Articles de ervian
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la femme gelée
- Par ervian
- Le 08/12/2022
- Dans Annie ERNAUX
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N°1699 – Décembre 2022
La femme gelée - Annie Ernaux – Gallimard.
St Thomas d’Aquin conseillait qu’on se méfiât de l’homme d’un seul livre. Même si cet aphorisme de ce docteur de l’Église est discutable, il reste que, s’il est un auteur qui a mis son autobiographie au service de son œuvre romanesque en en faisant le thème central et exclusif, c’est bien Annie Ernaux. Elle incarne à mes yeux, et ce sans aucune critique de ma part, le solipsisme de l’écrivain. Je remarque que le jury suédois semble apprécier les écrivains français qui explorent leur mémoire personnelle dans leur œuvre puisqu’il a déjà distingué en 2014 Patrick Modiano qui a fait la même démarche créative.
Dans ce roman, le troisième de cette auteure, publié en 1981, elle se représente en jeune fille qui a vécu une enfance heureuse au sein d’une famille modeste de petits commerçants normands mais compréhensive et qui souhaitait surtout qu’elle ait une vie meilleure que la leur. Elle était un peu leur revanche à eux (surtout à sa mère) et faire des études, devenir quelqu’un, avoir des connaissances et un bon métier lui permettra d’échapper au pouvoir des hommes. Dans les années 60 c’était en effet le destin de la femme que de rester à la maison, se charger des taches ménagères, d’élever ses enfants et de dépendre de son mari comme ce fut le cas de sa mère. C’est aussi l’époque où l’ascenseur social fonctionne encore et il est communément admis qu’un « bagage »(comme on disait à l’époque) ouvrait les portes de l’emploi. Elle fait donc des études universitaires, rencontre un étudiant et l’épouse. C’est aussi l’époque où les esprits s’ouvrent et les mentalités évoluent grâce à de grandes vois féminines et elle imagine que les choses vont évoluer vite et entretient l’illusion de l’égalité des sexes.
Elle parle librement de ses années d’enfance, de ses interrogations de fille face à la transformation de son corps, aux craintes instillées par la religion et sa morale, à la peur d’un avenir traditionnellement tracé, son goût pour les livres sans images et son envie diffuse d’en écrire elle aussi, plus tard. Puis viennent les années d’adolescence avec ses doutes ses espoirs, les études, un métier d’enseignant, le mariage puis la maternité, l’installation dans la vie, une sorte de routine incontournable pour une femme
J’aime bien lire Annie Ernaux, mais là, je me suis un peu ennuyé.
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Ultramarins
- Par ervian
- Le 05/12/2022
- Dans Mariette Navarro
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N°1698 – Décembre 2022
Ultramarins - Mariette Navarro – Quidam éditeur.
Elle est commandante d’un porte-containers, pour un voyage entre la métropole et la Guadeloupe, seule femme responsable du navire au milieu de tant d’hommes. Lors d’une traversée qui s’annonçait facile, elle autorise, ce qui ne se fait jamais sur un bateau de commerce à cause notamment des délais de transport et du règlement, une baignade de l’équipage, officiers compris, en en plein Atlantique. Étonnée elle-même de sa décision, elle reste à bord pendant cette heure de liberté octroyée, elle observe leur nudité qui abolit un temps les obligations de la navigation, la hiérarchie, la discipline nécessaire, les conventions sociales… Elle réfléchit aussi sur elle-même, sur son enfance terrestre, son attirance irrésistible vers la mer, comme un sacerdoce, sur son impossibilité de vivre comme les autres femmes ordinaires, sur son célibat, sur l’ivresse et la solitude du commandement, sur sa maîtrise des choses de la mer, sur ses certitudes, sur ses folies éphémères abandonnées, sur la mort qu’elle souhaite pour elle.
Ce moment festif passé, matérialisé seulement par un trou de rayon sur la carte marine, tout rentre dans le rituel des codes du bord, chacun reprend sa place, du pont aux coursives, à la salle des machines et elle se met à s’intéresser à chacun d’eux, à son leurs origines, leur parcours, leurs motivations et durant cette attention étonnante le cargo s’enfonce dans une brume épaisse et inattendue, sorte d’anomalie météorologique qui fait songer au mystère du « triangle des Bermudes ». avec zones de silence-radio, de déréglemente des instruments de bord, d’anomalies météo, comme si le bateau était devenu un vaisseau fantôme, libre de sa vitesse et de sa position. Puis, comme si la folie passagère de cette baignade devenait une évidence, la commandante entre dans une sorte de démence où elle se met à croire à un passager clandestin, s’intéresse à un jeune matelot, pense à son père, ancien commandant mort et se met à consigner sur le livre de bord son intention de ne plus respecter les procédures et de mettre fin à sa carrière pourtant jusque là irréprochable.
