livia est toujours présente.

    Tout est étrange dans cette affaire menée par notre commissaire et ses habituels comparses, dans une ambiance tendue et des restrictions budgétaires de plus en plus grandes, ces meurtres de jolies femmes, cet enlèvement sans demande de rançon, cet incendie volontaire, cela sent la prostitution, l’adultère, la marque de l’incontournable mafia, la frilosité d’une hiérarchie policière d’autant plus hésitante que risquent d’être mis en cause des notables et surtout une organisation de bienfaisance catholique dont on ne saurait douter puisqu’elle est officiellement garante du message de l’Évangile, mais elle l’oublie opportunément comme d’habitude et fait honneur à sa caractéristique constante d’hypocrisie.

     

  • la danse de la mouette

    N°1579 - Septembre 2021

     

    La danse de la mouette – Andrea Camilleri – Fleuve Noir.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    Emoi dans le commissaria de Vigata, Fazio, l’inpecteur indispensable du commissaire Montalbano a disparu. Officiellement il n’était pourtant pas sur une enquête précise mais compte tenu du contexte sicilien l’affaire est d’importance au point de mobilider tous les policiers disponibles pour le retrouver. Le commissaire en perd le sommeil et en oubie même Livia son éternelle fiancée venue passer quelques jours avec lui.

    On est effectivement en Sicile, c’est à dire qu’on n’hésite pas à poursuivre quelqu’un pour le tuer jusque sur son lit d’hopital et ce ce qui arrive à Fazio enfin retrouvé et transféré pour y être soigné. Cette enquête nous montre un Montalbano toujours aussi gourmand (on peut craindre pour son taux de cholestérol dont l’auteur ne nous parle cependant jamais – on a tout juste droit aux prémices de le vieillesse qui s’annonce pour notre commissaire), toujours aussi facétieux avec les carabiniers et même avec sa hiérarchie (la blague qu’il sert au questeur pour justifier son absence est loin d’être du meilleur goût et ce fonctionnaire passe carrément pour un imbécile), bluffeur aussi et même un peu balourd quand même au point de ne pas pouvoir s’orienter dans un hôpital aux couloirs pourtant bien balisés. Il est vrai qu’il y a croisé la belle Angela, une infirmière qu’il aimerait bien mettre dans son lit mais que sa vigilance de policier détourne à temps de cette entreprise (et sans doute aussi un peu l’âge ou la présence même virtuelle de Livia). Il est bien sûr question de trafic, d’enlèvements, de contrebande, de meurtres, de la mafia et de collusion avec le pouvoir politique, l’ordinaire de la Sicile en quelque sorte.

    Entre temps la recherche de Fazio a permis de mettre la main sur deux cadavres dont un, un ancien danseur, a été torturé à coups de balles dans le pied, ce qui l’a fait danser avant de mourir. Cette danse rappelle à Montalbano une image qui l’obsède depuis le début, celle d’une mouette qui avant de s’abîmer sur la plage à exécuté devant lui une sorte d’étrange chorégraphie, comme un mauvais présage.

    Je m’attendaisà un parralllèle entre ces deux formes de danse, mais là je suis resté sur ma faim.

    D’ordinaire j’aime bien lire Camilleri, mais cette fois j’avoue avoir été moins captivé par ce roman.

     

     

  • l'année de la mort de Ricardo Reis

    N°1578 - Août 2021

     

    L’année de la mort de Ricardo Reis – José Saramago – Éditions du Seuil.

    Traduit du portugais par Claude Pages.

     

    L’œuvre de Fernando Pessoa (1887-1935) qui est assurément l’écrivain portugais le plus célèbre, est originale a plus d’un titre et notamment parce qu’il a attribué ses propres écrits à des personnages fictifs, les hétéronymes, qui, à la fois lui ressemblaient partiellement mais étaient différents entre eux. Il s’agit d’un groupe d’écrivains imaginaires auxquels le poète portugais a non seulement donné une vie littéraire mais à qui il a insufflé une personnalité et un destin propres. Ricardo Reis est l’un de ces hétéronymes, médecin de son état, 48 ans (soit un de plus que Pessoa), il est aussi le poète de la fuite du temps, un « épicurien triste ». Il revient du Brésil en décembre 1935, averti par Alvaro de Campos, un autre hétéronyme, soit un mois après la mort de Pessoa, après un exil de 16 années pour raisons politiques. Il évoque sa mémoire et son œuvre poétique, cite d’autres hétéronymes, Alvaro de Campos, Careiro et le poète portugais Camões, lit les journaux, arpente la ville. Il se domicile à l’hôtel Bragança où il mène une vie une vie solitaire, entame une liaison ordinaire avec Lidia puis un autre beaucoup plus romantique avec Marcenda, c’est à dire est en quelque sorte fidèle à son personnage, bref, une sorte d’anti-héros. Plus tard il prendra un appartement ce qui changera quelque peu sa vie. Il regarde le spectacle de l’Europe après sa longue absence, fait l’objet de filatures policières, rencontre le fantôme de Pessoa et devise avec lui de l’actualité d’alors, de la dictature de Salazar, de la montée des périls fascistes, de la guerre qui se déroule en Espagne et surtout de la ville de Lisbonne qu’il arpente sur les traces de l’écrivain dont l’ombre semble l’accompagner dans une cité labyrinthique, comme Virgile accompagne Dante aux Enfers… En réalité cette intrigue selon Saramago est assez simple, répétitive et peut-être considérée comme ennuyeuse. J’y vois, pour ma part, une certaine manière de traduire « la saudade », cette forme de nostalgie qui fait partie de l’âme portugaise.

    Reis est la créature de Pessoa et le fait que Saramago s’en empare n’est pas sans créer une certaine ambiguïté. En effet un personnage fictif ne vit qu’autant que son auteur le décide. Ici Pessoa est mort alors que Reis est encore « en vie » et Saramago se l’approprie. Il joue de ces deux non-existences, celle de Pessoa, dont le nom signifie personne, et qui passa la sienne dans un quasi anonymat et celle de Reis qui se retrouve « abandonné » et qui devient ainsi un personnage de Saramago. Il prend le contre-pied de cette lusitanité en ce sens que les Portugais sont un peuple de voyageurs qui quittent leur pays sans y revenir (mythe du « sébastianisme ») mais Reis revient par la mer, dans son pays pour y mourir. Cette appropriation peut être regardée comme un mensonge en ce sens que, pour Saramago, Reis n’est pas qualifié à proprement parlé d’hétéronyme mais il devient un personnage qui va vivre sa vie pendant près de neuf mois dans le cadre de cette fiction, sous la plume de Saramago.

    Ce roman est donc une fiction dans la fiction, une sorte de mise en abyme, avec jeux de miroirs ou trompe l’œil, un peu comme on pouvait le voir dans les anciens compartiments de chemin de fer où des glaces disposées en face l’une de l’autre produisaient une image multipliée à l’infini. Saramago, auteur majeur de la littérature contemporaine, couronné par le Prix Nobel en 1998, reste fidèle à son style à la fois simple et énigmatique , labyrinthique parfois et dont l’architecture peut instiller une ambiance assez lourde par moment. Ricardo Reis est, avec Alberto Caeiro, Alvaro de Campos et Bernardo Soares un des principaux hétéronymes de Pessoa (En réalité ils sont bien plus nombreux, on en dénombre un peu plus de 70, chacun avec sa propre personnalité). Saramago se l’approprie tout en précisant ce qui, selon lui faisait la philosophie et la vie de son sujet. Il lui fait arpenter les rues de Lisbonne ainsi que le faisait Pessoa lui-même et c’est aussi un hommage au poète de « Mensagem », à juste titre célébré comme un des plus grands écrivains portugais.

    On peut se demander pourquoi Saramago a voulu ainsi faire revivre un personnage fictif ? Etait-ce pour prendre la place de Pessoa et donner à Reis une fin comme Pessoa l’a fait pour les autres hétéronymes?(Alberto Caeiro est mort en 1915 à 26 ans, Alvaro de Campos est mort en 1935 à 45 ans ) Peut-être ? Saramago nous le dépeint comme un homme désabusé, bien seul et dénué de tout sentiment, surtout après son voyage avorté à Fatima et qui songe soit à repartir pour le Brésil soit à s’installer comme médecin à Lisbonne. Marcenda qui est repartie pour Coimbra lui a en quelque sorte échappé, seule Lidia reste à ses côtés mais il regrette Marcenda qui était une jeune fille de bonne famille alors que Lidia n’est qu’une domestique quasiment analphabète. L’ennui est que cette dernière est enceinte mais il ne l’épousera pas et ne reconnaîtra même pas son enfant. Le fantôme de Pessoa, et peut-être Saramago avec lui, fustige cette attitude avant de disparaître définitivement. Veut-il ainsi montrer le vrai visage de Reis, un lâche qui refuse de prendre ses responsabilités, comme il n’a pas voulu soutenir Lidia face à la mort de son frère? Il nous rappelle que les hommes ne sont rien, surtout au moment du début de l’insurrection franquiste dans l’Espagne voisine et un commencement de mutinerie à Lisbonne .Saramago veut-il par le biais de cette fiction s’inscrire dans la lignée des grands écrivains portugais Camões (souvent cité et dont il pastiche un vers à la fin) et Pessoa ? Pourquoi pas, après tout il est lui-même prix Nobel de littérature et a honoré les lettres portugaises.

     

     

  • Tarpeium

    N°1577 - Août 2021

     

    Tarpeium – Philippe Mascaro – Éditions Pic de la Mirandol (et bookelis)

     

    Qu'y a t-il de commun entre un photographe animalier, une petite fille à vélo, un énarque qui lorgne du côté de l’Élysée, son directeur de cabinet qui agit dans l'ombre et une aristocrate éditrice?

    Le titre un peu énigmatique du roman évoque Rome, la colline du Capitole où les vainqueurs recevaient l'hommage de la Cité et la roche tarpéienne toute proche d'où on jetait les condamnés à mort, l'image du dilemme humain perpétuel entre célébrité et déchéance, souvent bien proches l'une de l'autre.

    J'ai lu ce livre comme un roman de politique-fiction à propos d'une ascension aussi rapide que déloyale mais encore plus comme une étude psychologique de personnages, certes hors du commun parce qu'ils naviguent dans les sphères du pouvoir ou de l'argent, mais bien caractéristiques de l’espèce humaine cependant. La vie de chacun y est patiemment disséquée, avec la recherche de la lumière et de la notoriété indispensables à qui veut être au premier plan mais aussi les incontournables zones d'ombre, les aspirations, les ambitions souvent obsessionnelles et les manœuvres parfois douteuses, la pratique de l'opportunisme pour y parvenir. L'auteur nous propose un panel de personnages dont il analyse les motivations, l'attente inévitable de cette opportunité qui finit par arriver et qu'il faut impérativement saisir faute de laisser passer sa chance, les tractations en coulisses... Il décrit les équilibres fragiles qui président à toutes ces constructions personnelles, ces prestigieuses familles où les mariages de raison établissent des empires, ces luttes d'influence qui se développent à l'ombre des Institutions, ces amitiés qui ne résistent pas à une promotion, ces actions machiavéliques, ces jalousies dévastatrices, ces fêlures personnelles qui sont autant de possibles destructions dont le monde politique a le secret, ces alliances qui ne tiennent que par les pressions ou les accords de partis dont les calculs ne sont évidemment pas exclus et qui seront trahis à la première occasion au gré des opportunités.

    Au départ Paul Louvel est un ministre très en vue et surtout présidentiable à gauche ; dans quelques mois il ne fait aucun doute que les élections le porteront à l’Élysée. A la suite d'un accord, d'une sorte dette personnelle, son ami et condisciple Jean-François Pesquet le suit comme son ombre. C'est ensemble qu'ils devront réussir, l'un dans la lumière, l'autre dans l'ombre et ce tandem fonctionne après les élections qui portent Louvel à l’Élysée. Un malheureux accident antérieur, mal géré par ce dernier l'a mis à la merci de Jacques Labouret, un photographe animalier inconnu et marginal que sa passion pour la photo met en situation de devenir incontournable et capable de faire basculer la carrière de Louvel en le jetant en pâture à l'opinion. De cette situation résulte un équilibre fragile qui perdurera pendant tout le quinquennat. Il est cependant constructif pour Labouret qui, à la surprise générale, obtient ce qu'il veut avec une apparente facilité en se mettant lui-même en situation d'être surveillé, sa vie personnelle disséquée par les "Renseignements intérieurs"et sondée pour déterminer les motivations de sa conduite. Pour lui aussi on perce évidemment "ce petit tas de secrets" dont parlait Malraux qui sont à la fois mystérieux et intimes et seront autant d'armes contre lui et dont le microcosme politique se servira le moment venu. Dans ce jeu de massacre politique, des têtes tombent, mais pas celle de Labouret qui résiste à cause de la peur qu'il inspire au Président. Ce dernier va même jusqu'à s’enchaîner volontairement à lui tant la tension est pour lui destructrice. Pesquet finit par s'expliquer cette situation pour le moins cynique et délétère mais cela complique encore les choses en générant sa propre culpabilisation tandis que Labouret exerce ses responsabilités avec un talent reconnu dans un monde où il est étranger mais où il s'insère de plus en plus, en demande encore davantage, mû par une vengeance personnelle autant contre le système que contre lui-même. Cela épaissit encore davantage le mystère qui enveloppe le photographe, cet homme venu de nulle part qui n'est même pas du sérail. Il ne cessera de conforter sa position politique dans les mois qui suivirent, jusqu'à la magistrature suprême.

    Ce n'est pas un roman d'amour, tant s'en faut, mais l'amour n'en est pas absent, celui qui naît entre Jacques Labouret et Aurore de Lionne son éditrice, bien avant ces événements. Elle se préparait à renoncer à "un beau mariage" par attachement à cet homme solitaire et énigmatique. Pourtant cet amour est condamné, moins à cause du fossé social qui le sépare de cette femme d'affaires qui ne le comprend plus qu'à cause de la culpabilisation qui ronge Jacques et détruit tout ce qu'il pourra entreprendre pour la combattre et parce qu’il suit un autre voie où Aurore n’est plus. Les circonstances achèveront ce qui aurait pu être entre eux quelque chose de beau. Labouret en veut encore plus, en fait beaucoup en ce sens. Autour de lui, son ascension pose question, notamment à Aurore qui ne l'a pas oublié, mais sa démarche vers lui ne sert à rien puisqu'il ne peut rien lui avouer, prisonnier qu'il est de son propre secret, condamné désormais à conquérir le pouvoir. Le président est de plus en plus perdu dans ce maelstrom où son maître-chanteur détient les clés de ce jeu malsain.

     

    Ce regard aiguisé de l'auteur ne se porte pas seulement sur le monde politique dont il est un observateur attentif, il inclut celui de l'édition où la réussite professionnelle, tissée à travers une démarche culturelle, financière et personnelle est un mode d’émergence différent mais bien réel et tout aussi sauvage. Il n'omet pas les difficiles démarches d'un auteur inconnu qui présente, sans beaucoup d'illusions, le fruit de son travail à un éditeur, ce qu'il peut ressentir à un refus comme à un accord et les relations qui peuvent exister entre eux, l’accueil parfois frustrant qui y est fait dans le public. On peut penser que, là aussi, son expérience personnelle a nourri son travail de réflexion et d'écriture.

     

    J'ai lu avec plaisir ce roman passionnant, fort bien écrit, documenté et construit qui s'inscrit dans l'actualité en évoquant l'importance grandissante de l'écologie, le poids constitutionnel du Président, les attentats terroristes et l’insécurité, qui distille jusqu'à la fin un suspense de bon aloi et retient l'attention de son lecteur. Les analepses qui émaillent le texte sont les bienvenus pour la compréhension de situations personnelles parfois inattendues où les lâchetés, les non-dits, les coups-bas, les angoisses, les egos exacerbés viennent brouiller les pistes et font oublier l'intérêt général supérieur dont pourtant chacun se recommande hypocritement. Le rôle que chacun joue dans cette comédie humaine de la lutte pour le pouvoir est finement observé et analysé au scalpel. Il a une dimension générale et dépasse le cadre du palais de l’Élysée qui finalement ne sert que de décor.

     

    Le livre refermé j’avoue que j’ai ardemment désiré connaître l'épilogue, même si le titre le laissait quelque peu entrevoir, mais cela intervient dans un registre bien différent de ce à quoi on peut s'attendre. J'ai retenu la force du hasard, celle du secret, la chance insolente qui accompagne Labouret, ce parcours basé sur des culpabilités, des hypocrisies et des trahisons, j'ai apprécié cette analyse de l'espèce humaine notamment dans son appétit de pouvoir et la licence qu'on s'accorde à soi-même pour y parvenir, j'ai repensé que, même s'il s'inscrit dans la fiction, un livre est univers douloureux, un exutoire, un exorcisme, des mots mis sur les maux. Je me suis remémoré mon mantra personnel qui dit que la politique, même si elle est un jeu pour initiés, est passionnante, mais ceux qui la font le sont assurément moins.

