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cité de verre
- Par ervian
- Le 15/02/2012
- Dans Paul AUSTER
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N°506 – Février 2011.
CITE DE VERRE – Paul AUSTER – Actes Sud.
Traduit de l'américain par Pierre Furlan.
C'est le 1° roman de la trilogie new-yorkaise de Paul Auster (la Feuille Volante n° 497 et 500). Bizarrement, j'ai l'impression qu'il faudrait en commencer la lecture par la fin. En effet, c'est un étrange récit raconté par un narrateur qui écrit : « Je suis rentré en février de mon voyage en Afrique... J'ai téléphoné à mon ami Paul Auster...(il) m'a expliqué le peu de choses qu'il savait de Quinn puis il a continué à me décrire l'étrange affaire dans laquelle il il avait été fortuitement impliqué ».
Un lecteur attend d'un roman qu'il lui raconte une histoire, mais comme souvent chez Auster, cela ne se passe pas exactement comme cela. Ici l'histoire existe, certes, mais elle est non seulement compliquée, fait intervenir des personnages inattendus, parfois furtifs, parfois quasi-réels que l'auteur abandonne, explore des thèmes de réflexion intéressants, brouille parfois le jeu... Ici le narrateur prend la parole en premier, évoque Daniel Quinn, écrivain new-yorkais de romans policiers. Il a 35 ans, a perdu son épouse et son fils et vit seul, modestement et sans grandes ambitions. Il signe ses romans policiers du nom de William Wilson [C'est le nom d'une nouvelle d'Edgar Poe écrite sur le thème du double]. Ce n'est pas là une simple fantaisie d'auteur puisque puisqu'il nous est dit que « Même s'il n'était qu'une invention, s'il était né de Quinn, il menait désormais une vie indépendante ». Quinn met également en scène dans ses romans un personnage fictif du nom de Max Work, détective privé, mais qui, avec le temps prend de la consistance au point que Quinn voit le monde à travers lui [il est intéressant de s'attarder sur le jeu de mots qui nous est offert entre « I » et « eye »]. Il peut donc s'agir d'un prétexte qui joue sur le dédoublement d'un même personnage.
En pleine nuit, Quinn reçoit un coup de téléphone et l'interlocuteur demande à parler au détective privé du nom de... Paul Auster ! Il ne peut donc s'agir que d'une erreur. Pourtant la voix se fait convaincante, parle de danger de mort et Quinn accepte de rencontrer une femme énigmatique, Virginia Stillman, mariée à Peter, jeune homme mystérieux qui prétend que son père qui l'a torturé pendant toute son enfance veut l'assassiner. Peter se révèle étrange, tient des propos désordonnés sur la vie, sur son épouse, sur Dieu et émet des doutes sur son propre nom. Quinn accepte un chèque à l'ordre d'Auster pour protéger Peter, découvre le père Stillman (qui s'avère, dans un premier temps être deux personnages), mène son enquête en notant ses remarques sur un cahier rouge. Il suit donc Stillman à travers New-York, reconstitue ses itinéraires aléatoires, en donne des interprétations qui se révèlent être erronées, étudie ses habitudes... Cet homme souhaite inventer un nouveau langage [« Un langage qui dira enfin ce que nous avons à dire. Car les mots que nous employons ne correspondent plus au monde »].
Quinn fait des rapports téléphoniques réguliers à Virginia Stillman et, à l'instar de son héros Max Work, se met à désirer ardemment cette femme. Quinn finit, sous son vrai nom par rencontrer le père Stillman. Chacune de leurs rencontres est quelque peu surréaliste, soit il est question de la quête d'objets hétéroclites, soit Quinn se fait passer pour le fils de Stillman que celui-ci ne reconnaît pas, soit Quin qui se présente comme étant Henry Dark. Il se trouve que ce nom, choisi par hasard par Quinn correspond au personnage d'un roman que Stillman a écrit autrefois. [ Et les initiales H.D. lui évoquent Humpty Dumpty, personnage en forme d'œuf du roman de Lewis Caroll « De l'autre côté du miroir » !]
Puis Stillman disparaît (nous saurons plus tard qu'il s'est suicidé en se jetant du pont de Brooklyn), Quin rencontre le vrai Paul Auster qui lui avoue être écrivain et non détective,et lui donne le chèque libellé à son nom. Ensemble ils parlent littérature et évoquent Don Quichotte et Cervantes, dissertant à la fois de la folie du chevalier, du bon sens de Sancho Penza et surtout de la façon dont a été écrit le fameux roman puisque Cervantes prétend en avoir trouvé le manuscrit dû à l'auteur arabe Cid Hamet Ben Engeli au marché de Tolède. C'est une manière comme une autre de parler de ce roman dans le roman, de cette mise en abyme tant prisée par Auster, de cet ouvrage où le lecteur se perd et où les noms se mélangent sans qu'on ne sache plus très bien qui est qui.
Puis Auster abandonne sans crier gare l'intrigue initiale autour de Stillman. En effet Quinn constate que le téléphone ne répond plus, que le chèque qu'il avait reçu au non d'Auster est sans provisions... Il décide donc de changer de vie, devient marginal, reprend la rédaction du fameux « cahier rouge » qu'il avait un peu abandonné, revient à son ancien appartement maintenant habité par une femme, puis investit celui de Peter Stillman dont il n'a aucune nouvelle et qui a définitivement disparu. Dans l'état où il se trouve, il constate que William Wilson et Max Work sont morts et que lui-même disparaît petit à petit du décor que les ténèbres envahissent. Le cahier rouge n'a d'ailleurs plus de pages. C'est un peu comme si cette histoire s'était révélée transitoire « Cette affaire avait servi de pont vers un autre lieu de sa vie, et maintenant qu'il l'avait franchi, Quinn en avait perdu le sens. Il ne s'intéressait d'ailleurs plus à lui-même. Il parlait des étoiles, de la terre, de ses espérances pour l'humanité. »
Quant au cahier rouge, la dernière phrase qui y est inscrite est « Que sa passera-t-il quand il n'y aura plus de pages dans le cahier rouge ? » Un familier de l'œuvre d'Auster notera opportunément que dans un autre roman (« La nuit de l'oracle »), l'auteur accorde aussi une grande importance à un cahier bleu !) ]. De plus, le narrateur, qui prétend s'être brouillé avec Auster à cette occasion, termine par ces mots « Pour ce qui est de Quinn, il m'est impossible de dire où il se trouve actuellement. ». Une manière comme une autre de laisser son lecteur libre d'imaginer une fin qui lui convienne.
Dans ce roman, il faut noter une nouvelle fois l'art de la narration labyrinthique qui est allié à une imagination débordante? Cela étourdit le lecteur et c'est sans doute l'effet recherché. C'est en effet une sorte de vertige qui ne peut pas ne pas le prendre à la lecture d'un tel roman. Je ne suis pas sûr cependant d'avoir bien tout compris, mais j'ai poursuivi ma lecture jusqu'à la fin, et avec plaisir !
Est-ce une remise en cause du langage et du sens des mots ? Est-ce que Auster s'interroge sur les concepts d'identité ? Veut-il, à l'occasion d'un roman à la fois s'attacher son lecteur et ne pas lui imposer complètement un texte en le laissant libre d'imaginer ce qu'il veut ? Explore-t-il ici une forme de folie qui peut s'emparer des hommes des grandes villes tentaculaires (New-York ?) ou des écrivains qui créent autour d'eux un univers de fiction et des personnages qui peuvent finir par leur échapper ? A chacun de répondre !
©Hervé GAUTIER – Février 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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La nuit de l'oracle
- Par ervian
- Le 14/02/2012
- Dans Paul AUSTER
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N°504 – Février 2011.
LA NUIT DE L'ORACLE – Paul Auster – Actes Sud.
Traduit de l'américain par Christine Le Boeuf.
Le jeune écrivain new-yorkais d'origine polonaise, Sidney Orr revient chez lui après une longue hospitalisation. Il est marié à une femme, Grace, qui l'aime et il est heureux avec elle. Cette période a été cependant difficile pour lui puisqu'il semble avoir perdu tous ses repères « Quand arriva le jour de ma sortie de l'hôpital, c'est à peine si je savais encore marcher, à peine si je me rappelais qui j'étais censé être. ». Il est à nouveau désireux d'écrire et commence à rédiger une histoire dont le personnage principal, Nick Bowen, est à la fois romancier et résident à New-York [comme Auster lui-même]. Sydney Orr commence donc l'histoire de Nick tout en la rapprochant de la sienne propre, esquissant les ressorts complexes qui existent dans la création romanesque. Dans l'histoire du narrateur, Nick qui est aussi éditeur, reçoit le manuscrit d'un roman inédit attribué à Sylvia Maxwell par l'intermédiaire de sa petit-fille, Rosa Leigthman et qui s'intitule « la nuit de l'oracle ». Ce roman met en scène Lemiel Flag, un héros aveugle qui a de pouvoir de deviner l'avenir. Nick manque d'être tué par la chute d'un objet, quitte sa femme sans raison et part au hasard pour Kansas City.
Résumer un roman a toujours quelque chose de frustrant. Dans le cas de Auster, l'intrigue n'est jamais simple et il balade son lecteur dans les arcanes d'un récit plein de rebondissements. Il se trouve que l'auteur introduit également dans son texte un autre personnage, John Trause, écrivain lui-même qui conseille à Orr de s'approprier le personnage [Flitcraft] d'un autre roman [« le faucon maltais »] dont il n'est pas l'auteur et de le mettre en situation dans sa création personnelle. De fait, les deux histoires se rejoignent sous la plume d'Orr. Cette mise en abyme est peut-être un peu difficile à suivre mais elle met en évidence le hasard et le poids qu'il a sur la vie des hommes. Cela a toujours été pour moi un thème de réflexion intéressant et pas seulement du point de vue littéraire. Pour autant, le narrateur révélera à la fin de ce roman les liens qui l'unissent à Trause. Orr reste le maître de ce récit jusqu'à la fin, nous décrivant sa vie parfois mouvementée avec Grace.
On peut aussi s'interroger sur le processus créatif au terme duquel un personnage de roman, nécessairement fictif, prend vie sous la plume d'un créateur, ce qu'il doit à la culture de ce dernier à ses fantasmes. D'où vient ce Ed Victory, chauffeur de taxi que rencontre Nick, mais aussi collectionneur d'annuaires téléphoniques de Varsovie dans les années 30 ? Dans ces bottins Nick retrouvera trace du patronymes de la famille de Orr. Ed est un personnage secondaire mais qui va prendre de l'importance dans la vie de Nick au point qu'il pourrait parfaitement devenir le héros... d'un autre roman !
A l'occasion de cette histoire labyrinthique et pleine de mises en abyme ainsi que Auster les affectionne, l'auteur engage une réflexion sur l'écriture et sur la création artistique en général et les rapports qu'un écrivain peut entretenir avec la réalité. A quel point cette dernière peut-elle influencer l'œuvre qui est du domaine de l'irréel, de la fiction ? [« Perdu dans les affres du chagrin il se persuada que les mots qu'il avait écrits au sujet d'une noyade imaginaire avaient provoqué une noyade réelle, que sa fiction tragique avait donné lieu à une tragédie réelle dans le monde réel. »]. Après tout, ce n'est pas un hasard si on parle aujourd'hui de l'auto-fiction comme un moteur de la création littéraire. Il note jusqu'à l'obsession l'existence de ce petit carnet bleu de fabrication portugaise que vend son ami Chang et qui recueille ses mots. Mieux, il les suscite ! Pourtant il finit par le détruire. Grâce à cela, il invente l'histoire de John Trause qui est lui-même écrivain et de son éditeur, Nick Bowers à qui il prête des pérégrinations pour le moins fantastiques, mélange judicieusement le roman de Sylvia Maxwell et que sa petite-fille Rosa Leigthmann souhaite voir publier par Bowers, met en situation des différents personnages de ces fictions, leur prête des aventures extraordinaires qui ont pour seules limites l'imagination de l'auteur qui est aussi le narrateur...
Je suis un peu surpris par le nombre et surtout par la longueur des notes de bas de page. Elles participent largement aux digressions chères à Auster et entretiennent cette impression d'égarement que ne manque pas de ressentir le lecteur. On se perd d'autant plus facilement dans l'histoire principale que le narrateur y introduit des évocations secondaires. Dans celles-ci, il inclut toute une arborescence de personnages qu'il crée et qu'il abandonne, toute une série de situations qui complètent et éclairent l'intrigue mais qui pourraient tout aussi bien être le départ d'une nouvelle fiction. Cela rompt sans doute le processus narratif mais nourrit l'imaginaire du récit.
Cela met en évidence une caractéristique du style de Auster qui est le culte du détail dans la narration. On pourrait le rapprocher du « pointillisme » en peinture... D'autre part, le lecteur ne sera pas sans remarquer de Trause est l'anagramme de Auster, ce qui accentue les ressemblances entre eux. Ces deux écrivains ont traversé une période de sécheresse analogue [symbolisée sans doute par une période d'hospitalisation] et le narrateur, dans une sorte de dialogue improvisé et improbable entre lui et Trause, s'interroge sur la couleur bleue de ce carnet qu'ils ont en commun [« Le carnet était fermé et posé sur un petit dictionnaire et, sitôt penché pour l'examiner je constatais que c'était le double exact de celui qui se trouvait chez moi, sur ma table »] autant que sur leur rôle dans la société [« Ça ne veut rien dire Syd, sinon que tu as le cerveau un peu fêlé. Je suis tout aussi fêlé que toi. Nous écrivons des livres, non? Que peut-on attendre de gens comme nous ? »]. Il tente d'analyser le processus créatif que l'imagination mais aussi la réalité et le hasard alimentent, mais aussi ce simple assemblage de feuilles vierges et reliées sous la forme de ce fameux « carnet bleu » qui est une invitation forte à l'écriture. Le narrateur prend en compte que l'inspiration peut parfaitement manquer tout d'un coup au plus prolixe des écrivains !
Paul Auster s'interroge sur la démarche des écrivains en général par rapport à leurs personnages. Qu'ont en commun ces créations fictives et donc inventées et le vécu de celui qui les invente. Peuvent-il s'échapper du moule que l'auteur leur a assigné ? Sont-ils libres de leurs mouvements (et de leur destin ?) à l'intérieur d'une histoire inventée par un auteur. Je goûte à titre personnel cette sorte d'introspection et le questionnement d'un auteur sur lui-même autant que sur ces personnages me paraît être une démarche intéressante et révélatrice à la fois pour le lecteur et pour l'auteur lui-même. Comme on le voit chez Auster, l'histoire peut assez facilement passer au second plan au profit de ses interrogations personnelles.
J'ai bien conscience de m'être un peu perdu dans le dédale la lecture de ce roman comme sans doute le seront tous les lecteurs. Je n'ai peut-être pas tout compris tant la démarche créatrice d'Auster est labyrinthique, mais j'ai pris du plaisir à entrer dans cet univers narratif auquel la traduction doit probablement beaucoup. Il m'a tenu en haleine jusqu'à la fin et c'est sans doute ce qu'un lecteur peut demander à un roman.
©Hervé GAUTIER – Février 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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Tombouctou
- Par ervian
- Le 14/02/2012
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N°503 – Février 2011.
TOMBOUCTOU – Paul Auster – Actes Sud.
Traduit de l'américain par Christine Le Boeuf.
Le titre d'abord. Il évoque une ville mythique, à la fois mystérieuse et lointaine dont l'origine serait, selon la légende, rattachée à un puits et à une femme. Elle reste dans notre inconscient ou peut-être dans notre histoire une cité qui a été explorée par René Caillié en 1828.
Mais, avec Paul Auster, on est jamais au bout de ses surprises et la lecture d'un de ses romans est toujours un moment d'exception, plein de curiosités pour le lecteur attentif. C'est que ce récit commence par l'évocation de Willy, un personnage un peu bizarre, à la fois vagabond et rimailleur qui se prend pour l'assistant du Père Noël. Il erre dans la ville de Baltimore en compagnie de son chien, Mr Bones, un authentique bâtard. Pourtant cet animal n'est pas le commun des canins, il est plein de sensibilité et son maître ne le tient pas pour un inférieur mais au contraire pour un véritable ami. L'animal est même animé d'aspirations métaphysiques ! Willy va mourir, il le sait, mais avant de faire le grand saut, il tient à assurer à son compagnon un nouveau gîte en lui conseillant d'éviter la police, la fourrière... et les restaurants chinois ! Le mieux serait qu'il le confie à Bea Swanson, son ancienne professeur d'anglais. Il veut aussi assurer un avenir à ses écrits consignés sur soixante quatorze cahiers. Ce sont des poèmes mais aussi les premiers balbutiements d'une longue épopée « Jours vagabonds » où il évoque ce qu'a été sa vie personnelle. Las, il meurt misérablement avant d'avoir mené à bien ce dernier projet. Ainsi, happé par la mort, il doit bien se résoudre à faire une croix sur ses légitimes et littéraires ambitions !
Mr Bones se retrouve donc seul, orphelin, et recherche vainement l'ancien professeur de Willy. Il va donc errer et rechercher un maître. Après un long voyage « à pattes » qui peut, si on veut le voir ainsi, ressembler à une démarche labyrinthique (et que Paul Auster affectionne) analogue à celle de son maître, il trouve enfin une famille qui l'adopte, s'occupe de lui et l'aimera... Poursuivant ses préoccupations philosophico-religieuses, l'animal, qui rêve parfois à son maître et entreprend avec lui des dialogues d'outre-tombe, s'imagine que cet homme réside maintenant dans un lieu de félicité paradisiaque qu'il a du mal à situer sur la carte du monde et qu'il nomme Tombouctou ! Willy lui parle, lui donne des conseils sur la façon de survivre...
C'est que cette fable romanesque, pleine de sensibilité où les hommes portent des noms d'animaux et vice versa, donne la parole à ce brave chien qui va faire part de ses remarques sur sa vie devenue aussi vagabonde que celle de feu son maître. Perdu dans ce monde, il se révèle un peu naïf, parfois malchanceux mais se montre plus humain que bien des hommes. Il mènera à son terme sa quête personnelle pour, le pense-t-il, retrouver Willy dans cet ailleurs
Ce roman a la caractéristique, rare à mes yeux, de capter l'intérêt du lecteur dès la première ligne, de le prendre par la main en quelques sorte et de ne l'abandonner qu'à la fin sans que l'ennui se soit insinué dans sa lecture. Paul Auster s'y révèle encore une fois un narrateur exceptionnel. Son style fait d'humour, de tendresse et de réflexions parfois grinçantes sur la vie a quelque chose d'attachant, de magique même !
J'ai vraiment bien aimé et je continue d'explorer l'univers tissé par cet auteur qui ne cesse de m'étonner.
©Hervé GAUTIER – Février 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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La chambre dérobée
- Par ervian
- Le 14/02/2012
- Dans Paul AUSTER
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N°500 – Février 2011.
LA CHAMBRE DÉROBÉE - Paul AUSTER– Actes sud.
Traduit de l'américain par Pierre Furlan.
Ce roman s 'ouvre sur l'écrivain américain Fanshawe, où plus exactement sur son fantôme. Cet homme semble avoir disparu et probablement est mort puisque sa femme Sophie contacte le narrateur, qui est aussi critique littéraire, mais également l'ami d'enfance de son défunt mari, pour qu'il juge si son œuvre demeurée inédite, est digne d'être publiée. En cela elle exécute une de ses dernières volontés explicitement exprimées. Non seulement les poèmes, romans et pièces de théâtre de Fanshawe sont éditées et sont un succès, mais le narrateur, sur la demande expresse de son ami, épouse sa femme et adopte son fils. Il lui propose en quelque sorte une vie par procuration ou, si l'on veut, une certaine forme d'imposture. Par la suite, non seulement le narrateur apprend que son ami n'est pas mort, mais ce dernier lui enjoint de n'en rien dire à Sophie et surtout de ne pas chercher à le retrouver. S'ouvre donc avec son épouse une période de vie commune qui sera heureuse bien que fondée sur le mensonge. Devant la réussite littéraire de la publication posthume, on demande au narrateur de rédiger une biographie de Fanshawe. A partir de ce moment, il va découvrir un être différent du garçon qu'il a connu enfant et prendre conscience qu'il a fait une erreur en acceptant ce travail qu'il finira par abandonner. Derrière l'élève brillant qu'il admirait, il découvre un jeune homme distant de ses parents, abandonnant ses études pour fuir sa famille et qui refuse d'éditer ses écrits pourtant prometteurs. Dès lors, il ne sait plus si Fanshawe est toujours vivant où s'il se confond avec l'image de la mort. A la fin, il lui révèle son existence qui ressemble à une fin de vie en lui confiant un cahier manuscrit passablement abscons « Tous les mots m'étaient familiers, mais ils semblaient pourtant avoir été rassemblés bizarrement , comme si leur but final était de s'annuler les uns les autres... Chaque phrase effaçait la précédente, chaque paragraphe rendait le suivant impossible. » . C'est un peu comme si le narrateur et probablement Auster lui-même, considéraient l'écriture comme une impossibilité !
Il est curieux que le nom de Fanshawe donné à cet écrivain soit en réalité le nom d'un roman écrit par Nathaniel Hawstorne, auteur américain [1804-1864] dont il est question dans « Revenants » qui est le deuxième roman de cette « Trilogie New-Yorkaise ». Son épouse se prénomme Sophie, tout comme celle de Hawstorne. Cela dit, Auster, avec ce roman labyrinthique écrit à la première personne, avec ses fréquentes digressions, tisse un suspens qui confine à l'interrogation, à tout le moins en ce qui me concerne. Au cours de ce récit, Auster lui-même (le narrateur?) lors d'une de ces parenthèses qu'il affectionne, révèle que ce roman se rattache à sa « Trilogie new-yorkaise », précisant « Ces trois récits sont la même histoire, mais chacun représente un stade différent de ma conscience de ce à quoi elle se rapporte... Si les mots ont suivi, c'est que je n'ai pu faire autrement que de les accepter. Mais cela ne rend pas les mots nécessairement importants. Il y a longtemps que je me démène pour dire adieu à quelque chose, et, en réalité, seule cette lutte compte. ». Que doit-on comprendre ici ? Que les mots sont un simple outil pour exprimer la pensée, qu'ils peuvent se dérober, que l'écriture est un moment de sa vie qu'il souhaite peut-être abandonner ? Est-ce une fascination pour la mort ou pour la quête perpétuelle d'une chose impossible à atteindre ? Est-ce une interrogation métaphysique sur le sens de la vie [« Les vies n'ont pas sens. Quelqu'un vit puis meurt et ce qui se passe entre les deux n'a pas de sens »], sur la destinée, sur la solitude, sur la quête que quelque chose dont on porte la réponse en soi-même ?[« Cette chambre, je m'en apercevais à présent, était située sous mon crâne »].
Ce roman qui clôt la série de la « Trilogie new-yorkaise » est d'une lecture facile mais m'a quand même laissé dubitatif. Pour autant, je continuerai à explorer l'univers de l'auteur à cause d'une attirance que je ne m'explique pas moi-même.
©Hervé GAUTIER – Février 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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SEUL DANS LE NOIR
- Par ervian
- Le 14/02/2012
- Dans Paul AUSTER
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N°499– Janvier 2011.
SEUL DANS LE NOIR- Paul AUSTER– Actes sud.
Traduit de l'américain par Christine Le Bœuf.
August Brill, critique littéraire à la retraite, contraint à l'immobilité à la suite d'un accident de voiture se réfugie dans le Vermont, chez sa fille divorcée qui héberge également sa propre fille. La solitude, les insomnies, l'inaction suscitent chez lui un retour sur lui-même avec ses regrets, ses remords ... Pour fuir le noir de la nuit, il se recréé un monde imaginaire dans une Amérique qui n'aurait connu ni le 11 septembre ni la guerre en Irak [ On peut penser qu'il nie cet épisode historique parce que l'ex-compagnon de sa petite-fille Katia a été tué en Irak. Elle aussi se réfugie, aux côtés de son grand-père, dans le visionnage de vieux films], mais qui serait déchirée par une sorte de deuxième guerre de sécession. Dans ce décor surréaliste, Brill place son personnage principal, Owen Brick, magicien professionnel, la trentaine, chargé de tuer un homme qu'il ne connaît pas mais qui est présenté comme le seul responsable de ce conflit. Cet homme se révèle être Brill lui-même, l'inventeur de toute cette histoire. Son élimination physique mettra fin aux combats. Pour l'inciter à mener à bien cette mission, Brick fait l'objet d'un chantage : s'il n'élimine pas August Brill, c'est lui et son épouse Fortuna qui seront tués. Et tout cela, bien qu' imaginé par Brill lui-même, prend l'aspect d'une réalité. Pire peut-être, Auster n'imagine pas que Brill puisse renoncer à cette histoire [« Or Brill ne peut en aucun cas renoncer puisqu'il doit continuer à raconter son histoire, l'histoire de cette guerre dans cet autre monde qui est aussi ce monde-ci, et il ne peut se laisser arrêter par rien ni par personne. »]
Brill, déroule donc son histoire. Il permet à Brick de rencontrer une multitude de personnages dont pas mal de femmes. Ils ont tous leur place dans ce monde parallèle qu'il imagine ! Dans ce processus « d'histoire dans l'histoire », l'auteur mélange allègrement réel et virtuel et la nuit favorise cette « création » ! Dès lors cette introspection fait défiler dans sa tête toutes sortes de scénarii, des plus vraisemblables aux plus échevelés, allant même jusqu'à évoquer le suicide de Brick, pour éviter un sort tragique à son épouse.
Ce roman est composé un peu comme un patchwork un peu déroutant pour le lecteur. Cela commence par une référence à Giordano Bruno, ce moine philosophe du XVI° qui fut brûlé par l'inquisition italienne pour avoir soutenu qu'il existait d'autres mondes analogues au nôtre. Dans un texte gigogne, Auster mélange plusieurs fictions, juxtapose des morceaux de textes, passe brutalement d'une narration écrite à la première personne par Brill à un épisode du parcours de Brick. On a même parfois l'impression d'être carrément dans l'irréalité d'un conte de fée. Le narrateur évoque son enfance, sa rencontre avec sa défunte épouse, Sonia, son divorce, son remariage, le divorce de sa fille, parle longuement avec sa petite fille... Tout cela au cours d'une seule nuit d'insomnie !Ce pauvre vieil homme qui revient sur sa vie, la raconte à sa petite-fille, est en réalité en train de se distraire lui-même [« Je me suis surtout raconté une histoire, c'est ce que je fais quand je ne peux pas dormir. Je reste couché dans l'obscurité et je me raconte des histoires »]
Mais « Ce monde étrange continue de tourner » comme l'écrit le poète. La nuit se termine, le jour se lève, l'imagination s'arrête, l'inspiration se dissipe, la magie prend fin... Auster cesse tout d'un coup les « aventures » de Brick et aussi la rédaction de son roman !
Paul Auster est vraiment un écrivain étonnant à plus d'un titre. Sa créativité semble ne pas avoir de bornes, mélangeant autobiographie et chimères, jouant avec les mises en abymes, il tisse lentement un univers kafkaïen et labyrinthique. Non seulement il raconte une histoire, mais aussi il en profite, dans la seconde partie, pour s'interroger sur le rôle de l'écrivain par rapport à ses personnages, mène une réflexion sur la guerre et sur l'engagement américain, compare livre et film [« Un livre vous oblige à échanger avec lui, à faire travailler votre intelligence et votre imagination , alors qu'on peut regarder un film dans un état de passivité décérébrée. »], se livre à une analyse assez longue de certains longs-métrages [ Renoir, de Vittorio de Sica, Ray...], parle, sous forme d'aphorismes de Dieu, de la bonté, l'éducation, de la culpabilité [ Katia pense que le départ de son ex-compagnon pour l'Irak où il sera tué est la conséquence de leur rupture], met en perspective la douleur et la création artistique, sa genèse aussi parfois. Un écrivain doit souffrir pour créer[Brill vit « dans une maison d'âmes en peine, blessées » et sa fille, également meurtrie par la vie, écrit, elle aussi]ou simplement laisser aller son imaginaire ? Sa propre création est-elle un baume à la douleur, tant le monde extérieur est peu attirant. L'imagination serait-elle une antidote à la vie et pourquoi pas au temps qui passe ?
Je ne sais pas pourquoi, mais je continue avec plaisir à explorer l'univers de Paul Auster.
©Hervé GAUTIER – Janvier 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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REVENANTS
- Par ervian
- Le 14/02/2012
- Dans Paul AUSTER
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N°497– Janvier 2011.
REVENANTS – Paul AUSTER– Actes Sud.
Traduit de l'américain par Pierre Furlan.
Trois personnages principaux à qui l'auteur donne des noms de couleurs : Bleu, Blanc, Noir. Un lieu : New-York près du Pont de Brooklin. Une année : 1947. voilà pour le décor. Le narrateur de cette histoire demeure inconnu.
Blanc demande à Bleu de surveiller Noir et pour cela lui loue un appartement depuis les fenêtres duquel il peut voir Noir et observer ses faits et gestes. Il devra seulement, contre paiement, établir des rapports hebdomadaires qu'il déposera dans une boîte postale. C'est donc un travail facile d'autant que Bleu est détective privé. Ce qu'il voit au début, c'est que Noir écrit beaucoup. Cela semble être sa seule activité. Cette filature monopolise tout le temps de Bleu qui ainsi néglige sa fiancée a point de ne plus lui téléphoner. Cela laisse pour lui la place aux craintes, voire aux fantasmes... A force de rédiger ses rapports qui n'entrainent aucun commentaire, Bleu en vient à douter du bien-fondé de sa tâche. Suivre Noir lui paraît inutile tant il lui semble que sa vie ne recèle aucun secret. A partir de ce moment, il se libère lui-même de son travail en s'accordant des répits, mais lors d'un de ces moments de liberté il s'aperçoit que sa fiancée lui préfère un autre homme. Il l'interpelle, lui apparaît « comme un revenant » et prend conscience qu'il a perdu toute chance de vivre heureux. Il se rabat sur Violette, une prostituée qui lui donne du plaisir. Il va aussi au cinéma parce qu'il aime les salles obscures et parce que « les images à l'écran ont une certaine ressemblance avec les pensées qui défilent dans sa tête ». Est-ce le fait d'assister à la projection du film « la griffe du passé » qui lui fait remonter le temps et revenir à l'histoire du pont de Brooklin et à la vie de son propre père ? Il en déduit que les vivants sont entourés de « revenants » puisqu'il est aussi question au cours de ce texte des écrivains américains tels que Walt Withman ou de Nathaniel Hawthorne
En même temps que cette révélation, Bleu prend conscience que les mots qu'il utilise dans ses rapports sont insuffisants, inexpressifs pour parler complètement de Noir. Il décide donc, pour mieux sérier sa personnalité de faire ce qu'il fait, de lire ce qu'il lit... De même il s'aperçoit que cette tâche lui paraît bizarre et même impersonnelle. L'appartement est loué au nom de Blanc mais occupé par Bleu, les paiements se font par mandat et non par chèque. Est-ce là la certitude de vivre sa vie par procuration, comme si celle de Bleu se confondait avec celle de Noir ? Le temps passe ainsi sans que rien ne se produise et par une sorte de jeu de miroir, Bleu s'aperçoit qu'il n'est plus maître de cette activité d'observation. D'observateur, il devient observé, et par Noir lui-même, et ce d'autant plus que, nous l'apprendrons plus tard, Noir est lui-même un détective privé, chargé, dans les mêmes conditions d'établir des rapports sur les activités de Bleu. Ce dernier en vient à douter de sa propre personne, de sa propre tâche. Il en vient à penser qu'il est, en quelque sorte, désincarné, dépossédé de lui-même par cet homme qui joue ainsi un double jeu sans qu'il comprenne bien pourquoi.[« Car en épiant Noir de l'autre côté de la rue, c'est comme si Bleu regardait dans un miroir, et au lieu de simplement observer quelqu'un d'autre, il découvre qu'il s'observe aussi lui-même »]. Est-ce un message sur la précarité de l'identité, sur l'angoisse inévitable que génère pour un homme le fait de n'être rien, de ne servir à rien ? C'est un peu comme si, en rédigeant des rapports sur Noir, Bleu écrivait sur lui-même, comme si l'écriture avait le rôle progressif du bain révélateur dans le processus du développement photographique.
