la feuille volante

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  • Le coeur converti

     

    La Feuille Volante n° 1358 Juin 2019.

     

    Cœur converti – Stefan Hertmans – Gallimard.

    Traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin.

     

    Au début du XI° siècle, à l’ère des croisades, Vigdis, une belle jeune fille de la bonne bourgeoisie rouennaise catholique, noble par sa mère, se convertit au judaïsme par amour pour David, étudiant à Rouen, le fils du grand rabbin de Narbonne. Elle devient donc Hamoutal. Elle a envie de liberté et rejette la vie rangée qui lui est promise et suit donc David. C’est une remise en question radicale en ce haut Moyen-Age, une percée dans l’inconnu et le danger. Ils fuiront ensemble jusqu’à Narbonne entre les pogroms, le lancement de la 1° croisade par Urbain II, et les conflits internes dans les régions traversées. Ils doivent se méfier de tout le monde, déjouer les pièges et braver les dangers. Le père de Vigdis ne l’entend pas de cette oreille et demande aux croisés de la rattraper. Les deux amants doivent donc les éviter autant que possible et ne pas éveiller l’attention des personnes rencontrées en chemin, mais David est assassiné à Monieux, en Provence, où ils se sont réfugiés et ses deux enfants enlevés par les croisés. Vigdis va dès lors devenir un fuyarde à leur recherche et ses pérégrinations l’amèneront jusqu’au Caire en passant par la Sicile. Telle est l’histoire de la fille chrétienne d’un viking qui devient la belle-fille d’un grand rabbin du sud de la France puis plus tard l’épouse d’un juif important du Caire. Le narrateur qui fait, mais en voiture puis en bateau, quelques siècles plus tard ce chemin d’errance, communique au lecteur les périls rencontrés par les deux amants puis plus tard par Vigdis seule guidée par l’espoir de retrouver ses enfants.

    Tout ce récit part d’un authentique document historique, notant l’existence de cette femme et de son choix exceptionnel pour l’époque, évidemment romancé, découvert par l’auteur dans les archives du village de Monieux où il réside et où, mille ans plus tôt a été perpétré un pogrom consécutif à l’esprit de la croisade. En effet, par ces massacres, il convenait de punir les juifs d’avoir condamné le Christ et aussi les châtier pour leurs richesses. Plusieurs siècles plus tard, il a suivi cette femme jusqu’en Égypte l’auteur a découvert un document attestant du périple d’une jeune noble normande. Son long travail de recherche s’est doublé d’une démarche d’empathie à son égard, d’une belle érudition et d’un style somptueux.

     

    Je suis bouleversé par cette preuve d’amour de Vigdis envers David ; il m’est difficile d’imaginer que cela est possible. Sa dangereuse pérégrination me rappelle que l’aventure humaine est mystérieuse, longue pour certains et brève pour d’autres et ce sans aucune raison et que l’explication qu’on peut y donner se perd entre hasard, chance et destin sans qu’on soit capable d’en démêler les fils. Ce roman évoque aussi l’antisémitisme qui est la forme la plus ancienne du racisme, solidement ancré dans l’espèce humaine. Je me suis toujours demandé pourquoi ce sont les juifs, un communauté tranquille, qui étaient à l’époque l’objet de ces tueries et de cette haine. Certains d’entre eux étaient des banquiers et en les tuant on tuait aussi leurs créances mais il y avait chez eux aussi des pauvres qui n’échappaient pas pour autant au massacre. Au Moyen-Age l’emprise de l’Église catholique était telle qu’elle gouvernait les institutions et les consciences, manipulait l’opinion, et il lui a été facile de susciter cette détestation des juifs qu’elle considérait comme les meurtriers du Christ. Elle était surtout l’incarnation de l’intolérance, voyait la marque du diable partout et la justice expéditive qu’elle exerçait ou suscitait sans aucun discernement ne jurait que par le bûcher. L’esprit de la charité chrétienne et de l’Évangile était bien loin de ses actes. C’est peut-être cela aussi, avec également l’indulgence plénière, qui a motivé les chevaliers à partir en croisade délivrer le tombeau du Christ, encore que, auparavant, les occidentaux vivaient sur les terres d’Orient en relative paix avec les musulmans et les croisades n’ont pas atteint leur but, certaines s’arrêtant en chemin pour tuer et piller les villes, notamment Constantinople. Elles se sont révélées, non comme un pèlerinage armé, mais comme des opérations militaires dont l’époque était coutumière et qui s’inscrivaient dans le cadre de la lutte défensive contre l’expansion arabe en occident. On pourrait penser que les choses ont aujourd’hui changé, que les mentalités ont évolué avec le temps mais aux pogroms du Moyen-Age a succédé la Shoah et les attaques actuelles contre les juifs prouvent que ce vieux fond d’antisémitisme est bien ancré dans nos civilisations.

    J’ai bien aimé ce roman, cette fresque historique est particulièrement émouvante.

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Le crime du comte Neville

     

    La Feuille Volante n° 1357 Juin 2019.

     

    Le crime du Comte Neville – Amélie Nothomb – Albin Michel

     

    A la suite de la prédiction d’une voyant , le comte Henri Neville, noble ruiné, apprend qu’il va tuer prochainement un de ses invités. Drôle de nouvelle, pourtant, il va bien organiser en son château et pour la dernière fois pour cause de vente de l’immeuble, une garden-party. C’est que pour lui recevoir est tout un art qu’il cultive depuis longtemps. Par ailleurs il a passé sa vie à défendre son château ce qui lui a coûté fort cher et il s’est sacrifié pour assurer tout au long de sa vie ses fameuses réceptions mensuelles auxquelles il n’a jamais voulu déroger. Il a toujours été superstitieux et ajoute foi aux propos de cette pythonisse, se demandant qui il pourrait bien élire pour ce genre de sacrifice.

     

    Sérieuse, sa fille est une adepte des fugues comme son père au même âge, elle est mélancolique et n’aime guère la vie et ce qu’elle lui propose est pour le moins surréaliste même dans le cadre d’une fiction.

     

    J’avoue que je me suis un peu ennuyé aux considérations de l’auteure sur la noblesse et l’art d’élever les enfants de l’aristocratie autant que de son mode de vie. Les références mythologiques grecques mises dans la bouche de Sérieuse qui tente de convaincre son père ne m’ont pas non plus enthousiasmé, pas plus d’ailleurs que les commentaires sur la culpabilité. Le titre donnait à penser qu’il pouvait s’agir d’un roman policier mais ce n’est pas le cas. C’est un roman sans souffle, sans suspens, sans véritable histoire. L’épilogue quant à lui tient de la fable, du mauvais conte de fée, du « happy-end », de la chute facile et sans intérêt, une certaine façon de se moquer de son lecteur et de bâcler une histoire déjà difficilement crédible.

     

    Est-ce une manière de régler ses comptes personnels avec la noblesse, de nous rappeler son goût pour le champagne ou de participer à la rentrée littéraire (celle de 2015)?Tout ça me laisse froid. Bref une perte de temps, une déception, une invitation à ne pas renouveler cette expérience de lecture

     

    Le seul avantage de ce roman est qu’il est court et se lit facilement malgré des dialogues sans relief.

     

     

     

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • L'ami de jeunesse

     

    La Feuille Volante n° 1356 Juin 2019.

     

    L’ami de jeunesse Antoine Sénanque – Grasset.

     

    Il y a beaucoup s

    de similitudes dans ce roman d’Antoine Sénanque avec celui que j’ai lu (« Étienne regrette »-La Feuille Volante n° 1353). Le personnage principal, ici Antoine, la cinquantaine, est un psychiatre avec cabinet et clientèle aussi fidèle que sa femme Élisabeth ne l’est pas et qui a, avec sa famille des liens assez distendus. Comme Étienne du roman précédent, il est aussi peu fan de sa vie qui s’égrène inexorablement, qu’il subit et il ne s’épanouit pas dans son métier, pire peut-être, il n’y croit plus. Il soigne son état dépressif par l’alcool et les médicaments. Il a un ami, Félix, qu’il qualifie de meilleur (j’ai toujours une interrogation sur ce qualificatif tant l’espèce humaine est friande de trahisons et d’inconstance, quant au lien, l’ancienneté ne fait rien à l’affaire), restaurateur de son état, menteur, jouisseur et fourbe, aussi épicurien que l’était Denis Larbeau dans l’autre livre. Il n’y a rien d’étonnant que, blasé comme il est, Antoine ait envie de changer de vie. Il veut devenir prof d’histoire, pour cela passer une licence et surtout entraîner dans cette aventure le pauvre Félix qui n’est guère enthousiaste. Cet ami de jeunesse l’accompagne dans toutes ces entreprises, même les plus hasardeuses et le soutient, bien qu’il soit son exact contraire, ce qui se vérifie encore une fois en matière de femmes comme de succès universitaires! Pour Antoine c’est non seulement une remise en question mais surtout une perte importante de revenu. Cet aparté intellectuel lui donne l’occasion de régler quelques comptes avec l’université et son univers kafkaïen, mais aussi avec sa famille, son frère aîné, chômeur professionnel qui vit à ses crochets. Puis ça part très vite sur autre chose, le latin et sa grammaire, les enfants, l’hôpital, la médecine, Venise, Dieu, les femmes… Les aphorisme de Sénanque sont savoureux, comme si de tout cela, de sa vie, Antoine en avait un peu marre, comme s’il réglait ainsi d’ultimes comptes.

    J’ai peu lu Sénanque mais ce que je retiens de lui c’est une analyse pertinente de l’espèce humaine, présentée comme il convient sous l’angle d’un humour parfois acerbe. Quand j’ai ouvert ce roman, je ne comprenais pas pourquoi Antoine avait choisi de se remettre ainsi en question par l’obtention d’une improbable licence d’histoire. Ce n’est que vers le milieu du roman que l’explication m’est clairement apparue. J’imagine que jusque là, la vie conjugale l’a si peu comblé, que dans son inconscient, et bien qu’il affirme le contraire et veuille peut-être se le cacher à lui-même en faisant semblant de croire aux serments amoureux perpétuels, il avait l’intuition de la trahison et du mensonge qui l’entouraient. Sa réaction était plutôt inattendue pour son entourage mais elle pouvait vouloir signifier qu’il était libre d’être autre chose qu’un pourvoyeur de deniers, qu’il avait lui aussi le droit de faire ce qu’il voulait, mais dans le respect de la morale et des bonnes mœurs. Cela a pu échapper au psychiatre qu’il est, mais comme nous le savons ce sont les cordonniers les plus mal chaussés. Après la surprise, les questions viennent et avec elles l’humiliation, la certitude de s’être trompé bien avant de l’avoir été, la déconvenue, la prise de conscience de l’erreur, des illusions et la culpabilisation d’y avoir succombé. Que lui reste-t-il ? La vengeance dans l’imitation de la séduction, la fréquentation plus assidue du cocktail alcool-médicaments qu’il pratique déjà, une aspiration vers la solitude, facteur de joie et de bonheur ou une plongée analytico-psychiatrique dans son passé pour connaître les racines de son mal conjugal. Pourquoi pas avec Charlotte ?

    Il est beaucoup question de l’amour dans ce roman. C’est, nous le savons, une chose consomptible et transitoire, mais dans ce contexte les habitudes, les illusions passées, la peur de l’avenir et de la solitude prennent le relai et on s’accommode de tout, jusqu’à faire semblant, entre compromis et compromissions. Au début on s’embarque dans le mariage avec des certitudes optimistes et qui se révèlent plus ou moins rapidement surréalistes et dont l’abandon obligatoire est d’autant difficile à accepter qu’on est bien obligé d’admettre d’en avoir été le premier responsable. Pourtant Antoine a peur du changement, des femmes, de l’avenir, il est dépendant, culpabilisé, angoissé et ne choisira pas. C’est peut-être dans sa nature mais Élisabeth, par son choix, a brisé quelque chose et cette brisure est définitive. Elle a révélé son vrai visage et le naturel est revenu au galop, même s’il a été suivi plus tard de résipiscences, de retour et de remords. Les choses s’établiront ainsi, dans l’hypocrisie et les habitudes parce que c’est aussi comme cela que vit l’espèce humaine à laquelle nous appartenons tous, et nous n’y pouvons rien.

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Bleu de Delft

     

    La Feuille Volante n° 1355 Juin 2019.

    Bleu de Delft – Simone van der Vlugt - 10/18.

    Traduit de néerlandais par Guillaume Deneufbourg.

     

    Catrijn est une jeune veuve qui quitte son village natal après la mort suspecte de son mari. Ce fut un mariage bref mais malheureux et l’important héritage qu’elle fait entraîne ragots et soupçons de meurtre de la part de sa belle-famille. Elle a toujours rêvé de vivre en ville et arrive à Amsterdam où elle trouve une place d’intendante dans une riche famille patricienne, membre de la compagnie des Indes. Elle a toujours été passionnée par la peinture et aide la maîtresse de maison à parfaire son apprentissage mais les circonstances de la mort de son mari lui reviennent sous la forme d’un chantage auquel bizarrement elle accepte de se soumettre sans broncher. Cet épisode de sa vie la poursuivra sans trêve sous l’apparence de Jacob, son ancien valet de ferme à la solde de la famille de son défunt mari, avec toute la culpabilité que cela entraîne et le châtiment divin que cela implique pour elle. Ce personnage est ambigu, il accepte de la surveiller, la fait chanter, la rançonne mais ne manque jamais de lui dire son attachement alors, au fil de ses apparitions, on se demande quel est exactement le jeu qu’il joue. Cela évoque à Catrijn l’ombre du gibet et motive sa constante volonté de disparaître. Cet homme est pour elle comme une présence obsédante pour sa réussite professionnelle et son bonheur personnel, une menace omniprésente aussi, intéressé qu’il est par son argent. Elle n’a plus qu’à quitter Amsterdam et cette fuite s’accompagne de la chance d’une rencontre, d’ailleurs assez éphémère avec Vermeer, un peintre encore inconnu, puis plus tard avec Rembrand. Elle est admise dans une faïencerie où elle terminera sa formation et mettra au point le fameux « Bleu » qui a fera la fortune de la ville et de sa famille.

     

    J’ai un peu de mal à imaginer qu’au XVII° siècle une jeune femme, même si c’est un personnage ayant réellement existé, puisse ainsi voyager seule, s’affranchissant aussi facilement des contraintes sociales et parvienne à se faire une place dans une société gouvernée par les hommes. Je la trouve quand même très chanceuse, peut-être un peu trop, pour que son histoire soit vraiment crédible, et l’ambiance religieuse de l’époque ramène cela à une protection divine. J’ai notamment trouvé que son voyage de retour vers Delft, à pied, seule et enceinte, dans une région où a sévi la peste, est un peu surréaliste! C’est aussi une séductrice, une gourgandine et une femme certes travailleuse, mais qui sait ce qu’elle veut, ce qu’elle vaut et surtout que rien n’arrête. Elle ne perd jamais de vue son intérêt. J’ai noté un important travail de documentation sur les coutumes de l’époque, les techniques de la faïencerie et l’inévitable peste, cette maladie mystérieuse qui était surtout considérée comme un châtiment divin et qu’on soignait bizarrement. Elle tuait à peu près la moitié de la population et épargnait l’autre moitié et on ne manquait pas à l’époque d’y voir la main de Dieu ! On n’avait à l’époque aucun traitement sérieux si ce n’est les recherches du chirurgien français Guy de Chauliac (1298-1368) et les différents essais empiriques en usage dans certaines régions (à Niort on la combattait avec l’angélique). Catrijn, qui use d’une thérapie étonnante mais apparemment efficace pour l’éviter ou la guérir, fait évidemment partie des survivants ; elle prend des risques inconsidérés face à l’épidémie et échappe à la mort alors qu’autour d’elle les disparitions se multiplient.

     

    Je ne connaissais pas cette auteure et j’ai lu avec plaisir ce roman fort bien écrit et qui s’attache son lecteur jusqu’à la fin sans que l’ennui s’insinue dans sa lecture, même si cette histoire, qui met en scène certains personnages réels insérés dans un contexte historique, m’a paru par moments un peu trop romancée. Je veux bien que nous soyons dans une fiction mais les aventures de Catrijn pour être passionnantes m’ont semblé être trop dans l’irréalité.

     

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Tropique du Brésil

     

    La Feuille Volante n° 1350Mai 2019.

     

    Tropique du Brésil – Jacques Secondi – Éditions François Bourin.

     

    Je remercie les éditions François Bourin de m'avoir fait découvrir cet auteur dont c'est apparemment le premier roman.

    C'est le récit d'Emmanuel, ce journaliste français qui attend sa carte de résident permanent au Brésil, non pour des raisons fiscales comme on pourrait le croire, mais simplement par amour de ce pays. Durant la nuit qui précède, il repense à ce qu'a été son parcours depuis que les hasards d'un reportage l'ont amené ici en 1990 même si, au cours de toutes ces années, les choses ont bien changé. Au début il avait découvert le pays avec les yeux émerveillés de celui qui croit avoir trouvé dans ce village de bord de mer le but de son voyage. Son nom « Trancoso »(Tranquille) était pour lui une promesse de dépaysement. Il était tombé amoureux du climat tropical, de cet art de vivre fait de sieste, de farniente où le seul meuble important était le hamac, du fatalisme de ses habitants qui vivent dans l'instant sans trop se soucier de l'avenir, de cette langue chantante, des jolies femmes aussi, même si leurs appas n'étaient pas exactement les mêmes que sous nos latitudes occidentales, de la sexualité débridée, du sens de la fête arrosée, du rythme de la samba, de la nourriture (dont il livre beaucoup de recettes), bref de tout ce qui fait ce pays. Il y avait certes rencontré des autochtones mais, à l'époque de son arrivée il y avait aussi des hippies attardés, des voyageurs bohèmes égarés qui avaient décidé de passer ici le reste de leur vie. Cette carte postale a été un peu bousculée quand l'unique route de terre qui menait au village a été goudronnée, amenant avec elle un tourisme commercial et une urbanisation sauvage et qu'il a pris conscience du côté folklorique brésilien fait d'infrastructures d'un réseau routier approximatif, souvent défaillant et parfois dangereux, du goût un peu trop prononcé de ses habitants pour la musique à tue-tête, des cabines de téléphone public capricieuses, de l'obsession de ses habitants pour une propreté quasiment étasunienne avec cette hantise de traquer les puanteurs fétides et de masquer ses propres odeurs corporelles par un usage immodéré pour les parfums.

    Mais la réalité est tout autre aujourd'hui dans la mégalopole de São Paulo, et l'évocation humoristique voire idyllique de cet immense pays ne suffit pas à masquer une forme d'intolérance à tout ce qui est différent, notamment les homosexuels qui, dans d'autres démocraties sont acceptés sans aucune difficulté, le gouffre qui existe entre riches et humbles, la pauvreté des favelas, les agressions parfois meurtrières dans les rues, l'insécurité croissante avec usage d'armes à feu, de rackets et d'enlèvements, le trafic de drogue, la corruption. Si la 4° de couverture rappelle que l'auteur apprécie le mot brésilien « relaxar » pour souligner ce mode de vie détendue, la lecture de ce roman y oppose facilement le verbe « favelizar » (composé à partir de « favela ») qu'on peut traduire par le processus de dégradation d'un quartier, le verbe « bobear » qui signifie flâner, une activité banale sous nos latitudes mais qui est ici des plus déconseillées pour un touriste étranger signalé par la couleur plus claire de sa peau. Il reste que marcher dans la rue vous expose à être pris entre le feu de la police militaire et celui des criminels en tout genre qui peuplent les villes, ce qui n'est pas vraiment engageant. Et ce pour ne rien dire du kidnapping, de l'attaque du domicile privé ou de l'invasion d'un lieu public suivi de délestage de ses occupants sous la menace des armes. Là, le verbe « arrastrar » (ramasser ) prend tout son sens.

    Je ne sais si l'intention de l'auteur était originellement de faire l'éloge du pays, mais la lecture de cet ouvrage que j'ai du mal à qualifier de « roman » qui est généralement réservé à la fiction, ne m'engage guère à en faire ma prochaine destination touristique. J'ai lu ce livre plutôt comme un reportage aux allures de mises en garde malgré l'amour qu'il déclare au Brésil. Cela correspond d'ailleurs à différentes observations déjà entendues dans mon entourage et ce même l'insécurité grandit chaque jour dans nos sociétés occidentales menacées par le terrorisme islamiste et les luttes politiques qui dégénèrent, avec de plus en plus de policiers et de militaires dans les rues de Paris pour protéger les populations. Ce n'est cependant pas sans une pointe d'humour que l'auteur confie qu'il préfère le Brésil où là au moins il ne s'ennuie pas et pour lequel malgré tout a fait son choix.

    Cela dit le « roman » est bien écrit, plein d'expressions portugaises et de détails du quotidien, avec cet humour de bon aloi qui, à l'aide des mots choisis, vous invite au sourire, malgré tout !

     

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Etat d'ivresse

     

    La Feuille Volante n° 1354Juin 2019.

     

    État d’ivresseDenis MichelisLes éditions Noir sur Blanc.

     

    Le mariage, à l’inverse de l’engagement religieux, n’est pas vraiment une vocation. On le choisit plutôt par tradition, par habitude, par peur de la solitude, parce qu’il est censé correspondre à la recherche légitime du bonheur auquel tout homme a droit ou simplement pour se reproduire selon les règles de la société ou en faisant semblant de croire que cela obéit à une volonté divine. Pourtant, il se révèle souvent rapidement comme une déconvenue pour une foule de raisons. On en sort officiellement par le divorce, de plus en plus sollicité, ou plus hypocritement par des fréquentations extérieures, l’exercice de passions ou de passe-temps qui vous éloignent de votre famille et bien souvent par l’adultère. Bien des unions perdurent pourtant artificiellement pour des raisons religieuses, morales ou financières et ne sont que de petits arrangements avec la réalité. Pour cette mère de famille qui ne nous est connues que par le vocable abusif de « maman » tant elle est éloignée de ses devoirs de mère et d’épouse, c’est l’alcool et on se demande comment et peut-être aussi pourquoi elle en est arrivée là. Elle est en permanence saoule, dans un état de dépendance, comme sous perfusion constante, incapable de résister, comme protégée en permanence par l’intervention d’un Bacchus qui chez les Romains était le sauveur des ivrognes.

     

    Cette boisson, pourtant parfaitement légale, est un fléau et assurément une destructrice de la cellule familiale d’où le père est perpétuellement absent et où le Fils, Tristan, fuit le foyer. Autour de cette femme c’est une sorte de désolation que la fréquentation de la bouteille n’arrange guère. Ses amis, ses voisines la fuient et elle-même néglige non seulement son ménage mais aussi son travail de rédactrice dans un grand magazine ce qui, à terme, ne peut que se terminer assez mal. Elle y est d’ailleurs assez peu à sa place puisque pour elle les mots se dérobent de plus en plus et que cette publication de psychologie est censée inviter ses lecteurs à s’épanouir ! Elle a du mal à vivre la crise adolescence de Tristan à cause des absences chroniques du père qui les organise avec méthode. Elle se joue un peu la comédie, celle de la grande journaliste qu’elle n’est pas, celle que l’épouse et la mère de famille qu’elle n’est plus. Elle n’est pas dans le besoin, a tout le confort qu’une femme peut désirer, une famille, un emploi, une maison mais elle fait le vide autour d’elle et bien entendu l’épilogue n’a rien d’étonnant. Elle observe sa voisine méchamment, se console toujours avec l’alcool, les médicaments et on imagine ce que peut donner ce genre de cocktail. Elle en déduit que tout le monde est contre elle, y compris son mari qui sans doute n’en peut plus de vivre avec une alcoolique et envisage des solutions, pas si étonnantes que cela cependant. Je n’ai pas senti beaucoup d’empathie pour elle et ce texte m’a même un peu agacé. j’en ai cependant poursuivi la lecture pour connaître un épilogue, il est vrai parfaitement prévisible.

     

    Le texte, assez décousu, qui se déroule dans une sorte de huis-clos sur une semaine ou à peu près, est écrit alternativement à la première personne qui trahit les états d’âme de cette femme, ses mensonges, ses phobies, ses plaintes, sa paranoïa, sa schizophrénie, mais aussi qui rend compte aussi des rares dialogues qu’elle a avec le peu de personnes qui l’entourent. Il y a aussi cette petite voix intérieure, peut-être celle de sa conscience qui tente de la remettre sur le droit chemin, vainement !

     

    J’ai lu dans ce roman le malaise d’un couple, qui n’aurait peut-être jamais dû se former, son basculement, sa destruction progressive mais aussi une sorte de tentative de mise en évidence de l’égalité hommes/femmes autant qu’une manière de s’attaquer à une sorte de tabou si longtemps entretenu, l’alcoolisme étant depuis longtemps réservé aux hommes et la femme, cantonnée au foyer, avait le rôle moralisateur d’épouse soumise et de mère de famille attentive. Quant à l’épilogue, au vrai bien peu original même si, en pareil cas, c’est toujours le même scénario où l’évidence vous saute enfin aux yeux après, il est vrai, s’être installée face à vous, souvent pendant longtemps, sans que vous l’ayez ne serait-ce qu’envisagée ou peut-être simplement voulu la voir.

     

     

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Etienne regrette

     

    La Feuille Volante n° 1353Juin 2019.

     

    Étienne regretteAntoine Sénanque – Grasset

     

    Étienne Fusain, 54 ans, professeur hypocondriaque de philosophie à St Denis, a la désagréable surprise de voir graver sur son pupitre de la salle de cours « Fusain est un con ». Au vrai, c’est plutôt banal et qui n’a jamais été traité ainsi par ses semblables ? Sauf que lui le prend très mal parce que ça vient d’un de ses élèves, un anonyme qui le restera et, à force d’y réfléchir et de se torturer l’esprit, il constate finalement que la philosophie, que pourtant il enseigne et qui est censée être la science de la sagesse, ne lui sert à rien. Il ne peut s’en ouvrir à ses collègues parce qu’aucun n’est vraiment un ami digne de cette confidence et côté famille ce n’est guère mieux. Pourtant, avec le temps qui guérit tout, ce genre d’affront intime s’effacera après une parenthèse dans son quotidien convenu et ordinaire.

     

    Son quotidien, et d’ailleurs celui de son ami d’enfance, Denis Larbeau, célibataire, plus épicurien que lui, médecin légiste et écrivain manqué (ce détail revient dans les deux romans que j’ai lus de cet auteur et d’ailleurs beaucoup de personnages plus furtifs, ont cette caractéristique), est bien morne alors pourquoi faire une fixation sur ce graffiti. Au vrai, c’est une insulte banale, sans recherche, et celui qui en est l’auteur manque cruellement d’imagination et d’originalité, pourtant c’est un signal que Fusain attendait depuis longtemps, sans même le savoir, pour changer de vie, une vie trop tranquille et insipide, faite de beaucoup de routine, de renoncements, de regrets. Il quitte donc sa femme, se fait porter pâle au collège… pour aller vivre chez Larbeau. Finalement il reste 43 jours absent de son domicile puis retrouve sa femme et ses secrets à elle aussi et bien entendu, il garde les siens. A bien y regarder, ce personnage est plus intéressant qu’il y paraît. Apparemment il a la famille en horreur, la sienne d’abord (il n’a apparemment avec sa femme et sa fille que des liens très distendus) et avec sa belle-famille c’est encore pire ( je ne sais pas qui a qualifié de « beau » ce lien juridique rarement affectif avec des gens avec qui on n’a souvent rien à voir). Il est capable de tomber amoureux d’une silhouette furtive de femme et de tout remettre en question pour Lily, une amourette d’adolescence non oubliée et retrouvée un peu par hasard, il attache à l’amitié et spécialement celle qui prend ses racines dans la jeunesse, une valeur qui dépasse le temps et l’efface peut-êtreAu fil des pages il est devenu un personnage attachant.

     

    Il est beaucoup question de mort et de suicide, mais sur un mode léger. Pour la mort c’est normal, nous sommes tous mortels et c’est présenté comme la fin normale de la vie. Il en parle sans plus de fioriture et hors des fantasmes et des peurs habituels, comme une fatalité incontournable mais pas larmoyante, sans regret pas vraiment heureuse mais en tout cas pas malheureuse. L’auteur s’en sert même d’une certaine façon pour arranger les choses de cette fiction à travers les propos de son ami Larbeau dont le métier de légiste la lui fait côtoyer. Pour le suicide c’est autre chose, c’est une décision qui en principe bouleverse le cours des choses et qui pose une multitude de questions, pour son auteur et pour ceux qui restent… Au cas particulier de Fusain on subodore un traumatisme trop présent et qui pourrit son quotidien.

     

    L’auteur fait honneur à sa qualité de médecin, à son érudition et enveloppe tout cela dans un style enlevé, plein d’un humour subtil et pertinent ; cela justifie de nombreuses diversions qu’apparemment il affectionne. Dans ces courts chapitres j’ai ressenti une sorte de solitude individuelle de chacun des acteurs de ce roman, une sorte de malaise qui leur colle à la peau, mais que l’amitié et peut-être aussi cet intermède amoureux, parviennent cependant à cautériser.

     

    C’est le deuxième roman que je lis de cet auteur et si le premier (« Salut Marie ») m’avait laissé une impression plutôt insipide, celui-là, au contraire m’a paru plein d’intérêt. Je crois même que je l’ai apprécié nonobstant la fin, un peu trop en forme de « happy end » mais finalement pas si invraisemblable que cela. Ce fut pour moi un bon moment de lecture. Quant aux regrets d’Étienne je les imagine...

     

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Salut Marie

     

    La Feuille Volante n° 1352Mai 2019.

     

    Salut Marie – Antoine Sénanque – Grasset

     

    A lire le titre et la 4° de couverture, on a le choix entre le début d’une prière classique mais revisitée sur le mode osé et des salutations adressées à une femme. Pierre Mourange, vétérinaire de son état, veuf, 51 ans, hypocondriaque, écrivain manqué, catholique non pratiquant, a vu la Vierge lui apparaître, silencieuse, le 1° avril 2008 et même si la date ne fait pas très sérieux, il y croit mais cela l'inquiète. Il y a des précédents et, en principe, ensuite, on entre dans les ordres ce qu’il ne semble pas avoir envie de faire. Il s’en tirera avec un pèlerinage à Lourdes, à cause de son apparition sans doute, mais après une réflexion un peu lente et fumeuse sur la religion qu’il ne pratique pas, sur Dieu, sur l’au-delà... Du coup des questions l'assaillent. Pourquoi lui? Est-ce une hallucination? Qu'est ce que cela signifie? Ne ce serait pas plutôt mauvais signe, genre peur de la mort pour lui ou rappelle de celle de son épouse et de l’amour qu’il lui portait… La conversation avec un prêtre et la fréquentation de psychiatres ne sont n'est pas vraiment de nature à le rassurer, pas plus que les examens médicaux, ou alors cela traduit-il simplement son besoin d’une femme. Lui, qui était plutôt solitaire depuis dix ans et la disparition de son épouse, devient d’un coup, pour toutes les grenouilles de bénitier de la paroisse, un véritable faiseur de miracles et un intercesseur. Puis, on s’égare un peu dans sa vie familiale et sentimentale d’ailleurs plutôt tristes et on revient à ses apparitions, parce qu’il y en a une autre, à l’occasion d’une rencontre avec Mariette, un diminutif de Marie, une veuve convertie aux médecines douces, aux soins palliatifs pour animaux et à la recherche spirituelle et qui ne lui est pas indifférente. Mine de rien, s’insère dans sa vie. Il n’en faut pas plus pour semer le doute dans son esprit !

     

    Cette apparition embarrasse l’Église qui l’accueille avec scepticisme comme jadis elle les recherchait activement, et cela fait naître plus de doutes que de certitudes. Tout au plus y voit-elle une occasion de prosélytisme en invitant Pierre a plus d’humilité, de culpabilité et surtout à davantage de pratique religieuse en lui rappelant les dogmes, les mystères, les évidences qui ne le sont pas pour lui, pauvre mécréant. L’auteur en profite pour glisser quelques remarques de bon sens au sujet de cette religion qui ne peuvent pas ne pas avoir au moins effleuré tous ceux qui n’en sont pas des inconditionnels et personnellement je trouve cela plutôt bien.

     

    Au début, cela menaçait d’être intéressant dans une période où les apparitions divines sont de plus en plus rares, que les églises se vident et que la hiérarchie catholique est quelque peu bousculée et que, dans d'autres religions, dieu se manifeste davantage, même si ce message inspire autour de lui meurtres et dévastations. Au lieu de cela le lecteur est plongé dans la vie familiale et sentimentale pas vraiment passionnante du narrateur, est amené à connaître pas mal de digressions loufoques que j’ai eu du mal à rapprocher du thème de ce roman, il est informé de ses états d’âme, de son évolution intérieure. Quant aux apparitions, on peut toujours y voir une occasion de réflexion même si la mort, le deuil, la dépression, l’envie de spiritualité, les relations familiales difficiles, sont aussi suscités.

     

    Ça tient sans doute à moi qui n’ai sans doute pas compris grand-chose peut-être parce que quand je lis un roman qui évoque cette religion, j’ai tendance à vouloir passer à autre chose mais le livre a bien souvent failli me tomber des mains. J’en ai poursuivi la lecture je me demande encore pourquoi. Pourtant cela se lit bien, le style est fluide, un tantinet caustique avec pas mal d’humour. Par les temps qui courent il vaut mieux rire de tout ! Ce qui finalement m’a plu le plus dans ce roman, c’est l’exergue « A Quinila, parce qu’elle est bien jolie ». Les écrivains devraient toujours dédier leur roman à une jolie femme !

     

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Colette et les siennes

    La Feuille Volante n° 1351Mai 2019.

     

    Colette et les siennes – Dominique Bona – Grasset.

     

    Ce livre est moins une biographie de Colette (1873-1954) comme Dominique Bona les affectionne, qu'une évocation de cette écrivain anticonformiste qui, à l’âge de 41 ans, d'août 1914 à 1916, alors que les hommes et particulièrement son cher mari, Henry de Jouvenel, sont au front, choisit, pour fuir la solitude, de s'entourer chez elle à Paris, à l’orée du Bois de Boulogne, de ses amies, la comédienne Marguerite Moreno (1871-1948), la journaliste Annie de Pène (1871-1918) et la danseuse de cabaret Musidora (1889-1957). L'auteure pourtant en profite pour revisiter la vie de ces quatre femmes, même au-delà de cette période, et particulièrement celle de Colette. Ce chalet parisien prend des allures de phalanstère et c'est pour elles un refuge, un univers. Ce sont des femmes au destin différent et pourtant commun tant elles étaient prédestinées à se rencontrer, qui ont une histoire personnelle mouvementée et pleine de secrets et ont, chacune à sa manière, déjà affirmé leur liberté et leur originalité par des choix personnels, même à une époque où les femmes étaient sous la tutelle des hommes. Cette liberté, à la fois amoureuse, sociale et artistique, elles l'ont payé cher plus tard par des revers de fortune et une grande solitude intime malgré leurs liens très forts et le silence qui faisait aussi partie de leurs échanges. Elles vivaient et étaient elles-mêmes dans ce microcosme en prenant bien soin de ne pas ressembler aux hommes et à tirer un trait qu'elles voulaient aussi définitif que possible sur leur vie d'avant comme en témoigne sans doute l'usage d'un pseudonyme. Scandaleuse, Colette l'avait été sur les scènes de music-hall ou de cabarets, comme elle l’a été ensuite dans ses choix matrimoniaux, ses amours saphiques et quasi incestueux ; elle se voulait indépendante dans ce chalet dédié aux femmes mais c'est un homme qu'elle attendait et qu'elle allait même rejoindre sur le front à Verdun, son mari Henry de Jouvenel. La guerre qui faisait rage obligea ces femmes à trouver des sources de revenu ce que chacune a fait, en se consacrant qui à l’écriture, qui au journalisme, qui au théâtre et au cinéma mais avec des fortunes diverses et à partir de 1916, le chalet ne sera plus pour chacune d’entre elles qu’un beau souvenir et le début d’une nouvelle vie faite de voyages, de liberté, d’aventures. La guerre a été une épreuve pour Colette qui retrouva Henry à la fin du conflit, mais cet homme volage lui échappait de plus en plus et, alors qu’elle aurait voulu lui appartenir et le garder pour elle, elle souhaitait en même temps une grande liberté pour elle-même. Elle craignait surtout la solitude, ce qui est paradoxale pour un écrivain qui en principe la cultive comme le terreau de l’écriture. Plus inattendu peut-être, pour faire échec à son isolement, elle alla même jusqu’à entretenir des relations amicales… avec les anciennes maîtresses successives de son mari ! Elle renoua avec les mondanités pour soutenir la carrière politique d’Henry et son appétit de vie l’a fait basculer dans des amours de contrebande que la morale bien souvent réprouva, surtout à cette époque. Colette connut des revers dans ces passades qu’elles auraient voulues pérennes, sa vie fut une longue recherche du bonheur émaillée de fuites, de passions, de ruptures, de trahisons, de renaissances, de divorces. A part Annie de Pène, fauchée par la grippe espagnole après la Grande Guerre, ces femmes, après cette parenthèse amicale commune, ont correspondu, se sont croisées, faisant en quelque sorte perdurer, malgré le temps, les liens tissés dans leur phalanstère. Colette reste un écrivain qui échappe aux étiquettes et ses romans se sont nourris de ses passions, de ses engagements personnels, de sa vie amoureuse par ce fameux effet miroir, cet aspect de l’écriture, à la fois prémonitoire et cathartique, cette alchimie mystérieuse et si profondément humaine qui font les bons auteurs.