     

    ©Hervé Gautier - http:// hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

  • Le ventre des hommes

    N°1576 - Août 2021

     

    Le ventre des hommes – Samira El Ayachi – L’Aube .

     

    Tout d’abord je remercie les éditions d’Aube et Babelio qui m’ont permis de découvrir ce roman.

    Le père d’Hannah est une gueule noire, un mineur de fond, un arabe arraché au Maroc pour venir dans le Nord de la France comme les Italiens des Portugais, les Polonais… Avec sa nombreuse famille il vit dans un baraquement sans confort et pour cette fillette la venue du marchand de glace est une petite joie furtive. Puis ce père prend de l’importance, lui qui était chef de village au pays devient ici quasiment imam grâce à sa connaissance du Coran, flirte avec le radicalisme religieux, déménage de son baraquement provisoire dans un vraie maison de coron. Plus tard, il prendra la tête de la contestation syndicale grâce à sa connaissance du français. Avec cette petite fille qui grandit, découvre en les enviant la peau blanche des filles et leur cheveux d’or, le lecteur navigue entre l’enfance magique, l’adolescence difficile sous l’œil d’un père de plus en plus lointain et la transparence de la mère, l’âge adulte, toute une transformation dans le corps et dans l’esprit de cette jeune fille entre deux mondes qui s’opposent et la guerre qui gronde, loin, deux pays, deux cultures, avec télévision et réseaux sociaux, tradition et modernité d’une société qui change vite et des parents qui ne suivent pas forcément. Elle découvre la lecture, la philosophie, les réponses à ses questions … Dans ce contexte de vie, la littérature c’est Zola et Germinal. Les études supérieures sont pour elle une libération autant qu’une révélation de la différence entre les gens mais elle reste pauvre, une fille d’ouvrier, immigrée de surcroît. Ainsi, elle voit bien l’envers de la scène où tout se déroule que les valeurs proclamées qui caractérisent la France ne sont souvent qu’un décor, que l’ascenseur social dont on parle tant ne fonctionne pas forcément, que les dés sont souvent pipés. Elle sera pourtant professeur de Français.

    C’est un témoignage qui nous rappelle, et ce n’est sans doute pas inutile, que la France est, depuis toujours, un pays d’immigration, un creuset qui accueille tous ceux qui veulent y venir pour participer à sa construction et profiter de sa protection sans distinction de race ni de culture. Il faut aussi dire que la France n’a jamais bien accueilli ceux qu’elle a fait venir pour l’enrichir et faire un travail que les nationaux refusaient d’accomplir. Les italiens étaient des Ritals, les Polonais des Polaks, les algériens des bicots qu’elle les a exploités en oubliant souvent les droits qu’elle donnaient aux travailleurs nationaux, alors que dire des Marocains, souvent illettrés qui traditionnellement venaient de contrées anciennement colonisées. Le parcours du père est là pour attester cette vérité, il parle du dur travail de la mine, de l’obsession du noir, de la peur de la mort...sauf que lui il parle et lit le français, réagit face aux injustices faites au travailleurs marocains à qui on refuse un statut qu’on accorde aux autres immigrés. Eux pourront rester en France s’ils le désirent mais à ces Marocains on ne propose que des contrats temporaires pas toujours renouvelables, on leur parle de la fermeture des mines et d’une aide dérisoire au retour alors que leur vie est définitivement ici, avec leur famille, après toutes ces années de travail et qu’on compte sur eux, sur leurs mandats réguliers qui font vivre tout un village. La réalité s’impose à lui, ils ont été constamment surveillés par les autorités, ils ont été floués, pressurés, trahis. Face à cette réalité et à cette injustice, il n’y a que la lutte syndicale que Mohamed fait sienne, comme un combat personnel, organise la révolte, se fait le porte-parole de ces travailleurs oubliés jusque devant les caméras de télévision et dans la presse pour donner de la publicité au mouvement. Certes ils sont soutenus par d’autres ouvriers face aux autorités mais ils n’ont plus de salaire, plus rien dans le ventre.

    Dans une seconde partie, plus courte que la première, Hannah, professeur de Français n’a pas le même conception de l’école que son ami, également professeur. Ses doutes sont si bien établis et la pression si importante qu’elle devient professeur des écoles et, à l’occasion d’un exercice antiterroriste qu’elle prend trop à cœur, elle se retrouve dans un commissariat avec menottes et garde à vue. Ses origines arabes donnent à penser qu’elle a de l’empathie avec les terroristes. Cela génère un vide en elle, le même qu’a dû connaître son père face aux Houillères. Il a pris la parole face au patronat et à ses règles. Vouloir les transgresser fait naître un vide

     

    J’ai lu ce roman comme une révolte contre les systèmes. Celle de son père d’abord contre les Houllières qui ont fait ces Marocains des esclaves de la mine. Parce qu’il était plus évolué que les autres, Mohamed choisi de s’opposer aux autorités, celle ensuite d’Hannah, professeur de français puis professeur des écoles, contre le système scolaire. Cela se manifeste à propos d’un exercice antiterroriste qu’elle a interprété abusivement à sa manière et qui s’est retourné contre elle. Chacun d’eux fait de ce combat une affaire personnelle. Son père avait eu le courage de prendre la parole, de « demander ses droits à la France » et pour cela a eu avec lui les autres mineurs. Au contraire Hannah, parce qu’elle n’a pas eu le courage de prendre la parole, est bien seule, son ami la quitte face aux attentats terroristes et son attitude au regard des obligations de le Fonction Publique, son devoir d’obéissance, de réserve, la fait arrêter et elle se retrouve au commissariat. L’officier de police qui est chargé de l’interroger semble même éprouver de l’empathie pour elle, mais choisit quand même de faire son métier sans états d’âme. Il y a pourtant une différence entre le père et la fille même si elle pense de bonne foi marcher sur ses traces. Hannah est une intellectuelle et à ce titre sa référence ce sont les livres qui, selon son propre aveu, dénaturent le vrai sens de la vie et correspondent à un danger dans la mesure où ils déforment la réalité. Mohamed au contraire était un simple ouvrier et avait pris son quotidien de labeur à bras le corps et avait décidé de réagir. Sa révolte me paraît de bon aloi, légitime, même si elle est par avance vouée à l’échec, à moins que l’État ne la pousse dehors. De ces deux moments, si j’ai adhéré au combat pour la dignité et pour les droits de Mohamed, j’ai, en revanche eu un peu de mal à suivre Hannah dans son combat personnel contre l’institution qui l’employait simplement parce qu’elle ne correspondait pas à ses vues. Les attentats ont été un traumatisme, la société a perdu ses boussoles traditionnelles, les religions ne remplissent plus leur rôle apaisant. Les propos d’Hannah sont à la fois désabusés face au spectacle du monde et pleins d’admiration pour son père, cet homme qui pourtant va mourir.

     

    La lecture n’en est pas facilitée par l’alternance des propos, des remarques et des souvenirs du père et de ceux de sa fille. Ce que je retiens c’est la lutte de cet homme menée contre les autorités, leur duplicité et leur trahison au dépend de petites gens qui vont mourir d’avoir tant travaillé. C’est une habitude au pays des droits de l’homme, celui des Lumières, d’agir ainsi, comme on sacrifia les harkis après la guerre d’Algérie.

     

     

     

     

     

  • Une voix dans l'ombre

    N°1575 - Août 2021

     

    Une voix dans l’ombre– Andrea Camilleri – Fleuve noir.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    On pense ce qu’on veut du jour de son anniversaire (une fête qu’on célèbre avec cadeaux et libations ou, plus précisément dans le cas de notre commissaire, le rappel inexorable de la marche du temps qui donne le vertige), mais ce 6 septembre c’est celui du commissaire Salvo Montalbano (58 ans déjà). Pourtant, dans sa cuisine, il est attaqué par un poulpe destiné à son menu et à la station-service c’est un automobiliste irascible qui s’en prend à lui. Il y a des journées qui commencent sous de meilleurs auspices ! Effectivement, la compagne de son agresseur est assassinée atrocement peu après et le Directeur d’un supermarché cambriolé est retrouvé pendu après avoir été malmené par la police. En réalité, Montalbano y voit la patte de la mafia, l’établissement en question étant sa propriété et aussi la volonté du pouvoir politique de se débarrasser de lui. Pourtant ces deux affaires semblent bien étrangères l’une à l’autre.

     

    Les investigations avançant, les choses s’éclaircissent un peu entre meurtre camouflé en suicide, double comptabilité, rapt, faux cambriolage et mise en cause de l’agresseur qui est aussi le fils d’un homme politique, le tout enveloppé dans l’hypocrisie et dans un silence causé par la crainte de la mafia. Pourtant, est-ce dû à l’âge, à une curiosité maladive ou à une volonté d’autodestruction mais Montalbano prend la décision de servir de bouc-émissaire dans ces affaires où les carrières et même les vies ne pèsent pas lourd. C’est que, une des caractéristiques de Montalbano c’est d’être révolté contre l’injustice , le mensonge, la fourberie et d’être animé par la volonté de faire triompher la vérité. On peut dire qu’il est têtu et ce même si sa position, qui résulte parfois d’une intuition, bouscule la logique ou l’évidence et pour faire triompher son point de vue il ne recule ni devant le bluff, ni devant l’audace, ni devant l’illégalité. Pour l’aider dans sa démarche il a heureusement ses chers collèges du commissariat, des amis sûrs à l’extérieur, pas mal de chance et aussi les recettes de cuisine d’Adelina, sa femme de ménage, le café (il est Italien) et le whisky qui sont aussi des soutiens efficaces.

    Ce fut pour moi, comme habitude, un bon moment de lecture.

  • une lame de lumière

    N°1574 - Août 2021

     

    Une lame de lumière – Andrea Camilleri – Fleuve noir.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    Dans cet épisode Salvo Montalbano est amoureux de Marian, une belle galeriste de Vigàta rencontrée par hasard. Cette fois, c’est du sérieux de part et d’autre au point pour lui de devoir choisir entre elle et Livia, son éternelle fiancée du nord de l’Italie. Depuis que j’ai fait la connaissance de notre commissaire, j’avoue qu’on peut s’interroger sur la nature exacte de leurs relations. Ils vivent constamment séparés, se rejoignent de temps à en temps pour quelques jours puis elle repart et leurs conversations téléphoniques sont souvent houleuses. Montalbano déclare aimer Livia, mais considère que, depuis toutes ces années, s’il l’avait épousée, leur amour n’aurait pas résisté à l’épreuve du temps et ils se seraient séparés au bout de quelques années. Sans vouloir me mêler de ce qui ne me regarde pas, je souscris néanmoins à cette analyse. L’étonnant c’est qu’elle sont toutes les deux attachées à Salvo et, quant à lui, il est tellement perturbé par cette situation qu’il lui arrive même de se tromper dans leur prénom respectif. C’est peut-être de la sénilité qui apparaît, mais c’est peut-être pire. Il doit composer avec la solitude qui de plus en plus l’assaille et temporiser entre ces deux femmes pour pouvoir faire un choix.

    Il se trouve confronté à une affaire assez bizarre telle qu’elle lui est présentée, un viol qui n’en est pas un et un vol bien réel, ce qui lui permet de mettre une nouvelle fois en œuvre son esprit critique, sa roublardise et son sens de la logique qui lui ont depuis longtemps fait considérer que les évidences Ne sont pas obligatoirement réelles et qu’il faut considérer l’alibi le plus solide avec beaucoup de réserves. Ainsi est-il amené à ne pas faire confiance à une femme jeune et jolie surtout si elle est mariée à un vieux barbon beaucoup plus riche qu’elle.

    Son culte de la vérité l’entraîne ici à investiguer sur trois terroristes tunisiens qui semblent cacher et trafiquer des armes dans la campagne environnante. Cette affaire d’évidence lui échappe et est du ressort des services antiterroristes mais là aussi son esprit critique l’aide à faire la part des choses. .. et à agir comme il l’entend.

    Il y a habituelle série d’assassinats, de voiture brûlées avec toujours avec l’ombre de la mafia. Pourtant, toujours fidèle à sa méthode de ne pas prendre pour vrai les évidences et peut-être aussi d’être assez clairvoyant pour ne pas tomber dans les pièges qu’on lui tend, il ne manque pas de réfléchir surtout quand quelque chose ne colle pas.

    Pour ce qui le concerne personnellement cette affaire de Tunisiens se termine pour lui d’une manière qu’il aurait eu du mal à concevoir malgré toute son imagination mais qui finalement résoudra son problème de choix.

     

    Nous retrouvons Montalbano amateur de cuisine, de café et de whisky, toujours entouré de ses fidèles collaborateurs, l’inénarrable Catarella, Fazio l’efficace et Augello le séducteur impénitent

    Comme à chaque fois ce fut un bon moment de lecture à cause du style, de l’humour et du suspense.

     

  • Jeu de miroirs

    N°1573 - Août 2021

     

    Jeu de miroirs – Andrea Camilleri – Fleuve noir.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    Tout saute à Vigala et on ne compte plus les commerces détruits peut-être à cause de l’impôt mafieux non payé, les fusillades et les disparitions. Pourtant une bombe est disposée de telle manière devant un immeuble comportant également des appartements qu’on aurait dit qu’elle était destinés à un résident et non pas au commerçant. Erreur ou avertissement ou simplement volonté de brouiller les pistes de la part de la sempiternelle mafia, comme dans un jeu de miroirs ? Qu’y a t-il en effet de plus trompeur d’un reflet de miroir , à la fois déformant et générateur d’imagination parce que là est souvent la frontière entre la réalité et l’illusion voire le fantasme, et en ce qui concerne Montalbano entre vérité, et fausse piste, apparence et évidence, innocence et culpabilité.

    Dans le même temps Montalbano qui apporte son aide sa voisine en panne de voiture, la belle Liliana, un peu délaissée par son mari et tombe sous le charme de celle-ci. Pourtant le moteur de la voiture a été endommagé volontairement, ce qui n’est pas sans poser des questions au policier d’autant qu’il découvre qu’elle a des mœurs assez libres. Cette incivilité est peut-être le fait d’un amant éconduit ?Dans cet épisode Montalbano a quelque chose du « donnaiolo » (Don Juan) comme disent si joliment nos amis Italiens mais le sex-appeal de Liliana auquel il n’est pas indifférent peut cacher une demande de protection et peut-être un appel au secours … ou d’une volonté de le manipuler. Cette belle femme bouleverse le cœur des hommes qui la croisent mais malheureusement cela va lui porter malheur, sur fond de trafic de drogue, de jeu d’influence entre clans mafieux, de règlement de comptes et de volonté de se débarrasser du commissaire un peu trop curieux et pas mal roublard par la même occasion.

    Nous retrouvons un Montablabano toujours aussi éloigné géographiquement de Livia son éternelle compagne et aussi pas mal jaloux au point que chacune de leurs conversations téléphoniques qui devraient normalement être amoureuses se terminent immanquablement en engueulades. S’il a perdu un peu de sa jeunesse et de sa souplesse, il a cependant gardé son appétit pour la cuisine italienne et nous avons droit ici à de nombreuses recettes et peut-être aussi à leur fumet.

    Un bon moment de lecture en tout cas.

  • Le voleur de goûter

    N°1572 - Août 2021

     

    le voleur de goûter – Andrea Camilleri – Fleuve noir.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani et Maruzza Loria.

     

    Le titre évoque l’enfance, l’école, les cours de récréation. On n’en est cependant pas si loin.

    Pourtant il s’agit d’une enquête policière où Salvo Montalbano est confronté au meurtre d’un sexagénaire poignardé dans l’ascenseur de son immeuble. Inévitablement la veuve interrogée parle de lettres anonymes, découvre la double vie de son mari avec la marque de l’inévitable mafia . Dans le même temps, il est question d’un marin tunisien tué à bord d’un bateau de pêche sicilien mitraillé par une vedette de la marine tunisienne. Ajoutez à cela du terrorisme, du rapt, de la prostitution, du chantage, de l’adultère et du trafic de matières illicites, sans parler, et pour la première fois des Services secrets, et vous saurez l’intrigue et les rebondissements d’un bon polar. Il fait d’ailleurs montre à cette occasion d’une ruse hors du commun où le bluff tient un grande place pour parvenir à ses fins.

     

    J’ai toujours été intrigué par Livia et son éternel éloignement dans le nord de l’Italie. Un peu malgré lui Montalbano aura une image de ce que peut-être la vie durable de couple avec un enfant, le petit François, ce qui n’a pas été sans le perturber quelque peu. Cet attachement soudain de sa compagne à ce petit garçon qui par la suite deviendra officiellement orphelin, est révélateur et génère sans doute chez lui quelque chose comme une obligation de partage de Livia ou chez elle une fibre maternelle inconnue ou volontairement occultée jusque là de la part du commissaire. J’ai toujours été étonné de la solitude de ce policier, sans doute entretenue par lui et que maintenant il souhaite interrompre définitivement en se mariant et en adoptant.