Ce livre est présenté comme le deuxième volume d'une trilogie new-yorkaise[« la cité de verre » - « La chambre dérobée »]. On peut le lire comme un thriller. Moi, j'ai choisi de le voir comme un « roman à énigme » dont nous n'aurions même pas, à la fin, la moindre explication. Elle serait même laissée à la seule imagination du lecteur. (La dernière phrase est ainsi rédigée « A partir de ce moment-là, nous ne savons plus rien. »). Cela me paraît être révélé par le procédé de « mise en abyme » qui est inhérent à ce récit. Le lecteur s'aperçoit que les annotations qu'a faites Bleu sur Noir et qui sont consignées sur des feuilles, servent de trame au roman qu'il vient de lire. [« Ça à l'air d'un gros livre » dit Bleu à Noir quand il aperçoit une liasse de feuilles posées sur sa table]. Ce n'est autre que les rapports qu'il a lui-même adressés à Blanc sur les activités de Noir !
Les personnages eux-mêmes ont la transparence et la consistance d'un ectoplasme, une sorte de non-existence [ils portent des noms de couleurs primaires] qui déstabilise le lecteur tout comme les nombreuses digressions qui émaillent le récit. Par une sorte de jeu de miroir, il est est complètement perdu, se demandant qui est qui et qui fait quoi ! Bleu et Noir sont devenus interchangeables au point que la personnalité de l'un éclaire celle de l'autre, ou la complique...
Paul Auster pose des questions existentielles et, malgré les apparences, n'offre nullement une histoire policière dont nous aurions la solution à la fin. Je choisis d'y voir une méditation sur la solitude, sur la condition humaine, sur sa propre identité dans un monde de plus en plus déshumanisé et anonyme, et même sur le rôle de l'écriture et de l'écrivain [« L'écriture est une occupation solitaire qui accapare votre vie. Dans un certain sens un écrivain n'a pas de vie propre. Même lorsqu'il est là, il n'est pas vraiment là. »]. C'est un peu comme si lui, qui est le maître de cette fiction, avouait qu'il en est en réalité étranger, peut-être seulement le simple transcripteur, le transitoire et transparent témoin, seulement là pour livrer au lecteur ce qu'il voit, ce qu'il croit voir ou ce qu'il imagine. D'une certaine façon, il est un de ses personnages, aussi mystérieux qu'eux !
Paul Auster évoque avec ce court roman un univers kafkaïen à la fois cauchemardesque, oppressant et absurde. Cela me plait bien et me donne envie d'en explorer les arcanes.
©Hervé GAUTIER – Janvier 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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Des vies d'oiseaux
- Par ervian
- Le 13/02/2012
- Dans Véronique Ovaldé
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N°553 – Février 2012
DES VIES D'OISEAUX– Véronique Ovaldé- Editions de l'Olivier.
Cela commence comme une sorte de roman policier. Des intrus se sont introduits dans la villa cossue de Gustavo et Vida Izarra, en leur absence, sur la colline du quartier résidentiel de Villanueva (on l'appelle la colline Dollars), face à la mer. C'est, à tout le moins, ce qu'indique la maîtresse de maison au lieutenant de police Taïbo. Pourtant, même si elle insiste pour qu'une enquête soit ouverte, elle prend soin de lui préciser que rien n'a été dérobé et qu'il n'y a même pas eu d'effraction. Tout au plus s'est-on contenté, comme dans l'histoire de « Boucles d'or »... d'essayer tous les lits des nombreuses chambres ! Cela ne peut donc être le fait que des « jeunes », pense Mme Izarra, parce qu'elle ne voit pas des vieux agir ainsi. Cet officier de police mènera donc son enquête avec patience et même douceur...
Cela intrigue de policier puisque des faits similaires se sont produits dans cette petite ville du bord de mer de ce pays (plus ou moins imaginaire) d'Amérique du sud. Il a même été constaté que le bijoutier du quartier a subi nuitamment, une sorte de cambriolage, mais, rien lui a été volé. On s'est seulement contenté de « déplacer » les objets à l'intérieur du magasin, un peu comme pour brouiller les pistes. L'examen des bandes de la caméra de surveillance donne à penser que Paloma Izarra, la fille de Vida, aurait pu être mêlée à cette affaire...Mais Vida à indiqué au policier qu'elle n'avait pas d'enfant ! L'enquête s'annonce donc difficile et Taïbo va décortiquer la vie de Vida jusqu'à l'accompagner dans la ville de son enfance.
Au fur et à mesure du récit, le lecteur apprend à connaître les différents membres de cette famille. Vida est apparemment une épouse rangée, établie dans une société bien pensante, dévouée à son mari et vivant dans une sorte de bulle familiale. Pourtant, elle n' hésitera pas à le tromper, pour rompre avec le quotidien ou par attirance de l'inconnu. Elle qui vient pourtant d'un milieu défavorisé ira même jusqu'à quitter son mari, c'est à dire la sécurité d'une vie oisive et sans surprise, peut-être à la suite de cette enquête qui est pour elle l'occasion de revisiter son passé. Gustavo, le mari, est l'archétype de celui qui a réussi socialement et qui attache de l'importance à tout ce qui matérialise cette réussite. Il est plus attentif à sa carrière, à son chiffre d'affaires qu'à sa famille. Paloma, la fille (parce que, malgré ce qu'a dit Vida à la police, elle a une fille) mène la vie d'une enfant de riche, s'y ennuie et rêve de celui qui l'en fera sortir. Elle le trouve un peu par hasard, en la personne d'Alfonso, jardinier de son état, bellâtre flambeur et magouilleur qui l'enlève, ou plus exactement c'est elle qui le suit avec cette volonté affichée d'échapper à son milieu. Comme le couple manque d'argent, Alphonso a l'idée de s'installer dans les différentes villas, dont, évidemment, celle de ses parents en l'absence de ces derniers. Ils les habitent successivement, se contentant simplement de profiter des différentes facilités ainsi offertes et ...d'en visiter la cave ! Ils mènent ainsi une vie de squatters ou « d'infatigables coucous » comme le dit l'auteur. Ce qui interpelle le plus Vida ce n'est pas que sa fille soit partie de la cellule familiale où elle étouffait, mais bien davantage qu'elle prenne du plaisir à se glisser ainsi dans la peau des autres. Pourtant, elle part à sa recherche, mue sans doute par une manière de culpabilité puisqu'elle prend conscience que c'est à cause d'elle que sa fille est partie.
C'est que l'errance semble convenir à Paloma, à condition toutefois que cette oisiveté se conjugue avec une certaine opulence et surtout que les résidences qui s'offrent ainsi à eux n'aient rien de définitif. Alfonso, quant à lui, travaille ou fait semblant. Pour elle comme pour lui, cette vie tranche tellement avec celle d'avant qu'ils ont quittée chacun à leur manière qu'on se demande quand et comment cette escapade finira. Autour d'eux et sans qu'ils en sachent rien, des couples se font et se défont, l'existence de chacun croise celle de l'autre en toute liberté, la vie reprend ses droits . Elle se décline comme celle des oiseaux, légères et insouciante.
Lors d'un première approche de l'œuvre de Véronique Ovaldé, j'avais exprimé une impression mitigée (La Feuille Volante n° 394 à propos de « ce que je sais de Véra Candida »). Je vais sans doute m'inscrire en faux par rapport à tous les avis laudatifs qui ont accueilli la sortie de ce roman. J'en ai achevé la lecture davantage pour en connaître l'épilogue que par réelle passion pour ce texte. Je note néanmoins un style agréable à lire et des phrases fort bien écrites et poétiques. La composition en forme de puzzle est inattendue, mais ... je suis resté sur ma faim
© Hervé GAUTIER - Février 2012.
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Ce que je sais de Véra Candida
- Par ervian
- Le 12/02/2012
- Dans Véronique Ovaldé
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N°394– Février 2010.
CE QUE JE SAIS DE VERA CANDIDA – Véronique OVALDE – Éditions de l'Olivier.
Dès la première ligne le ton est donné « Quand on lui apprend qu'elle va mourir dans six mois, Vera Candida abandonne tout pour retourner à Varapuna ».
Qui est-elle donc, cette femme qui, au pas de la mort, choisit de revenir sur le lieu de son enfance et de confier au lecteur, certes à travers une narratrice, ce que fut sa vie? Pourquoi, choisit-elle de rompre un destin tracé à l'avance, celui des femmes vouées à la prostitution, l'asservissement, la misère et l'enfantement. Pourtant la vie semblait toute tracée. Rose sa grand-mère et Violette sa mère, toutes éprises de liberté avaient assumé leur vie, leur maternité, loin des hommes, de leur présence, de leurs responsabilités paternelles et d'une famille traditionnelle. Pourtant, Vera Candida part, dès quinze ans, enceinte, la tête pleine d'illusions, pour un ailleurs qu'elle imagine plus radieux, plus neuf et porteur d'espoirs que dans ce village de Varapuna...Ce sera une ville, Lahomeria, où elle croisera un homme, Itxaga, au passé tourmenté, qui s'intéressera à elle, en deviendra naturellement amoureux. Elle aussi mettra au monde un fille, Monica Rose.
Cela ressemble à une fable qui ne commencerait pas par la traditionnelle formule « Il était une fois », comme celle qu'on raconte aux enfants pour leur faire croire que le monde est beau. Cela se déroule dans un pays plus ou moins imaginaire de l'Amérique du Sud où il fait chaud mais hélas, la réalité reprend rapidement le dessus sur le merveilleux. Cela a commencé avec sa grand-mère Rose Bustamente, ancienne prostituée devenue pêcheuse de poissons volants, séduite par Jéronimo, un véritable goujat qui l'ignore surtout depuis qu'elle met au monde la fille,Violette, qu'elle a eue avec lui et qu'elle va élever seule. Elle représente l'archétype de femme soumise, non à un homme, mais à son destin. A l'issue de sa courte vie, Violette donnera naissance à Vera. Ce sera elle qui choisira de rompre cette logique traditionnelle et d'inviter sa propre fille à marcher sur ses traces en s'émancipant, mais pas par la fuite comme sa mère mais par l'étude. Elle confiera même à sa mère son intention de partir en Angola s'occuper des réfugiés. Véra, de son côté, poursuivra en quelque sorte cette fuite en quittant Itxaga, l'amour de sa vie!
C'est un univers de femmes différentes, victimes à leur manière à la fois de leur destin et de leur condition qui illustrent la difficulté d'être. Le décor tropical et les noms un peu irréels ne parviennent pas à nous faire oublier le côté sordide et violent. Cette transposition dans un pays imaginaire ne réussit pas à créer un dépaysement que j'aime tant retrouver dans la lecture.
Le récit qui est fait de ces trois vies me paraît bizarrement silencieux(sauf peut-être vers la fin entre Véra et sa fille) en ce sens que ces femmes ne se parlent pas entre elles, ne se confient rien de leur vie, vivent, presque côte à côte sans échanger un seul mot.
Je n'ai pas trouvé que le style de ce roman était aussi enchanteur qu'on a bien voulu le dire. Je m'attendais à autre chose et je retire de la lecture de cet ouvrage une impression mitigée, pas vraiment un engagement à accompagner l'auteur dans son parcours.
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Les enfants du marais - Un film de Jean Becker.
- Par ervian
- Le 09/02/2012
- Dans Jean Becker
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N°552 – Février 2012
LES ENFANTS DU MARAIS– Un film de Jean Becker (1999).
Il est des films qui s'inscrivent dans notre mémoire à cause des distinctions qu'ils reçoivent, de la notoriété qu'ils obtiennent grâce à la médiatisation au moment de leur sortie en salles, de l'histoire qu'ils évoquent, des acteurs qui servent leur scénario, des paysages qu'ils offrent...Il en est d'autres, au contraire, dont nous nous souvenons avec précision sans trop savoir pourquoi, peut-être parce qu'ils nous ressemblent et évoquent une partie de notre parcours. « les enfants du marais » est de ceux-là.
Pourtant, il raconte une histoire bien banale, celle d'une rencontre de deux hommes devenus amis presque par hasard. Garris[Jacques Gamblin], un homme encore jeune, sans famille, sans attache ni fortune qui revient de cette grande boucherie de 14-18 qui l'a profondément marqué. Il croise un vieil homme[Jacques Dufilho] qui habite dans une pauvre masure près d'un étang en Bourgogne et qui l'y invite. Rapidement, il meurt en lui laissant tout ce qu'il possède, cette cabane en planches et quelques lignes pour la pêche à la grenouille. Il s'installe donc ici et rencontre Riton [Jacques Villeret] qui vit ici depuis toujours avec sa deuxième femme et ses trois enfants. Autant le premier est généreux et courageux, autant le second est paresseux, roublard et alcoolique. Garris l'entraine pourtant à travailler pour survivre. Une véritable amitié nait entre eux et ensemble, ils se font, au rythme de l'année, chanteurs de rues, marchands d'un peu de tout, fournisseurs de grenouilles ou d'escargots pour les restaurants de la ville d'à côté. Après tout, ils ne possèdent que leur vie dans ce coin de France où l'eau et la terre se conjuguent, qui ressemble à un paradis à l'écart de la ville et où la liberté semble être la règle. Pourtant, ils ne sont pas à la charge d'une société en marge de laquelle ils vivent volontiers « On est des gagne-misère, mais on n'est pas des peigne-culs »!
Cette amitié est partagée avec Amédée [André Dussolier], sorte d'intellectuel féru de lecture et de musique, sympathique et oisif mais qui épouse parfaitement ce mode de vie tout en différence. Elle l'est aussi par un veuf illettré, Hyacinthe Richard, dit « Pépé la Rainette » [Michel Serrault] qui a jadis habité au bord de cet étang et à qui la vie a souri. De ramasseur de ferraille il est devenu un riche patron de fonderie ce qui lui a permis de devenir notable et de marier sa fille à un arriviste qui le l'aime guère. Sa famille devenue bourgeoise et méprisante lui interdit de revenir au marais, mais il brave volontiers cette défense, ce qui lui sera fatal.
Eric Cantona signe ici avec talent un rôle de boxeur à sa mesure, victime lui aussi des femmes autant que de son caractère impulsif. Il complète avec bonheur ce panel de comédiens d'exception.
Il n'y a pas que cette connivence entre eux. Riton se remet mal du départ de sa première femme, Paméla, et Garris croisera le regard claire de Marie, domestique dans une grande maison. Il apprendra à ses dépens que ses amours ancillaires seront contrariées et que celle qu'il aimait a suivi dans le sud un homme plus âgé qu'elle, plus riche aussi sans doute parce qu'il représente sa sécurité et son avenir.
La morale de ce film tient en ces quelques mots de la conteuse qui illustrent bien ce qu'est la condition humaine « Il y a des moments dans la vie où l'on voudrait que rien ne change jamais plus ».
Il est cependant un personnage qui m'interpelle, celui qu'incarne le regretté Jacques Villeret [1951-2005]. J'ai déjà eu l'occasion de dire dans cette chronique (La Feuille Volante n° 157) tout le bien que je pensais de cet acteur emblématique, à la filmographie prestigieuse, au palmarès impressionnant, notamment oscar du meilleur second rôle en 1999 pour « Le dîner de cons », dont le talent se déclinait au théâtre comme au cinéma, disparu trop tôt à près de 54 ans, à la fois discret et représentatif du « Français moyen », gentil, rondouillard, raciste, maladroit, froussard, naïf et souffre-douleur des autres. Jamais vraiment star et même plutôt discret, il était l'archétype de l'acteur populaire et son apparition sur les écrans, même dans un rôle secondaire, était toujours pour le public un gage de qualité.
Gamblin, Dussolier et Villeret forment ensemble dans ce film à la fois drôle, poétique et profondémlent humain, un trio amical, émouvant et complice.
© Hervé GAUTIER - Février 2012.
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l'occupation américaine
- Par ervian
- Le 31/12/2011
- Dans Pascal QUIGNARD
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N°547 – Novembre 2011.
L'Occupation américaine – Pascal QUIGNARD – Éditions du Seuil.
Marie-José Vire, fille du quincaillier-épicier de Meung sur Loire et Patrick Carrion, fils du vétérinaire de ce même village... Ils s'aiment depuis l'enfance, c'est à dire depuis les années 50. Ils sont allés à l'école ensemble, ont découvert ensemble le monde immédiat, c'est à dire les paysages de Sologne faits de terre et d'eau, l'eau de la Loire et celle du ciel, ont rêvé ensemble à l'avenir, se sont inventé des histoires où ils étaient les seuls acteurs, dans le décor d'une île sur le fleuve ...Seul leur amour les intéresse, mais c'est un amour d'enfant fait de peurs et d'imaginaire. Patrick est même devenu l'auxiliaire zélé du curé, mais cela ne dure qu'un temps... Dehors, c'est un autre monde, celui des adultes, de l'Histoire, des guerres et de leurs conséquences, de la politique intérieure et internationale. Que le monde autour d'eux soit en flammes ne les concerne en rien. Ce qu'ils voient se sont les troupes américaines qui occupent la France sans pour autant l'avoir vaincue. Avant, il y avait eu les Romains, Attila, Jeanne d'Arc et l'occupant anglais, les Allemands et maintenant les Américains ! Et Meug sur Loire, c'est aussi la ville qui avait jadis accueilli François Villon pour le mettre aux fers !
Cet autre monde, ils l'observent de loin, toujours ensemble et ce qu'ils voient c'est un camp protégé par des barbelés, une ville étrangère avec ses magasins, ses rites militaires, son drapeau... C'est pourtant un monde qu'on singe volontiers quand on est adolescent. On en adopte les coutumes, des rudiments de la langue, les cigarettes, les boissons, la drogue, la musique, les trafics, les voitures. Il fascine ce monde-là surtout quand le corps change, comme celui de Marie-José qui devient belle, désirable et intéresse un sergent Américain qui pourrait être son père ! Pour elle c'est un peu le rêve qui se dessine, loin de Patrick... Lui non plus n'est pas insensible aux charmes de Trudy, la jeune américaine mais il pense surtout au jazz, à la batterie et au groupe qu'il a formé au village. Pour lui, la vie immédiate c'est les photos de pin'up, la bannière étoilée, la bière, pendant que les adultes crient volontiers « Us go home » et craignent pour la vertu de leurs filles. Puis vient l'anniversaire de Patrick que chacun fête à sa manière avec, en contre-point la mort [« La mort est seule à arracher notre vie à elle-même »], la désintégration du groupe de musique, le bac qu'il faut passer, le départ définitif des Américains, l'incompréhension qui mine la famille de Patrick et sa vie à côté de Marie-José qui se décline sur le mode « Je t'aime moi non plus ».
J'ai peu goûté les dissertations philosophiques de Rydell sur la vie et la mort. J'ai lu ce livre paru en 1994 jusqu'au bout, davantage pour en connaître la fin que par réel intérêt. Ce dernier est venu pourtant, mais pas avant les vingt dernières pages. Même si le style m'a paru un peu sec, même si d'ordinaire je ne goûte guère les romans qui affectionnent le « happy end », cela m'a laissé un goût amer et pour tout dire je m'attendais à autre chose de la part de celui qui sera Prix Goncourt en 2002. D'ailleurs, mon improbable lecteur pourra constater que malgré la lecture que j'ai pu faire de quelques romans de cet auteur, je n'en ai guère été bouleversé.
©Hervé GAUTIER – Novembre 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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L'alcool et la nostalgie
- Par ervian
- Le 30/12/2011
- Dans Mathias Enard
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N°548 – Novembre 2011.
L'ALCOOL ET LA NOSTALGIE – Mathias ENARD – Éditions Inculte.
Le récit commence dans un train à Moscou et, par une sorte de monologue de Mathias à son ami. Il lui adresse des reproches cordiaux « Tu es un faux-frère, Vladimir, tu ne bois pas, pas une goutte mon salaud... ». Puis vient Jeanne qui sur le quai de la gare attend Mathias. Grâce à une sorte d'analepse, il se remémore un coup de téléphone en pleine nuit, des paroles désordonnées de cette femme, inspirées autant par le chagrin que par la surprise. Puis, au fur et à mesure que le roman avance, le lecteur comprend que ces trois personnages étaient « comme des poupées russes... emboitées les unes dans les autres, inutiles au dehors ouvertes en deux et vides », une sorte de ménage à trois surréaliste, basé sur la drogue, l'alcool, le masochisme. La mort de Vladimir fait revenir Mathias auprès de Jeanne, à Moscou, mais ce voyage est sans issue, « on ne berce pas des enfants grandis », elle l'avait quitté pour Vladimir.
Pourquoi Mathias fuit-il ainsi ? Il veut ramener la dépouille de son ami dans son village, en Sibérie, dans un train qu'il appelle « le trans Baïkal ». C'est donc un voyage de trois jours et de plusieurs milliers de kilomètres avec un fantôme. La solitude, la nostalgie lui rappellent leur histoire, sa vie d'avant avec cette jeune femme dont il était amoureux et qu'il voulait garder, la fuite de Jeanne vers Moscou et sa rencontre avec Vladimir. L'ombre de Pouchkine, cocu et mort en duel, tué par celui dont il sera doublement la victime, s'étend sur Mathias au rythme lancinant des boggies. Pourtant Vladimir et lui étaient amis et Jeanne n'était pas vraiment cette femme infidèle, elle a simplement vécu sa vie « De nous trois seule Jeanne a réussi à rester vivante, elle a su nous fuir, nous mettre à distance, mais de loin...parce que Jeanne n'est plus la petite princesse qui se laisse bêtement emportée par ses couches ou par une maladie quelconque, c'est une force. ». Il comprend même que la mort de son ami est une forme de suicide, d'acceptation du néant « Je sais que si tu as décidé d'en finir, c'est que tu n'avais pas cette force, tu t'es laissé aller à l'accident, parce que tu ignorais comment sortir de cette histoire, comme moi tu savais que tu perdais Jeanne, qu'elle construisait son chemin dans la vie bien plus vite que nous ». Pour eux, les hommes, elle incarne quelque chose qui graduellement s'efface « (Jeanne) se donnait la force de ses rêves alors que nous, nos songes d'enfants devenaient petits à mesure que nous grandissions ».
C'est que la mort dont il rêvaient, eux, les deux hommes de ce trio, c'était celle d'un héros de guerre, d'un révolutionnaire qui accepte le sacrifice avec courage et abnégation pour échapper à cela. Maintenant, Mathias se retrouve seul à Novossibirsk . C'est une folie que ce voyage de froid et de glace, une fuite avec le cercueil de Vladimir et le souvenir de Jeanne bien vivante. C'est que ce voyage a quelque chose d'initiatique, une sorte de rite de passage ou plutôt d'abandon de cet amour sans issue. Cette amitié qui n'en était pas une était floue à cause du personnage de Jeanne, de son corps de femme désirable, mais qui ne pouvait vraiment appartenir ni à l'un ni à l'autre « Je regrette ces moments flous... l'impossibilité d'admettre que nous étions trois, cette terrible morale biologique qui nous condamne à la bijection, à la symétrie...nous nous sommes repoussés toi et moi, face à l'aiguille d'une boussole ». Leur histoire était condamnée d'avance avec, en contre-champ, l'âme russe faite « d'alcool et de nostalgie », la mort et la vie, Eros et Thanatos, Jeanne qui revient en filigrane entre ce fantôme et ce « vivant déjà mort », qui réaffirme sa présence et son appétit de vie... Avec Mathias ! « Ton cœur bat dans ma main, nos cœurs battent dans nos mains, tous les cours battent dans toutes les mains. »
J'avais bien aimé « Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants » [La feuille volante n° 477), je n'ai pas été déçu par ce récit littéraire qui est « l'adaptation plus ou mois fidèle d'une fiction radiophonique écrite dan le Transsibérien entre Moscou et Novossibirsk » avec, sans doute, l'ombre de Blaise Cendras.
©Hervé GAUTIER – Novembre 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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La patience des goélands
- Par ervian
- Le 29/12/2011
- Dans Jean-François Pocentek
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N°551 – Décembre 2011
LA PATIENCE DES GOELANDS– Jean-François POCENTEK- Lettres vives.
Le paysage, celui d'une petite ville du bord de mer du Nord, un matin de novembre solitaire et ensommeillé. Dans ce décor un peu froid et désolé, un homme et une femme. Celui-là, Baptiste, a les yeux tournés vers le large et l'autre, Marie, s'affaire d'ordinaire à déposer dans des boites aux lettres « des papiers pour convaincre de dépenser des sous ». Un petit métier pour survivre avec son père, Mathurin, et ses quatre enfants au noms bizarres. Ils sont le regard tournés vers la mer, « assis sur un banc, dos à la ville, là où se rencontre l'avenue Saint-Exupéry, l'esplanade maritime et la promenade Débeyre », face au Christ de faïence blanche, sous les auspices bienveillants des goélands, ils se sont parlé.
C'est que Baptiste est venu d'ailleurs, tout exprès, avec son univers et ses souvenirs personnels de Camille, un ami qui habitait rue Consolante, mort il y a treize ans, de ne pas avoir aimé la vie. C'était pourtant sa seule richesse ! C'est avec ses mots que Camille pour une journée, va revivre, dans cette maison qu'il habitait rue Consolante, qui sentait la bière, le tabac et l'essence à briquet, où il cachait ses « cahiers », témoins de son quotidien. C'est le narrateur qui prendra ce relais en notant lui-aussi dans son carnet noir comme le deuil, cet hommage amical et la vie modeste des personnages qu'il croise en ce jour. Il y est venu pour ranger, récupérer un peu pour la brocante et surtout abandonner au trottoir quelques accries à la curiosité des gens, comme cela se fait là-bas. Une façon de tourner définitivement la page de son passage sur terre où « il n'était que le passager d'un voyage sans heurts, sans retards, sans excès ». Il évoque l'enterrement « ni éloge, ni dithyrambe non plus. Que du vrai. » et ce Camille qui, par le truchement de l'écriture ou de je ne sais quel miracle, accompagnait son propre cercueil; il guidait avec des mots et des silences tous ces mineurs endimanchés et un peu gauches, venus rendre un dernier hommage à leur camarade d'infortune. Il refit à l'envers ce parcours quotidien et du souvenir, des lieux et des gens disparus avant lui, et c'est un peu un pèlerinage que Baptiste accomplit en ce jour de brume grise et froide. C'est aussi en l'honneur de Camille, pour qui on réserve une chaise vide et un couvert, qu'on l'invite à partager le repas de l'amitié. En ce mois de novembre qui est aussi celui des morts, après avoir évoqué Camille sa vie et ses souffrances, Baptiste repart, avec un dernier salut aux vivants. La maison où Camille avait vécu est vendue, les livres dispersés eux aussi, la page est tournée, la vie reprend son cours, le souvenir de Camille reste cependant, en mots noirs sur les pages blanches, parce que les morts ne le sont vraiment que lorsqu'on ne pense plus à eux.
Ce n'est pourtant pas un éloge funèbre, de ceux qui sont officiels, compassés, faussement émus et même un peu hypocrites. Ce sont quelques phrases qu'on jette sur le papier, dans le secret de sa peine pour lui dire tout ce qu'on à pas pu ou su faire de son vivant.
L'univers de Pocentek, il est vrai découvert par hasard dans une bibliothèque, m'émeut toujours et ne me laisse point indifférent (La Feuille Volante n° 414-417-420-421-516) autant par les gens humbles qu'il choisit d'évoquer que par la poésie que ses mots distillent. Ici, les morts parlent aux vivants. On exorcise leur absence à travers les objets qui leur ont appartenu et qu'on garde (le briquet par exemple). Les vies qu'il choisit d'évoquer laissent une empreinte en creux, qui pourrait être aussi éphémère qu'une trace sur le sable. C'est une musique mélancolique tout en pudeur et en subtilités.
Comme je l'ai déjà dit dans cette chronique, l'éditeur propose ce livre à la lecture mais il faut préalablement en couper les pages, comme dans les anciennes publications. Cette démarche n'est pas fastidieuse, au contraire, elle fait partie intégrante de la lecture, lui donne sa dimension terrienne et individuelle, met en condition le lecteur pour le message à recevoir et le temps à y consacrer.
© Hervé GAUTIER - Janvier 2012.
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Valentine Pacquault
- Par ervian
- Le 29/12/2011
- Dans Gaston CHERAU
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N°549 – Décembre 2011
VALENTINE PACQUAULT– Gaston CHERAU. Plon (1921)
Pas très chanceux François Pacquault ! Orphelin de père de bonne heure, c'est à la mort de sa mère, âgée de 27 ans qu'il fut confié, encore enfant, au « ménage » de trois vieille filles, Solange, Célina et Amélie Carignan qui tenaient un pensionnat à Argenton (Creuse). C'est dans ce gynécée un peu étouffant de province que François, leur neveu, va vivre jusqu'à son baccalauréat parce que c'est tout ce qui lui restait de sa famille. Elles l'ont littéralement couvé mais arrive le temps de son service militaire qu'il doit accomplir, pendant 3 ans, à Saint-Léger, une ville de garnison dans le département des Deux-Sèvres. Mais les choses se précipitent et, à cause de la banqueroute frauduleuse d'un notaire d'Argenton, les demoiselles Carignan doivent réduire leur train de vie... et marier François au plus vite, de préférence à un beau parti. Leur choix se porte sur Valentine Delpérrier, ancienne pensionnaire de l'établissement Carignan et François en tombe tout naturellement amoureux. Les voilà donc mariés et lui affecté, comme 2° classe dans ce régiment d'infanterie.
Sitôt arrivée dans cette ville de province, Valentine qui déjà s'y ennuyait, veut faire la grande dame, dépense sans compter, veut être entourée d'officiers, être la reine des fêtes qu'on donne, des bals de garnison où elle se rend seule, à cause du grade de son mari. De son côté, François qui manifeste peu de goût pour la vie militaire doit se tenir en retrait des plaisirs de son épouse, est cependant en butte aux critiques et aux moqueries des hommes du rang dont il fait partie. Sans peut-être que François s'en rende compte, le fossé se creuse entre Valentine et lui, sa jalousie s'installe, durable. De son côté, Valentine se laisse entrainée dans une passade amoureuse dévastatrice avec le lieutenant Tassard, un compatriote de la Creuse, un rustre qui pourtant séduira Valentine et détruira son ménage. Elle ne l'aime pas mais c'est lui qui lui fait découvrir ce qu'elle ne connaissait pas avec son mari : le plaisir des sens ! Elle souhaite donner le change pour le monde extérieur mais c'est vers lui qu'elle se sent attirée, c'est lui qui lui permet de se révéler comme une femme sensuelle qui aimait les hommes et l'amour, une femme mariée qui aimait « avoir un amant »... pour son malheur ! Cette liaison donne l'occasion à l'auteur de se livrer à une analyse psychologique très fine des personnages. Il se révèle encore une fois comme « le brillant analyste de l'âme féminine ». L'indélicatesse du notaire, la mort de son mari, le départ de Tassard la précipitent dans la la précarité, la solitude et la prostitution.