Ce livre qui est un premier roman intense et bien écrit, débute par une longue méditation sur la traditionnelle citation apocryphe attribuée à Aristote « Il y a trois sortes d’hommes, les vivants, les morts et les marins », et plus particulièrement une réflexion sur la qualité d’hommes de mer, ces êtres qui sont perpétuellement en partance, habités, entre deux embarquements par l’angoisse et la nécessité des départs, le vertige du danger et de la mort, incapables de se fixer. Comme eux tous ceux aussi qui ont des « semelles de vents » et qui sont rejetés par la terre, sans roulis ni tangage...
Nous sommes dans une fiction, une fable, née d’une résidence d’auteurs à bord d’un cargo où l’extraordinaire est permis avec son pesant d’imaginaire, de mystères et de dangers, une expérience qui pour un terrien a quelque chose d’exceptionnel et dans laquelle je suis entré par goût de l’aventure. C’est aussi cette tentation de la folie qui nous guette et nous envoûte un temps dans chacune de nos vies.
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La gardienne de Mona Lisa
- Par ervian
- Le 01/12/2022
- Dans Peter May
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N°1697 – Décembre 2022
La gardienne de Mona Lisa – Peter May – Éditions du Rouerge.
Nous sommes en pleine pandémie de covid et Enzo Mac Leod, sorte de Hercule Poitot écossais qui a choisi Cahors comme lieu de retraite familiale se retrouve malgré lui face à une nouvelle enquête. A Carennac, un petit village voisin, on vient dé découvrir la squelette d'un officier allemand enterré depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et c'est à l'invitation de sa vielle amie Magali Blanc, médecin légiste, qu'il s'y rend. En arrivant sur les lieux il se trouve confronté au meurtre sordide d’Émile Narcisse, un fameux critique d'art international et le capitaine Arnault de la gendarmerie nationale lui demande sa collaboration dans la découverte du coupable. Flatté par tant de reconnaissance, il s'empresse d'accepter malgré les affres de l’accouchement de sa fille. Le voilà donc confronté à deux enquêtes qui à priori n'ont rien à voir l'une avec l'autre et que tant d’années séparent, mais ce n'est évidemment pas pour lui déplaire. A priori seulement puisqu'il va être obligé de remonter le temps, d'explorer la période de la Deuxième guerre mondiale en France et le déménagement du musée du Louvre pour éviter que les œuvres de l'exceptionnel musée ne tombent entre les mains d'Herman Goering qui était également connu pour être un collectionneur mais aussi un pilleur d’œuvres d'art. Les intentions d'Hitler étant également de s’approprier la Joconde, une lutte secrète s'engage entre les émissaires de l'un et de l'autre dans cette sombre affaire. Notre enquêteur va donc explorer les archives et les dessous de cette affaire, entre amours et trahisons, respect du devoir et luttes secrètes, faire connaissance avec la rocambolesque aventure du célèbre tableau de Vinci et bien entendu de la jeune Georgette qui en assura la garde. Elle sera emportée un peu malgré elle par le cours de l’histoire et courtisée par ceux dont la mission est de mettre la main sur ce plus célèbre tableau du monde.
J’ai retrouvé avec plaisir la plume de Peter May que j’avais croisée dans « L’île aux chasseurs d’oiseaux ».
A partir d'un fait réel, la présence secrète de la Joconde au musée de Montauban en septembre 1940 et d’un concours de circonstances plus personnelles, Peter May fait appel à son imagination féconde pour concocter ce roman policier palpitant. Quant à l’éventualité d’une copie du tableau représentant la Joconde, réalisé pour mieux tromper les Allemands et donc protéger l’original, ce n’est peut être pas si farfelu que cela, après tout nous sommes dans un roman, et le monde de l’art fourmillant de faux.
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Ecritures carnassières
- Par ervian
- Le 28/11/2022
- Dans Ervé
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Écritures carnassières – Ervé – Éditions Maurice Nadeau.