     

    Comme toujours, le style fluide fait de ce roman un agréable moment de lecture.

  • Un filet de fumée

    N°1571 - Août 2021

     

    Un filet de fumée– Andrea Camilleri – Fayard.

    Traduit de l’italien par Dominique Vittoz.

     

    Il y a une certaine effervescence sur le port de Vigàta puisque qu’on attend impatiemment le « Ivan Tomorov », navire parti d’Odessa pour prendre sa cargaison de soufre chez Toto Barbabianca, le plus riche mais surtout le plus crapuleux des négociants de cette ville. Cet homme est une véritable anguille, capable de s’adapter à tous les régimes politiques pourvu que cela lui rapporte de l’argent. Ainsi tous les habitants de Vigàta étaient-ils nombreux à attendre patiemment l’heure où ils pourraient lui faire payer toutes ses avanies. Et elle était justement venue ce jour où ce bateau était annoncé. L’ennui c’était que les entrepôts de Barbabianca qui auraient dû contenir ce soufre...étaient vides puisqu’il en avait vendu la marchandise. Bien entendu aucun négociant de Vigàta ne voulu le tirer de ce mauvais pas et tous étaient donc suspendus à la fumée annonciatrice du bateau.

    Pendant toute cette attente, c’est l’occasion d’évoquer la richesse de cette ville faite de la pêche, de mines de sel et de souffre dévolues, travail dangereux et mal payé dévolu à un petit peuple laborieux et quasi esclave qui s’oppose à une population aristocrate, bourgeoise et intellectuelle qui ignore l’autre. On rappelle les influences qui s’y exercent, la place de ceux qui commandent et de ceux qui obéissent, on rumine les vielles querelles et les oppositions définitives, les discussions oiseuses et les condamnations sans appel où chacun s’invective revendiquant sa présence ou son tôle, ses alliances traditionnelles et ses dettes familiales. On alterne les méchancetés rassies et les gestes flagorneurs entre hypocrisies et volonté de délation pour détruire l’autre, lâcheté et complicité.

    L’apparition puis la disparition de cette île volcanique au large de Vigàta annihile cette attente du navire russe et apparaître un émoi général dans la ville, un soulagement pour certains, une déconvenue pour d’autres.

     

    Camilleri reste fidèle à sa ville imaginaire mais change d’époque (nous sommes au XIX° siècle), de thème et de personnage, abandonnant pour un temps son commissaire préféré. Il nous offre un beau panel de l’espèce humaine dans tout ce qu’elle a de plus détestable.

     

    J’avoue que j’ai été un peu déconcerté par la multiplicité des personnages, par la longueur des phrases qui ne facilite guère la lecture autant que par le choix des mots empruntés au dialecte quoique le sens en soit révélé par un glossaire annexé. J’ai été partagé entre le plaisir de lire et découvrir des mots anciens au sens délicieusement inconnu mais compréhensible et un certain agacement à devoir se référer à ce lexique.

     

     

  • La chasse au trésor

    N°1570 - Août 2021

     

    La chasse au trésor– Andrea Camilleri – Le fleuve noir.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    Gregorio Plamisano, 70 ans et sa sœur Caterina, 68 ans vivent ensemble dans un appartement plein de bondieuseries et leur vie est entièrement consacrée à la religion catholique et à ses obsessions culpabilisantes. Jusque là rien d’extraordinaire, jusqu’au moment où ils deviennent menaçants et tirent sur tout ce qui bouge. Montalbano intervient et la perquisition révèle l’existence d’une poupée gonflable, ce qui fait les délices de la presse locale. Un appel téléphonique à propos d’un corps trouvé dans un conteneur révèle ce même type de poupée alors qu’un curieux correspondant invite Montalbano à une mystérieuse chasse au trésor en forme de devinettes épistolaires et ...en vers ! Même si les règles de la prosodie sont quelques peu oubliées et l’aspect émotionnel totalement occulté, cela sonne comme un défi pour notre commissaire qui entend bien se plier à ce jeu.

    Il sait d’expérience qu’il faut se méfier des évidences qui peuvent vicier le jugement et conduire un innocent devant un tribunal (« La forme de l’eau » du même auteur), mais il sait aussi que cette énigme qui lui est proposée est pour lui une occasion unique de se remettre en question et de se prouver que le vieillissement ne viendra pas polluer les quelques années qui lui restent à accomplir avant de prendre sa retraite. Il sent en effet de plus en plus le poids du temps sur ses épaules, impression qui est corroborée par une récente prise de poids et par un calme plutôt plat du côté de la délinquance à Vigàta.

    On s’en doute, ce petit jeu va aller en se compliquant mais un aide inattendue lui vient d’un particulier en ce qui concerne la résolution des rébus « poétiques » qui peuvent se résumer en un sorte de duel entre le rédacteur de ces mystérieuses lettres et le commissaire. Pourtant la présence de cette maudite poupée du conteneur qu’on ne savait pas très bien où mettre est assez encombrante pour un célibataire comme Montalbano.

    La torpeur ambiante est quelque peu bousculée par un kidnapping, avec toujours en toile de fond ce qu’on a du mal à appeler poèmes mais qui relancent l’attention du commissaire devenu le seul interlocuteur de ce mystérieux interlocuteur. Au début de la lecture on avait un peu oublié cette histoire de poupées gonflables, mais elles se réinvitent à nouveau, relançant le suspense.

     

    Montalbano a toujours ses acolytes, la lointaine Livia, l’inénarrable Catarella, l’indispensable Fazio , Augello le catégorique, la séduisante Ingrid, et toujours cet appétit généreux et arrondisseur de son tour de taille et pourvoyeur de son taux de cholestérol.

     

     

  • la forme de l'eau

    N°1569 - Août 2021

     

    La forme de l’eau– Andrea Camilleri – Le fleuve noir.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    On retrouve au matin le cadavre de l’ingénieur Luparello, un homme politique local très en vue, au Bercail, un espace entre terrain vague et décharge publique, connu pour être le lieu des rendez-vous pour trafics en tous genres de Vigatà, c’est à dire, en ce qui concerne cette affaire, à un bordel à ciel ouvert. Sa posture ne laisse aucun doute sur les circonstances de sa mort et ce même si le légiste déclare qu’il est mort d’une crise cardiaque, soit de mort naturelle, alors qu’il était en galante compagnie. Dans le même temps et sur les mêmes lieux ont a trouvé un collier d’une grande valeur. Le commissaire Montalbano est chargé de cette enquête qui, compte tenu de la personnalité de la victime et des circonstances demande d’autant plus doigté que cet homme n’était pas si net que cela. Pour être mieux informé il sollicite Gégé, un indic, petit souteneur local et … ami d’enfance du commissaire. Les autorités judiciaires reçoivent d’intenses sollicitations pour clore cette affaire au plus vite et bien sûr, compte tenu du contexte, on reparle de la mafia, on assiste à un festival de faux-culs, on rappelle une vieille histoire de cocuage, un règlement de compte politique, des secrets de famille avec mensonges, amour et passion et un bijou perdu et retrouvé, le tout mélangé peut révéler le sens du titre de ce roman. L’eau n’a pas de forme propre, elle prend celle du récipient qui la contient. Est ce à dire qu’on peut camoufler ce qu’on veut cacher sous d’autres apparences, faire dire aux choses ce qu’on veut qu’elles disent ? Peut-être ?

     

    Je l’aime bien ce Montalbano, amateur de bonne chère, intègre, honnête avec ceux qui le méritent et rusé comme un renard avec ceux qui se paient sa tête, pas vraiment donnaiollo, comme disent si joliment nos amis Italiens, mais avec un charme discret.

     

    C’est un formidable roman que j’ai lu sans désemparer tant le suspense est entretenu jusqu’à la fin.

    Une mention particulière pour le traducteur qui a dû pas mal galérer pour traduire sans trahir (« tradire -tradure »). Nous avons affaire à un auteur sicilien qui ne renie rien de ses origines, de sa sicilianité » et du dialecte, incarné dans les mots et la syntaxe

     

    Un dernier mot pour l’auteur disparu il y a peu près un an qui laisse tous ses lecteurs passionnés un peu orphelins.

     

     

  • l'anno dei misteri

    N° 1566 - Août 2021

     

    L’anno dei misteri (l’année des mystères)- Marco Vichi - Ugo Guanda Editore.

     

    Cette année c’est 1969 et dans un peu plus d’un an le commissaire Franco Bordeli, de Florence, prendra sa retraite. Pour le moment nous sommes le 6 janvier de cette même année et les Italiens, en plus de la fête de l’épiphanie (« La Befana) s’intéressent à la finale d’une émission populaire consacrée à la chanson (« Canzonissima »). C’est important parce que cela peut changer le destin du vainqueur. Le commissaire, comme tous les Italiens ce soir là, est donc assis confortablement devant sa télé, avec son chien Blisk, en espérant bien profiter de cette soirée, quand un appel téléphonique l’informe qu’une jeune femme Dileta a été violée et tuée juste au moment de la diffusion du thème ouvrant l’émission (« Zum zum zum).. C’est d’autant plus important pour lui que, depuis peu, un assassin sévit dans la ville qui s‘est déjà attaqué à six prostituées. Ce tueur en série obéit à un rituel, il tue tous les neuf mois, le 13 du mois ces femmes qui se ressemblent toutes, de taille moyenne, blondes. La prochaine fois ce sera le 13 février !Éclaircir cette affaire serait pour lui partir en beauté mais il va se trouver devant deux défis, ce de Dileta et celui du 13 Février ! Pourtant il pense de plus en plus à la retraite qui sera consacrée à la lecture, au silence dans les bois, au farniente, lui qui, de plus en plus se sent vieux.

    Il commence donc à investiguer et ce qu’il apprend sur Dileta ne plaide guère en sa faveur. Elle se révèle une véritable allumeuse, ce qui contraste avec l’image qu’en donnent ses grands-parents qui l’ont élevée comme leur propre fille.

     

    On retrouve notre commissaire est toujours accompagné, entre autre, de son fidèle adjoint Piras, un Sarde fils d’un compagnon d’arme de Bordelli pendant la guerre, période qui, comme son enfance, continue de le hanter, il roule toujours dans sa vieille coccinelle (il Maggionilo), sensible à la beauté des femmes, amateur de bonne chère et désireux d’épouser la jolie Eleonora, malgré la différence d’âge

    Ici, il est aidé par un ami, le colonel Bruno Acieri, un ancien officier des carabiniers qui est aussi le personnage emblématique des romans de l’écrivain Leonardo Gori qui est un des meilleurs amis de Bordelli. Le commissaire est un personnage attachant, à la fois tourmenté et sincère, cultivé (il fait de nombreuses digressions à propos de l’œuvre d’Alba de Capedes), honnête, qu’appréciait d’ailleurs beaucoup le regretté Andrea Camileri ainsi que l’indique la dédicace.

     

    Il y a beaucoup de longueurs qui peuvent sembler inutiles à l’intrigue principale, notamment les histoires que racontent chacun de ses collègues soirs d’un repas amical. Il faut y ajouter cette aventure de son ami d’enfance qui simule un suicide pour échapper à un complot franc-maçon qui vise à rétablir l’armée au pouvoir.

    J’ai eu un peu de mal à suivre cette histoire à cause des nombreuses digressions qui certes ménagent le suspens mais s’écartent un peu de l’intrigue.

  • Clair de femme

    N°1568 - Août 2021

     

    Clair de femme – Romain Gary – Gallimard.

     

    C’est l’histoire d’une rencontre. Lui, Michel, commandant de bord, un peu paumé parce qu’il vient de perdre sa femme, Yannick, d’un cancer, laquelle a choisi de se donner la mort, pour partir en beauté à tous les sens du terme, c’est à dire avant que les ravages de la vieillesse et de la maladie ne soient visibles sur son corps (ne pas vieillir était une préoccupation de Gary). Il veut partir pour Caracas. Elle, Lydia qui vient de perdre sa fille dans un accident de voiture que conduisait son mari. Il n’est plus qu’un survivant dans un service de psychiatrie. C’est un peu le hasard qui les met en présence l’un de l’autre, au sortir d’un taxi, Michel bouscule sans le vouloir Lydia. Ils ont à peu près le même âge, la même peine, la même désespérance , une même envie de mourir, mais aussi de vivre ensemble une sorte d’expérience qui serait d’une nature particulière car basée sur cette volonté d’unir deux vies détruites qui individuellement demandent du secours. Ils feront un petit bout de chemin ensemble mais sans oublier leurs souvenirs propres, sans pouvoir jamais déposer le fardeau que le destin a mis sur leurs épaules , sans omettre qu’ils sont fragiles, qu’il sont mortels.

    Il y a aussi le personnage du Señor Galba qui est loin, à mon avis, d’être secondaire, cet artiste de Music-Hall, vieux dresseur de chiens et de singes, fataliste, désabusé, désespéré qui symbolise lui aussi, mais à sa manière, le côté transitoire, dérisoire et pathétique de la vie qu’il combat par un alcoolisme militant. Comme en scène, il aura le dernier mot.

    En réalité c’est une longue réflexion sur le couple, les espoirs qu’on met en lui au début et aussi les illusions de durée, de sincérité, de fidélité, toutes choses qui ne peuvent exister qu’idéalement puisque nous ne sommes que des hommes, mortels et imparfaits, seulement usufruitiers de notre propre vie. Nous faisons semblant de croire que cette réunion d’un homme et d’une femme incarne le bonheur, que cette fusion est une nouvelle naissance, une rupture avec le passé, mais c’est oublier que le malheur est une constante de la condition humaine à laquelle nous sommes tous assujettis, que l’amour est une chose consomptible mais peut aussi être dévorante, que la vie est une comédie où chacun s’efforce de jouer un rôle acceptable jusques et y compris en se mentant à lui-même et aussi en mentant aux autres. Michel et Lydia viennent avec leur propre histoire,  leurs obsessions,  leurs espoirs déçus par cette vie qui n’a pas tenu ses promesses, c‘est à dire des illusions dont, enfants, ils l’ont, comme nous tous, unilatéralement chargée sans qu’elle soit le moins du monde responsable de leurs fantasmes. C’est à l’aune de ces résultats que nous décidons si elle a ou non été réussie. Michel ne cesse de penser à Yannick et la fait revivre, selon le propre vœux de celle-ci, dans la personne de Lydia qui sera son « Clair de femme », comme un clair de lune éclaire le noir de la nuit. La quarantaine qui est un de leur point commun leur permet d’envisager un avenir dans un nouvel amour, mais ses cheveux déjà blancs malgré la quarantaine et ses rides sont un rappel de la réalité. Chacun d’eux à ses fantômes qui seront ses compagnons intimes et le resteront jusqu’à la fin et peut-être feront-ils ce choix d’un saut dans l’inconnu, ou peut-être pas ? Pour eux chaque jours sera un combat entre Éros et Thanatos, une de ces luttes où chacun apportera sa part d’amour pour l’autre en connaissant le fragilité de cette communion. Lydia est très consciente de l’état d’esprit de Michel et lui propose un temps de réflexion avant de choisir, une sorte de période sabbatique, soit parce qu’elle craint de ne pas être à la hauteur de ses attentes, soit parce que la solitude est aussi une réponse pour chacun parce qu’elle invite à la méditation, soit parce que Michel devra compter sur le temps, beaucoup de temps, pour s’arracher à son passé.

    C’est un truisme que de dire qu’il y a toujours un peu de l’écrivain dans ce qu’il écrit, quoiqu’il en dise lui-même et ce même s’il inscrit sa création dans la plus proclamée des fictions. Ici, il y a beaucoup de connotations avec la vie même de Romain Gary, cette permanence de l’amour pour une femme qui perdure malgré toutes celles qui peuvent suivre dans sa propre vie, son impuissance face à l‘adversité, symbolisée ici par la maladie, son attitude face à la mort (Il se suicide comme, avant lui, Jean Seberg qui fut son épouse), son parti-pris d’écrire pour exorciser ses obsessions et peut-être aussi le sentiment d’échec face à cette relative impossibilité...

    Romain Gary n’a évidemment rien d’un être du commun, tout chez lui est exceptionnel, sa jeunesse, son parcours, sa culture, ses engagements, sa créativité, son style, son phrasé simple, accessible, poétique, mais néanmoins plein de sens et de sensibilité, d’analyses des sentiments et des choses de la vie qui sont pour nous tous pleines d’espoirs et de contradictions. Il n’a jamais caché l’intérêt qu’il portait à « la femme » (non pas aux femmes), cet être un peu mystérieux et idéalisé par ses soins (et par nous aussi sans doute), compagne complice et néanmoins secrète, proche et étrangère à la fois qui forme avec l’homme choisi quelque chose de durable et d’éphémère, qui porte en lui des espoirs d’immortalité et des craintes d’échecs. Il y a du romantisme chez lui mais ce que je retiens, à titre personnel, c’est à la fois la solitude de l’homme et la difficulté pour l’écrivain de mettre des mots sur ses maux. Je ne suis pas un spécialiste de l’œuvre de Gary, mais il me semble me souvenir que dans la lettre qu’il laissa lors de son suicide figure ces mots « Je me suis enfin exprimé entièrement ».