Valentine Pacquault est un roman majeur dans l'œuvre de Chérau, un roman dur aussi, axé sur cette femme gourmande de vie, amoureuse éperdue de son amant, une sotte qui voulait s'élever dans l'échelle sociale, dût-elle pour cela détruire tout ce qui était bien autour d' elle , une égoïste détachée de François qu'elle n'aime plus et qu'elle considère presque comme son ennemi personnel. C'est un peu comme si elle voulait lui faire payer ces années de réclusion à la pension Carignan, sa jeunesse sacrifiée... François est quant à lui un peu naïf, niais, comme un enfant, peu préparé à ce mariage trop hâtif, mais surtout follement amoureux de son épouse pour qui rien n'est trop beau. Il ne voit rien de son propre malheur et submergé par la peine né de la trahison de Valentine ne trouve son salut que dans la mort. Son épouse, veuve à 22 ans l'oubliera vite, quêtera une consolation passagère et inefficace dans la religion, mais ce qu'elle recherchera surtout ce sera une relation avec les hommes qui pourrait lui procurer une forme de réussite sociale.
Il y a un personnage qui retient mon attention : c'est le capitaine de Millau. Il est à la fois protecteur du couple et paternel, un peu marginal, humain, philosophe, solitaire et érudit sous des apparences peu flatteuses... Il a beaucoup d'amitié pour François. Au fil des pages son portrait s'affine pour donner de lui, à la fin, sa véritable image. C'est par son entremise que François échappe à l'opprobre du suicide et peut être enterré en terre consacrée, c'est aussi grâce à lui, et malgré l'énorme différence d'âge, que Valentine reprend pied dans la vie quand les portes de Saint-Léger se referment devant elle, c'est aussi lui qui, bravant la morale et aussi sa propre conception des choses, l'arrache à la mort.
Le style de Chérau, ce sont des analyses pertinentes de ses personnages, des évocations agréablement poétiques, un zeste d'humour, une phrase toujours sobre et précise, finement ciselée et agréable à l'oreille, une musique....
J'ai vraiment pris plaisir à relire ce roman passionnant du début à la fin et qui évoque « Mme Bovary ». Il y a beaucoup de « parentés » entre ce roman et celui de Gustave Flaubert à commencer sans doute par l'analyse psychologique des personnages menée par l'auteur. Valentine est peut-être plus inhumaine qu'Emma, mais toutes les deux sont romantiques et s'ennuient dans cette province reculée. Elles ne trouvent leur salut que dans la relation avec un amant. Valentine, comme Emma, aime s'étourdir dans les soirées[ le bal du colonel ressemble à la réception chez le marquis de la Vaubyessard], toutes le deux ont épousé un mari falot qui est pourtant éperdument amoureux de sa femme et dans les deux ouvrages il y a un suicide [à celui d'Emma répond celui de François et Valentine y songe sans pouvoir le faire]. Le médecin-major du régiment s'exprime un peu comme Homais, mais le bon capitaine de Millaud assure par son humanité et l'amour qu'il porte à Valentine, une fin sinon heureuse, à tout le moins apaisée à cette triste histoire.
Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire dans cette chronique [la Feuille Volante n° 280-282-457], Chérau [1872-1937] reste malheureusement de nos jours un écrivain méconnu et injustement oublié, même dans sa ville natale.
© Hervé GAUTIER - Décembre 2011.
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la Saint Jean d'été
- Par ervian
- Le 26/12/2011
- Dans Pierre Moinot
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N°546 – Novembre 2011.
La Saint-Jean d'été – Pierre Moinot – Éditions Gallimard.
D'emblée, l'auteur plante le décor, celui dont sans doute chaque enfant se souvient pour lui-même, celui d'une petite école de campagne dans le Marais Poitevin où son père était instituteur, les plaisirs simples de la vie rustique, le rythme des jours que l'année égrène avec les fêtes champêtres, la classe quotidienne, les pleins et les déliés d'une écriture violette qui s'accrochent à la portée bleue de la page, le doux ronronnement des tables de multiplications, les règles compliquées de la grammaire, l'accord des participes passés que la dictée traditionnelle cachait, les problèmes d'arithmétique qui faisaient se vider les baignoires et se croiser les trains, le goûter tant attendu qui mariait les saveurs du bon pain et du chocolat, la découverte quotidienne de la nature sous la férule de son père, guide attentif et passionnant... C'est, à travers les yeux du petit Jacques, une vie de famille simple du début du siècle où le Maître d'école est aussi secrétaire de Mairie parce que c'était la tradition à la campagne, parce qu'on y restait toute sa vie jusqu'à la retraite parce que la réussite ne faisait pas obligatoirement partie du curriculum vitae...
Dans l'esprit de l'enfant, son père sait tout et aime partager son savoir. C'est donc à lui qu'il pose toutes les questions que sa jeune curiosité lui souffle. Avec lui, il voyage dans le temps et dans l'espace, dans son village ou dans les siècles où l'histoire a laissé ici des marques. Il sait le sens de l'eau souterraine et les secrets de ce qu'on appelait de noms étranges de « Leçon de choses ». Il explore l'herbe d'aujourd'hui et les vestiges archéologiques de quelque mur, d'épaves de pierre. L'enfant va ainsi, les genoux écorchés et les mains fragiles tailladées par les jeux autant que par la découverte toute neuve du monde ou de la visite miraculeuse et éphémère d'un oiseau voyageur...
Ce rythme de « lanterne magique » est avitaillé, à intervalles réguliers, par la visite d'un commerçant faisant sa tournée ou la petite roulotte d'un cirque ambulant. Avec ce père-savant, il apprend à pêcher au Marais dont il découvre les paysages et les secrets, dévore les livres, lui qui en écrira plus tard, entend de sa bouche l'histoire de ce pays où l'eau et la terre se conjuguent, ou fleurissent et s'accrochent les légendes, parce que de tout temps il a été un refuge, une terre d'accueil pour proscrits ou évadés et que le mystère s'y attache. L'esprit de liberté s'accroche à ces arpents de terre mouillée mais généreuse que jadis recouvrait la mer et que l'homme a apprivoisé ou détruit au gré de ses ambitions mais aussi l'image de la mort, le poids de l'absence qui tirent leur réalité du néant.
Le Poitou est une province à laquelle l'histoire a assigné le rôle de marche. C'est un pays de l'intérieur mais aussi une région frontalière où se sont fracassé les batailles et se sont affronté les hommes... Ils ont mêlé leur sang dans la vie comme dans la mort, se sont abimés dans les dogmes comme dans les hérésies, se sont rencontrés dans des routes d'échanges commerciaux comme ils se sont perdus dans des chemins secrets... Le Marais est une contrée où le temps a un rythme différent, où l'espace ressemble à un labyrinthe de conches, baigné alternativement de brume et de lumière diaphane, un havre apaisant et vert d'été, un bruissement de feuilles, un mirage que l'automne incendie en ocre et rouille, des eaux que l'hiver transforme en miroir glacé. Les hommes qui l'habitent ressemblent aux méandres que fait la Sèvre dans le paysage. Ils ont la placide habitude des choses, la patience du pêcheur, le pas alourdi de terre, aiment le balancement lent et gracieux des troupeaux et se déplacent sur les « chemins d'eau » au rythme des « plates » qu'on pousse à la « pigouille ». Sous la plume de Pierre Moinot, les formes et les couleurs se dessinent à l'invite des phrases si finement ciselées et pourtant si simplement écrites, les senteurs se révèlent, tout un univers animal et sauvage s'anime par la force mais aussi par la magie des mots.
Les choses changent, c'est vrai et sans doute l'auteur déplore-t-il l'afflux de touristes dans ce Marais devenu terre de vacance et de loisirs, mais ses souvenirs restent intacts. « Mais, entourés des constructeurs de bateaux, des potiers, des dérouleurs de bois humides, les Riffault existent toujours, pesant lentement sur la pigouille pour embarquer leurs troupeaux d'un pré à l'autre, jetant leurs filets sur les mêmes prises, glissant dans les silences et dans les perfection lumineuses des mêmes matins calmes, vers les « milles jardins où l'on ne va que par bateau »
On dira ce qu'on voudra, lire est un plaisir unique et quand la patiente quête est enfin récompensée par un beau texte bien écrit qui, à la fois, parle à la sensibilité et à l'oreille du quémandeur de rêves qu'est le lecteur, il s'établit un lien ténu, dans le secret des mots, entre lui et l'auteur. Dans ce court livre écrit par Moinot peu de temps avant de mourir, c'est la nostalgie qui nous saute aux yeux. Cet auteur est mort lentement, sans faire de bruit, mais peu de temps avant de fermer les yeux, à 86 ans, il avait déposé ce court manuscrit chez son éditeur, comme un discret signe d'adieu de la main à ses lecteurs pour mettre un terme à son parcours avec les hommes, avec les mots.
Pierre Moinot (1920-2007) était académicien, Résistant puis haut-fonctionnaire, ami d'Albert Camus, romancier.
©Hervé GAUTIER – Novembre 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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l'enquête russe
- Par ervian
- Le 26/12/2011
- Dans Jean-François PAROT
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N°550 – Décembre 2011
L'ENQUÊTE RUSSE– Jean-François PAROT- JC Lattès.
En cette année 1782, Louis XVI règne et l'action de la France en faveur des insurgés américains semble vouloir prendre un tour favorable au détriment des Anglais. Le tsarévitch Paul, le fils de Catherine II de Russie qui fait, en compagnie de sa femme le tour de l'Europe, séjourne incognito à Paris sous le nom de « Comte du Nord ». La Couronne voit là une occasion de se concilier, sur le plan international, les bonnes grâces de ce prince. A l'instigation de Sartine, impénitent collectionneur de perruques, ex- lieutenant de police, qui ne parvient toujours pas à se défaire de ses anciennes fonctions mais conserve en lui le sens de l'État, du service du roi et du secret, on met sur pied un projet en ce sens. Il s'agit de dérober au prince un objet précieux pour mieux le lui rendre ensuite et ainsi gagner sa confiance, sans, bien entendu, que la police soit compromise en cas d'échec et que le Roi lui-même n'en sache rien ! Le choix se porte sur une broche de grande valeur qui appartient à l'épouse du tsarévitch. Nicolas le Floch, marquis de Ranreuil, commissaire au Châtelet est évidemment chargé de cette mission délicate et surtout risquée puisque le « collaborateur » ponctuel, qui ne peut être qu'un malfrat, peut parfaitement disparaître avec son larcin. On choisit donc Dangeville, dit « la fouine », jeune et habile voleur promis à l'échafaud et engagé comme domestique dans la maison choisie par le tsarévitch. Il sera aussi les yeux et les oreilles de Le Floch. On va donc le manipuler, le circonvenir et lui promettre la vie sauve pour sa prestation. L'affaire se révèle plus délicate puisqu'il faut compter avec un grand nombre d'agents subalternes, parfois zélés et prévaricateurs, qui doivent cependant restés ignorants du projet, et surtout ne pas méconnaître les différents rouages de l'État et les hauts personnages désireux de ne pas perdre leur crédit auprès du monarque. Le secret devra donc entourer cette affaire pour ne pas qu'elle soit compromise malgré les inévitables dérapages et trahisons. Il a aussi quelques contradictions dans cette entreprise, d'autant que le Floch est tracassé par des états d'âme, chatouilleux qu'il est sur le plan de la probité et de l'honneur.
Comme les choses ne sont jamais simples, le comte Rovski, ancien favori de la tsarine et qui vit en exil à Paris, est retrouvé assassiné. Une autre enquête s'ouvre donc, où il est question de favorites, de « dames galantes », de prostituées assassinées et affreusement mutilées, de bouges et de prédictions de « La Paulet », vieille amie de Le Floch et tenancière de lupanar, reconvertie sur ses vieux jours en pythonisse... Le tout sur fond d'impopularité de Marie-Antoinette surnommée « Madame Déficit », de conflit avec les Anglais et de menaces pesant sur la vie du tsarévitch. D'autre part et paradoxalement, la visite du couple princier ne passe pas inaperçue dans la capitale, Benjamin Franklin, l'ambassadeur des « insurgents », cultive le secret autour de sa présence en France et à l'hôtel de Rovski, on découvre des indices qui donnent à penser que les Américains ne jouent pas franc-jeu avec la France et que les Russes souhaitent procéder à une médiation qui mettrait en péril les intérêts français.
Au cours de cette enquête aux multiples rebondissements qui met en scène « la meilleur police d'Europe », le lecteur croise l'espionnage, la fausse monnaie, les messages doublement codés au langage sibyllin, le secret et la raison d'État. Comme d'habitude les cadavres se multiplient autour de Le Floch et le mystère s'épaissit à chaque page.
Dans chaque roman, il y a l'énigme et c'est déjà un plaisir de la suivre; elle tient le lecteur en haleine jusqu'à la fin. Mais écrire une fiction, c'est aussi créer des personnages, leur donner une vie, leur prêter des sentiments et chaque volume de cette « saga Le Floch » apporte au lecteur des détails qui enrichissent le portrait du héros. Il partage ses doutes, ses joies, ses espérances, son abnégation...
Comme toujours avec Jean-François Parot, la lecture d'un de ses romans est un agréable moment, à la fois dépaysant et instructif, poétique parfois dans certaines descriptions. Ils ont déjà fait l'objet dans cette chronique de nombreux commentaires ( La Feuille Volante n° 536-537-538-542-543). J'apprécie l'ambiance du XVIII° siècle, la bonne chère, la richesse du vocabulaire, les mots et expressions à la saveur surannée autant que la pureté de son style. C'est là une heureuse manière de servir notre si belle langue française.
Comme toujours je n'ai rien regretté... et j'attends le prochain.
© Hervé GAUTIER - Décembre 2011.
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Ils étaient 4 sergents de La Rochelle
- Par ervian
- Le 23/12/2011
- Dans Histoire
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N°545 – Novembre 2011.
Ils étaient 4 sergents de La Rochelle – Bernard Morasin – Éditions Bordessoules.
A La Rochelle, face à la mer, se dresse une tour gothique élégante qui servit de phare et qui, pour cette raison, porte encore le nom de « Tour de la Lanterne ». Ce n'est d'ailleurs pas son seul nom mais, parmi ceux-ci, elle est aussi connue comme « Tour des quatre sergents » puisque la Restauration emprisonna ici quatre sous-officiers séditieux qui furent guillotinés à Paris en 1822.
Ils étaient affectés au « 45° de Ligne », qui, basé à Paris depuis 1821 venait de prendre ses quartiers à La Rochelle. Crée sous Anne d'Autriche, ce régiment d'infanterie traversa la Révolution et l'Empire puis se trouva, à la Restauration, commandé par un de ces officiers émigrés, le colonel-marquis Louis-Victor-Alexandre Toustain de Fontebosc, sans grande autorité sur ses hommes, un peu naïf et même vindicatif.
A 26 ans, le sergent-major Jean-François Bories, Franc- Maçon, s'ennuyait ferme au 45° de ligne. Déçu par l'armée qui, selon lui ne reconnaissait pas ses mérites et le maintenait dans la subalternité, il avait fait le choix de la « Charbonnerie ». D'origine italienne, cette société secrète, dont le but était « la liberté conquise à main armée », convenait à son ambition. Elle s'était implantée fortement en France et était active dans l'armée. La Restauration avait décimé les rangs de l'armée impériale, multipliant les militaires en demi-solde ou carrément privés de leur grade et sans emploi. Le climat à l'époque était volontiers comploteur et nombre de militaires étaient des nostalgiques du Premier Empire et de la Révolution et conspiraient volontiers en faveur de la disparition des Bourbons. Bories avait efficacement œuvré, dans son régiment, en faveur de la Charbonnerie à la quelle « Les Chevaliers de Liberté », société secrète composée surtout de civils, mais très active dans l'ouest de la France, était affiliée. Il recruta donc divers sous-officiers et soldats qui prêtèrent serment à la « Charbonnerie » parmi lesquels le sergent Jean-Joseph Pommier, le sergent-major Charles-Paul Goubin et le sergent Marius Raoulx. Ils adhérèrent à ce mouvement pour des raisons personnelles, tenant à leur avancement ou à la future fortune qu'ils imaginaient à la suite de la chute des Bourbons. Bories fut naturellement leur chef.
Ce fut lors du mouvement que fit ce régiment de Paris à La Rochelle, à pied, dans le froid et la neige, que se déroula cette aventure épique, pleine de rebondissements et qui se révéla être un complot contre le régime monarchique. A force de malchance, de délations, de défections et surtout d'acharnement lors du procès, de nombreux prévenus se retrouvèrent condamnés mais les quatre sous-officiers terminèrent leur brève vie sous le couperet de la guillotine, en place de Grève.
Telle fut l'histoire personnelle de ces quatre jeunes fantassins dans une époque troublée où il fallait faire un exemple. La présence de civils dans la conjuration justifiait qu'on chargeât la Cour d'Assises de cette affaire qui fut jugée à Paris. Leur transfert fut long et pénible. S'il y avait effectivement eu complot, il n'y avait cependant pas eu commencement d'exécution, mais l'avocat général tira partie de toutes les ressources du Code Pénal de l'époque pour demander et obtenir la tête des quatre militaires. Si leur arrestation s'était passée dans le calme et l'indifférence à La Rochelle, leur procès se déroula dans une ambiance électrique et passionnée qui donna lieu à un réquisitoire enflammé et des plaidoiries bouleversantes. Parmi les trente six accusés, certains ne furent pas poursuivis, d'autres furent acquittés et d'autres encore condamnés à des peines de prison.
Cet épisode qui maintenant est définitivement inscrit dans l'histoire et même dans la légende, fut empreint de beaucoup d'illusions, d'approximations, d'inconséquences voire d'incompétences. Il témoigna d'affabulations, d'atermoiements, de trahisons, de délations et de fidélité à un idéal et à un serment. Ce qui aurait pu être la réalisation d'une aspiration humaine légitime pour la liberté s'est transformé en une aventure où les principaux protagonistes responsables et instigateurs du complot n'ont même pas été inquiétés. Le procès de lampiste qui s'en est suivi s'est terminé pour ces malheureux militaires un peu trop idéalistes par une mort infamante sur l'échafaud, sacrifiés sur l'autel de l'ordre public et de la sauvegarde d'un trône et d'un régime qui finiront par être balayés. La réhabilitation qui suivit grâce à la révolution de 1830 leur fit certes recouvrer une dignité posthume mais l'espèce humaine est oublieuse et leur épopée est maintenant réduite à un vague souvenir.
Mes origines rochelaises autant que l'intérêt que je porte personnellement à cette ville et à son histoire m'ont incité à lire ce livre passionnant et même parfois émouvant, fort bien écrit et abondamment documenté. Il plonge le lecteur dans l'ambiance délétère de cette époque à laquelle mettra fin la révolution des « Trois glorieuses », en juillet 1830. C'est un acte de mémoire important et un bel hommage à ces artisans de la liberté qui ont attaché leurs noms à cette cité d'exception.
©Hervé GAUTIER – Novembre 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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Le cadavre anglais
- Par ervian
- Le 29/10/2011
- Dans Jean-François PAROT
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LE CADAVRE ANGLAIS – Jean-François PAROT – JC LATTES
Nous sommes à Paris en 1777, sous le règne de Louis XVI, pendant la période du carnaval. Le temps froid et la neige n'avaient, malgré tout, pas empêché le commissaire Nicolas Le Floch, Marquis de Ranreuil, de quitter, par hasard, sa permanence du Châtelet pour faire quelques pas à proximité de la prison de Fort-L'évêque où il avait trouvé la rue étrangement sombre et croisé un personnage énigmatique. Un prisonnier dont nul, même le directeur de l'établissement, ne savait rien, venait de se tuer en tentant de s'évader de cette geôle où il était emprisonné sur lettre de cachet. Les investigations du commissaire révélèrent rapidement que la victime n'était guère un quidam, qu'il avait en réalité été achevé d'un coup d'épée après une chute qui l'avait assommé et qu'il pouvait bien être anglais ! Voilà donc notre Marquis une nouvelle fois confronté à une énigme sur fond de combats pour l'indépendance américaine que soutient la couronne de France... et de fuite un peu précipitée du gouverneur de la prison !
Cette affaire s'égare un peu avec pour décor les dettes de Marie-Antoinette, un cadeau original fait à la reine et qui est en réalité un objet volé dans un cabinet de curiosités de Frédéric, roi de Prusse, les intrigues de Cour, un phénomène atmosphérique à la fois bizarre et extraordinaire, le passé parfois tumultueux du commissaire... De dissimulations de cadavre en assassinat de témoin, de signature contrefaite en recherche d'un bouton d'uniforme perdu puis retrouvé, notre commissaire n'a pas trop de son adjoint et de ses traditionnels amis pour dénouer l'écheveau compliqué de cette affaire où se mêlent rebondissements et enlèvements. Au fur et à mesure du déroulement de ce roman, l'identité de cet Anglais mort semble une énigme de plus en plus indéchiffrable. Il y a aussi ce message sibyllin qu'il faut impérativement décrypter et cette histoire de montre et d'horloger qui pourrait bien ressembler à de l'espionnage industriel ou à une histoire d'agent-double... C'est que Sartine, alors ministre de la Marine souhaite faire résoudre l'épineux problème des longitudes qui permet de positionner correctement les navires en mer. En cela la France est bien entendu en concurrence avec l'Angleterre et les deux pays n'ont jamais entretenu de très bonnes relations ... Au bout du compte, le lecteur, tenu en haleine jusqu'à la fin par un sens consommé du suspense, verra que cet imbroglio se révèle petit à petit comme une affaire d'État où Éros danse avec Thanatos et où le mystère le dispute à la mystification.
Sous forme d'éphéméride, l' auteur nous conte par le menu le déroulement de cette histoire un peu rocambolesque qui aurait parfaitement pu passer inaperçue mais que le hasard et le dévouement à la Couronne du Marquis ont suffi à compliquer.
Je n'y peux rien, je suis amoureux du Siècle des Lumières et de Paris et j'apprécie d'avoir, dans chaque roman, des informations sur la vie de cette époque, qu'elles évoquent le potins, l 'histoire ou la vie des quartiers. J'aime aussi les expressions populaires, même si on ne les emploie plus aujourd'hui, les recettes de cuisine qui enrichissent le récit...
Encore une fois, ce roman a été un bon moment de lecture.
© Hervé GAUTIER – octobre 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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Citoyen sans frontières
- Par ervian
- Le 29/10/2011
- Dans Stéphane HESSEL
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CITOYEN SANS FRONTIERES – Stéphane Hessel – Fayard. [Prix Jean Zay - 2008]
Nous sommes en 2008 et un journaliste, Jean-Michel Helvig [journaliste et écrivain, ancien éditorialiste à Libération], vient de terminer une série d'entretiens avec Stéphane Hessel, jeune homme de 90 ans dont l'existence vient d'être révélée au monde par une simple phrase et un petit livre (« Indignez-vous !») qui sonnent comme une prise de conscience adressée à ses contemporains, une invitation à réagir contre ce monde de moins en moins humain et de moins en moins solidaire. Une manière de rappeler aussi que la France reste le pays éternel de Voltaire, de Victor Hugo, d'Émile Zola, de Jean Moulin...
C'est vrai que notre homme ne déteste pas le rôle du survivant qu'on consulte parfois, du « vieux sage africain » qui lui va bien, mais qui, en même temps fait de lui un personnage à la fois sympathique et qui se complait dans ce nouvel habit où, il le sait et en joue, « le droit de plaire et de séduire est indissociable à la volonté d'agir et de convaincre ». C'est un peu comme s'il était celui qu'on attendait depuis longtemps pour nous dire simplement les choses, pour formuler des évidences et nous faire réagir et enfin agir... Qui est-il celui qui vient à l'heure où l'âge, l'altération des facultés si souvent rencontrée chez les autres imposent une retraite ? Alors, le béotien se raccroche aux quelques informations qu'on a laissé filtrer à son sujet et qui donnent à l'homme une dimension quasi mythique. Ce sont pèle-mêle « l'ancien résistant », « l'ambassadeur de France », l'enfant héritier du film « Jules et Jim » ... de sorte que notre appétit de connaissances s'en trouve aiguisé. C'est que, parmi les actions qui ont toujours inspiré sa vie il y a l'organisation de la paix universelle, l'action des ONG, le civisme mondial, l'amélioration de l'environnement, la meilleure répartition des richesses, le droit de mourir dans la dignité...et voilà que tout cela, le plus souvent développé dans l'ombre, le propulse soudain au premier plan de l'actualité !
A Moscou les bolcheviques préparent leur ascension quand il nait en octobre 1917 à Berlin, aux prémices de la défaite allemande qui servira de terreau au nazisme. Cela lui vaudra, en juillet 1944, d'être interné aux camps de Buchenvald, Rottlenberode et Dora et dont il s'évadera pour retrouver Paris libre en 1945 et la France, son pays d'adoption dont il sera l'ambassadeur. Il est le fils d'un écrivain juif allemand, Franz Hessel et d'Helen Grund, femme non-conformiste, tous les deux amis des Lettres et de Arts. Il ne sera naturalisé français qu'en 1937 puis, refusant la défaite, rejoindra la France Libre à Londres. Ensuite ce sera, à sa demande, la « mission Gréco » mais, dénoncé, il sera arrêté, interrogé, torturé puis déporté.
Lui qui a été scolarisé à l'école communale de Fontenay aux Roses en 1924 sans parler un mot de français est quand même devenu normalien. Puis c'est une carrière d'ambassadeur qui s'offre à lui qui le mène en Chine, en Afrique et à l'ONU. Sous la IV° république, il devient un des principaux collaborateurs de Pierre Mendes-France qu'il avait connu pendant la guerre. C'est aussi un « grand commis de l'État » qui sert sous Mitterand. Ardent défenseur de l'Europe qui a ses yeux ne peut exister vraiment que sous la forme fédérale, il insiste cependant pour faire prévaloir son rôle sociale indispensable. C'est lui aussi qui, dans le cadre de l'ONU a participé, en 1948, à la rédaction de la Déclaration des Droits de l'homme. On peut difficilement être davantage au rendez-vous de l'histoire !
Lui qui, ayant connu les « camps », voit la vie « comme un beau rêve » et souhaite avant tout qu'elle prévale en toutes circonstances, invite, au nom de l'humanité, l'homme à résister contre tout ce qui est mauvais pour lui, à faire qu'il soit toujours au centre de ce monde et qu'il ne perde jamais le sens de l'humain. Sa devise pourrait être « être de partout sans être enfermé nulle part » ce qui est une formidable invitation pour chacun d'entre nous à résister à tous les dogmes et à toutes les formes de pensée unique, qu'elles prennent la forme d'une religion ou d'une idéologie politique, à faire usage de notre raison en toute chose. Il est attentif à l'éthique qui, à ses yeux, est indispensable à l'action politique et, en cela, il est le digne héritier de Mendes France. Il exerce volontiers son esprit critique, ce qui l'amène à s'opposer à l'action de l'État quand il la juge illégale. Il milite ainsi en faveur des sans-logis, prône les valeurs universelles de l'humanisme qui font de lui un infatigable militant en faveur des Palestiniens, des sans-papiers, des opprimés... « J'ai toujours été du côté des dissidents » avoue-t-il, ne cachant rien de son engagement. C'est aussi un médiateur, « un rapprocheur » qui assume, à l'invite de Jean-Michel Helvig ses erreurs, ses échecs, ses contradictions. A 94 ans aujourd'hui, il n'a évidemment plus rien à attendre de personne et son expérience personnelle autant que sa parole sont un formidable témoignage.
C'est donc cet esprit libre, adepte d'une gauche réformiste démocratique, humaniste et amoureux de la politique et de la vie tout simplement et qui refuse la peur de la mort, que ce livre nous invite à découvrir, un homme engagé dans l'action humanitaire et sociale, un esprit de son temps qui sait, sans complexe, jeter sur lui un regard critique. C'est aussi un amateur de poésie qui avoue, à sa manière, son goût pour la création littéraire autant que pour la paix entre les peuples à travers un texte d'Apollinaire (« La jolie rousse ») qui termine cet ouvrage.
J'ai personnellement éprouvé un grand réconfort à la lecture de cet entretien clair et écrit avec simplicité, non seulement parce que le message qui y est délivré l'est par un citoyen français qui fait ainsi honneur aux valeurs de l'humanisme dont notre pays est porteur, mais parce que, comme l'indique le titre, cet homme est aussi, et sans conteste, un citoyen du monde, un militant de la cause humanitaire, au seul service de l'homme et non à celui des intérêts éphémères de quelques-uns.
© Hervé GAUTIER – octobre 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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Pelles et râteaux
- Par ervian
- Le 29/10/2011
- Dans Christophe Duchâtelet
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PELLES ET RÂTEAUX – Christophe Duchâtelet – Calmann-Lévy.
D'emblée, le titre évoque davantage un traité de jardinage ou une aimable fiction familiale autour des jeux de plage ou des bacs à sable. A lire le sous-titre, « stratégies d'un séducteur », on pense plutôt à la chanson de Dutronc, voire de Nougaro et on s'attend aux habituelles remarques sur le sujet, pas vraiment originales et qui ont beaucoup servi... Et ce d'autant que la dédicace « Aux copines » ne laisse pas longtemps planer de doute.
Qu'avons-nous ? Mathieu, la trentaine, tout juste séparé de Clara, la mère de Luna. Comme il se doit de nos jours, cette séparation s'est faite sans heurt « On a rompu en douceur. Sans déchirement. Du travail de pro » Normal, on est moderne ou on ne l'est pas ! Dans la vie, il exerce le dur métier de « nègre », c'est à dire « d'écrivain fantôme » et même s'il fait remarquer que Jésus lui-même « a sous-traité à distance ses écrits grâce aux évangélistes » le lecteur sent bien que le compte n'y est pas, qu'il fait ce métier un peu par défaut comme la plupart d'entre nous, qu'il voudrait bien écrire enfin sous son propre nom, que d'ailleurs, il n'aime guère ni les écrivains ni son éditeur. Il n'empêche, la réalité rattrape notre héros, sous la forme d'un réfrigérateur vide, de menus sans grande originalité et qui brillent surtout par leur répétition, d'une vie maintenant dédiée aux tâches ménagères et quotidiennes qu'il laissait volontiers à son épouse, à la solitude plus ou moins imposée par les événements et à l'abstinence sexuelle tout juste interrompue par quelques conquêtes... Et par le « droit de visite », c'est à dire celui de voir sa fille « un week-end sur deux » suivant l'expression et de l'emmener se divertir au square le plus proche, au bac à sable précisément.
Mathieu se veut séducteur et ne néglige rien de son apparence physique, de sa réalité psychologique pour sortir de cette situation de « célibataire anonyme »...La drague à des raisons que la raison ne connait pas, pour paraphraser une citation célèbre ! Il y a bien Fadela, étudiante tunisienne qui rêve de changer le monde et qui veut régler leur compte aux islamistes intégristes de son pays. Pourtant l'idéalisme, ce n'est pas son truc à Mathieu et puis c'est sans doute un peu trop compliqué !