     

    De même qu'on ne s'improvise pas romancier, on n'écrit pas des biographies par hasard, surtout quand, on est un auteur de fiction du talent de Dominique Bona et il est sans doute dommage qu’elle ne se consacre plus au roman comme elle l’a fait au début de sa « carrière ». Dans son précédant ouvrage (« Mes vies secrètes ») elle a confié que le biographe s'efface volontairement derrière l'écrivain dont elle a choisi de parler, mais il m'a toujours semblé que, à travers un parcours qui n'est pas le sien, même si elle garde autour de sa personne un secret de bon aloi, elle évoquait, en creux, un peu de ses passions personnelles, de ses aspirations intimes. Cet ouvrage est évidemment fort bien écrit et passionnant comme elle en a habitué ses lecteurs et c'est devenu un lieu commun que de souligner autant la fluidité du style que la richesse et la précision documentaires, jusque dans le détail, d'une biographie écrite par l’académicienne. Elle est évidemment tenue par le déroulement des événements qu’elle évoque et qui rythment la vie des personnages qui sont l’objet de son étude mais elle ne se contente pas d'énoncer des faits, elle s'approprie la vie de ses sujets, tente de les comprendre, en excuse parfois les excès, en essayant de percer peut-être leurs secrets intimes mais elle respecte surtout ce que l'histoire ne révèle pas, en s'interdisant de fantasmer sur l'inconnu. Ici, elle nous fait partager l'univers de Colette, son amour de la liberté, son papier bleu, son encre couleur d'azur, ses mots profondément humains où les cinq sens sont sollicités qui nous transmettent son sourire, sa joie de vivre malgré les épreuves que la vie lui a envoyées.

     

    ©Hervé Gautier.http://hervegautier.e-monsite.com

  • compromis

    La Feuille Volante n° 1349Mai 2019.

     

    Compromis – Philippe Claudel – Stock.

     

    Denis, la trentaine, comédien raté à tête patibulaire, veut vendre son vieil appartement et pour signer le compromis de vente, a demandé à son ami Martin, dramaturge sans succès, d'être présent pour rassurer l'acheteur. La conversation débute entre eux au sujet du débat Giscard-Mitterand avant les élections présidentielles de 1981 et les espoirs qu'elles suscitent, se poursuit sur eux-mêmes, sur leur métier, leurs petits travers, leurs difficultés et bien sûr leurs échecs. Avant l'arrivée de Duval, l'acquéreur, Martin passe l'appartement au peigne fin et donne son avis à Denis, sans lui faire beaucoup de cadeaux. En réalité, avant même que commence la visite des lieux, c'est à un véritable duel entre les deux « amis » auquel nous assistons, un de ces règlements de compte entre deux authentiques losers, deux « bobos » de gauche, où l'on déterre des vengeances accumulées et des haines recuites, et quand Duval arrive cela ne fait qu'empirer au point que ce dernier se demande ce qu'il est venu faire là. Quant à être rassuré, c'est autre chose ! Duval semble, au début, entrer dans ce jeu un peu bizarre et même prendre plaisir à cet étrange échange, mais cela ne dure qu'un temps et le lecteur n'est pas au bout de ses surprises  …

     

    Ici, Phillipe Claudel abandonne la poésie et l'émotion que j'ai tant appréciées dans certains de ses différents romans mais ne se départit pas d'un certain regard critique jeté autour de lui sur la société des hommes. Dans cette sorte de mise en abyme, c'est l'amitié, même vieille, qui en prend pour son grade et l'auteur, du moins en apparences, donne un coup de grâce à ces liens qu'on prétend artificiellement indestructibles. On se dit des vérités, on s'accuse mutuellement. A cette occasion il ne manque pas de dénoncer l'hypocrisie en général qui habille beaucoup de nos actes et pendant qu'il y est, le mariage, l'amour, y passent aussi sans oublier la solitude, le mensonge, l'imaginaire, le monde des écrivains, celui de l'édition (« Beaucoup d'immenses génies ont d'ailleurs un jour renoncé à publier. Toute publication engendre d'insupportables malentendus ») et même celui du public pourtant indispensable à qui fait profession d'écrire et qu'il traite bizarrement(« Le public, de roman ou de théâtre, est généralement idiot. »). Il n'oublie personne et logiquement ce pauvre Duval, franchement déstabilisé, a droit lui aussi aux critiques. Au long de cette histoire, d'ailleurs brève mais intensément électrique, le terme « compromis », d'emblée dédié à une vente immobilière, prend un tout autre sens et on se demande si tout cela ne parle pas tout simplement du quotidien, de la vie et surtout de la politique, de celle de Mitterrand en particulier.

     

    C'est jubilatoire , humoristique mais aussi grinçant tant les protagonistes sont changeants et il n'y a pas que ce pauvre Duval qui est malmené, le lecteur-spectateur l'est également, les romans de Claudel ont toujours un petit côté dérangeant.

     

    D'ordinaire, je suis peu friand de la lecture de pièces de théâtre, préférant de loin les voir mises en scène. Ici, les détails notés entre les phases du dialogue donnent une petite idée du jeu des acteurs et on imagine Pierre Arditi, Michel Leeb et Stéphane Pézerat se donnant la réplique avec gourmandise. Cette pièce a été créée en Janvier 2019 au « Théâtre des Nouveautés » dans une mise en scène de Bernard Murat.

     

     

    ©Hervé Gautier.

     

     

  • Trouble

    La Feuille Volante n° 1348Mai 2019.

     

    Trouble – Jeroen Olyslaegers – Stock.

    Traduit du néerlandais par Françoise Antoine.

     

    Wilfried Wils revient sur son passé et se raconte, dans un long monologue, à son arrière-petit-fils qu'il ne peut pas voir. Quand il commence son récit, il a 22 ans à Anvers et les nazis occupent le pays. Il a l'âge d'être envoyé en Allemagne au titre du « Service du travail obligatoire » et, pour y échapper, entre dans la police comme auxiliaire. En France ses contemporains ont plutôt rejoint la Résistance, le maquis. Dans ces fonctions il connaît une situation plutôt ambiguë puisqu'il doit traquer ceux qui, comme lui, fuient le STO. De plus Anvers est la ville des diamantaires où les Allemands procèdent à des rafles et des déportations et d'un côté son collègue Lode le met en relation avec des résistants qui viennent en aide à des Juifs et de l'autre, son ancien professeur devenu son mentor, surnommé Barbiche teigneuse, le présente à des collaborateurs. Ainsi est-il, témoin et acteur, ballotté entre antisémitisme, collaboration avec l'occupant, dénonciations et résistance au cours de cette période trouble mais sans jamais pouvoir ou vouloir prendre parti pour un camp ou pour un autre, acceptant sans trop réfléchir les missions qui lui sont confiées avec pour seul objectif survivre. Il a en effet contact notamment avec le boucher traficoteur dont il finit par épouser la fille, Yvette. Il est effectivement mal à l'aise dans son uniforme de policier notamment parce qu'il écrit des poèmes sous le pseudo d' « Angelo », sa voix intérieure, sa part d'ombre. Ce personnage n'est pas là par hasard puisque, lorsqu'il avait 5 ans, Wilfried a été victime d'une méningite, est resté longtemps dans le coma et à son réveil il a dû tout réapprendre et a fini par penser que ses parents le trompaient sur sa propre identité. Ainsi imagine-t-il Angelo, poète à la fois violent et passionné, rêvant pour lui d'un destin littéraire qu'il ne connaîtra pas, quand Wilfried reste lui dans la normalité, une illustration manichéenne de sa personnalité, une dualité troublante dans cette période. La publication de ses poèmes se fera après-guerre, mais sous le titre de « confession d'un comédien » sous le pseudo d'Angelo, Wilfried, lui, restant policier.

     

    Il y a aussi un contexte familial particulier et difficile puisque que sa famille l' abandonné, car si lui est plus que « trouble » dans son attitude, sa tante elle choisit de profiter pleinement de la présence de l'ennemi. Il y a aussi lui l'idée prégnante de la mort, celle de son fils, de sa petite-fille, dévastée par son attitude, puis de sa femme. Pourquoi écrit-on ses mémoires ? Pour nourrir son œuvre quand on est écrivain, pour laisser une trace après sa mort pour sa descendance, pour faire le bilan de sa vie, se justifier aussi et c'est sans doute ce que veux faire Wilfried quand il destine cette confession à son arrière-petit-fils parce que, dans un telle démarche, surtout si elle est spontanée, il y a toujours la contrition et la recherche de la rédemption. Il a survécu à cette période orageuse au terme de nombre de compromissions personnelles et souhaite s'expliquer pour laisser sans doute une bonne image de lui. Il est difficile au lecteur de prendre parti. Je ne suis pas très sûr qu'il soit cependant sincère dans sa démarche puisque, écrasé par la culpabilité, il ne lui reste plus que cela, avant sa propre mort, pour justifier sa conduite. Pour ceux qui n'ont pas connu la Deuxième guerre mondiale, il est difficile de juger objectivement ceux qui ont chaque jour dû survivre, parfois au prix d'abandons, de machinations, de compromissions, de trahisons, autant de situations dont on n'est pas fier après coup mais qui ont permis de sauver sa propre vie. Cela nous revoie à l'éternelle question qu'on ne peut pas ne pas se poser. « Qu'aurais-je fait si j'avais vécu à ce moment-là ? » que je me suis souvent posée. J'aurais probablement fait comme la plupart des gens de cette époque, j'aurais cherché à survivre pour moi-même et pour ma famille en évitant de jouer les héros, une attitude de tiède qui n'a rien de bien glorieux. La dualité du personnage qui a traversé cette vie en solitaire est intéressante puisqu'elle nous concerne tous. En outre cette période se prête particulièrement bien à l'étude de l'espèce humaine qui trouve dans ces événements matière à révéler sa véritable nature, bien loin de ce que tous les propos lénifiants qu'on nous a souvent assénés. Elle est capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire, à l'image des salauds ordinaires qui pullulaient sous l'Occupation. Cette fiction évoque aussi l'histoire de la Belgique face à l'occupation allemande et notre littérature nationale a également trouvé là matière à réflexion et à écriture.

    Sur le plan de la forme, j'ai noté beaucoup de longueurs, des faits et des personnages multiples, ce qui m'a un peu rebuté.

    ©Hervé Gautier.

     

    La Feuille Volante n° 1348Mai 2019.

     

    Trouble – Jeroen Olyslaegers – Stock.

    Traduit du néerlandais par Françoise Antoine.

     

    Wilfried Wils revient sur son passé et se raconte, dans un long monologue, à son arrière-petit-fils qu'il ne peut pas voir. Quand il commence son récit, il a 22 ans à Anvers et les nazis occupent le pays. Il a l'âge d'être envoyé en Allemagne au titre du « Service du travail obligatoire » et, pour y échapper, entre dans la police comme auxiliaire. En France ses contemporains ont plutôt rejoint la Résistance, le maquis. Dans ces fonctions il connaît une situation plutôt ambiguë puisqu'il doit traquer ceux qui, comme lui, fuient le STO. De plus Anvers est la ville des diamantaires où les Allemands procèdent à des rafles et des déportations et d'un côté son collègue Lode le met en relation avec des résistants qui viennent en aide à des Juifs et de l'autre, son ancien professeur devenu son mentor, surnommé Barbiche teigneuse, le présente à des collaborateurs. Ainsi est-il, témoin et acteur, ballotté entre antisémitisme, collaboration avec l'occupant, dénonciations et résistance au cours de cette période trouble mais sans jamais pouvoir ou vouloir prendre parti pour un camp ou pour un autre, acceptant sans trop réfléchir les missions qui lui sont confiées avec pour seul objectif survivre. Il a en effet contact notamment avec le boucher traficoteur dont il finit par épouser la fille, Yvette. Il est effectivement mal à l'aise dans son uniforme de policier notamment parce qu'il écrit des poèmes sous le pseudo d' « Angelo », sa voix intérieure, sa part d'ombre. Ce personnage n'est pas là par hasard puisque, lorsqu'il avait 5 ans, Wilfried a été victime d'une méningite, est resté longtemps dans le coma et à son réveil il a dû tout réapprendre et a fini par penser que ses parents le trompaient sur sa propre identité. Ainsi imagine-t-il Angelo, poète à la fois violent et passionné, rêvant pour lui d'un destin littéraire qu'il ne connaîtra pas, quand Wilfried reste lui dans la normalité, une illustration manichéenne de sa personnalité, une dualité troublante dans cette période. La publication de ses poèmes se fera après-guerre, mais sous le titre de « confession d'un comédien » sous le pseudo d'Angelo, Wilfried, lui, restant policier.

     

    Il y a aussi un contexte familial particulier et difficile puisque que sa famille l' abandonné, car si lui est plus que « trouble » dans son attitude, sa tante elle choisit de profiter pleinement de la présence de l'ennemi. Il y a aussi lui l'idée prégnante de la mort, celle de son fils, de sa petite-fille, dévastée par son attitude, puis de sa femme. Pourquoi écrit-on ses mémoires ? Pour nourrir son œuvre quand on est écrivain, pour laisser une trace après sa mort pour sa descendance, pour faire le bilan de sa vie, se justifier aussi et c'est sans doute ce que veux faire Wilfried quand il destine cette confession à son arrière-petit-fils parce que, dans un telle démarche, surtout si elle est spontanée, il y a toujours la contrition et la recherche de la rédemption. Il a survécu à cette période orageuse au terme de nombre de compromissions personnelles et souhaite s'expliquer pour laisser sans doute une bonne image de lui. Il est difficile au lecteur de prendre parti. Je ne suis pas très sûr qu'il soit cependant sincère dans sa démarche puisque, écrasé par la culpabilité, il ne lui reste plus que cela, avant sa propre mort, pour justifier sa conduite. Pour ceux qui n'ont pas connu la Deuxième guerre mondiale, il est difficile de juger objectivement ceux qui ont chaque jour dû survivre, parfois au prix d'abandons, de machinations, de compromissions, de trahisons, autant de situations dont on n'est pas fier après coup mais qui ont permis de sauver sa propre vie. Cela nous revoie à l'éternelle question qu'on ne peut pas ne pas se poser. « Qu'aurais-je fait si j'avais vécu à ce moment-là ? » que je me suis souvent posée. J'aurais probablement fait comme la plupart des gens de cette époque, j'aurais cherché à survivre pour moi-même et pour ma famille en évitant de jouer les héros, une attitude de tiède qui n'a rien de bien glorieux. La dualité du personnage qui a traversé cette vie en solitaire est intéressante puisqu'elle nous concerne tous. En outre cette période se prête particulièrement bien à l'étude de l'espèce humaine qui trouve dans ces événements matière à révéler sa véritable nature, bien loin de ce que tous les propos lénifiants qu'on nous a souvent assénés. Elle est capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire, à l'image des salauds ordinaires qui pullulaient sous l'Occupation. Cette fiction évoque aussi l'histoire de la Belgique face à l'occupation allemande et notre littérature nationale a également trouvé là matière à réflexion et à écriture.

    Sur le plan de la forme, j'ai noté beaucoup de longueurs, des faits et des personnages multiples, ce qui m'a un peu rebuté.

    ©Hervé Gautier.

     

    La Feuille Volante n° 1348Mai 2019.

     

    Trouble – Jeroen Olyslaegers – Stock.

    Traduit du néerlandais par Françoise Antoine.

     

    Wilfried Wils revient sur son passé et se raconte, dans un long monologue, à son arrière-petit-fils qu'il ne peut pas voir. Quand il commence son récit, il a 22 ans à Anvers et les nazis occupent le pays. Il a l'âge d'être envoyé en Allemagne au titre du « Service du travail obligatoire » et, pour y échapper, entre dans la police comme auxiliaire. En France ses contemporains ont plutôt rejoint la Résistance, le maquis. Dans ces fonctions il connaît une situation plutôt ambiguë puisqu'il doit traquer ceux qui, comme lui, fuient le STO. De plus Anvers est la ville des diamantaires où les Allemands procèdent à des rafles et des déportations et d'un côté son collègue Lode le met en relation avec des résistants qui viennent en aide à des Juifs et de l'autre, son ancien professeur devenu son mentor, surnommé Barbiche teigneuse, le présente à des collaborateurs. Ainsi est-il, témoin et acteur, ballotté entre antisémitisme, collaboration avec l'occupant, dénonciations et résistance au cours de cette période trouble mais sans jamais pouvoir ou vouloir prendre parti pour un camp ou pour un autre, acceptant sans trop réfléchir les missions qui lui sont confiées avec pour seul objectif survivre. Il a en effet contact notamment avec le boucher traficoteur dont il finit par épouser la fille, Yvette. Il est effectivement mal à l'aise dans son uniforme de policier notamment parce qu'il écrit des poèmes sous le pseudo d' « Angelo », sa voix intérieure, sa part d'ombre. Ce personnage n'est pas là par hasard puisque, lorsqu'il avait 5 ans, Wilfried a été victime d'une méningite, est resté longtemps dans le coma et à son réveil il a dû tout réapprendre et a fini par penser que ses parents le trompaient sur sa propre identité. Ainsi imagine-t-il Angelo, poète à la fois violent et passionné, rêvant pour lui d'un destin littéraire qu'il ne connaîtra pas, quand Wilfried reste lui dans la normalité, une illustration manichéenne de sa personnalité, une dualité troublante dans cette période. La publication de ses poèmes se fera après-guerre, mais sous le titre de « confession d'un comédien » sous le pseudo d'Angelo, Wilfried, lui, restant policier.

     

    Il y a aussi un contexte familial particulier et difficile puisque que sa famille l' abandonné, car si lui est plus que « trouble » dans son attitude, sa tante elle choisit de profiter pleinement de la présence de l'ennemi. Il y a aussi lui l'idée prégnante de la mort, celle de son fils, de sa petite-fille, dévastée par son attitude, puis de sa femme. Pourquoi écrit-on ses mémoires ? Pour nourrir son œuvre quand on est écrivain, pour laisser une trace après sa mort pour sa descendance, pour faire le bilan de sa vie, se justifier aussi et c'est sans doute ce que veux faire Wilfried quand il destine cette confession à son arrière-petit-fils parce que, dans un telle démarche, surtout si elle est spontanée, il y a toujours la contrition et la recherche de la rédemption. Il a survécu à cette période orageuse au terme de nombre de compromissions personnelles et souhaite s'expliquer pour laisser sans doute une bonne image de lui. Il est difficile au lecteur de prendre parti. Je ne suis pas très sûr qu'il soit cependant sincère dans sa démarche puisque, écrasé par la culpabilité, il ne lui reste plus que cela, avant sa propre mort, pour justifier sa conduite. Pour ceux qui n'ont pas connu la Deuxième guerre mondiale, il est difficile de juger objectivement ceux qui ont chaque jour dû survivre, parfois au prix d'abandons, de machinations, de compromissions, de trahisons, autant de situations dont on n'est pas fier après coup mais qui ont permis de sauver sa propre vie. Cela nous revoie à l'éternelle question qu'on ne peut pas ne pas se poser. « Qu'aurais-je fait si j'avais vécu à ce moment-là ? » que je me suis souvent posée. J'aurais probablement fait comme la plupart des gens de cette époque, j'aurais cherché à survivre pour moi-même et pour ma famille en évitant de jouer les héros, une attitude de tiède qui n'a rien de bien glorieux. La dualité du personnage qui a traversé cette vie en solitaire est intéressante puisqu'elle nous concerne tous. En outre cette période se prête particulièrement bien à l'étude de l'espèce humaine qui trouve dans ces événements matière à révéler sa véritable nature, bien loin de ce que tous les propos lénifiants qu'on nous a souvent assénés. Elle est capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire, à l'image des salauds ordinaires qui pullulaient sous l'Occupation. Cette fiction évoque aussi l'histoire de la Belgique face à l'occupation allemande et notre littérature nationale a également trouvé là matière à réflexion et à écriture.

    Sur le plan de la forme, j'ai noté beaucoup de longueurs, des faits et des personnages multiples, ce qui m'a un peu rebuté.

    ©Hervé Gautier.

     

    La Feuille Volante n° 1348Mai 2019.

     

    Trouble – Jeroen Olyslaegers – Stock.

    Traduit du néerlandais par Françoise Antoine.

     

    Wilfried Wils revient sur son passé et se raconte, dans un long monologue, à son arrière-petit-fils qu'il ne peut pas voir. Quand il commence son récit, il a 22 ans à Anvers et les nazis occupent le pays. Il a l'âge d'être envoyé en Allemagne au titre du « Service du travail obligatoire » et, pour y échapper, entre dans la police comme auxiliaire. En France ses contemporains ont plutôt rejoint la Résistance, le maquis. Dans ces fonctions il connaît une situation plutôt ambiguë puisqu'il doit traquer ceux qui, comme lui, fuient le STO. De plus Anvers est la ville des diamantaires où les Allemands procèdent à des rafles et des déportations et d'un côté son collègue Lode le met en relation avec des résistants qui viennent en aide à des Juifs et de l'autre, son ancien professeur devenu son mentor, surnommé Barbiche teigneuse, le présente à des collaborateurs. Ainsi est-il, témoin et acteur, ballotté entre antisémitisme, collaboration avec l'occupant, dénonciations et résistance au cours de cette période trouble mais sans jamais pouvoir ou vouloir prendre parti pour un camp ou pour un autre, acceptant sans trop réfléchir les missions qui lui sont confiées avec pour seul objectif survivre. Il a en effet contact notamment avec le boucher traficoteur dont il finit par épouser la fille, Yvette. Il est effectivement mal à l'aise dans son uniforme de policier notamment parce qu'il écrit des poèmes sous le pseudo d' « Angelo », sa voix intérieure, sa part d'ombre. Ce personnage n'est pas là par hasard puisque, lorsqu'il avait 5 ans, Wilfried a été victime d'une méningite, est resté longtemps dans le coma et à son réveil il a dû tout réapprendre et a fini par penser que ses parents le trompaient sur sa propre identité. Ainsi imagine-t-il Angelo, poète à la fois violent et passionné, rêvant pour lui d'un destin littéraire qu'il ne connaîtra pas, quand Wilfried reste lui dans la normalité, une illustration manichéenne de sa personnalité, une dualité troublante dans cette période. La publication de ses poèmes se fera après-guerre, mais sous le titre de « confession d'un comédien » sous le pseudo d'Angelo, Wilfried, lui, restant policier.

     

    Il y a aussi un contexte familial particulier et difficile puisque que sa famille l' abandonné, car si lui est plus que « trouble » dans son attitude, sa tante elle choisit de profiter pleinement de la présence de l'ennemi. Il y a aussi lui l'idée prégnante de la mort, celle de son fils, de sa petite-fille, dévastée par son attitude, puis de sa femme. Pourquoi écrit-on ses mémoires ? Pour nourrir son œuvre quand on est écrivain, pour laisser une trace après sa mort pour sa descendance, pour faire le bilan de sa vie, se justifier aussi et c'est sans doute ce que veux faire Wilfried quand il destine cette confession à son arrière-petit-fils parce que, dans un telle démarche, surtout si elle est spontanée, il y a toujours la contrition et la recherche de la rédemption. Il a survécu à cette période orageuse au terme de nombre de compromissions personnelles et souhaite s'expliquer pour laisser sans doute une bonne image de lui. Il est difficile au lecteur de prendre parti. Je ne suis pas très sûr qu'il soit cependant sincère dans sa démarche puisque, écrasé par la culpabilité, il ne lui reste plus que cela, avant sa propre mort, pour justifier sa conduite. Pour ceux qui n'ont pas connu la Deuxième guerre mondiale, il est difficile de juger objectivement ceux qui ont chaque jour dû survivre, parfois au prix d'abandons, de machinations, de compromissions, de trahisons, autant de situations dont on n'est pas fier après coup mais qui ont permis de sauver sa propre vie. Cela nous revoie à l'éternelle question qu'on ne peut pas ne pas se poser. « Qu'aurais-je fait si j'avais vécu à ce moment-là ? » que je me suis souvent posée. J'aurais probablement fait comme la plupart des gens de cette époque, j'aurais cherché à survivre pour moi-même et pour ma famille en évitant de jouer les héros, une attitude de tiède qui n'a rien de bien glorieux. La dualité du personnage qui a traversé cette vie en solitaire est intéressante puisqu'elle nous concerne tous. En outre cette période se prête particulièrement bien à l'étude de l'espèce humaine qui trouve dans ces événements matière à révéler sa véritable nature, bien loin de ce que tous les propos lénifiants qu'on nous a souvent assénés. Elle est capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire, à l'image des salauds ordinaires qui pullulaient sous l'Occupation. Cette fiction évoque aussi l'histoire de la Belgique face à l'occupation allemande et notre littérature nationale a également trouvé là matière à réflexion et à écriture.

    Sur le plan de la forme, j'ai noté beaucoup de longueurs, des faits et des personnages multiples, ce qui m'a un peu rebuté.

    ©Hervé Gautier.

     

    La Feuille Volante n° 1348Mai 2019.

     

    Trouble – Jeroen Olyslaegers – Stock.

    Traduit du néerlandais par Françoise Antoine.

     

    Wilfried Wils revient sur son passé et se raconte, dans un long monologue, à son arrière-petit-fils qu'il ne peut pas voir. Quand il commence son récit, il a 22 ans à Anvers et les nazis occupent le pays. Il a l'âge d'être envoyé en Allemagne au titre du « Service du travail obligatoire » et, pour y échapper, entre dans la police comme auxiliaire. En France ses contemporains ont plutôt rejoint la Résistance, le maquis. Dans ces fonctions il connaît une situation plutôt ambiguë puisqu'il doit traquer ceux qui, comme lui, fuient le STO. De plus Anvers est la ville des diamantaires où les Allemands procèdent à des rafles et des déportations et d'un côté son collègue Lode le met en relation avec des résistants qui viennent en aide à des Juifs et de l'autre, son ancien professeur devenu son mentor, surnommé Barbiche teigneuse, le présente à des collaborateurs. Ainsi est-il, témoin et acteur, ballotté entre antisémitisme, collaboration avec l'occupant, dénonciations et résistance au cours de cette période trouble mais sans jamais pouvoir ou vouloir prendre parti pour un camp ou pour un autre, acceptant sans trop réfléchir les missions qui lui sont confiées avec pour seul objectif survivre. Il a en effet contact notamment avec le boucher traficoteur dont il finit par épouser la fille, Yvette. Il est effectivement mal à l'aise dans son uniforme de policier notamment parce qu'il écrit des poèmes sous le pseudo d' « Angelo », sa voix intérieure, sa part d'ombre. Ce personnage n'est pas là par hasard puisque, lorsqu'il avait 5 ans, Wilfried a été victime d'une méningite, est resté longtemps dans le coma et à son réveil il a dû tout réapprendre et a fini par penser que ses parents le trompaient sur sa propre identité. Ainsi imagine-t-il Angelo, poète à la fois violent et passionné, rêvant pour lui d'un destin littéraire qu'il ne connaîtra pas, quand Wilfried reste lui dans la normalité, une illustration manichéenne de sa personnalité, une dualité troublante dans cette période. La publication de ses poèmes se fera après-guerre, mais sous le titre de « confession d'un comédien » sous le pseudo d'Angelo, Wilfried, lui, restant policier.

     

    Il y a aussi un contexte familial particulier et difficile puisque que sa famille l' abandonné, car si lui est plus que « trouble » dans son attitude, sa tante elle choisit de profiter pleinement de la présence de l'ennemi. Il y a aussi lui l'idée prégnante de la mort, celle de son fils, de sa petite-fille, dévastée par son attitude, puis de sa femme. Pourquoi écrit-on ses mémoires ? Pour nourrir son œuvre quand on est écrivain, pour laisser une trace après sa mort pour sa descendance, pour faire le bilan de sa vie, se justifier aussi et c'est sans doute ce que veux faire Wilfried quand il destine cette confession à son arrière-petit-fils parce que, dans un telle démarche, surtout si elle est spontanée, il y a toujours la contrition et la recherche de la rédemption. Il a survécu à cette période orageuse au terme de nombre de compromissions personnelles et souhaite s'expliquer pour laisser sans doute une bonne image de lui. Il est difficile au lecteur de prendre parti. Je ne suis pas très sûr qu'il soit cependant sincère dans sa démarche puisque, écrasé par la culpabilité, il ne lui reste plus que cela, avant sa propre mort, pour justifier sa conduite. Pour ceux qui n'ont pas connu la Deuxième guerre mondiale, il est difficile de juger objectivement ceux qui ont chaque jour dû survivre, parfois au prix d'abandons, de machinations, de compromissions, de trahisons, autant de situations dont on n'est pas fier après coup mais qui ont permis de sauver sa propre vie. Cela nous revoie à l'éternelle question qu'on ne peut pas ne pas se poser. « Qu'aurais-je fait si j'avais vécu à ce moment-là ? » que je me suis souvent posée. J'aurais probablement fait comme la plupart des gens de cette époque, j'aurais cherché à survivre pour moi-même et pour ma famille en évitant de jouer les héros, une attitude de tiède qui n'a rien de bien glorieux. La dualité du personnage qui a traversé cette vie en solitaire est intéressante puisqu'elle nous concerne tous. En outre cette période se prête particulièrement bien à l'étude de l'espèce humaine qui trouve dans ces événements matière à révéler sa véritable nature, bien loin de ce que tous les propos lénifiants qu'on nous a souvent assénés. Elle est capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire, à l'image des salauds ordinaires qui pullulaient sous l'Occupation. Cette fiction évoque aussi l'histoire de la Belgique face à l'occupation allemande et notre littérature nationale a également trouvé là matière à réflexion et à écriture.

    Sur le plan de la forme, j'ai noté beaucoup de longueurs, des faits et des personnages multiples, ce qui m'a un peu rebuté.

    ©Hervé Gautier.

     

    La Feuille Volante n° 1348Mai 2019.

     

    Trouble – Jeroen Olyslaegers – Stock.

    Traduit du néerlandais par Françoise Antoine.

     

    Wilfried Wils revient sur son passé et se raconte, dans un long monologue, à son arrière-petit-fils qu'il ne peut pas voir. Quand il commence son récit, il a 22 ans à Anvers et les nazis occupent le pays. Il a l'âge d'être envoyé en Allemagne au titre du « Service du travail obligatoire » et, pour y échapper, entre dans la police comme auxiliaire. En France ses contemporains ont plutôt rejoint la Résistance, le maquis. Dans ces fonctions il connaît une situation plutôt ambiguë puisqu'il doit traquer ceux qui, comme lui, fuient le STO. De plus Anvers est la ville des diamantaires où les Allemands procèdent à des rafles et des déportations et d'un côté son collègue Lode le met en relation avec des résistants qui viennent en aide à des Juifs et de l'autre, son ancien professeur devenu son mentor, surnommé Barbiche teigneuse, le présente à des collaborateurs. Ainsi est-il, témoin et acteur, ballotté entre antisémitisme, collaboration avec l'occupant, dénonciations et résistance au cours de cette période trouble mais sans jamais pouvoir ou vouloir prendre parti pour un camp ou pour un autre, acceptant sans trop réfléchir les missions qui lui sont confiées avec pour seul objectif survivre. Il a en effet contact notamment avec le boucher traficoteur dont il finit par épouser la fille, Yvette. Il est effectivement mal à l'aise dans son uniforme de policier notamment parce qu'il écrit des poèmes sous le pseudo d' « Angelo », sa voix intérieure, sa part d'ombre. Ce personnage n'est pas là par hasard puisque, lorsqu'il avait 5 ans, Wilfried a été victime d'une méningite, est resté longtemps dans le coma et à son réveil il a dû tout réapprendre et a fini par penser que ses parents le trompaient sur sa propre identité. Ainsi imagine-t-il Angelo, poète à la fois violent et passionné, rêvant pour lui d'un destin littéraire qu'il ne connaîtra pas, quand Wilfried reste lui dans la normalité, une illustration manichéenne de sa personnalité, une dualité troublante dans cette période. La publication de ses poèmes se fera après-guerre, mais sous le titre de « confession d'un comédien » sous le pseudo d'Angelo, Wilfried, lui, restant policier.

     

    Il y a aussi un contexte familial particulier et difficile puisque que sa famille l' abandonné, car si lui est plus que « trouble » dans son attitude, sa tante elle choisit de profiter pleinement de la présence de l'ennemi. Il y a aussi lui l'idée prégnante de la mort, celle de son fils, de sa petite-fille, dévastée par son attitude, puis de sa femme. Pourquoi écrit-on ses mémoires ? Pour nourrir son œuvre quand on est écrivain, pour laisser une trace après sa mort pour sa descendance, pour faire le bilan de sa vie, se justifier aussi et c'est sans doute ce que veux faire Wilfried quand il destine cette confession à son arrière-petit-fils parce que, dans un telle démarche, surtout si elle est spontanée, il y a toujours la contrition et la recherche de la rédemption. Il a survécu à cette période orageuse au terme de nombre de compromissions personnelles et souhaite s'expliquer pour laisser sans doute une bonne image de lui. Il est difficile au lecteur de prendre parti. Je ne suis pas très sûr qu'il soit cependant sincère dans sa démarche puisque, écrasé par la culpabilité, il ne lui reste plus que cela, avant sa propre mort, pour justifier sa conduite. Pour ceux qui n'ont pas connu la Deuxième guerre mondiale, il est difficile de juger objectivement ceux qui ont chaque jour dû survivre, parfois au prix d'abandons, de machinations, de compromissions, de trahisons, autant de situations dont on n'est pas fier après coup mais qui ont permis de sauver sa propre vie. Cela nous revoie à l'éternelle question qu'on ne peut pas ne pas se poser. « Qu'aurais-je fait si j'avais vécu à ce moment-là ? » que je me suis souvent posée. J'aurais probablement fait comme la plupart des gens de cette époque, j'aurais cherché à survivre pour moi-même et pour ma famille en évitant de jouer les héros, une attitude de tiède qui n'a rien de bien glorieux. La dualité du personnage qui a traversé cette vie en solitaire est intéressante puisqu'elle nous concerne tous. En outre cette période se prête particulièrement bien à l'étude de l'espèce humaine qui trouve dans ces événements matière à révéler sa véritable nature, bien loin de ce que tous les propos lénifiants qu'on nous a souvent assénés. Elle est capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire, à l'image des salauds ordinaires qui pullulaient sous l'Occupation. Cette fiction évoque aussi l'histoire de la Belgique face à l'occupation allemande et notre littérature nationale a également trouvé là matière à réflexion et à écriture.