     

     

     

  • la pyramide de boue

    N° 1567 - Août 2021

     

    LA PYRAMIDE DE BOUE – Andrea Camilleri - Fleuve noir.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    Il pleut des cordes sur la Sicile et donc sur la cité imaginaire de Vigata et la boue est partout. On a trouvé sur un chantier abandonné le cadavre d’un homme, un comptable, Guigiu Nicotra bien sous tout rapport, marié à une jeune et belle allemande, Inge qui a disparu. Bizarrement l’homme est en caleçon avec une balle dans le dos et on trouve non loin de lui une bicyclette. Les différentes investigations du commissaire et de ses adjoints révèlent que le couple hébergeait un homme dont on ne sait à peu près rien. Au départ, cela ressemble à une banale histoire de cocuage, c’est à tout le moins ce qu’on voudrait faire croire au commissaire, mais les recherches menées par lui et ses adjoints, l’efficace Fazio et Augello (je na parlerai pas de l’inénarrable Catarella) vont mettre en évidence une lutte sourde entre deux familles qui se partagent la région et les chantiers de travaux publics. Cela ressemble de plus en plus à la mafia, on n’est pas en Sicile pour rien et un journaliste et les témoins font l’objet de menaces! Montalbano lui-même a été victime d’une agression et il se demande s’il n’est pas temps pour lui de prendre sa retraite.

    Pourtant notre commissaire, rusé renard, ne s’en laisse pas conter et a bien l’intention de suivre son idée qui est bien différente de ce qu’on veut lui faire croire. Et puis qu’il se rassure, la vieillesse n’a pas encore fait trop de ravage en lui et peut être synonyme d’expérience, ce qui est plutôt rassurant. Il se révèle en effet un fin limier, un peu chanceux toutefois. Il en apprend beaucoup sur tous les protagonistes de cette affaire avec une histoire de voiture brûlée, de douille, de coffre-fort, de souterrain secret, un tatouage, la présence d’un personnage discret, de sociétés au noms poétiques, mais avec cette certitude sous-jacente et surtout obsédante qu’il y a autre chose que cette banale histoire de cocu qu’on a voulu lui faire avaler.

    Lire un roman de Camilleri est toujours pour moi un bon moment de lecture. La disparition de l’auteur il y a un an laisse Montalbano , son personnage emblématique, orphelin.

  • Le nouveaux carnets du major Thompson

    N° 1565 - Juillet 2021

     

    Les nouveaux carnets du major Thompson – Pierre Daninos – Hachette.

     

    Cet ouvrage date de 1973, soit vingt ans après les premiers « carnets », est toujours censé être écrit par notre Major, traduit par Pierre Daninos et débute son propos en comparant la France à une femme. Le mot est certes du genre féminin mais remarquons quand même que la République qui est son régime favori est incarnée par Marianne dont le buste trône dans chaque mairie mais, si c’est indubitablement le pays de la galanterie, on renâcle toujours à confier le pouvoir aux femmes. De même, quand la disparition d’un grand homme affecte la France, elle est veuve et il faut admettre que son histoire guerrière et colonisatrice lui réserve bien des occasions de déplorer la perte d’un de ses dirigeants. C’est après le référendum qui le désavoua que, fatigué ou désabusé, le Général de Gaulle préféra tenir sa parole de retrait, et même si cette fin avait quelque chose d’amer, on peut toujours trouver une certaine grandeur dans une sortie ! Le plus étonnant est sans doute de lire sous la plume du major un hommage à notre ancien Président qui certes a été l’hôte de l’Angleterre pendant la guerre et l’âme de la Résistance, mais que les Anglais n’aimaient guère. Ils n’aiment pas beaucoup les Français non plus et ces derniers le leur rendent bien.

    Pourtant le regard mi-amusé, mi sarcastique que porte cet ancien officier de l’armée des Indes sur notre peuple est-il souvent frappé au coin du bon sens même s’il n’est pas forcément drôle de s’entendre dire des vérités premières peu flatteuses. Le major noircit quelque peu le trait quand il parle des Français, mais au moins je trouve rassurant de savoir que nous ne sommes pas parfaits si toutefois la perfection existe en ce bas monde. Après l’épisode gaullien qui avait pour but de nous faire croire que la France était un grand pays au motif que son Président était universellement connu et respecté, les choses sont revenues à leur vraie place, celle d’une nation moyenne qui parfois peine à se faire entendre, qui vit un peu trop sur sa grandeur passée, qui a sur le plan international des attitudes à géométrie variable dans les soutiens qu’elle accorde souvent par intérêt à des régimes autoritaires qu’on ne voudrait pas sur notre territoire. Quant à donner des leçons, de démocratie par exemple ( mais aussi de morale ce qui est également rassurant), il y aura toujours du monde en France.

    Notre Major porte sur notre pays un regard géopolitique acerbe et je dois bien dire que j’ai beaucoup moins souri à la lecture de ces derniers carnets qu’à celle des précédents, non que l’humour tout britannique en soit absent mais j’y ai trouvé un petit quelque chose de différent, une ambiance moins légère, peut-être aussi parce qu’à travers le Français dont il fait l’inventaire de ses petits travers et même de ses vertiges métaphysiques, de sa façon de s’exprimer, il parle un peu de l’espèce humaine. Cela va parfois jusqu’au règlement de compte à fleurets mouchetés comme on dit, mais quand même !

     

    Ce livre a été écrit à l’aube des années 70 , Daninos n’est plu (disparu en 2005) et donc son major non plus, mais je me demande ce qu’il dirait du paysage politique français d’aujourd’hui, avec ces quinquennats manqués, ces crises sociales, constitutionnelles, réformatrices et sanitaires difficiles à gérer, de la pandémie, de ces affaires et de ces scandales dont certains sont encore pendants et le resteront sûrement encore longtemps, sans parler des attentas terroristes et du retrait de la Grande Bretagne du Marché Commun. Cela lui donnerait des biscuits, du grain à moudre comme on dit et même si les humoristes d’aujourd’hui ont la dent beaucoup plus dure, l’humour plus caustique, j’ai retrouvé avec plaisir Pierre Daninos et son Major.

    Il promène son œil critique sur ses voisins d’outre-manche et constate que vingt ans après rien n’a vraiment changé. Nous restons quant à nous franchouillards et les Anglais gardent leur thé, leur pelouse, leur brouillard et leur cricket dont seul un britannique peut comprendre les règles . D’ailleurs le contraire eût été étonnant !

     

  • La sorcière et le capitaine

    N° 1564 - Juillet 2021

     

    La sorcière et le capitaine – Leonardo Sciascia – Fayard.

    Traduit de l’italien par Jean-Marie Laclavetine.

     

    Le prétexte de ce roman est un court passage du célèbre et unique roman d’Alessandro Manzoni, « Les fiancés » (1825) dans lequel il dépeint la réalité sociale du Milanais sous l’autorité espagnole de 1628 à 1830. Dans cet ouvrage il est noté que le célèbre et estimé médecin de cette cité, Ludovico Settala, avait été, au XVII° siècle, pris à partie par la population qui l’accusait d’avoir répandu la peste dans la ville. Il avait en outre contribué à faire torturer et brûler une pauvre femme laide, Caterinetta Medici, accusée de sorcellerie sous prétexte que son maître, le pieux sénateur Melzi, souffrait d’étranges douleurs stomacales. Le sénateur fit donc appel au docteur Settala qui se révéla incapable de le guérir mais son illustre malade finit quand même par se rétablir. Cet épisode est également relaté dan « la storia di Milano » de Pietro Verri. De plus le capitaine Vacallo, retour de campagne et logé temporairement chez le sénateur, eut des rapports intimes avec cette servante dont il était amoureux.

    L’atmosphère fanatico-religieuse de cette époque et les théories qu’elle inspirait alors, sa connotation avec la justice, l’exercice de la magie, les envoûtements, l’Inquisition, l’exorcisme, les sorts jetés, l’emprise du clergé doublée de confusions de personnes, les doutes sur leur existence effective, le tout ajouté à une passion du capitaine pour Caterinetta qui souhaitait l’épouser, il n’en fallait pas plus pour conclure à l’emprise du diable et à l’accusation de sorcellerie de la servante qui exerçait sur les hommes une véritable emprise.

    La justice s’en mêla donc puisque, à l’époque, le poison était un arme facile pour se débarrasser de quelqu’un d’encombrant, mais, bizarrement, soit par calcul pour échapper au bûcher soit par honnêteté, la servante avoua tout ce qu’on lui reprochait, c’est à dire d’être une sorcière, d’avoir pactisé avec le diable et d’avoir eu avec lui des relations coupables et surtout d’avoir voulu séduire le sénateur, ce qui, d’évidence va l’envoyer au supplice. Pourtant, elle prend soin d’apporter des précisions, d’invoquer la Madone et autres saints, avec ex-voto, messes et prières, de faire appel à ses souvenirs d’enfant peuplés de récits terrifiants, à la mémoire collective nourrie par les supplices imposés par l’Inquisition. Évidemment tout cela ne pouvait que satisfaire la curiosité des juges et provoquer leur verdict. Elle fut donc soumise à la « question » dont la torture n’était pas forcément reconnue comme un moyen de découvrir la vérité, de sorte que les juges voulaient surtout créer un monstre qui ressemblât le plus possible à ce à qu’ils voulaient, même si cela ne correspondait en rien à la réalité. Bizarrement Caterinetta, prise dans une sorte de maelstrom où les superstitions le disputent au mensonge, ne pouvait qu’y consentir !

     

    Sciascia qui est un écrivain célèbre et connu, s’approprie un événement qui semble appartenir à la littérature de l’époque en même temps qu’à la petite histoire de la ville de Milan. C’est là un choix respectable pour un écrivain n’est pas obligé d’être constamment dans la fiction. S’il choisit de s’inspirer d’un évènement réel, il s’enferme lui-même dans les faits qu’il ne peut modifier (en cela les références produites attestent qu’il s’agit effectivement d’un fait avéré). Ainsi, il abandonne son thème favori, (pourquoi pas ?), la mafia, mais ne peut s’empêcher d’y faire allusion dans en évoquant des faits contemporains. Cela donne un roman un peu confus, un texte peu clair peuplé de trop nombreux personnages parfois furtifs, des faits contradictoires rapportés... Le titre fait mention d’un capitaine alors qu’ils sont trois qui interviennent dans la tranche de vie de cette femme, de sorte qu’on ne sait plus vraiment de quel officier il s’agit . J'ai été un peu déçu.

  • Les carnets du major Thompson

    N° 1563- Juillet 2021

     

    Les carnets du major Thompson (découverte de la France et des Français) – Pierre Daninos. Hachette.

    (dessins de Walter Goetz) .

     

    Quand il s’agit de nos amis Anglais (qui sont toujours nos amis) je suis toujours un peu partagé entre « l’Entente Cordiale » et la « perfide Albion », je me dis qu’ils sont toujours nos ennemis héréditaires d’autant qu’il y a historiquement des différents comme Jeanne d’Arc, Fachoda et Mers el Kebir qui ont toujours un peu de mal à passer. J’ai pourtant relu avec le même plaisir cet ouvrage datant de 1954 qui, à travers le regard d’un officier anglais, évidement de l’armée des Indes, compare, face à M. Taupin (ou Turlot, ou Charnelet) bien Français, nos deux peuples avec cet humour très britannique et nous croque avec d’autant plus de pertinence que son auteur est Français. Ce dernier se présente, avec une certaine cocasserie comme le traducteur du Major et j’apprécie vivement, pour le pratiquer moi-même à l’occasion, cette relation un peu surréaliste qui existe entre l’auteur qui tient la plume et qui est une personne bien réelle et son personnage, simple créature de papier, qui prend petit à petit consistance au point d’imposer ses vues personnelles. Je les imagine en tête à tête, discutant d’un point de grammaire pour éviter un contre-sens ou confrontant leurs avis sur un point de notre histoire commune, de nos cultures respectives ou de la personnalité comparée d’individus de nos deux nations.

    Ce Thompson est bien comme on s’imagine un anglais traditionnel (à tout le moins dans les années 50, l’image qu’on peut en avoir aujourd’hui est sans doute sensiblement différente) avec son prénom improbable (W. Marmaduke), son chapeau melon, sa peau blanche légèrement rosée, son œillet à la boutonnière, son costume croisé et le « Times » sous le bras. On croit même entendre son accent britannique et le « fog » londonien dans sa voix.

    Il est décidément à son affaire dans son entreprise de comparaison sur tous les points de vue et spécialement sur le sujet de la façon de se conduire en société, de la nourriture, du sport (il évoque le Tour de France, le dénigrant un peu en parlant d’une compétition de bicyclettes alors qu’il s’agit de vélo, « of course »), du thé, des femmes et même de l’amour, mais il aurait parfois pu s’exprimer en phrases moins longues (ou que son traducteur aurait eu la bonne idée de raccourcir), à moins que ce ne soit un hommage discret rendu à Marcel Proust qui avait lui aussi un petit air anglais. Les Anglais ont cette caractéristique de ne pas compter comme le reste du monde ce qui réserve aux non britanniques des sueurs froides pour convertir distances et températures s’il veulent s’y retrouver, et d’ailleurs, que ce soit sur la route ou le week-end (pardon la fin de semaine) il y aura toujours une différence entre nous. Il a en tous cas raison, il faut rire de tout, c’est notre seule façon de nous sortir de la morosité ambiante qui est une constante quelle que soit l’époque, mais dans son cas il le fait « à l’anglaise », c’est à dire sans ostentation, façon humour britannique, cela va sans dire.

    Pierre Daninos (1913-2005) qui est pourtant l’auteur d’autres romans, reste principalement connu pour sa série sur le Major Thompson. D’ailleurs, dans une forme de clin d’œil complice, il confie à son lecteur qu’il se plaît davantage dans le rôle de traducteur que dans celui d’écrivain ! J’ai à nouveau passé un bon moment avec ce livre plein d’humour, de verve, de bon sens et de vérités premières sur les Français, même si les choses ont un peu changé depuis le temps et même s’il y a sous la plume du Major, un petit peu de mauvaise foi, mais de bon aloi quand même !

    Il dira ce qu’il voudra de nous, notre Major, mais il y a décidément beaucoup d’Anglais dans nos provinces actuellement (il avait déjà, à l’époque élu domicile dans notre hexagone, convaincu sans doute par la french way of life) et si à titre personnel il a épousé en première noce une anglaise caricaturale comme le montrent les dessins, il a, une fois veuf, contracté un second mariage avec une de nos compatriotes. Cela traduit certes son bon goût mais c’est aussi en quelque sorte un hommage à la beauté des Françaises, n’est-il pas ?

  • Les oncles de Sicile

    N° 1562 - Juillet 2021

     

    Les oncles de Sicile – Leonardo Sciascia – Denoël.

    Traduit de l’italien par Mario Fusco.

     

    Leonardo Sciascia (19621-1989) se révèle comme dans ces quatre nouvelles un bon observateur de la nature humaine.

    Quand il croque ce hobereau monarchiste qui se comporte devant le Général Garibaldi, libérateur de la Sicile et donc porteur d’idées politiques nouvelles, comme un véritable flagorneur, je ne crois pas une minute qu’il soit de bonne foi, il tournera une nouvelle fois sa veste au prochain bouleversement qui affectera son petit monde à condition de sauver sa vie et son patrimoine.

    Quand il choisit d’évoquer la misère des ouvriers qui travaillent leur vie entière dans les mines de soufre, il met en scène l’un d’eux qui préfère, bien qu’il soit marié et père de famille, aller combattre en Espagne dans les rangs des fascistes pour échapper au chômage et à sa conditions alors qu’il n’a aucune conviction ni même aucun connaissance politique. Ce conflit fait donc de lui un mercenaire, exploité par Mussolini au service de Franco. En plus il découvre qu’ils se bat contre des gens qui lui ressemblent, qui sont comme lui des ouvriers ou des paysans, qu’il est victime de sa condition inférieure dans un régime fasciste qui se sert de lui parce que cette guerre n’est pas la sienne et ne répond qu’à objectifs politiques et idéologiques. Ses propos désabusés sur l’absurdité de ce conflit qui, du côté des troupes fascistes allemandes prépare la 2° Guerre mondiale, me paraissent, à certains moments, aller bien au-delà des remarques auxquelles on pourrait s’attendre de la part d’un simple soldat non versé dans l’art de la guerre et la stratégie militaire, mais n’en sont pas moins pertinents sur cette lutte fratricide. Puisque, pour lui, ces affrontements se déroulent en fin d’année, il ne manque pas de faire un parallèle entre ce qu’il vit au quotidien et l’année liturgique qui célèbre la naissance du Christ et cela lui inspire de nombreux paradoxes, d’autant qu’il note les exactions commises de part et d’autre. Cette période de sa vie passée au combat l’a transformé, a fait de lui un infirme mais il prend conscience que cela lui a donné le goût de tuer en même temps que la honte d’y voir pris un certain plaisir qu’aucune absolution ne pourra effacer. Pire peut-être, il est qualifié de héro avec médaille, reconnaissance publique et emploi réservé que cette expérience lui commande d’aller exercer ailleurs, loin de chez lui, loin de lui-même, peut-être ?