Par hasard, au Parc Monceau, il rencontre Isabelle, la belle maman de Maximilien, qu'il rêve, évidemment de mettre dans son lit, ou d'aller dans le sien. Mais voilà, elle est mariée. Ce qui peut encore le sauver, ou plus exactement sauver son projet avec elle, c'est qu'elle se pique d'écrire un roman et qu'elle compte bien sur lui pour en être le premier lecteur et même la collaborateur, quitte à partager avec lui la vedette d'un futur succès littéraire. Elle lui offre même de l'argent, ce qui égare un peu l'érotisme potentiel de leurs relations. Et puis, dans ce domaine si les hommes proposent, ce sont les femmes qui disposent (air connu). Mais voilà, leurs rencontres sont perpétuellement polluées par la silhouette à la fois inquiétante et mystérieuse d'un homme à la cravate fuchsia dont il ne sait exactement qui il est. De plus, le mari d'Isabelle ne goûte pas les velléités littéraires de son épouse. Cela peut toujours cacher quelque chose. Et puis, Isabelle n'est pas toute seule dans le tableau de chasse potentiel de Mathieu, la simple vue d'une paire de fesses féminines à la piscine le met dans tous ses états, il voudrait bien avoir son tour dans la lit de sa voisine du dessus qui collectionne les amants et Éléonore, l'intellectuelle de service ne le laisse pas indifférent ! Il y a comme cela des conquêtes sans lendemain, des tentatives avortées, des fantasmes refoulés, des histoires d'amour qui finissent mal, c'est à dire qu'elles ne sont suivies d'aucune conclusion, comme on dit, ou alors éphémères ou durables. Alors, pourquoi pas ériger le célibat en œuvre d'art ?
J'ai bien aimé l'humour de l'auteur autant que sa façon d'écrire, spontanée et sans artifices littéraires ni effets de style, érotique parfois, et moderne à souhait. Cela change un peu ! Même si son donjuanisme peut paraître un peu poussé à l'excès et s'apparente à de la frime.
Il fait une allusion appuyée à la « Revue Perpendiculaire » qu'il a créée et animée, ce qui est bien normal mais n'apporte rien à son voyage autobiographique de père-célibataire-séducteur-névrosé-obsédé sexuel insatisfait. Il met en perspective la détresse masculine d'après séparation dans l'épisode du groupe de parole où chacun se libère de ses obsessions, de ses souffrances et peut-être de ses fantasmes, entre la peur des licenciements professionnels et la conquête du bonheur, de l'épanouissement personnel. Il a eu le courage de mettre en scène la séparation du côté paternel, le sujet étant bien souvent traité et présenté sous l'angle maternel. C'est une manière de prendre conscience du problème qui est réel et aussi peut-être une tentative de faire évoluer les mentalités, de poser la question de la sexualité qui est, elle aussi, une question brulante pour chacun. L'occasion d'en rire en tout cas (au lieu peut-être d'avoir à en pleurer)! Et cet humour là, cette arme contre l'adversité, j'aime bien !
© Hervé GAUTIER – Septembre 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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TIRÉ Á PART - Un film de Bernard Rapp
- Par ervian
- Le 27/08/2011
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L A F E U I L L E V O L A N T E
La Feuille Volante est une revue littéraire créée en 1980. Elle n’a pas de prix, sa diffusion est gratuite,
elle voyage dans la correspondance privée et maintenant sur Internet.
TIRÉ Á PART – Un film de Bernard Rapp (1996)
(diffusé le samedi 27 aout 2011 sur la chaine Ciné Polar)
Cette histoire est celle d'une subtile vengeance. Nicolas Fabri [Daniel Mesguich], un obscur auteur français qui ne brillait pas jusqu'à présent par son talent, apporte à son ami, l'éditeur anglais Sir Edward Lamb [Terence Stamp], un manuscrit que l'auteur lui présente comme exceptionnel. Connaissant le style et le peu d'intérêt qu'offrent traditionnellement les œuvres de Fabri, Lamb entame sa lecture sans grande illusion mais rapidement il prend un intérêt nouveau pour cette découverte. Non seulement le style est différent mais l'histoire qu'il est en train de lire ne lui est pas étrangère. Fabri y décrit par le menu une histoire d' amour qui a mal tourné et qui s'est conclue, en Tunisie, quelques dizaines d'années auparavant, par le suicide inexpliqué de Farida, une femme qu'Edward avait passionnément aimée. Cette mort avait été por lui, perndant toutes ces années, une énigme obsédante. Pourtant, il fait de la publicité à son protégé mais devant la suffisance de Fabri qui commence à parler de prix littéraire pour son roman, Lamb va profiter de ses relations non seulement pour en proposer la publication par un grand éditeur français, mais aussi, par l'intermédiaire d'une ancienne maîtresse de Fabri devenue critique littéraire très en vue, pour susciter l'intérêt des milieux culturels et artistiques parisiens et ainsi obtenir le prestigieux Goncourt. Dans le même temps, et tout en restant dans l'ombre, Lamb va monter de toutes pièces un scénario attestant sans aucun doute possible la réalité d'un plagiat. Malgré toute sa suffisance Fabri n'y résistera pas.
Sans le savoir Fabri se jette dans la gueule du loup sans se douter qu'il permet à Lamb de mettre en place une vengeance d'autant plus forte qu'elle attend depuis longtemps. Il tient entre ses mains la confession de cet homme responsable de ses amours malheureuses avec cette femme mais surtout Fabri lui déclare que sans cette épisode il n'aurait pas pu écrire ce roman. Dans le même temps le spectateur comprend que c'est précisément cet événement qui a déterminé Lamb à cesser d'écrire. C'est donc à une sorte de jeu de miroirs que ce texte se livre. Ainsi, l'apparition de la fille de la morte qui lui ressemble et porte le même prénom qu'elle et le suicide de cette femme victime d'un viol qui répondra à celui de Fabri qui en a été l'auteur. Lamb qui apparemment fait montre d'un calme très britannique face à la fatuité et à la cupidité de Fabri, est en réalité un bourreau intraitable, animé de la nécessité du châtiment, mais qui veut néanmoins conserver un strict anonymat dans ce processus.
Il s'agit là d'une adaptation inspirée du roman de Jean-Jacques Fiechter. J'ai aimé l'ambiance toute britannique de l'intrigue autant que le développement machiavélique de cette intrigue et l'intensité de la rancune accumulée depuis si longtemps.
Ce film est le premier long métrage de Bernard Rapp, disparu en 2006. On le connaissait comme un journaliste de talent, animateur d'émissions à succès comme « l'assiette anglaise » ou « Jamais sans mon livre », d'homme de culture et il convient, à l'occasion de ce film, de se souvenir de lui.
Hervé GAUTIER – Août 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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LE CRIME DE L'HÔTEL SAINT-FLORENTIN – Jean-François PAROT
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- Le 16/08/2011
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N°538 – Août 2011
LE CRIME DE L'HÔTEL SAINT-FLORENTIN – Jean-François PAROT – JC LATTES
Nous sommes en 1774 et Louis XV vient de mourir. Jean Le Noir vient de succéder à Sartine en qualité de Lieutenant général de police. Nicolas Le Floch, marquis de Ranreuil est toujours commissaire au Châtelet et doit donc s'adapter à son nouveau patron qui se méfie de lui, ce qui l'inquiète quelque peu. De plus ses collègues voient d'un assez mauvais œil qu'il ait les faveurs de Louis XVI comme il avait auparavant celles de Louis XV. Il craint une pause dans sa carrière, une disgrâce peut-être ?
Le Duc de la Vrillières, M. de Saint-Florentin, ministre de la Maison du Roi le charge pourtant d'éclaircir un meurtre qui a eu lieu dans son hôtel particulier. Une femme de chambre a été égorgée d'une bien curieuse manière tandis que le maître d'hôtel, Léon Missery, est retrouvé blessé à ses côtés. Il va donc enquêter dans cette maison où il sent une hostilité de tous, en compagnie de son fidèle Bourdeau et de Guillaume Semacgus, chirurgien de marine. Comme toujours ses investigations vont révéler des faits curieux, la victime, Marguerite Pindron, était parée de bijoux et de vêtements bien au-dessus de sa condition, auparavant elle avait menée une vie pour le moins dissolue et entretenait des relations amoureuses avec le maître d'hôtel, lequel n'était pas vraiment en odeur de sainteté... Il va révéler la présence d'un autre amant qui a laissé des traces de sang, un trafic de chandelles, la présence d'un espion anglais, des témoignages contradictoires...
Pour autant, les intrigues de cour vont bon train et chacun cherche à retrouver sa place auprès du nouveau roi. Ainsi Nicolas est-il sollicité par Le Noir pour éclaircir une histoire d'épidémie de charbon qui décime les bovins et menace l'approvisionnement de la capitale. Sartine, nouveau secrétaire d'État à la Marine, dont il reste l'ami mais qui ne perd rien de ses anciennes attributions de policier, le met en garde contre le duc de Vrillières. Nicolas, souhaitant ménager ses appuis mais restant quand même un zélé serviteur de l'État et du roi va enquêter tout en tenant compte de tout ce qui lui a été dit. Cela l'amènera chez les marchands de bestiaux autant que dans la maison de filles de St Michel, un couvent où vit retirée une parente du maître d'hôtel, il subira un attentat contre sa personne, devra également enquêter sur d'autres meurtres, connaîtra les horreurs de Bicêtre et les lieux de débauches fréquentés par des aristocrates souvent intouchables... Il découvrira que l'objet qui a tué les deux victimes ne peut-être qu'une « main d'argent », prothèse que porte le duc de Vrillière mais qu'il prétend avoir perdu...
Comme toujours, j'ai apprécié ce Paris du XVIII° siècle, les recettes de cuisine et les remarques pertinentes sur la qualité des vins autant que le suspense parcimonieusement distillé jusqu'à la fin, la pratique jubilatoire de la langue française, la richesse du vocabulaire qui transforment chaque roman de Jean-François Parot en un bon moment de lecture.
Hervé GAUTIER – Août 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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ENQUETE SUR LA DISPARITION D'EMILIE BRUNET Antoine Bello
- Par ervian
- Le 14/08/2011
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N°521 – Mai 2011.
ENQUETE SUR LA DISPARITION D'EMILIE BRUNET – Antoine Bello – Gallimard.
L'intrigue, condition indispensable à tout bon roman policier, est simple, à tout le moins en apparence. Comme l'indique le titre, Émilie Brunet, une des femmes les plus riches du pays, a disparu. Là où cela se complique, c'est que sa disparition coïncide avec celle de Stéphane Roget, professeur de Yoga, mais aussi amant d'Émilie et que Claude Brunet, son mari, connaissait leur liaison ! C'est même lui qui avertit la police en l'absence de son épouse. On sent déjà le vaudeville et ce d'autant plus que ce brillant professeur d'université s'octroyait largement des libertés de Don Juan ! Bien évidemment, ce dernier est suspecté et même quelque peu molesté lors d'une garde à vue musclée par un inspecteur zélé, partisan des méthodes expéditives, qui sans doute sont classiques et ont fait depuis longtemps la preuve de leur efficacité. Pourtant, dans son cas, cela amène notre suspect à l'infirmerie et certainement pas aux aveux. L'ennui c'est que Brunet est neurologue, professeur de sciences cognitives... mais ne se souvient de rien !
Achille Dunot, détective de son état, compatit à ce qui pourrait être regardé comme une opportunité intéressante pour Brunet, et ce d'autant plus qu'il souffre lui aussi d'une amnésie chronique dite « antérograde ». Il ne peut, en effet, imprimer dans sa mémoire ses souvenirs immédiats. Chargé de l'enquête sur la disparition d'Émilie Brunet, notre détective s'en tient à la rédaction d'un journal relatant les différentes phases de ses investigations. Chaque matin il tente, grâce à sa chronique de se remémorer ce qu'il a fait la veille. Pourtant, cet adepte d'Agatha Christie à qui il fait constamment référence devient, petit à petit et sans presque s'en rendre compte le héros d'un roman policier dont il est aussi l'auteur.
Le médecin est dans une bien étrange posture puisque tout l'accuse. Il a, en effet a plusieurs mobiles, et notamment financier... et aucun alibi ! Pour aggraver son cas, il fait constamment l'apologie du crime parfait, donnant à penser au détective qu'il n'est pas étranger à la disparition de son épouse. Il a d'ailleurs pour ce concept une véritable fascination. De par ses études sur le cerveau humain, il est parfaitement capable de compartimenter et de domestiquer sa propre mémoire. Il joue même avec Dunot en lui proposant d'écrire lui aussi ses propres sentiments sur cette affaire et de les livrer à l'enquêteur, tout en gardant, bien entendu, la maîtrise de cette situation. Dunot suspecte Brunet d'être coupable de ce double meurtre et ce dernier n'ignore rien des soupçons qui pèsent sur lui. Ainsi assiste-t-on à un chassé-croisé entre les deux hommes, le policier cherchant à s'identifier au médecin à travers son témoignage écrit et ainsi le confondre, le médecin s'obstinant à rester à l'hôpital, et donc à ne pas fuir, refusant puis acceptant de livrer ses écrits au policier pour mieux l'abuser par ses développements intellectuels et universitaires. Il sollicite même la justice pour être innocenté le plus vite possible, histoire de bénéficier de « la chose jugée ». Une sorte d'amitié naît même de cet échange, ce qui fausse un peu les choses.
Les personnages peuvent paraître peu originaux : un flic violent et borné, une domestique puritaine, tout droit sortie d'un roman d'Agatha Christie, un universitaire prétentieux et brillant, une étudiante fascinée par son professeur avec qui elle a, bien entendu, eu une liaison, et dans tout cela le mythe du crime parfait et le contexte un peu facile de l'amnésie. D'autre part les références souvent trop érudites sur l'œuvre d'Agatha Christie (mais aussi d'Edgar Poe et d'Alfred Hitchcock) donnent lieu à des longueurs quelque peu inutiles et tournent carrément à l'exégèse de ses romans et au panégyrique d'Hercule Poirot. Au point qu'on en oublie l'intrigue ! Le lecteur reste sur sa faim puisque cette sorte de mise en abyme (un roman dans le roman) ne conclut rien, n'explique rien, laisse en suspens toutes les questions que le lecteur s'est posées. C'est un peu dommage, la présentation du récit sous forme de journal dont Dunot caviarde certaines lignes pour tenter de circonvenir le médecin est intéressante. C'est un roman bien écrit, agréable à lire et au suspense savamment entretenu jusqu'à la fin, mais franchement, je m'attendais à autre chose !
©Hervé GAUTIER – Mai 2011. http://hervegautier.e-monsite.com
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LE FANTOME DE LA RUE ROYALE – Jean-François PAROT
- Par ervian
- Le 09/08/2011
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N°537 – Août 2011.
LE FANTOME DE LA RUE ROYALE – Jean-François PAROT – JC Lattès.
Les enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet.
Paris, le 30 mai 1770, c'est le mariage du dauphin et Louis XV veut que la fête se termine par un feu d'artifice sur la place qui porte son nom. Malheureusement les explosions provoquent un incendie et la panique s'empare de la foule venue en masse assister à ce spectacle. On relèvera des centaines de morts et de blessés. Nicolas Le Floch, marquis de Ranreuil, commissaire de police au Châtelet obtient de Sartine, grand amateur de perruques et actuel Lieutenant général de la police, le droit d'enquêter sur cette affaire où des erreurs ont été commises en matière de maintient de l'ordre, d'autant plus que cette responsabilité incombait à la compagnie des gardes de Paris. Durant son enquête, notre commissaire découvre le cadavre d'une jeune femme d'une vingtaine d'années tenant fermement dans sa main une perle noire. De plus, l'examen post mortem révèle qu'elle n'a pas été écrasée comme les autres victimes mais étranglée ! A l'évidence on a mêlé sa dépouille à celles des autres cadavres pour masquer ce qui est en réalité un assassinat. Tel est le point de départ de cette passionnante enquête policière menée dans ce Paris du siècle des Lumières où le lecteur aime à se perdre et à se retrouver. Il y rencontre les gardes de la ville aux nouveaux uniformes chamarrés qui montrent plus que de l'opposition à la police officielle, Sartine contre qui des libelles circulent dans la cité, tout un peuple de « mouches » et de domestiques, le fidèle adjoint Pierre Bourdeau, Sanson, le bourreau qui fait aussi office de légiste et Guillaume Semacgus, chirurgien de marine qui assistent le commissaire... Le lecteur y croise le quotidien des gens du peuple, des cabarets et des maisons de plaisirs mais aussi les intrigues de Cour...
Les investigations du marquis vont le mener rue Royale, chez Charles Galaine, un maître pelletier chez qui vivait cette jeune femme, sa nièce, Élodie. Il loge chez lui, sur ordre du roi qui l'apprécie et à qui il fera personnellement ses rapports. Cette résidence forcée va l'amener à découvrir tout un décor où l'hypocrisie le dispute aux réalités les plus sordides. Témoins ce Naganda, personnage ambigu, indien Micmac au visage tatoué, fils de chef d'une tribu alliée à la France en terre d'Amérique, ancien élève des jésuites qui use d'un langage châtié et cite Saint-Jean en latin et Racine en français. Lui aussi loge chez Galaine, mais dans une soupente. Son personnages et ce qui lui arrive sont de nature à jeter sur lui les doutes les plus fondés. Il deviendra plus tard un espion du roi dans les territoires d'Amérique tenus par les Anglais, mais pour l'heure il fait partie des suspects. Notre commissaire va découvrir bien pire, une servante qui cache sa future maternité et qui, de lévitations en révélations [en état de transe elle parle allemand et latin avec la voix des morts et révèle à Le Floch des détails sur sa vie qui ne sont connus que de lui seul] donnera toutes les marques d'une possession du démon, au point que l'archevêque de Paris soi-même va dépêcher un exorciste auprès d'elle. Semacgus qui ne croit ni aux fantômes ni au diable, rappelle le marquis à plus de rationalité et préfère à tout cela la manifestation de l'hystérie. Une telle procédure qui évoque le Moyen-Age n'a pas sa place au siècle de Voltaire et des encyclopédiste, mais pour Le Floch qui a reçu une éducation de qualité chez les bons pères, il en va aussi de l'ordre public dont il est le garant. Quant à Élodie, elle n'était pas exactement la jeune fille rangée qu'il avait imaginé, des personnages sont escamotés, d'autres disparaissent pour réapparaitre, un attentat est perpétré par les gardes de la ville contre un ancien procureur mais visait en réalité notre commissaire, un monstre au visage blanc est évoqué, un reçu est découvert dans la maison de Galaine et qui date du jour du drame, un testament caché et retrouvé par hasard par une enfant qui en sait probablement plus qu'elle ne veut en dire. Comme si tout cela ne suffisait pas il y a un infanticide, une faillite annoncée, des dettes de jeu et des vêtements mis en gage, des chantages, des amours contrariées, un procès un peu long où notre commissaire prend des accents de procureur... Mais la vérité finit par éclater ...
Jean-François Parot dessine peu à peu pour le lecteur la personnalité et l'histoire parfois intime de son héros mais aussi se livre avec bonheur à des descriptions évocatrices [ Je retiens particulièrement l'épisode de l'exorcisme et aussi le portait de l'archevêque de Paris dont les états d'âmes transparaissent sous les mots]. J'aime bien le texte de ce récit, l'érudition de son auteur, les notes qui suivent les chapitres...
Je continue avec bonheur et passion à découvrir l'œuvre de cet auteur qui sert si bien notre belle langue française, replonge son lecteur dans le contexte de ce siècle des Lumières, le dépayse agréablement et distille un suspense de bon aloi jusqu'à la fin. C'est à chaque fois un bon moment de lecture.
©Hervé GAUTIER – Août 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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L'HONNEUR DE SARTINE – Jean-François PAROT –
- Par ervian
- Le 05/08/2011
- Dans Jean-François PAROT
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N°536 – Août 2011.
L'HONNEUR DE SARTINE – Jean-François PAROT – JC Lattès.
Nous sommes en 1780, à Paris, sous le règne de Louis XVI, M. Edme de Chamberlin, ancien contrôleur général de la Marine, vient de mourir. Celui-ci, susceptible de détenir des archives intéressant la Couronne, Nicolas le Floch, commissaire de police au Châtelet, se présente au domicile de M. Jacques Bougard de Ravillois, fermier général et oncle par alliance du défunt qui résidait chez lui. Comme rien n'échappe au policier, il constate que Chamberlin a été assassiné, écrasé par la baldaquin de son lit préalablement scié. Poursuivant ses investigations, le Floch va de surprise en surprise : testament volé, documents disparus qui pourraient être compromettants pour les affaires de l'État, codicille caché dans un meuble à secrets puis découvert, objets précieux subtilisés, billes qui ne seraient pas exactement des agates en verre... Il y a aussi cette absence d'échelle qui aurait permis de scier la courtine et ainsi de perpétrer le meurtre ... La poursuite de l'enquête mène notre commissaire et son inspecteur, le fidèle Bourdeau, successivement chez M. La Borde, fermier général et ancien premier valet du roi et M. Saint-James, ancien trésorier des colonies, et nombre de gens avec qui le défunt étaient en affaires, parfois un peu louches. Tout cela le mène à Gabriel de Sartine, ministre de la Marine... Comme il se doit, s'agissant de personnages importants, on demande à Le Floch d'être des plus discrets !
Sartine, était pour la cabale une cible de choix et représentait pour Necker, directeur général des finances, un grand dépensier puisqu'il voulait moderniser la flotte ... Mais il semble que les documents disparus avaient une grande importance d'autant que le défunt lui-même y voyait, selon certains témoins, une assurance pour l'avenir. Ils porteraient atteinte à l'honneur du ministre, opération financières consenties au profit de la Marine, dispositions secrètes ? Sartine semble beaucoup tenir à ces documents et ce d'autant plus qu'il envoie un homme à lui pour les récupérer, sait s'attacher des espions...Vient se greffer une histoire de vases chinois également disparus dans des conditions énigmatiques mais dont un exemplaire au moins réapparait, proposé à un collectionneur, Tiburce, le fidèle valet de Chamberlin, également assassiné dans les conditions bizarres ... Bref, une affaire banale au départ qui prend une ampleur inattendue sur fond de guerre contre les Anglais pour la libération du peuple américain, de secrets, d'espionnages, de rebondissements inattendus, de contre-temps regrettables, de chantages dangereux, des rébus, avec en plus une tentative de meurtre sur la personne du commissaire, des problèmes familiaux le concernant, des dettes de jeu, des haines familiales et les apparences hypocrites qui veulent donner le change, des secrets d'alcôves, des trahisons, des adultères et un intérêt royal pour cette affaire dont Louis XVI se tient régulièrement informé ...
L'enquête policière trouvera sa conclusion, mais le jeu politique prendra le dessus, avec la perfidie habituelle et sa volonté de puissance et de nuisance qui s'exerce souvent contre les plus fidèles serviteurs de l'État.
Le livre aura toujours pour moi une supériorité sur les séries télévisées ou sur les films, si bien réalisés soient-ils. Je ne connaissais pas les œuvres de Jean-François Parot. Je dois dire que j'ai apprécié de me retrouver dans ce Paris du XVIII° siècle, dans le quotidien du peuple autant que les intrigues de cour. J'ai goûté cette histoire policière passionnante du début à la fin, distillée dans un texte emprunt d'un vocabulaire riche et parfois délicieusement suranné, avec des phrases ciselées avec bonheur, des expressions qui valent leur pesant d'histoire. J'ai bien aimé aussi les propos sur le vin, les recettes culinaires qui émaillent le récit et l'apparition épisodique mais bienvenue de la chatte Mouchette, sans oublier le chien Pluton qui gagne ici ses galons de limier.
Un texte fort plaisant et bien écrit, un bon moment de lecture et un agréable dépaysement que je souhaite renouveler.
©Hervé GAUTIER – Août 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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LA PASSION LIPPI – Sophie Chauveau
- Par ervian
- Le 30/07/2011
- Dans Sophie Chauveau
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N°535 – Juillet 2011.
LA PASSION LIPPI – Sophie Chauveau – Folio.
Nous sommes le 2 février 1414 et Cosme de Médicis règne sur Florence, la ville des fleurs, cette cité de Toscane au doux nom de femme qui rayonne déjà sur l'Europe entière. Ce prince puissant aime s'habiller simplement mais aime aussi s'entourer d'artistes. En ce jour, sa route va croiser celle d'un enfant qui dans une ruelle de la ville sculpte la poussière. C'est Filippo Lippi , un inconnu, un orphelin qui, il le vérifie tout de suite, excelle dans la peinture, sans jamais l'avoir apprise. Cosme le confie donc à celui qu'on appellera plus tard Fra Angélico, pour un apprentissage qui va durer six ans et pendant lesquels l'enfant sera confié aux bons soins des Carmes. Il n'aura donc plus à mendier ! Dans ce couvent, il se révèle pieux, son maître fait de lui un bon peintre, mais le séminariste se révèle aussi assidu au bordel ! C'est que son ordre n'est pas strict et il est le protégé de Cosme ! Il aime la peinture au point qu'il vole les couleurs... mais c'est pour décorer le lupanar où il a ses habitudes. Il est pauvre et peintre mais ressemble à un ange, c'est sans doute ce qui fait de lui le favori des prostituées chez qui il se réfugie volontiers, mais cela ne l'empêche pas de prononcer ses vœux. Il sera donc Fra Filippo Lippi, mais en apparence seulement.
Pourtant, soumission, abnégation, abstinence, pauvreté et charité sont exactement le contraire de ce qu'il est et de ce qu'il veut devenir demain. Il mentira donc toute sa vie et comme apparemment Dieu a agrée ses vœux, il sera un homme avant d'être un serviteur de Jésus. Il est sensible à la beauté des femmes et professe volontiers que si Dieu a créé le plaisir c'est qu'il a été voulu par Lui et donc qu'il est divin. Il se vautre dans le stupre et fait désormais fructifier son talent un peu dans les chapelles... mais surtout en décorant les lupanars ! C'est certes incompatible avec son état, et cela indispose son protecteur, mais il peint si bien !
Celui qui, en bon élève, avait copié ses maîtres veut maintenant leur voler leur talent et leur style. Ses condisciples Masaccio et Masolino l'ont beaucoup influencé, en peinture seulement. Il aime tellement les prostituées qu'il prête leurs traits et leur beauté à la vierge Marie, un comble !
Le destin de Lippi épouse celui de Cosme son protecteur mais son âpreté au gain fait de lui un habile négociateur de ses œuvres puisqu'il a fini par découvrir son propre style et qu'il est désormais regardé comme « grand peintre ». Son talent artistique, son parti-pris de faire payer ses clients pour sa prestation intellectuelle, sa promotion dans la hiérarchie ecclésiastique, suscitent pas mal d'inimitiés mais une banale histoire de contrat non rempli lui vaut la prison et le supplice de l'estrapade qui peut compromettre son avenir en lui brisant les mains. Heureusement il s'en sort mais c'est pour mieux retomber dans ses vices ! Florence est, comme Venise, une république qui fonctionne grâce à la délation. Dans la Sérénissime, c'est la « Boca del leone » qui recueille les dénonciations. Ici c'est la « Tambulazione » qui veille et fait de lui un exilé. Lui qui fréquentait volontiers les prostituées vient de tomber éperdument amoureux d'une nonne vierge, Lucrezia Buti, qu'il prend comme modèle de Madone... et qu'il va engrosser et dont il veut garder l'enfant. C'est un peu le remake de l'Annonciation. Il n'y aura que le pape, sur intervention de Cosme, son éternel protecteur, pour les relever de leurs vœux, faire d'eux des laïcs à condition qu'ils se marient et élèvent chrétiennement leur enfant. Après quelques périodes de sécheresse, les commandes affluent, ce qui lui permet d'élever dignement sa famille et de l'agrandir, sans oublier cependant de retomber dans ses vieux démons du vice, de la débauche. Il aura pour élève Botticelli.
Il vit de son art, c'est un artiste reconnu et non plus un simple artisan, protégé des Médicis, Cosme et maintenant son fils Pierre. Heureusement pour lui, Filippino, son fils aîné a des dispositions pour la peinture. A la mort de son père, c'est lui qui terminera les fresques de la cathédrale de Spolète.
Tel est donc le fabuleux parcours de Lippi, tout à la fois voyou, ivrogne, libertin, jouisseur et peintre génial (1406-1469) que l'auteur, en quatre saisons, évoque magistralement pour son lecteur. Elle le plonge dans l'ambiance de ce siècle d'exception, dit de « la première renaissance » où cohabitent la ferveur religieuse et la débauche, la beauté et la trahison. C'est passionnant !
©Hervé GAUTIER – Juillet 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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LA BARONNE MEURT A CINQ HEURES – Frédéric Lenormand
- Par ervian
- Le 25/07/2011
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N°534 – Juillet 2011.
LA BARONNE MEURT A CINQ HEURES – Frédéric Lenormand – JC Lattès.
Prix Arsène Lupin 2011.
Pauvre Voltaire, en cet été 1731, voilà que meurt M. de Maison qui était son protecteur. Notre écrivain qui n'est jamais aussi bien chez lui que chez les autres, se met en quête d'un nouveau mécène qu'il trouve en la personne de la baronne Fontaine-Martel qui a le bon goût de l'héberger et de le nourrir pendant près de deux années. Las, cette dernière meurt sauvagement assassinée et aux yeux de René Herault, lieutenant général de police, Voltaire, philosophe controversé, fait figure de suspect idéal. Il va donc devoir se défendre en cherchant à qui profite le crime ! Pourtant, on imagine mal notre philosophe en auxiliaire de la maréchaussée, mais, ce défenseur du bon droit et de la liberté est surtout attentif à la sienne. Il va mener sa propre enquête non seulement parce qu'il ne souhaite pas retourner à la rue, et encore moins à la Bastille, mais aussi parce qu'il espère tirer quelque bénéfice des dernières volontés de la défunte. C'est donc à une chasse au testament plus ou moins falsifié qu'il va consacrer son temps et son énergie. L'estime qu'a de sa propre personne cet « empêcheur de penser en rond » l'amène à supposer qu'on en veut aussi à sa vie et ce d'autant plus qu'il est l'ennemi de tout ce qui porte soutane, jésuites et jansénistes.
Dans sa quête, il sera aidé brillamment par Mme du Châtelet, femme de sciences et d'esprit, délaissée par un mari qui préfère les champs de bataille, et présentement enceinte jusqu'aux oreilles. Ses qualités ne seront pas de trop pour affronter tous ces héritiers avides, ces abbés ridicules, ces spadassins aux mystérieux codes, ces assassins qui « connaissent la musique »... et pour tenir tête à cet écrivain, certes génial, mais un peu trop envahissant. Heureusement son intuition féminine prendra le pas sur la philosophie et nos deux limiers feront, à cette occasion, de surprenantes découvertes sur la nature humaine et sur l'hypocrisie qui va avec, la volonté de s'enrichir et les secrets d'alcôves !
Estimant qu'une enquête est quand même comparable à un raisonnement philosophique, et ne perdant pas de vue son intérêt personnel, notre homme mène donc des investigations attentives en même temps qu'une activité littéraire et mondaine en n'oubliant pas d'échapper à la censure et de lorgner vers l'Académie. Malheureusement pour lui, tout le monde prend Ériphyle, la tragédie qu'il est en train d'écrire et dont il ne cesse de parler, pour une maladie de peau ! Mais, éternel valétudinaire à l'article de la mort malgré ses trente neuf ans, il n'omet pas non plus d'exploiter ceux qui ont l'imprudence de faire appel à ses qualités de comédien-usurier, ce qui, à ses yeux, n'est pas incompatible !