    Sur le plan de la forme, j'ai noté beaucoup de longueurs, des faits et des personnages multiples, ce qui m'a un peu rebuté.

    ©Hervé Gautier.

     

    La Feuille Volante n° 1348Mai 2019.

     

    Trouble – Jeroen Olyslaegers – Stock.

    Traduit du néerlandais par Françoise Antoine.

     

    Wilfried Wils revient sur son passé et se raconte, dans un long monologue, à son arrière-petit-fils qu'il ne peut pas voir. Quand il commence son récit, il a 22 ans à Anvers et les nazis occupent le pays. Il a l'âge d'être envoyé en Allemagne au titre du « Service du travail obligatoire » et, pour y échapper, entre dans la police comme auxiliaire. En France ses contemporains ont plutôt rejoint la Résistance, le maquis. Dans ces fonctions il connaît une situation plutôt ambiguë puisqu'il doit traquer ceux qui, comme lui, fuient le STO. De plus Anvers est la ville des diamantaires où les Allemands procèdent à des rafles et des déportations et d'un côté son collègue Lode le met en relation avec des résistants qui viennent en aide à des Juifs et de l'autre, son ancien professeur devenu son mentor, surnommé Barbiche teigneuse, le présente à des collaborateurs. Ainsi est-il, témoin et acteur, ballotté entre antisémitisme, collaboration avec l'occupant, dénonciations et résistance au cours de cette période trouble mais sans jamais pouvoir ou vouloir prendre parti pour un camp ou pour un autre, acceptant sans trop réfléchir les missions qui lui sont confiées avec pour seul objectif survivre. Il a en effet contact notamment avec le boucher traficoteur dont il finit par épouser la fille, Yvette. Il est effectivement mal à l'aise dans son uniforme de policier notamment parce qu'il écrit des poèmes sous le pseudo d' « Angelo », sa voix intérieure, sa part d'ombre. Ce personnage n'est pas là par hasard puisque, lorsqu'il avait 5 ans, Wilfried a été victime d'une méningite, est resté longtemps dans le coma et à son réveil il a dû tout réapprendre et a fini par penser que ses parents le trompaient sur sa propre identité. Ainsi imagine-t-il Angelo, poète à la fois violent et passionné, rêvant pour lui d'un destin littéraire qu'il ne connaîtra pas, quand Wilfried reste lui dans la normalité, une illustration manichéenne de sa personnalité, une dualité troublante dans cette période. La publication de ses poèmes se fera après-guerre, mais sous le titre de « confession d'un comédien » sous le pseudo d'Angelo, Wilfried, lui, restant policier.

     

    Il y a aussi un contexte familial particulier et difficile puisque que sa famille l' abandonné, car si lui est plus que « trouble » dans son attitude, sa tante elle choisit de profiter pleinement de la présence de l'ennemi. Il y a aussi lui l'idée prégnante de la mort, celle de son fils, de sa petite-fille, dévastée par son attitude, puis de sa femme. Pourquoi écrit-on ses mémoires ? Pour nourrir son œuvre quand on est écrivain, pour laisser une trace après sa mort pour sa descendance, pour faire le bilan de sa vie, se justifier aussi et c'est sans doute ce que veux faire Wilfried quand il destine cette confession à son arrière-petit-fils parce que, dans un telle démarche, surtout si elle est spontanée, il y a toujours la contrition et la recherche de la rédemption. Il a survécu à cette période orageuse au terme de nombre de compromissions personnelles et souhaite s'expliquer pour laisser sans doute une bonne image de lui. Il est difficile au lecteur de prendre parti. Je ne suis pas très sûr qu'il soit cependant sincère dans sa démarche puisque, écrasé par la culpabilité, il ne lui reste plus que cela, avant sa propre mort, pour justifier sa conduite. Pour ceux qui n'ont pas connu la Deuxième guerre mondiale, il est difficile de juger objectivement ceux qui ont chaque jour dû survivre, parfois au prix d'abandons, de machinations, de compromissions, de trahisons, autant de situations dont on n'est pas fier après coup mais qui ont permis de sauver sa propre vie. Cela nous revoie à l'éternelle question qu'on ne peut pas ne pas se poser. « Qu'aurais-je fait si j'avais vécu à ce moment-là ? » que je me suis souvent posée. J'aurais probablement fait comme la plupart des gens de cette époque, j'aurais cherché à survivre pour moi-même et pour ma famille en évitant de jouer les héros, une attitude de tiède qui n'a rien de bien glorieux. La dualité du personnage qui a traversé cette vie en solitaire est intéressante puisqu'elle nous concerne tous. En outre cette période se prête particulièrement bien à l'étude de l'espèce humaine qui trouve dans ces événements matière à révéler sa véritable nature, bien loin de ce que tous les propos lénifiants qu'on nous a souvent assénés. Elle est capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire, à l'image des salauds ordinaires qui pullulaient sous l'Occupation. Cette fiction évoque aussi l'histoire de la Belgique face à l'occupation allemande et notre littérature nationale a également trouvé là matière à réflexion et à écriture.

    Sur le plan de la forme, j'ai noté beaucoup de longueurs, des faits et des personnages multiples, ce qui m'a un peu rebuté.

    ©Hervé Gautier.

     

    La Feuille Volante n° 1348Mai 2019.

     

    Trouble – Jeroen Olyslaegers – Stock.

    Traduit du néerlandais par Françoise Antoine.

     

    Wilfried Wils revient sur son passé et se raconte, dans un long monologue, à son arrière-petit-fils qu'il ne peut pas voir. Quand il commence son récit, il a 22 ans à Anvers et les nazis occupent le pays. Il a l'âge d'être envoyé en Allemagne au titre du « Service du travail obligatoire » et, pour y échapper, entre dans la police comme auxiliaire. En France ses contemporains ont plutôt rejoint la Résistance, le maquis. Dans ces fonctions il connaît une situation plutôt ambiguë puisqu'il doit traquer ceux qui, comme lui, fuient le STO. De plus Anvers est la ville des diamantaires où les Allemands procèdent à des rafles et des déportations et d'un côté son collègue Lode le met en relation avec des résistants qui viennent en aide à des Juifs et de l'autre, son ancien professeur devenu son mentor, surnommé Barbiche teigneuse, le présente à des collaborateurs. Ainsi est-il, témoin et acteur, ballotté entre antisémitisme, collaboration avec l'occupant, dénonciations et résistance au cours de cette période trouble mais sans jamais pouvoir ou vouloir prendre parti pour un camp ou pour un autre, acceptant sans trop réfléchir les missions qui lui sont confiées avec pour seul objectif survivre. Il a en effet contact notamment avec le boucher traficoteur dont il finit par épouser la fille, Yvette. Il est effectivement mal à l'aise dans son uniforme de policier notamment parce qu'il écrit des poèmes sous le pseudo d' « Angelo », sa voix intérieure, sa part d'ombre. Ce personnage n'est pas là par hasard puisque, lorsqu'il avait 5 ans, Wilfried a été victime d'une méningite, est resté longtemps dans le coma et à son réveil il a dû tout réapprendre et a fini par penser que ses parents le trompaient sur sa propre identité. Ainsi imagine-t-il Angelo, poète à la fois violent et passionné, rêvant pour lui d'un destin littéraire qu'il ne connaîtra pas, quand Wilfried reste lui dans la normalité, une illustration manichéenne de sa personnalité, une dualité troublante dans cette période. La publication de ses poèmes se fera après-guerre, mais sous le titre de « confession d'un comédien » sous le pseudo d'Angelo, Wilfried, lui, restant policier.

     

    Il y a aussi un contexte familial particulier et difficile puisque que sa famille l' abandonné, car si lui est plus que « trouble » dans son attitude, sa tante elle choisit de profiter pleinement de la présence de l'ennemi. Il y a aussi lui l'idée prégnante de la mort, celle de son fils, de sa petite-fille, dévastée par son attitude, puis de sa femme. Pourquoi écrit-on ses mémoires ? Pour nourrir son œuvre quand on est écrivain, pour laisser une trace après sa mort pour sa descendance, pour faire le bilan de sa vie, se justifier aussi et c'est sans doute ce que veux faire Wilfried quand il destine cette confession à son arrière-petit-fils parce que, dans un telle démarche, surtout si elle est spontanée, il y a toujours la contrition et la recherche de la rédemption. Il a survécu à cette période orageuse au terme de nombre de compromissions personnelles et souhaite s'expliquer pour laisser sans doute une bonne image de lui. Il est difficile au lecteur de prendre parti. Je ne suis pas très sûr qu'il soit cependant sincère dans sa démarche puisque, écrasé par la culpabilité, il ne lui reste plus que cela, avant sa propre mort, pour justifier sa conduite. Pour ceux qui n'ont pas connu la Deuxième guerre mondiale, il est difficile de juger objectivement ceux qui ont chaque jour dû survivre, parfois au prix d'abandons, de machinations, de compromissions, de trahisons, autant de situations dont on n'est pas fier après coup mais qui ont permis de sauver sa propre vie. Cela nous revoie à l'éternelle question qu'on ne peut pas ne pas se poser. « Qu'aurais-je fait si j'avais vécu à ce moment-là ? » que je me suis souvent posée. J'aurais probablement fait comme la plupart des gens de cette époque, j'aurais cherché à survivre pour moi-même et pour ma famille en évitant de jouer les héros, une attitude de tiède qui n'a rien de bien glorieux. La dualité du personnage qui a traversé cette vie en solitaire est intéressante puisqu'elle nous concerne tous. En outre cette période se prête particulièrement bien à l'étude de l'espèce humaine qui trouve dans ces événements matière à révéler sa véritable nature, bien loin de ce que tous les propos lénifiants qu'on nous a souvent assénés. Elle est capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire, à l'image des salauds ordinaires qui pullulaient sous l'Occupation. Cette fiction évoque aussi l'histoire de la Belgique face à l'occupation allemande et notre littérature nationale a également trouvé là matière à réflexion et à écriture.

    Sur le plan de la forme, j'ai noté beaucoup de longueurs, des faits et des personnages multiples, ce qui m'a un peu rebuté.

    ©Hervé Gautier.

     

    La Feuille Volante n° 1348Mai 2019.

     

    Trouble – Jeroen Olyslaegers – Stock.

    Traduit du néerlandais par Françoise Antoine.

     

    Wilfried Wils revient sur son passé et se raconte, dans un long monologue, à son arrière-petit-fils qu'il ne peut pas voir. Quand il commence son récit, il a 22 ans à Anvers et les nazis occupent le pays. Il a l'âge d'être envoyé en Allemagne au titre du « Service du travail obligatoire » et, pour y échapper, entre dans la police comme auxiliaire. En France ses contemporains ont plutôt rejoint la Résistance, le maquis. Dans ces fonctions il connaît une situation plutôt ambiguë puisqu'il doit traquer ceux qui, comme lui, fuient le STO. De plus Anvers est la ville des diamantaires où les Allemands procèdent à des rafles et des déportations et d'un côté son collègue Lode le met en relation avec des résistants qui viennent en aide à des Juifs et de l'autre, son ancien professeur devenu son mentor, surnommé Barbiche teigneuse, le présente à des collaborateurs. Ainsi est-il, témoin et acteur, ballotté entre antisémitisme, collaboration avec l'occupant, dénonciations et résistance au cours de cette période trouble mais sans jamais pouvoir ou vouloir prendre parti pour un camp ou pour un autre, acceptant sans trop réfléchir les missions qui lui sont confiées avec pour seul objectif survivre. Il a en effet contact notamment avec le boucher traficoteur dont il finit par épouser la fille, Yvette. Il est effectivement mal à l'aise dans son uniforme de policier notamment parce qu'il écrit des poèmes sous le pseudo d' « Angelo », sa voix intérieure, sa part d'ombre. Ce personnage n'est pas là par hasard puisque, lorsqu'il avait 5 ans, Wilfried a été victime d'une méningite, est resté longtemps dans le coma et à son réveil il a dû tout réapprendre et a fini par penser que ses parents le trompaient sur sa propre identité. Ainsi imagine-t-il Angelo, poète à la fois violent et passionné, rêvant pour lui d'un destin littéraire qu'il ne connaîtra pas, quand Wilfried reste lui dans la normalité, une illustration manichéenne de sa personnalité, une dualité troublante dans cette période. La publication de ses poèmes se fera après-guerre, mais sous le titre de « confession d'un comédien » sous le pseudo d'Angelo, Wilfried, lui, restant policier.

     

    Il y a aussi un contexte familial particulier et difficile puisque que sa famille l' abandonné, car si lui est plus que « trouble » dans son attitude, sa tante elle choisit de profiter pleinement de la présence de l'ennemi. Il y a aussi lui l'idée prégnante de la mort, celle de son fils, de sa petite-fille, dévastée par son attitude, puis de sa femme. Pourquoi écrit-on ses mémoires ? Pour nourrir son œuvre quand on est écrivain, pour laisser une trace après sa mort pour sa descendance, pour faire le bilan de sa vie, se justifier aussi et c'est sans doute ce que veux faire Wilfried quand il destine cette confession à son arrière-petit-fils parce que, dans un telle démarche, surtout si elle est spontanée, il y a toujours la contrition et la recherche de la rédemption. Il a survécu à cette période orageuse au terme de nombre de compromissions personnelles et souhaite s'expliquer pour laisser sans doute une bonne image de lui. Il est difficile au lecteur de prendre parti. Je ne suis pas très sûr qu'il soit cependant sincère dans sa démarche puisque, écrasé par la culpabilité, il ne lui reste plus que cela, avant sa propre mort, pour justifier sa conduite. Pour ceux qui n'ont pas connu la Deuxième guerre mondiale, il est difficile de juger objectivement ceux qui ont chaque jour dû survivre, parfois au prix d'abandons, de machinations, de compromissions, de trahisons, autant de situations dont on n'est pas fier après coup mais qui ont permis de sauver sa propre vie. Cela nous revoie à l'éternelle question qu'on ne peut pas ne pas se poser. « Qu'aurais-je fait si j'avais vécu à ce moment-là ? » que je me suis souvent posée. J'aurais probablement fait comme la plupart des gens de cette époque, j'aurais cherché à survivre pour moi-même et pour ma famille en évitant de jouer les héros, une attitude de tiède qui n'a rien de bien glorieux. La dualité du personnage qui a traversé cette vie en solitaire est intéressante puisqu'elle nous concerne tous. En outre cette période se prête particulièrement bien à l'étude de l'espèce humaine qui trouve dans ces événements matière à révéler sa véritable nature, bien loin de ce que tous les propos lénifiants qu'on nous a souvent assénés. Elle est capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire, à l'image des salauds ordinaires qui pullulaient sous l'Occupation. Cette fiction évoque aussi l'histoire de la Belgique face à l'occupation allemande et notre littérature nationale a également trouvé là matière à réflexion et à écriture.

    Sur le plan de la forme, j'ai noté beaucoup de longueurs, des faits et des personnages multiples, ce qui m'a un peu rebuté.

    Ton histoire. Mon histoire

    La Feuille Volante n° 1347Mai 2019.

     

    Ton histoire. Mon histoire – Connie Palmen – Actes Sud

    Traduit du néerlandais par Arlette Ounanian.

     

    C'est un roman inspiré par la vie de Sylvia Plath (1932-1963), écrivain et poétesse américaine et Ted Hughes (1930-1998) poète et écrivain anglais, leur bref mariage et leurs relations difficiles. C'est Ted qui prend la parole et évoque tout d'abord leur rencontre, à la fois violente et sensuelle. Lui c'est un idéaliste réservé qui croyait au destin, un séducteur, mais à cette période, un étudiant pauvre, un poète « sans nom ni renom ». Elle, c'est une belle étudiante, exubérante et inattendue qui croit en son avenir de femme de lettres. Il découvre cette jeune fille, sa tentative de suicide avant de le connaître, sa volonté de se mettre en danger, de disparaître, ce qui est une façon de faire planer sur sa vie l'ombre inquiétante de la camarde. Il y a tout au long de ce roman une atmosphère malsaine, ésotérique avec la pratique de la divination, de l'hypnose avec Sylvia comme objet et également l'usage du ouija, la présence oppressante de la part d'ombre que chacun d'eux porte inconsciemment et qui se révèle destructrice, avec le constant rappel du concept de la séparation, de la mort suivie d'une hypothétique renaissance. Après leur mariage, ils voyagent en Europe, dans Paris occupé par les nazis et en Espagne où le décor de mort violente est symbolisée par la tauromachie, puis en Amérique, ce qui, malgré leur appétit de voyage et de grands espaces ressemble à un exil. Ce climat un peu délétère laisse place à l'écriture, mais seulement en contrepoint, comme si elle était accessoire, alors qu'ils sont tous les deux écrivains. En outre semble s'installer entre eux une atmosphère de secret et leur mariage est d'emblée mis sous l'égide du non-dit, du mensonge et de la dissimulation de la vérité, de méfiance, de lourds silences. Leur amour fou du début s'habille très vite des soupçons de Sylvia et d'une jalousie maladive de sa part, d'attirance supposée de Ted pour les jeunes et belles étudiantes, puis, plus tard, des relents d'adultère, Sylvia voyant dans toutes les femmes que rencontrait son mari, une possible rivale. Lui, de son côté, sans doute accablé par Sylvia, répond facilement aux étourdissements libérateurs de l'amour.

    Sylvia a un lourd passé névrotique avec une incompréhension et un désamour de ses parents, le fantôme envahissant d'un père traumatisé par la guerre, une mère abusive puis, plus tard, après son mariage, le côté agressif de sa belle-sœur. Elle a sans doute pensé que sa rencontre avec Ted puis leur union serait une solution, un exorcisme, mais elle a été obligée de se rendre à l'évidence qu'il n'en était rien. Elle voudrait être une épouse attentive, peut-être une future bonne mère de famille mais elle voit bien qu'elle n'est guère douée pour cela et les événements semblent lui donner raison. Lorsque que leur deux enfants naîtront, elle ne sera pas vraiment à la hauteur de son rôle de mère. De plus elle est un génial poète et le sait, veut pratiquer son art avec passion et recherche légitimement le succès qui ne vient pas alors que Ted connaît dans ce domaine une relative réussite ce qui induit un atmosphère délétère dans ce ménage de créateurs littéraires qui ont ainsi tendance à se détruire alors qu'ils devraient s'épauler. Elle en conçoit une improbable cabale dirigée contre elle et s'y accroche, nourrissant ainsi une réelle paranoïa. Son état mental lui interdit même pendant longtemps de tomber enceinte, ce qui pour elle a des accents d'échec et entretient ses pulsions destructrices. L'amour réel que Ted éprouve pour Sylvia engendre une situation assez surréaliste. Chacun d'un cherche sa propre voix poétique mais elle est jalouse des succès de son mari et il en résulte une attitude nocive et lui se laisse manipulé. Pire peut-être, les angoisses et les obsessions de son épouse deviennent les siennes propres au point que Ted finit par ne vivre que par elle et pour elle. Leur vision idyllique du mariage s'estompe peu à peu et, face à cela, une démarche psychiatrique s'impose pour Sylvia et, dans ce contexte de paroles, son mari se retrouve facilement au centre de ses accusations avec toute la culpabilité incontournable, sa position au sein du couple s'en trouve affectée et le suicide de Sylvia le met définitivement pour le monde extérieur dans le rôle du coupable. Le retour sur le passé, inévitable dans ce genre de thérapie, ne fait qu'aggraver les choses et l’écriture ne joue même plus pour elle son rôle cathartique. Au terme de ce processus Sylvia devient une véritable inconnue pour son mari, une femme insaisissable, victime de ses vieux démons, de ses obsessions, qui, malgré leurs efforts pour rendre plus douce la vie, malgré la présence des enfants et l'atmosphère commun de créativité, à cause des infidélités de son mari, s'avance inexorablement vers la mort tandis que Ted connaît enfin une notoriété dont elle est exclue.

    Ce roman met en scène fictivement Ted qui écrit à la première personne et qui ainsi nous donne sa vision unilatérale des choses sans que son épouse puisse prendre vraiment la parole. Il y confesse lui-même, comme une quête de rédemption, son attirance pour d'autres femmes, comme pour se libérer du carcan de sa vie conjugale pourtant brève mais de tout temps vouée à l'échec et ne pouvait avoir pour Sylvia qu'une issue fatale, présentée comme une sorte de sacrifice fait à un amour impossible, à la vie et aux illusions qu'elle engendre.

    J'ai eu beaucoup de plaisir à lire ce roman fort bien écrit et poétique qui, à titre personnel, a nourri ma réflexion sur le mariage, sur l'amour qui devrait y présider et qui finalement n'est pas autre chose qu'une frêle illusion, sur l'espèce humaine et ses incroyables légèretés, ses faiblesses et ses hypocrisies entretenues, sur la fragilité de la vie...

    ©Hervé Gautier.

     

     

  • Dieu-Denis ou le divin poulet

    La Feuille Volante n° 1339 – Mars 2019

     

    Dieu-Denis ou le divin pouletAlexis Legayet – Éditions François Bourin.

     

    Tout d'abord je remercie les éditions François Bourin de m'avoir permis de découvrir ce livre.

     

    Franck est réveillé un matin au chant du coq, c'est à dire tôt, et lui de pester contre l'animal et de songer à la recette du « coq au vin ». Oui mais voilà, nous sommes dans un pays où tuer les animaux, et donc les gallinacés, est interdit par la loi. Cette interdiction va même jusqu'à les considérer comme des êtres humains, leur mort célébrée avec obsèques et décorum religieux. C'est que, trente ans plus tôt se serait déroulé au sein du Marais poitevin, un remake de l'annonciation, mais limité au monde de la basse-cour ! Croyez-le ou non, Dieu lui-même se serait réincarné en coq et aurait choisi la France pour descendre parmi nous à cause de l'emblème national, sans doute, comme si une fois n'avait pas suffi, même si ça avait un peu mal tourné il y a plus de deux mille ans! Et puis, à part l'intermède de Saint François d'Assise, il n'y a pas d'allusions aux animaux dans les évangiles. Un poussin naquit donc qu'on appela Denis (d'où le titre Dieu-Denis), dans la foulée on refit la Sainte famille, mais version poulailler, et sa mission fut donc de sauver les bêtes comme jadis Jésus sauva les hommes. Restait à se faire connaître, mais nous sommes au XXI° siècle et internet Facebook et You-tube furent sollicités par notre nouveau Messie qui réussit à recruter des apôtres pour porter sa parole, sans oublier les réseaux sociaux, le culte des sondages, les débats télévisés et la complicité flagorneuse des médias. KFC, cette firme qui fait de l'argent sur le massacre de la volaille, fut donc une cible toute trouvée, le message de la filiation divine entre les hommes et les poulets, martelé et avec lui le concept d'égalité et de cannibalisme. Comme il se doit, on nous rejoua, à la manière cocotière, le message et les épisodes évangéliques avec la mort du coq sacrifié non pas sur une croix mais sur une broche puis cuisiné et sa résurrection annoncée par e-mail ! Un tel scénario ne pouvait laisser indifférente la toujours prosélyte Église catholique qui intégra au dogme l'incarnation de Dieu en poulet et se rebaptisa « Dieudenique », avec découvertes de reliques et évolution du message religieux, dans le seul but de reconquérir des fidèles égarés.

    Cette nouvelle façon de vivre les choses de la cuisine, dans notre culture largement tournée vers le culinaire, provoqua un mouvement d'idées en faveur des véganes au point que l'ordre public en a été un temps menacé, les spécificités gastronomiques régionales françaises niées, l'économie désorganisée et que les politiques, dans leur traditionnelle chasse aux voix, ne manquèrent pas de s'approprier, On revisita encore une fois la sempiternelle querelle des anciens et des modernes qui déboucha sur une révolution métaphysique juridique et écologiste ! Cette histoire un peu échevelée se termine comme dans un roman policier.

    Ma culture et mon éducation ont fait que j'ai abordé ce roman comme une fable philosophique un peu loufoque, une plaisante parabole, mais peut-être pas autant que cela. J'en ai fait une lecture particulière au moment où la religion catholique est contestée à cause des graves manquements de ses ministres du culte et de leur hiérarchie. Elle a tellement mal rempli son rôle que non seulement la plupart des gens s'en détournent, que les églises se vident, que les apostasies se multiplient et, pire sans doute, qu'elle laisse la place à d'autres confessions qui, pour certaines, nous obligent à vivre dans la crainte du terrorisme religieux. Je ne parle pas du monde politique qui, à des fins électorales, est prêt à tout pour engranger des voix. Alors face à cette vie qui est de moins en moins passionnante, il faut rire de tout et pourquoi pas de la religion traditionnelle dont l'enseignement ne doit pas être bien sérieux puisqu'il n'est même pas observé par ceux-là même qui ont la charge de le faire respecter, et dont les dogmes, bien souvent ravalés au rang de « mystères », heurtent pour le moins la raison. Je l'ai donc lu comme une remise en cause du message religieux qui est surtout fondé sur la croyance aveugle dans des affirmations sans le moindre fondement logique, pour la seule raison que cette aspiration vers le sacré est inhérente à l'espèce humaine. Je n'insisterai pas sur la venue du Messie, sorte de parousie tant attendue, l’émergence d'un nouveau dieu parmi tant d'autres. Après tout, la contestation, très en vogue par les temps qui courent, peut également s'appliquer dans ce domaine. En outre, cet ouvrage, sous des dehors humoristiques, nous invite, l'air de rien, à repenser notre rapport aux animaux, ne pas les considérer comme de la nourriture potentielle, ce qui est bien dans l'air du temps actuellement, comme des objets de curiosité ou de massacres ainsi que l'occasion d'une réflexion générale sur notre société, non sans éviter ses traditionnelles contradictions et aussi sur l'espèce humaine. Avec ces quelques pas en absurdie, j'ai songé à l'univers d'Alfred Jarry à celui de Boris Vian, ou peut-être à ce qui menace notre pauvre monde !

    ©H.L.

     

     

  • Sérotonine

    La Feuille Volante n° 1346Avril 2019.

     

    Sérotonine – Michel Houellebecq - Flammarion.

     

    Florent-Claude Labrouste est un presque quinquagénaire déprimé, légèrement obsédé sexuel, porté sur la bouteille et de son propre aveu un « loser », un décadent, un raté ! Il n'a pas vraiment la volonté de réagir sauf à prendre un médicament, le Captorix, censé libérer rapidement dans son corps la sérotonine qu'on peut assimiler à l'hormone du bonheur, sauf qu'il entraîne pour lui une forme d'impuissance sexuelle et de perte de libido ce qui ne l'arrange pas du tout. Il a perdu bêtement l'amour de Camille, une femme avec qui il aurait bien aimé se marier, la recherche dans toutes celles qu'il croisent et vit avec une Japonaise avec qui il s'ennuie. De plus, ni cette compagne très temporaire qui n'est pas vraiment fidèle, ni son travail sans intérêt et qu'il abandonne, ni même son médicament, ne parviennent à le guérir de sa déréliction, de ses obsessions et à lui donner des raisons de vivre pleinement. Aussi bien, réfractaire au suicide, choisit-il de partir, c'est à dire fuir une société qui ne lui convient pas, et de se fuir aussi lui-même, ce qui est à ses yeux l'unique solution. A travers son seul ami Aymeric, éleveur de vaches normandes, il constate la décrépitude de la paysannerie face à l'industrialisation au productivisme, ce qui n'améliore pas sa vision de la société qu'il rapproche forcément de la sienne propre. La prise de son médicament ne guérit pas sa dépression chronique qu'il soignerait volontiers par une activité sexuelle débridée, mais cela lui est devenu impossible et il ne peut que ressasser ses souvenirs ! C'est un peu comme s'il tournait en rond sans jamais pouvoir trouver une sortie. Alors il poursuit dans chacune des femmes qu'il séduit l'impossible rencontre avec Camille, pour lui définitivement disparue, une copulation animale sans retenue avec une inconnue et ne conçoit une femme que dans son lit. Il y a cette attente désespérée de la sensualité à travers la figure féminine. Cette demande de nature sexuelle peut passer pour une obsession dévastatrice mais cela fait aussi partie de la vie d'un homme et j'ai eu le sentiment que, pour lui, le sexe (avec une préférence marquée pour la fellation) est plus une antidote à sa solitude qu'une exploration renouvelée des mystérieux couloirs du plaisir et à chaque fois qu'il rencontre une femme, sa première idée est de coucher avec elle. A sa situation pour le moins délétère, il oppose la figure de Camille qu'il espère retrouver et l'amour fou et exclusif de ses parents, unis jusque dans la mort, et ce souvenir l'obsède. Les aphorismes qu'il choisi d'asséner à son lecteur au sujet de l'amour ont au moins l'avantage de le porter à réfléchir et d'ouvrir le débat.

    C'est bien connu, Houellebecq est à la fois cynique, désabusé, grossier, mais je dois bien avouer que le constat qu'il fait d'une société en pleine déliquescence et vouée aux dérives de la productivité est inquiétant. C'est le roman des « espérances déçues », face aux affirmations lénifiantes et abusives qui prétendent que la vie est belle et j'ai personnellement beaucoup de mal à donner tort à notre auteur dans son appréciation des choses et si nous regardons autour de nous, force est bien de constater qu'il n'y a pas beaucoup de raisons de se réjouir. Il nous dépeint une société très actuelle, déshumanisée, où chacun vit en ignorant l'autre, et cette attitude délétère affecte même le couple qui pourrait passer comme l'ultime recours. On devient misanthrope pour moins que cela ! J'ai ressenti une atmosphère de fin de vie dans ce roman, un peu comme si la désespérance était telle pour cet homme qu'il valait mieux, tout bien réfléchi, quitter ce monde même si ce départ s'accompagne de regrets, Camille n'était plus pour lui qu'un fantôme inaccessible et que sa vie n'avait été finalement qu'un cheminement laborieux et inutile. Je n'ai cependant pas compris cet ultime référence à Dieu comme maître de notre destin individuel.

    Il y a en effet un autre personnage, peut-être plus en retrait mais non moins important qu'est Aymeric. Lui aussi c'est un idéaliste qui a cru à son rêve parce qu'il était partagé par son épouse. Mais celle-ci, déçue, est partie avec un autre homme se tricoter un avenir différent parce qu'Aymeric s'est fait trop d'illusions et n'a rien vu venir, aveuglé qu'il était par ses certitudes définitives, sur l'amour notamment. Il tente de se guérir de cet échec par l'alcool et la drogue mais ce sera une impasse pour cet homme désespéré qui songe sans doute à la mort comme une solution potentielle. Dans « La carte et le territoire » le thème de la mort est abordé sous la forme d'un crime énigmatique. Ici Aymeric me paraît avoir choisi une forme de suicide lent et progressif qui sied bien à son état dépressif mais quand il décide de conclure dans un geste définitif on ne sait pas vraiment s'il faut l'imputer à sa situation personnelle ou pour la cause qu'il prétend défendre. Si Florent-Claude partage son état d'esprit, il m'a semblé que, lui, au contraire a choisi d'attendre la mort qui est inéluctable comme nous le savons, mais dans une sorte de fatalisme, avec cependant une lueur d'espoir (qui peut prendre les traits de Camille), un peu comme s'il avait choisi de survivre malgré tout, au cas où pour lui les choses changeraient enfin ou peut-être comme s'il s'imposait de rester en vie pour expier cette perte coupable de l'être aimé !

    Son style, à l'humour parfois grinçant, est sans doute fort éloigné de celui qu'on attend d'un écrivain traditionnel couronné par le prix Goncourt, mais c'est son style et je crois que nous avons déjà connu cela au cours de notre histoire littéraire. La littérature s'enrichit aussi de cette manière et évolue à travers ces auteurs qui, pour certains, y ont laissé leur nom. D’ailleurs, même s'il est un peu mono-thématique à tendance obsessionnelle, nonobstant quelques longueurs et des détails parfois techniques bien inutiles (je me suis demandé si l'accumulation de détails apparemment anodins ne cachait pas un mal-être profond), je ne me suis pas du tout ennuyé à la lecture de ce roman et je l'ai même lu avec attention et passion.

    J'ai déjà eu l'occasion de commenter les œuvres de Houellebec dans cette chronique et je n'ai pas toujours été ému par ses romans. Ici, malgré le style que je ne goûte pas toujours, je suis bien obligé d'admettre qu'il porte sur notre monde un regard, certes désabusé mais plein de bon sens. On ne demande pas forcément à un auteur de créer, grâce à son imagination un monde différent, qui nous éloigne un temps de notre quotidien, et, refuser de voir dans le miroir d'un livre l'image peu flatteuse de notre société, n'est guère raisonnable. Après tout un écrivain se doit aussi d'être reflet de son époque, que son œuvre se nourrisse de son expérience est plutôt une bonne chose et cela tisse son originalité et son authenticité. Qu'il ait choisi de puiser dans son état dépressif pour parler du déclin et de la désespérance de l'homme occidental, dans un décor banal et morne, me paraît être une photographie assez bonne de notre société. La référence à Thomas Mann, à la fin, me paraît significative. Le fait qu'il le fasse dans un langage simple et pourquoi pas cru, rend son témoignage accessible à tous ses lecteurs. Il me semble d'ailleurs que la tristesse qui ressort de tout cela est soulignée par une succession de séquences, comme juxtaposées (épisode de l'Allemand pédophile, manifestations paysannes vouées à l'échec, séances de tir, désintérêt constant et croissant pour l'actualité quotidienne, variation sur la chatte des femmes…) et qui n'ont rien à voir les unes avec les autres. L'auteur est toujours aussi labyrinthique dans sa démarche d’écriture, mais j'ai souvent goûté chez les autres écrivains ce rythme de création pour ne pas l'apprécier chez lui. Il ne peut pas non plus se dispenser d'aphorismes définitifs souvent pertinents, et après tout cela aussi fait son charme.

     

    Je passerai sur la polémique initiée en quelques mots par l'auteur au sujet de la ville de Niort qu'il dénigre au début de son roman. Cette cité, qu'on a toujours eu du mal à situer sur le cadastre national, a, peut-être grâce à lui, connu un afflux de personnes qui ont pu vérifier que son appréciation négative ne correspond heureusement à rien.

     

    ©Hervé Gautier.

     

  • La grande muraille

    La Feuille Volante n° 1345Avril 2019.

     

    La Grande Muraille – Claude Michelet. Pocket.

     

    Il n'y a rien de telle qu'une succession pour jeter la zizanie dans une famille. Firmin vient d'hériter de son oncle et tuteur une vaste pièce de terre au détriment de ses autres cousins Émile, Edmond et Leonie. Cette parcelle avait beau n’être qu'une grande étendue incultivable où tout le monde, depuis des années déverse son surplus de pierre, Émile souhaite la lui racheter, ne serait-ce que parce qu'il estime que cela fait partie de son héritage naturel et non de celui de Firmin. Chacun au village conseille à ce dernier d'abandonner cette parcelle simplement parce qu'elle ne lui rapportera jamais rien et qu'il se fatiguera en pure perte mais lui, Firmin qui est célibataire et qui n'a rien d'autre qu'une pauvre maison, décide de la cultiver autant pour embêter son cousin que pour tenter quelque chose d'insensé : faire pousser des arbres fruitiers dans ce désert minéral. Il utilisera les pierre pour délimiter sa propriété en érigeant un mur. Résultat au village tout le monde le prend pour un fou !