    Avec « La tante d’Amérique », il nous parle du débarquement des Américains en Sicile lors de la 2° Guerre mondiale. Ce siont les traditionnelles palinodies qui accompagnent les périodes troublées où les territoires passent sous le contrôle d’une autre armée. Pour les habitants, c’est une libération avec tout le changement de vie que cela implique mais c’est aussi mais aussi des incompréhensions. Pour les garçons espiègles c’est aussi l’occasion de petits trocs, chewing-gum et cigarettes. Cette nouvelle est aussi l’occasion de retrouvailles entre les familles qui ont émigré aux États-Unis et qui y ont fait fortune et celles qui sont restées au pays, dans la pauvreté. La différence est flagrante ce qui achève de les diviser.

    Le quatrième texte de ce recueil nous présente un cordonnier, Calogero, communiste convaincu qui n’a d’yeux que pour Staline, le présentant comme le rempart au totalitarisme allemand. Il y avait bien eu le « pacte germano-soviétique » qui en avait bouleversé plus d’un et donc notre cordonnier qui ne s’expliquait pas bien cet accord entre l’union soviétique censée combattre le fascisme et l’Allemagne nazie mais il poursuit sa démonstration en présentant son héro comme un fin politique qui attend son heure. Bien évidemment il pensait qu’un tel homme qui portait la foi, l’espérance et la justice était immortel et à la mort de Staline notre pauvre cordonnier est désemparé. Pourtant on parla et pas vraiment dans le sens des illusions de Calogero puis vint le XX° congrès du parti qui remit les choses à leur vraie place, même s’il est d’usage de dire beaucoup de bien d’un mort et d’oublier opportunément ce qu’il a réellement été.

    Le titre peut surprendre mais en Sicile, on appelle « oncles » tous ceux qui apportent la justice ou la vengeance, qu’ils soient héros de guerre ou chef de la mafia.

  • L'étoile brisée

    N° 1561 - Juillet 2021

     

    L’étoile brisée – Nadeije Laneyrie-Dagen – Gallimard.

     

    Je remercie les éditions Gallimard et Babelio de m’avoir permis de découvrir ce roman exceptionnel.

     

    C’est une grande fresque historique, sociologique et ethnographique (j’ai lu avec plaisir notamment ce qui concerne les Tupinambas) où la richesse de la documentation le dispute à l’imagination la plus passionnée. Ici, au début, le lecteur est transporté dans un petit port espagnol, à la toute fin du Moyen-Age, où, après une période de cohabitation, les catholiques se sont mis à haïr les juifs et à les persécuter au motif qu’ils étaient un peuple déicide. Ainsi, pour sauver ses deux fils, Yehohanan et Yehoyakim, la famille Cocia les envoie sur les route de l’Europe. Ce roman relate leurs errances et c’est donc l’occasion de vivre l’ambiance de cette aube de la Renaissance qui commence à contester la toute puissance de l’Église catholique qui a baigné le Moyen-Age avec ses rituels incontournables et omniprésents, ses abus, l’intolérante Inquisition et son cortège d’ordalies, de « questions », de bûchers, et de tortures, les massacres de juifs, leur fuite, parfois leur conversion forcée ou l’abandon de leur identité pour survivre et continuer à exister et à commercer malgré la haine des chrétiens. Grâce à de nombreuses sagas que nous conte l’auteure, le lecteur voyage dans tout le monde connu, de l’Espagne à la Toscane, de la France à l’Allemagne, de l’Angleterre à Venise et aussi dans les contrées inconnues de l’Amérique, croise la mort et connaît des voyageurs émouvants au destin parfois étonnants que ce genre d’époque est capable d’engendrer. C’est le cas de Tyterogat, esclave indienne devenue Maria Canar, maîtresse d’Americo Vespucci puis son épouse. Yehohanan devenu Juan depuis de sa conversion au christianisme, fils de cordonnier et petit-fils de rabbin, deviendra marin, pilote et cosmographe, compagnon de Vespucci et de Colomb, puis reviendra Yahia, réfugié séfarade en Afrique, dessinateur de cartes destinées à l’empire ottoman. Son frère sera le médecin de Luther ...Ils sont croiser d’autres personnages, ce qui donne à ce roman une sorte d’unité, une dimension un peu vertigineuse à cause du temps qui passe apaise parfois les tensions, et confère assurément un intérêt supplémentaire au récit.

    Des destins, grands ou petits se font et se défont, des vies se déroulent, des amitiés se nouent et se dénouent, des amours se tissent, des unions se créent, autant d’aventures personnelles faites de frasques ou de vertu, avec secret ou tapage, dans la vie ou dans la mort, autant d’histoires individuelles qui s’inscrivent dans celle plus grande de l’humanité. Le texte invite le lecteur à Florence pour le supplice de Savonarole, suit l’étonnant destin de la famille Vespucci, celui d’Amerigo et de son aventure américaine, évoque les guerres menées en Méditerranée contre les musulmans et la pratique de l’esclavage. Il assiste au partage des terres nouvelles entre le Portugal et l’Espagne, aux querelles sur les cartes, aux interprétations divergentes qu’on peut donner aux terres nouvellement conquises, et notamment l’Inde, à cause des richesses potentielles qu’on en espère, de leur peuplement afin de mieux les exploiter et de la nécessité de les évangéliser. Il est l’invité des joutes en temps de paix grâce auxquelles on se prépare à la guerre, est informé des mariages arrangés entre les nobles ou les importants négociants pour des questions d’intérêt, des dotes qu’on discute âprement, connaît le sort des enfants non désirés qu’on abandonne en les déposant le matin à la porte d’un hospice, celui des filiations parfois douteuses, celui des épouses innocentes livrées lors de la nuit de noces à la violence d’un époux souvent plus vieux, seulement désireux de vérifier que sa promise est vierge, qu’elle a encore ce pucelage indispensable à une alliance légitime et qu’elle ne sera destinée qu’à porter sa future descendance masculine. Il est le témoin des grands changements de mentalités, de la moralité discutable de certains ecclésiastiques, du trafic de l’Église autour des reliques et des indulgences pour financer la future basilique de Rome et qui précipitera le schisme protestant de Luther et ses changements radicaux, l’affirmation, contre l’avis de Ptolémée, de la rotondité de la terre, de sa rotation sur elle-même et de sa révolution autour du soleil, de la représentation artistique des corps nus, de la dissection des cadavres humains, du doute qui s’insinue chez certains penseurs sur l’existence même de Dieu. Il voit les luttes ordinaires menées depuis toujours par les hommes pour obtenir le pouvoir ou la fortune et qui pour cela engendrent les pires ignominies et la tentative des femmes pour s’affirmer face à eux parce que, sans elles, point de plaisirs des sens, point de descendance et donc de dynastie ou de successeur dans le commerce. 

     

    Le livre refermé, j’ai eu, comme à chaque fois que je lis une saga, l’image de la condition humaine avec cette extraordinaire volonté de faire prévaloir la vie qui est unique et malheureusement parfois inique, avec sa difficile quête du bonheur et de la survie dans les périodes troublées. Dans ce genre de récit au long cours on est toujours confronté au sens de la famille, au mensonge, à l’hypocrisie, à la liberté, au destin, à la volonté des autres, aux nombreux paradoxes de la vie qui pour les uns est belle et pour d’autres un fardeau mais dont chacun n’est ici-bas qu’usufruitier, avec la mort au bout du chemin après les espoirs, les illusions, les échecs qui la jalonnent. Il y a le parcours individuel avec ses parts d’ombres, la trace qu’il laisse dans le souvenir des autres, le temps qui passe et le vertige qu’il imprime en nous, la mémoire des choses avec ses regrets et ses remords, la certitude que nous ne sommes ici que de passage, sans autre horizon que la contingence.

     

    Ce remarquable roman fait 740 pages mais je l’ai lu avec grand plaisir grâce notamment à la fluidité du style de l’auteure, sans que l’ennui ou la lassitude ne s’invitent dans ma lecture. Cet ouvrage très pédagogique transforme le lecteur en un grand observateur de cette période de l’humanité qui mérite bien son nom de Renaissance après les années d’obscurantisme religieux et social du Moyen-Age.

  • la disparition de Judas

    N° 1560 - Juillet 2021

     

    La disparition de Judas – Andrea Camilleri – Metallié..

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    Le jour du Vendredi Saint de l’année 1890 à Vigata, la tradition veut que, dans un pièce de théâtre, autrement appelée « Les Funérailles » on fasse revivre la Passion du Christ. Le personnage de Judas, incontournable, est tenu avec humilité par le comptable Pàto, directeur de la banque locale, personnage intègre et catholique pratiquant, citoyen estimé et neveu d’un sénateur, qui disparaît au cours de la représentation dans le cadre même de son rôle ; il se donne en effet la mort. Au départ on n’y prête guère attention mais il s’avère rapidement que cette disparition inquiète tout le monde d’autant plus qu’elle est mystérieuse. S’agit-il d’une perte de mémoire consécutive à une éventuelle chute, d’un enlèvement, d’un assassinat, d’une volonté de disparaître ou d’une fugue amoureuse ou, pourquoi pas, la chute de l’intéressé dans un interstice spatio-temporel ? D’emblée l’hypothèse d’une malversation bancaire est écartée, ce qui correspond bien à la personnalité intègre de Pàto mais une lettre anonyme qui le menaçait personnellement vient tout compliquer. Les autorités locales nationales et religieuses sont en émoi, les policiers et carabiniers sont sur les dents et, pour résoudre cette énigme, vont devoir oublier un temps leurs différents, sous le regarde inéluctable de la mafia. Dans le contexte religieux d’une Italie très dévote, il ne manque évidemment pas de voix pour fustiger le théâtre dont l’Église excommunia longtemps les acteurs et surtout la personnalité de Judas, archétype du traître, veule et cupide dont le rôle tenu par un comédien pourrait bien cacher quelque chose de sa vraie personnalité. Le plus dur sera, l’énigme une fois révélée, de lui donner une explication logique et qui ne lèse personne.

     

    Le personnage même de Judas a donné lieu à beaucoup de commentaires et d’interprétations parfois contradictoires. Il est certes l’archétype du félon selon l’Église mais incarne bien une facette ordinaire de la condition humaine, les autres apôtres étant eux aussi des hommes simples fascinés par la personnalité de Jésus. Sans lui la vie du Christ en eut été bouleversée, pour ne rien dire dire de celle du monde, et son nom aurait rejoint la cohorte des quidams oubliés.

     

    Il s’agit bien d’un roman policier mais Camilleri choisit de le traiter avec humour sous la forme d’une accumulation d’articles de journaux, de rapports de police à la rédaction savoureusement administrative, d’interrogatoires, dont certains ne servent à rien dans la manifestation de la vérité, de fausses pistes, d’échanges de lettres non moins surprenantes ... J’ai bien aimé cette manière originale de présenter les choses qui est aussi une étude pertinente de la société italienne. On sent l’auteur particulièrement à son aise dans un registre où il excelle par l’architecture de ce roman et par le style toujours aussi agréable à lire et qui emporte à chaque fois l’assentiment de son lecteur.

     

     

  • Le jour de la chouette

    N° 1559 - Juillet 2021

     

    Le jour de la chouette – Leonardo Sciascia - Flammarion.

    Traduit de l’italien par Juliette Bertrand.

     

    Le roman commence par l’assassinat d’un homme, le matin de bonne heure, au pied de l’autobus pour Palerme. Deux coups de feu et bien que le bus soit plein, personne n’a rien vu ni rien entendu et tous disparaissent. Ceux que les carabiniers parviennent à interroger, le conducteur et le receveur, ne se souviennent de rien. Les rares informations que les carabiniers peuvent glaner ne servent à rien. C’est donc bien un roman policier avec un meurtre, des investigations, des arrestations, des supputations, mais ce qui ressort de tout cela c’est le silence, la complaisance, le mensonge, « l’omerta », le signe et le règne de la mafia où celui qui parle signe son arrêt de mort.

     

    Pourtant cette mafia sicilienne, le capitaine des carabiniers chargé de enquête n’y croit pas, peut-être parce qu’il vient du nord du continent, mais cet épisode sicilien dans le cours de sa carrière le fait changer d’avis parce que, au cours des investigations qu’il mène avec conscience, ce qui agace un peu sa hiérarchie et les politiques, on lui ment beaucoup au point que la vérité en pâtit et que finalement il conclut que « La Sicile était quelque chose d’incroyable », un manière comme une autre d’avouer son impuissance face à quelque chose qui ne changera jamais.

     

    Le style plein de concision, simple et agréable à lire transporte le lecteur dans cet univers mafieux, bien présent, même dans ce roman publié en 1961 et dont la publication fut une révolution. On se souviendra sans doute longtemps de l’assassinat du Général dalla Chiesa, des juges Borsallino et Falcone et de tous les policiers et gardes du corps et de simples quidams dont on a oublié les noms, de la fuite de politiciens, de Guilio Andreotti qu’on n’a jamais pu confondre, du scandale de la banque Ambroziano… Mais il convient de dire que malgré tout la mafia n’existe pas puisque personne ne veut en parler et observe sur cette question un silence éloquent. Elle avait été combattue par le fascisme qui ne parvint cependant pas l’éliminer et elle survécut à la chute de Mussolini jusqu’à nos jours.

     

    L’auteur compare la mafia à une chouette peut-être parce qu’elle agit dans l’ombre, dans la nuit. D’ordinaire on la compare à une pieuvre impossible à attraper et dont les tentacules s’insinuent partout. Il est lui-même sicilien et, à ce titre, parvient à dessiner les contours de de cette organisation criminelle, à définir cet état d’esprit basé sur la haine des autorités, le refus de les aider, la complaisance de la population qui devient soudain amnésique et évidemment complice mais qui la craint surtout parce qu’elle tue quiconque se met en travers de son chemin, la connivence qu’elle a avec le pouvoir politique au sommet de l’État et même le pouvoir religieux.

     

     

     

  • La révolution de la lune

    N° 1558 - Juillet 2021

     

    La révolution de la lune – Andrea Camilleri – Fayard.

    Traduit de l’italien par Dominique Vittoz.

     

    En 1677 la Sicile, alors sous domination espagnole, est gouvernée par un poussah, le vice-roi Angel de Guzmàn qui vient de mourir, ce qui, pour les nobles est une aubaine, sauf que, par testament, il désigne pour lui succéder son épouse Eleonora di Mora, une femme d’une sublime beauté et d’une intelligence redoutable mais qui, jusque là, était restée dans l’ombre. La nouvelle fit grand bruit parmi les conseillers qui, la stupeur passée, se multiplièrent en courbettes et autres marques de flagorneries, partagés qu’ils étaient entre l’admiration de sa grande beauté et la volonté de conserver leur place et prérogatives. Cette entrée d’une femme en politique fut une révolution mais Eleonora profita bientôt de cette opportunité pour réformer le pays en en éliminant la corruption, en portant son attention sur les plus démunis, aux femmes et à leur condition inférieure, aux mendiants, ce qui lui valut la bienveillance de ses sujets restés intègres et l’amour du peuple. Cela ne se fit pas sans mal, le jeu politique reprit ses droits et l’appétit de pouvoir des hommes en place autant que leur volonté de conserver leurs privilèges et leurs fonctions ne manqua pas de se manifester. On était loin de la galanterie et de l’amour courtois du Moyen-âge ! On fit des difficultés et bien entendu on assista à des bassesses, des délations, des trahisons, ce qui est l’ordinaire de l’espèce humaine, face à la volonté d’une femme qui entendait bien marquer son temps dans le registre de la sauvegarde des plus déshérités.

     

    Ce court règne qui ne dura que 27 jours, soit la période d’un cycle lunaire, est authentique et c’est un homme qui y mit fin légalement, mais avec l’assurance que ses décisions seraient maintenues après son départ. Je note qu’elle ne chercha pas à se maintenir au pouvoir, ce qu’aurait sans doute fait un homme à sa place. Cet épisode est l’illustration si souvent proclamée, mais bien peu souvent mise en œuvre, que le pouvoir politique confié à une femme peut êtres synonyme de paix, d’une prise en compte plus complète des problèmes de l’humanité, d’une plus grande justice sociale... et ce fut le cas, malheureusement cette expérience fut contrecarrée par les hommes. A la fin de son règne les choses allaient donc pouvoir redevenir comme avant, de nouvelles injustices se faire jour, la corruption se développer, les malversations se multiplier, les hommes d’Église cultiver leur hypocrisie, les guerres se dérouler pour le plus grand plaisir des puissants qui eux n’y participaient pas... En laissant aller les choses on finirait sûrement par détourner et sans doute oublier tout ce que cette reine éphémère avait fait pour améliorer le sort des plus défavorisés.