Je ne dirai jamais assez le plaisir que j'ai à lire Frédéric Lenormand [Cette chronique lui a déjà consacré de nombreux articles depuis quelques années]. J'aime son humour [J'ai beaucoup ri pendant ces trois cents pages], son érudition rigoureuse, sa maîtrise jubilatoire de la langue française, sa délicate pratique de la syntaxe, ses saillies aussi inattendues que pertinentes. Il est vrai que le sujet, Voltaire, dont il est un éminent spécialiste, s'y prête particulièrement. L'auteur des « Lettres philosophiques anglaises » avait déjà été mis en scène par Lenormand dans « La jeune fille et le philosophe » [La feuille volante n° 240]. L'auteur ne se contente pas d'être l'heureux chroniqueur des enquêtes du « juge Ti », il est aussi un grand connaisseur du XVIII° siècle. A ce titre, il promène son lecteur dans les rues de ce Paris hivernal qui n'est pas toujours celui des philosophes et y fait déambuler notre « propagateur d'idées impies » d'autant plus volontiers que sa liberté est en jeu.
Avec de courts chapitres au style alerte, annoncés d'une manière quasiment théâtrale, Lenormand s'attache l'attention de son lecteur dont il suscite l'intérêt dès la première ligne de ce roman sans que l'ennui s'insinue dans sa lecture. Il le régale de la silhouette de Voltaire autant que de son esprit et lui prête des propos et des attitudes que n'eût pas désavoués l'auteur de « Candide »
Comme je l'ai souvent écrit, un roman de Frédéric Lenormand est pour moi un bon moment de lecture et, comme toujours...j'attends le prochain.
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©Hervé GAUTIER – Juillet 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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LA MAISON OÙ JE SUIS MORT AUTREFOIS Keigo Higashino
- Par ervian
- Le 23/07/2011
- Dans Keigo Higashino
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N°533– Juillet 2011.
LA MAISON OÙ JE SUIS MORT AUTREFOIS – Keigo Higashino – Actes Sud.
Traduit du japonais par Yukata Makino.
Le narrateur, un universitaire japonais, n'avait plus de nouvelles de son ex-petite amie, Sayaka, mariée à un homme d'affaires qui s'absente beaucoup. Même la maternité n'a pas suffi à la faire aller mieux puisque qu'elle maltraite sa fille de trois ans qui a été confiée à la garde de ses beaux-parents. Son enfance à elle a été un cauchemar dont elle ne garde pas de bons souvenirs. Elle n'apparaît guère dans les albums de sa famille avant l'âge de cinq ans, et elle ne sourit jamais sur les photos ! Après la mort de son père, elle découvre dans le sac de pêche de ce dernier une clé à tête de lion et une carte annotée d'indications bizarres, conduisant à une maison de montagne, isolée et située près d'un lac. Accompagnée du narrateur, elle décide de la retrouver pour l'explorer.
Après avoir longtemps cherché et hésité, ils finissent par découvrir la maison et par y entrer à l'aide de la clé, mais par une porte du sous-sol seulement. Étrange détail, cette maison, maintenant complètement abandonnée et fermée et dont les habitants de la région ne connaissent même pas l'existence, semble avoir été habitée par une famille. La porte d'entrée est verrouillée, toutes les pendules sont arrêtées à 11h10 et la vie semble s'y être arrêtée précipitamment 23 ans plus tôt ! C'est un peu comme si le temps avait interrompu son cours ! De plus, sans être vide, cette demeure n'a ni télévision, ni téléphone, ni appareils ménagers, ni calendrier, ni même d'électricité... La famille qui habitait là se composait d'un couple avec un garçon, le petit Yusuke qui tenait un journal intime que nos détectives découvrent. L'enfant, apparemment bon élève, y notait qu'il recevait des jouets d'un homme, ce qui semblait indisposer son père et y faisait mention d'une certaine Mme Otai, d'une petite fille et d'un chat, Chami ! Puis son père mourut et un autre homme vint prendre sa place...
Le journal du garçon recèle des détails troublants qui vont servir de fil d'Ariane pour recomposer ce passé un peu confus. Il s'interrompt brusquement mais des lettres retrouvées vont poser plus de questions qu'elles n'apportent de réponses ! Sayaka qui au départ n'a aucun souvenir de cette maisons finit par ressentir une impression de déjà vu, et va retricoté sa propre histoire à travers de petits détails comme un rideau vert, un vase, une porte qui apparemment n 'existe plus et un coffre-fort. C'est Sayaka qui en découvrira la combinaison, mais son contenu épaissit le mystère !
J'ai toujours pensé que ce n'est pas parce qu'un roman se fonde sur des énigmes qu'il doit être violent et même sanglant. Ici l'intérêt de ce récit noir est tout en nuances. Le thème de la mémoire perdue puis retrouvée est bien exploité et avec lui celui de l'enfance disparue. La complicité née d'une ancienne histoire d'amour entre le narrateur, incrédule au départ et Sayaka, anéantie par la vie, fera, petit à petit, éclater la vérité.
A l'invite du narrateur et de cette aventure hors du commun, le lecteur échafaude diverses hypothèses, suit les péripéties de ce récit dont le style, volontairement sobre et dépouillé et la construction bien menée distillent le suspense jusqu'à la fin. De plus, ce roman a le mérite de se dérouler dans le calme et la vraisemblance. Passionnant !
Jusqu'à présent je n'avais jamais lu de romans policiers japonais. Je n 'ai pas été déçu.
© Hervé GAUTIER – Juillet 2011.
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NI A VENDRE NI A LOUER – Un film de Pascal Rabaté.
- Par ervian
- Le 18/07/2011
- Dans cinéma français
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N°532– Juillet 2011.
NI A VENDRE NI A LOUER – Un film de Pascal Rabaté.
Il est des œuvres dont on parle beaucoup à leur sortie, qu'on rattache à une parenté parfois prestigieuse ou originale mais qui, au bout du compte, sans vraiment décevoir, laissent un goût d'autant plus amer qu'on s'attendait à mieux.
Qu'avons nous ? Une petite station balnéaire un peu quelconque de Loire-Atlantique où vont se retrouver, l'espace d'un week-end des personnages aussi hétéroclites que cette période des vacances peut mettre en situation : un couple de retraités qui regagne sa maisonnette en bord de mer, deux familles qui campent, un supermarché vide dont les codes-barres sont le seul intérêt, un couple de punk avec chiens, un enterrement, un cadre en mosaïque à demi terminé par le défunt, une histoire de cerf-volant perdu qui provoque un adultère, un épisode sado-maso dans une chambre d'hôtel, un lapin à contre-emploi, deux golfeurs un peu imposteurs et, pour finir un spectacle franchement minable où un chanteur nous répète que « les vacances à la mer, c'est super ! ». Le tout sans vraiment de dialogue, avec seulement des bruits de fond ou des onomatopées et sur une musique entrainante et épisodique. C'est donc une mosaïque de personnages qui ne se rencontrent pratiquement pas, une succession de saynètes indépendantes les unes des autres où les gags fleurissent sans, à mon sens, jamais convaincre vraiment.
Le décor, les personnages, le scénario (s'il y en a un), l'absence de dialogue (ce qui n'en fait pas pour autant un film muet), évoquent Jacques Tati[« Les vacances de M. Hulot » (1953)]. C'est sans doute pour cela qu'on a qualifié ce film de génial, même si de son vivant Jacques Tati n'a pas vraiment convaincu dans ce domaine et qu'on a attendu qu'il soit mort pour s'intéresser à son œuvre cinématographique et pour lui trouver du génie ! Tati s'était approprié un phénomène récent, les vacances populaires, l'avait traité avec cet humour décalé qui faisait son originalité. Mais ici, il me semble que, malgré une touche de tendresse, les gags sont parfois un peu trop forcés et caricaturaux, parfois un peu trop répétitifs aussi. Le comique existe pourtant, c'est indéniable, mais c'est plutôt une succession de cartes postales animées, burlesques et dérisoires, mais sans la poésie que la spectateur était en droit d'attendre eu égard à la filiation annoncée de ce film. Pascal Rabaté se différencie de Tati en ce sens qu'il actualise son message par la prise en compte de l'échangisme, genre amour de vacances, le phénomène sado-maso, le camp de nudistes ou l'homosexualité punk. Pourtant je m'attendais à une sorte de fresque sociologique, une peinture de la société française comme aimait à le faire l'auteur de « Mon oncle ». Seule peut-être l'émotion prévaut autour de la mort de l'époux ou de la prise en compte un peu furtive de la fuite du temps à travers le dessin de la petite fille qui a grandi et qui est maintenant devenue une femme.
Le film est cependant servi par un choix d'artistes dont le talent n'est pas assez mis en valeur par le parti-pris de l'absence de dialogue. On pouvait s'attendre à ce que le comique, voire l'émotion, naissent de de l'expression ou de la seule situation. C'était une volonté louable, mais cela ne fonctionne pas toujours, malheureusement. J'ai assisté à une sorte d'exercice de style un peu décevant et sans réel rythme où le comique que j'aime tant chez Tati n'était pas vraiment au rendez-vous.
©Hervé GAUTIER – juillet 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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SUTTREE – Cormac Mac Carthy
- Par ervian
- Le 18/07/2011
- Dans Cormac Mac Carthy
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N°531– Juillet 2011.
SUTTREE – Cormac Mac Carthy – Actes Sud
Traduit de l'américain par Guillemette Belleteste et Isabelle Reinharez.
Il est des romans qui possèdent en eux un souffle émotionnel unique. Suttree est de ceux-là. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si son auteur a mis vingt ans à l'écrire en puisant dans sa vie personnelle. C'est le propre des écrits à ce point intimes que d'être laborieux, comme si les mots ne voulaient pas sortir alors que l'auteur porte en lui, dans sa chair et dans sa vie, les morceaux de cette histoire.
Nous sommes dans le sud des États-Unis pendant les années 50. Cornélius Suttree vient de sortir de prison et tente comme il peut de survivre sur les bords de la rivière Tennessee en pêchant. Il mène dans la banlieue de Knoxville une vie de marginal sur une péniche délabrée. Il a tourné le dos à sa famille, à sa femme et à son fils. Pour cette raison, elle le considère comme un raté, un moins que rien. Le roman s'ouvre sur une sorte de poème en prose où les mots s'entrechoquent en altérations surréalistes. Pour en goûter toute la musique, il faut le lire à haute voix. Il s'adresse à un inconnu, au lecteur peut-être, comme une sorte d'avertissement et dessine un décor un peu glauque mais surtout réaliste [« Nous voici arrivés dans un monde au cœur du monde »]. Pour que son interlocuteur comprenne bien, il poursuit par une scène assez sordide où on sort un noyé de l'eau, un suicidé ! Tout le reste de ce long roman sera baigné par une sorte de souffle épique où la mort, la souffrance, la violence et la pauvreté sont omniprésentes. Mac Carthy, tout au long de ce texte, alterne avec bonheur les passages poétiques et les scènes d'un réalisme cru et pathétique qui décrivent les bas-fonds et leur faune désespérée. Suttree donne l'impression d'être victime de sa vie, un paria, et, à travers diverses analepses, l'auteur nous le présente comme soumis à une malédiction qui pèserait sur lui, comme cet épisode de la mort de son fils aux obsèques de qui il ne peut assister que de loin.
A travers une histoire initiatique, Mac Carthy donne à voir, et sans aucune concession, la descente aux enfers puis la relative renaissance de Suttree et à travers lui la vie des laissés-pour-compte de cette Amérique profonde qui est bien loin du rêve américain. Suttree, comme les personnages de « La Route » (La Feuille Volante n° 530) poursuit un chemin ou plutôt erre dans un décor hostile. La rivière Tennesse fonctionne comme une sorte de miroir qui renvoie une image de la vie de cette ville mais aussi celle de l'âme de ce personnage un peu étrange. lI y a de la compassion dans ces évocations de déshérités, dans cette lumière qui baigne ces scènes sans compromis où la misère voisine avec la violence. Les autres personnages de ce roman ne sont pas en reste, à la fois décalés et sordides, dans ce tableau. De décor dans lequel évolue Suttree donne asile à tout une faune de marginaux, ivrognes, chômeurs ou repris de justice, putains... Son histoire est celle d'un désespéré, un de ces blessés de la vie qui, pour se consoler, fréquente les prostituées, les sorcières et les diseuses de bonne aventure, des femmes qui peuvent lui faire croire, l'espace d'un instant, que la vie est non pas exactement belle mais viable, malgré les épreuves. C'est quelqu'un qui ne se suicidera pas, peut-être à cause de l'espoir un peu fou de voir les choses s'arranger, que la chance puisse lui sourire enfin, avec alcool et patience. Ces êtres supportent la vie avec abnégation et fatalisme et leur stoïcisme plonge ses racines dans les replis insondables du mystère. Autour de lui il y a la mort, omniprésente qui le guette et il le sait, mais il poursuit son chemin. Il supplie même Dieu de le délivrer de ce fardeau qu'est sa vie. Le thème du parcours cahoteux est récurrent dans ce livre. Il est spectateur de sa vie comme de celle des autres qu'il croise comme on croise des fantômes, un peu comme si tout cela n'était qu'une vision, un décor de théâtre, mais un décor agressif. Quand il rencontre l'amour, qu'une femme lui fait l'hospitalité de son corps et qu'il peut envisager l'avenir sous un meilleur jour, la mort est forcement au bout du parcours. Tout cela fait de lui un malheureux définitif. Il y a aussi un retour vers l'enfance, le paradis perdu comme dans « La Route » et avec lui la mesure de la fuite inexorable du temps, la misère, la marginalité, la mort. La mort, signe indélébile de la condition humaine est encore présente dans la disparition de Wanda, l'amante de Suttee, écrasée par un effondrement. La solitude aussi, autre pendant le cette « humaine condition » dont chaque être porte en lui la marque comme le disait si bien Montaigne, A la fin, il y a une sorte d'apaisement, de nouvelle vie possible pour Suttree...
Comme dans tous les romans de Mac Carthy, on peut voir une symbolique religieuse. Suttree m'évoque tous ces prophètes que Yahweh a abandonné pour les éprouver. Le printemps pluvieux fait inexorablement penser au déluge et son fragile esquif à l'arche de Noé voguant sur une tempête liquide. La typhoïde (l'évocation du délire est fantastique) qui lui vaut l'extrême-onction fournit une sorte de transition vers une vie meilleure. Pourtant, son approche de Dieu n'a rien de religieu .
Je reste fasciné par le souffle poétique de ce long roman, par son réalisme pathétique. Ils doivent sans doute beaucoup à une traduction somptueuse. L'univers de l'auteur, sa démarche d'écriture entre gouaille populaire et authentique poésie, tissent pour le lecteur, un attachement et même une sorte de complicité. L'image qu'il donne de l'homme nous est familière, soit que nous la connaissions, soit que nous la déplorions, mais elle est réelle.
©Hervé GAUTIER – juillet 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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LA ROUTE – Cormac Mac Carthy
- Par ervian
- Le 12/07/2011
- Dans Cormac Mac Carthy
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N°530– Juillet 2011.
LA ROUTE – Cormac Mac Carthy – Éditions de l'olivier. [Prix Pulitzer 2007]
Traduit de l'américain par François Hirsch.
Le décor est dantesque, un spectacle de fin du monde ou plus exactement un monde détruit en presque totalité par quelque chose comme une explosion nucléaire ou un cataclysme qui auraient anéanti une grande partie de la planète. Dans ce décor apocalyptique où tout est réduit en cendres encore fumantes, où les seuls humains qui restent sont devenus anthropophages, un père et son fils cheminent sans vouloir s'arrêter dans le froid et la nuit. Ils n'ont pas de nom, comme pour signifier que ce monde est à ce point déshumanisé. L'auteur les appelle respectivement « l'homme » et « le petit ». Ce dernier est un enfant de cinq ou six ans qui pose sans cesse des questions inquiétantes sur les gens qui les entourent ou qu'ils rencontrent au gré de leurs pérégrinations. Ils sont devenus de véritables bêtes. Nos voyageurs n'ont pour seul bagage qu'un caddy de supermarché qui contient toute leurs richesses de survie, couvertures et nourriture. Un sac à dos recevra ce contenu en fin de parcours. Un révolver leur sert de protection illusoire.
Doit-on voir là la métaphore d'un paradis perdu [« Autrefois il y avait des truites de torrents dans les montagnes... Elles avaient un parfum de mousse quand on les prenait dans la main. Sur leur dos il y avait des dessins en pointillé qui étaient des cartes du monde en son devenir. Des cartes et des labyrinthes. »], d'un monde qui est le nôtre et qui court inévitablement à sa perte, du retour de l'homme à l'état sauvage, de l'instinct de survie, de l'abandon de tout ce qui a fait l'humanité et l'humanisme, du retour de la barbarie, de sa solitude ? Les personnages qu'ils rencontrent dans cette fuite sont eux aussi en recherche de quelque choses. Eux aussi marchent vers un lieu différent mais qui est censé leur servir de refuge. Ils sont souvent hostiles et fantomatiques, en instance de mort, ou simplement des cadavres. Je note que malgré tout, l'homme et l'enfant marchent sans désemparer vers une destination inconnue, au sud, mais qui semble les attirer inexorablement. Quand ils atteignent la mer, ils errent dans un paysage désolé et hostile dans lequel « l'homme » finira par perdre la vie parce que la maladie le mine. Peut-on y voir une explication sombre et désespérée qui serait par exemple celle de l'inutilité d'une action inutilement répétée, une sorte de mythe de Sisyphe, [la route est forcément un horizon sans fin], l'image de la condition humaine qui est promise à la souffrance et à la mort ? Le père est malade et l'enfant, dénutri, au bord de l'épuisement et, apparemment, cette marche inexorable dure depuis longtemps et a des chances de se poursuivre... Jusqu'à quand ? L'homme mourra mais ce ne sera cependant pas une mort violente, simplement un sorte de passage, comme s'il se dissolvait dans ce décor macabre. A la fin, l'enfant, livré à lui-même trouvera un autre homme et sa femme qui lui serviront de parents, ce sera pour lui, comme un nouveau départ. Il n'oubliera cependant pas celui qui fut son père et qui le guida. Doit-on y voir la marque de l'espoir, d'une certaine confiance en quelque chose qui pourrait ressembler à une divinité, à un improbable salut ? Les deux protagonistes « portent le feu », sont des « gentils », comme le couple qui recueillera l'enfant mais le monde autour d'eux est peuplé de « méchants ». On songe, évidemment que la mort est au bout de ce chemin, même si l'enfant peut, en lui-même, incarner le renouveau, un espoir pour cette humanité en perdition, le relais qu'un père passe à son fils. C'est un livre hautement symbolique sur la vie humaine, transitoire, qui porte en elle à la fois la destruction et la transmission.
J'ai choisi d'y voir l'évocation, certes romancée et habillée différemment, de notre monde au quotidien voué à la réussite personnelle, à la destruction par l'homme de son prochain au mépris de tout ce qu'on a pu nous dire sur sa supposée grandeur ! J'ai toujours cru que les hommes sont les destructeurs de la planète qu'ils habitent et qui pourtant est irremplaçable et unique. Ils sont eux-mêmes les plus grands prédateurs de leur espèce et ce ne sont pas des entreprises individuelles louables mais promises à l'échec qui peut racheter leurs méfaits.
De ce roman initiatique, je retiens aussi la chaine humaine et la vie qui se transmet de génération en génération.
Les dernières lignes se veulent porteuse d'espoir, mêlant Dieu au souvenir de ce père qui a guéri son fils et l'a amené vers l'âge adulte. [« Il essayait de parler de Dieu, mais le mieux c'était de parler de son père et il lui parlait vraiment et il n'oubliait pas. La femme disait que c'était bien. Elle disait que le souffle de Dieu était encore le souffle de son père bien qu'il passe d'une créature humaine à une autre au fil des temps éternels. »] Je ne suis donc pas sûr qu'il s'agisse réellement d'un roman de science-fiction, bien au contraire !
J'avoue que j'ai été très décontenancé par cette écriture volontairement sèche et brève dans les dialogues et très économe dans les descriptions autant que par l'histoire elle-même. C'est pourtant un livre fascinant ou l'auteur s'attache son lecteur jusqu'à la fin.
©Hervé GAUTIER – juillet 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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LE PAS DE L'ADIEU – Giovanni Arpino
- Par ervian
- Le 06/07/2011
- Dans Giovanni Arpino
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N°529– Juillet 2011.
LE PAS DE L'ADIEU – Giovanni Arpino [1985] – Belfond.
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer.
Nous sommes à Turin par une fin d'été étouffante d'un dimanche après-midi. Le rituel est toujours le même. Le vieux professeur Giovanni Bertola reçoit la visite de son ancien élève, Carlo Meroni, déjà vieux garçon, à cause ou malgré la quarantaine. Ensemble ils parlent à bâton rompu des mathématiques, de la science, de la marche du monde, de la vanité des choses, de la vieillesse, des femmes... Ou plus exactement, c'est bien souvent le vieil homme qui parle. Puis c'est l'immuable partie d'échecs que le vieillard perd toujours. Ainsi se passent les dimanches sous la houlette de deux vieilles demoiselles, les sœurs Rubino, férues de respectabilité, de musique classique et de propreté, et accessoirement logeuses, depuis de nombreuses années du vieux professeur. Ici, on ne déroge jamais aux habitudes, comme les évanouissements temporaires du professeur que celui-ci vit comme l'antichambre de la mort à cause de son artériosclérose. C'est que c'est bien de mort qu'il s'agit puisque Bertola se plaint d'être encore en vie et ne cesse d'invoquer « Mme Requiem ». Meroni désire ardemment assassiner le vieillard lors d'une de ses « évaporations » mais recule toujours. Bref, on est ainsi depuis longtemps, dans cet état attentiste ou rien ne se produit de ce qui est espéré... et le vieil homme encourage son disciple à le faire passer dans l'au-delà puisqu'il se sait condamné. Ce sont les termes du pacte conclu entre eux.
Voilà que dans cet océan d'habitudes surannées qui sentent fort le moisi derrière la cire et l'absence de poussière et qu'il ne faut surtout pas bousculer, apparaît Ginetta, nièce des vieilles filles. Cela ne fut pas pour déplaire au vieillard « sa silhouette lui apparut comme une minuscule et joyeuse virgule tombée sur la page du quotidien ». Elle apporte dans cette atmosphère grise « un éclair blanc » et voilà que le vieil homme se découvre des souvenirs de jeune Don Juan qu'il n'avait peut-être jamais été. La jeune femme est mal élevée mais sensuelle, pleine de vie et sa spontanéité bouscule la logique mathématique de Meroni . Dès lors, Bertola qui l'encourage à se marier, à profiter de la vie, voit dans la jeune fille une maîtresse possible pour le jeune homme. Effectivement, elle le deviendra mais Bertola disparaitra dans la nuit et des idées de suicide ou les prémices de la maladie d'Alzheimer s'emparent de ses proches. Sans vouloir se l'avouer ils pensent que cela solutionnerait la situation. Pourtant des rapports particuliers se font jour entre le vieil homme et la jeune femme qui saura ce qu'il faut faire.
Il ne faudrait pas oublier non plus parmi les personnages secondaires, Nino Zarra, un pizzaïolo au grand cœur avide de connaissances.
Je ne connaissais Giovanni Arpino (1927-1987) qu 'à travers un film éponyme adapté par Dino Risi d'un de ses romans (Parfum de femme – La Feuille Volante n° 350). Je n'ai pas été déçu. Malgré le thème axé sur la mort, ce roman n'est pas triste. Bien écrit, bien traduit, le style humoristique et poétique rend la lecture agréable et même captivante. Mais il reste que, malheureusement, cet écrivain, romancier, nouvelliste, journaliste est inconnu en France.
©Hervé GAUTIER – juillet 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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DERRIERE LE DOS DE DIEU – Lorand Gaspar
- Par ervian
- Le 02/07/2011
- Dans Loran Gaspard
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N°527 – Juin 2011.
DERRIERE LE DOS DE DIEU – Lorand Gaspar – Gallimard.
Cela fait quelques années que cette chronique s'intéresse à la poésie de Lorand Gaspar (La Feuille Volante n° 241 – 250). Comme à chaque fois, j'ai retrouvé avec plaisir ce verbe fluide, cette musique des mots qui tire sa légèreté de sa simplicité même. C'est un hymne à la vie qui est un miracle renouvelé chaque matin au réveil, une vibration unique qui se transmet malgré la fuite du temps, un creuset où gîte la mémoire des choses et des gens, une imperceptible légèreté [« Tu ne veux être rien qu'une chose pensante et fluide, comme une musique qui passe entre les rochers »]. C'est la célébration d'un corps fragile qui vient de naître, beauté de l'instant immédiat et fugace [« la clarté lumineuse d'être là, de toucher l'infini où se déploient les choses qui meurent »).
La poésie de Gaspar est faite du plaisir de l'instant [« Bonheur de cette eau déliant les marbres dissolvant la figure lisible un instant dans la bruissante chapelle d'écume »] d'opposition qui se manifeste au simple niveau des mots. Ici, « braise » et « cendre » répondent à « semences », « l'eau » à « la pierre », deux éléments apparemment contradictoires, l'un symbolisant la fin et l'autre le commencement de quelque chose, la transmission de la vie, l'un usant l'autre du frottement de ses molécules, canalisant l'autre au rythme du froissement de ses plis. L'obscurité appelle la lumière[« Je ramasse un tas de pensées sombres pour allumer un feu » « Je vois toujours et encore que suis lumière et nuit les deux me disent l'absence totale de toute certitude de ma pensée. »], la chaleur s'oppose à la froidure, le connu à l'inconnu, le continu au fini, l'endormissement au réveil... Gaspar s'approprie les mots, précieux, rares, techniques et mélangés parfois pour tresser aux yeux du lecteur attentif une évocation fugace, touche sensible et délicate et qui lève pour lui un coin du voile sur ce monde extérieur qu'il oppose à celui, intérieur, de la connaissance et de la pensée ou celui plus secret qu'on trouve sous le scalpel du chirurgien, les roches répondant au corps [« Sahara, tissus de roches et de corps »].
L'eau, source de vie, a dans sa démarche poétique, une importance essentielle. Qu'elle soit évoquée sous la forme boueuse de l'Euphrate, de la rosée perlée du matin, ou d'un torrent dévalant une pente, elle reste un élément vital et purificateur de la pensée mais aussi la source de la vie.
Sa poésie fait penser aux moments fugaces de la nuit qui s'habillent d'instants précieux et qu'il faut saisir de la main et du crayon, cadeau que fait l'inspiration dans la quiétude nocturne et l'endormissement [« Cuisson d'images et de mots, les mêmes bruits d'eau, de feuilles et de voix dans le silence absolu où s'enracinent mes pensées »], poésie lumineuse associée à la musique [« Comme s'il y avait un blé du souffle dans la meule des pierres »], à la peinture, au vol léger d'une hirondelle ou aux délicates volutes d'un pinceau chinois [« écriture d'herbe du pinceau chinois »], en opposition au monde extérieur fait de téléphones portables, d'agitations vaines et de colonnes de chiffres. Le séjour sur terre est fait de vitesse et de recherche du profit. Le poète est « un arpenteur de déserts, de roches et de cerveaux » et ce monde mercantile et superficiel, ce « maelström des coureurs » n'est pas le sien [« plus envie de cette vie terne, rigide, cousue d'avance, sérieuse... »]. Il lui oppose la solitude du désert, celle de l'écriture, de la pensée... Cette solitude est son lot face à lui-même, aux mots, au silence propice à la réflexion[« j'ai besoin du silence qu'ils(les mots) font pour entendre ma pensée »], à la création[« Je ne peux rien entreprendre sans risque au fond...]. Sa poésie est un hymne au présent, à l'instant [« mon seul avenir est l'instant présent »], pourtant, il a conscience des limites à la fois de la connaissance, de la vie et du monde [« je regarde longuement la nuit écoute ce qu'on appelle le silence »].
L'appel du voyage est fort, un voyage sans but, au hasard, mais le paysage qui fut longtemps le sien est désolé, désertique, sec et pauvre mais éblouissant de soleil et de clarté. Il est le reflet d'une âme solitaire face au monde qu'il veut célébrer [« vois, disait la voix, comme tout est mort, désolé-en moi-même je pensais: « j'entends creuser le silence »]
L'écriture est une étrange alchimie qui révèle et cache les replis de l'âme [«L'œil, le cerveau, les couleurs de l'âme, esprit et corps sans ligne de partage, jouent de tous leurs doigts, de toute leur chimie, d'idées et d'images sur les eaux ... »]. C'est une manière d'émerveillement devant la vie qui se décline en cellules nerveuses, en évocations... Le médecin n'est jamais très loin qui parle du cerveau, des neurones, des quasars et marie ainsi avec bonheur science et poésie. Il nomme d'ailleurs ces textes des « Neuropoèmes ». Dans « l'Approche de la Parole » (Gallimard 2004) Lorand Gaspar avait par ailleurs exprimé cela comme une évidence puisqu'il les rattache toutes les deux à la vie. La poésie la constate et la célèbre, la science l'explique et la maintient. De sorte qu'en parlant des neurones qui sont l'organe de la connaissance, de la mémoire, il parle aussi de la vie
C'est que ce monde est transitoire, l'homme finalement peu de chose face au destin, à l'amour [« encore et encore s'ouvrir chaque jour et chaque nuit à la pensée claire de l'amour »] et à la vie qui continue [« Un coquille de noix sur un torrent, voilà ce que je suis »]. Ces textes semblent être un monologue intérieur ou un dialogue avec un être sans visage, une femme peut-être, à qui il s'adresse sur le registre de la mémoire et des sentiments [« Essaye essaye encore d'aimer vraiment d'aimer assez... »]. Le temps s'écoule inexorablement et avec lui la vie dans son lent mais incontournable chemin vers la mort que, fataliste, il faut accepter [« Je suis juste un peu d'air qui passe... »] comme il faut aussi admettre une grande humilité face à l'écriture [« J'apprends à n'être qu'un peu d'air qui passe dans une forêt de couteaux » « Trouver les mots pour essayer de dire. Écrire quelque chose qu'on appelle un poème sachant qu'on ne sait pas ce que c'est » ], à la connaissance [« Il n'y a pas de plafond, il n'y a pas de fond... tout ce que nous croyons savoir... ce n'est pas grand chose »] , au monde [« Trois cailloux dans ma poche ramassés près de la mer...je pense en les touchant au désir d'aller dans l'inconnu »], au corps qui est promis à la destruction, à la mémoire qui s'envole sur les épaules du temps [« J 'oublie le passé et me concentre sur l'instant dénudé de connaissance et riche de sensations »]. C'est donc, et peut-être bizarrement s'agissant d'un poète majeur, une grande modestie qui transparait dans son écriture autant que devant le spectacle de la vie.
©Hervé GAUTIER – Juin 2011. http://hervegautier.e-monsite.com
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31° anniversaire de « la Feuille Volante » et « Le rendez-vous de St Pezenne »
- Par ervian
- Le 28/06/2011
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N°528 – Juin 2011.
31° anniversaire de « la Feuille Volante » et « Le rendez-vous de St Pezenne » - Éditions du Petit Pavé.