    La Grande guerre arrive et Firmin retrouve son cousin Edmond dans les tranchées où ils survivent ensemble dans la boue, la mitraille et les rats… Revenu au village il reprend la construction de sa muraille et les arbres et la vigne qu'il a plantés se mettent à donner des fruits parce que sous la pierre il y avait de la terre fertile qui, travaillée et amendée, s'est révélée productive. C'est devenu sa passion, son unique raison de vivre et peut-être un signe du destin qui a fait de lui le propriétaire de ce qu'il n'aurait jamais imaginé pouvoir posséder, à moins bien sûr qu'il n'ait décidé de faire la nique, par delà la mort, à cet oncle qui avait bien conscience de lui faire ainsi un cadeau empoisonné ! Le rempart qu'il érige est ici plus qu'un symbole. Ça dépasse l'obligation légale de se clore. Il y a la volonté de se protéger contre la jalousie, voire de la nourrir, de ceux qui le prenaient pour un fou et qui seront bien obligés de constater la réussite de la persévérance et de l'effort. C'est en effet une constante chez les hommes d'envier, et même de détester, ceux qui réussissent là où d'aucuns ne veulent même pas s'engager. C'est le culte de l'effort, du travail bien fait qui s'inscrit dans un terroir rural, une sorte de manière de s'approprier cette terre ingrate au départ en l'apprivoisant. Après tout, ce pauvre orphelin, qui était sans doute différent des autres de la fratrie, recueilli par un oncle qui en a fait son héritier, aurait pu vendre cette terre stérile à son cousin ou simplement la laisser en l'état de broussaille caillouteuse, mais il a préféré la cultiver pour affirmer son côté rebelle et montrer qu'après avoir défendu son pays dans les tranchés il allait poursuivre différemment son effort. L’œuvre de Michelet s'inscrit d'ailleurs en grande partie dans l'amour et le travail de la terre et de la condition des petits agriculteurs face à la modernité.

    Ce récit m'a rappelé le roman de Jean Giono « L'homme qui plantait des arbres » (La Feuille Volante n° 1124). Certes le style est différent mais néanmoins fort agréable à lire, mais l'histoire est à peu près la même. C'est un peu une parabole où un homme seul décide de se battre pour son idée, même si le projet est fou et que chacun tente d'y faire échec. C'est à la fois absurde, utopique mais c'est le sens qu'il donne à sa vie. Il y a cependant une différence importante à mes yeux. Celui de Giono s'inscrit dans un contexte laïc. Il s'agit d'un homme pauvre qui décide s'ensemencer avec des glands une étendue désertique qui ne lui appartient pas et qui deviendra une forêt. Ici Michelet met sa fiction dans le contexte sociologique de l'époque, celle de l'appartenance au catholicisme où l'église était, plus que la Mairie sans doute, le centre du village. Son cousin Edmond devient prêtre et après la guerre qu'il a faite avec Firmin, il revient comme curé de leur village, son cousin devenant son sacristain, son enfant de chœur, même s'il n'est pas très catholique ! Edmond n'a aucun intérêt à posséder du bien sur terre et donc à le transmettre, c'est ici l'alliance non plus du « sabre et du goupillon » qui a petit à petit vidé nos églises, mais celle au contraire de l'effort humain que le clergé populaire accompagne et soutient, de la dimension religieuse de l'action de l'homme sur terre, ce qui évoque pour moi la figure de son père Edmond Michelet.

    Il y a chez Firmin cette volonté de s'affirmer face aux autres tout en se coupant du monde, de fuir ses semblables, qui d'ailleurs le lui rendent bien, à l'exception d'Edmond devenu curé, une amitié finalement assez atypique. Il puise sa joie dans la nature généreuse, dans le travail bien fait et cela lui suffit.

    C'est le premier roman de Michelet que je lis et il m'a bien plu.

     

    ©Hervé Gautier.

     

  • Taxi Curaçao

    La Feuille Volante n° 1344Avril 2019.

     

    Taxi Curaçao– Stefan Brijs – Éditions Héloïse d'Ormesson.

    Traduit du néerlandais (Belgique) par Daniel Cunin.

     

    Max Tromp , 12 ans, n'est pas peu fier de débarquer, un matin de 1961 dans la classe du Frère Daniel à Barber (Caraïbes néerlandaises), dans la Dodge Matador rutilante conduite par son père, Roy, chauffeur de taxi. On ne peut pas ne pas la remarquer tant la misère fait partie de ce lieu. Pourtant les relations entre eux sont difficiles et la famille s'est désunie à cause du père menteur et volage. Max est un élève brillant et se voit bien devenir instituteur. Le Frèr Daniel, qui est noir et originaire de ce pays, obtiendra pour lui une bourse qui lui permettra de poursuivre ses études, mais s'il représente un espoir pour cette famille, le père, Roy, en est toujours absent. Oui, mais voilà, comme lui comme pour les autres le destin lui sera contraire et quand son père tombe malade, revient au foyer qu'il avait abandonné, Max n'a d'autre choix que d'abandonner ses études et devenir à son tour chauffeur de taxi avec la vieille Dodge Matador, en renonçant à son rêve de devenir instituteur. Les années passent, Max, épouse Lucia qui lui donne un fils, Sonny, sur qui repose l'espoir familial de sortir de cette condition précaire qu'ont aggravé les émeutes ouvrières de 1969 qui ont embrasé l'île de Curaçao. On appelle cela les promesses de la vie, qui pourtant n'en fait aucune, et l'imagination est toujours féconde quand il s'agit de son propre avenir. Malheureusement la réalisation de ces fantasmes est rarement au rendez-vous et Max n'échappe pas à cette règle.

     

    C'est le Frère Daniel qui prête sa voix à cette saga pleine de rebondissements et d'anecdotes de la famille Tromp, sur trois générations. L'auteur évoque la place des femmes dans cette société, le destin de ces îles pourtant paradisiaques qui ont été la proie de la colonisation et qui, sous couvert d'une politique d'émancipation des populations locales n'a finalement engendré que pauvreté, corruption, exclusion et évidemment racisme. Il y a aussi une étude sociologique, celle de la société des noirs parfaitement résumée par l'exergue, les femmes qui travaillent et les hommes qui friment, avec, au sein de cette famille, les mensonges de Roy mais aussi de Max au sujet de l'argent et la culpabilité ressentie sincèrement par ce dernier. A travers Frère Daniel, c'est l'action de l’Église et la sienne propre et surtout l'abnégation de ses missionnaires qui est ici mise en avant, leur sens du combat aux cotés des plus démunis même si la révolte des noirs est aveugle, s'exprime dans le cadre général de la colonisation, de la haine du « blanc » et frappe ainsi ceux qui les ont toujours défendus. Il y a aussi une réflexion sur le phénomène colonial, cette attitude de mépris de la classe dirigeante blanche qui maintient les noirs dans un état d'infériorité en raison d'une supposée supériorité mais aussi la recherche du profit au détriment des populations locales. Le plus étonnant est de Frère Daniel, malgré ses origines et peut-être un peu malgré lui-même, a contribué à faire entrer les noirs dans un moule fabriqué par les colons pour mieux les dominer. Il prend conscience de cela et culpabilise à un point tel qu'il décide de troquer sa soutane pour des vêtements civils, ce qui est plus qu'un symbole. Avec la troisième génération de Tromp, l'auteur introduit l'argent facile, le trafic de drogue et ses dangers, le destin de Max, et on imagine ce que sera la vie future de Sonny.

     

    Il y a aussi cette étude de personnages, Roy est un être détestable, hâbleur, menteur, égoïste et Max est plein de bonne volonté, fait ce qu'il peut pour les siens avec un sens aigu du sacrifice, mais est poursuivi par un destin tragique qui s'acharne sur lui. Sa vie aurait pu être belle mais ne l'a pas été.

    Cette saga est évoquée par le Frère Daniel, cet homme d’Église bienveillant et peut-être un peu trop idéaliste voire utopique face aux populations qu'il entend protéger, qui est fidèle à ses vœux est malgré tout d'un engagement religieux et personnel inébranlable. Non seulement il a fait de la défense de Max et de sa famille un des buts de sa vie mais cette action individuelle s'inscrit dans une sorte de recherche de rédemption personnelle. En toile de fond, il y a cette voiture vieillissante, qui, comme lui, est le témoin de la déchéance de cette famille.

     

    Le style est quelconque, pas vraiment attirant, entrecoupé d'expressions locales évoquant des coutumes, des croyances et des superstitions, de phrases en anglais, mais le message au contraire est important.

     

    ©Hervé Gautier.

     

  • Mes vies secrètes

    La Feuille Volante n° 1343Avril 2019.

     

    Mes vies secrètes – Dominique Bona – Gallimard.

     

    Qu'est ce qui fait qu'on devient biographe, c'est à dire qu'on s'intéresse à la vie des autres ? Dominique Bona s'attache à expliquer ce qui lui a fait délaisser la fiction pour ce genre littéraire. Pour elle « Les racines du Ciel » de Romain Gary fut un véritable coup de foudre, ce qui l'invita à percer les nombreux mystères de cet écrivain hors norme. Ce sera un peu la même fulgurance devant le portrait de Berthe Morisot par Manet, et cette envie d'en savoir plus. Puis ce furent la tragédie de Camille Claudel, la passion de Paul Valéry. Avec Pierre Louys (prononcer Louy, sans l's) et Henry de Régnier, elle nous révèle des choses inattendues, bien loin des informations scolaires du Lagarde et Michard, ouvrage qui, bien avant wikipédia, a sauvé des générations de potaches désespérés devant les feuilles blanches de leurs dissertations. Puis il y eut Berthe Morisot, Clara Malraux, Colette, Gala, Stefan Zweig…

    La biographie est un art difficile puisque le biographe est tenu par les épisodes historiques de la vie de son sujet, ne peut y déroger, ce qui peut être quelque peu frustrant pour l'écrivain de fiction que Dominique Bona est aussi. Dans ce travail, notre auteure entre dans la vie des autres, se l'approprie, la dissèque, cherche à expliquer certains détails tout en s'interdisant la curiosité malsaine, le voyeurisme face aux secrets de famille, l'imagination, l’uchronie, les jugements définitifs. C'est aussi un travail épuisant de documentation, et pas seulement celui d'un rat de bibliothèque et d'éplucheur d'archives. Il faut aussi s’imprégner des lieux où ils ont vécu ceux dont on a choisi de parler, de rencontrer ceux qui ont partagé leur vie, parce que leur œuvre en est évidemment pénétrée. Il faut pour cela beaucoup de constance et la déception est parfois au rendez-vous parce que c'est aussi un art en désuétude. J'observe qu'elle aborde son travail de recherche à travers les désordres amoureux qui ont émaillé la vie de ceux dont elle a choisi de parler. L'amour, et avec lui la sensualité et l'érotisme, ses dérèglements, la passion et la folie qu'il engendre, est, en effet, et plus que tout les autres sans doute, un élément révélateur dans la vie d'un être humain. Tous ces auteurs, bien que consacrés par le monde des Belles-Lettres, ont ainsi perdu leur vernis littéraire et, face à une muse, sont redevenus des êtres humains ordinaires. Ainsi, en parlant des passions amoureuses des autres, en essayant de les expliquer, voire d'en percer le mystère et les paradoxes, il en résulte une sorte d'intimité entre l'auteur et son sujet avec toute l'humilité et le respect qu'on doit à un personnage hors du commun. De plus on s'apaise et peut-être on se comprend mieux soi-même, l'écriture pouvant, au cas particulier avoir un effet miroir, voire être une source de courage face aux vicissitudes de sa propre vie. Ainsi c'est l'occasion pour elle de se livrer, avec malgré tout de la parcimonie, comme du bout de la plume, à des détails sur sa vie à elle, mais elle le fait avec retenue, sur le ton de la confidence, en demi-teinte et c'est très bien ainsi parce qu'un écrivain, biographe de surcroît, reste un être humain, avec ses passions, ses fêlures, ses remords, ses secrets... Ainsi éclaire-t-elle le titre (au pluriel) de cet ouvrage qui m'avait au départ quelque peu intrigué, même si elle parle à la première personne.

    On n'est pas non plus écrivain par hasard. Il y a certes la formation, l'envie et la capacité d'écrire mais il y a aussi ce qui sous-tend cette démarche, une sorte de manque, de vide qu'on compense avec les mots et l'imaginaire et qui tient du fantasme autant que de cette volonté d'explorer des contrées inconnues de l'inconscient, de découvrir l'autre, fut-il fictif, et bien souvent soi-même à travers lui, de lutter contre les forces obscures et parfois contradictoires de la création et de s'étonner parfois du résultat. Créer et faire vivre un personnage inventé n'est pas une mince affaire. On peut certes s'inspirer du réel, s'écouter soi-même au point de susciter des ressemblances ou le repeindre aux couleurs de sa volonté mais finalement la liberté du personnage est la plus forte et l'épilogue parfois différent de ce qu'on imaginait au départ. Écrire tient de l'alchimie, c'est un mystère qui se nourrit lui-même et un auteur ne ressort jamais indemne de l'écriture de son livre. C'est, malgré les apparences une activité épuisante mais l'activité de biographe qu'elle semble préférer tant le nombre de ses biographies dépasse celui de ses fictions, reste quelque peu frustrant. Attirée sans doute par le style de ses écrivains préférés, elle a voulu en savoir plus sur eux, les comprendre mieux ainsi que leur œuvre. Elle veut surtout s'attacher à l'écrivain vrai plutôt que de se laisser aller à l’imagination qui est toujours une tentation sans perdre cependant de vue qu'écrire une biographie c'est aussi, un peu, une voie royale pour parler de soi.

    J'ai commencé à lire Dominique Bona il y a bien des années et l'ai suivie avec plaisir dans son parcours littéraire, jusqu'à la consécration suprême qui a fait d'elle une « immortelle ». Ses vies qu'elle qualifie de secrètes tiennent de la sienne sur laquelle elle lève un peu le voile, mais, ne seraient-elles pas aussi celles qu'elle a prêtées aux héros de ses propres romans ou celles de ceux dont elle a écrit la biographie ? En tout cas, c'est passionnant.

    ©Hervé Gautier.

     

  • Frederica Ber

    La Feuille Volante n° 1342Avril 2019

     

    Frederica BerMark Greene – Bernard Grasset.

     

    A Paris, un homme ordinaire dont nous ne saurons même pas le nom, le narrateur, mène une vie solitaire sans grand intérêt. Un matin, en lisant le journal, il apprend qu'en Italie, dans le massif des Dolomites, on a retrouvé deux personnes mortes, un homme et une femme, attachés l'un à l'autre, au pied d'une muraille rocheuse abrupte. Elle, Phaedra, était d'origine écossaise et lui, Umberto, Italien, architectes tous les deux à Rome. Le fait qu'ils soient ainsi liés entre eux conduit la police à soupçonner un crime rituel, un assassinat, ou un suicide, mais suspecte également une randonneuse qui a été aperçue avec eux et qui a disparu. Son nom est seulement révélé, Frederica Bersaglieri, sans aucune photo ni aucune autre précision. Or ce parisien croit se souvenir que ce nom correspond à une femme qu'il a connue vingt ans auparavant et dont le souvenir s'est incrusté dans sa mémoire, comme une trace indélébile, malgré le temps passé. Elle avait à l'époque une vingtaine d'années, c'était l'été et elle l'avait invité, l'avait en quelque sorte dragué et lui s'était laissé faire, innocemment, presque naïvement, profitant de l'instant présent en se demandant où tout cela allait le conduire (Bersaglieri veut dire tirailleurs en italien!). Ensemble ils avaient bu du vin dans les petits troquets de la capitale ou sur les grands boulevard, exploré les boutiques des bouquinistes et les vieilles brocantes, tutoyé le vide, passé ensemble une nuit sage à la belle étoile sur les toits de Paris, mangé des croissants chauds à l'aube ... mais il n'y a pas eu entre eux de rapports charnels. Il a eu soudain une envie folle de la retrouver. Il y avait quelque chose d'énigmatique chez cette femme, son côté intrépide, espiègle, dirigiste qui avait un temps bousculé sa vie de reclus volontaire. Puis, après une semaine, elle avait disparu. Pour le narrateur, cette femme était évanescente mais aussi une sorte d'invitation à sortir de sa routine esseulée. Parce que le souvenir qu'elle lui a laissé est encore vivace et que les circonstances de la mort de ce couple reste un mystère, il imagine ce qu'aurait pu être sa rencontre avec Phaedra puis avec Umberto dans la montagne italienne, il procède a ce même type de transfert, comme si Frédérica était, pour chacun d'entre eux, une invitation à une nouvelle vie. Tout a son souvenir, et persuadé qu'il s'agit de la même personne, le narrateur explore internet, les reportages, la presse italienne pour en savoir davantage sur cette femme inconnue, savoir si elle a survécu dans cet univers montagneux, si c'est bien elle qui fut son fantôme, vingt auparavant, mais il s'agit malgré tout d'un fait divers, vite gommé par l'actualité internationale

    Nous sommes dans une fiction et il est loisible à l'auteur d'en tisser les contours. Il y intègre les rencontres, dues au hasard, à une éventuelle destiné et qui décident parfois d'une vie avec bonheur ou drame. Ici celle du narrateur et de Frederica mais aussi celle qu'il imagine entre cette jeune femme hypothétique et ce couple d’architectes. Il y a beaucoup de développements sur ce thème. Elles sont parfois de simples entrevues éphémères, aléatoires ou au contraire pérennes et le roman se décline en différentes analepses. Les unes correspondent à la réalité, s’inscrivent dans Paris, ses coins secrets, ses squares, ses rues pleines de gens pressés et les autres qui ne sont que le fruit de l'imagination de l'auteur entraînent le lecteur en Italie. Cela j'ai bien aimé à cause du dépaysement. J'ai apprécié aussi que cette semaine d'été se décline sous le sceau d'une amitié un peu bizarre qui ne se termine pas banalement dans un lit, avec descriptions érotiques, plaisirs, déceptions, illusions, serments qu'on jettera aux orties le moment d'exaltation passé. Cela on ne l'a que trop lu. Les relations entre un homme et une femme qui ne se concluent pas par une passade m'ont toujours étonné. L'auteur dessine les apparences d'une sorte de roman policier et en tire le fil imaginaire, mettant en situation Frederica et Phaedra puis Umberto qui se retrouvent, mais je n'ai pas pu m’empêcher d'y voir quelques longueurs, toujours désagréables pour le lecteur. En revanche le regard que porte Frederica sur les choses et sur les gens, prend une dimension différente, inattendue, mystérieuse. Quand elle part pour l'Italie, le narrateur se sent encore plus seul et, pour la retrouver accomplit des gestes rituels un peu fous qui évoquent leurs rencontres dans les rues et les quartiers parisiens, comme une supplique au hasard, comme si cela suffisait à la faire réapparaître. Ce que je retiens aussi c'est la grande solitude de cet homme, comme une réaction au monde extérieur où il n'a pas sa place et qui gardait intact, dans sa mémoire, l'épisode estival avec Frederica.

    J'ai pris ce livre que le hasard m'avait désigné sur les rayonnages d'une bibliothèque, comme c'est souvent le cas. Au début je l'ai lu avec curiosité et même un certain plaisir à cause du style fluide et des images poétiques agréables, mais l'épilogue m'a un peu déçu, sans que je sache vraiment pourquoi. M'attendais-je à autre chose, une autre fin était-elle possible nonobstant le contexte de la fiction, l'auteur m'avait-il emmené si loin que j'imaginais autre chose, entre réalité, fantasme, poids du passé, regrets de la vie et attirance vers la mort, nostalgie et solitude… ?

     

    ©H.L.

     

     

  • Douze nouvelles

    La Feuille Volante n° 1341Avril 2019

     

    Douze nouvelles (Dodici raconti)Dino Buzzati – Pocket.

    Édition bilingue français - italien traduction et annotations par Christiane et Mario Cochi 

     

    De son métier de journaliste qu'il exerça avec passion de 1928 au « Corriere della sera » à Milan, à sa mort, Dino Buzzati (1906- 1972) a gardé le goût de l'écriture et de l'observation. Il excelle à retracer pour ses lecteurs les petits faits qui font la vie de chacun de nous en y donnant toute l'importance nécessaire pour transformer, en quelques paragraphes, la banalité d'une vie en une véritable histoire exceptionnelle (Ça n'est jamais fini).

     

    Cela ne va pas sans une incursion dans une certaine étrangeté, -(l'ubiquiste - Trois histoires de Vénétie) (Délicatesse : Le meurtrier de sa femme, condamné à mort et qui va être exécuté, se voit invité à réfléchir sur la mort et sur l'au-delà, une manière plus douce en tout cas d'exécuter la sentence), voire l'insolite(Cendrillon), la cruauté bien humaine. L'humour, un peu noir cependant n'est pas non plus oublié (l'honneur du nom) ni la réflexion sur l'instinct grégaire, l'absence d'originalité des hommes et leur volonté de se noyer dans la masse (Chez le médecin). Buzzati est aussi, j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire dans cette chronique, un fin observateur de l'espèce humaine, de ses aspirations et de ses obsessions. A travers une enfant, il aborde l'injustice (l'oeuf), avec « La vieille voiture » il dévoile un étrange dialogue entre un vieux véhicule et son propriétaire qui veut s'en débarrasser, mais en lui cachant ses intentions. On a droit à un échange autour de la nostalgie, du vieillissement, de l'inutilité... J'y ai vu aussi une incursion dans l'univers des remords (comme dans « La magicienne ») et de la solitude. Il doit être bien seul cet homme pour ainsi dialoguer avec sa machine avec laquelle il a eu une longue complicité. Il m’apparaît que ce texte, écrit sans doute dans la première moitié du XX° siècle, est très actuel ; on a jamais été autant connecté, on n'a jamais autant dialogué sur les réseaux sociaux notamment… et on est toujours aussi seul ! Avec « le petit papillon » c'est la lutte entre les hommes qui veulent prendre la place des autres pour leur ego, leur carrière, leur réussite sociale. Une caractéristique bien actuelle et qui ne risque pas de changer !

     

    A lire la nouvelle intitulée « l'héléphantiasis » on peut aisément penser qu'il s'agit là d'une vision déjantée et bien improbable du monde. Que nenni, et j'y vois personnellement, certes une fiction, mais pas si éloignée que cela de notre société qui se lance à corps perdu dans le progrès en privilégiant son aspect pratique, sans se soucier des conséquences catastrophiques qu'il peut entraîner sur notre vie. Le silence qui envahit le paradis perdu de l'homme dans cette nouvelle, ressemble à s'y méprendre à celui qui de plus en plus existe dans nos campagnes où l'usage intensif des insecticides agricoles contribue à la disparition des oiseaux et donc au silence. La bizarre volonté de l'homme de détruire son environnement pourtant indispensable à sa vie est une constante plutôt inquiétante.

     

    Le rôle de l'écrivain, même dans le cas du roman et de la nouvelle qui sont des fictions, n'est pas uniquement de distraire son lecteur. Il est de lui faire prendre conscience, à travers des postures parfois puisées dans l'absurde, des diverses facettes de la condition humaine dont nous portons tous la marque et j'ai toujours plaisir à lire Buzzati qui tient fort bien ce rôle.

     

    Ce sont des textes courts qui vont à l'essentiel, comme doivent être écrites les nouvelles.

    Cette présentation bilingue annotée de précisions grammaticales est pratique pour qui apprend l’italien.

     

     

    ©H.L.

     

     

  • Mamie Luger

    La Feuille Volante n° 1340Avril 2019

     

    Mamie Luger – Benoît Philippon- Éditions Equinox-Les Arènes

     

    Imaginez un peu Berthe, une vieille de 102 ans, ridée et édentée, avec sonotone et arthrite, genre Ma Dalton ou Calamity Jane, qui vient, dès potron-minet, de tirer sur son notaire de voisin à la 22 long rifle et qui a fait face, arme à la main, aux forces de l'ordre au fin fond du Cantal. Au commissariat, devant l'inspecteur Ventura qu'elle s'évertue a appeler Lino alors qu'il se prénomme André, elle ne s'en laisse pas conter et entreprend même d'enrichir le vocabulaire du susdit, mais pas vraiment dans la langue châtiée de Jean d'Ormesson ! Non seulement elle a envoyé son voisin à l’hôpital mais elle a aussi couvert la fuite d'assassins qui maintenant sont en cavale. Rapidement son interrogatoire, accessoirement un peu surréaliste et pas mal folklorique dans le cadre d'une procédure policière, glisse vers la biographie mouvementée de sa famille et de la sienne propre et on s'aperçoit que plus elle parle, plus elle aggrave son cas. Sa vie n'a pas vraiment été un long fleuve tranquille et si elle a été une belle femme fort avenante, elle en a bien profité avec les hommes. Pour l'heure, elle boit sec, a la détente chatouilleuse, l'homicide facile et la langue bien pendue, quant à son surnom de « Mamie Luger » , il lui vient d'une mésaventure de la 2° guerre qui a mal tourné surtout pour un soldat allemand. Berthe a beau être une tueuse en série, il passe entre l'inspecteur et elle une sorte de courant de sympathie bien incompatible avec une garde à vue réglementaire. Il faut dire que ses aveux qui ressemblent plutôt à une confession ont été des plus précis, justifiant autant la longévité exceptionnelle de Berthe que son surnom. Elle a même tendance à confondre instruction judiciaire et divan du psychanalyste et c'est sans doute cette incursion dans le passé, qui bien souvent donne le vertige, à moins que ça ne soit sa volonté de se décharger avant de mourir d'un poids trop lourd à porter pendant trop longtemps, qui provoquent chez elle un malaise. C'est plutôt dommage parce que, dans le même temps, une perquisition se déroule chez elle et ce que trouvent les policiers est plutôt époustouflant. Le suspense est donc au rendez-vous et le lecteur découvre les faits, au rythme des nombreux analepses de ce roman. Et puis cette volonté de tout avouer, ce qui la conduira à une lourde condamnation, n'est-elle pas aussi une envie de tout simplement en finir ?

    C'est qu'elle sait ce qu'elle veut, Berthe et quand elle a décidé de trucider un homme, il ne perd rien pour attendre et elle met toujours ses projets à exécution, surtout ceux-là ! Si elle a commis ces assassinats presque naturellement, c'est avec la bonne conscience de celle qui agit pour son bien. Elle n'était pas vraiment préparée à cette épreuve policière puisque, dans le cadre de cette procédure où l'on peut parfaitement garder le silence, elle est à la fois prolixe de détails et convaincante au point que Ventura lui donnerait presque raison d'avoir perpétrer cette hécatombe d'hommes et l'ambiance de ce bureau d’interrogatoire n'a vraiment rien d'agressif. Heureusement il y a l'enquête qui se rappelle à lui et le maintient dans le rôle de gardien de la loi. On le sent quand même un peu partagé entre la volonté de révéler la vérité dans cette affaire et la compréhension qu'il éprouve pour cette vielle femme finalement pas si antipathique que cela, son empathie le disputant à son envie de connaître la fin de cette histoire. Son attitude envers elle et les dialogues quelque peu emprunts de familiarités qu'ils échangent, détonnent un peu sur l'ambiance qu'on s'attend à rencontrer dans un tel contexte.

    Elle devait bien avoir un problème avec les hommes pour les traiter ainsi ou bien, après avoir ainsi satisfait son désir de vengeance, s'attachait-elle à faire prévaloir hypocritement les apparences trompeuses, donnant d'elle l'image d'une vieille dame bien tranquille. C'est un paradoxe, elle ne peut se passer des hommes mais s'en lasse vite, prenant conscience, mais un peu tard, qu'elle a fait une erreur, funeste cependant, surtout pour ses éphémères partenaires. C'est sans doute sa manière à elle de rétablir l'égalité des sexes !

     

    Quand j'ai ouvert ce livre, je m'attendais, à cause sans doute de sa couverture ou de son titre, à un polar classique. Or ce n'en est pas un, nonobstant le nombre des victimes de Berthe. Je lui ai trouvé un côté attachant, émouvant, sensuel parfois, tant les choses qui y sont dites le sont non seulement avec une écriture fluide et plaisante à lire, bien éloignée de celle employée traditionnellement dans ce genre romanesque, mais aussi parce que cela parle de la vie ordinaire avec ses joies, ses peines, ses projets avortés, ses remords, mais aussi du racisme, de l'intolérance, de l'amour impossible, du destin implacable, autant de thèmes devant lesquels l'humour, pourtant bien présent au fil des pages, devient soudain dérisoire. Oui, pour tout cela, j'ai bien aimé ce roman.

     

     

    ©H.L.

     

     

  • La vérité sur l'affaire Harry Quebert

    La Feuille Volante n° 1338 – Mars 2019

     

    La vérité sur l'affaire Harry QuebertJoël Dicker – Éditions de Fallois/L'Age d'Homme.

     

    C'est bien d'être un écrivain à succès dont le premier roman a bien marché, d'habiter New-York et d'être reconnu dans la rue, bref, d'avoir du succès. C'est ce qui est arrivé au jeune Marcus Goldman et bien entendu son éditeur attend le suivant, sauf que, cela fait un an que notre ami n'a rien écrit, pire, il ne se sent plus capable d'aligner des mots, on appelle ça la crise de la page blanche et ça n'arrive pas qu'aux autres. Il y a donc urgence et il se tourne vers son ami, Harry Quebert, 68 ans, grand romancier américain et ancien professeur d'université dont il a été l'étudiant, qui vit à Aurora, une ville imaginaire que l’auteur situe dans le New Hampshire. Au même moment, Quebert, 34 ans au moment des faits, est poursuivi et incarcéré pour le meurtre d'une jeune fille, Nola Kellergan, 15 ans à l'époque, fille de pasteur, avec qui il avait une liaison secrète et qui a disparu trente trois ans plus tôt sans qu'on ait retrouvé son corps, ainsi d'ailleurs que de l’assassinat de Deborah Cooper, la femme qui avait donné l'alarme. A l'époque il avait été soupçonné, mais faute de preuves n'avait pas été inquiété, l'enquête s'était égarée entre témoignages contradictoires et accusations gratuites et l'affaire avait été classée. La découverte récente des restes de Nola, enterrés dans son jardin, accompagnés du manuscrit d'un roman à succès de Harry et d'une mention manuscrite, a rouvert cette enquête en pleine élection présidentielle de 2008, et tout l'accuse. Avec de nombreux analepses, le lecteur voyage dans le temps, entre 1975 et 2008 et mesure combien Harry était amoureux fou de Nola. Bien entendu Goldman n'est pas policier et même si on le lui déconseille fortement, il va tout faire, en compagnie d'un ancien flic qui partage son avis, pour démontrer l'innocence de son ami. Malgré les intimidations, Marcus enquête et ses investigations révéleront des secrets sordides de cette petite ville apparemment tranquille, la présence d'un autre homme auprès de Nola et de circonstances troublantes qui ont entouré son décès. D'un autre côté, l'éditeur de Marcus, le talonne et le menace même d'un procès s'il n'écrit rien. Il est toujours à l'affût d'un succès et donc d'une bonne affaire financière et lui suggère de raconter cette histoire et ainsi de relancer sa carrière. Tel est le point de départ de ce roman qui ne doit rien à la plume et à l'inspiration de Marcus qui n'en sera que le scribe. C'est un véritable thriller à l'américaine, mais aussi une sorte de mise en abyme qui nous fait participer directement à l'écriture du roman.

    C'est donc un authentique polar avec tout le suspense qui va avec, Dicker tenant son lecteur en haleine jusqu'à la fin, démontant chaque accusation, apportant un éclairage nouveau, et ce pas seulement à cause de la longueur de ce livre (656 pages), ce qui pour moi est rarement un encouragement à la lecture. L'auteur en profite pour parler de l'écriture et des écrivains, mais aussi pour régler ses comptes avec les éditeurs en évoquant les conditions de travail qu'ils imposent à leurs auteurs, avec le plagiat, la justice, la politique, les médias qui déforment tout pour faire un scoop et vendre du papier, l'hypocrisie et le mensonge qui, sous toutes ses formes est inhérent à la condition humaine, spécialement dans les villes américaines puritaines de la côte est. Entre les secrets de la famille rigoriste de Nola, son père démissionnaire et sa mère abusive, l'amour fou d'Harry pour cette jeune fille mystérieuse, cet homme un peu trop romantique, victime d'une sorte de démon de midi, qui tente d'écrire pour elle un livre sur l'amour impossible et une adolescente qui veut avant tout se faire épouser malgré la différence d'âge et le scandale, qui cultive les apparences nécessairement trompeuses pour parvenir à ses fins, sa duplicité qui va jusqu'à la manipulation, la perversité et la séduction d'autres hommes, son suicide manqué, les jalousies que cet amour suscite, ce roman se tisse par petites touches. Trente trois années ont passé mais les passions, les haines et la volonté de cacher la vérité sont intactes et pour nos deux enquêteurs se profile de plus en plus le syndrome du crime parfait. Les investigations de Marcus et de son compère mettent en évidence des zones d'ombre, des contradictions et des insuffisances dans l'enquête originale et provoquent les aveux longtemps cachés de ceux qui l'ont menée, la révélation de faits nouveaux, de relations inattendues et parfois difficiles entre les habitants de cette petite ville, la mise en cause de nouvelles personnes, la révélation de la duplicité de cette jeune fille dont la véritable personnalité est bien éloignée de l'image qu'elle a voulu en donner, le mensonge longtemps entretenu, le poids des remords, l'ambition démesurée... L'épilogue à la fois inattendu et émouvant qui qui parle d'un homme poursuivi par un malheureux destin...

     

    J'ai abordé ce roman sur les conseils d'une lectrice et aussi à cause de sa couverture reproduisant une toile d' Edward Hopper qui est un de mes peintres préférés et qui s'inspira aussi de ces paysages. Je l'ai lu avec plaisir, certes comme un policier bien écrit, mais aussi et peut-être surtout comme une étude de l'espèce humaine, ses passions, ses comportements sordides, sa désespérance.

    ©H.L.

     

  • Mariage contre nature

    La Feuille Volante n° 1337 – Mars2019

     

    Mariage contre natureMotoya Yukiko – Éditions Philippe Picquier. [Prix Akutagawa 2016]

    Traduit du japonais par Myram Dartois-Ako.

     

    San est mariée depuis quatre ans. Elle a quitté son emploi de bureau pour épouser un homme tellement transparent que nous ne saurons même pas son prénom, mais la vie domestique l'ennuie un peu d'autant qu'elle n'a pas d'enfant et que le salaire de son conjoint est suffisant pour la dispenser de travailler à l'extérieur. J'ai eu l'impression qu'elle avait épousé cet homme non pas par amour mais par opportunité, l'important revenu de ce dernier lui permettant d'être une femme au foyer. Quand elle est seule avec lui, il a une addiction pour la télévision, l'oisiveté… et aussi pour le whisky-soda ! Sa vie est telle qu'elle dit elle-même être comme en apesanteur. San qui se cherche des activités ménagères fait un jour le tri de ses photos dans son ordinateur, découvre que son mari et elle se ressemblent et trouve cela inquiétant tant ils sont apparemment dissemblables ! Pourtant le nez et les yeux de son mari ont des velléités migratoires sur son visage ! Il lui semble légitime de s'interroger, d'autant que ses relations de couple, hormis peut-être les séances intimes de simulacre de la reproduction, sans véritable plaisir pour elle, sont plutôt en panne. Peu semble lui importer cependant puisque, de ce point de vue, et avant de connaître cet homme, elle avait un rôle plutôt passif avec ses autres partenaires éphémères, au point que non seulement elle n'en a gardé que peu de souvenirs mais surtout qu'elle se sentait menacée par eux. Aussi bien mettait-elle rapidement fin à leur liaison. A l'intérieur de son couple, il n'y a rien de vraiment nouveau et c'est un peu comme si elle se faisait manger, c'est à dire détruire, par son mari. San ne doit pas avoir beaucoup d'attachement pour cet homme puisque, quand elle parle de lui, elle le nomme comme « la chose qui est censée être mon mari », ce qui, après quatre années de mariage, est quand même révélateur. Elle en vient même à se demander si elle ne regretterait pas davantage la mort de son chat que celle de son époux !