     

    La langue de Camilleri est toujours aussi foisonnante mais j’ai été quelque peu déconcerté par le style qui mélange les expressions siciliennes, italiennes et espagnoles. Je ne suis pas contre le principe qui est finalement une belle innovation, mais j’imagine le travail du traducteur qui a dû s’adapter à cette manière originale de s’exprimer de l’auteur, sans pour autant le trahir. Il n’empêche que si Camilleri aime à s’exprimer de cette manière quelque peu humoristique, et c’est bien son droit, mais la lecture n’en est pas pour autant facilitée, même si on peut y voir, en plus de l’humour qu’il affectionne et qu’il manie si joliment, l’occasion de la création de mots qui est la manifestation même de l’évolution d’une langue et fait qu’elle est bien vivante.

     

     

  • indulgences à la carte

    N° 1557 - Juin 2021

     

    Indulgences à la carte – Andrea Camilleri – Le promeneur.

    Traduit de l’italien par Louis Bonalumi.

     

    Andrea Camilleri était sicilien et à ce titre témoin de ce qui se passe sur cette île si convoitée et colonisée depuis des siècles par des peuples étrangers au point que les choses n’y sont pas exactement comme ailleurs. En effet l’accommodement, le compromis voire la compromission, s’ils sont une constante de la condition humaine, sont ici élevés au rang de coutume sociale. Il a tenté, lors de dix-huit courts chapitres, d’en démonter le mécanisme. Il règne en effet ici une règle évidemment non écrite, « la componenda »(la composition) où la mafia rend une certaine forme de justice, en dehors des lois officielles, avec même la connivence des autorités qui en retirent bénéfice, en plus de l’ordre public sauvegardé. Notre auteur, curieux, s’avise que l’Église catholique, loin de sauvegarder la moralité a, dans le passé, usé de contestables pratiques, notamment avec la commercialisation des indulgences auprès du peuple, procédure qu’elle pratiquait déjà à l’égard des nobles sous la forme de constructions d’églises, de monastères ou de la participation aux croisades. Même si cette pratique fut plus tard prohibée, elle consistait à s’assurer de la rémission de ses péchés par l’achat d’une « bulle ecclésiastique » tarifée, garantissant la bienveillance divine après la mort du bénéficiaire. Cela eut pour conséquence, au XV° siècle, outre l’enrichissement de l’Église et de certains de ses représentants, l’émergence du protestantisme… et l’édification de la basilique Saint Pierre de Rome ! On était donc en plein accommodement !

    En Sicile rien n’est pareil qu’ailleurs, ne serait-ce qu’à cause de la mafia qui, dans l’ombre, mène un jeu efficace avec la bénédiction de l’Église catholique et de son hypocrisie. Ainsi le responsable d’une faute, un vol par exemple, en ressent normalement une certaine culpabilisation. Auparavant, grâce à la « bulle de componenda » (bulle de composition) il pouvait avoir la conscience tranquille puisque, contre de l’argent (un véritable impôt perçu au profit du clergé) , il en obtenait l’absolution et même la bénédiction, autrement dit, les instances qui devaient normalement guider les hommes vers la vertu contribuaient largement au climat moral délétère qui régnait ici. Pire peut-être, non content d’être religieux, le Sicilien est superstitieux et trouve dans ces pratiques une justification non seulement à sa réticence au travail mais aussi à l’exercice du vice et donc du délit (mais pas du meurtre). En effet, dans le passé, le Sicilien était traditionnellement un ouvrier agricole, contraint de travailler une terre ingrate pour le compte d’un riche propriétaire terrien qui l’exploitait et cette situation ne pouvait que verser dans la révolte, par ailleurs absoute par l’Église. La vente par les curés, dans les églises et seulement les jours de festivités religieuses de « la bolla di componenda » était, même si l’Église s’en défendait, une forme d’indulgence qui apaisait en quelque sorte les consciences. Cette loi perdura pendant des siècles et, dans sa version « laïque », consistait en un véritable pacte, forcément non-écrit, souscrit entre les délinquants et la police locale et les autorités italiennes continentales ont vainement tenté de mettre fin. Une étude a cependant insisté sur le rôle pivot de la femme dans le cadre de la structure familiale sicilienne fermée que les prêtres ont manipulé sans vergogne. De plus, les Siciliens qui ont la maîtrise du langage, c’est à dire du non-dit et du mensonge, souhaitent que les choses perdurent sous l’égide de la « componenda » et qu’on en parle moins possible.

     

    Andrea Camilleri (1925-2019) est connu en France à travers son personnage fétiche, le commissaire Montalbano, popularisé par le télévision, un peu comme Simenon l’était grâce au commissaire Maigret. Ces deux auteurs n’en sont pas moins intéressants notamment quand ils abandonnent le registre du « polar » et mettent leur talent au service d’une autre forme de littérature, notamment le roman traditionnel. Ici Andrea Camilleri quitte le domaine de la fiction (encore que, à la fin, il ne peut s’empêcher de s’y livrer quand même un petit peu) pour se faire historien et polémiste. Je ne connais de la Sicile que les paysages et les idées reçues qui circulent sur elle. J’avoue que j’ai été étonné par ce texte pertinent et passionnant paru en 1993 en Italie qui contribue un peu à expliquer le spécificité de la société sicilienne. Selon son propre aveu, c‘est dans ce but qu’il écrivit cet essai tout autant qu’en cherchant à expliquer les comportements étonnants les Siciliens face aux événements. Si la « Bulle de composition » a aujourd’hui disparu son état d’esprit demeure et cette île reste attachée pour moi à l’image de la mafia qui dans l’ombre peut frapper où et quand elle veut et tuer de simples citoyens, des policiers, des magistrats....

     

     

     

  • le tailleur gris

    N° 1556 - Juin 2021

     

    Le tailleur gris – Andrea Camilleri – Métaillé.

    Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

     

    Quelle est cette habitude prise par les hommes d’un âge certain, le plus souvent veufs ou divorcés, d’épouser des femmes qui pourraient être leurs filles ? C’est sans doute pour se sentir moins vieux, pour faire semblant de croire qu’ils auront ainsi droit à une rallonge de vie ou de plaisir qu’ils répondent à l’appel de ce « démon de midi » alors qu’ils ont toutes les chances de précéder leur épouse dans la mort. Surtout qu’il y a toujours une Gianna, à la fois meilleure amie de l’épouse et surtout sa parfaite complice pour servir d’alibi à l’épouse volage, même si le mari ne se fait aucune illusion. C’est le cas de ce directeur de Banque, tout juste retraité, qui a épousé dix ans plus tôt la très jeune et accorte veuve, Adèle, malgré les réticences de son fils Luigi. Elle n’arbora que pendant peu de temps son tailleur gris de femme d’affaires qui était aussi la marque de la fin de son deuil, de cette période assez indistincte qui est avant tout celle d’une transition. C’est une belle femme, autoritaire et déterminée, avide de reconnaissance sociale mais aussi de sexe et de plaisir, le type même de la femme de pouvoir qui entend bien gouverner sa propre vie qu’elle veut libre d’autant plus qu’elle a imposé Daniele au sein du couple, un soi-disant cousin étudiant qui dort dans la chambre voisine de celle d’Adèle.

    Certes cette femme est au lit à la hauteur de sa fougueuse jeunesse, mais lui, malgré sa vigueur un temps retrouvée, finit par se faire une raison et par admettre de devoir partager Adèle avec des amants de passage. Et la toute nouvelle retraite de son mari, et donc sa présence au foyer, va un peu bousculer la liberté dont elle jouissait auparavant et qu’elle entend bien voir perdurer maintenant. Elle va donc le manipuler ainsi que son entourage pour lui faire accorder un poste important, même si celui-ci est quelque peu mystérieux et sans doute lié à la mafia, pour lui éviter de troubler son quotidien amoureux, autrement dit elle souhaite faire perdurer atmosphère de mensonge et de trahison dans laquelle baignait son couple jusqu’ici. Dans cette épisode, il semble être une marionnette entre ses mains de même qu’elle s’attache à brouiller les pistes autour d’elle, à faire semblant de l’aimer pour profiter des avantages financiers de cette union qui se révèle être un piège et l’amour entre eux, un leurre.

    Avec la vieillesse vient pour cet homme la maladie et il voit son épouse changer, devenir dévouée et attentive tout en s’inquiétant de la succession. Le livre refermé, j’avoue être un peu dubitatif face à cet homme qui se met à croire à l’amour de cette épouse, ou à se rassurer en faisant semblant, au pas de la mort qui sera pour lui une délivrance dans une situation qui ne pouvait que se retourner contre lui. J’ai même l’impression qu’il lui pardonne ses frasques. J’avoue que je n’ai pas cru un instant à cet amour tout neuf d’Adèle pour son mari et j’y ai même vu une autre forme d’hypocrisie. J’imagine qu’elle ne tardera pas à contacter le notaire pour connaître ses droits et ensuite se choisir un nouvel amant !D’ailleurs, avant de mourir, le mari constate qu’elle porte son traditionnel tailleur gris ! La chute de cette histoire m’a même paru un peu convenue, décevante même parce que je m’attendais à autre chose

    J’ai apprécié cependant le style simple et agréable à lire de ce roman du grand auteur italien connu surtout pour ses « policiers ». Ici, rien à voir avec un « giallo » comme disent nos amis transalpins.

     

     

     

  • La concession du téléphone

    N° 1555 - Juin 2021

     

    La concession du téléphone– Andrea Camilleri – Fayard.

    Traduit de l’italien par Dominique Vittoz

     

    Ce roman d’Andrea Camillieri (1925-2019) a été publié en 1998.

     

    L’intrigue est un peu compliquée et se déroule en Sicile à Vigata, une ville imaginaire, sur une année, de 1891 à 1892, période pendant laquelle l’État tente de juguler le socialisme fascisant qui commence à s’installer. Filippo Genuardi, marchand de bois de son état, souhaite avoir une ligne téléphonique privée qui relierait son entrepôt et le domicile de son beau-père . En effet, un décret de 1892, tout à fait officiel donc, autorise les particuliers à obtenir la concession privée d’une ligne téléphonique. Pour cela il envoie en vain une série de trois lettres fort obséquieuses au Préfet Marascianno, dont il orthographie mal le nom, ce que ce dernier prend pour une provocation. Elles vont être suivies de pas mal d’autres qui vont plonger le lecteur dans une atmosphère entre flagornerie, paranoïa et bal des faux-culs et donner lieu à une multitudes de quiproquos, la révélation de magouilles, avec règlements de comptes maffieux, délation, haine, rancœur, trahison, hypocrisie, adultère, mensonges, ambitions, corruptions, c’est à dire l’ordinaire de l’espèce humaine, sans oublier toutefois le formalisme administratif autant dans la posture que dans la rédaction et qui confine parfois a la folie.

     

    Ce n’est donc pas un roman classique, pas un policier non plus comme Camilleri en a l’habitude, mais une série de lettres suivies de courts récits où Andrea Camilleri s’est amusé à inventer une intrigue humoristique aux multiples répercussions notamment basée sur l’orthographe fantaisiste d’un nom ce qui donne lieu à une interprétation extravagante mais néanmoins savoureuse de la part d’un préfet soupçonneux, sur fond de dialecte sicilien.

    Mais au fait, pourquoi Filippo Genuardi tient-il tant à avoir le téléphone ?

     

    C’est fort plaisant à lire nonobstant la multitude des personnages.

     

    Il n’est pas interdit, avant de commencer la lecture de cet ouvrage, de lire le texte introductif de Luigi Pirandello qui brosse un tableau peu flatteur de la Sicile à cette époque mais qui met le lecteur en condition.

  • Trois enquêtes du commissaire Berté

    N° 1553 - Juin 2021

     

    Tre indagini del commissario Berté (trois enquêtes du commissaire Berté) - Emilio Martini – TEA.

     

    Le commissaire, c'est Gigi Berté. Il est d'origine calabraise mais vient de Milan et, dans la première partie (la Regina del Catrame – La reine du goudron) a été muté à la suite d'une affaire pas très claire dont nous ne saurons rien à Lungariva en Ligurie, une de ces villes balnéaires pleines de touristes en été et vides en hiver. Il regrette Milan comme il regrette ses collègues et ses amis qui attendent son retour. Dans son nouveau commissariat où il n'est pas vraiment accepté, on le prend pour un "terrone", un italien du sud, à cause de sa peau mat et de ses cheveux crépus et longs, pas vraiment l’archétype du policier classique. Comme beaucoup de flics il vit séparé mais pense toujours à Patty, son ex-compagne qu'il regrette. Il habite, en attendant mieux, à la pension Aurora, tenue par Marzia, une femme légèrement en surpoids, pas vraiment l'idée qu'il se fait de l'érotisme mais avec qui il se découvre des atomes crochus à cause de ses haïkus et de ses douceurs. Elle s'ennuie un peu sans son mari, capitaine au long cours. Gigi, ce n'est vraiment pas un flic comme les autres mais il ne parle jamais de son secret à personne sauf à Marzia : il écrit des histoires inédits un peu surréalistes et ces écrits sont une sorte de thérapie autant qu'une révolte contre l'injustice et les choses qu'il rencontre au quotidien. C'est aussi peut-être pour exorciser ses problèmes personnels, son éloignement de Milan, son désir des femmes ou simplement s'abandonner au seul plaisir d'écrire. Chacune de ses trois enquêtes nous donne à voir une facette de son talent créatif. Pour sa première affaire dans ce nouveau poste, la réalité va un peu dépasser la fiction et pour la résoudre il aura besoin de sa compétence de policier mais aussi son imagination d'écrivain. En effet, sur une plage, on a trouvé le cadavre d'une femme, Lidia Angelini dite "La reine" la soixantaine, le crâne défoncé, le visage balafré avec des taches de goudron sur les jambes. L'enquête s'oriente sur la vie sentimentale mouvementée de la victime.

    Dans le deuxième texte (Farfalla nera – Papillon noir), Berté découvre une célébrité locale, Adeleide Groppini, professeure et directrice du prestigieux lycée San Giorgo de Gênes, retrouvée le crâne défoncé près d'une poubelle. Il ne tardera pas à s'apercevoir que sa vie a quelques connotations avec la sienne mais aussi avec de nombreux côtés sombres. Cette enquête, comme d'ailleurs les autres sont menées dans une atmosphère d'hypocrisie, de respectabilité, de vengeance, de trahison, c'est à dire l'ordinaire de l'espèce humaine.

    Pour cette troisième affaire (Chiodo fisso- idée fixe), il n'est plus à Lungariva mais à Milan où il est revenu pour quelques jours de vacances où bien entendu il retrouve de vieux amis dont Valerio Brivio, un copain d'enfance avec qui il a partagé jadis bien des rêves d'avenir. Ce dernier a la gorge tranchée après qu'une femme l'a menacé de mort lors d'une visite dans la galerie d'art Brerat. Il va évidemment enquêter mais là il n'est pas dans sa circonscription, même s'il reste un flic désireux d'aider ses collègues à enquêter et surtout à faire la lumière sur la mort de son ami. Pour autant les indices sont minces, une fausse piste toujours possible à cause de son imagination et des apparences, de sa relative impuissance solitaire face à la noirceur du monde... et il ne sera pas au bout de ses surprises. Cela aura bizarrement pour effet de l'inviter à faire le point sur sa vie personnelle et sentimentale, de lui révéler qu'il n'est plus vraiment fait pour la vie dans les grandes villes mais aussi que les années ont passé et qu'il a vieilli. Au cours de roman, notre commissaire se révèle être un être tourmenté, solitaire, plein de nostalgie et désillusions sur l'amitié, les amours impossibles.

    Ce commissaire est un peu spécial, solitaire, intuitif. Dans ces trois affaires les meurtres tournent autour des femmes. Il en rêve, les désire mais demeurent assez inaccessibles. Il me plaît bien dans sa manière d'aborder les choses, dans sa façon d'être, un peu marginal, dans l'intérêt qu'il porte à la cuisine mais aussi dans la pratique de l'écriture, une manière d'exorciser les choses de cette vie. A titre personnel, j'en suis à un moment de ma vie où, dans cet exercice, je ne suis plus très sûr de la réalité cathartique des mots, mais peu importe, c'est toujours une manière de réaction intéressante face à la vie qui est loin d'être aussi belle qu'on veut bien nous le faire croire.

    Ces trois nouvelles ont été déjà publiées séparément mais sont réunies ici dans ce recueil. Il aussi faut dire un mot de l'auteur. Sous ce nom qui ressemble bien à un pseudonyme, se cachent deux femmes, deux sœurs, Elena et Michela Martignoni, Milanaises et amoureuses de la Ligurie qui ont déjà écrit de nombreux romans historiques. Une façon de rester dans l'ombre qui contraste avec l'envie de lumière bien dans l'air du temps.