Depuis de nombreuses années, j'ai pris l'habitude de signaler à mon hypothétique lecteur la date anniversaire de cette revue devenue « blog », tout en étant étonné d'être encore là. Trente et un ans de parution, cela ne me rajeunit pas et marque ainsi le temps qui passe inexorablement. Cet anniversaire est un non-événement et je serai sans doute le seul à en parler. Cela fait en effet longtemps que j'ai choisi de commenter les œuvres des autres, leurs poèmes, leurs romans ... parce que la lecture est pour moi un plaisir. Mais celui de l'écriture n'est jamais très loin et j'ai souvent envie d'exprimer avec des mots ce que j'ai pensé d' un livre que je viens de refermer, non seulement pour en laisser une trace dans ma mémoire, mais aussi pour le faire éventuellement partager. Il en va de même pour les films, les émissions de télévision, les pièces de théâtre... Je le fais seulement parce que cela m'a plu, m'a ému, mais surtout parce que personne ne me demande rien. Et ce, même si mon avis de simple lecteur, de simple témoin [je ne serai jamais que cela], est indifférent aux personnes qui me lisent... Je ne regrette pas ce choix, il m'a apporté la joie d'échanges épistolaires, la désillusion de quelques déconvenues aussi, mais peu importe !
Alors, pour la première fois et sûrement pour la dernière, et parce que c'est aussi le but de cette revue, je vais parler de mes livres puisque personne n'en n'a rien dit [j'aurais pu le faire sous couvert d'un pseudonyme mais j'aime mieux que les choses soient claires]. Ce n'est pourtant pas dans mes habitudes de parler de moi et c'est un exercice dans lequel je n'excelle pas vraiment. Je vais donc faire une exception.
Tout d'abord ces livres ne sont pas si nombreux parce que j'ai toujours fait prévaloir le plaisir d'écrire à cette auto-flatterie de l'ego qui consiste à avoir son nom sur la couverture d'un ouvrage et ainsi de pouvoir se dire « écrivain ». Et d'ailleurs, j'ai toujours banni ce mot de mon vocabulaire, préférant, pour moi-même seulement, celui « d'écrivassier » dont j'assume et même revendique l'aspect péjoratif.
Je dois dire aussi que l'édition n'a jamais été vraiment une fin en soi, à tout le moins pour moi. Cela explique sans doute le petit nombre de parutions... Et puis, l'âge venant, la retraite aussi, j'ai fini par me décider. Soyons juste, plus jeune et plein d'illusions, il m'est bien arrivé de chercher dans le domaine de l'édition quelqu'un qui me ferait confiance. Ce fut vainement ! Faute de chance, de parrainage, de connaissance du milieu, de talent peut-être ? J'ai donc renoncé, sans pour autant cesser d'écrire, au contraire ! Mes tiroirs sont maintenant pleins de nouvelles, de romans (saga, romans à énigme, poèmes) et, cela me surprend parfois, la recherche d'un éditeur reprend le dessus, mais pour un temps seulement !
Puis internet est arrivé qui m'a permis de mieux faire connaître cette revue, « la Feuille Volante » et d'avoir accès à une liste plus complète d'éditeurs. C'est vrai aussi que, malgré mes démarches, si je n'ai jamais pu intéresser un grand éditeur parisien, ma quête en province ne m'a guère été plus favorable. Pourtant, l'un d'eux (Éditions du Petit Pavé – St Jean des Mauvrets - 49320 Brissac-Quincé www.petitpave.fr) m'a fait confiance une fois et a renouvelé l'expérience cette année. Ce n'est pas (encore ?) la notoriété, mais je lui sais gré de m'avoir non seulement tiré de l'anonymat, mais surtout de m'avoir incité à écrire encore davantage, à faire partager mon écriture. Tout en faisant honnêtement et professionnellement son travail d'éditeur, c'est à dire de « découvreur », il privilégie le livre imprimé, aime qu'il soit d'abord un bel objet. J'ai déjà dit dans cette chronique mon attachement à la forme traditionnelle du livre, l'odeur de l'encre, le grain du papier, le plaisir du toucher ...Et puis ces rencontres, aux solstices d'hiver et d'été où se tissent des liens amicaux dans la « douceur angevine »... Il n'est bien entendu pas le seul à faire ce choix, mais actuellement, avec la politique de profit, de rentabilité, un auteur inconnu ne peut raisonnablement pas espérer que ses écrits soient publiés autrement qu'à ses frais, ce qui est bien souvent pour lui, rédhibitoire. Il faut rappeler une évidence, l'auteur n'est rien sans son éditeur, ils partagent ensemble cette grande aventure qu'est l'écriture et la publication d'un livre.
Après « Un été niortais » paru en 2008, c'est « Le rendez-vous de St Pezenne » qui introduit, à partir de cette année, le cycle des « enquêtes du commissaire Martineau ». Beaucoup d'autres romans de la même inspiration restent encore inédits.
Ce ne sont pas des polars au sens commun du terme, mais des romans à énigme, c'est à dire des fictions policières écrites comme un roman. Je mêle à l'enquête classique sur un meurtre, des descriptions de la ville de Niort (Deux-Sèvres), des évocations, mais aussi de l'histoire locale et parfois des légendes, le Poitou étant une terre à la fois mystérieuse et mythique. Dans ces textes, point de violence, de sexe ou de sang, rien que des démarches psychologiques, des investigations parfois hasardeuses, rien qu'une histoire imaginée et que j'essaie de restituer aussi agréablement que possible. Je suis en effet un lecteur impénitent et je cherche toujours à faire que mes livres soient, pour ceux qui me consacrent un peu de leur temps et aussi de leur argent, un bon moment de lecture !
C'est vrai que je l'aime bien ce commissaire Martineau. C'est un solitaire qui fonctionne à l'intuition, parfois aux fulgurances, mais c'est plus rare. Il est aussi chanceux. Il ne boit que de l'eau minérale ( à condition qu'elle soit d'une bonne année !), roule dans une vieille 4 L et parle volontiers à son chat avec qui il a des conversations le plus souvent silencieuses mais quand même enrichissantes. Il s'est domicilié un peu par hasard à Niort après une longue errance administrative sur le territoire national consécutive à un divorce qu'il n'a jamais vraiment accepté. Il est amoureux des femmes, mais de leur beauté seulement parce que, même s'il voudrait bien que les choses fussent différentes, il reste un solitaire. C'est pour moi aussi l'occasion de faire découvrir à mon lecteur une ville finalement peu connue, dont je ne suis pourtant pas originaire, mais qui, à mes yeux, cache un intérêt certain, pas mal de belles choses. Chaque roman n'est pas pour autant un guide touristique mais un prétexte à une balade niortaise (ou dans les environs – ici le quartier de St Pezenne est à la fois pittoresque et plein de surprises), une découverte, par petites touches, à la fois de la ville, de son histoire, de la culture qu'elle porte.
Il y a d'autres choses, bien sûr, une longue saga, des nouvelles, des poèmes et d'autres romans à énigme, et puis cette « chronique » qui n'en finit pas parce que j'aime dire aux auteurs que je ne connais pas et que je ne verrai jamais tout le plaisir que j'ai eu à les lire.
©Hervé GAUTIER – Juin 2011. http://hervegautier.e-monsite.com
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LE ROMAN DE TOLSTOï – Vladimir Fédorovski
- Par ervian
- Le 27/06/2011
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N°526 – Juin 2011.
LE ROMAN DE TOLSTOï – Vladimir Fédorovski – Éditions du Rocher.
Au départ, il y une passion de Vladimir Fédorosvovski pour Léon Tolstoï (1828-1910), l'auteur de « Guerre et paix » et surtout de « Anna Karénine », l'écrivain emblématique de la Russie éternelle. Ses livres seront des compagnons pour un séjour diplomatique africain de l'auteur, mais aussi tout au long de sa vie.
L'auteur nous fait découvrir le jeune Léon, né en 1828 dans une grande famille d'aristocrates qui avait marqué l'histoire de la Russie tsariste. Une enfance passée à la campagne, malheureusement bouleversée par la mort de ses parents l'amène à Moscou où il découvre les prémices de sa personnalité : l'ambivalence entre l'individualisme qu'il porte en lui et son attirance pour l'universalité. Toute sa vie future sera conditionnée par une prise de conscience de cette période de l'enfance « heureuse époque perdue sans retour ». Durant son adolescence, il fréquente le lycée puis l'université mais est un étudiant irrégulier et hésitant, plus attiré vers la liberté et par l'indépendance et quitte les études sans diplôme. Il revient vers son domaine dont il est désormais le maître, tente de l'administrer mais y renonce. Il a la volonté d'être meilleur en tout, de se marier, de préférence avec une femme riche pour se ranger, est un temps désireux d'un poste dans l'administration mais abandonne ce projet ... « le comte Tolstoï » est surtout désireux de jeter sa gourme dans les plaisirs, la débauche, se laisse happer par la vie facile, le jeu, les femmes, et l'abstinence qu'il tente quand même d'observer lui pèse. Derrière la façade de l'aristocrate mondain et valétudinaire, il tente de dissimuler un tempérament « infatigable », amoureux, sensuel, charnel. Malgré tout la quête du bonheur reste un idéal[il ne l'atteindra que plus tard grâce au mariage], malgré son esprit indépendant, l'armée l'attire un moment, mais il revient du Caucase et de la Crimée avec une aversion pour les combats, un intérêt profond pour la nature humaine... et des notes et des personnages pour ses futurs romans. De l'armée où il sert comme officier, il laisse libre-court à son esprit indépendant et jouisseur, mais en revient désabusé bien qu' admiratif pour l'abnégation du simple soldat. A la religion dogmatique encombrée de rituels inutiles il préfère un christianisme primitif.
Et pourtant, resté fidèle à la nature, à « sa terre », à sa patrie, pétri du message du siècle des Lumières français, il ressent un désir d'écrire qui ne le quittera plus. Écrire devient le vrai sens de sa vie mais, même s'il chérit la langue française, il reste Russe dans l'âme et souhaite que son pays soit reconnu comme un guide parmi les autres nations. Pourtant, après quelques hésitations, ce « dandy déchaîné », ce « vieux sot édenté » finit par quitter l'armée pour se consacrer aux Lettres, par voyager et après beaucoup d'hésitations, par prendre femme, malgré la différence d'âge avec sa jeune épouse, Sophie ! Elle deviendra vite la maîtresse des lieux autant que du vieux comte, pour quarante huit ans de bonheur, et de nombreuses maternités. C'est à ce moment que Tolstoï écrivit ses chefs-d'œuvre, s'affirma comme un immense écrivain.
Lui-même se pose en prophète, en guide, sur cette terre d'exception située à la croisée des chemins et des influences. Il se veut précurseur mais quand ses idées prennent corps il regimbe à suivre le cours des choses qu'il à lui-même suscitées. Même s'il a longtemps succombé à l'appel de la chair et du jeu, il reste un être pétri de spiritualité, marqué par la volonté d'affranchir ses serfs et de partager ses terres. La vieillesse venant, il devint philosophe, philanthrope et chercha à se rapprocher de Dieu à cause peut-être de la culpabilité qu'il ressentait à cause de sa vie, de ses passions, de ses débauches...
A l'occasion du centenaire de sa mort et s'appuyant sur des archives inédites et sur le « journal »de Tolstoï, Vlamidir Fédorovsky retrace la vie de cet écrivain emblématique de la Russie éternelle. Il évoque l'homme, tiraillé entre sensualité, érotisme et spiritualité, montre sa face cachée à la fois insolite et intime. Il ne manque pas non plus, malgré toute l'admiration qu'il peut avoir pour ce géant de la littérature russe et cet humaniste, d'exercer son droit de critique et de noter quelques remarques personnelles qui remettent les choses à leur vraie place, même si elles écornent un peu la légende. Il note, avec humour parfois, pour le lecteur non initié à l'âme russe, tout ce qu'un geste apparemment anodin peut cacher comme signification.
Avec de courts chapitres enrichis d'illustrations et abondamment documentés, un texte limpide, directement écrit en français, dans un style fluide, précis et poétique, notre auteur fait de Tolstoï, personnage bien réel, un véritable héros romanesque, passionnant et passionné. Malgré la complexité de l'homme, fait d'oppositions et de contradictions, Vladimir Fédorowski réussit à nous le rendre attachant. Je ne suis qu'un simple lecteur, mais j'ai été enthousiasmé par ce portrait sans concession.
Je connaissais Vladimir Fédorovski de réputation pour son rôle diplomatique et politique, notamment dans la « Pérestroïka ». Je le savais écrivain, amoureux de la langue et de la culture françaises, mais je n'avais jamais rien lu de lui. Avec le magistral « roman » sur Léon Tolstoï, je n'ai pas été déçu.
©Hervé GAUTIER – Juin 2011. http://hervegautier.e-monsite.com
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LA TOUR DE GUET – Anna Maria Matute
- Par ervian
- Le 11/06/2011
- Dans Anna Maria Matute
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N°525 – Juin 2011.
LA TOUR DE GUET – Anna Maria Matute – Éditions Phébus.
Traduit de l'espagnol par Michelle Lévy-Provençal.
C'est une ambiance du haut Moyen-Age que visite ce roman avec des personnages tels que le père du narrateur, « petit féodal très pauvre » mais surtout aux mœurs frustes et vicieuses. Le décor n'est pas en reste avec ces donjons inconfortables, ces hivers rigoureux, ces forêts mystérieuses, ces loups hurlants, ces buchers expiatoires où l'on brûle des sorcières, ces combats brutaux, ces marias peuplés de dragons ... L'ambiance aussi, témoin le récit de la mort de la baronne Mohl.
C'est que ce texte commence quand le narrateur est encore un enfant, laid et abandonné par ses parents, fils d'un pauvre vassal inculte et brutal et d'une mère qui ne s'occupe pas de lui et termine sa vie dans un couvent et que ses frères maltraitent. Pour parfaire son éducation de chevalier qu'il a commencé seul, lui qui n'est encore qu'un enfant, se rend, comme ses trois frères avant lui, au château du suzerain de son père, le baron Mohl, un puissant et riche seigneur et tombe amoureux de l'énigmatique châtelaine qu'il surnomme l'ogresse. Là il apprend non seulement l'art de se battre, de manier l'épieu et l'épée mais aussi les bonnes manières, la lecture la musique et les bonnes manières. Là il vit dans un milieu plus raffiné, plus cultivé que dans la maison délabrée de son père, mais ses frères sont là qui l'observent, menaçants...
Pourtant, son avis sur le baron change vite quand il apprend par une indiscrétion de soldat que le château abrite aussi de jeunes éphèbes et de tendre jeunes filles pour le plaisir du maître des lieux. Il comprend que son hôte n'est pas aussi vertueux qu'il l'avait supposé mais qu'il est au contraire injuste, sanguinaire et sadique, capable de tuer avec raffinement son jeune amant et de le livrer aux chiens !
Le grand fleuve qui baigne ce pays inconnu est une frontière au-delà de laquelle s'étend la steppe inhospitalière
Je ne suis que très modérément entré dans l'univers de ce roman déroutant, épique et fantasmagorique. L'auteur, Anna Maria Mature m'était inconnue malgré sa notoriété et l'importance de son œuvre couronnée du prestigieux prix Cervantes en 2010. C'est, certes un roman initiatique sur l'éducation d'un jeune chevalier, fort bien écrit, baroque et dépaysant. Le lecteur y retrouve des questions éternelles comme la place de l'homme dans le monde, le regard d'un humain porté sur l'espèce à laquelle il appartient et à laquelle il ressemble, l'idéal de puissance et de domination... C'est un roman de la découverte de soi, de la quête du bien et du mal, du passage de l'enfance à l'âge adulte, de la perte de l'innocence, de la solitude, de la prise de conscience de la complexité de ce monde et de l'angoisse d'y vivre. Finalement, le monde décrit ici n'est pas très différent de celui dans lequel nous vivons aujourd'hui et les paroles du narrateur sont parfaitement transposables « Je me promis de ne jamais plus participer à une vie qui n'étais pas ma vie, me mêler et me confondre à une race qui subsiste et gravit à force de coups, de ruses, de renoncements, de désespoirs, de haine, d'amour et de mort. »
©Hervé GAUTIER – Juin 2011. http://hervegautier.e-monsite.com
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MOURIR A GRENADE – Rémi Huppert
- Par ervian
- Le 09/06/2011
- Dans Rémy Huppert
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N°524 – Juin 2011.
MOURIR A GRENADE – Rémi Huppert – Éditions du Petit Pavé.
Nous sommes en 1990 et Enrique, le narrateur alors professeur de lettres à Provins revient à Viznar, son village natal situé près de Grenade, pour y mourir peut-être ? Il se sait en effet condamné et a voulu revenir une ultime fois, lui l'enfant exilé, fils de républicain espagnol qui, à huit ans, a dû fuir son pays en compagnie de sa mère pour se réfugier en France. Il était déjà revenu dans cette ville en 1975 pour y rencontrer le reste de sa famille juste après la mort de Franco. Pendant les quelques semaines qu'il avait passées ici, il avait redécouvert un pays qu'il n'avait pas connu avec ses croyances d'un autre âge, ses coutumes. Il était devenu le précepteur de Juan, un adolescent, fils d'une famille d'aristocrates, et, malgré les différences sociales et politiques, une amitié s'était créée entre eux. Il avait fait découvrir à ce garçon, non seulement les lettres françaises mais aussi une Grenade inconnue, le Sacro Monte, le quartier populaire d'Albaïncin, la zarzuela, les marionnettes, les beautés du flamenco, la dureté de la musique, la danse qui porte en elle-même attirance, rejet et séduction.... c'est à dire toutes les richesses culturelles de cette ville qui, jusqu'ici, lui étaient inconnues. Il fut pour lui une sorte de père de substitution qui lui apprit aussi la vie [« Je lui fis cadeau du temps ». « Il y a du temps pour tout... Tout est là, rêver, être soi-même même pour ne rien faire, rêver le jour de façon consentie, rêver pour concevoir et imaginer »] que ses parents trop engoncés dans le traditionalisme n'avaient pas pu lui enseigner. Enrique lui apprit la tolérance, l'acceptation des différences de l'autre même s'il est lié à soi par le sang, la fierté et l'humilité, l'obéissance aussi ...
Tout opposait l'élève et le professeur mais Juan avait en horreur sa propre famille patricienne qui ne pense qu'à s'enrichir, dominer et paraître. C'est sans doute ce rejet qui attira l'enfant vers cet adulte. Pourtant la rumeur autant que la malveillance ont raison de ces rencontres studieuses qui sont remplacées, sur ordre paternel, par un enseignement plus classique, mais loin de Grenade. Ces leçons autant que leur amitié nourriront plus tard le parcours créateur de Juan qui obtiendra en France un prix littéraire prestigieux.
Enrique avait aussi rencontré Chica, une jeune fille sourde et muette dont les mains maniaient si bien l'aiguille [« Seules ses mains sculptaient l'espace avec détermination, et, à travers un ballet fascinant de gestes expressifs, saccadés et directs, elle renvoyait le miroir de son âme d'enfant impuissant à parler. »]. Il devint son ami et Juan apprit à la connaître et à l'aimer comme sa sœur. Le hasard de la vie fit que Chica, perdue dans la montagne au cours d'une promenade y est morte, peut-être à cause de son attirance pour les chevaux sauvages. Le mystère de sa disparition ajoute à l'aura de cette jeune infirme qui n'avait peut-être pas sa place dans ce monde ? Il avoue pourtant que Juan comme Chica lui ont été indispensables [« C'est grâce à ces deux adolescents que je me suis réconcilié avec la vie après un cortège d'épreuves et de déboires... Les quelques idées qui sont miennes se sont solidifiée à leur contact. »]
Lui qui ne s'était pas marié, rencontre Carmen, sa logeuse à Grenade, une femme lumineuse marquée par la vie. C'est peut-être cela et leurs deux solitudes qui les ont réunis pour un amour véritable ?
Pourtant Enrique n'était pas de ces exilés suffisants qui reviennent au pays pour impressionner leur auditoire et faire état de leur réussite. Lui, même s'il est l'héritier de deux cultures, vient au-devant de son enfance, de ses souvenirs heureux, de la vie de ce petit village qui semblait hors du temps, de l'image de sa mère, modeste commerçante, de son père, simple ouvrier conquis par les idées de la république qui fut arrêté pour cela puis choisit de s'engager dans l'armée pour les défendre. Sa famille ne le reverra pas...
Avec l'exactitude de l'historien, l'auteur retrace à grands traits l'histoire de cette guerre civile qui, par les massacres perpétrés des deux côtés, ensanglanta l'Espagne et prépara la deuxième Guerre Mondiale. Il évoque les combats, la palinodie des notables qui choisirent le franquisme, la délation, le soutien que la population apporta aux insurgés, la répression, la terreur, les mauvais traitements infligés à la population ouvrière par la Garde Civile, les « paseos », les massacres, les exécutions sommaires, le ralliement de l'église catholique aux nationalistes... Pourtant, cette paisible bourgade devient, pour des raisons stratégiques, un poste avancé des franquistes. Puis ce fut la fuite de Grenade vers Barcelone puis vers les camps de concentration français sous la surveillance des troupes coloniales, les mauvais traitements, les injustices et les trahisons, la mort de ce petit frère qui repose sous le sable d'Argelès...
Vient ensuite une longue errance dans ce pays qui ne voulait pas d'eux, le courage de sa mère et la volonté d'Enrique, son parcours exemplaire, l'aide des autres Espagnols émigrés, celui, fraternel et humaniste de la franc-maçonnerie et le retour à la foi chrétienne.
Grenade et la guerre civile sont indissociables de Frederico Garcia Lorca, le poète assassiné par les franquistes. Sa figure tutélaire plane sur ce livre, comme le font celles du Gongora et de Manuel des Falla. Pourtant, en 1990, le narrateur constate que prévalent l'indifférence et l'hypocrisie des survivants qui ainsi choisissent d'oublier leur attitude d'alors. Cette terre grenadine sera pour Enrique qui meurt en 1991, son linceul comme elle a reçu, anonymement, la dépouille du poète andalou.
A l'aide de nombreux analepses, l'auteur retrace pour son lecteur l'histoire de cette famille obligée de fuir à cause de la guerre et du parcours personnel et intime de ce personnage, de ses interrogations, de sa maladie et de sa réflexion sur la vie et sur la mort. C'est aussi un hymne à cette ville andalouse, creuset de populations et de cultures différentes [« Grenade a éveillé l'enfant qui dormait en moi, l'enfant rieur et l'enfant songeur, celui qui parle aux arbres et aux pierres et qui sait les écouter »]
L'écriture de Rémi Huppert est fluide, ses descriptions poétiques suscitent senteurs, couleurs, formes et saveurs; elles font de ce livre émouvant et fort un agréable moment de lecture.
©Hervé GAUTIER – Juin 2011. http://hervegautier.e-monsite.com
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LE RETOUR DE JIM LAMAR – Lionel Salaün
- Par ervian
- Le 08/06/2011
- Dans Lionel Salaün
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N°523 – Juin 2011.
LE RETOUR DE JIM LAMAR – Lionel Salaün – Éditions Liana Levi.
« Il y a quand même une chose que tu dois savoir. Il y a trois sortes de gars qui sont revenus de là-bas: les vivants, les morts et les morts-vivants ! Et quelque chose me dit que Jim Lamar fait partie de la troisième catégorie... ». Celui à qui s'adressent ces paroles, c'est le jeune Billy qui est aussi le narrateur de ce récit et celui dont il est question, c'est Jim Lamar, parti contre son gré faire la guerre au Vietnam puis rentré, quand personne ne l'attendait plus, dans la maison de ses parents après la mort de ces derniers... mais treize ans après la fin du conflit ! Quant à la bâtisse, elle n'est plus qu'une quasi-ruine puisque les habitants de Stanford, une petite ville perdue du Missouri, se sont appliqués à la vandaliser. Bien entendu, il n'est plus qu'un étranger, un paria et chacun se met à le détester, sauf Billy.
Pour l'enfant que le narrateur est encore, ce Lamar, après avoir été un fantôme absent, est une sorte de mythe. L'homme ressemble davantage à un géant qu'à un gringalet. Il est resté longtemps absent au point qu'on l'a cru mort et ceux qui ont fait la guerre et y ont survécu ont cette sorte d'aura qui les font distinguer du commun des mortels.
A l'occasion d'un banal accident, Billy va faire la connaissance de Jim et cette rencontre va changer son quotidien fait de choses sans importance, d'une existence pauvre et solitaire au sein d'une famille banale et même un peu fruste. Rapidement leurs relations vont devenir différentes quand le jeune garçon découvre que derrière cet homme qu'il imaginait comme un baroudeur inculte se cachait un amateur de poésie, un être sensible, nanti de diplômes acquis depuis son retour du Vietnam. L'aura de cet homme va se transformer en complicité, le garçon trouvant en Jim une sorte de père de substitution que ne lui avait pas apporté sa famille, l'homme découvrant avec ce garçon un auditoire d'exception parmi cette communauté un peu sauvage qui le rejette. Jim lui parle de la guerre, de ses horreurs, de la fraternité d'arme, de l'héroïsme qui est un vain mot, de la chance qui choisit au hasard, comme la mort, mais aussi du racisme qui divise l'Amérique jusque dans l'armée, de ces noirs qui défendent un pays qui ne les reconnaît même pas... Il évoque l'attente de ceux qui restent, le vide laissé par un fils ou un mari silencieux depuis trop longtemps, l'espoir mêlé de crainte face à la mort, l'oubli.... Il lui parle, de cette espèce humaine égoïste, hypocrite et mauvaise et le personnage de son oncle Homer, branche pourrie de son arbre généalogique, est là pour illustrer ses propos.
Ce vétéran lui parle aussi du respect de la parole donnée, ce serment fait entre quatre soldats : si l'un d'eux survit, il devra aller prendre contact avec la famille des autres pour leur annoncer leur mort. Jim est le seul survivant du groupe, s'acquitte de sa triste tâche et fait prévaloir la vie au point qu'il en oublie ses propres parents qui meurent de chagrin à force de l'attendre.
J'ai lu ce roman avec plaisir du début à la fin. Il est écrit simplement, avec humour et poésie parfois. Avec en toile de fond le Mississipi, c'est un roman sur la tolérance, l'acceptation de l'autre et de ses différences, sur l'espèce humaine qui bien souvent est dénuée d'humanité.
©Hervé GAUTIER – Juin 2011. http://hervegautier.e-monsite.com
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L'HIVER DES LIONS – Jan Costin Wagner
- Par ervian
- Le 03/06/2011
- Dans Jan Costin Wagner
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N°522 – Juin 2011.
L'HIVER DES LIONS – Jan Costin Wagner – Éditions Jacqueline Chambon.
Traduit de l'allemand par Marie-Claude Auger
L'intrigue, se passe en Finlande, entre Noël et le 31 décembre.
Le Commissaire Kimmo Joentaa est de garde et l'ambiance mi-festive mi-indolente à cause des fêtes de fin d'année gagne les locaux du commissariat de Turku à quelques deux cents kilomètres d'Helsinki. De toute manière, il sait qu'il passera la soirée de Noël seul puisque, depuis la mort de son épouse, Sana, il n'a plus vraiment le goût de vivre. La soirée est pourtant agitée et Larissa, c'est à tout le moins le nom qu'avoue cette jeune prostituée à l'imagination féconde, entre dans sa vie un peu par hasard et ne paraît guère disposée à en sortir.
Cela ne fait que commencer puisque, le matin suivant, Kimmo apprend que Patrick Laukkanen, le médecin légiste, vient d'être assassiné. Bizarrement, il apparaît que les coups de couteau mortels, « portés au hasard sur presque tout le buste » ont été donnés sous le coup de la colère. Une enquête est donc ouverte.
Un meurtre semblable est commis à Helsinki. Même mode opératoire, même absence de mobile. Cette fois, la victime est Harri Mäkelä, un fabricant de mannequins pour le cinéma. Le commissaire devine très vite que le seul lien existant entre ces deux crimes est le fait que les deux hommes ont participé à un talk-show télévisé, très suivi dans tout le pays. C'est l'émission de l'animateur Hämäläinen intitulée « Les maîtres de la vie et de la mort » et la prestation des deux hommes y a été particulièrement remarquée. Bien entendu on y a parlé de catastrophes mortels ou de crimes. Il se pourrait donc que le meurtrier s'en prenne systématiquement à ceux qui passent dans cette émission. Dès lors et si ce raisonnement est exact, l'animateur est en danger de mort ! Effectivement, il est l'objet d'une agression au couteau, mais moins violente, il n'y succombe pas. Le visionnage de l'enregistrement de l'émission n'apporte aucune information si ce n'est la bonne humeur générale dans le public alors que le thème ne s'y prête guère. La police est dans une sorte d'impasse. C'est alors que Joentaa a une idée. Il se pourrait que le coupable se trouve dans le public invité à l'émission et aussi parmi les victimes survivantes d'un accident spectaculaire d'avion ou de train et qui aurait transformé son deuil « en agression irrationnelle ». Cela paraît plausible bien que son supérieur estime que « les idées de Kimmo sont toujours saugrenues ». Faute de mieux, l'enquête explore cette piste, s'égare un peu pour finalement s'orienter, un peu par hasard, sur une femme dont l'attitude pendant l'émission télévisée a tranché sur l'ambiance générale. Son passé est systématiquement et laborieusement épluché...
Je dois dire que ce roman m'a bien plu au départ, mais rapidement, peut-être à cause de diversions, j'ai un peu lâché le fil du récit. Je n'ai pas été très convaincu non plus par le personnage du commissaire qui ne cesse de s'excuser (de quoi ?), ni d'ailleurs par la présence de Larissa. Je n'ai pas vraiment adhéré à l'épilogue non plus. Le texte est pourtant agréable à lire, avec des passages poétiques notamment des descriptions hivernales inconnues sous nos latitudes et un suspense entretenu jusqu'à la fin.
©Hervé GAUTIER – Juin 2011. http://hervegautier.e-monsite.com
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ENQUETE SUR LA DISPARITION D'EMILIE BRUNET – Antoine Bello
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- Le 25/05/2011
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N°521 – Mai 2011.
ENQUETE SUR LA DISPARITION D'EMILIE BRUNET – Antoine Bello – Gallimard.
L'intrigue, condition indispensable à tout bon roman policier, est simple, à tout le moins en apparence. Comme l'indique le titre, Émilie Brunet, une des femmes les plus riches du pays, a disparu. Là où cela se complique, c'est que sa disparition coïncide avec celle de Stéphane Roget, professeur de Yoga, mais aussi amant d'Émilie et que Claude Brunet, son mari, connaissait leur liaison ! C'est même lui qui avertit la police en l'absence de son épouse. On sent déjà le vaudeville et ce d'autant plus que ce brillant professeur d'université s'octroyait largement des libertés de Don Juan ! Bien évidemment, ce dernier est suspecté et même quelque peu molesté lors d'une garde à vue musclée par un inspecteur zélé, partisan des méthodes expéditives, qui sans doute sont classiques et ont fait depuis longtemps la preuve de leur efficacité. Pourtant, dans son cas, cela amène notre suspect à l'infirmerie et certainement pas aux aveux. L'ennui c'est que Brunet est neurologue, professeur de sciences cognitives... mais ne se souvient de rien !
Achille Dunot, détective de son état, compatit à ce qui pourrait être regardé comme une opportunité intéressante pour Brunet, et ce d'autant plus qu'il souffre lui aussi d'une amnésie chronique dite « antérograde ». Il ne peut, en effet, imprimer dans sa mémoire ses souvenirs immédiats. Chargé de l'enquête sur la disparition d'Émilie Brunet, notre détective s'en tient à la rédaction d'un journal relatant les différentes phases de ses investigations. Chaque matin il tente, grâce à sa chronique de se remémorer ce qu'il a fait la veille. Pourtant, cet adepte d'Agatha Christie à qui il fait constamment référence devient, petit à petit et sans presque s'en rendre compte le héros d'un roman policier dont il est aussi l'auteur.