    San doit être une belle femme puisque son mari a quitté son ex, qui ressemblait à une pin-up ou à une actrice de cinéma, pour l'épouser. D'évidence elle s'ennuie avec lui mais je note qu'elle est suffisamment loyale à son époux pour ne pas le tromper. L'adultère se pratique pour moins que cela ! Lui-même semble vivre à côté d'elle sans vraiment lui accorder de l'importance. Ce concept de ressemblance entre époux est récurrent puisqu'il revient à propos d'un autre couple marié depuis beaucoup plus longtemps. Le plus étonnant est que, sans vraiment l'expliquer autrement que par un long congé de maladie de son mari, San constate que, dans son couple, les rôles se sont inversés, elle s'étant mise à la télévision... et au whisky soda et lui aux tâches ménagères en prenant toutes les charges de son épouse. Est-ce à dire que dans le mariage on perd sa personnalité au point de ressembler à l'autre ? La ressemblance supposée entre ces deux époux irait-elle jusque là ?

    Je n'ai pas une culture nippone, je ne connais pas la symbolique de la pivoine dans ce pays et franchement, même s'il y a un côté poétique à l'épilogue, il m'a un peu échappé. J'y verrais plutôt l'image de l'abandon voire de la destruction physique de cet homme. San a-t-elle un réel problème avec les hommes dont, avant son mariage, elle se débarrassait rapidement, rôle qu'elle reprend avec son mari dans une métamorphose poétique. Veut-elle nous signifier qu'il vaut mieux vivre seul que de supporter un conjoint insupportable et ainsi fuir le mariage ? A travers ce court roman un peu étrange, veut-elle nous signifier que cette union était, comme l'indique le titre, contre nature?

    Motoya Yukiko, qui est une jeune auteure (née en 1979), nous montre les défauts du couple, le peu d'attirance qu'elle a pour le mariage et l'amour semble être, pour l'instant, son thème de prédilection favori. Au vrai, c'est un sujet classique d'autant que, allez savoir pourquoi et sous toutes les latitudes, les hommes et les femmes semblent vouloir s'inventer la vocation du mariage comme un passage obligé dans leur vie, alors que manifestement, vu le nombre grandissant de divorces, ce serait plutôt un échec.

    Ce thème fait partie des préoccupations humaines et a toujours été un sujet de réflexion pour les hommes et les femmes et de création pour les artistes. Il est certes intéressant et cette histoire l'illustre à sa manière assez particulière, même si chacun de nous a forcément une idée précise sur la question.

     

    Ce roman a obtenu le prix Akutagawa qui est le plus prestigieux du Japon. Là je me dis que compte tenu de la distinction, je n'ai effectivement rien compris et que je suis passé à côté d'un chef-d’œuvre nonobstant la fin poétique et sûrement métaphysique de cet ouvrage.

     

    ©H.L.

     

     

  • Quand Dieu boxait en amateur

    La Feuille Volante n° 1309

     

    Quand Dieu boxait en amateurGuy Boley – Bernard Grasset.

     

    C'est souvent le cas pour un écrivain, le décès d'un proche est, par l'émotion qu'il suscite, par la naissance du besoin qu'il y a de mettre des mots sur le parcours de celui que la vie vient d'abandonner, par la nécessité d'être le complice de la trace que malgré lui il laissera, l'occasion de confier à la feuille blanche une somme de souvenirs diffus et confus au début, mais qui, avec le temps, s'organisent presque d'eux-mêmes. C'est en tout cas une action contre l'oubli qui est le propre de l'espèce humaine. Cet hommage de la mémoire se porte ici, pour l'auteur, sur son père, René Boley. C'est souvent une figure tutélaire, un exemple pour un fils qui, après un parcours cahoteux et surtout protéiforme, devient romancier et choisit de relater tout ce que son existence et parfois celle des autres lui ont apporté de richesses intérieures et d'échecs. C'est, dans l'Est rural de la France, la jeunesse de cet homme qui est d'abord évoquée, une vie d'orphelin, avec une mère pauvre et revêche, qu'un précoce veuvage a rendu acariâtre et méchante, pour qui le travail seul compte et qui se méfie des livres. C'est un garçon qui n'a pas pu faire d'études, mais qui est pourtant amoureux des mots et des livres et qui est vite confronté au travail manuel et à la boxe, pour l'endurcir et le préparer aux futurs épreuves de l'existence.

     

    Comme cela arrive souvent, René rencontre Pierrot, aussi timide, malingre et intellectuel qu'il est fort et bricoleur, une authentique amitié que les livres souderont. Pour Pierre ce sera la Bible en passant par toutes les mythologies, alors que René aura une fasciation pour les mots inusités et rares du Dictionnaire Larousse ! L'un deviendra forgeron et l'autre prêtre ! L'âge adulte les réunira mais pas la religion qui sera toute la vie de Pierrot que son ami, même s'il continue à le tutoyer, ne pourra plus nommer désormais que « Père Abbé », à cause de la fonction, de la soutane ou de je ne sais quelle raison ! René pratiquera la boxe au point de devenir champion de France dans la catégorie amateur mais ne goûtera du catholicisme ni les rites ni les pompes, découvrira l 'opérette mais surtout le théâtre, ce qui couronnera cette histoire d'amitié et donnera tout son sens à ce titre de roman quelque peu abscons. Le temps passe et les temps changent et même si René n'entend rien au christianisme, c'est pourtant Pierrot qui va lui offrir un rôle de vedette, une sorte de carrière de comédien local, certes amateur, quand, jusque là, on ne lui avait offert que des rôles obscurs ou de figuration. Mais le personnage qu'il doit incarner ne souffre pas la médiocrité et sa force physique, sa beauté, sa notoriété de boxeur ne sauraient tenir lieu de talent. Être bon sur un ring ou dans une forge n'implique pas de l'être sur les planches ! A force de travail, de répétitions, il finira par habiter le personnage, par littéralement l'incarner.

     

    Jusqu'à ce moment du roman, fortement inspiré par la biographie de cet homme, j'avais trouvé les choses intéressantes, non seulement par son parcours mais aussi par la façon qu'à l'auteur de le raconter. Il y a les épreuves, les résiliences, les déchéances, les abandons, les démissions, rien que de très normal après tout puisque, contrairement à ce qu'on nous dit, cette vie n'est pas si belle, Il faut que chacun se réalise, tente sa chance, fasse son parcours, comme on dit et les enfants qu'on a ne sont pas destinés à nous appartenir. J'ai eu le sentiment que l'auteur a écrit ce roman non comme un acte de mémoire comme il semble vouloir le dire au début, mais comme un véritable acte de contrition laïc et surtout éminemment personnel, s'excusant face au vide du néant où vont tous les morts, de tout ce qu'il n'avait pas su faire ou su dire du vivant de ce père, de tout ce qu'il a pu faire contre lui. On ressemble toujours à quelqu'un, à un géniteur proche ou à un lointain ancêtre, la roulette de la génétique a des initiatives parfois étonnantes ! J'ai fini par me dire que l'auteur, en choisissant de rendre hommage à son père, voulait finalement parler de lui, de sa lente descente vers l'alcool, expliquant que la déchéance de René, pas forcément due uniquement à l'âge, était un peu la sienne, comme s'il se livrait ici à une confession intime à l'absolution hasardeuse. L'écriture a-t-elle ce pouvoir ? Je n'en suis pas bien sûr et même si Guy Bolet puise dans cette histoire finalement authentiquement émouvante la matière d'un roman, s'il souhaite exorciser avec les mots si fascinants pour René des erreurs, des douleurs et des malheurs, c'est aussi un peu pour lui qu'il le fait

     

    C'est écrit dans un style spontané, presque populaire, avec cependant des moments émouvants et même poétiques, surtout dans ses évocations et descriptions, avec un sens de la formule où se mêlent, l'air de rien, l'humour, le dérisoire, la sensibilité, l'irrévérence et la tendresse, une façon d'écrire qui à la fois fascine par son côté simple et impertinent, mais qu'on a tendance à rejeter parce que, instinctivement, et sans peut être se l'avouer ni savoir pourquoi, on attend autre chose d'un écrivain.

    C'est le hasard d'une bibliothèque qui m'a fait connaître cet auteur. Alors, pour les mots, pour les images, pour le ton et la démarche d'écriture, oui, j'ai bien aimé ce livre.

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Fils du feu

    La Feuille Volante n° 1336 – Mars2019

     

    Fils du feu – Guy Bolet – Grasset.

     

    J'ai fait connaissance avec cet auteur un peu par hasard, à l'occasion de la lecture de son roman « Quand Dieu boxait en amateur » (La Feuille Volante n° 1309). J'avais trouvé cela fort bien et j'avais eu envie de faire un bout de chemin avec lui.

     

    Ici aussi, il refait le chemin de la mémoire. Il parle de son enfance du côté de Besançon, dans les années 1950 auprès de ses parents, un père forgeron (d'où le titre), une mère lavandière mais aussi de Jacky, l'ouvrier de la forge, de sa grand-mère, grande tueuse de grenouilles devant l’Éternel, des voisins, M. Lucien époux de Fernande, et Marguerite-des-oiseaux surnommée mystérieusement ainsi malgré son « cul de jument comtoise ». Il a grandi au milieu de l'odeur de la lessive, des senteurs d'eau de toilette de Lucien, des flammes de l'atelier et de la fumée blanche des locomotives parce leur maison jouxtait le dépôt. Une vie entre l'univers des hommes et le monde des femmes. Il nous confie ses craintes des cours de récréation face aux plus grands, son habitude de se réfugier dans les latrines malodorantes, mais c'est aussi dans ce lieu insane qu'il prend conscience des choses de ce monde, de la réalité du ventre des femmes sur lequel, enfant, il fantasme un peu, y voit l'origine du monde (on songe ici au tableau de Courbet, mais avec plus de pudeur, de retenue à cause de son âge). Nous sortons tous du ventre d'une femme, lui comme son petit frère qui, quelques années après sa naissance, a été happé par la mort, ce qui a non seulement bouleversé cette famille mais a donné à chacun une idée précise de ce que sont l'absence, le vide, l'injustice, l'abandon, tout ce qui rend les vivants fous et les morts trop présents. Personne, et surtout pas les prêtres au discours surréaliste fait de concepts aussi fumeux que le ciel, la vie éternelle, la résurrection des morts, ne pourra jamais apaiser le chagrin né de la mort d'un enfant. Ils ne seront jamais convaincants sur ce point ; on ne met pas un enfant au monde pour aller à son enterrement, face à cela, l'amour supposé de Dieu pour les hommes passe pour une cruelle billevesée et l'enfer prend soudain une réalité bien terrestre. Cette mort rappelle celle du fils de Marguerite. Elle est tellement dans le déni qu'elle l'attend toujours pour déjeuner, une assiette à la main, bien des années après sa disparition. Mais voilà, le temps continue sa course, indifférent à la douleur des hommes, censé seulement l'aplanir, l'apaiser, mais cela n'est qu'une fiction ridicule qu'on habille de mots lénifiants et d'apparences trompeuses. Il n'y a que la mort de ceux qui les ressentent pour éteindre cette douleur et ce deuil qui dès lors fait partie de leur vie, jusqu'à la fin.

    Le progrès s'installe, qu'on a baptisé plus tard du nom des « Trente glorieuses », la forge s'est éteinte, le père est devenu représentant de commerce, la mère et la grand-mère se sont fondues dans une sorte de religiosité ridicule, faite de prières, de visites au cimetière avec fleurs et bondieuseries, et lui, le narrateur, a fini par enfiler une armure et revêtir un masque, c'est à dire adopter le mensonge et l'hypocrisie qui est une manière de supporter la vie, de l'exorciser.

    Une telle mort détruit une famille plus sûrement qu'elle ne la soude à cause de la culpabilité judéo-chrétienne qui vous pourrit la vie autant que cette volonté bien humaine de tout détruire autour de soi, peut-être pour conjurer quelque faute antérieure. Il s'ensuit une fuite en avant ou un repli sur soi-même pour tenter d'oublier, une valse-hésitation fait d'engagements et de renoncements sans aucune raison, mais tout cela est vain. Sa mère s'enfonce dans le déni en mimant artificiellement la vie évanouie à jamais mais entretenue par elle, ce qui, vu de l'extérieur, prend toutes les apparences de la folie. La psychiatrie, autre réponse proposée face à cette détresse, sera tout aussi inefficace. Elle se met à vivre de l'autre côté du miroir, dans un mode virtuel, tricoté pour elle et par elle et qui finalement lui convient. Cette bizarre propension à recréer un espace parallèle où s'entrechoque réalité et imaginaire, s'étend à ce fils bien vivant, le narrateur, mais qui par les hasards de la vie n'aura jamais de descendance. Il peint parce que sa sensibilité se manifeste ainsi faute sans doute de pouvoir s'extérioriser autrement, et, malgré lui ces thèmes de la mort, de la folie et de l'enfance reviennent sous son pinceau comme une obsession qui jamais ne pourra se révéler pleinement mais l’obsédera jusqu'à sa mort. Il en va de même de l'écriture qui, parce qu'elle résulte d'une alchimie intérieure, est souvent une tentative avortée, un exorcisme manqué, éternellement recommencé mais qui parfois, et peut-être bizarrement, atteint son but...

    Je n'ai pas été déçu par ce deuxième roman lu avec passion et émotion. J'ai bien aimé cette plongée proustienne dans le temps et la façon qu'a cet auteur de nous la faire partager. J'ai apprécié la prolixité de ce discours souvent révolté, parfois poétique mais toujours authentique. Je crois que je serai attentif à son parcours.

    ©H.L.

  • Ces rêves qu'on piétine

    La Feuille Volante n° 1335 – Mai 2019

     

    Ces rêves qu'on piétineSébastien Spitzer- Éditions de l'Observatoire.

     

    Tout d'abord je remercie Babelio et les éditions de l'Observatoire de m'avoir fait découvrir ce roman.

     

    Ce livre s'ouvre sur un concert, le dernier qui sera donné à Berlin et les notes de l'orchestre le disputent au bruit des orgues de Staline tirées aux portes de la capitale du Reich. C'est la fin des rêves de la grande Allemagne. Magda est la reine de cette ultime moment parce qu'elle est non seulement une fort belle femme mais elle est aussi l'épouse de Joseph Goebbels, le ministre de la propagande. C'est dans ce genre de circonstances, quand tout s'effondre autour de soi et qu'on sent la fin, qu'on refait le chemin parcouru jusque là. Dans le bunker berlinois d'Hitler, qui sera bientôt son tombeau et celui de ses enfants, elle se revoit jeune fille pauvre mais heureuse, puis mariée à un homme riche et influent dont elle divorcera. Elle sera fascinée par le nazisme et par ce petit homme boiteux qui parle si bien et qu'elle finira par épouser. Il est pourtant bien dépourvu des caractéristiques aryennes exigées par le nouveau pouvoir, mais cela lui importe peu après tout, ce qui compte pour elle c'est de faire partie des puissants du régime, de satisfaire ses ambitions. Magda est le type de femme qui n'aime qu'elle-même et qui sait jouer de sa séduction, qui accepte les nombreux adultères de son mari pour arriver à ses fins. Ses rêves à elle ont été satisfaits puisqu'elle est « la première dame du Reich » et un modèle pour tous. Elle a seulement un attachement pour Harold, un fils qu'elle a eu d'un premier mariage à qui elle écrit une dernière lettre pleine d'espoirs dans le nazisme mais n'hésitera pas à assassiner ses six enfants dans une sorte de rituel avant de se donner la mort avec son mari. Elle a réussi à cacher ses origines juives comme l'ont fait beaucoup de dignitaires du III° Reich.

    L'auteur s'approprie l'Histoire, y mêle de la fiction, imagine que le père de Magda, Richard Friedländer, prisonnier à Buchenwald où il sera exécuté, lui écrit des lettres pour lui demander de l'aide. On a du mal à imaginer que ces lettres ont pu lui parvenir et même quitter le camp et, de fait, c'est une invention de Spitzer. Le vrai Friedländer, qui n'était d'ailleurs que son père adoptif, s'était effectivement occupé d'elle, enfant, et avait eu, à son égard, toutes les attentions d'un père. Il est mort sans laisser de traces, comme la plupart d'entre nous. Compte tenu de la personnalité de Magda, on peut parfaitement imaginer que, si ces lettres eussent existé et eussent été portées à sa connaissance, elle les eût ignorées parce que simplement cela eût détruit un fragile édifice qu'elle avait mis tant de temps et de compromissions à édifier. Cela aussi eût piétiné ses rêves.

    Il avait des rêves lui aussi, ce pauvre M. Friedländer, des rêves de libération et de vie normale, mais ils ont été foulés par les bottes des SS, comme toutes les victimes de la Shoah persécutés et tués pour la seule raison qu'ils étaient juifs.

    Il n'est pas besoin de faire appel à la fiction pour illustrer cette caractéristique de l'espèce humaine, capable du pire comme du meilleur, mais bien souvent du pire. C'est l’égoïsme qui s'exerce jusques et y compris contre les membres de sa propre famille quand ils sont une gêne pour ses propres intérêts immédiats et contre lesquels on n'hésite pas à pratiquer l'oubli, le mensonge, la trahison voire l'élimination. C'est peut-être difficile à admettre, cela va à l'encontre de toutes les affirmations lénifiantes qu'on a pu nous asséner depuis des lustres, mais c'est une réalité que ne rachètent pas tous les abbé Pierre et tous les Coluche du monde. Nous ne pouvons l'ignorer parce que simplement, nous faisons, nous tous, partie de cette espèce humaine.

    En parallèle, on assiste aux derniers moments des prisonniers des camps assassinés par les SS puis à la fuite désespérée de ceux qui, un temps, échappent à la mort puis succombent, pour se focaliser sur Fela, cette femme violée dans le camp, favorite du commandant qu'elle présente comme le père d'Ava, sa fille. Quand tant d'autres bébés étaient assassinés dès leur naissance, cette pauvre petite enfant née dans le camp, sans père et sans nom, croisera par les hasards de la vie Lee Meyer, une belle correspondante de guerre pour « Vogue » et qui révélera cette histoire, « avatar » d'une authentique mannequin, Lee Miller, amie intime de Man Ray et de Picasso et photographe de guerre dont les clichés porteront témoignage des atrocités de Dachau.

    L'auteur rappelle également que de grandes entreprises allemandes, actuellement prospères et cotées en bourse et qui produisent encore aujourd'hui des articles de luxe qui sont l'emblème de la réussite sociale de ceux qui les possèdent, ont fait leur fortune sous le III° Reich.

     

    J'ai bien aimé ce livre, même s'il est glaçant, pour le message qu'il délivre, mais aussi parce qu'il est bien écrit, bien documenté.

    ©H.L.

     

     

  • L'envol du moineau

    La Feuille Volante n° 1334 – Mai 2019

    L'envol du moineauAmy Belding Brown – Cherche midi éditeur.

    Traduit de l'anglais par Cindy Colin Kapen.

     

    Tout d'abord je remercie Babelio et les éditions du Cherche midi de m'avoir fait parvenir ce roman.

    Ce livre est la véritable histoire, certes romancée, de Mary Rowlandson, cette anglaise, mère de trois enfants élevés selon les préceptes de la Bible, épouse pieuse et loyale qui a vécu sur la côte est de ce qui n'était pas encore les États-Unis, en 1672. Cette contrée est en guerre contre les indiens qui défendent leur territoire, c'est donc dans une atmosphère de conflit sanglant que ce déroule cette fiction. Avec l'hiver, les indiens massacrent cette communauté et Mary est capturée, a la vie sauve, mais est néanmoins transformée en esclave, tout comme le sont les noirs qui servent sa communauté, ce qui pour elle inverse brutalement les rôles. Elle ne peut y voir que la volonté de Dieu en qui elle met son espoir de libération, avec la prière et la soumission à sa volonté. Pourtant elle est secourue par une famille indienne dont elle est la servante et qui se révèle alternativement bienveillante et brutale avec elle, et elle doit supporter l'humeur changeante de sa maîtresse. Elle marche avec ses ravisseurs à travers une nature hostile et glacée, travaille comme une bête de somme ou reste parfois oisive, mais jamais sans surveillance, comme une prisonnière qu'elle est. Souvent elle craint la mort, redoute le viol mais Mary, même esclave, sera respectée dans son intégrité physique et maintenue en vie alors que d'autres anglais sont massacrés. Pourtant elle adopte facilement le mode de vie de ces « sauvages » même si, au regard de sa foi, c'est un péché. L'instinct de survie de cette femme est exceptionnel, tout comme sa volonté de recouvrer sa liberté originelle, de retrouver ses enfants et son mari, avec il est vrai , une bonne dose de chance. Elle doit en effet sa survivance au fait qu'elle est l'épouse du pasteur, qu'elle a les cheveux roux, ce qui plaît bien aux Indiens, qu'elle est probablement belle et surtout qu'elle sait coudre des vêtements et tricoter des bas. Son attachement à la vie est humain comme l'est aussi le chagrin dû à la perte de sa fille, le sentiment d'abandon et d'injustice qu'elle ressent mais elle garde foi en Dieu. Elle fait preuve d'un grand sens de l'adaptation, apprend même leur langue, correspond avec eux, certains d'entre eux parlant anglais, est attentive à leurs rituels, à leur culture au point de devenir une vraie indienne, même si elle ne sera jamais vraiment acceptée au sein de cette tribu. Elle prend conscience que sa vie parmi les Indiens est plus libre et égalitaire que celle qu'elle menait dans sa communauté anglaise d'origine et, bien qu'attachée aux indiens, la réintégrera, mais à contrecœur.

    A la lumière d'une transaction un peu sordide mais finalement maîtrisée par Mary, elle s'aperçoit qu'elle n'aime pas son mari mais qu'elle lui est soumise par principe comme sa condition de femme l'exige et pour cela elle accepte de renoncer à l'amour qu'elle éprouve pour un indien. Auparavant, elle avait vécu, comme les autres femmes de la communauté sous la dépendance des hommes sans avoir voix au chapitre et les préceptes de la religion gouvernaient cette société où elle n'avait qu'un rôle mineur essentiellement consacré à la famille et au foyer. Elle s’aperçoit en effet que le christianisme est une entrave et que ses dogmes, ses rituels, ses interdits, ses mensonges élevés au rang de révélations divines génèrent une rigidité puritaine et une morale étouffante. Elle a toujours vécu sous l'autorité de son mari comme le commande le protestantisme qui est omniprésent dans la vie quotidienne de cette communauté venue d'Angleterre. L’intolérance, l'esprit culpabilité par rapport au sempiternel péché des hommes sont tels que tous les événements néfastes qui interviennent sont considérés comme des châtiments divins que la prière et le soumission à Dieu sont seules capables d'exorciser. Mary se rend compte petit à petit que le puritanisme dans lequel elle vit et qui lui est imposé est incompatible avec la vraie vie, même si elle ne peut renier ni sa foi ni sa religion.

    Tout ce roman baigne dans une sorte de mysticisme où toutes les choses de la vie de cette communauté anglaise est inspirée par la volonté de Dieu et par sa parole. Pourtant quand Mary souhaite arriver à ses fins, elle n'hésite pas à s'approprier cette croyance. Hypocrisie ou conviction ? Elle ne fait en cela qu'adopter l'attitude des autorités de la communautés qui enveloppent leurs décisions dans la volonté divine. Son mari, Joseph, fait de même quant il prétend s'occuper des affaires du Seigneur et pour cela déserte sa famille toutes les nuits ! Face à cela l'auteure ne magnifie pas pour autant la société indienne et on est loin du mythe du « bon sauvage » cher aux philosophes des Lumières mais on ne peut pas ne pas ressentir un sentiment d'injustice faite non seulement aux Indiens par les Anglais mais aussi aux femmes par cette société par trop austère. Elle s'aperçoit très vite également que sa captivité chez les indiens fait d'elle un personnage controversé, mais surtout qui suscite la jalousie de son mari qui voit ainsi son autorité diminuer, l'envie de savoir et surtout les ragots et les médisances des autres membres de sa communauté.

    L'allégorie commence avec un moineau que les enfants de Mary ont maintenu longtemps en cage et qu'ils libèrent face à la violence indienne. C'est à travers le chant et l'image de cet oiseau qu'elle se remémore sa vie passée et apprécie la fuite du temps. Elle est associée par l'auteur à l'image de la liberté que Mary n'a jamais connue ailleurs que chez les indiens. Quand ils sont vaincus et qu'elle a obtenu en secret la grâce de celui qu'elle aime au prix d'un travail d'écriture dont s'est inspirée Amy Belding Brown pour son roman, il lui est signifié qu'elle doit reprendre son rôle traditionnel d'épouse dévouée et même si sa vie se transforme par un second mariage à la suite de la mort brutale de Joseph.

    Au-delà de l'histoire passionnante et fort bien écrite, j'ai choisi de lire une sorte de roman philosophique où la vie sauvage est évoquée à travers la violence mais aussi à travers la nature, j'y ai lu une critique de l'espèce humaine capable du meilleur mais surtout du pire, une diatribe contre cette société engluée dans une religion qui complique inutilement les choses de cette vie qui l'est déjà bien assez.

    ©H.L.

     

     

  • Grâce à Dieu

    La Feuille Volante n° 1332 – Mai 2019

     

    Grâce à Dieu – Scenario de François Ozon. (Grand prix du Jury – Berlinale 2019)

     

    Je ne sais si, comme on le dit, « nous vivons une époque formidable », mais au moins la société, après avoir été longtemps apathique et avoir accepté sans beaucoup broncher tout et n'importe quoi a décidé maintenant de se réveiller et de contester ce qu'auparavant elle prenait pour argent comptant. C'est vrai en matière politique, fiscale, sociologique, culturelle … Et pourquoi pas en matière religieuse ? Un tel mouvement me paraît être une bonne chose et nourrit la démocratie autant que le concept d'humanité.

    Je ne veux ni faire le résumé d'un film qui retrace l'histoire des victimes et dont la sortie en salles a défrayé la chronique au point de faire l'objet de deux instances judiciaires préalables, ni remettre en cause la présomption d'innocence du Père Preynat qui a d'ailleurs avoué les fautes qui lui sont reprochées, ni même jeter l’opprobre sur cet ecclésiastique qui a broyé la vie de centaines d'adolescents. Je me suis toujours demandé comment il était possible que des hommes à qui les meilleurs parents du monde confiaient leurs enfants au seul motif qu'ils étaient religieux et donc dépositaires de valeurs morales et chrétiennes et, en outre, représentants proclamés d'une divinité à laquelle notre culture judéo-chrétienne nous a amenés à croire quasi automatiquement à travers des rituels devenus traditionnels (messe du dimanche, baptême, communion, enterrement...), comment ces hommes dont le discours apaisant était traditionnellement recherché dans l'adversité, à qui chacun faisait une pleine confiance, sans doute à cause de ce qu'ils représentaient, ont pu ainsi en abuser pour perpétrer ces sévices sur des enfants naïfs et incapables de se défendre en réclamant de plus leur silence? Il ne fait pas de doute que l'hypocrisie qui est une des tristes caractéristiques de notre société s'est à nouveau manifestée à l'occasion de cette affaire. Dans le film, les adultes ont bien entendu été avertis des agissements du prêtre mais bien peu ont réagi. Beaucoup ont préféré ne rien voir, sans doute parce que, venant d'un homme de Dieu ce qui leur était révélé ne pouvait qu'être inconcevable. Ou ils ont préféré ne pas faire de vagues par crainte du scandale ou peut-être par peur de l'enfer, ce concept si longtemps agité comme un épouvantail par l’Église elle-même, à supposer qu'il existe ailleurs que sur terre. Que dire de la hiérarchie catholique qui non seulement a préféré ignorer les interrogations de ceux qui ont eu le courage de les formuler, mais n'a pris aucune sanction contre les fautifs, couvrant non seulement leurs agissements mais les déplaçant dans le seul but d'éviter un scandale tout en les laissant œuvrer au contact d'enfants? J'observe que lorsque l’Église consent, souvent au terme d'un longue réflexion, nourrie par la polémique ou le scandale, à reconnaître ses erreurs, elle ne fait que demander pardon, comme si cela suffisait à entraîner l'oubli des victimes. Il y aurait beaucoup à dire à ce propos sur ce qui a principalement un caractère religieux, mais il suppose, de part et d'autre, à travers la confession et la contrition, une démarche sincère, difficile dans ce contexte. Il est en outre bien facile de se retrancher derrière la prescription comme on le voit dans le film, le cardinal ayant ce mot malheureux qui pourtant est révélateur, ou même derrière la prière, pour tenter une nouvelle diversion et les circonstances de cette affaire qui n'emprunte rien à la fiction, sont bien de nature à s'interroger sur la foi chrétienne comme il est suggéré à la fin.

    Je ne galéjerai pas non plus sur la parole du Christ rapportée notamment par saint Matthieu (Mat XIX – 13-15) où il est question des enfants, ce serait bien trop facile, mais de l’Évangile que l’Église catholique a oublié pendant des centaines d'années, quand elle ne l'a pas noyé sous des flots de sang en s'alliant au pouvoir politique, que reste-t-il ? Pourquoi s'étonne-t-on que les églises soient vides comme elles ne l'ont jamais été et, quand elles se remplissent, c'est pour un témoignage public, un mariage, un enterrement – cette dernière cérémonie étant de plus en plus confiée à des laïcs – qui a davantage une signification sociale, amicale, voire politique que religieuse. Cette institution a-t-elle à ce point manqué son but et trahi ceux qui lui faisaient confiance ?

    Certes, tous les prêtres ne sont pas pédophiles et nous en avons tous connus qui ont été ou sont encore un exemple d'abnégation et de moralité, respectueux de leurs vœux et de leur engagement sacerdotal. Un tel phénomène n'est pas du seul fait des organisations confessionnelles catholiques et affecte aussi d'autres corporations, mais ces dénonciations au sein de l’Église, notamment dans le clergé américain, ont entraîné des démissions et des mesures drastiques en vue d'assainir ce problème. Même si l’Église catholique a été longtemps un pilier de notre société et ses prêtres des références respectées, la révélation de ce scandale qui enfin éclate ne va sûrement pas arranger l'anticléricalisme viscéral des Français. Que va-t-il rester de tout cela, au moment où notre monde connaît une vraie crise des vocations religieuses, si le pape, comme il en a le courage qu'il faut saluer, s'attelle à ce problème au point d'organiser au Vatican un colloque sur ce sujet et d'exiger que toute la lumière soit faite sur cette question, que les coupables soient sanctionnés par la justice des hommes et que lui-même commence à défroquer des cardinaux convaincus de pédophilie ? Si cette démarche va a son terme et qu'il est réellement fait quelque chose pour assainir cette situation délétère, l’Église ne peut en sortir que grandie mais il est permis d'émettre des doutes compte tenu de l'ampleur que cela risque de prendre et je crains que l'effectif du clergé en soit durablement affecté et qu'il ne reste plus grand monde pour exercer ce ministère ! Quant au pape, pourra-t-il ou voudra-t-il mener à bien la mission qu'il s'est fixée face à la toute puissante curie romaine?

    La parole se libère actuellement et sans haine, notamment dans l’Église et on voit à la télévision des reportages concernant des religieuses violées par des prêtres et on dénonce même la pratique d'avortements connue du Vatican, ce qui est un comble au regard du message religieux et des commandements de Dieu dont l’Église est garante. Ces révélations sont sidérantes.

    H.L.

     

     

     

     

  • Nique ta mère la mort

    La Feuille Volante n° 1333 – Mai 2019

     

    Nique ta mère la mort – Marion Lecoq – Ateliers Henry Dougier éditeur.

     

    Tout d'abord je remercie Babelio et les éditions « Ateliers Henry Dougier » de m'avoir fait parvenir ce roman.

     

    Le narrateur est militaire, il part souvent, pour plusieurs mois, pour des « opérations extérieures » et la mort, bien entendu, il connaît puisqu'il la côtoie et même la tutoie. Cela fait quinze ans qu'il est dans l'armée et il aime ça. Quand il n'est pas en campagne, il aime marcher dans la montagne. C'est un solitaire, un peu sauvage, mal aimé par la vie, féru de mécanique mais obnubilé par le bruit des hélicoptères qui lui rappellent la guerre et ses destructions. Ce bruit l'obsède. Il est célibataire, récemment sorti d'une liaison tumultueuse, mais pourtant dans son quotidien, il y a deux femmes, une vieille, handicapée et malade, Annette, qui est sa voisine et une plus jeune, Nadège, qu'il rencontre un peu par hasard et qui ne lui est pas indifférente au point que partir à nouveau n'a plus le même attrait qu'avant. Ces deux femmes ont elles aussi leur croix à porter, Annette, c'est la maladie et Nadège c'est la solitude. Elles ont été cabossées par la vie comme l'a été son copain FX qui veut tellement disparaître que son prénom se limite à ces deux lettres. Le narrateur lui-même n'a même pas de prénom et je l'imagine animé de la même volonté de transparence. Je le sens tellement détruit intérieurement qu'il n'a aucune volonté d'avancement. Le décor autour d'eux est fait de casernes, de HLM, de friches industrielles peuplées d'ombres de migrants, pas vraiment de quoi s'extasier !

    Comme tout le monde, il a des souvenirs d'enfance, un frère aîné, mort avant lui, dont le sourire, toujours présent à sa mémoire, le hante. Il voudrait en parler mais, auprès de sa mère, ce sujet est tabou, surtout qu'il a choisit de risquer sa propre vie avec le métier des armes, une manière de se révolter peut-être ? Quand il croise Nadège, elle et lui donnent cette impression de vouloir être heureux ensemble, de vouloir faire échec à cette sorte de malédiction qui les poursuit l'un et l'autre depuis longtemps. Une histoire d'amour est forcément unique, mais ne dure jamais bien longtemps. Un jour ou l'autre, l'un des deux y introduira le mensonge, l'adultère, la violence qui la feront éclater et si elle perdure ce ne sera que sous des apparences hypocrites comme c'est sans doute le cas de son copain Léo. Face à l'avenir, notre imagination est sans borne, elle s'habille d'illusions que nous prenons pour des promesses et auxquelles nous croyons très fort. Bien entendu la désillusion est au rendez-vous et avec elle la déprime quand ce n'est pas pire encore. On peut croire à l'histoire d'amour naissante entre le narrateur et Nadège, on peut quand même penser qu'elle connaître le sort de celles des autres !

    La couverture a un petit côté original: cet homme qui se balance sous un l'hélicoptère en vol, a quelque chose d'insolite. Le titre m'évoque un groupe de rap français, un genre de musique que je ne goûte guère. C'est peut-être aussi un cri de révolte, mais après tout la contestation est plutôt saine. On peut y voir une forme de rébellion tranquille, une façon de rire de tout qui est une façon de supporter cette vie ! Je me suis dit que ce roman allait peut-être apporter quelque chose d'autre puisque l'objectif de cette jeune maison d'édition est de « raconter », de briser les murs et les clichés en donnant la parole à des témoins souvent invisibles. Il y a l'histoire qui nous est donnée à lire et dans laquelle je ne suis pas vraiment entré malgré toute mon attention. Y est accolé le terme « Mort » ! Alors, se révolter contre la mort, pourquoi pas, mais cela me paraît être perdu d'avance. Nous sommes tous mortels, nous sommes nés et donc nous mourrons et depuis que le monde existe, les artistes, les philosophes ont réfléchi à cette fatalité. C'est un thème éternel qui fait sens, mais aussi une issue redoutée pour les uns et une délivrance pour les autres, puisque cette vie n'est pas toujours aussi belle qu'on veut bien nous le dire. Nous sommes tous les usufruitiers de notre propre vie qui peut nous être enlevée sans préavis et ce même si, dans nos sociétés occidentales, nous avons choisi de vivre sans penser à cette échéance pourtant inéluctable.

     

    La présentation en courts chapitres facilite la progression dans l'histoire mais l'écriture, directe et sans recherche, qui s'apparente davantage à la conversation ne m'a pas vraiment accroché.

     

    Je n'ai peut-être rien compris au message, je suis peut-être passé à côté d'un chef-d’œuvre mais j'ai eu un peu de mal avec ce roman.

     

    H.L.

     

     

  • Une vie de Gala

    La Feuille Volante n° 1331 – Mars 2019 .