    J'ai lu (parfois à haute voix) cet ouvrage inconnu de moi auparavant, en italien pour la beauté de la langue, pour son apprentissage, mais aussi parce que, à ma connaissance, il n'est pas (encore) traduit en français.

    ©Hervé Gautier mhttp:// hervegautier.e-monsite.com

     

  • Darling

    N° 1554 - Juin 2021

    Darling – Jean Teulé - Éditions Juillard.

     

    Elle a bien dû naître sous une mauvaise étoile la petite Catherine Nicolle, comme on dit quand on affectionne les euphémismes. Elle est d’abord considérée seulement comme une « bouche à nourrir » par ses parents qui ainsi la rejettent et l’humilient, des paysans normands qui n’avaient d’yeux que pour leurs deux garçons. C’est vrai que dans une ferme, un garçon ça travaille puis plus tard, quand il se marie, il transmets le nom… Mais, dans le cas de cette famille, c’est une autre histoire. D’ailleurs, Catherine, ça lui est égal, elle n’aime pas la campagne et rêve d’épouser … un routier parce que la maison est au bord d’une route où passent des camions ! Elle n’aime pas non plus l’école alors oui, c’est vraiment mal parti pour elle qui déteste aussi son enfance et qui insiste pour travailler comme vendeuse parce que ainsi elle peut se donner l’illusion d’être grande. Et puis surtout elle peut partir de chez ses parents. Pour partir, elle est effectivement partie, et avec un routier rencontré grâce à la C.B. (Darling est son surnom de cibiste,), et elle l‘a même épousé, mais loin de l’histoire romantique que pourrait laisser à penser ce prénom, la pauvre Catherine qui croyait au bonheur a encore une fois été déçue, et bien déçue, un véritable chemin de croix que sa vie !

    A travers cette bien triste histoire qu’on ne rencontre pas uniquement dans les romans puisque c’est celle, authentique, de la propre cousine de l’auteur, ça m’évoque les cohortes de ceux qui voient leurs rêves trahis, parce qu’ils ont cru, ou fait semblant de croire, que la vie leur faisait des promesses simplement parce qu’ils avaient pour eux de l’imagination qu’autrement on appelle illusions ou « rêves de gosse ». On peut y croire, s’entretenir dans cette chimère, mais les évènements prennent vite le dessus. On peut appeler cela le destin, la malchance, le hasard, le mauvais sort, on peut en accuser une divinité quelconque à laquelle on a voué sa confiance et sa foi, où y voir une épreuve qu’elle nous envoie, parfois en forme de rédemption d’une éventuelle faute ... Le malheur leur colle à la peau, ils se disent, comme pour se rassurer ou s’excuser « qu’ils ne sont pas chanceux », que chacun sur terre a droit au bonheur, alors pourquoi pas eux ? Mais ils l’attendent toute leur vie et ne seront délivrés de cet état que par la mort. Dans le même temps ils voient les autres, pourtant à leurs yeux moins méritants, être comblés par la chance. Qui a jamais prétendu que la justice immanente existe ? Et puis, pour parler comme un ancien président de de République, « Les emmerdes ça vole toujours en escadrilles ». Pire peut-être mais bien réel quand même, à la question traditionnelle « Qu’est ce que tu veux faire quand tu seras grand ?» qu’on nous a tous posée, nous avons souvent énuméré une liste de métiers qui nous faisaient rêver à cette époque mais qui pourtant ont bien dû se passer de nous… Ce que nous ne disions pas, que nous gardions pour nous, était la liste de ce que nous ne voulions assurément pas faire, soit par principe, soit parce que nous en connaissions les inconvénients, en nous promettant bien de tout faire pour les éviter. Au final, il s’avère que, bien souvent, c’est vers eux que nous nous sommes orientés volontairement, en remerciant le ciel d’y trouver un emploi. Puis on se dit que cette poisse ne peut pas durer, on attend, on attend, en vain, et finalement avec l’âge on devient fataliste.

    Ça commence souvent dès l’enfance, on patiente pendant l’adolescence souvent perturbée puis, pour oublier tout cela, on se marie, souvent jeune, en se disant que c’est un nouveau départ, qu’il faut tourner la page, que l’amour existe et qu’il peut tout, malheureusement c’est souvent pire, d’une manière parfois différente, mais pire. Là non plus tout ce qu’on avait imaginé ne tient pas la route et l’amour se révèle être un mirage, la famille se disloque, les projets s’envolent… et se sont les enfants qui, bien souvent, en font les frais.

    A lire ce témoignage, on a un peu de mal à y croire bien que les feux de l’actualité braquent les projecteurs sur les femmes battues et les « féminicides », pourtant elle illustre ce dont l’espèce humaine est capable, le pire comme le meilleur, mais bien souvent le pire, et dans l’horreur. Jean Teulé, avec le talent qu’on lui connaît, entre empathie et réalisme, nous entraîne dans cette histoire sordide où , heureusement, l’instinct de vie est le plus fort.

  • Serge Gainsbourg

    Avril 1991

    n°56

     

    NON, CE N’EST PAS UN ÉNIÈME HOMMAGE A GAINSBOUG. – (A propos de l’article republié le 6 mars 1991 dans « Le Canard Enchaîné », article daté du 12 novembre 1958 et signé Boris Vian).

     

    La Feuille Volante n’est pas un journal Elle ne rend pas compte de l’actualité. Pourtant, je ferai une exception puisque la mort de Gainsbourg nous concerne tous. Le personnage ne laissait pas indifférent. On avait pour lui de la sympathie, du dégoût, mais on avait un avis ! Le Canard Enchaîné publie un article daté de 1958 consacré à Gainsbourg (il avait trente ans) et signé Boris Vian.

     

    Qu’y avait-il de commun entre le « Satrape » du collège de Pataphysique et ce chanteur « unanimement flingué par la critique de l’époque » ? (Ils s’étaient peu connus, mais beaucoup appréciés). Peut-être le goût de la musique, de la poésie, de cette marginalité littéraire si opportunément cultivée qui fait dire que la réussite ne sera jamais vraiment au rendez-vous ? Tous les deux ont fait du cinéma, du spectacle et Gainsbourg, on le sait moins était aussi romancier. La provocation cachait chez ses deux personnages une sensibilité exacerbée qu’ils camouflaient mal derrière l’homme public. Ils jouaient avec la vie tout en sachant mieux que personne qu’elle est éphémère et qu’il convient de la brûler aussi complètement que possible. Tous les deux étaient des « touche à tout » de génie, morts singulièrement de la même façon, ayant peut-être choisi, à l’instar du comédien qui quitta la scène, de tirer à un moment précis leur révérence au public (« Quand je veux » dit un personnage de Boris Vian), ayant peut-être, au fond de la poitrine ce nénuphar de Chloé dans l’écume des jours qui se nourrit de sa propre souffrance. Oui, chacun jouait à se faire peur avec pour enjeu cette mort que bizarrement ils avaient prévue, parce qu’ils portaient en eux ce qu’ils savaient pouvoir les emporter (« Je n’atteindrai pas 40 ans » avait prophétisé Vian, comme s’il savait que chaque note sortie de sa trompette était une mesure de plus pour sa propre symphonie funèbre)

     

    Chacun d’eux avait quelque chose de rabelaisien et il convenait de briser l’os des apparences pour atteindre la substantifique moelle de la sensibilité. Tous les deux ont connu cette soif, mais surtout ce mal de vivre qu’ils ont combattu par le tabac, l’alcool… mais qui a donné cette œuvre qui ne peut sortir que du bouillonnement intérieur d’un écorché vif.

     

    Pourtant une chose les sépare peut-être, c’est l’hommage populaire, toutes générations confondues. La disparition de Gainsbourg arrache des larmes à l’adolescent comme au retraité qui ainsi se retrouvent dans la perte de quelqu’un qu’ils aimaient. Pour lui les fleurs, mais surtout, témoignage dérisoire ou clin d’œil du destin des paquets de Gitanes, des cigarettes brisées, des bouteilles de whisky, des gens qui restent devant un mur ou un cercueil, en silence ou en chanson, en se disant qu’il est parti trop tôt et ne veulent pas y croire. « Quand je serai refroidi, ce qui me gène le plus sera de faire pleurer mes enfants » disait Serge ; Il n’y a pas que ses enfants qui ont pleuré ou plutôt si, puisque grâce à lui c’était un peu le gamin frondeur et contestataire qui dort en chacun de nous qui se réveillait et redevenait pour un moment joueur de billes, pilleur de troncs ou passionnément amoureux comme l’était Boris.

     

    C’est vrai, c’est à chaque fois la même chose « Quand il est mort le poète … ». Ce qui compte le plus c’est l’hommage des gens, de ceux qui ne l’ont connu qu’à travers la presse, la télévision où il était parfois absent, mais maintenant qu’il est mort, il ne scandalisera plus, on n’aura plus à redouter ses écarts de langage ou de conduite qui mettaient si mal à l’aise les animateurs BCBG. Gainsbourg et Vian ont bien connu dame Censure !

     

    C’est vrai que Serge n’échappe pas à la tradition qui veut qu’on dise surtout du bien des morts, même si ces mêmes louanges sont restées au fond des gorges de son vivant ! Heureusement, les média qui peuvent enfin parler que quelqu’un qui intéresse (et fait monter les ventes et l’indice d’écoute) car la Guerre du Golfe a mis quelque peu en exergue la pauvreté de l’information ces derniers temps !

     

    « Ce qui restera ce sont ses chansons, je les fredonnerai toujours ! » a dit une vieille dame claudicante de retour du cimetière. C’est vrai que nous continuerons à fredonner « Le Poinçonneur des Lilas » de même que « Le déserteur » reste dans toutes les mémoires…

     

    La chanson, vous avez dit « art mineur » ?

     

    © H.G.

  • Je, François Villon

    N° 1552– Juin 2021.

     

    Je, François Villon – Jean Teulé – Juillard

     

    Comme le titre l'indique, C'est François Montcorbier, orphelin de père et de mère, les deux exécutés par la justice, qui se présente à nous. Dans son malheur, ce garçon qui aurait pu mal tourner très tôt a croisé la route du bienveillant chanoine Guillaume Villon qui lui donnât son nom, qui l'a protégé, instruit et a pourvu à son éducation et, souhaitant en faire un clerc il veilla à ce qu'il sût le latin, la géométrie, la théologie... Il ira plus tard à l'université. Mais notre François aimait la liberté et surtout la poésie. C'est grâce à elle qu'il payait ses passades au bordel et ses pintes à la taverne, troussant rondeaux, lais, motets et ballades et aussi pas mal de filles, célébrant à l'occasion "La Grosse Margot". C'était une sorte de moinillon tonsuré, paillard et indiscipliné, au grand dam de son protecteur qui ne se faisait pas trop d'illusions sur la conduite de son protégé ni sur son avenir, coupable, avec d'autres étudiants et des complices de frasques mémorables entre blagues de potaches et esprit de la Basoche, s'opposant aux archets du guet dans le Quartier Latin (déjà) dans le seul but de troubler l'Ordre public en s'amusant un peu. Il a eu beaucoup de chance d'échapper à la peste mais aussi à la justice ecclésiastique de l'époque, ordalique, inique, inquisitoriale et cruelle qui, au nom de l’Évangile dont les juges faisaient à l'évidence une lecture tronquée et de parfaite mauvaise foi et envoyaient dans l'autre monde tous ceux qui ne lui plaisaient pas. On y accusait de n’importe quoi, sans la moindre preuve, de l'hérésie à la sorcellerie, on y prônait la torture qui faisait avouer n'importe quoi (il y a un beau panel de tout ce qu'enduraient les suspects et dont maître François a également tâté), la souffrance qui était rédemptrice à l'image de celle du Christ, et qui était imposée à tous par cette justice ecclésiastique mais surtout aux condamnés qu'on envoyait au supplice pour des broutilles dans le seul but de faire respecter un semblant d'ordre public basé sur la peur. Cela n’empêchait nullement une forme d’anthropophagie camouflée mais bien réelle après les exécutions.

    Et notre François dans tout cela... il traversa son temps en poétisant sans se douter que plusieurs siècles plus tard on connaîtrait son nom et son œuvre et qu'on y accrocherait même des notes de musique..Était- ce par atavisme ou par opportunisme, de coupeur de bourses il devint mauvais garçon et même assassin ce qui lui valut un bannissement de Paris et bien que son talent de poète l'incline à chanter l'amour il ne respecta pas les femmes qui, en ces temps n'avaient pour vocation que d'enfanter, de prendre le voile, de terminer ribaudes où emmurée, les moniales de ces temps-là sacrifiant parfois à la chair. Il avait pour lui son talent de poète, fort prisé à l'époque, ce qui lui valut les plus hautes protections, mais aussi la chance, celle d'échapper au gibet qui l'attendait et surtout d'avoir pour tuteur maître Guillaume, mais c'est en banni qu'il termina sa vie tumultueuse, puis on perd sa trace mais si on en croit Rabelais, il vint mourir du côté de St Maixent. Même célèbre, même maître de l"université, François voulut toujours rester libre, libre d'écrire ce que bon lui semble et de faire ce qu'il voulait, dût-il voler ou pire encore!

    On ne peut évoquer sa mémoire, comme le fait avec talent Jean Teulé, sans se souvenir de ses œuvres, de l'importance qu'il a eu pour des lignées et des générations de poètes qui lui doivent leur révolte, leur folie et sûrement aussi leur talent. Ce n'est pas pour être rabat-joie mais il me pardonnera de lui emprunter quelques mots" Mais où sont les neiges d'antan" il fut un homme sans dieu ni maître, un poète passionné et passionnant mais il n'empêche que je n'aurais pas voulu le croiser dans un bois solitaire, on ne sait jamais!

  • Le Montespan

    N° 1551– Juin 2021.

     

    Le Montespan – Jean Teulé – Éditions Juillard.

     

    Il s'agit de "Le" et non pas de "La" Montespan dont l'histoire a retenu le nom comme maîtresse de Louis XIV. C'est une histoire d'amour, d'argent, d'influence, de réussite, de mépris, d'honneur, bref tout ce qui caractérise la nature humaine. Deux jeunes gens, lui, Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan, elle, Françoise de Rochechouard de Mortemart, chez qui la beauté n'avait d'égal que l'esprit, dite Mademoiselle de Tonay-Charente. Ils se rencontrent, ils se plaisent, se marient, ont deux enfants, vivent à Paris dans l'insouciance mais pas dans la richesse, mais cela leur importe peu... mais les dettes s'accumulent. Pour eux la Cour est lointaine et fascinante. A l'époque, faire la guerre pour un noble est un bon moyen de se faire remarquer par le roi et donc de faire fortune et c'est ce que tente de faire le marquis mais mal lui en prend. Il revient de ses expéditions militaires sans gloire ni reconnaissance royale, et avec encore plus de dettes. La reconnaissance (et tout ce qui va avec), c'est plutôt son épouse arriviste, qui se fait maintenant appeler Athénais (nom qui vient d'Athena, déesse de la vertu!) et maintenant dame d'honneur de la reine, qui l'obtient... en devenant la maîtresse du roi. A l'époque, pour un noble, avoir sa femme dans le lit du roi était un privilège et une assurance de prébendes et d'honneurs, ce qui lui vaut les félicitations qu'on imagine amusées et envieuses, des courtisans, mais lui ne l'entend pas de cette oreille. D'ordinaire on ne se vante point d'être cocu mais lui orne son carosse, peint en noir du deuil de son amour pour Françoise, de bois de cerf qu'il va même jusqu'à intégrer à son blason. Pire peut-être, il refuse les honneurs royaux et entre en conflit ouvert avec le souverain qui, bien entendu le réduit au silence par l'éloignement, l’humiliation, les vexations, les menaces, l'exil sur ses terres...Pendant ce temps là, Athénais règne sur la cour et le cœur du roi à qui elle donne sept enfants, oubliant son malheureux époux, qui, ne méritant pas le sort qu'elle lui fait, se morfond sans elle, allant jusqu'à vouloir contracter la vérole dans les sordides bordels parisiens, se déguiser en courtisane pour violer sa femme et transmettre ainsi la maladie au roi. La vieillesse, la lassitude royale, l'affaire des poisons et peut-être aussi Madame de Maintenon ont eu raison de l'étoile d'Athenais qui, répudiée, s'est souvenu opportunément de son époux lequel l'a refusée malgré son amour pour elle et mourut à peine âgé de cinquante ans. Si on veut le voir ainsi, c'est un peu un juste retour des choses mais aussi avec un sentiment d'injustice pour ce malheureux Montespan.