Le médecin est dans une bien étrange posture puisque tout l'accuse. Il a, en effet a plusieurs mobiles, et notamment financier... et aucun alibi ! Pour aggraver son cas, il fait constamment l'apologie du crime parfait, donnant à penser au détective qu'il n'est pas étranger à la disparition de son épouse. Il a d'ailleurs pour ce concept une véritable fascination. De part ses études sur le cerveau humain, il est parfaitement capable de compartimenter et de domestiquer sa propre mémoire. Il joue même avec Dunot en lui proposant d'écrire lui aussi ses propres sentiments sur cette affaire et de les livrer à l'enquêteur, tout en gardant, bien entendu, la maîtrise de cette situation. Dunot suspecte Brunet d'être coupable de ce double meurtre et ce dernier n'ignore rien des soupçons qui pèsent sur lui. Ainsi assiste-t-on à un chassé-croisé entre les deux hommes, le policier cherchant à s'identifier au médecin à travers son témoignage écrit et ainsi le confondre, le médecin s'obstinant à rester à l'hôpital, et donc à ne pas fuir, refusant puis acceptant de livrer ses écrits au policier pour mieux l'abuser par ses développements intellectuels et universitaires. Il sollicite même la justice pour être innocenté le plus vite possible, histoire de bénéficier de « la chose jugée ». Une sorte d'amitiés naît même de cet échange, ce qui fausse un peu les choses.
Les personnages peuvent paraître peu originaux : un flic violent et borné, une domestique puritaine, tout droit sortie d'un roman d'Agatha Christie, un universitaire prétentieux et brillant, une étudiante fascinée par son professeur avec qui elle a, bien entendu, eu une liaison, et dans tout cela le mythe du crime parfait et le contexte un peu facile de l'amnésie. D'autre part les références souvent trop érudites sur l'œuvre d'Agatha Christie (mais aussi d'Edgar Poe et d'Alfred Hitchcock) donnent lieu à des longueurs quelque peu inutiles et tournent carrément à l'exégèse de ses romans et au panégyrique d'Hercule Poirot. Au point qu'on en oublie l'intrigue ! Le lecteur reste sur sa faim puisque cette sorte de mise en abyme (un roman dans le roman) ne conclut rien, n'explique rien, laisse en suspens toutes les questions que le lecteur s'est posées. C'est un peu dommage, la présentation du récit sous forme de journal dont Dunot caviarde certaines lignes pour tenter de circonvenir le médecin est intéressante. C'est un roman bien écrit, agréable à lire et au suspense savamment entretenu jusqu'à la fin, mais franchement, je m'attendais à autre chose !
©Hervé GAUTIER – Mai 2011. http://hervegautier.e-monsite.com
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L'EVANGILE SELON JESUS-CHRIST – José Saramago
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- Le 12/05/2011
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N°520 – Mai 2011.
L'EVANGILE SELON JESUS-CHRIST – José Saramago – Le Seuil.
Traduit du portugais par Geneviève Leibrich.
À lire la 4° de couverture, et ayant déjà lu Saramago, je m'attendais à ce que ce texte prenne des allures blasphématoires. En effet, nous avions déjà la Vulgate, les évangiles apocryphes, rien de l'empêchait donc, en qualité d'homme de plume, de livrer une version très personnelle de cette histoire. En effet, l'Évangile n'a pas, comme dans d'autres religions, été dicté par Dieu, mais ce sont des hommes qui, ayant connu le Christ et ayant entendu son enseignement, ont décidé de le transcrire à l'intention de toute l'humanité. Certes Saramago n'a pas connu Jésus, mais il en a beaucoup entendu parler dans un Portugal catholique. Il avait donc le droit de nous livrer sa version. Après tout notre auteur est un homme de lettres doué d'imagination...
Pourtant, ce texte est écrit par un narrateur anonyme (et non par Jésus lui-même comme pourrait le laisser penser le titre – Il s'agit ici véritablement d'un évangile selon Saramago) qui s'approprie à sa manière l'histoire de Jésus, la replaçant dans un contexte historique, décrivant avec une grande érudition le temple de Jérusalem avant sa destruction, citant les différentes phases du rituel juif pour un lecteur dont les cinq sens sont sollicités. Il évoque Hérode comme un roi malade et sanguinaire qui craignait pour son pouvoir à cause des Écritures et qui perpétra ce que nous connaissons sous le nom du « Massacres des saints innocents » à l'occasion d'un recensement imposé par les Romains. Certes, l'auteur prend des libertés avec le texte classique en nous présentant l'annonciation formulée non par l'archange Gabriel, mais par un simple mendiant [Marie ne saura que plus tard la vraie filiation divine de son fils et le lecteur pourra s'interroger sur la nature véritable de ce mendiant]. Il nous présente-il Joseph comme un charpentier un peu rustre, peu habitué aux mondanités, coupé du monde à cause de son métier d'artisan, mais respectueux des anciens et des rituels religieux, comme un bon père aussi, soucieux de sa famille et de son premier-né.
Vers la onzième année de Jésus, l'auteur décrit une révolte nationaliste fomentée par un certain Judas de Galilée. Après tout, cela est une réaction normale dans un pays occupé par une puissance étrangère. Joseph, père maintenant de neuf enfants reste aux yeux de Saramago un traitre à la cause des Juifs. En effet, il l'accuse d'avoir été le témoin de l'ordre assassin d' Hérode et de ne pas en avoir averti les autres, portant en quelque sorte la responsabilité de l'assassinat des enfants de Bethléem. De plus, il fait de lui un martyr innocent, exécuté par erreur pour un délit qu'il n'avait pas commis. Face à cette mort injuste, son fils Jésus va se sentir coupable tout comme il est poursuivi par la responsabilité qu'il estime porter dans l'assassinat de ces enfants tués par Hérode au moment de sa naissance. Il en viendra à interroger les docteurs de la loi dans le temple de Jérusalem sur ce thème.
Puis, Jésus part de chez lui, se fait berger en Judée, abandonne son métier de charpentier et rencontre Pasteur, un pâtre non juif, qui lui enseigne ses nouvelles fonctions autant qu'il lui sert de père. Jésus est révolté par la vie que les hommes suppriment parfois au nom de Dieu, rompt avec sa famille qu'il rencontre par hasard, se révolte contre le dogme et les rites religieux sacrificiels, s'interroge sur la vraie nature des gens qui croisent sa route, jusqu'à confondre sciemment Dieu et Satan [« J'ai compris que lorsque l'un et l'autre sont d'accord, on ne peut pas distinguer un ange du Seigneur d'un ange de Satan ». « Je vais vous conduire jusqu'à la rive pour que tous puissent enfin voir Dieu et le Diable comme ils sont. Ils verront comme ils s'entendent bien, comme ils se ressemblent »]. Saramago nous le présente comme un garçon de quinze ans, très averti du judaïsme, déjà un homme, qui a tout compris de la condition humaine et qui ressent, dans le désert, l'appel de Dieu auquel il ne peut se soustraire. Désormais, il sera l'élu, celui qui a vu Dieu (mais aussi celui qui a rencontré le Diable). Il sera obligé d'aller au devant d'un destin qu'il ne souhaitait pas mais qu'il finit par accepter, celui du Fils de Dieu devant mourir sur la croix pour racheter les péchés des hommes. Sauf qu'il voit dans cette destiné, une volonté divine qui utilise ce fils pour étendre sa domination sur le monde en ne lui laissant pas le choix. Dieu est présenté comme une puissance sanguinaire qui ne recule devant rien pour s'imposer aux hommes à qui il demande un lourd tribu en vie humaines à travers les martyrs, les guerres, l'inquisition [" Alors le diable dit, il faut être Dieu pour aimer autant le sang »]. Il est vrai que l'histoire de l'Église catholique est là pour illustrer ce propos. Il pose donc en ces termes le problème de la liberté et celui de la révolte, mais face à Dieu, cette insoumission est impossible.
Saramango donne à Jésus une véritable dimension humaine dans sa révolte comme dans sa vie, un homme qui ne peut résister notamment à l'appel de la chair. Marie-Madeleine le déniaise et vit avec lui une authentique histoire d'amour ( son personnage est particulièrement bien rendu ). Celle qui était à l'origine une prostituée change de vie pour être sa compagne fidèle et complice au quotidien. Jésus est présenté comme un nomade solitaire, intelligent et vif d'esprit, pauvre et sympathique qui, par ses miracles aide les hommes à vivre, tout en leur rappelant qu'il n'y est pour rien et que c'est le Seigneur dont il est véritablement le fils qui parle par sa voix. Il reste un être tourmenté, partagé entre Dieu et Satan et les Juifs autour de lui le prennent pour un être d'exception, un mage, le Messie des Écritures ou celui qui pourrait bien libérer la terre d'Israël du joug romain. Les apôtres et les disciples ne viendront qu'ensuite et le suivront. Même si Saramago bouleverse un peu l'ordre et le contexte des miracles de l'Évangile, choisit de mettre en exergue un fait plutôt qu'un autre ou la personnalité d'un apôtre ou d'un personnage, même s'il fait de Marie une mère incrédule, loin en tout cas du dogme de la virginité puisqu'elle une vie sexuelle normale et féconde avec son mari, il ne donne pas à voir un Jésus antipathique, bien au contraire. Il le présente comme une victime de son destin implacable, un instrument de la domination divine sur le monde. C'est à Dieu le père qu'il s'en prend.
On le voit bien ici, c'est davantage une fiction romanesque qu'un véritable évangile qui, en d'autres temps lui aurait valu le bucher [Je dois quand même avouer que le dialogue entre Dieu et le Diable à quelque chose de naïf et de peu convainquant]. A la suite de l'édition des « versets sataniques » Salman Rushdie a été victime d'une fatwa et dut se cacher pour sauver sa vie. Après la publication de ce roman en 1991, et devant la réaction violente de l'église catholique portugaise, Saramago dut s'exiler aux Canaries où il mourût en 2010.
J'entends que sa démarche soit romanesque, que son droit à la recréation lui soit reconnu ( comment ne le serait-il pas ? Martin Scorsese reprenant « La dernière tentation du Christ » de Nikos Kazantzakis avait fait de même ...). Je ne suis pas attaché au texte du Nouveau Testament, je ne suis peut-être qu'un vulgaire mécréant sans importance et promis au feu de l'enfer, mais cette grande fresque largement sacrilège, pourtant bien écrite (bien traduite, malgré une disposition des dialogues un peu difficile à suivre) avec des moments agréablement poétiques, m'a un peu gêné sans que je sache vraiment pourquoi.
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LE DIEU MANCHOT – José Saramago
- Par ervian
- Le 07/05/2011
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N°519 – Mai 2011.
LE DIEU MANCHOT – José Saramago – Albin Michel.
Traduit du portugais par Geneviève Leibrich.
Nous sommes au XVIII° siècle au Portugal sous le règne de Jean V dit « le Magnanime » (1706-1750). Ce roi fait le serment à Dieu de lui élever un couvent dans la ville de Mafrat contre la promesse d'un héritier légitime. L'infante Maria Barbara naîtra peu après. Ce projet vaniteux et quelque peu pharaonien devra rivaliser avec St Pierre de Rome devient possible grâce à l'or du Brésil.
Ce texte met en scène Balthazar Mateus, dit Sept Soleils, un soldat portugais que la guerre a rendu manchot de la main gauche, mendiant et vagabond et Blimunda, une sorte de sorcière qui a le pouvoir de lire dans les âmes de ses contemporains. Ensemble, ils forment un couple symbolique mais surtout illégitime, condamné par l'Église mais pas par le Père jésuite Bartolomeu de Gusmão (1685-1724), un génial et authentique inventeur qui a conçu la « Passarole », une machine au mécanisme compliqué à base de boules d'ambre, d'aimants, de chaleur du soleil, de voiles, de sphères contenant des volontés humaines et... de grâce de Dieu ! En principe, elle doit s'élever « en vertu d'attraction contraire à la chute des corps graves ». C'est lui d'ailleurs qui révèle à Balthazar que Dieu est, comme lui, manchot de la main gauche [« Je suis le seul à le dire mais Dieu n'a pas de main gauche puisque c'est à sa droite que s'asseyent les élus... Personne de s'assied à la gauche de Dieu, c'est le vide, le néant, l'absence d'où il résulte que Dieu est manchot. »] et qui baptise sa compagne du nom de « Sept-Lunes ».
Cette femme révèle à son compagnon des vérités religieuses qui vont à l'encontre de l'enseignement catholique [ « Les saints n'ont pas été sauvés...personne n'est sauvé et personne n'est damné... Le péché n'existe pas, seuls existent la vie et la mort »]. Ensemble, ils secondent le jésuite dans la construction de cette machine qui volera effectivement devant le roi en 1710 (et donc bien avant la montgolfière) mais dont le projet, quelque peu dangereux sera abandonné. (La relation romancée du premier vol de cette machine tel que l'imagine Saramago est particulièrement savoureuse).
Baltahazar et Blimunda vivent sans doute dans le péché, mais le moine en fait encore un bien plus grand qui est de vouloir voler, c'est à dire de vouloir aller contre les choses établies par Dieu et ainsi vouloir l'offenser. Ainsi le prêtre est inquiet parce que l'inquisition veille et craint autant pour sa vie que pour son invention. D'ailleurs la mère de Blimunda est morte sur le bucher du Saint Office pour sorcellerie.
C'est aussi l'occasion pour l'auteur de nous conter, à travers les yeux de Balthazar, l'histoire de ces opprimés qui construisent le monastère de Mafrat. Ce chantier sera une hécatombe pour les ouvriers chargés de sa construction, recrutés et traités comme de véritables esclaves. A dix sept ans, Maria Barbara part du Portugal pour devenir reine d'Espagne mais le monastère qu'on va consacrer n'est même pas encore terminé.
Publié en 1982, ce roman épique promène le lecteur dans une Lisbonne baroque faite de richesses des découvertes, de dévotions religieuses, d'autodafés, de fornications adultères, de luttes d'influence, de sorcières, d'alchimie, d'inquisiteurs, de nobles, de toute une population interlope, d'un petit peuple qu'on sacrifie pour l'édification de ce monastère, de mortifications religieuses inutiles, avec, en toile de fond, le clavecin de Domenico Scarlati... C'est une histoire d'amour, une fable blasphématoire autant qu'un roman historique qui replonge le lecteur dans cette société lusitanienne du XVIII d'avant le tremblement de terre de 1755.
En dépit de phrases longues et difficiles à suivre parfois, à cause de la ponctuation et des dialogues disposés bizarrement, l'auteur, dans un style luxuriant, poétique, jubilatoire et complice, transporte littéralement son lecteur dans une ambiance dépaysante et particulière qui le fascine.
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CAIN- José Saramago
- Par ervian
- Le 01/05/2011
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N°518 – Mai 2011.
CAĪN – José Saramago – Le Seuil.
Traduit du portugais par Geneviève Leibrich.
Après « L'Évangile selon Jésus-Christ », sorti en 1992, où José Saramago (1922-2010) présente Jésus perdant sa virginité avec Marie-Madeleine, l'auteur récidive dans ses attaques contre Dieu avec ce roman. A l'évidence, il a, sinon l'envie de créer la polémique, à tout le moins celle de vider avec Lui un lourd contentieux. Alors que nombre d'écrivains ont célébré le Créateur ou ont choisi, au contraire de l'ignorer, Saramago le dénonce comme « un dieu cruel, envieux et insupportable qui n'existe que dans notre tête ». Quand il parle de Lui, il évite soigneusement la majuscule qui d'ordinaire orne son nom et choisit dans ce roman de présenter le meurtre d'Abel par son frère Caïn non comme le disent les Écritures à cause de l'envie mais bien plutôt à cause de l'injustice de Dieu. Il dépeint Caïn, pourtant présenté comme le premier meurtrier, comme un être bon et amoureux de la vie mais qui, s'étant rebellé contre l'arbitraire divin, est méprisé par Dieu. Ainsi le seul coupable de la mort d'Abel ce n'est pas Caïn mais Dieu. « Qui donc es-tu pour mettre à l'épreuve ce que tu as crée ? » lui dit Caïn.
Dès lors il est condamné à errer (juif errant !)sur la terre, succombe aux charmes de Lilith qui est à la fois la maîtresse d'une ville, l'épouse de Noé et l'amante des hommes de passage. Il aime la vie, est le témoin impuissant des grands événements de « l'Histoire Sainte ». C'est lui qui arrête le bras d'Abraham sacrifiant son fils unique à Dieu, c'est lui qui voit la tour de Babel et ce qu'il en résulte pour les hommes, qui assiste à la mort des innocents de Sodome, au bras vengeur de Moïse tuant les adorateurs du veau d'or, sans oublier des souffrances pour lesquelles Dieu s'allie à Satan pour tourmenter Job. C'est une sorte de roman philosophique voltairien, un conte plaisant, écrit et traduit sur un mode jubilatoire qui revisite les saintes écritures en s'adressant directement au lecteur. Caïn est présenté comme une sorte de Candide qui se promène dans le temps sur le dos d'un âne. Ensemble, et par le miracle de l'écriture, ils traversent le « présent-futur » ou « le présent-alternatif » mais aussi visitent le passé. Dieu est toujours présenté comme un dictateur sanguinaire, jaloux, manipulateur, rancunier et injuste qui fait un choix parmi les hommes. Déjà dans « Le Dieu manchot » Saramago avait posé le problème de l'injustice : un roi décide d'offrir à Dieu un monastère pour le remercier de lui avoir donné un fils mais cette construction occasionne la mort de nombreux innocents. Il pose le problème de la coexistence entre les hommes et Dieu, entre les puissants et les humbles.
C'est, d'évidence, un combat de la créature contre son créateur à travers la personnalité d'un être que la Bible, toujours manichéenne, a présenté comme quelqu'un de mauvais. L'Évangile prendra plus tard ce relais, notamment avec Judas. Caïn ose interroger Dieu et s'opposer à lui ! Prendre parti pour un désavoué, un réprouvé est toujours un défi intéressant, d'autant que c'est un prix Nobel de littérature qui fait ce choix. Combattre la soumission à une divinité qui est le socle de toute religion peut paraître iconoclaste. Cela n'en est pas moins la marque de cet homme engagé qui a, tout au long de sa vie, choisi d'être « politiquement incorrect », d'être en quelque sorte rebelle aux idées reçues et même à l'ordre établi, surtout contre l'Église . Depuis toujours, il a choisi son camp, celui des opprimés. On se souvient de ses positions pro-palestiniennes qui lui ont valu beaucoup de critiques au Portugal qu'il a été obligé de quitter, en Europe et dans le monde.
Il ne pose pas pour autant le problème de la foi (s'adressant à Dieu il n'en nie pas l'existence mais remet en cause la bonté qui est censée le caractériser) qui est personnelle à chacun mais celui de la transcendance de Dieu et de la résignation humaine. Il est lui-même un écrivain dont le rôle est de raconter des histoires (Il précise qu'il est « un simple rapporteur d'histoires antiques »). Il considère que la Bible est un livre d'histoire emprunt de violence et qu'il peut parfaitement réécrire à sa manière en le désacralisant. Il m'apparaît que c'est un écrivain qui n'accepte pas le compromis et qui a choisi de se rebeller contre ce que l'humanité dans son ensemble considère comme une évidence : la soumission aveugle et consentante à une sorte de destin dicté par Dieu avec tout ce qu'il a d' injuste et d'irrationnel. Il me semble que, dans la mesure où l'on reste soi-même, où l'on assume ses choix, surtout s'ils vont à l'encontre de ceux du plus grand nombre, de ceux dictés par les institutions, on est parfaitement respectable. La peur de la mort, celle de l'enfer, de la damnation éternelle dont on nous a si abondamment parlé dans nos sociétés tant marquées par le judéo-christianisme, n'ont pas de prise sur lui. Il affirme ses convictions et en accepte les conséquences et je ne vois pas au nom de quoi il devrait se taire. Son style est remarquable, humoristique et toujours plaisant pour le lecteur. Il a fait valoir son talent comme le dit la parabole et je ne vois pas ce qui justifierait son silence. Et tant pis si d'aucuns ont pu voir dans ce texte une fable blasphématoire !
Cela dit, même s'il a dû s'exiler en Espagne à cause sans doute de l'Église catholique qui n'a pas supporter ses écrits et ses prises de position, il n'en reste pas moins qu'il est le seul écrivain de langue portugaise à avoir obtenu le prix Nobel de littérature (1998), et, à ce titre, son pays en est fier. Heureusement !
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L’EMPIRE D’UN HOMME – Ramon Sender
- Par ervian
- Le 28/04/2011
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N°299– Mai 2008
L’EMPIRE D’UN HOMME – Ramon Sender – Éditions Actes Sud
Roman traduit de l’espagnol par Claude Bleton.
C’est d’une bien «ténébreuse affaire » dont nous parle Sender. Dans une petite contrée espagnole on retrouve un homme disparu depuis bientôt quinze années à cause d’un pressentiment inexpliqué, et qui vivait solitaire dans la montagne. Tout porte à croire qu’il s’agit de Sabino, pauvre hère qui serait mort assassiné depuis longtemps mais dont on n’a jamais retrouvé le cadavre. De ce meurtre on a accusé Juan et Vicente dont les aveux ont été obtenus avec zèle par le brigadier de la Garde Civile locale et avec des méthodes héritées de l'inquisition.
L’instruction quelque peu courtelinesque le dispute à l’imagination de l’avocat de la défense pour expliquer les circonstances de cette affaire. Les deux prévenus ont fini par avouer tout et n’importe quoi, pourvu qu’on les laisse en paix. Ils sont donc devenus deux assassins et ont fait pour cela quinze années de prison. Tout cela sur fond politique où, dans un petit village, les Libéraux s’opposent aux Conservateurs, dans une lutte d’influence où l'Église prend ses marques, s’allie à la force, pourvu que les apparences soient sauves, l’ordre public sauvegardé, et la religion maintenue dans son autorité morale.
Mais voilà, ce Sabino, mort depuis quinze ans, refait son apparition à la surprise générale au point qu’on se demande s’il ne s’agit pas de son fantôme et les femmes, mères ou épouses, laissent leur empreinte dans ce drame fait de fantasmes populaires et de croyances d’un autre âge au point que de vieilles querelles, où l’honneur familial et la moralité sont mis en cause, vont se réveiller et trouveront leur épilogue « sur le pré ».
Je remarque qu’à l’heure où l’on revient enfin à une compréhension et un apprentissage plus traditionnel de la grammaire française, ce texte est restitué en français avec un grand respect de la concordance des temps chère aux Espagnols
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LE ROI ET LA REINE – Ramón Sender
- Par ervian
- Le 28/04/2011
- Dans Ramon Sender
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N°517 – Avril 2011.
LE ROI ET LA REINE – Ramón Sender – Éditions Attila.
Traduit de l'espagnol par Emmanue Roblès
Ce roman qui a l'origine avait été publié en 1955, fait l'objet d'une réédition, enrichie de dessins d'Anne Careil.
Cette histoire commence d'une manière assez inattendue. La jeune Duchesse d'Arlanza est complètement nue dans la piscine de son palais madrilène. Entre Romulo, son jardinier, mais elle néglige de se couvrir le corps au seul motif qu'il n'est qu'un simple domestique et surtout pas « un homme ». Le lecteur mesure ainsi, dès les premières lignes le ton de ce roman, l'image d'une société espagnole d'un autre âge. Le lendemain, le 13 juillet 1936, José Calvo Sotelo, chef du parti anarchiste est assassiné. C'est le point de départ du soulèvement franquiste et le début de la sanglante guerre civile qui va déchirer le pays.
Le mari de la duchesse, officier d'artillerie dans le rang des nationalistes rejoint son poste mais retrouve son épouse nuitamment dans leur demeure où la duchesse s'est cachée. Après la réquisition de son château par les républicains et la nomination de Romulo comme gardien des lieux, le duc est livré et tué. La duchesse, pétrie de convictions surannées, semble étrangère aux bouleversements du dehors, continue de regarder son jardinier comme un domestique, de se recommander à Dieu et d'attendre l'intervention du roi Alfonse XIII. Les visites nocturnes du duc qu'il prend pour un autre amant, rendent Romulo jaloux. Ainsi cet homme du peuple, devient-il, par hasard et compte tenu des circonstances, l'égal de ses anciens maîtres, du moins le pense-t-il ! Cependant, compte tenu de l'amour qu'il croit porter à la duchesse, il se met en devoir de la protéger, même contre les « rouges » dont il fait pourtant officiellement partie. Avec sa complicité, elle reste cloîtrée dans le donjon du château sans que les miliciens en sachent rien et lui bénéficie d'une grande liberté à l'intérieur de ces lieux dont il a la charge. Il joue pourtant un double jeu et choisit, par amour pour cette femme, un camp auquel il n'appartiendra cependant jamais. Il accepte par avance de prendre sur lui l'assassinat du capitaine républicain dans lequel il n'est pour rien pour sa seule raison que la duchesse le lui demande. Il fait d'ailleurs disparaître le corps pour qu'elle ne soit pas inquiétée. Quand il sent qu'elle peut le dénoncer en échange d'un sauf-conduit qui la sauvera, il accepte ce sacrifice et attend patiemment la mort. C'est aussi cette même mort qu'il va chercher au front en s'engageant, un peu comme si elle devait le délivrer de cette emprise qu'a sur lui la duchesse tout aussi bien qu'elle allait l'élever au-dessus de sa condition.
Pourtant, c'est un peu comme si les événements extérieurs étaient presque secondaires au regard des relations quelque peu ambiguës qui s'établissent en lui (le roi) et elle (le reine). Elles sont faites de fantasmes et de mort, d'attente et de fuite, de fols espoirs et de projets surréalistes... C'est, dans ce microcosme, un huis clos, qui figure une sorte d'unité de lieu, que se déroule ce combat inégal. Le personnage de la duchesse, qui est à ce point immatériel qu'elle ne porte même pas de prénom, est à la fois fantasque, détaché de la réalité, ambigu aussi. Quand son mari meurt, elle se donne à Estéban, un Donjuan cynique et égoïste qu'elle a pourtant toujours regardé comme « le Diable » alors qu'elle songe plutôt à se servir de Romulo comme d'un instrument. Elle est, pour ce dernier, un « rêve », une illusion inaccessible et, quand elle s'enfuie, Romulo se répète à l'envi « Elle m'attend quelque part ».
C'est une espèce de jeu de miroirs, une valse-hésitation entre eux, un drame où les dialogues sont réduits au minimum et où s'opposent deux êtres à la personnalité différente, un maître et un esclave. Et pourtant la duchesse ne cesse de descendre des étages à l'intérieur du donjon où elle s'est réfugiée, alors que son jardinier tente de prendre de l 'ascendant sur cette femme qui l'impressionne. Il ne ressent aucune peine pour la mort de son épouse tuée dans un bombardement fasciste et accepte même que la duchesse revête ses vêtements pour passer inaperçue dans sa fuite.
Il y a aussi des personnages secondaires, Elena, le nain qui bizarrement porte un nom de femme qui mène un combat contre les rats, comme Romulo le fait contre lui-même. Il peut représenter un danger pour le jardinier mais dès lors qu'il sent que la duchesse est morte, il cesse de le craindre. Esteban qui est seulement évoqué représente le côté bestial et érotique de l'amour, Romulo incarnant son aspect idéalisé. Cette idéalisation est fondée sur la vision fugitive de la nudité féminine, complète au départ puis limitée à un bout de sein à la fin. Les marionnettes ont un rôle révélateur dans ce récit, celui peut-être du chœur dans le théâtre grec, celui assurément de l'espèce humaine qu'elles représentent. Chaque marionnette est un homme qu'on peut aisément manipuler et c'est à l'une d'elle que l'auteur laisse le dernier mot : « acta est fabula » !
Ce texte est illustré de dessins dus à Anne Careil qui soulignent bien le thème traité : la danse d'Eros avec Thanatos !
Je continuerai à m'intéresser à cet auteur qui avait déjà retenu mon attention [la feuille volante n° 299 -Mai 2008]
©Hervé GAUTIER – Avril 2011. http://hervegautier.e-monsite.com
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LES CLES DE SAINT PIERRE – Roger Peyrefitte
- Par ervian
- Le 26/04/2011
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N°515 – Avril 2011.
LES CLES DE SAINT PIERRE – Roger Peyrefitte - Flammarion.
Mon hypothétique lecteur se souviendra peut-être que cet auteur avait déjà retenu mon attention pour un roman quelque peu iconoclaste de la même veine que celui-ci et qui avait donné lieu à un échange épistolaire éphémère avec Roger Peyrefitte. [La Feuille Volante n° 37 de janvier 1990 à propos de « La soutane rouge »]. Des lectures toujours aussi délicieuses précédèrent et suivirent celle de cette intrigue « policière » vaticane. Comme je l'ai déjà écrit dans cette chronique, la nouveauté n'est pas le seul critère de la valeur d'un livre, tant s'en faut, surtout quand il s'agit de l'œuvre d'un auteur majeur. Ce roman, publié en 1955 (c'est la date de mon édition qui est si vieille que j'ai même dû en couper les pages et Dieu sait combien j'aime séparer les feuillets d'un livre avant de le lire !), me paraît illustrer parfaitement cette manière de voir d'autant qu'il ne me semble pas que l'œuvre de notre auteur soit rééditée.
Quand il fut publié, ce roman fit scandale parce que François Mauriac avait condamné ce livre qui présentait Pie XII comme un homosexuel. [Je dois dire que cette lecture m'a laissé dubitatif sur ce point]. Peyrefitte avait répondu par une lettre ouverte dénonçant la tartuferie de son détracteur...et sa possible homosexualité (il semblerait d'ailleurs que Peyrefitte ait été quelque peu visionnaire puisque, actuellement, la question de l'homosexualité de Mauriac est officiellement abordée).
L'histoire qui sert de prétexte à ce roman est par ailleurs bien simple : un jeune séminariste français, l'abbé Victor Mas, séjourne pour une année à Rome chez le vieux cardinal-chapelain Belloro, dont il devient le secrétaire, pour parfaire sa formation. Pour corser un peu le récit, l'auteur fait intervenir une jeune et belle Romaine, Paola, nièce du chapelain. L'auteur ajoute « un valet de chambre cynique » qui ne manque pas de faire des remarques parfois croustillantes à l'intention du jeune ecclésiastique.
Ce roman est surtout l'occasion de mettre en exergue l'érudition de son auteur. Les choses de la religion catholique ne lui sont pas étrangères au point qu'il livre à son lecteur un inventaire complet (et savoureux) des richesses vaticanes, de l'histoire des saints et de leurs pouvoirs, évoque « le saint prépuce » et les querelles byzantines qu'il a suscité, se fait l'écho des pouvoirs supposés des médailles votives, du chapelet, du scapulaire et des eaux miraculeuses vantés par chaque ordre religieux... On sent bien sa volonté de railler un peu le Vatican dont il connaît bien les travers, témoin cette savoureuse relation de la canonisation de Pie X. Il n'oublie pas non plus son anticléricalisme coutumier et sa volonté de pourfendre l'hypocrisie. Son humour, ses bons mots sont irrésistibles et il laisse libre cours à sa verve dont ses fidèles lecteurs sont friands. Il s'en donne d'ailleurs à cœur-joie sur ce thème, maniant le calembour et donnant à penser que l'argent tient une grande place dans cette Église qui est bien loin des pauvres et du message de l'Évangile. « Les clés de Saint Pierre ouvrent les portes du ciel, mais il faut graisser la serrure », « Le Vatican doit louvoyer sans cesse entre le temporel et le spirituel pour ne pas les compromettre l'un par l'autre. Certains le disent dénué de courage, d'autres dénué de scrupules.», « Les clés de St Pierre sont les clés de la caisse »... Il écorne au passage les jésuites, « La soutane des jésuites étant sans boutons, elle se retourne plus vite ». Il s'établit entre le vieux prélat et le jeune séminariste un dialogue un peu surréaliste pour le profane à propos des symboles, des reliques miraculeuses, de leur multiplication inquiétante, de leur extravagance parfois, du rituel un peu compliqué des cérémonie religieuses ainsi que sur l'efficacité des indulgences et la manière de les gagner. Elles pleuvent maintenant gracieusement sur les fidèles d'aujourd'hui alors qu'elles furent l'objet, dans le passé de sordides transactions. Quant aux canonisations, elles ne seraient pas, selon lui, exactement et uniquement affaire de mérite ...