     

    Une vie de Gala Dominique Bona – Flammarion. (2018)

     

    Elle était originaire de Kazan où, dit-on, les femmes se caractérisent par leur grande beauté, pourtant elle n'était ni jolie ni belle ni attirante, mais elle devait bien avoir un côté fascinant et peut-être même ensorceleur pour avoir séduit et surtout inspiré deux artistes majeurs de sa générations, le poète Eluard et le peintre Dali. Elle venait de Russie, portait un nom imprononçable mais elle a surtout été connue sous son surnom éternel de Gala, ce qui ajoute à son mystère, puisque, si elle a été leur muse, elle ne s'est jamais vraiment laissée aller aux confidences sur elle-même. Elle était cultivée mais pas créatrice et l'art était cependant son domaine ce qui ajoute à son côté énigmatique. Elle n'a ni écrit ni peint mais a été le témoin des excentricités de dadaïsme et des délires créateurs du surréalisme. C'est cependant en ce jeune homme de 22 ans, Eugène Grindel, inconnu, rencontré dans un sanatorium, qu'elle croit et qu'elle épouse et c'est le même, dix ans plus tard, qu'elle abandonne alors qu'il est devenu Eluard un poète reconnu et ce pour vivre, même mariée, avec un peintre espagnol à ses débuts, de dix ans plus jeune qu'elle et prétendument homosexuel. Bizarrement Eluard qui est très amoureux d'elle ferme les yeux sur ses amours de contrebande et même les favorise, la laissant voyager seule et vivre sous leur toit avec un autre poète, Max Ernst qui devient vite son amant.

     

    Celle qui a pratiquement abandonné Cécile, la fille qu'elle a eue avec Paul Eluard, sera une mère pour lui. Sur ces deux artistes vulnérables et fragiles elle a exercé l'autorité maternelle d'une femme solide, en même temps qu'elle a été leur énergie, leur raison de vivre et de créer. Elle a été passionnée par les hommes qu'elle a aimés mais, indomptable, a été détestée des autres. Eluard l'a chantée en femme, elle fut une maîtresse pour Max Ernst qui la transfigure en créature surnaturelle mais elle fut pour Dali une véritable béquille et il la peignit sous tout les angles, nue, habillée et surtout sublimée, parfois même sanctifiée. Elle a réveillé ses fantasmes les plus secrets. Il est un être marginal, incontrôlable mais à la pauvreté du début succède très vite la richesse avec la notoriété. Follement amoureuse au commencement de leur relation Gala s'est vite révélée en femme d'affaires avisée, sachant gérer l'immense fortune de son mari mais aussi en profiter. Le surnom « d'Avida dollar » dont on a affublé Dali, c'est en fait elle qui le mérite. Comme dans tous les couples il y a eu des orages, des séparations, la maladie et ce couple mythique s'est lentement délité pour une fin triste.

     

    Dominique Bona renoue avec sa passion de la biographie. Elle récidive même puisque elle était déjà l'auteure d'un livre sur le même thème publié en 1995 (La Feuille Volante n° 646). A croire que le personnage de Gala la fascine. Je ne connais évidemment pas cette académicienne que j'ai cependant lue avec beaucoup de plaisir depuis des années, mais cette discipline est bien entendu difficile puisque que celui qui écrit est tenu par l'histoire de celui qui est son sujet, cependant notre auteure a choisi ici, comme ailleurs, d'aborder ce travail à travers les désordres amoureux qui ont émaillé la vie dont il s'agit. L'amour et ses bouleversements sont en effet des révélateurs plus grands que tout ce qu'on peut réaliser pendant son passage sur terre. Je suis persuadé qu'en parlant des passions amoureuses des autres on s'apaise et se comprend mieux soi-même, on sort du carcan de la statue du commandeur pour pénétrer la sensibilité de l'être humain que celui dont on parle était avant tout. Il y a certes la vérité historique des faits rapportés qu'elle respecte scrupuleusement en s’interdisant tout débordement dans la fiction, mais il convient surtout de ne pas juger, et au contraire de tenter de comprendre le caractère intime de la personne évoquée. C'est ce que fait très bien Dominique Bona qui sait, comme à chaque fois, communiquer à son lecteur tout l' enthousiasme qui est la sien pour son personnage à travers une riche documentation de lettres et de photographies.

     

    Nous ne faisons qu'un bref passage sur terre qui restera, pour la plus grande majorité d'entre nous sans la moindre trace (on se souvient plus facilement de la vie des criminels que du parcours mener anonymement par le commun des mortels). Je suis toujours fasciné par le destin de certains d'entre eux qui, parfois malgré eux, suivent leur route ou tracent honorablement leur sillon au point qu'ils éveillent la curiosité et l'intérêt d'écrivains qui souhaitent leur rendre hommage par leurs écrits .

     

     

     

     

     

     

  • Minuit dans le jardin du manoir

    La Feuille Volante n° 1330

     

    Minuit dans le jardin du manoir -Jean-Christophe Portes – Éditions du masque.

     

     

    C'est vraiment pas de chance pour ce jeune homme pressé d'aller se coucher et qui avait traversé le parc du manoir normand de Caudebec comme on prend un raccourci. Il s'était trouvé nez à nez avec une tête coupée, fichée sur un pieu, les orbites et la bouche pleine de pièces d'or qui se révéleront plus tard être des florins du XV° siècle. Dans cette vieille bâtisse vivent Denis Florin, jeune et célibataire mais un peu renfermé sur lui-même, notaire de son état, bien plus passionné par la bataille de Marignan qu'il reconstitue en soldats de plomb que par son métier, et Colette, sa grand-mère, 85 ans, baronne, un peu folle et friande d'énigmes, donc imprévisible. Bien entendu, la séquence de la tête coupée vient troubler la quiétude des lieux et on se perd en conjectures entre crime rituel, secte satanique, terrorisme, d'autant que Colette a subitement disparu sans laisser de trace et que deux cadavres sont été retrouvés exécutés à l'arme blanche à proximité du manoir. Les réseaux sociaux ne tardent pas à être au courant, attirant une faune de curieux et de journalistes comme la jolie mais marginale Nadget Bakhtaoui et, bien entendu le séduisant lieutenant Trividec du SRPJ de Rouen assisté de Bénédicte. Cette enquête qui aurait pu rester confidentielle devient médiatique avec des compagnies de CRS autour du manoir, une visite ministérielle et des caméras de télévision. Pour la discrétion, c'était plutôt raté ! Tel est le point de départ d'une affaire où on ne tarde pas à apprendre que la grand-mère était immensément riche, que Denis est expert en maniement d'épées anciennes, ce qui le fait passer du statut de modeste notaire de province à celui de « tueur fou », ce qui est bien plus vendeur médiatiquement parlant mais constitue un véritablement bouleversement dans sa vie. Recherché par Trividec, il entame en compagnie de la jolie journaliste une cavale qui les conduit en Espagne, sur les hypothétiques traces de Colette. Il y apprend qu'il est recherché pour le meurtre d'un professeur d'histoire ancienne de l'université de Mexico qui serait l'homme à la tête coupée. On est en plein délire kafkaïen ! Nadget quant à elle ne recule devant rien pour un scoop et propose au policier qui accepte un reportage sur lui qui pourrait bien relancer sa carrière, tentant ainsi d'établir une sorte de complicité malsaine entre eux.

     

    Il y a de nombreux analepses historiques évoquant Cortes au Mexique, la bataille de Marignan, des épisodes de la conquête de l'Amérique par les Espagnols et les exactions qui y ont été perpétrées sans oublier l' intervention d'un mystérieux argentin qui n'est pas argentin, exécution d'un énigmatique Serbe tueur de la mafia...

    Le mystère s'épaissit autour de cette disparition de Colette qui pourrait bien être un enlèvement, mais sans demande de rançon toutefois, une course poursuite en Espagne trahie par les téléphones portables et autres cartes bancaires, un hypothétique trésor enfoui dans le manoir de Caudebec, une victime qui serait l'héritier direct d'un roi Aztèque mort au XVI° siècle à la suite des sévices infligés par Cortès, un capitaine corsaire malchanceux, un homme d'affaires violent, déterminé mais aussi un véritable truand, un code secret à tiroirs laissé par un explorateur allemand, un notaire pas si falot que ça, une grand-mère pas si folle et qui cache bien son jeu, une légende autour de sa fortune et des aventures haletantes et un peu abracadabrantesques et compliquées aux rebondissements de dernière minute qui remettent tout en question, des secrets d’État, pas mal de fantasmes et de mystifications, la fièvre de l'or qui s'empare des hommes, des ascendances lointaines et des ancêtres qu'on veut venger et bien entendu pas mal de morts…

     

    L'écriture est fluide, le suspense savamment entretenu jusqu'à la fin, avec, de temps à autres, des traits d'humour. L'auteur n'a pas oublié sa passion pour la recherche historique qu'il s'est appropriée et qu'il a intégrée à son travail de création. C'est aussi comme cela que j'aime les romans policiers.

     

    Jean-Christophe Portes, journaliste et réalisateur, s'est déjà signalé à l'attention des lecteurs et de cette chronique par un remarquable travail de romancier-historien pour sa série « Les enquêtes de Victor Dauterive », qui se déroule sous le Révolution et compte à ce jour quatre épisodes [« L'espion des Tuileries », « La disparue de Saint-Maur », « L'affaire de l'homme à l'escarpin », « L'affaire des corps sans tête »]. Il est également le co-auteur , avec le docteur Colette Brull-Ulman, d'un livre, «Les enfants du dernier salut », évoquant un réseau de sauvetage d'enfants juifs à partir de l'hôpital Rothschild pendant la Seconde guerre mondiale. Cet ouvrage a reçu le prix « Plume libre » en 2019.

     

    Ici il choisit le registre du thriller contemporain, élargissant ainsi son panel d'écriture. J'ai beaucoup apprécié.

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

  • Un certain Paul Darrigrand

    La Feuille Volante n° 1328

     

    Un certain Paul Darrigrand Philippe Besson – Julliard.

     

    Philippe Besson puise dans ses souvenirs biographiques pour nourrir ses romans et cultiver sa différence. Comme c'est souvent le cas, il narre, ici à l'occasion d'une photo retrouvée par hasard, une rencontre qui a marqué sa vie, celle d'un jeune homme, Paul Darrigrand, légèrement plus vieux que lui, rencontré au cours d'une période de formation universitaire à Bordeaux, l'auteur a alors une vingtaine d'années. Sauf que ce Paul est marié, souhaite avoir un enfant avec Isabelle, pense à son avenir et à celui de sa famille alors que l'auteur est plus insouciant, fait prévaloir le présent. C'est donc un peu compliqué et entre eux, c'est une sorte de valse hésitation où la séduction le dispute à l'indifférence, l'envie à la retenue. Au départ, le désir est du côté de Philippe, le narrateur, alors que Paul donne l'impression de vouloir le fuir et quand ils se rencontrent en présence de sa femme on sent Paul gêné. Puis ce sont les regards qui trahissent la tentation, la peur de soi-même, l'attente de l'autre, le plaisir de l'étreinte, la complicité, les instants volés, les paroles étouffées, la honte aussi. Leur relation est faite de silences, de questions non posées, d'interrogations sans réponses immédiates. Elle existe dans le secret, entre le simple adultère et la vraie histoire d'amour ou la banale toquade, avec cette culpabilisation et l'hypocrisie à l'endroit d'Isabelle, amoureuse et honnête mais trompée et bafouée sans avoir mérité ni cette trahison ni cette humiliation. La solitude, le temps qui passe, l'absence de Paul rompent le silence avec, en contre-point cette femme dont on ne sait pas si elle leur tend un piège, si elle est naïve ou si sa complicité amicale avec Philippe est réelle. Il analyse avec des mots la nature de leur relation, entre doutes et passion, clandestinité et volonté de s'afficher, avec une interrogation sur la sexualité de Paul, cette alternance potentielle entre les deux sexes, cette ambivalence et le choix des femmes pour la tranquillité et la normalité. L'auteur multiplie des confidences érotiques avec images, odeurs et sentiments.

    Quand il aborde le chapitre de sa maladie, il le fait avec un certain suspense mais qui, au bout du compte devient un peu trop long et même fastidieux. De plus, j'avoue avoir peu goûté l'épilogue, n'y avoir pas vraiment cru tant il est vrai qu'une telle trahison laisse des traces et que la brisure qu'elle provoque est définitive et sans véritable pardon possible malgré la confession de Paul, son désir de sauver son couple.

     

    Notre auteur avoue sa sensibilité d'alors, sa volonté de la refréner, et la conscience qu'il a que tout cela finit par exploser en donnant autant de romans. Il y a donc chez lui une lente maturation de l'écriture, un mûrissement volontairement contenu dans le temps. Il confie aussi que chacun de ses livres est une sorte de dialogue avec des disparus puisque, dans les années 80, le sida faisait des ravages dans la communautés gay. Il dissèque le mécanisme de l'écriture, ses velléités, ses insuffisances, ses impasses. Cette mise au point du processus de la création romanesque m'a paru extrêmement intéressant. C'est aussi un paradoxe de son écriture que de se livrer avec précision à l'expression et à la dissection des sentiments intimes et en même temps confesser son impossibilité de les transcrire totalement avec des mots. Sur ce chapitre, il en profite même pour évoquer et expliciter certains de ses romans antérieurs, donner des précisions sur leur construction, sur son travail d'imagination...

     

    A l'occasion de la sortie de ce livre, je voudrais faire une remarque personnelle. Comme toujours j'ai pris un vif intérêt à ce roman comme à l'ensemble de son œuvre. Nul n'ignore qu'à compter d'août 2018 Philippe Besson a été nommé au poste de consul général de France à Los Angeles et que cette décision fait actuellement l'objet d'un recours devant le Conseil d’État dont notre auteur a décidé d'attendre l'arrêt. Ce n'est pas la première fois que le pouvoir politique nomme ainsi un homme de lettres à un poste de représentation diplomatique. Confier ainsi à quelqu'un qui a honoré son pays en servant sa culture le soin de le représenter à l'étranger est un choix qui se défend parfaitement. D'autre part, donner à sa vie ou à sa carrière professionnelle un nouveau souffle en forme de défi personnel est un choix intéressant quand l'opportunité ainsi se manifeste. Notre auteur l'a, je crois, d'ailleurs déjà fait. Ainsi n'y a -t-il rien à dire sur le principe de cette promotion et de son acceptation. En revanche, je ne peux pas ne pas penser qu'une telle nomination intervient après la publication de son récit « Un personnage de roman »(publié en septembre 2017) consacré à la campagne électorale d'Emmanuel Macron. Que Besson soit fasciné par le personnage ne me gêne pas, qu'il quitte à cette occasion le costume de romancier pour revêtir celui de chroniqueur politique est parfaitement son droit, mais comme je l'avais exprimé dans le commentaire publié à la sortie de ce livre, j'avais craint qu'il puisse y avoir une dimension de flagornerie, annonciatrice peut-être de prébendes. C'est apparemment le cas. Sans entamer mon avis sur les grandes qualités littéraires du romancier, cela me gêne un peu, mais après tout qui suis-je pour m'exprimer sur cette polémique ?

    Je ne peux pas ne pas me souvenir cependant que, à ma connaissance, le dernier romancier qui a occupé ce poste prestigieux était Romain Gary.

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

  • Montaigne. encore un essai!

    La Feuille Volante n° 1329

     

    Montaigne. Encore un essai ! - Jean Eimer - illustrations Christian Gasset – Cairn Éditions.

     

    L'auteur imagine que le fantôme de Montaigne revisite son propre château, y voit passer des touristes pressés et même Joséphine Baker, s'amuse d'une pile de vieux journaux le «Midi olympique » consacrés au rugby (d'où le titre sans doute) et même une biographie qui lui est consacrée et qu'il a bien entendu transportée avec lui dans sa bibliothèque pour la lire, toujours aussi étonné des pensées qu'on lui prête, des épisodes de sa vie qu'on prétend connaître puisqu'il est désormais convenu que tout Montaigne est dans ses « Essais », par ailleurs fort sujets à la glose à cause des nombreux non-dits et des nombreuses éditions. Il est vrai, comme il le rappelle l'air de rien, qu'il est l'écrivain le plus étudié et le plus commenté sur terre ! Il en profite donc pour promener sur le monde et sur le temps un regard malicieux et prendre directement la parole, donnant un avis qu'on imagine autorisé sur sa naissance quelque peu mystérieuse, sur le doute relatif à la paternité de son géniteur, sur son français, bien éloigné de celui de maintenant qui empruntait autant au gascon qu'au latin, sa langue maternelle par décision paternelle, sur son père attentif mais censeur et sur sa mère indifférente et lointaine. Un peu pour contredire les nombreux commentateurs autant que pour fixer les choses, il rappelle les origines paternelles de sa famille enrichie par le négoce puis son anoblissement. Plus observateur précis de son temps que véritablement historien, il est même un peu mauvaise langue, et en relate la chronique pourtant assez troublée et cruelle, sur un ton badin, avec une prédilection pour la critique des gouvernants et même de la justice, dénonçant la vénalité des magistrats, l'iniquité des jugements, la torture comme mode d'aveu, le jargon judiciaire incompréhensible du peuple, la religion... On même dit de lui, mais bien plus tard, qu'il y avait dans ce magistrat catholique, « un perpétuel protestant » ! On comprend dès lors qu'une telle liberté de parole ne favorisa pas son avancement dans un métier qu'il quitta au bout de treize années d'un travail peu passionnant qu'il compensa par les voyages et le libertinage.

    Pendant qu'il y est il donne des détails sur son physique, sur son enfance, sa vie scolaire à Bordeaux puis étudiante à Paris où il se révèle dépensier et licencieux, amoureux de la vie et des femmes, évoque sa rencontre avec Étienne de la Boétie, le mystère, encore un, de leurs relations et l'importance que cet homme a eu dans sa vie , dans sa réflexion et dans son écriture puisque les « Essais » ne parurent qu'après la mort de son ami. Les femmes, justement ! Elles ont été un soulagement pour lui à la mort de La Boétie, favorisant son apprentissage du deuil, sous l'égide du sexe ! Elles ont beaucoup compté dans sa vie et pas seulement pour les passades. Paradoxalement il commence par sa mère, quelque peu volage au point qu'un doute subsiste sur l'identité de son géniteur. Il épaissit le mystère autour d'elle en rappelant ses origines juives espagnoles, sa conversion au christianisme, à une époque où brûler les hérétiques était monnaie courante. Elle n'eut pourtant rien d'une mère juive protectrice et attentive puisque la présence de Montaigne devait lui rappeler son infidélité. Elle survécut cependant à toute sa famille. Le mariage arrangé par le père de Montaigne apaisa ce dernier qui y vit une marque de résipiscence ; l'épouse, il est vrai était belle, richement dotée et bonne gestionnaire, même si Montaigne avait, à l'endroit de cette institution, quelques réticences et les propos à la fois acerbes et pertinents qu'il tint tendent à prouver qu'il ne fut pas vraiment heureux avec elle. Seule une fille Léonor, survivante de cinq autres, mortes au berceau, lui survécut. Il faut y ajouter Marie de Gournay, sa « fille d'alliance », cette jeune « fan » qui s'attacha à faire connaître les « essais » et à les publier.

    Sa démission de la magistrature le laissait disponible pour le voyage, la chose publique qu'il entendait servir et l'écriture. Cela fit de lui un maire de Bordeaux, un diplomate de l'ombre entre protestants et catholiques, et même un espion, le tout dans une période troublée, et surtout l'auteur des « Essais ». A leur propos, le fantôme de Montaigne, être forcément intemporel, ne peut pas ne pas constater que son œuvre qui a mis vingt ans et plusieurs éditions à atteindre sa forme définitive, n'est plus lue en France de nos jours, même si elle fait pourtant l'objet de thèses universitaires dans le monde entier. L'école qui les a mis à ses programmes n'a contribué qu'à en détourner des générations d'élèves, notamment à cause de la langue qui fait trop appel aux études classiques plus vraiment en vogue actuellement. Alors faut-il les traduire en français actuel ? La musique des mots en pâtirait sans doute mais l’œuvre serait lue à l'instar de Don Quichotte, réécrit en espagnol contemporain. Le spectre peut-il au moins se contenter, Montaigne ne laisse personne indifférent et après plus de cinq siècles, c'est quand même exceptionnel.

     

    j'ai bien aimé le ton sur lequel tout cela est dit, et bien dit, avec humour et à-propos, mais aussi pour la qualité de la documentation, et je n'oublierai pas non plus les illustrations, non moins jubilatoires. Au moins ce livre a-t-il eu l'avantage de me réconcilier avec un auteur, à la fois libertin et mystérieux, que des années d'études m'avaient rendu un peu trop rébarbatif et de peut-être m'inviter à une relecture.

    Je remercie Babelio et les éditions Cairn de m'avoir permis de découvrir ce livre et de profiter des remarques et états d'âme de cet intemporel ectoplasme.

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

  • La grande roue

    La Feuille Volante n° 1327

     

    La grande roue Diane Peylin – Les escales - domaine français.

     

    Diaghilev disait à Jean Cocteau « Étonne-moi, Jean » et j'avoue que j'ai été étonné par ce roman original dans son architecture. Comme nombre de lecteurs sans doute, je l'ai entamé comme la présentation dans les années 80 de quatre destinées, celle d'Emma, de David, de Nathan, de Tess. Au départ je me suis senti un peu perdu dans ce récit labyrinthique et cette ambiance un peu lourde en me demandant bien, au fil de ma lecture, le lien qui pouvait exister entre ces personnages, inspirés autant par Frantz Kafka que par David Lynch et pour qui je ne pouvais pas ne pas avoir de l'empathie. J'ai eu l'impression de quatre longues nouvelles parallèles, indépendantes les unes des autres, mais l'auteure, petit à petit et avec une bonne dose de suspense et d'absurde, mélange et emboîte tous les morceaux de ce puzzle.

     

    Emma, dix-neuf ans, est en apparence une poupée rousse. Après avoir rencontré Marc au pied de la grande roue, elle vit avec lui « le grand amour », abandonne tout pour lui, ils sont amoureux mais Emma ressent douloureusement son enfance qui revient et la hante. On peut perdre la tête pour quelqu'un, tout lui sacrifier, bâtir avec lui une histoire d'amour qu'on imaginait pouvoir durer toute une vie… Malheureusement nous savons tous que cela n'existe que dans les romans à l'eau de rose et les difficultés quotidiennes, le mensonge, la trahison, l'adultère viendront, parfois assez vite, brouiller ces illusions. Bien entendu, l’attitude violente de Marc est répréhensible et ne saurait se justifier. Il souffle le chaud et le froid d'une manière incompréhensible même si au bout du compte, par amour ou par crainte elle accepte tout de lui, jusqu'à un certain point cependant. David vient de trouver une place d'ouvrier saisonnier dans la montagne, même s'il n'est pas vraiment taillé pour ce métier dur, s'interroge sur lui-même, sur sa différence. Nathan fait face à un commissaire de police pointilleux et dépressif pour une affaire qui dure depuis dix-neuf ans, la disparition mystérieuse de sa mère pour laquelle il cherche la vérité mais qui empêche ce fils de faire son travail de deuil. Lui aussi est hanté par ses souvenirs. J'ai eu un peu de mal à entrer dans son histoire et à croire à l'existence de cette enquête qui dure si longtemps et qui, d'ordinaire serait classée sans suite faute d'éléments et de preuves et qui ne perdure que par la volonté de ce policier qui refuse étonnamment de tourner la page. Tess est une belle femme en robe rouge qui erre dans la ville, comme un zombie, blessée dans sa chair, dans son corps, mais son errance est aussi une fuite. Quatre personnages tourmentés poursuivis par leurs chimères ou qui tentent d'y échapper, ce qui est qui est peu ou prou le parcours de chacun d'entre nous. Ils survivent dans cette vie qu'ils auraient voulue différente mais qui s'impose à eux dans sa réalité avec le souvenir du passé, comme des flashs, les obsessions, les échecs du présent, un avenir que se bouche chaque jour un peu plus, des fantasmes, une recherche de soi-même… Ce sont des tranches de leur vie qui se déclinent en courts chapitres.

     

    En revanche, le personnage, du commissaire Field qui n'est ici que secondaire, m'a interpellé. C'est le type même du flic idéaliste, entré dans la police par hasard parce qu'il fallait bien vivre, bien qu'il eût imaginé sa vie autrement. A force d'enquêter et de rencontrer l'espèce humaine dans ce qu'elle a de plus sordide, il a dérivé dans l'alcoolisme pour supporter son métier et peut-être cette vie et ses échecs personnels.

     

    J'ai lu ce roman à travers les symboles qu'il porte. J'ai distingué le concept de nudité qui revient dans la plupart des personnages, une nudité qui apparaît après une longue réflexion, un long cheminement intérieur, un peu comme si chaque personnage perdait petit à petit ses illusions sur le monde qui l'entoure et qu'il avait un temps repeint en bleu. La nudité est un symbole face à la mort et à la naissance, à la renaissance, dans la recherche de sa personnalité, de sa nouvelle identité. Il se confond un peu avec celui de l'eau dans le cas d'Emma et de son personnage protéiforme.

    Il y a aussi le concept de peur qu'on refuse mais qui impose sa présence, peur de l'autre et de soi-même et dont seule la mort libérera. C'est aussi la peur qui nous fait hésiter, reporter à plus tard une décision. Toute sa vie Emma subit les violences et les humiliations de son époux, dans l'espoir impossible d'une amélioration pour elle-même, pour protéger ses enfants, peut-être (Ici Rose disparaît cependant) au point qu'elle aspire à n'être personne, à ne laisser aucune trace parce que les blessures de la vie vous isolent du monde. Son échec conjugal évoque celui de Jacqueline Sauvage qui a un temps défrayé la chronique. L'auteure nous rappelle à la fin une réalité, des femmes chaque jour souffrent et meurent sous les coups de leur conjoint ou de leur compagnon, même si, dans une moindre mesure, l'inverse est également vrai. Que je sache la volonté de nuire à l'autre, de l'humilier, de le faire disparaître est unanimement partagée et ne se limite pas à des coups portés de la part du plus fort sur une plus faible. Cela en dit long sur l'espèce humaine, sur les grandes idées que des générations de philosophes ont affirmé sur l'homme, sur son importance, sur sa valeur…

     

    Ce roman qui est le cinquième de cette auteure se lit rapidement malgré son architecture surprenante. L'écriture est fluide, avec des moments poétiques et cela a été pour moi un agréable moment de dépaysement et de découverte.

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

  • La vraie vie

    La Feuille Volante n° 1326

     

    La vraie vie Adeline Dieudonné - L'iconoclaste.

     

    Drôle de famille que celle de la narratrice, le père, sorte de tyran domestique, alcoolique, colérique, violent avec sa femme, grand chasseur de fauves, fan de Claude François et de la télévision, qui vit au milieu de ses trophées dans une sorte de lotissement à la périphérie de la ville, la mère qui nous est présentée comme une sorte « d'amibe », craintive et soumise à son mari, dédiée aux taches domestiques. Cette violence, on le verra, se déchaîne surtout au détriment des femmes, sans véritable raison. Avec Gilles, son petit-frère, six ans, la narratrice, une jeune adolescente, s'intéresse aux passages du glacier, aux chèvres élevées par sa mère, aux carcasses de vieilles voitures de la casse d'à côté qui sont pour elle une source inépuisable d'imaginaire, à Marie Curie et à la machine à remonter le temps qu'elle projette de construire, depuis la mort du marchand de glaces, avec la complicité d'une voisine un peu fantasque. Après tout c'est un univers comme un autre, celui de l'enfance que la narratrice veut faire perdurer surtout pour son petit frère qui pourtant se révèle au fil des pages quelque peu sadique, comme son père à qui il ressemble de plus en plus. Il changera à la fin.

     

    Au fur et à mesure que le corps de la narratrice grandit, avec ses obsessions, ses folies, ses phobies et ses fantasmes, on la sent à la fois désireuse de demeurer encore un peu dans ce cocon et en même temps attirée par le monde des adultes. Elle montre en effet une aptitude hors du commun pour les mathématiques et les sciences qui n'échappe pas à ses professeurs, ce qui lui ouvre un avenir prometteur. Elle découvre également l'extérieur du microcosme familial à travers la montée du désir sensuel. Tout cela, face à l'indifférence de son père et les épreuves qu'il imagine pour la dominer comme il domine son épouse. Cela entretient une ambiance délétère et dénote une grande solitude au sein même de cette famille.

     

    L'auteure nous invite à suivre, à travers cinq années, le combat de cette petite fille pour sortir de ce milieu hostile tout en préservant, pour son petit frère, cette parcelle d'enfance qui lui est nécessaire. On sent chez cette jeune fille la volonté de le maintenir dans cet univers, de protéger Gilles, et en même temps celle de d'entrer dans le monde des adultes, de grandir, de devenir femme.

     

    C'est le premier roman de cette jeune auteure qui fait l'objet de beaucoup d''éloges. Je n'ai pourtant que très peu prisé l'ambiance un peu glauque de ce livre, alors que la quatrième de couverture en souligne le côté « drôle ». En outre, contrairement à ce qu'elle affirme également, je n'ai pas trouvé le style « fulgurant », mais au contraire bien ordinaire pour un roman qui cependant se lit facilement et rapidement. Le titre au départ m'avait attiré par son libellé même, et, ma lecture achevée, je me demande si la vraie vie est celle de l'enfance que pourtant Gilles et la narratrice quittent à la fin, et d'une manière peu commune, ou celle de la violence dans laquelle nous baignons tous jusque, parfois au sein de notre propre famille. Le noyau familial a toujours été considéré comme le pilier de notre société, mais pourtant, nous le savons tous, il est également le domaine de l'hypocrisie et du mensonge. Il n'y a pas, en effet, mieux placés que nos proches pour nous détruire si telle est leur volonté et, comme nous ne pouvons l'ignorer, l'espèce humaine est capable du pire comme du meilleur, mais bien trop souvent du pire. Je verrai plutôt ce roman comme un miroir assez fidèle de notre société. L'épilogue aussi m'a étonné, non par sa violence qui ainsi se retourne contre le père qui aime à la pratiquer, mais par les conclusions des enquêteurs autour de l'arme.

     

    Mais je suis peut-être passé à côté d'un chef d’œuvre ou alors je n'ai peut-être rien compris !

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

  • Dans la cathédrale

    La Feuille Volante n° 1325

     

    Dans la cathédrale Christian Oster – Éditions de Minuit.

     

    Paul, 35 ans, vit à Paris chez Jean, le narrateur qui a 20 ans de moins. Officiellement Paul cherche un appartement mais le moins qu'on puisse dire c'est qu'il ne met pas dans cette recherche une énergie débordante, tout comme dans la quête d'un travail pour la découverte duquel nous savons depuis peu qu'il suffit de traverser la rue. Il s'agit donc d'une cohabitation qui, de la part de Jean, est plus motivée par la charité que par l'attachement à la personne de son ami. Puis, tout d'un coup Paul disparaît pour aller rejoindre une femme. Jean se retrouve seul et il se souvient de différentes compagnes qui ont fait partie de sa vie. L'une d'elles y débarque en prétendant l'avoir connu alors qu'il n'en a aucun souvenir. Est-ce à cause de tous ces fantômes qui font irruption dans sa mémoire ou à la disparition subite de Paul qu'il choisit de partir, toujours est-il qu'il disparaît à son tour. Il choisit la Beauce, près de Chartres, peut-être par le plus grand des hasards, peut-être parce que c'est le siège social du journal où il travaille. Il y retrouve un collègue qu'il connaît à peine, Andrieu, qui va se marier, qui tombe malade et dont Jean va s'occuper.

     

    L'auteur renoue avec son thème favori qu'est celui de la solitude, avec une variante ici, la solitude entre les hommes et les femmes. C'est un peu toujours la même chose avec Christian Oster. Ici Jean est tellement seul qu'il prend la décision un peu surréaliste de tout abandonner de ce qui fait sa vie, son appartement et son travail parisien, sans pour autant avoir le moindre projet de remplacement. Il part en se disant qu'il verra bien et que le hasard décidera pour lui. Les relations entre les hommes et les femmes sont également évoquées à l'aune de la solitude et Jean repense à toutes ses compagnes qu'il a eues auparavant et pour qui il n'a jamais éprouvé une vraie passion. Certaines retiennent un peu son attention alors que d'autres lui sont à ce point indifférentes qu'il a complètement oublié leur passage dans sa vie et on peut même supposer qu'il s'agit d'une erreur sur la personne. Physiquement je n'imagine pas Jean comme un « latin lover » et encore moins comme un « donnaiollo » comme disent si joliment nos amis Italiens, Je le vois comme un homme ordinaire, si seul cependant qu'il est capable de tomber amoureux d'une femme dont il sait qu'elle sera pour lui inaccessible, comme c'est le cas d'Anne, la fiancée d'Andrieu, même si on sent que cet amour, qui n'est peut-être qu'un désir fugace, ne durera pas. Un peu comme si cette femme juste entraperçue était moins l'objet de son amour que de son fantasme, justement parce qu'il est seul. Je l'imagine plutôt vivant dans la fidélité d'un chien ou le mystère d'un chat. Le titre du roman évoque la cathédrale de Chartres où se déroule la mariage d'Andrieu et d'Anne mais qui n'est qu'un lieu de transit, un moment éphémère dans la vie de Jean. Est-ce à dire que l'amour n'existe pas et qu'on se rapproche de quelqu'un un peu par hasard ou pour exorciser la solitude, en comptant sur la chance pour nous aider ? J'avoue que cette explication m'agrée un peu et, pour être personnelle, cette intuition éclaire pour moi l’œuvre de notre auteur au regard de notre société.

     

    Les romans d'Oster sont pour moi, plus que les autres, l'objet d'une question que leur seul titre ne suffit pas à résoudre. Ici l'action, si on peut la qualifier ainsi (ce n'est que le déroulement d'une série de faits qu'on pourrait attribuer au hasard), se développe principalement aux alentours de Chartres. Depuis Péguy, nous savons que cette ville est indissociable de sa cathédrale or, de cet édifice, il n'est question en filigrane qu'à la fin, un peu comme le roman de Boris Vian « l'automne à Pékin » qui ne se passe ni en automne ni à Pékin. Les romans de notre auteur se lisent bien et même rapidement. Ils sont parfois écrits avec des phrases démesurées ce qui en rend la lecture difficile mais ce n'est pas le cas ici. Leur agencement est aussi quelque peu haché par une architecture peu conventionnelle. Le style est malgré tout fluide, agréable, l'usage des imparfaits du subjonctif ont un côté vintage et original qui ne me gêne pas du tout, bien au contraire et je trouve même que cela se marie bien avec l'ambiance du roman.

     

    J'ai abordé sa lecture par hasard, en prenant, par curiosité un de ses romans sur les rayonnages d'une bibliothèque publique. Je l'ai lu, je me suis posé des questions sur ce que je venais de lire et aussi sur moi, mais finalement, je ne sais exactement pourquoi, j'ai résolu d'explorer plus avant son univers créatif. D'après ce que j'ai pu lire, il me semble que cela renvoie assez bien l'image de notre société contemporaine, que cela en est le miroir. En tout cas je m'y reconnais un peu. Il m'a sans doute fallu longtemps et de nombreuses hésitations pour appréhender cet auteur et peut-être le comprendre.

    ©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

  • Un hosanna sans fin

    La Feuille Volante n° 1324

     

    Un hosanna sans fin Jean d'Ormesson – Éditions Héloïse d'Ormesson.

     

    Avec cet ouvrage publié en août 2018, Jean d'Ormesson clôt sa trilogie commencée avec « Comme un chant d'espérance » et poursuivie avec « Guide des égarés ». Cet immense écrivain, disparu en décembre 2017, qui a servi admirablement notre belle langue française tout au long de sa vie, nous prouve, s'il en était besoin, qu'il est un authentique « immortel ».