     

    Telle est l'histoire de cet homme pour qui on ne peut avoir que de la sympathie tant la vie qui aurait pu être belle pour lui, n'a tenu aucune de ses promesses puisque c'est ainsi que, jeune, on aime à imaginer les années qui s'offrent à nous. Elle a été cruelle pour lui comme cela arrive parfois. Un cocu prête toujours à rire, même si cet état menace tous ceux qui vivent en couple, mariés ou non, mais, pour un homme, continuer d'aimer à ce point une femme opportuniste et ambitieuse qui le trompe si ouvertement, reste exceptionnel. Il a été un homme d'honneur, courageux au point de défier le "Roi Soleil"et capable de refuser tout ce qu'une telle situation lui permettait d'avoir quand tant d'autres l'auraient ardemment désirée. Il y a certes de la part d'Athanais la volonté de réussir à tout prix avec la fascination de la notoriété, de l'influence, de la richesse... et ce quels que soit les sacrifices, il y a la morale, l'amour de ce pauvre homme, mais je reste confondu devant cette attitude pourtant si répandue, simple image de l'espèce humaine, capable du meilleur comme du pire mais bien souvent du pire, où on se croit tout permis, au mépris de tous, et en particulier des siens, pour atteindre un but qu'on s'est fixé. Je me demande toujours ce que, face à la mort, on peut penser de soi-même et de son passage sur terre alors qu'on est son seul juge, forcément impartial. C'est peut-être cela ce que le christianisme appelle "le jugement dernier".

    J'aime les biographies et celle-ci est particulièrement bien menée, agréable à lire, humoristique parfois, bien écrite et bien documentée jusque dans les plus petits détails, lue en ce qui me concerne sans désemparer tant ce livre est passionnant. (Jean Teulé est vraiment un splendide écrivain) A mes yeux cet ouvrage a notamment le mérite de rendre hommage à un personnage un peu oublié, malchanceux, moqué, malmené par les événements, éperdument amoureux de sa femme à en être naïf...et humilié par elle.

  • le vin du salut

    N° 1550– Juin 2021.

     

    Le vin du salut – Italo Svevo – Mille et une nuit.

     

    C'est un petit recueil d'une nouvelle, un peu comme les histoires qu'Italo Svevo (1861-1928) avait l'habitude de raconter à sa fille.

    Ce texte fait une allusion assez marquée aux fiançailles qui étaient, à son époque, un moment important dans la vie d'un homme et d'un couple. C'était un rituel de l'univers bourgeois dans lequel il vivait depuis son enfance et dans ce contexte, le contrat a une grande place puisqu'il régit bien souvent les diverses relations qui ont cours dans ce milieu. Si on en croit un de ses biographes, Svevo lui-même a vu ses propres fiançailles allongées par sa future belle-mère au seul motif que sa famille et lui-même n’apportaient pas les garanties suffisantes à l'union prévue.

     

    Le thème en est cependant le songe avec toute sa charge surréaliste. Ce texte a d'ailleurs eu pour titre initial "Ombres nocturnes" et met en scène un vieillard qui s'enivre et bouscule les règles bourgeoises et on retrouvera le thème du vin dans "la conscience de Zeno" qui est le chef d’œuvre de Svevo. Ici, dans le cadre de ces fiançailles, le vin torpille littéralement cette cérémonie mais cette nouvelle se termine d'une manière assez étrange, après le repas, les protagonistes se retrouvent dans une grotte obscure où la seule source de lumière est une caisse de verre. Celui qui avait ainsi perturbé cette cérémonie familiale doit y être enfermé comme dans un lieu expiatoire, mais trouve son salut en offrant sa fille. Sel de réveil vient mettre un terme à tout ce délire.

     

    J'y ai lu un texte plein de non-dits, dédiés aux choses ressenties par un auteur qui souhaite les garder pour lui, comme un court roman introspectif de quelqu’un qui souhaite se libérer par l'écriture. J'y ai surtout lu une grande solitude.

  • le destin des souvenirs

    N°1549

    Le destin des souvenirs et autres nouvelles.- Italo Svevo – Rivages.

    Traduit de l’italien par Soula Aghion.

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    Ce sont des nouvelles, pour la plupart autobiographiques qui évoquent Trieste et Venise. Ce Il s’agit d’une œuvre posthume généralement composée de textes courts pleins de nostalgie, dont certains sont inachevés. Ce n’était certes pas l’intention initiale de l’auteur que de publier des textes non terminés puisque ces derniers ont été collationnés après sa mort puis édités mais cela est soit l’occasion de solliciter l’imagination du lecteur, soit de le laisser sur sa faim !  Ils témoignent de ses obsessions, c’est un travail sur la mémoire personnelle de l’auteur, de son enfance, de sa vie d’homme d’affaires.

     

    L’auteur, de son vrai nom Ettore Schmitz, né en 1861 à Trieste est mort en 1928 des suites d’un accident de la route à Motta di Livenza. Il a passé toute sa vie dans des emplois sédentaires de bureau tout en tentant vainement de se faire publier. Ses rares publications à compte d’auteur, dont notamment son premier roman « Une vie » (1892), puis « Sénilità » (1898) furent pratiquement ignorés de la critique. Quant à « La conscience de Zeno » (1923), son chef-d’œuvre qui lui permis de se faire connaître avec succès, il ne parut qu’après un long silence de vingt années. Il est également l’auteur de pièces de théâtre et de recueils de nouvelles. Il ne fut connu que vers la fin de sa vie mais est actuellement considéré comme un auteur majeur et ses œuvres sont traduites dans le monde entier.

     

    Il a été l’ami de Joyce et lui aurait inspiré le personnage de Léopold Bloom dans « Ulysse » , de Freud dont il reconnaît une certaine influence. Valery Larbaud, Benjamin Crémieux et Eugenio Montale ont contribué à le révéler au grand public. Italo Svevo est lui-même une sorte de paradoxe. Né à Trieste quand cette ville était encore autrichienne (elle redeviendra italienne en 1918), il était patriote italien de cœur et parlait cette langue qui était celle de sa mère. De culture allemande par son père, il choisit un pseudonyme (qui signifie « Italien Souabe ») qui atteste cette dualité littéraire. De plus, il était de confession juive mais son mariage fit de lui un catholique, bien que son œuvre ne marque aucune référence religieuse.

     

  • Un mari

    N° 1547– mai 2021.

     

    Un mari – Italo Svevo – Éditions de l’imprimerie Nationale.

    Traduit de l’italien par Ginette Herry.

     

    Il s’agit d’une pièce de théâtre qui met en scène Frédérico Arcetri, avocat d’affaires, marié à Bice. Dans son bureau il y a le portrait d’une femme, Clara, sa première épouse qu’il a assassinée parce qu’elle l’a trompé, mais l’avocat a été acquitté pour cet uxoricide (on ne disait pas encore féminicide). C’était en effet l’époque où les tribunaux pardonnaient les crimes passionnels. Brice connaît cette histoire et respecte son mari autant pour sa valeur professionnelle que pour son attitude dans cet affaire d’adultère. Elle le considère comme un héro pour ce qu’il est et pour ce qu’il a fait en même temps qu’elle accepte ce portait comme la marque que l’amour que porte encore Frédérico à l’épouse qu’il a tuée. Les choses auraient pu demeurer ainsi longtemps mais c’est sans compter sans son ex-belle mère, Arianna Pareti, qui révèle à Francisco que Paolo Mansi, un ami du couple est aussi l’amant de Brice. Les choses se corsent quand on demande à Francisco, en dehors de sa sphère de compétence, de défendre un homme coupable d’avoir occis son épouse, elle aussi convaincue d’adultère. C’est donc pour lui une situation cornélienne qui est la sienne entre les soupçons qu’il nourrit au sujet de son actuelle épouse et la défense qu’il doit assurer dans une affaire qui ressemble étrangement à celle qu’il a connue lors de son premier mariage. De plus il entretient avec son ex-belle-mère des sentiments quasi-maternels alors que cette dernière le hait et cet épisode de sa vie le remet face à lui-même, à ses contradictions, à ses peurs et à son destin.

     

     

    La pièce, une comédie en trois actes, a été un long travail d’écriture (de 1895 à 1903) n’a paru que trois ans après sa mort, en 1931, dans un revue milanaise. Elle a été montée pour la première fois en Italie en 1982 à Vérone et en France en 1991. En réalité je ne suis pas bien sûr qu’il s’agit d’une comédie, même si l’épilogue y ressemble un peu et que la trahison de Brice n’est pas vraiment avérée. Certes, cette situation évoque d’emblée une pièce de boulevard qui a fait les beaux jours de Feydeau ou de Labiche mais en réalité j’y verrais plutôt un drame vécu par Francisco qui se débat dans une réalité personnelle difficile avec les doutes qu’il nourrit à l’endroit de son épouse et la défense qu’il doit assurer et qui lui rappelle un peu trop son passé intime. Viennent s’ajouter le pardon impossible et l’envie de nuire comme une vengeance.

     

    Je ne connaissais pas Italo Svevo (1861-1928 – ce qui signifie « Italien souabe »), de son vrai nom Ettore Schmitz auteur né à Trieste. Il est l’héritier d’une double culture italienne et rhénane mais aussi de confession juive par sa naissance et catholique par son mariage. Il a souvent fait éditer ses œuvres (pièces de théâtre, nouvelles) à son propre compte où, restées dans ses tiroirs, n’ont été publiées qu’à titre posthume eu égard à ses vaines recherches d’un éditeur. Autant dire qu’Il n’a jamais vraiment connu le succès de son vivant. Il a été l’ami, Freud et de Joyce, de Valéry Larbaud  et de Benjamin Crémieux qui ont contribué à le faire connaître en France.

     

     

     

     

  • O verlaine

    N° 1548– mai 2021.

     

    O Verlaine – Philippe Thirault – Olivier Deloye – Steinkis

     

    En 1895 Henri-Albert Cornuty, jeune employé aux abattoirs de La Villette et grand amateur de la poésie de Verlaine, recherche le poète. Il s’attend sans doute à rencontrer un écrivain installé, publié, reconnu, vivant bourgeoisement en famille et peut-être inaccessible mais ce qu’il découvre le bouleverse. C’est une loque humaine qui se révèle à ses yeux, un homme déchu, alcoolique, syphilitique, un être violent, un parasite qui échange ses vers contre des verres d’absinthe et des passes dans un bordel sordide, fréquentant des compagnons de galère, les membres d’une société interlope dignes de la Cour des miracles, errant d’hôpitaux où il est soigné en estaminets où il hypothèque sa vie chaque jour un peu plus avec cette « fée verte » dans laquelle il puise son inspiration et sa déchéance, oscillant sans cesse entre l’abject et le sublime. C’est « un poète maudit », lâché par les gloires de la culture officielle mais adulé par les étudiants du Quartier Latin qui vit les derniers mois d’une existence qui aurait pu être belle mais qui, par sa faute, à tourné au cauchemar. Henri-Albert a du mal à admettre que des poèmes si beaux et si musicaux puissent sortir d’une carcasse aussi repoussante. Il le suivra jusqu’au bout.

    Verlaine est aussi un paradoxe en lui-même. Lui, l’ancien amant de Rimbaud, l’ancien taulard, est protégé par le préfet de police et le directeur de l’hôpital où il est soigné parce que ces deux personnalités sont sensibles à ses vers, un comble pour un marginal qui se moque de la morale de son temps, des bonnes mœurs et de la justice.

    Il noie dans l’alcool ses derniers mois de vie sans savoir que son talent passera à la postérité et que des générations de gens apprendront ses poèmes, qu’on s’inspirera de sa vie et de son œuvre en le mettant en scène dans des romans comme l’a fait avec talent Jean Teulé (que j’ai eu envie de découvrir) qui lui-même inspira la plume de Philippe Thirault et le coup de crayon de d’Olivier Deloye (« Le poète n’est pas celui qui est inspiré mais celui qui inspire » a dit Jean Cocteau.)

    Chaque siècle a produit des génies et, dans le domaine de la poésie, Verlaine fut l’un d’eux qui continue à nous enchanter et à nous interroger.

    Je remercie vivement des éditions Steinkis et Babelio de m’avoir permis de découvrir cet ouvrage et de m’avoir invité à évoquer la mémoire de Paul Verlaine.

     

     

     

  • la revue indépendante

    Dans mes archives personnelles de La Feuulle Volante, je retrouve cet article paru dans La Revue Indépendante (n° 250 Janvier-Février 1996) qui lui était consacré, accompagné d'une lettre d'approbation de son directeur honoraire, Daniel Sor, en date du 23 février 1996.

     

    Quand je reçois La Revue indépendante, je suis frappé par la date de sa fondation, en 1841, et donc par sa longévité (155 ans). Quand on songe à la durée moyenne de vie d'une revue, cela laisse rêveur! Lors de l'Assemblée Générale de 1994, son actuel directeur-rédacteur en chef, Bernard Drupt, ayant préalablement protesté contre le "vol" du titre dont s’était rendu coupable un parti politique, avait proposé que soit affichée sans complexe la date de création malgré les différentes reprises successives de cette revue. C’est en effet en 1841 que fut créée La Revue indépendante par Georges Sand, Pierre Leroux et Louis Viardot, 16 rue des Saints-Pères à Paris.

    Elle fur reprise par Félix Fénéon en 1884. Elle part jusqu’en 1895 avec des signatures prestigieuses sur la vie de son temps. Il y était question de vie publique et politique. Il y eu un vide, comblé en 1927 à 1934 avec un titre un peu modifié, connu sous le nom de La Revue indépendante théâtrale,littéraire, artistique, sportive et de cinéma . C’est sous ce sigle qu‘elle est répertoriée dans l’Annuaire de la Presse de 1928. En 1947 une nouvelle série paraîtra. Elle deviendra, grâce à Robert Morche l’organe du Syndicat des journalistes et écrivains, fondé lui en 1923.

    En fait, l’histoire de cette revue est marquée par de nombreuses péripéties. Le numéro 100 de la nouvelle série, daté de novembre-décembre 1970 mentionnait déjà une refondation en 1912, tout en rattachant ce titre à la création originelle de la revue en 1841.

    Le signataire de l’éditorial de ce numéro, Daniel Sor qui état à l’époque rédacteur en chef, s’interrogea sur les raisons de la longévité exceptionnelle de cette revue. Il remarquait que si toute entreprise littéraire « subsiste et prospère grâce à la curiosité publique », il convenait qu’une revue soit à la hauteur de l’intérêt qu’elle suscite. Il notait que La Revue Indépendante se caractérisait en premier lieu par son éclectisme et son libéralisme, respectant à la fois la liberté d’expression de ses collaborateurs et la conviction intime de ses lecteurs. Il mentionnait également une autre raison à cette longévité. Depuis son origine, la revue s’était toujours appuyée sur des écrivains et des poètes. Ainsi citait-il parmi ses chroniqueurs de prestigieux membres de l’Académie française tels que ; Anatole France, Paul Claudel, Raymond Poincarré, Georges Duhamel, le Maréchal Lyautey… Ainsi dégageait-il l’esprit de cette revue fondée sur la bonne foi et la valeur littéraire. Daniel Sor ne manquait pas de rendre un hommage appuyé à Robert Morche qui avait su relancer cette revue en élargissant son audience et en respectant ses valeurs. Dans la liste des noms qui émaillèrent cette revue, il ne manqua pas de noter ceux dont la sensibilité poétique était marquante car c’est aussi une revue qui s’intéresse aux poètes.

    En tant que rédacteur de cette chronique (La Feuille Volante), j’ai été très tôt destinataire de La Revue Indépendante. Ce qui m’a plu, c’est précisément ce que je m’attache à cultiver pour moi-même, c’est à dire l’indépendance. Daniel Sor dans son article notait que la revue se défend d’appartenir à un parti politique, s’attachent seulement à barrer la route au sectarisme et à l’intolérance  d’où qu’ils viennent, mettant notamment en œuvre une attention toujours en éveil fondée sur la jeunesse.

    Dès le n° 200, Bernard Drupt établissait un constat quelque alarmiste de la situation, faisant état d’inquiétudes face à l’avenir, craignant plus l’indifférence que la satisfaction de ses membres. Dans cet éditorial il réaffirmait l’indépendance de cette revue, rappelait aux lecteurs que cela dépend d’eux et souhait que chacun donne un peu de son temps dans l’intérêt commun, même si le rôle du syndicat avait un peu évolué. Citant Beaumarchais, il adressait quand même un message d’espoir.

    Actuellement La Revue Indépendante en est au numéro 250 ( Janvier-Février 1966), porte toujours le même nom (Corporative, littéraire, artistique, documentaire), se présente sous un format 24/16 à couverture cartonnée et reste l’organe des journalistes et des écrivains. Elle se consacre toujours aux problèmes de société, publie les réflexions et les réactions personnelles des chroniqueurs dans le domaine culturel et littéraire sans oublier la traditionnelle « vie de la revue et du syndicat ». Des poèmes sont également publiés dans chaque numéros qui commence bien sûr par l’éditorial de son directeur. On y trouve également des rubriques critiques autour du cinéma, une revue de presse de France et de l’étranger , des « prières d’insérer » etc.

    Pratiquement chacun de ces numéros a pour hôte le chat d’Arfoll ce qui y met une touche d’originalité.

     

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