Entre eux, deux conceptions de l'Église s'affrontent. D'un côté le prélat prétend que « seule l'Église de Rome a le sens de l'universel », affirmant par là sa prééminence et sa supériorité tandis que son jeune confrère plaide volontiers en faveur des prêtres-ouvriers et une conception plus moderne, plus française peut-être et ouverte sur le monde...
La présence de la nièce du cardinal, Paola, ajoute à la confusion du séminariste. Comme on peut s'y attendre, l'abbé succombera, parce que la chasteté n'est attachée qu'aux ordres majeurs qu'il n'a pas encore reçus, que la femme est considérée par l'Église comme une tentatrice, et que Victor n'est qu'un homme, beau de surcroît ! Il en oubliera pour un temps la théologie, le dogme, la discipline... ce qui ne sera pas sans lui poser de cas de conscience. Paola finira même par mettre notre jeune prêtre en demeure de choisir entre elle et Dieu ! Heureusement les choses reviendront à leur vraie place...
Peyrefitte ne serait pas lui-même s'il ne parlait de la pédérastie de certains membres du clergé, même si notre abbé y reste complètement imperméable, s'il ne se faisait l'écho des ragots et des mesquineries qu'il prête aux prélats et aux ordres religieux et qui sont loin de la charité chrétienne. On sent bien que l'auteur, ancien élève des jésuites, est à son affaire dans le domaine des comptes qu'il entend régler avec l'Église. Que ce soit la chasteté « C'est Saint Paul qui a plongé le christianisme dans cette continence furieuse pour se venger de n'avoir pu lui-même l'observer », la foi « la foi du charbonnier exige au moins du charbon », le rituel exagérément symbolique ou le prétendu pouvoir des amulettes religieuses qui confine à la superstition. Et pour être plus convainquant, il mêle adroitement les personnages fictifs aux personnages réels au point que le lecteur reste dans une heureuse confusion. Ce roman est aussi l'occasion d'un parcours jubilatoire dans la Rome catholique.
Il reste que Roger Peyrefitte, quel que soit ce qu'il était par ailleurs au regard d'une morale d'un autre âge, a été un grand serviteur de la langue française par la richesse de son vocabulaire, par la distinction de son style, par son érudition, par la pertinence et aussi l'impertinence de ses propos. Il sont certes un peu malveillants et emprunts d'un parti-pris indubitable, mais après tout, cela fait son charme.
Pour moi, lire un de ses romans a toujours été, de la première à la dernière page (il y en a quand même 436 !) un bon moment de lecture.
©Hervé GAUTIER – Avril 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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LES GENS DU HUIT MAI (et d'autres quartiers du monde) - Jean-François POCENTEK
- Par ervian
- Le 22/04/2011
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N°516 – Avril 2011.
LES GENS DU HUIT MAI (et d'autres quartiers du monde) - Jean-François POCENTEK – Éditions la contre-allée.
Comprenez, « les gens de la place du 8 mai 1945», une date qui marque la fin de la deuxième guerre mondiale et qui s'inscrit probablement en lettres blanches sur fond d'émail bleu de la commune d'Aulnoye-Aymerie (Nord). Ce sont eux qui ont inspiré cet ouvrage à l'auteur qui préfère parler d'une « création » à partir de témoignages collationnés entre octobre 2008 et mars 2009, lors d'une « résidence » dans cette commune. C'est donc à la fois un livre de souvenirs, à la fois intimes et collectifs, des lambeaux d'enfance avec des images qu'on n'oublie pas « J'allais lui raconter tous les genoux écorchés, les chaises posées sur le devant des portes, les fils à linge décrochés quand le charbon arrivait... », un retour aussi dans un décor familier mais presque fantomatique « Les parpaings ont commencé de clore les yeux et la bouche des maisons des en-allés, pour que d'autres, en mal de logement, ne puissent venir y prendre refuge ».
Dans ce « pays d'enfance » qui « a des allures de terre sacrée » on évoque des jeux où parfois on endosse la panoplie d'un personnage ( Un-deux-trois Cho-co-lat-Meu-nier – Zorro, Thierry la Fronde...), l'arrivée (tard, au bloc Havret) de la télé en noir et blanc qu'on allait voir chez un voisin ou qui marquait un moment de la journée. « Trois bouts de musiquette et la boite à nostalgie se remet en route ». Tout n'est cependant pas idyllique et là comme ailleurs « le sublime a dû côtoyer le grotesque comme le rire tutoyait les larmes ».
A travers les souvenirs des habitants, on remonte à l'après-guerre des bidonvilles, de l'entre-aide, de la solidarité, de la débrouille. On vivait simplement « oui, c'était une autre époque, Ginette... », puis c'est l'arrivée du confort avec le déménagement au bloc Havret, la rencontre d'anciens et de nouveaux voisins, un monde qui se recompose, comme avant. Et quand on quitte ce paysage pour quelques rares jours de vacances, ce n'est jamais pour longtemps !
Le Nord, c'est l'accent qui chuinte, la baraque à frites, l'usine, les jardins-ouvriers, la Sambre, le canal et les péniches qui passent, la messe du dimanche, la lutte des classes, l'école pour le enfants, le cimetière où l'on parle aux morts... Le Nord, c'est la pluie, le ciel bas, mais aussi une terre de migrants venus du soleil, Arabes ou Italiens, à cause du travail qui apportent avec eux leurs coutumes. Sylvie ne sait plus si, ici, place du 8 mai, elle a vécu les meilleures ou les pires années de sa vie, parce qu'il y avait le soutien des autres mais aussi la violence, la drogue qui l'ont rendue peureuse et méfiante. « Qui a menti Nordine ? Personne. » et tout se brouille avec l'alcool, la combat syndical, les fins de mois difficiles, le licenciement, le chômage et les maigres allocations, la révolte contre les injustices, le mal de vivre qu'on essaie d'oublier « Mais ce n'est pas peine de trop touiller ce qui est du jus saumâtre ».
Sur cette place, il y a aussi une bibliothèque où l'on vient lire, emprunter des livres ou des disques, faire « provision de rêve » ou faire des rencontres pour le simple plaisir de voir des gens ou des silhouettes de femmes. On y parle de soi, on vient y faire partager un peu de sa vie, les joies, les peines, les doutes, les deuils... . Il y a ceux qui restent et ceux qui chaussent leurs « semelles de vent » parce que l'appel de l'ailleurs est le plus fort... et qui reviennent ! Ce n'est pourtant pas un lieu idyllique et la violence, parfois gratuite, s'y exprime aussi. Ici on lit les auteurs au hasard ou en respectant l'ordre alphabétique, c'est selon, mais il y a aussi les conseils et le sourire de « la dame aux livres »...
Ce lieu va être « déconstruit » (pas démolis) mais malgré ce qu'en dit l'auteur il y a toujours un peu de tristesse dans ce mot, même si ce qui viendra sera plus moderne, plus fonctionnel...
J'ai rencontré les textes de Pocentek par hasard sur les rayons d'un bibliothèque publique. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire (La feuille volante n° 414- 417- 420- 421) j'ai bien aimé cette belle écriture qui est le témoin de « semaines de collectage de paroles d'habitants », elle parle simplement de ces tranches de vie, des gens, de leurs malheurs et de leurs moments de bonheurs, leurs souvenirs, leurs secrets. J'aime cette petite musique des mots, cette nostalgie douce que j'ai retrouvées ici avec autant de plaisir.
©Hervé GAUTIER – Avril 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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LE MARIN A L'ANCRE - Bernard Giraudeau
- Par ervian
- Le 05/04/2011
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N°514 – Avril 2011.
LE MARIN A L'ANCRE – Bernard Giraudeau – Métailié.
D'abord l'histoire sans laquelle un roman n'en est probablement pas un. Deux personnages principaux, l'un d'eux, Roland est tétraplégique, « ancré » sur un fauteuil roulant, sa « galère à roulettes » et Bernard a été ce marin de dix-sept ans, sur la Jeanne d'Arc, naviguant sur les mers du globe, puis est devenu comédien, réalisateur... Pour lui il sera « témoin »... Entre eux, des lettres écrites par Bernard pour Roland, pendant dix années... Il y raconte ses souvenirs, ses aventures, une sorte de voyage par procuration dans les ports et sur les lieux de tournage, dans des pays lointains que son ami ne verra jamais, qu'il ne connaîtra que par la force de ses mots... Il lui offre avec pudeur des paysages magnifiques, comme ceux des cartes postales mais aussi des images de ports parfois crasseux, avec leurs relents de graisse et d'alcool et de vomissures. Il lui livre aussi ses réflexions personnelles sur la vie, sur ceux qu'il croise, note que l'homme n'est pas aussi bon que les philosophes du Siècle des Lumières ont voulu nous le faire croire, met ses pas dans ceux de René Caillié, de Pierre Loti, de Francisco Colloane ou d'Antoine de Saint-Exupery. Il mêle dans son récit ses souvenirs de jeune matelot embarqué, d'élève de l'école des mécaniciens de la marine à St Mandrier où à quinze ans les rêves d'enfant s'effondrent dans des odeurs de cuisine, d'équipages ou de salles des machines, que naissent les fantasmes et les fanfaronnades d'une adolescence à peine entamée... Il y ajoute ses expériences d'homme, d'écrivain-voyageur, retrace la découverte des femmes et de leur fragrance, celle de lui-même aussi, de son destin qui peu à peu se tisse, une chronique à la fois nomade et intime, livrée à travers un texte parfois intensément poétique, parfois trivial, brut et sans artifice... Cela aussi j'aime bien !
Des femmes, il dit « qu'elles naviguent dans le vent comme l'algue sur l'océan, (qu') elles bougent comme la houle », mais sous chaque mot qui les évoque, je choisis de voir leur beauté à laquelle nul ne peut être indifférent. Il parle simplement de « la douceur des femmes du sud », des vahinés de Gauguin, des femmes à la peau ambrée et en paréos bleus des Marquises, des filles de Manille dont «( les) rires s'éparpillent sur la pierre chaude », de cette irréelle et sensuelle dame de Balboa dont un quartier-maître de la Jeanne fut l'éphémère amant, de cet Iva « qui avait du satin au creux des cuisses »... Il parle aussi des bordels tristes, des étreintes fugaces et sans joie, des prostituées qui se vendent aux marins en escale pour manger parce que la misère est leur quotidien. Il évoque tout aussi bien ces épouses adultères qui trompent leur conjoint pour un peu de jouissance, pour le plaisir d'enfreindre l'interdit ou de cultiver la trahison. Pour cet interlocuteur lointain resté à terre, il se fait tour à tour guide, témoin d'exception, érudit, historien même, respectueux des coutumes et des traditions, mais aussi simple étranger de passage quelque fois pressé de partir, pour qu'à l'immobilité de l'un réponde le mouvement de l'autre. C'est la marque d'une amitié tissée à travers des mots confiés au papier messager, l'ambiance des ports, de La Rochelle à Dakar de Diego Suarès à Marseille ou Valparaiso, autant de lieux mythiques où le dépaysement le dispute à l'invitation au voyage, où l'écriture de l'auteur suscite l'émotion et l'imaginaire du lecteur. Bernard et Roland voulait partir ensemble aux Marquises. Ils n'en ont pas eu le temps, Roland qui n'a connu que l'île de Ré et les pertuis a été rejoint par la mort en décembre 1997, a « décidé de voyager libre comme un papillon du silence ».
Ce roman a été publié en 2001 et a sans doute consacré la naissance d'un auteur. Il fut suivi d'autres qui ne laissèrent pas cette revue indifférente (La Feuille Volante n°316 - 373) Pour moi, simple lecteur, je ne considérerai jamais que la valeur d'un livre réside dans sa seule nouveauté, il reste un témoignage pérenne. Au delà de ce premier ouvrage, du regard bleu de l'acteur et de son charisme, de sa lutte désespérée contre la souffrance et contre la mort, de son témoignage et de l'émotion qui a suivi sa disparition brutale (La Feuille Volante n° 438), Bernard Giraudeau avait ce talent d'écrivain qui, de livre en livre, allait s'affirmant. Je ne me lasserai jamais de dire que la mort est un gâchis et, si elle ne l'avait pas fauché, il serait assurément devenu un écrivain majeur, apprécié à la fois pour son message et pour la façon originale qu'il avait de l'exprimer. Sa démarche créatrice n'était pas différente de celle formulée par Victor Segalen, un autre marin-écrivain, [« Voir le monde et, l'ayant vu, dire sa vision »], de redessiner pour son lecteur un décor, de l'y inviter et de susciter le rêve.
J'ai lu ce livre comme je l'aurais fait d'un roman d'Alvaro Mutis, d'Henri de Monfreid ou de Jack London. J'ai suivi Bernard dans le désert et sur les mers, j'ai imaginé le sac de l'éternel errant, du marin perpétuellement en partance, moi qui ne suis qu'un terrien pantouflard ! [je dois probablement à mes origines charentaises le goût du port des chaussons du même nom ].
J'ai surtout lu ce roman avec émotion à cause du message, certes mais aussi parce que celui qui en a tracé les lignes a maintenant rejoint le néant, que son destin s'est soudain brisé et qu'il n'écrira plus.
©Hervé GAUTIER – Avril 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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LE TESTAMENT D'OLYMPE – Chantal Thomas
- Par ervian
- Le 30/03/2011
- Dans Chantal Thomas
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N°513 – Mars 2011.
LE TESTAMENT D'OLYMPE – Chantal Thomas – Le Seuil.
La narratrice, Apolline, une jeune bordelaise du XVIII° siècle, vit dans une famille nourrie de catholicisme dont elle nous narre le quotidien. Elle ne comprend pas tout à fait le déroulement des choses qui l'entourent, pleines de religiosité, de peurs, de fantasmes, de non-dits, d'hypocrisie, de disette. Son père, bourgeois paresseux et inconséquent a jadis jouit d'une grande aisance, mais son impéritie a précipité sa maison dans la misère « Pour mon père, l'idée de besoin était abominable. Il ne se sentait pas concerné par notre problème de subsistance. A ses yeux, la vie matérielle n'était abjection ». Pire peut-être, il justifie son aversion pour le travail par des textes sacrés censés le conforter dans son attitude. La famille ne survit que grâce à la charité.
Sa mère vit dans l'ombre de cet époux indolent et se contente, en plus d'assurer difficilement l'ordinaire, de faire des enfants dont beaucoup sont morts. Il ne lui reste que quatre filles. L'une d'elles, Ursule, la plus délurée, la plus belle aussi, comprend vite que son avenir n'est pas au sein de cette famille et disparaît. A cette époque Louis XV vient de survivre à un attentat et la guerre de 7 ans s'éternise. Apolline, quant à elle, est mise dans un couvent et ses deux sœurs restent au foyer pour aider leur mère... Pour la narratrice, St Marie de la Miséricorde est dorénavant son univers. On ne sort de là que pour se marier avec un inconnu ou prendre définitivement le voile, mais pour elle, bien qu'elle croie en Dieu, ces deux alternatives sont inacceptables puisque une seule chose compte : l'étude. Elle devient donc préceptrice. Son destin est sans doute d'être instable puisque elle finit par quitter cette place qui, au vrai ne lui plaisait guère. Elle débarque à Paris où elle retrouve Ursule mourante et dans le plus complet dénuement.
Grâce à des cahiers manuscrits cousus dans un sac qu'elle lui laisse, son unique héritage (son testament), elle apprend ce que fut la vie de cette sœur, partie à l'âge de quatorze ans du foyer familial, devenue Olympe, et qui a vécu dans le luxe, la richesse, le succès et choyée par le roi. Par chance, Olympe qui n'était alors qu'Ursule a pu faire partie de l'entourage du Maréchal-Duc de Richelieu, le petit-neveu du cardinal, « le roi d'Aquitaine », comme on l'appelait, tout puissant dans son fief mais simple courtisan à Versailles. Il l'emmène avec lui à Paris, l'entretient sans pour autant la toucher. Elle se construit des « châteaux en Espagne », rêve d'être une actrice de théâtre, entre dans le monde, même si c'est par la petite porte, se sent capable de tout pourvu qu'elle ne retombe pas dans la pauvreté d'où elle vient, pourvu qu'elle rompe définitivement avec son passé et sa condition !
Faute d'être la maîtresse du duc, elle devient sa confidente mais la réalité est toute autre. Cet homme n'est plus que l'ombre vieillissante de lui-même, un être valétudinaire, triste et seul sous le masque du libertinage, hâbleur mais désespéré, prenant du plaisir à compromettre ses maîtresses et à les abandonner ensuite. Ce qu'elle ne sait pas c'est qu'elle est une proie, une carte dans les mains du duc qui, en disgrâce à la cour, souhaite l'offrir au roi, jeune et vierge, se serait-ce que pour reconquérir les faveurs royales. Elle entre donc dans l'intimité du roi qui la déflore et l'entretient, mais ce n'est pas la cour qu'elle connaît, mais le « Parc aux cerfs » de Passy, maison isolée, prison dorée où le roi vient la retrouver de temps en temps. Elle sera l'objet d'intrigues, de jalousies. Elle ne verra le château royal que de loin, ne sera qu'une putain de plus dans la vie du souverain. Aveuglée autant par l'amour qu'elle portait au roi que par sa volonté d'officialiser son union avec lui et d'en recueillir les fruits, elle en était devenue naïve. Reste la Pompadour dont le roi ne peut se passer. Olympe elle, rêve de supplanter cette maitresse et de faire son entrée à la cour. Pour cela, quoi de plus sûr que de donner à ce roi déjà vieux, un enfant. Ce fut un garçon, Louis Aimé, mais comme les autres rejetons du roi conçus hors mariage, il resta un bâtard, et elle une clandestine. Elle voyait en cet enfant un prince promis au plus brillant avenir mais non seulement Louis XV refuse de le reconnaître et le fait enlever, mais il constitue une dot à Olympe, la marie à un barbon de l'Aubrac sans héritier et surtout sans richesse. Autant dire qu'elle est vendue ! Dans cette province reculée, froide et déserte, elle se morfond, apprend que son fils est mort et finalement tente de revoir son roi. A Paris elle apprend qu'elle est interdite de séjour. La misère à laquelle elle avait voulu échapper à Bordeaux la rattrape définitivement.
C'est donc l'histoire de deux destins opposés, celui d'Apolline qui croit en Dieu et en sa grâce et celui d'Ursule devenue Olympe, une aventurière ambitieuse qui croit en sa beauté et grâce à elle en la possibilité d'échapper à sa condition, mais qui échoue. Son exemple illustre bien l'impossible liberté des femmes, le destin des filles sans fortune qui, à l'époque, connaissaient l'enfermement, quelle que soit la forme qu'il pouvait prendre. Ce siècle des lumières étaient bien souvent pour elles celui des ombres. Ces deux choix de vie débouchent sur deux échecs : Apolline, même si elle ne l'avoue pas, est déçue par Dieu et sa malheureuse sœur l'est par les hommes !J'y ai lu aussi, outre la tragédie de la condition féminine, l'irrésistible envie que suscitent les femmes ...
Grâce à ce roman que j'ai lu d'une seule traite tant il est passionnant et agréablement écrit, le lecteur entre dans l'intimité de Louis XV et de sa famille. Il voit non pas un monarque puissant mais un homme, libertin à ses heures, cynique parfois, mélancolique, crépusculaire et dévot, craignant la mort, l'enfer, méprisant le dauphin et la reine, adorant la Pompadour et les femmes.
Le style est fluide et recherché, le choix des mots, leur rareté, leur charge érotique et leur poésie aussi m'ont enchanté. Le texte est un savant mélange de création et de riche érudition. J'ai apprécié l'ambiance, le dépaysement, l'étude des caractères et des situations qui font se juxtaposer l'ambition d'une femme et la petitesse et la lâcheté des hommes que cependant on nomme grands,) mais qui ne sont que des êtres humains bien ordinaires.
©Hervé GAUTIER – Mars 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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CHIEN DU HEAUME – Justine Niogret – Mnémos éditions.
- Par ervian
- Le 22/03/2011
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N°512 – Mars 2011.
CHIEN DU HEAUME – Justine Niogret – Mnémos édition.
Nous sommes au Moyen-Age et Chien de Heaume est le nom d'une jeune femme, pas vraiment belle et même plutôt laide, devenue mercenaire par amour de la liberté. Elle n'échappe pas aux clichés convenus et n'est pas la dernière pour tuer et semer la terreur autour d'elle. En réalité, le lecteur apprend très tôt que l'objet de sa véritable motivation est seulement... son nom, qu'elle dit avoir perdu depuis son enfance. Elle n'a pour richesse qu'un médaillon et ses armes et plus spécialement une hache sur laquelle apparaît un décor de serpent. Elle les tient de son père et sa hache est semblable à celle que possède le Chevalier Sanglier mais ce dernier ne sait pas la renseigner. Pourtant elle est détentrice d'un secret. Elle a vu mourir son père dans un combat simulé qu'il avait lui-même provoqué avec sa fille. Ainsi, il a voulu l'initier à l'art de la lutte, comme un rite de passage, lui transmettre un savoir qui garantirait sa vie dans un monde hostile. Il a aussi choisi sa mort, volontairement, en préférant la hache qu'il allait lui léguer parce que la vie lui était devenue insupportable. Il a voulu entrer dans le néant en intronisant sa fille à une existence qu'il menait lui-même, celle d'un mercenaire, avide de sang et de batailles et qui serait dorénavant la sienne !
Dans sa quête qui la mène de château en château, elle va croiser des personnages tels qu'on se les imagine, batailleurs, violents, durs, à cent lieux de l'amour courtois et des troubadours. Le seigneur Bruec, le chevalier Sanglier, est l'un d'eux et une amitié va naître qui les aidera à se découvrir l'un l'autre.
L'auteur se livre ici à une véritable reconstitution historique où se mêle l'imaginaire. Elle transporte le lecteur dans un autre temps, une autre ambiance, dans un climat glacial, une terre inhospitalière, des châteaux froids et sombres. Rien ne manque dans ce décor que les mots accompagnent, les campagnes désolées et brumeuses, les paysans pauvres et superstitieux, les famines, les forêts mystérieuses qui abritent des enfants-fées et des necrebestes, les combats sans merci, les légendes et les monastères perdus, les champs de bataille et les animaux fabuleux, les morts violentes, l'exil, l'errance, la magie... En revanche, il n'y a pas d'érotisme comme on pourrait s'y attendre, même pas d'amours entre Chien et Sanglier, le peu d'appas de l'héroïne ne les suscite pas. Il y a en revanche beaucoup de sang et de violence.
Le narrateur qui est en fait un conteur, comme au Moyen-Age, raconte cette histoire, intervient parfois dans le récit pour une explication. Elle nous averti d'ailleurs « Les conteurs sont une race étrange... leur langue ne sait jamais se taire. On les aime... mais on les craint ... Eux peuvent couper les âmes avec un seul mot... (Ils) sont à la frontière de notre monde et de l'autre, celui où dorment merveilles et monstres et de là vient tout leur pouvoir. ».
Chien de Heaume est un personnage tourmenté, solitaire, désespéré même. Sa quête se décline à travers divers personnages qu'elle rencontre, du chevalier Sanglier à Orains et au forgeron Rehegir et le temps qui passe s'égrène à travers les saisons. On songe un peu à un personnage d'un BD « fantasie » (suivant la définition officielle : genre situé à la croisée du merveilleux et du fantastique qui prend ses sources dans l'histoire, les mythe, les contes et la science-fiction ») comme la couverture le suscite.
Le livre se lit rapidement et l'intrigue est passionnante. On a cependant l'impression qu'elle pourrait ainsi durer plus longtemps. Le thème de la quête, très en vogue à cette époque, entretient le suspense même si le lecteur reste un peu sur sa faim et si on peut déplorer le côté un peu trop gore.
©Hervé GAUTIER – Mars 2011.http://hervegautier.e-monsite.com
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L'ILE DES CHASSEURS D'OISEAUX – Peter May
- Par ervian
- Le 12/03/2011
- Dans Peter May
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N°511 – Mars 2011.
L'ILE DES CHASSEURS D'OISEAUX – Peter May – Rouergue noir.
Traduit de l'anglais par Jean-René Dastugue.
Le décor est celui de l'île Lewis au nord de l'Écosse. C'est l'île natale de l'inspecteur Fin Macleod qu'il a quittée voilà bien des années. Il fallait bien faire quelque chose, entrer dans la vie active puisqu'il avait abandonné ses études et était sans diplôme. Alors la police, pourquoi pas ? Il avait donc été affecté à Edimbourg et y poursuivait sa carrière. Il se serait bien passé de ce retour au pays mais l'ordinateur ou le hasard l'ont désigné pour cette mission à cause des similitudes entre un meurtre qui s'était déroulé sur cette île et une affaire dont il s'était occupé antérieurement à Edimbourg. Mais c'est un autre monde que cette contrée perdue entre un ciel plombé et un décor lunaire. Il est fait de landes battues par les vents et les embruns, on s'y chauffe à la tourbe, on y pratique le sabbat chrétien, on y parle encore le gaélique et les pubs sont la seule distraction... Pas la seule cependant car il existe une coutume barbare qui consiste à escalader des falaises d'un caillou perdu au large pour y tuer des poussins de fous de Bassan qui y nichent... C'est une tradition, une sorte de rite de passage, unique et incontournable, surtout pour les jeunes.
Oui, il s'en serait bien passé et pas seulement pour ce triste décor. Il vient, dans un accident de la circulation de perdre son fis unique, Robbie, ce qui fait de lui un être définitivement à part. On ne se remet jamais d'une telle épreuve, entre silence et larmes, révolte et culpabilité, regrets et absence... Et chacun l'évite par respect, par crainte d'évoquer cette épreuve, par incompréhension, par volonté de se protéger d'un malheur qui peut arriver à chacun d'entre nous. Cela fait de lui un homme seul, tenté peut-être de rejoindre dans la mort ce fils qu'il ne reverra plus. Parce que, même si une vie qui lui est chère s'est arrêtée, la sienne poursuit son cours. Elle est devenue soudain un fardeau plus lourd chaque jour, un chemin de croix au quotidien. Face à cela, il y le deuil qu'on vit toujours seul et qu'on ne fait jamais complètement, les cautères qu'on invente pour nous aider à supporter le quotidien maintenant hanté par le fantôme d'un enfant qu'on ne verra pas vieillir, qui n'aura pas lui-même d'enfants. Le travail est l'un d'eux. Il permet de penser à autre chose, de s'occuper un peu l'esprit, de faire semblant, même si cela n'est et ne sera jamais qu'un décor fragile, une sorte de château de cartes édifié dans un courant d'air... Il part donc pour son île malgré son chagrin, l'attitude compassée de ses collègues et son épouse, Monna, qui lui déclare que s'il part, elle ne sera plus là à son retour...
Fin revient aussi sur les traces de son enfance. Il y retrouve évidemment ceux qui étaient ses copains alors, ceux qui sont restés au pays. Au premier de ceux-ci, Ange, le chef d'une bande dont le policier a fait jadis partie. C'est lui qui a été assassiné selon le même « modus operandi » que dans l'affaire dont l'inspecteur s'est occupé à Edimbourg. Cet Ange était un homme tyrannique, cruel, alcoolique, dealer, magouilleur, bagarreur et même fortement soupçonné de viol et convaincu d'avoir agressé un défenseur des oiseaux... Il ne manquait pas d'ennemis qui voulaient sa mort, mais pourtant, il pouvait être attachant, amical... Et c'est lui, Fin, qui est chargé de retrouver son assassin, c'est lui qui est à la fois un enfant du pays mais aussi un policier, le représentant de l'ordre, qui devra dénouer les fils de cette histoire compliquée, percer les secrets qui unissent ces gens qu'il connait. Dans ce coin perdu des Hébrides, il va aller, un peu malgré lui, au devant des souvenirs personnels et pas toujours bons qu'il a avec chacun. En quittant l'île, il avait choisi de les oublier et avec eux son cortège de regrets, de remords... A l'occasion de cette enquête, c'est aussi son passé, la mort accidentelle de ses parents qui lui reviennent en pleine figure ! Tout cela ne va pas faciliter son enquête d'autant que ceux qu'il interroge ont déjà déposé auprès de la police locale.
Il retrouve tous ses copains mais surtout Artair dont le père, M. Maccines, a perdu la vie en sauvant celle de Fin lors d'une expédition contre les oiseaux. Il a épousé Marsaili, le premier amour de Fin, celui qu'on n'oublie pas. Il la rencontre à nouveau, se demande si elle pense encore à lui, fait connaissance de son fils qui porte le même prénom que lui, sympathise avec lui, refait à l'envers un chemin qu'il croyait définitivement oublié, se demande dans son for intérieur si ce garçon n'a pas quelque chose de lui, une parenté jusque là inconnue... Cela aussi risque de bouleverser les choses établies depuis tant d'années... Mais le temps a passé, les choses se sont figées dans un quotidien apparemment immuable, irréversible, violent aussi... Cette enquête remettra en cause bien des vérités établies, bien des certitudes et il faudra que Fin accepte d'entendre et d'admettre ce qui n'était pas pour lui des évidences, qu'il aille au devant de lui-même, assume ses souvenirs personnels, ses attachements, ses certitudes ... Pourtant, iI n'est pas venu là par hasard mais est victime d'un règlement de compte personnel, manipulé par le tueur qui s'apprêtait à nouveau à tuer...
Il est bien des gens pour affirmer que la littérature policière tient un rang mineur dans la création littéraire qu'on écrirait volontiers avec une majuscule. Pourtant si le roman policier plait, c'est sans doute parce qu'il endosse un tas de fantasmes humains. L'écriture en est parfois moins étudiée, moins ciselée, plus populaire, on y met souvent du sexe, de la violence, du sang, probablement pour marquer la différence avec des fictions plus intellectuelles... J'ai toujours pensé que, plus que d'autres forme d'arts peut-être, la fiction policière nous rappelle que nous sommes mortels, que les hommes ne sont ni aussi bons ni aussi humains que des générations de philosophes ont tenté de nous le faire croire. Elle est, au moins autant que les autres, et malgré le fait qu'on la relègue volontiers au rang de lecture estivale, le miroir de la condition humaine.
Dans un style agréable à lire, plein d'émotions et d'évocations de ce coin de terre un peu perdu et désolé, l'auteur, malgré de nombreuses digressions, retient l'attention de son lecteur jusqu'à la fin, avec un sens consommé du suspense.
Ce roman a été pour moi un bon moment de lecture.
©Hervé GAUTIER – Mars 2011.http://hervegautier.e-monsite.com