    Il a consacré une partie de son œuvre à puiser dans sa biographie et à réfléchir sur le sens de la vie et de la mort, sur l'existence de Dieu. Il se penche sur notre naissance, rappelle qu'elle reste un mystère, due au hasard ou est prévue de toute éternité mais résulte avant tout de la copulation d'un homme et d'une femme qui sont nos parents, qu'avant nous n'étions nulle part et qu'il y a des chance pour que ce soit la même chose après notre mort, que nous ne sommes pour rien dans notre venue sur terre et que nous ne sommes sûrs que d'une chose, notre mort, parce que c'est la condition humaine. Entre notre naissance et notre mort, il y a notre vie dont nous sommes les victimes parce que nous ne l'avons pas voulue, mais qui reste une aventure unique, une chance ou une souffrance, une bénédiction ou une malédiction selon le cas, moins le domaine de la liberté que celui des possibilités sans que nous sachions bien ce que nous sommes venus faire ici-bas. Nous devenons héro ou salaud, quidam ou célèbre ! Il prétend que nous sommes viscéralement attachés à notre vie parce que, en la quittant, nous entrons dans l'inconnu et que c'est angoissant, parce que l'après-mort sera toujours une interrogation et que ce qui distingue l'homme des autres êtres vivants, c'est sa faculté de penser. Malgré cela, nous passerons notre vie à oublier cette échéance fatale, avec pour seule consolation la science qui nous aide à tout comprendre de la réalité du monde depuis le début, depuis le Big Bang. Il note alors que le vide régnait dans l'univers, la vie commençait timidement et en silence à s'organiser sans qu'on sache exactement comment ni à partir de quand. Plus tard, avec la venue de l'homme, se développeront les sentiments, la sensibilité, la souffrance, la notion de liberté, l'intuition de l'individu avec sa propension pour le mal et la mort qui s'impose parce que la vie est forcément temporaire. Face à cela la pensée qui est l'enchantement du monde va lentement s'installer et avec elle la parole puis triompher parce que Dieu, à l'origine de toutes choses, laisse l'homme libre de se substituer à lui, au hasard ou à la nécessite parce qu'il est orgueilleux. La pensée va donc transformer l'univers, éclairer et embellir ce monde grâce au langage qui exprime la vérité, organise les passions, la connaissance et donne naissance aux vertus qui sont le moteur de toute civilisation. Avec l'émergence du bien et du mal, deux concepts qu'on recherche et qu'on fuit naturellement, va s'installer l'erreur qui est la dimension diabolique de cette faculté de choisir, mais aussi l'espérance et l'angoisse qui selon notre auteur rapprochent l'homme de Dieu. La pensée humaine est fragile, est elle aussi appelée à disparaître parce que tout en ce monde est contingence. Mais qu'y aura-t-il après, demande-t-il. Ce qui est sûr c'est que la science qui pourra sans doute un jour tout expliquer de notre vie ne pourra jamais élucider notre destin après la mort ni apaiser notre angoisse. Y a-t-il donc autre chose ? Notre auteur tente une réponse : la religion et spécialement le monothéisme et la foi qui s'y attache. L'histoire est là pour nous enseigner que la religion, liée au doute et à l'ignorance et parfois même à l'absurde, a aussi déchaîné les passions et généré la mort autour d'elle. Notre auteur rappelle que la foi(et évidemment la foi chrétienne) est une chance puisqu'elle a inspiré la création d’œuvres d'art, a contribué, par la « grâce » qui est d'essence divine, à l'évolution des sociétés humaines et même à l'émergence d'une pensée laïque.

    Puis viennent les confidences intimes, notre auteur confessant son agnosticisme, son ignorance à propos de l'existence de Dieu, tout au plus la souhaite-t-il ardemment, au moins a-t-il remplacé la foi par l'espérance parce qu'un monde sans Dieu serait injuste parce qu'Il est espérance ! Il en fait donc « le pari » mais note que la religion n'est pas sans faille. Il ne nous resterait, selon lui, que la naïveté et la gaieté mais la question reste entière : Que faisons-nous ici ? L'homme, et non le hasard, a organisé le monde en fonction de la nécessité. Et Dieu dans tout cela ? Il est un mystère ou plus exactement une invention des hommes, née de leur imagination et de leurs angoisses, une idée plus humaine que divine. Il est pourtant difficile, voire impossible d'imaginer Dieu mais il en va de même selon lui du miracle de la vie qui chaque se déroule sous nos yeux et les chrétiens ont au moins un modèle incontestable : Jésus-Christ.

    J'ai lu attentivement ce petit livre autant par curiosité que par nécessité de recueillir une ultime fois le message d'un penseur que je ne partage pas entièrement. J'ai goûté avec le même plaisir ce texte sobre, érudit et remarquablement écrit, j'ai apprécié son humilité devant la mort, l'analyse pertinente qu'il fait des interrogations humaines, mais je dois dire que je m'attendais à quelque chose qui éclairerait mes doutes et résoudraient mes questions. J'ai été un peu déçu sur ce point. Que notre auteur qui a sans doute eu une belle vie, en attribue le mérite à un Dieu dont il imagine l'existence et l'en remercie, on peut facilement le concevoir. Dans la liturgie chrétienne, un hosanna, est une acclamation de joie, celle que le peuple a crié à Jésus lors de son entrée dans Jérusalem et qui nous est rappelée à la fête des Rameaux, mais c'est aussi une prière pour être sauvé. C'est peut-être l'ultime espoir de notre auteur ?

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

  • Les yeux d'Arthur

    La Feuille Volante n° 1322

     

    Les yeux d'Arthur Jean-Frédéric Vernier – Éditions « les ateliers Henry Dougier ».

     

    Tout d'abord je remercie les éditions « Les ateliers Henry Dougier » de m'avoir fait parvenir directement cet ouvrage.

     

    Jean-Frédéric est bénévole au sein des « Petits frères de pauvres » de Paris et se rend chaque lundi auprès des personnes en fin de vie. Cela lui a permis de rencontrer Arthur, un vieil homme handicapé mental atteint d'un cancer en phase terminale. Quand il lui rend visite, dans son foyer, Arthur est dans son monde et s'y trouve bien, soliloque, mène des occupations puériles avec des sourires béats, se fait son cinéma en mélangeant un peu tout, alterne les longs silences, observe aussi, l'air de rien… Pourtant cet homme reste une énigme pour Frédéric qui fait difficilement la part des choses entre la supposée gentillesse des handicapés mentaux et les questions, les phobies et les obsessions d'Arthur. Quand l'établissement autorise une sortie à l'extérieur du foyer en compagnie de Frédéric, il devient mutin, ce n'est plus lui qui est accompagné mais lui qui accompagne. Il est espiègle, cabotin même, il revit, se métamorphose, se met en scène ou focalise son attention sur un détail, au point que les passants, mi intéressés, mi-interrogatifs pourraient croire qu'ils ont affaire à un comédien menant avec talent une saynète de rue. On pourrait même le croire « guéri » au moins de son affection mentale. Il est inventif, inattendu, mais cette transformation peut même devenir gênante à la longue puisque Arthur, sans la moindre retenue, s'appesantit sur des choses anodines qui pour lui, soudain, prennent une importance capitale. Un peu bateleur, il se met lui-même en scène, interpelle les passants sans retenue au point qu'on peut se demander si cette réaction sincère n'est pas une révolte longtemps refoulée contre sa notion personnelle de l'injustice ou de la logique. Qu'ils aient compris ou non son état, ces passants de hasard lui montrent souvent de la bienveillance, une certaine forme de tendresse, parfois même entrent pour un temps dans son jeu devant un Frédéric partagé entre la complicité et la retenue. Arthur, le vieillard, redevient un adolescent quand il voit une jolie femme et veut lui dire son admiration. Il devient même quasiment séducteur, mais, sans qu'on sache pourquoi, par peur sans doute, reste un « donnaiollo », comme disent nos amis italiens, timide et réservé.

     

    Face à cela, la présence de Frédéric est protectrice. Ainsi pourrait-on penser qu'à la longue, ses visites sont devenues fastidieuses pour lui et vont se terminer, mais que nenni. Il découvre que s'est installée entre eux une sorte de connivence et même de symbiose, que le temps n'a plus la même valeur lors de leurs entrevues, que sa vie, faite de stress, connaît une manière d'apaisement, et même de bien-être intérieur, devient une invitation à la méditation, une incitation au sourire, un peu comme si Arthur, en son absence, l'accompagnait comme une ombre, comme son ombre ! De même ces rencontres hebdomadaires font du bien à Arthur qui l'attend et ne peut plus s'en passer. Elles sont devenues rassurantes et probablement indispensables, pourtant Frédéric n'est ni soignant, ni salarié du foyer ni même de la famille d'Arthur, tout juste un simple bénévole plein de bonne volonté, mais pourtant il entre dans son jeu, comme beaucoup de ceux qui le connaissent. On pourrait croire qu'ils le font par charité, pour ne pas le brusquer, mais j'ai pensé qu'ils agissaient ainsi peut-être ainsi pour faire une pause dans ce monde survolté qui est le leur, le nôtre. Quant à Frédéric, cet attachement se fait, de jour en jour, plus grand. Tout au long de ces lundis, il s'est tissé plus qu'un lien entre eux. Frédéric était bien plus que le copain d'Arthur comme celui-ci le disait. Nous ne saurons rien de ce jeune homme bénévole qui s'efface volontiers devant ce vieillard à qui il a finit par s'attacher.

     

    C'est un témoignage brut, sans fioriture ni recherche de syntaxe qui est ici donné à lire. Cette collection s'attache à montrer combien sont importantes et uniques les vies ordinaires ou les voix singulières. Arthur est handicapé, c'est à dire un inadapté à notre société, mais il nous est plutôt présenté comme quelqu'un de simplement différent de nous, de la norme. Ce livre, ce geste, qui peut paraître dérisoire, c'est celui Frédéric qui lui aussi veut faire obstacle à l'oubli et à travers l'exemple donné, tendrait-il à prouver que l'attention donnée à ce vieil homme peut avoir une dimension de thérapie? Veut-on nous dire que la guérison de la maladie mentale ne peut se faire qu'à travers une réinsertion du malade dans la société, à condition toutefois qu'elle soit encadrée strictement ? Quant à son cancer, sa disparition tient sans doute du miracle, pour ceux qui y croient, mais c'est un fait !

     

    La réalité est cependant différente et s'impose à nous tous qui ne sommes qu'usufruitiers de notre propre vie. Pour Arthur ce n'est peut-être pas le cancer qui, par une sorte de miracle inexpliqué, s'était mis en sommeil au point que la faculté le considérait au mieux comme guéri, au pire comme en rémission. Frédéric était tellement attaché à Arthur Eet à ses progrès qu'il a fini par se demander s'il avait conscience de l'évolution de sa maladie, s'il avait l'intuition de sa propre mort, s'il pensait à l'au-delà... La Camarde a fini par triompher du vieillard sans qu'il s'en rende compte et sans même qu'il s'y attende, un peu mystérieusement dans son cas, mais nous sommes tous mortels de toute façon.

     

    Je ne sais pas pourquoi, je suis entré dans ce voyage décalé, dans cette relation d'exception entre ce jeune homme dévoué et ce vieillard que la maladie mentale rendait étonnamment jeune, je me suis installé aux côtés de Frédéric pour accompagner son protégé et écouter ses délires parfois dérangeants, parfois carrément comiques, toujours émouvants.

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

  • L' amie prodigieuse

    La Feuille Volante n° 1319

     

    L'amie prodigieuse (enfance-adolescence) Elena Ferrante – Gallimard.

    Traduit de l'italien par Esla Damien.

     

    Cette amitié qui lie Elena Greco, fille d'un portier à la mairie et Lila Cerullo, fille d'un cordonnier, deux petites napolitaines d'un quartier pauvre de cette ville, commence dans les années 50. Comme c'est souvent le cas, elles ne se ressemblent pas. Lila est petite, maigre, provocante et exerce un ascendant sur Elena, la narratrice, plus timide, réservée et calme. Cette période est pour elles pleine des folies et des phobies de l'enfance, les poupées qui parlent et auxquelles elles confient leurs secrets, les ogres que les terrorisent, les histoires qu'elles se racontent...et la peur de la mort avec tous ces gens, adultes et enfants, décédés de maladies ou d'accidents dans ce quartier oublié dont la vie, avec ses ragots, ses péripéties, ses violences et ces moments anodins, nous est largement détaillée. Les aléas de l'existence vont séparer ces deux amies et Lila, pourtant surdouée doit quitter l'école pour travailler dans l'échoppe de son père alors qu'Elena, un peu moins brillante, reste dans le cursus scolaire, même si Lila continue à accompagner les études de son amie, d'inspirer ses réflexions, tout en nourrissant des projets commerciaux autour de la chaussure et de l'atelier de son père. L'adolescence aussi va les séparer, et Elena, plus belle et plus vite formée, verra autour d'elle s'agglutiner les garçons quand Lila restera à la traîne, pas pour longtemps cependant. Leurs amours ne seront pas en reste puisque les deux adolescentes de quinze ans sont le point de mire des garçons frimeurs de leur quartier qui font tout pour les impressionner et s'en faire remarquer. Pour elles les choses ne seront pas si simples, soit que ceux qui les désirent sont souvent éconduits, soit qu'elles se heurtent elles-mêmes à l'indifférence, coincées entre le fantasme du grand amour de gosse et la volonté de leurs parents de réaliser pour elles un riche mariage, parfois malgré elles et le regard qu'elles portent sur les adultes est à la fois contempteur ou enthousiaste... Leurs vies vont donc se croiser, s'opposer, entre jalousie et admiration, complicité et critiques, projets avortés et amours contrariées, sur fond de souvenirs de la guerre, dans l'ombre de la Camora, du parti communiste et du Vésuve. Elles auront des idées d'avenir chacune dans leur domaine, souffriront de l'opposition entre les riches et les pauvres dont elles font partie, rêveront à l'amour, devront elles aussi abandonner leurs chimères.

    Je me mets un instant à la place de Lila et de son projet d'usine de chaussures auquel elle a dû renoncer. Cette jeune fille a du caractère, c'est une rebelle, ce qui lui a valut des réprimandes du côté familial. C'est vrai qu'elle n'est pas soumise comme l'est en principe une jeune-fille italienne de cette époque. Quand on est jeune, on imagine son avenir et il n'est pas rare qu'on y croie si fort que l'on prenne cela comme une promesse de la vie. Mais cette vie ne nous fait aucune promesse ni même aucun cadeau et nos projets ne sont bien souvent que des fantasmes promis à la déception. Lila finit, à seize ans, par choisir le mariage où l'argent prend le pas sur l'amour, Elena au contraire continue d'opter pour les les études et même si c'est dur pour elle, ne néglige pas le jeu de la séduction en opposants ses différents soupirants… La séparation apparente entre les deux amies se manifeste de plus en plus parce qu'elles se retrouvent rapidement dans deux mondes différents, mais sans pour autant se perdre de vue.

     

    C'est bien écrit et vivant, passionnant même et si on est un peu perdu dans la multiplicité des acteurs , la liste généalogique du début aide un peu à s'y retrouver et ce détail est appréciable.

    C'est le premier volume d'une saga sur la difficulté de se faire une place quand la vie vous impose un départ dans la pauvreté. Il commence par l'annonce de la disparition inquiétante de Lila à 66 ans qui a toujours avoué à son amie sa volonté de disparaître sans laisser de trace. Elena remonte donc le temps pour consacrer cette amitié et ce même si elle trahit un peu la volonté de son amie, mais, ce faisant, elle veut aussi faire échec à l'oubli qui est un des grands défauts de l'espèce humaine.

     

    Je termine en précisant que l'auteur, Elena Ferrante, nonobstant son talent d'écrivain maintenant reconnu, a, jusqu'à présent préservé son identité et sa vie privée. Je salue ce détail à un moment où bien des gens font n'importe quoi pour être connus et pour qui la notoriété est plus important que tout le reste.

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

  • Mireille, ouvrière de la chaussure

    La Feuille Volante n° 1323

     

    Mireille, ouvrière de la chaussure Philippe Gaboriau – Éditions « les ateliers Henry Dougier ».

     

    Tout d'abord je remercie les éditions « Les ateliers Henry Dougier » de m'avoir fait parvenir directement cet ouvrage.

     

    L'histoire de Mireille, née en 1924, est bien banale, comme celle des gens de ce petit village du Maine et Loire, peuplé de paysans et d'ouvriers, proche de Cholet qui était à l'époque la région la plus manufacturière de France. On entrait dans le monde du travail, tout juste sorti de l'enfance pour trimer chez les autres. Elle fut bonne à 12 ans puis, plus tard, ouvrière de la chaussure. Elle s'est mariée avec Cyrille, un Vosgien rencontré lors d'une noce, a eu deux enfants, a vécu sa vie entre l'usine et le travail de la maison, la messe du dimanche et la résignation prônée par l’Église catholique, a pris sa retraite pour mourir d'un cancer en 2007. Une vie dure mais tranquille finalement parce qu'elle n'a pas cherché à sortir de sa condition, n'a jamais eu de voiture, aimait la cuisine roborative, comptait en anciens francs, payait en liquide, faisait des économies, était réfractaire au changement d'heure, gaulliste, patriote et royaliste, à cause de la région sans doute …l'image d'une certaine France à la fois traditionnelle et attentiste.

     

    L'auteur la met en scène en transcrivant ses propres paroles, brutes et sans aucune fioriture, dans ce qui peut s'apparenter à une étude sociologique. En effet, elle parle et puise son monologue dans ses souvenirs, évoque la vie rurale, les habitudes traditionnelles d'un petit village, puis plus tard l'arrivée de la radio, de la télévision avec les « informations » de l'époque et du monde, mais surtout des émissions grand public, alors fort prisées, des noms d'animateurs emblématiques qui ont émergé mais qui se sont dissous dans le passé où qui se sont installés dans la notoriété, des slogans qui ont un temps fait florès mais qui se sont dilués plus tard dans des années de silence, des titres de chansons qui étaient le miroir d'une société qui renaissait... Elle aimait chanter les rengaines où se mêlaient amour, humour, folklore, quotidien, temps qui passe et temps passé. Pour ceux qui ont connu cette période, cela leur dit sûrement quelque chose mais surtout ce n'est pas de nature à les rajeunir ! C'est que ce catalogue vintage où se bousculent les « réclames » et titres d'émissions maintenant oubliées, devient vite fastidieux. A travers cette trop longue énumération, on mesure certes l'évolution des choses, la marche du progrès, l'installation d'un mieux-être pour ceux qui ont connu la difficile période de la guerre, celle de l'après-guerre et l'explosion des « trente glorieuses » mais cet inventaire devient vite lassant. Pire peut-être ce n'est pas convivial comme cela pourrait l'être sans doute parce que les citations sont trop longues, trop nombreuses.

     

    Pourtant on a de l'empathie pour cette femme, pour ses jugements définitifs et sans nuance, pour son parler patoisant et peu respectueux de la grammaire où, si on tend un peu l'oreille, on entend l'accent chantant de la Vendée. Elle a travaillé dur toute sa vie et a bien mérité sa retraite, est sans doute satisfaite de son chemin et de celui de son mari, parce qu'ils sont été honnêtes et ont fait simplement leur devoir d'état sans rien demander aux autres, mais bizarrement peut-être cela n'a pas suffit à m'émouvoir, c'est trop descriptif, trop administratif, trop long, pas assez chaleureux. Elle n'a pas manqué pas d'évoquer ses regrets « du bon vieux temps » d'avant, quand elle était jeune mais pauvre même si celui d'après, où elle a été certes plus à l'aise financièrement, lui a permis de réaliser certains de ses rêves. Mais la peinture qu'elle a pratiquée en autodidacte, à la retraite, dans le silence, la réflexion et la création, a accentué un isolement que j'ai ressenti dans ses propos tout au long de ce récit et que son veuvage a consacré. Certes, c'est elle le sujet, mais j'ai eu l'impression dans son témoignage d'une solitude psychologique, Mireille ne parlant vraiment de son mari que lorsqu'il tombe malade et va mourir, un peu comme si, pendant toute leur union, il n'avait été qu'une ombre, que toute la responsabilité de cette famille avait pesé exclusivement sur ses épaules à elle, qu'elle avait exercé une sorte de matriarcat au sein du couple. A l'époque on ne divorçait pas pour des raisons religieuses ou culturelles, et ils ont donc vécu côte à côte, en se supportant plus qu'en s'aimant, comme cela arrive finalement dans les vieux couples.

     

    Je retiens cependant que cet ouvrage est une manière de tirer Mireille de l'oubli qui est un grand défaut de l'espèce humaine, de marquer son passage en ce monde, de souligner une trace qui sans cela se serait vite effacée. Elle était la tante de l'auteur et cela a été pour lui un acte de mémoire à l'intention des générations à venir, un travail autour de sa famille, de son village natal, autour de la condition ouvrière en milieu rural, une manière d'explorer sa généalogie personnelle, la culture populaire et la vie qui est fragile, unique, même si elle est très ordinaire.

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

     

     

  • Pour te voir cinq minutes encore

    La Feuille Volante n° 1321

     

    Pour te voir cinq minutes encore – Aurélie Le Floch – Éditions « les ateliers Henry Dougier ».

     

    Tout d'abord je remercie les éditions « Les ateliers Henry Dougier » de m'avoir fait parvenir directement cet ouvrage.

     

    On a beau philosopher sur la mort, parler de la condition humaine, de la brièveté et de la fragilité de la vie, quand elle frappe les proches qu'on a aimés, c'est le vide, le deuil, le sentiment d'injustice. On se sent abandonné de tous, même si bien des gens se pressent autour du cercueil par sympathie ou par convenances et tentent de trouver les mots pour réconforter ceux qui restent. Bientôt, pour eux, l'oubli s'installera parce que la nature humaine est ainsi faite. Il y a peut-être des prises de parole ou peut-être rien, mais chacun, dans son for intérieur, évoque sans la nommer la maladie, le gâchis de mourir à trente-six ans quand on a la vie devant soi et une fille à chérir, la révolte... La cérémonie achevée, la narratrice se retrouve seule avec son chagrin, ses larmes, sa peine. Elle l'évoque avec des mots simples, parce qu'ils ne peuvent être que simples. A l'époque, elle a quinze ans et son père vient de mourir en ce mois de janvier 1994. Pour elle le temps s'est arrêté.

     

    Beaucoup de choses se bousculent dans sa tête à propos de ses parents, des souvenirs, des amours, des épisodes d'une vie qui s'arrête là, des projets qui ne verront jamais leur réalisation alors, pour rendre hommage à cet homme, pour que son souvenir ne se perde pas pour les générations à venir, on sent la nécessité de faire quelque chose, un acte de mémoire, on fixe avec des mots l'histoire de celui qui vient de disparaître, on écrit, même si c'est longtemps après, même si cela peut paraître dérisoire. C'est donc ce que fait Aurélie le Floch dans ce premier ouvrage biographique, rédigé à la première personne. Il lui faut remonter le temps, interroger les proches et les anciens, découvrir et parfois accepter une généalogie compliquée et longtemps cachée, parfois pleine de surprises. De ses parents elle évoque les moments de révolte, de joie quand ils étaient amoureux, ce temps qu'ils auraient voulu voir durer toujours. Leur histoire aurait dû être une belle histoire, mais la vie reprend ses droits, les passions la bouleverse. A l'époque on commençait à divorcer facilement et c'est ce qu'ils ont fait; comme c'est toujours le cas, ce sont les enfants qui en font les frais. Elle a été confiée à sa mère qu'elle n'aime pas et qui multiplie les amants de passage, ne voit son père qu'au rythme du traditionnel « droit de visite », deux mondes qui désormais ne se rencontreront plus. Elle est tiraillée entre l'univers triste et glacé de sa mère et celui de son père associé au travail, à la réussite sociale mais aussi au soleil, à la mer, aux vacances. Elle grandit, s'étonne, se pose des questions sur ce qu'elle voit, sur les amis de son père, un univers essentiellement masculin, sur leurs relations cachées...

     

    Elle l'aimait très fort ce père, l'idéalisait même et dans sa tête il ne pouvait rien lui arriver. Pourtant malgré son jeune âge, malgré la volonté de cet homme et de son entourage de lui cacher son mal, elle entend des mots nouveaux, « système immunitaire défaillant », « séropositivité », « sida », cette maladie venue d'ailleurs, un acronyme, le VIH, et les morts qui se multiplient sans que la médecin y puisse rien. Malgré le sourire fragile de cet homme, l'inévitable n'était pas loin.

     

    Plus tard viendront les différentes facettes du travail de deuil, le rapprochement avec Dieu dont on se demande à quoi il sert vraiment dans ces circonstances, les tentatives de résilience, la prière pour ceux qui croient à son pouvoir, le temps qui passe et qui est censé cautériser ce genre de plaie, même s'il n'en est rien,  la difficile réalité qui est celle de l'absence définitive des morts. Reste la mémoire confiée aux mots, le souvenir dont se chargent certains vivants le temps de leur vie, le rituel de la Toussaint qui une fois l'an refleurit les tombes, les larmes et le chagrin qui vous font voir la vie autrement, parce que les morts ne le sont vraiment que lorsque les vivants ne pensent plus à eux.

     

    Aurélie Le Floch nous livre ici un récit authentique et bouleversant que, pour des raisons personnelles j'ai lu avec émotion, même si les circonstances pour moi sont bien différentes. La mort fait partie de la vie, en est simplement la fin, elle nous frappe et c'est toujours une épreuve d'autant plus dure que nous vivons en occident comme si elle n'existait pas. Tout au long de ma lecture, j'ai associé ce texte, sans trop savoir pourquoi, à la voix chaude de Jean Ferrat disant à son père qu'il « aurait pu vivre encore un peu ».

     

    Je ne connaissais pas cette collection « une vie, une voix » ni son slogan auquel je souscris « Des vies ordinaires, des voix singulières dessinent notre patrimoine sensible, notre mémoire est commune . Ces récits sont réels. Ces histoires sont la nôtre ». Elle était ordinaire la vie de cet homme, mais elle était aussi unique.

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2019. http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

  • Massif Central

    La Feuille Volante n° 1320

     

    Massif central Christian Oster – Éditions de l'Olivier.

     

    Comme dans tous les romans de Christian Oster, le thème est assez simple au départ. Paul, ex-architecte, vient de quitter Maud, sa compagne, qui l'avait préféré à Carl Denver, un individu assez inquiétant et même violent mais extrêmement cultivé dans le domaine du cinéma où il exerce le métier critique et dont les jugements tranchés sont redoutés. Jusque là, rien de bien original. Paul avait connu Maud quand elle était encore avec Carl et la jeune femme avait été si impressionnée par la culture de ce dernier qu'elle avait fini, inconsciemment, par être dépositaire de l'agressivité de son compagnon. Ainsi, quand elle avait décidé de vivre avec Paul, était-elle toujours sous l'influence culturelle de ce son ex, ce qui indisposait son nouveau compagnon et provoquait de fréquentes disputes entre eux. Il vivait cela comme une sorte de possession et ce genre de situation avait érodé l'amour qu'il avait pour elle de sorte que, pour s'en libérer, il avait résolu de la quitter. Il était devenu pour elle une véritable étranger, ce qui lui était insupportable, et c'était en quelque sorte une victoire involontaire de Carl qui cependant ignorait tout de leurs relations difficiles et de leur séparation mais regrettait amèrement Maud au point, apprit Paul, de le rechercher dans Paris, sans doute pour lui faire payer physiquement sa trahison. Il décide donc de fuir au hasard. Après pas mal d'étapes, pas mal d'amis rencontrés, parfois par hasard, il souhaite aller dans le Massif central, où il ne va d'ailleurs pas (Limoges n'est pas à ma connaissance dans ce massif montagneux). Ici nous n'avons pas affaire à un banal adultère mais à une rupture d'un tout autre genre et, bien entendu, le thème « ostérien » de la fuite s'invite à nouveau. Les anciens l'on exprimé à leur manière puisque voyager n'est pas guérir son âme. Au fur et à mesure que le temps passe, Paul s'aperçoit qu'il aime toujours Maud, mais à propos de ses diverses rencontres avec ses amis, le souvenir de Carl ne le quitte pas non plus, à en devenir obsédant, ce qui témoigne d'une dangereuse tendance à la paranoïa. Ainsi s'instaure une sorte de ménage à trois différent du schéma classique mais intéressant dans sa configuration, quelque peu fugace et fantasmée. La solitude de Paul favorise son voyage dans le passé et il se souvient qu'au début de sa vie commune avec Maud, Carl avait continué de les fréquenter tous les deux en une relation bizarrement apaisée, puis avait disparu sans aucune explication. La crainte d'une confrontation physique avec lui n'était venue que par la suite et avait déterminé Paul à fuir après avoir rompu avec Maud. On se demande s'il ne devient pas fou, mais la présence supposée de Carl qui serait constamment à sa poursuite est tellement obsédante qu'il le voit partout et va même jusqu'à l'accuser du meurtre d'un de ses amis qui apparemment n'est qu'un suicide, imagine qu'il rencontre son double, l'accuse de folie, c'est à dire qu'il est maintenant carrément mythomane.

     

    Dans sa course vers le néant, il semble se ressaisir en s'intéressant à Hermine, une cliente d'un des hôtels où il est descendu mais aussi un être plus désespéré que lui. Avec elle, il fait le projet de partir et apprend qu'elle partage avec lui une certaine recherche du vide. On ne sait rien des relations qu'il entretient d'ordinaire avec les femmes, ce qu'il pouvait bien dire à Maud, mais celles qu'il a avec Hermione paraissent aussi absurdement surréalistes que ses affabulations autour de Carl. Il part avec elle en direction des plages du Nord mais ce que nous aurions pu imaginer comme une passade entre eux se termine différemment, avec en toile de fond la silhouette de Carl, comme une obsession.

     

    Je dois dire que la découverte de l’œuvre d'Oster me procure des impressions contradictoires, à la fois un rejet à cause des phrases trop longues que je retrouve cependant chez Mathias Enard, avec en plus une appétence pour le détail parfois inutile et une architecture bizarre, mais aussi une sorte d'attirance due peut-être à l'analyse psychologique au scalpel des personnages, l'ambiance labyrinthique de ses romans où le lecteur est toujours un peu perdu, à la lisière de quelque chose qui se dérobe devant lui. Il n'est pas rare que, le livre refermé, je me demande si j'ai bien compris ce que je viens de lire et qu'il serait bien possible que je sois passé à côté d'un chef d’œuvre sans même m'en rendre compte. Ici, le titre laissait à penser que l'action devait se dérouler dans le Massif central que Paul n'atteint jamais nonobstant ses nombreuses pérégrinations. Après tout, ce n'est pas grave puisque Boris Vian a bien écrit « L'automne à Pékin » qui ne se passe ni en automne ni à Pékin mais qui n'en est pas moins un roman magnifique.

     

    J'ai donc appris à me méfier avec Oster, la simplicité du départ n'est qu'apparence. Paul me fait l'impression de quelqu'un qui se fuit lui-même, incapable de se lier à une femme, incapable de vivre normalement, définitivement seul.

     

    ©Hervé GAUTIER – Février 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

  • Sur la dune

    La Feuille Volante n° 1318

     

    Sur la dune - Christian Oster- Éditions de Minuit.

     

    Ça commence un peu comme dans tous les romans de Christian Oster une manière banale, le narrateur, Paul, célibataire, désireux de s'installer à Bordeaux, rend visite à ses amis, Jean et Catherine, à Saint-Girons-Plage pour les aider à dégager leur maison secondaire menacée d'ensablement. En réalité il ne les trouve pas et se loge dans un hôtel si bondé qu'il doit partager sa chambre avec un inconnu, Charles Dugain-Liedgester, dont l'épouse, Ingrid, dort dans une autre chambre et dont il apprendra par la suite qu'ils ne se supportent pas. En fait d'amis le narrateur a pris ses distances avec eux d'autant plus qu'il a été l'amant de Catherine quelques années avant son mariage avec Jean, mais ils se sont momentanément séparés à la suite d'une dispute.

    Suivent de nombreuses pages qui ne sont que des réflexions un peu oiseuses sur la présence du narrateur dans la salle de bains, sa lecture avant de dormir, ses échanges oraux éphémères avec Charles, sa façon de s'habiller et de prendre son petit déjeuner et la composition de celui de son compagnon de chambre le lendemain, puis, en faisant son office de manœuvre bénévole, les souvenirs qui lui reviennent à la mémoire, comme une sorte d'introspection obsédante… Que des choses passionnantes ! J'ai eu l'impression de m'ensabler dans ma lecture comme le narrateur dans sa dune. En dehors de pelleter du sable pour dégager la porte d'entrée de la maison de ses amis, ce qui n'a rien de particulièrement exaltant, surtout en leur absence, il avait un autre centre d'intérêt en la personne d'Ingrid, aperçue la veille et à la beauté de qui il ne semble pas insensible. Les relations de Paul avec les femmes sont compliquées, mais les événements semblent le servir dans la mesure où il propose à Charles de lui servir de chauffeur pour aller aux obsèques de Jean-Marc, leur voisin à Chartres, Ingrid, pour qui il nourrit de plus en plus de fantasmes secrets, rentrant seule dans sa propre voiture. Pendant le voyage aussi long et monotone que la forêt landaise, il apprend que le couple que formait Jean-Marc avec Brigitte ne s'entendait pas. Dans l'entourage de Paul et pendant ce bref laps de temps, cela fait beaucoup de couples en difficultés.

    Comme c'est souvent le cas des célibataires qui sont invités par hasard dans un couple, Paul observe plus attentivement Ingrid et le drôle de couple qu'elle forme avec Charles, et aussi Brigitte qui devient pour lui une opportunité, peut-être consentante… L'éventualité de trouver une place parmi eux a sûrement dû l'effleurer. L'auteur ne nous dit rien de Paul, ni de son métier ni de son apparence physique, mais je l'imagine bel homme, attirant un peu malgré lui ces deux femmes. Pourtant lui semble être un cérébral, l'inverse en tout cas de l'amoureux fou ou du froid Don Juan. Il réfléchit, hésite en présence d'une femme sur la conduite qui doit être la sienne… A moins bien sûr qu'il ne soit, tout bonnement, maladivement timide.

    Oster met à profit le récent veuvage de Brigitte pour renouer avec son thème favori de la solitude. Il est vrai que cela tombe plutôt bien dans le cadre du décès de Jean-Marc, mais il noircit un peu trop le trait en prêtant ce sentiment à Paul qui ne l'a jamais vu auparavant. C'est pourtant lui qui, la cérémonie passée, prend l'initiative de réunir les rares amis venus accompagner le défunt. Pire peut-être, l'auteur y ajoute celui de l'abandon de l'être aimé. Bizarrement, alors que c'est Jean-Marc qui vient de mourir et qu'on s'apprête à enterrer, c'est Brigitte qui le quitte, symboliquement il est vrai, puisqu'elle choisit de partir avant la fin de la cérémonie des obsèques et de disparaître définitivement. C'est un geste lourd de sens de sa part qui témoigne de l'attachement tout relatif qu'elle éprouvait pour son époux. L'épilogue vient conclure d'une manière finalement pas si inattendue que cela, ce thème de l'abandon.

    Au terme des différentes et nombreuses lectures que j'ai faites des romans de Christian Oster, j'ai parfois noté mon ennui, parfois ma désapprobation, notamment au regard de son style et de ses trop longues phrases, mais pour une fois, le thème qu'il choisit de la solitude à l’intérieur de mariage me paraît pertinent. Pour des raisons religieuses, mais pas uniquement, on a trop longtemps voulu faire perdurer une institution en la présentant comme un des piliers de la société, alors qu'on faisait bon ménage de l'hypocrisie qui allait forcément avec comme elle va avec toutes les activités humaines qu'on déguise à l'envie avec de la moralité. Le tableau qu'il nous brosse ici me paraît judicieux parce que, l'amour, à supposer qu'il existe au début d'une union, n'en reste pas moins une valeur consomptible et ne dure pas toute la vie.

     

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

  • Le coeur du problème

    La Feuille Volante n° 1317

     

    Le cœur du problème - Christian Oster- Éditions de l'Olivier

     

    Simon, un conférencier, rentre chez lui, probablement à une heure inhabituelle, trouve un homme mort, inconnu de lui, dans son salon et sa compagne, Diane, en train de prendre un bain. Il ne faut pas être grand clerc pour imaginer le scénario, un cocuage bien banal, mais ce qu'il l'est beaucoup moins c'est que la femme en dit le moins possible, prétend que cette mort n'est qu'un accident, une chute depuis la mezzanine dont la balustrade s'est rompue, s'en va et disparaît complètement, en lui laissant le soin de solutionner cette affaire. Ce qui l'est encore moins, c'est que Simon, au lieu d'appeler la police, ce qu'il aurait logiquement dû faire, va tout faire pour cacher ce qui est réalité un meurtre et on balance entre un trop grand amour pour sa compagne qu'il aime et à qui il pardonne cette incartade et une déstabilisation telle qu'il est amené à faire ce qu'en temps ordinaire il n'aurait pas fait. Se sent-il coupable de n'avoir pas été à la hauteur des aspirations amoureuses de Diane ou s'en veut-il de s'être trompé dans son choix ? En fait nous ne savons rien de leurs relations intimes. Comme à chaque fois dans pareil cas, faire disparaître le corps était indispensable et la solution qu'il trouve paraît un peu inattendue. Un tel scénario policier menaçait d'être intéressant et tranchait quelque peu sur l'ambiance ordinaire des romans de cet auteur

     

    En l'absence de Diane, qui à l'évidence l'a quitté définitivement, Simon se sent abandonné et bien des choses lui passent par la tête, ce qui donne à l'auteur l'occasion de renouer avec son thème favori : la solitude. Dans le cadre d'un adultère, celui qui est laissé pour compte a parfois un sentiment d'injustice, de trahison, d'abandon d'autant que Simon n'a pas beaucoup d'amis à qui se confier et qu'on est, de toute façon guère fier d'une telle situation personnelle. Il n'en parle donc à personne sauf peut-être à un ex-gendarme, Henri, qui malgré sa récente retraite est ému par son histoire. Mais un gendarme, même à la retraite, reste en enquêteur suspicieux et quand intervient l'épouse de l'ex-amant de Diane, cette dernière étant réfugiée en Angleterre, les choses se compliquent. Non seulement elle sort du jeu définitivement de part son éloignement mais Simon devient son complice pour avoir fait disparaître le corps. Dès lors, on à l'impression de l’étau se resserre autour de lui et que c'est lui qui tâtera des Assises. Le hasard, mais est-ce vraiment lui, met Simon dans une situation délicate qui, paradoxalement, tout en le maintenant sur ses gardes, donne l'impression qu'il est au bord d'un gouffre et a la ferme intention de mettre fin à cette situation de plus en plus intenable par une action qui le mette en porte à faux. On a même l'impression qu'Henri, qui a sans doute tout compris, tourne autour de Simon, joue avec lui, le balade à son gré et lui portera bientôt l'estocade. En réalité on oublie rapidement cette histoire de mort au gré des événements, on est embarqué dans plusieurs autres épisodes qui n'ont rien à voir, outre que Simon confesse un peu hasard, un crime qu'il n'a pas commis, comme pour sortir de cet imbroglio, mais tout cela est sans aucune suite. On constate la solitude prégnante de tous les protagonistes, mariés ou non, le naufrage du mariage et les idylles possibles entre Simon et les différentes femmes qu'il croise s'avèrent autant d'impasses, par timidité de sa part, par peur d'être éconduit ou simplement par crainte du mensonge ou de la trahison de la partenaire.

     

    Je déplore toujours la même chose chez cet auteur, non qu'il écrive mal, loin s'en faut, mais la longueur de ses phrases, et ses descriptions dont la méticulosité est poussée à l'excès ont tendance à me déconcentrer. J'accorde cependant de l'attention à ses romans seulement peut-être parce qu'ils se lisent facilement. J'ai quand même une interrogation sur cet auteur qui parle si abondamment de la solitude et des femmes, et dédit pratiquement tous ses romans à Véronique B qui reste une inconnue pour le lecteur. Pourtant l'analyse psychologique que Oster fait des différents personnages et des situations entretient le suspense même si, à la fin, j'ai été carrément déçu. Les chapitres sont courts au début puis vers la fin s'étoffent un peu plus mais ce qui pouvait passer au départ pour un roman policier n'en est, en fait, pas un. C'est, ai-je cru le lire, une longue digression sur l'isolement cher à Oster, la solitude des êtres à cause sans doute du désamour dans lequel ils vivent, de la fragilité des choses de cette vie. Ne serait-ce pas cela le cœur du problème ?

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

  • Là où les chiens aboient par la queue

    La Feuille Volante n° 1316

     

    Là où les chiens aboient par la queueEstelle-Sarah Bulle– Liana Levi.

     

    La narratrice (la nièce), née à Créteil d'un père guadeloupéen et d'une mère du nord de la France, ignore tout de la culture antillaise et de l'histoire de sa propre famille, les Ezéchiel. Elle demande à ses deux tantes, l'aînée, Antoine (appelée aussi Appolone), sa cadette, Lucinde et à son père, dit Petit-Frère, de les évoquer pour elle. Chacun d'un prendra donc la parole à son tour dans cette sorte de saga familiale sur deux générations, et même sur trois puisque les membres de cette fratrie racontent aussi l'histoire de leurs propres parents, Hilaire, le père flambeur, trop tôt veuf de leur mère, Eulalie, qui épouse celle de la Guadeloupe, une île partagée entre les blancs riches, les békés, et les nègres pauvres. L'auteure s'exprimera aussi, notamment sur sa vie en Guadeloupe, puis en métropole, le racisme de la population blanche, sa propre identité métisse et le leurre de réussite sociale entretenu par la République. Ce récit s'articule donc autour de quatre personnages. Ça commence au milieu du XX° dans un village de la Guadeloupe, Morne-Galand, si perdu et pauvre que « les chiens aboient par le queue » et que quitte, à 16 ans, la tante Antoine à cause de son fort caractère et de son esprit d'indépendance ; c'est la plus rebelle, un peu mystique et superstitieuse, la plus fantasque de la famille. Elle quittera son île avec ses rêves inassouvis pour connaître le béton de la banlieue parisienne puis Montmartre. Lucinde au contraire est plus aristocrate, possède des doigts magiques de couturière. Ce sont deux sœurs à la fois rivales et complices, leurs relations s'expriment entre tendresse et aigreur. Petit-Frère est plus effacé à cause de son âge mais il est désireux de s'élever par l'adaptation, la promotion, le syndicalisme. Ils partiront tous pour Paris, seront des déracinés. Leur itinéraire sera protéiforme, hésitant. Le lecteur suit avec plaisir les pérégrinations de chacun d'eux, leur vie, leurs amours, leurs espoirs, leurs passions, leurs déceptions.

     

    Depuis que les écrivains ont choisi de raconter une histoire sous forme de témoignage ou à travers la fiction du roman, la famille a toujours été un prétexte d'exception prisé par les lecteurs. Ici la narratrice va à la découverte des siens autant que de son île natale. Pourtant, quand elle y revient, elle n'est plus qu'une métropolitaine en vacances. Dès lors, elle mène une réflexion sur son identité, son appartenance à une communauté qui en Guadeloupe n'est plus visible que par la couleur de peau ou par le nom de famille et fait d'elle une étrangère qu'elle est également en métropole où elle est victime du racisme.

     

    Ce roman est aussi l'occasion de dresser un portrait sans concession de la société guadeloupéenne, de l'économie agricole traditionnelle, au mirage des années 60 avec le bétonnage des côtes, au chômage, à la fasciation pour la métropole, puis, souvent, au désenchantement. Plus tard, ce sera une insurrection oubliée par l'histoire nationale, une révolte des guadeloupéens noyée dans le sang. Ainsi se déroule sous nos yeux l'histoire de cette île ultramarine, qui fait partie de la France mais qui n'est souvent pour nous aujourd'hui qu'une simple destination touristique au cours de l'hiver européen.

     

    Ce premier roman se lit agréablement et même passionnément d'autant qu'il comporte des expressions créoles aussi authentiques et colorées qu'originales où la poésie, l'humour et le dépaysement entraînent le lecteur dans un univers différent. La présence de ces éléments de langage vernaculaire est d'autant plus étonnante que l'auteure, née en métropole, ne parle pas cette langue. C'est autant une musique qu'un fort agréable moment de découverte mais aussi pour l'auteur un occasion d'explorer sa généalogie à travers ses souvenirs et de transmettre son travail à sa parentèle.

     

    J'ai vraiment bien aimé cette saga pour son écriture vive et colorée, pour l'authenticité et la simplicité de son témoignage. L'auteure signe ici des débuts littéraires prometteurs unanimement salués par la critique.

     

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

  • Rouler

    La Feuille Volante n° 1315

     

    RoulerChristian Oster – Éditions de l'Olivier.

     

    Le narrateur , Jean, prend le volant et part au hasard de Paris en direction du sud, sans véritable destination, roule, rencontre des gens qui un moment monopolisent son attention au point de parler avec eux mais sans s'y intéresser outre mesure. Il est particulièrement attentif aux femmes, à leur présence mais surtout à leur beauté, mais on le sent en retrait avec elles, un peu comme s'il pouvait entrevoir avec une inconnue une étreinte amoureuse furtive mais que néanmoins il laissait partir, comme si lui-même la fuyait ! Par timidité, par peur d'être éconduit ...? On sent que lorsqu'une telle rencontre a lieu avec une de ces femmes qui traversent secrètement sa vie et voudraient peut-être faire un petit bout de chemin avec lui, il privilégie le hasard mais ne tente aucunement un pas vers elle; bien sûr il ne passe rien et on ne sait pas trop s'il le regrette où s'il en est soulagé. On ne saura pas grand chose de lui, mais peu importe, seulement peut-être qu'une femme avec qui il partageait sa vie l'a quitté puis est morte. Depuis, il roule au hasard vers le sud aussi fébrilement qu'il achète des objets improbables, pour l'oublier peut-être ? Il lui arrive de croiser des hommes, des inconnus ou de vieilles connaissances de lycée, qu'il n'a pas revus depuis des années. Là aussi rien de bien attachant et quand chacun, avec toute la retenue qui convient, a fini de raconter son histoire ou d'évoquer une tranche de sa vie, on tourne la page pour une nouvelle rencontre… ou pour le vide de la route. Il le dit, ce qu'il veut c'est rester seul et semble considérer cette solitude comme une sorte de panacée ou la source d'une forme de résilience ? Ces rencontres font parfois renaître des souvenirs oubliés qui reviennent par bribes. Il privilégie l'imprévu mais là aussi cela débouche souvent sur le vide, le banal, l'ennuyeux et les personnages évoqués sont souvent creux et sans grand intérêt, perdus et seuls, comme Jean. Ce thème de la solitude, pour intéressant qu'il soit, parce que, en autre, il est l'image de notre société moderne et que parfois elle se cache sous des apparences trompeuses, me semble de plus en plus prendre des accents mono-thématiques, avec une dangereuse tendance obsessionnelle. Comme dans l'ensemble de son œuvre ! Après tout la solitude, voulue par lui et entretenue par ses soins, est peut-être la solution. Sa voiture semble être un des personnages importants de cette fiction et peut, sans doute à ses yeux, passer pour un élément de sa thérapie. Sa vie ne semble pas passionnante et la cinquantaine peut-être pour lui une source de troubles existentiels… ou pas ? Il semble vouloir ne s'attacher à rien ni à personne et quand le moment de quasi convivialité est passé et qu'il n'a surtout pas voulu voir se développer, il retourne à sa voiture et privilégie à nouveau le hasard.

     

    Tout au long de ma lecture, je me suis demandé si je n'allais pas l'interrompre, m'interrogeant intimement sur mes motivations. Si j'ai poursuivi la découverte de cette fiction, ce n'est assurément pour l'écriture qui m'a parue quelconque, plate et sans relief comme on peut la retrouver dans tous les romans de cet auteur. Pourtant et paradoxalement, le texte se lit bien et facilement mais avec cependant quelques longueurs qui peuvent devenir ennuyeuses, mais l'histoire s'impose parfois à travers un détail, une remarque. Si le livre ne m'est pas tombé des mains c'est peut-être à cause de l'épilogue à venir, me demandant s'il allait m'étonner et si toute cette mise en scène annonçait quelque chose… ou rien ? Ici, il m'a paru cependant quelque peu déconcertant. Après tout le hasard paraît être le moteur de cette fiction, inspiration de l'auteur ou manifestation toujours complexe et inattendue de la liberté des personnages ? Allez savoir ! Je me suis même demandé, bien inutilement d'ailleurs, si ce roman résultait d'une expérience vécue ou de son imagination créative ? La réponse importe peu et n'influe en rien sur le texte.

     

    Christian Oster fait partie de ces écrivains que je lis sans véritable passion, parce qu'il est un auteur connu, plus pour pouvoir en parler que par réel intérêt pour ce qu'il fait. A ce rythme là, je pense pouvoir me lasser assez rapidement, à moins que son état d'esprit légèrement pessimisme soit communicatif et que je sois, moi aussi, phagocyté par l'ambiance un peu délétère qui préside à chacun de ses romans. Au lieu de les lire, j'aurais peut-être dû, moi aussi, prendre le volant et abandonner la lecture de ses livres parce qu'elle ne me procure pas ce que je demande à une fiction  : me détendre et m'emmener ailleurs ! Même si je ne trouve pas ce monde passionnant et cette vie belle comme on nous en rebat un peu trop les oreilles en permanence, je ne parviens pour autant pas à me retrouver ou à m'insérer dans le monde parallèle imaginaire de cet auteur.

     

    Bref, comme d'habitude, je me dis que je n'ai peut-être rien compris à son message et à sa démarche, que je suis passé à côté d'un chef-d’œuvre, mais j'ai été un peu déçu quand même.

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

  • En ville

    La Feuille Volante n° 1314

     

    En villeChristian Oster – Éditions de l'Olivier.

     

    Le narrateur, Jean, la cinquantaine, seul, sans famille, rend visite à Paul et Louise, chez eux, en compagnie de Georges et William pour un vague projet de vacances en Toscane ou plutôt à Hydra, une île grecque, Depuis trois ans, ils partent ensemble l'été, sans ce connaître vraiment, mais cette année ce sera sans Christine, séparée de Georges depuis peu, Ce ne sera pas la seule péripétie de cette année puisque Jean, qui papillonne beaucoup  mais qui vit seul mais va avoir un enfant, avec une femme qu'il n'aime pas. Pire peut-être, il est tellement désabusé qu'il n'est même plus ému par la beauté des femmes ! Pour autant il déménage pour un appartement sur les quais de Seine. Pourquoi pas ? Pourtant ce quartier lui ne semble pas l'attirer particulièrement, à cause de la voie rapide sans doute. Alors pourquoi changer ?

     

    Pour Paul et Louise, ce sera la dernière fois car a l'issue de ces vacances qu'ils passeront bien ensemble, ils ont le projet de se séparer quant à Georges, ses déboires amoureux n'ont été que de courte durée puisqu'il est tombé amoureux d'une autre femme d'une grande beauté ; Plus tard, ce projet de départ sera encore bouleversé par la mort de William, l'accident de Jean et le projet de vacances se limitera, pour ceux qui restent, peut-être au Gers… mais cela n'a aucune vraie importance, comme le reste d'ailleurs !

     

    Comme le titre l'indique, il y a la ville, et cette ville c'est Paris avec ses bistrots, ses restaurants, ses rues , la Seine et cette ambiance unique de grande ville. Pourtant ces personnages donnent l'impression de vivre dans une sorte de huis-clos et ce roman se résume à une sorte de long monologue. L'auteur balade son lecteur à travers les moments de vie, parfois insignifiants de ses personnages, les détaillant à l'envi évoquant des situations finalement assez vides.

     

    C'est vrai qu'ici, il est question comme dans la plupart des romans de préoccupations humaines, la vie, le temps qui passe, l'amour, la mort...Je l'ai pourtant lu sans véritable passion, simplement peut-être pour me tenir informé de la bibliographie de l'auteur et de son parcours littéraire. Les petits moments de la vie de chacun dont il est question dans cet ouvrage n'ont guère retenu mon attention au-delà du raisonnable ce qui a généré chez moi au mieux du désintérêt, au pire de l'ennui. Est-ce la crise de la cinquantaine que l'auteur a voulu illustrer (Les protagonistes ont tous à peu près le même âge et cela correspond à peu près à celui de l'auteur) ? Le thème de la solitude, certes réel dans nos sociétés, est repris ici comme il a déjà été traité dans d'autres livres du même auteur ce qui ne confère pas à cette fiction beaucoup d’originalité. Corrélativement on peut voir la vie de chacun de ses personnages (spécialement pour Jean) comme une sorte d'errance , un parcours un peu aléatoire et hésitant, sans but et réelle volonté d'aller de l'avant.. Quant à l'humour je ne l'ai guère ressenti.

     

    Tout au plus puis-je dire que cet aspect de sa démarche créative est différente de ses autres publications destinées à la jeunesse.

     

    Comme d' habitude, les phrases d'Oster sont trop longues et je n'aime guère ce style. D'autre part, sa tournure d'écriture, basée sur un soliloque pourrait passer pour une musique mais est plutôt à mes yeux un ronronnement, certes pas désagréable mais un peu entêtant quand même à la longue. La façon qu'il a d'insérer les formules comme « je dis », « dit-il »...dans un texte descriptif est finalement un peu pénible.

     

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

     

  • Trois hommes seuls

    La Feuille Volante n° 1313

     

    TROIS HOMMES SEULSChristian Oster – Éditions de Minuit.

     

    Marie, l'ex-femme de Serge, invite ce dernier à venir passer quelques jours de vacances en Corse où elle habite. Il en profitera ainsi pour lui rapporter une vieille chaise qu'elle a hérité de son père. C'est plutôt sympathique comme invitation, même un peu étonnant de la part d'une épouse divorcée depuis deux ans... et elle d'ajouter qu'il peut amener qui il veut, ce qui témoigne en outre d'un sens aigu de l'hospitalité. Il propose à Marc, un partenaire de tennis qu'il connaît à peine de l'accompagner, qui lui-même va inviter Cyril, un ancien funambule reconverti dans la banque. Voilà donc nos trois hommes et leur chaise partis en voiture de Paris à destination de l'île de Beauté.

     

    Tout cela est bel et bon, ces vacances s'annoncent sous les meilleurs auspices, sauf que ces trois passagers qui s'engagent sur la route ne se connaissent pas et qu'il va bien leur falloir se trouver des points communs pour que ce voyage ne leur paraisse pas trop long. On passe rapidement sur la place de chacun dans la voiture, le temps qu'il fait et celui qu'il faut pour voyager, la fatigue de la conduite et l'alternance au volant, l'organisation des pauses et la déclinaison des passions de chacun… Que des sujets passionnants entrecoupés de longs silence briseurs de cette ambiance nécessaire à faire oublie la longueur du trajet !. A l'arrivée chez Marie, un village perdu, une sorte de malaise s'installe assez bizarrement pour Serge qui choisit, geste déplacé dans le cadre de l'invitation de Marie, de fuir et de s'installer à l'hôtel de la ville toute proche. Il n'a certes plus rien à lui dire après ces deux années de séparation mais surtout semble s'installer en lui cette solitude coutumière, un peu comme s'il ne pouvait plus s'en passer. En son absence la vie s'organise, sans lui. Ces trois hommes semblent avoir en commun une solitude qui leur a fait accepter cette invitation plutôt insolite et ce d'autant plus que la seule vue d'une femme inconnue les fait fantasmer. Pour Serge la fin est étonnante et peut-être pas tant que cela dans une société ou l' isolement est la règle pour tous.

     

    J'ai lu ce récit sans véritable passion à cause sans doute du style qui est toujours aussi déconcertant et des phrases un peu longues déclinées avec un grand culte du détail, Cela caractérise peut-être le genre littéraire de l'auteur mais ménage quand même pas mal de longueurs.

     

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

     

     

  • la vie automatique

    La Feuille Volante n° 1312

     

    La vie automatique – Christian Oster – Éditions de l'Olivier.

     

    A quoi ça tient quand même hasard, un fait qui arrive et qu'on laisse se dérouler sans réagir parce que, inconsciemment on l'attendait depuis longtemps. C'est un peu ce qui arrive à Jean Enguerrand, acteur de troisième zone qui, parce qu'il a hérité d'un cageot de courgettes par erreur, qu'il a voulu les cuisiner et les a oubliées sur le feu, voit sa maison brûler et en profite pour disparaître et entamer une nouvelle vie. On a l'impression qu'il est soulagé par cet événement alors que, pour le commun des mortels, ça devrait être un drame. Il prend le train pour Paris bien décidé à s'effacer de ce monde, un peu comme si sa propre vie lui était devenue complètement indifférente , comme si cet événement était pour lui l'occasion d'oublier définitivement quelque chose, de tourner la page ! De cela nous ne saurons rien et il gardera son secret. Il a conscience de n'être rien et cela ne le dérange pas. Sa vie est une sorte de vide, il ne souhaite même pas réagir devant cet état de chose qui fait partie de sa vie mais qui, maintenant, à cause de l'incendie de sa maison, se révèle dans toute son évidence. Il logera simplement à l'hôtel ! Dans son métier, il croise des gens, sûrement semblables à lui mais c'est la même indifférence à leur égard. Pourtant dans cette société qui est la nôtre, il convient de se mettre en valeur, de se « vendre », de réussir, faute de quoi il ne manque pas de gens pour jeter l'anathème sur vous, vous culpabiliser ou simplement vous détruire. Ainsi détonne-t-il sur ses contemporains, mais peu lui chaut parce que, il le sait, son nom ne sera jamais en haut de l'affiche, tout juste au générique de films de série B. Il fait quand son métier de comédien, se lance même dans le théâtre, mais le fait d'une manière détachée, comme pour gagner simplement sa vie. Pourtant son errance l'amène par hasard chez France, une ancienne actrice qui a eu son heure de gloire mais qui veut, elle aussi, tout oublier. Ils se sont peut-être croisés sur les plateaux dans une autre vie, mais Jean a toujours été voué aux rôles secondaires. Il squatte cependant chez elle parce qu'elle l'y invite mais ils ne deviendront cependant pas amants comme on pourrait s'y attendre! Puis ce sera Charles, le fils de France qu'il suivra dans ses dérives psychiatriques. Assez bizarrement Jean se donne pour mission, un peu à la demande de France, de le surveiller et sans doute aussi de le soutenir, s'attache à lui comme une ombre au point qu'on peut se demander si, par une sorte de transfert, il ne souhaite pas le sauver, l'insérer dans une société dans laquelle lui, Jean, ne veut plus entrer, un peu comme si cette rencontre avait déclenché chez lui une sorte de regain d'intérêt pour la vie de l'autre, Cette posture se justifie à la fin par le geste de Charles qu'il analyse en une invitation à contourner ce monde. Il y a entre Jean et France une communauté de vue, mais apparente seulement. France souhaite revenir au théâtre et le fait avec talent mais Jean au contraire veut le fuir comme il veut fuir tout ce qui est autour de lui, C'est un personnage assez insaisissable, qui peut paraître un peu extravagant, pas tellement désagréable cependant, qui jette sur l'existence un regard désabusé et même désespéré parce qu'il ne se sent même plus concerné par sa propre vie.

     

    Alors, « une vie automatique », comme si un mécanisme déroulait son ressort dans le vide, une sorte d'inaptitude à vivre normalement comme le commun des mortels. Mais Jean ne se laissera pas aller à un geste létal et attendra la mort avec fatalisme voire curiosité parce que simplement elle la conclusion normale de cette vie

     

    C'est écrit simplement, sans doute à l'image de ce Jean de plus en plus détaché de tout. Ce style est un peu déconcertant quand même. Je ne suis pas fan des héros qui crèvent l'écran et, même si cette fiction est quelque peu étonnante et décalée, j'y suis entré quand même. Ce Jean m'a rappelé le personnage de Pessoa, le grand écrivain portugais qui a vécu une vie en pointillés dans le quartier populaire de Lisbonne comme simple employé de bureau ou peut-être celui du capitaine Drogo du « Désert des tartares » de Dino Buzzati qui attend quelque chose qui ne viendra jamais. Avaient-ils résolu d'attendre que la vie qu'ils avaient imaginée pour eux tienne ses promesses, oubliant que dans ce domaine leur imagination n'engendre que des fantasmes toujours déçus. Jean. aussi a eu conscience de n'être rien, une sorte d'anti-héro solitaire et marginal mais en réalité qui me plaît bien. Il ne m'est pas antipathique du tout, bien au contraire et vouloir vivre en dehors de cette société de plus en plus contestée, de cette vie qui n'est finalement qu'une agitation vaine et dérisoire, ne me paraît pas absurde le moins du monde.

     

     

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

  • Roissy

    La Feuille Volante n° 1310

     

    Roissy Tiffany Tavernier -Sabine Wespieser éditeur.

     

    Roissy-  Aéroport international ; Rien que le nom fait rêver parce qu'il est synonyme de voyage, de départ, de dépaysement et voir les avions décoller, regarder les panneaux de destination et entendre les gens parler toutes les langues, les voir arborer des costumes improbables, c'est déjà partir loin sans bouger des salles de transit. La magie opère en permanence. C'est ce que, apparemment vient ici chercher cette femme et les baies vitrées qui ouvrent largement vers l'extérieur donnent l'image de l'ailleurs, nourrissent les fantasmes autant qu'elles nous renvoient partiellement notre propre image, alliant ainsi l'immatérialité du rêve à la banalité de notre existence. Être ici ne tient pas forcément du hasard. Pourtant, la narratrice qui se fait appelée Anna parce qu'elle a oublié jusqu'à sa propre identité, traîne derrière elle une valise comme un voyageur pressé, un peu perdu dans ce dédale de couloirs. Le lecteur peut donc la supposer en transit entre deux vols pour ses affaires ou ses loisirs, mais il n'en est rien, elle joue ici un rôle, ment constamment. ne bouge pas de cette zone, elle y a trouvé son bagage, se change en permanence à l'aide de vêtements qu'elle a volés pour ne pas attirer l'attention des caméras et des vigiles, marche constamment de terminal en gare TGV, mange la nourriture des poubelles, dort dans les galeries souterraines de Roissy, Bref, elle vit ici, avec cependant la peur de se faire arrêter, s'invente en permanence une vie artificielle dans ce lieu fréquenté par des SDF mais aussi par des travailleurs pauvres qui viennent passer la nuit ici parce que la rue leur fait peur, Sa vie antérieure lui revient par bribes mais elle préfère rester dans cet univers où elle disparaît, où elle est transparente. Un aéroport est le lieu idéal pour faire des rencontres : avec elle il y a Vlad, Josias, Liam, Joséphine, tous aussi paumés qu'elle et qui, eux aussi, tentent de survivre ici oubliant leur passé qui donne le vertige, la nausée parfois.

    Elle croise aussi cet homme, Luc qui attend désespérément un vol qui ne viendra plus et dans lequel sa femme a trouvé la mort. Sa vie est maintenant hantée par son fantôme. Anna ne peut lui parler et une équivoque s'installe entre eux, Luc supposant qu'elle a, elle aussi, perdu quelqu'un dans un crash. Si l'une a perdu la mémoire mais joue un rôle et fuit résolument, l'autre au contraire est obsédé par ses souvenirs et souhaite de bonne foi refaire sa vie avec elle. Ainsi par une sorte d'effet miroir cette confusion va s'affermir, elle continuant à lui mentir et à le repousser, lui s'accrochant à elle désespérément . On comprend pourquoi Luc attend à l'aéroport un vol qui n'arrivera plus mais Anna, elle, se réfugie ici, s'y claquemure au point de ne pouvoir être ailleurs parce que c'est ici qu'elle est chez elle et qu'elle peut tracer autour d'elle des cercles qui l'isolent du monde et de ses obsessions,

     

    J'ai eu quand même un peu de mal à suivre, surtout dans l'attachement qu'elle porte à Vlad alors que Luc lui offre une chance de retrouver une vie normale. Elle le fuit mais en réalité l'attend dans ce lieu à la fois immense et minuscule parce que, finalement, il représente sans doute pour elle une sorte de retour à la vie qui vaut plus que la mort, mais c'est un retour progressif, comme hésitant. Pour moi, entrer dans cette histoire, un peu difficile à croire à été laborieux, Elle est pourtant bien écrite et bien construite malgré quelques longueurs. Le Livre refermé, j'ai l'impression d'avoir suivi Anna qui en réalité reprend à la fin son véritable prénom, Maude, en même temps qu'elle semble s'éveiller de quelque chose qui ressemble à une période entre parenthèses qui se termine dans le brouhaha d'un aéroport où tous les vols sont annulés à cause d'un volcan qui a explosé à l'autre bout du monde. Toute la planète est paralysée par ses cendres et, un peu comme pour Maude, la vie s'est arrêtée à cause des souvenirs qui la hantent. Pendant cette période qui n'a duré sans doute que le temps d'un malaise, ses obsessions sont revenues à la surface, celles où la mort est présente. Celles de Vlad lui seront fatals, alors qu'Anna réussira, peut-être malgré elle à s'en libérer. Comme elle, parce que notre quotidien ne nous convient pas, ne correspond pas à l'idée que nous nous faisions de notre vie, nous traînons tous avec nous des certitudes et des espoirs déçus qui embourbent notre parcours et qui sont à ce point angoissants qu'ils reviennent même dans nos rêves ou dans nos périodes d'inconscience. Pour les combattre notre imagination entre en action parce qu'elle est une compensation, certes artificielle, mais qui, tant que dure son effet, nous aide à vivre ou à survivre. Nous refaisons notre monde, le remodelons aux contours de nos fantasmes et de nos illusions, un peu comme cette tranche de vie qu'elle mène en marge, dans ce monde souterrain un peu irréel. Certes tout cela ne sert à rien, nous nous mentons à nous-mêmes et le réel reprendra rapidement ses droits mais au moins la vie, qui est un bien fragile mais unique, s'est imposée face à la mort qui reste une solution facile et avec elle la résilience, la renaissance, un nouveau départ… Ce malaise, cette période d'inconscience, a aidée Anna-Maude à se défaire de ses obsessions prégnantes et finalement malsaines. En se réveillant, les choses pour elle reprennent leur vraie place mais elle est libérée de ses chimères et c'est sans doute l'essentiel.

     

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

  • L'eau de rose

    La Feuille Volante n° 1311

     

    L'eau de rose Christophe Carlier - Phébus.

     

    Sigrid est ce genre d'auteure qui ne peut écrire un livre qu'en dehors de chez elle. Elle arrive donc dans une île des Cyclades pour écrire l'un de ces romans à l'eau de rose si décriés mais qu'elle affectionne. On y rencontre le même prince charmant, les mêmes héroïnes évanescentes, le même scénario à base de serments, de longs baisers langoureux, d'amours idylliques, d'attentes passionnées, de frivolités, d'illusions, de souffrances, de jalousie et de pleurs… sans oublier les fadaises, les clichés, les niaiseries incontournables dans ce genre de littérature. Elle est donc a l'écoute de l'inspiration, ne doutant pas que les mots viendront animer ses doigts sur le clavier de son ordinateur. Après tout le cadre s'y prête et la clientèle de l'établissement est là pour nourrir son écriture. Ainsi deux romans se déroulent-ils sous nos yeux de lecteur, celui de Sigrid, avec son héroïne, la superficielle Priscilla, et celui de Christophe Carlier, avec la sienne, cette même Sigrid, qui dans une atmosphère de fin de saison estivale, véritable microcosme digne d'Agatha Christie où tout peut arriver, mène son travail littéraire. Cela, prend de plus en plus des accents de thriller, avec le vol d'un bijou de grande valeur, des idylles qui se font et se défont, le départ précipité d'un client et l'attitude équivoque d'autres résidents qui à l'occasion s'érigent en détectives. Parmi l’aréopage original de cet hôtel, Gertrude une jeune femme énigmatique, de quelques années sa cadette, attire bizarrement l'attention de la romancière qui semble éprouver pour elle des sentiments amoureux.

    Il y a beaucoup de personnages dans ce roman. Celui de Sigrid me paraît intéressant à plus d'un titre. Elle est timide, réservée et vit l'amour à travers ses romans, des situations forcément décalées par rapport à la réalité. Elle regarde Gertrude de loin vivre sa vie amoureuse sans oser y pénétrer malgré son brûlant désir, comme si elle laissait au hasard le soin de décider à sa place, se contentant de la prendre en photo à son insu et de remodeler son aspect sur papier glacé, une autre façon de se l'approprier. L'écriture, qui dans son cas est une activité de substitution, lui tient lieu de boussole, la fiction qu'elle est en train de créer, nourrie de ses propres fantasmes, semble suffire à meubler sa solitude. Ses romans sont des bulles où elle entretient cette vision décalée de la vraie vie, mais sa rencontre avec Gertrude fait ressurgir des souvenirs d'enfance, ce qui lui permet de revisiter sa vie avec ses échecs et ses vides, de remonter le temps mais le concept d'invisibilité devient carrément surréaliste. Ainsi remet-elle en cause les apparences, introduisant l'image du masque déjà suscitée dans l'exergue d'Oscar Wilde, où les mirages s'évanouissent et se révèlent les vraies personnalités .

    Mais l'écriture est un phénomène facétieux et les personnages du roman de Sigrid reprennent en quelque sorte leur liberté, modifiant son idée de départ, sans doute à cause de ce qu'elle vit au quotidien dans cet hôtel avec notamment la transformation de la pharmacienne qui, déçue par sa vie, s'érige en détective mais surtout perd la tête pour l’archéologue. Le moins que l'on puisse dire est que Christophe Carlier sait mesurer son effet, distiller le suspense et embrouiller les choses puisque le fameux « roman à l'eau de rose » n'est pas vraiment là où on l'attend. Les choses s'inversent quelque peu et si dans son roman, le mariage de Priscilla, si longtemps désiré, est compromis par une passade de dernière minute, à l'inverse, ce que vit Sigrid avec Gertrude , ses états d'âme, ses projets fous, ses fantasmes amoureux, les attitudes volontairement provocatrices, ses espoirs, la nostalgie et les départs annoncés, connaît carrément l'ambiance d'un de ses ouvrages. Dans ce microcosme, des idylles se font et se défont, amours de vacances ou simple passades d'un moment, retrouvailles quasi-miraculeuses auxquelles on a un peu de mal à croire même si on se persuade que le monde est petit, que le hasard fait bien les choses ou qu'il y a un Cupidon qui veille sur le destin des amoureux, un retour d'affection de deux époux après un épisode adultère, le tout sous l’œil inquisiteur d'observatrices inhibées, bref une vraie ambiance à « l'eau de rose ». La différence d'âge et de goûts entre Sigrid et Gertrude et le temps qui passe annoncent l'épilogue ; Pour autant, je veux bien que nous soyons dans une fiction, mais cette rencontre entre des personnages qui n'avaient à priori aucune chance de se croiser me laisse dubitatif. On peut y voir une pirouette de Carlier, une volonté d'embarquer son lecteur dans un autre univers, de jouer sur des situations improbables, de conclure sur le mode « happy end », pourquoi pas ? C'est tout juste si on ne nous prononce pas à la fin la traditionnelle phrase « Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants » comme dans les pires romans à l'eau de rose. Je suis peut-être passé à côté de quelque chose mais ce livre ne m'a pas vraiment convaincu, même si par ailleurs je n'ai pas détesté de nombreuses autres qualités de ce roman .

    Je remercie Babelio et les éditions Phébus qui m'ont permis de découvrir cette œuvre. J'ai quand même retrouvé avec plaisir le style fluide et poétique de cet auteur qui ne m'était cependant pas inconnu puisque ses romans ont déjà fait de ma part l'objet de nombreux commentaires (La Feuille Volante n° 1058-1083-1103-1210).

    ©Hervé GAUTIER – Janvier 2019.http://hervegautier.e-monsite.com

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