C'était plutôt mal parti pour lui qui fut un enfant dont la mère alcoolique se débarrassa comme d'une chose encombrante, puis ce fut un parcours cahoteux de familles d'accueil en foyers avec pour seul refuge la solitude et les larmes face à l'indifférence, aux sanctions des adultes et au temps qui s'étire dans l'ennui. Il n'en faut pas plus pour aimer la marginalité ponctuée parfois d'une amitié fugace, de petits bonheurs, d'échecs, d'abus de toutes sortes, de détestation de soi, d'autodestruction par l’alcool le tabac, la drogue, l’idée du suicide... De "cas social" il devient tout naturellement asocial, peut-être plus mature que les autres enfants, ce genre de circonstances donnant très tôt une autre vision des choses et des gens que celle traditionnellement idyllique de l’enfance. Par réaction, il se fait des illusions d'avenir, se rêve autrement, il lit et même écrit tout ce que sa vie cabossée lui inflige. Il doit se rappeler aussi tous les propos suffisants des bien-pensants, ceux qui proclament à l’envi « qu’il suffit de vouloir pour pouvoir » parce qu’ils ont eu la chance qu’il n’a pas eue. Puis il se dit que les passades éphémères qui ont égrené sa vie n’ont qu’un temps, que le bonheur existe et qu'il n'y a aucune raison qu'il ne soit pas pour lui aussi. Il y eu une rencontre et avec elle tous les fantasmes qu'on se tisse soi-même pour compenser tout ces manques, et pour tenter de faire changer les choses. Ce fut un prénom, Claire, la naissance de ses deux filles, ses deux poumons comme il dit, c’est pour elles qu’il écrit et cela me paraît parfaitement légitime. Nous savons que l’enfance conditionne la vie future et lui qui n’a pas eu d’amour pendant cette période se révèle incapable d’aimer, quitte cette famille qu’il avait créée et voulue pour tenter d’exorciser ce qui ressemble de plus en plus à un destin funeste. Ainsi pour ses filles, il devient « un père absent » qui ne leur donnera pas l’amour auquel elles ont droit. On ne peut donner ce qu’on n’a pas. Comme tous les malheureux qui font ce qu’ils peuvent pour s’en sortir, il n’échappe donc pas à cette règle non-écrite qui fait qu’on reproduit malgré soi l’exemple qu’on voulait précisément éviter. Elles aussi manqueront de son affection. Son univers devient donc la rue, l’errance, la manche et les petits bulots pour survivre... Il n’est pas clochard, même s’il le dit souvent, puisqu’il se déplace sur le cadastre national et même au-delà des frontières, qu’il voyage et on songe à Jack Kérouac et peut-être aussi à la génération perdue qu’il incarna, on pense surtout à une fuite qui ne dit pas son nom pour échapper à ses semblables marginaux, aux regard des autres, à sa région sinistre et sinistrée et peut-être aussi à lui-même, à ses erreurs, à son mal-être, avec sa solitude pour seule compagne...
De courts chapitres d'une écriture « carnassière » c’est à dire féroce, abrupte, saccadée, comme la marque d’une révolte contre l’adversité. Elle n’est pas vraiment académique, se moque de la chronologie , mais elle a du caractère, est dénuée d'artifices et les moments de poésie et de paroles de chansons cachent mal les fêlures et le désespoir de cet écorché-vif. Dans son cas, l’écriture est un témoignage, celui d’un être qui choisit ainsi de réagir contre sa condition et ce faisant, en mettant des mots sur ses maux, il les adoucit au moins temporairement, même si j’ai toujours douté de l’effet cathartique de l’écriture. Il s’en sert pour exorciser ce destin néfaste et je ne suis pas sûr, malgré les apparences qui, nous le savons, sont trompeuses, que cela soit effectivement efficace simplement parce que les séquelles malsaines de cette enfance ont la vie dure.
Le hasard fait parfois bien les choses qui fait se rencontrer des êtres qui n'auraient sans cela eu aucune chance de le faire. Tel a été le cas quand l'écrivain Guy Birenbaum a croisé Ervé qui à l'époque était SDF et s’intéressa à lui. Il y aurait donc une justice (immanente?) qui rectifierait parfois les épreuves que la vie ne manque pas de nous envoyer, et cette malchance qui s'accroche à vous et ne vous lâche pas. Cette expérience semble donc avoir un épilogue heureux et ouvrir à Ervé des perspectives d’avenir. Tant mieux pour lui, il a eu de la chance dans son malheur, est sorti de sa condition en devenant écrivain, son premier livre est publié, c’est à dire qu’il a réalisé son rêve. Pourtant, à un moment où il est difficile de trouver un vrai éditeur sans avoir un bon parrainage, ou sans payer parfois cher sa prestation sans pour autant que la promotion du livre soit correctement faite, l’aventure que vit Ervé est plutôt rassurante et peut-être encourageante pour la foule de ceux, et ils sont nombreux, qui se voient contraints de remiser leur manuscrit dans la poussière d’un tiroir... et d’abandonner leur projet. Pour une fois qu’un éditeur, qui est un découvreur de talents, fait effectivement son métier, il serait vain de s’en plaindre.
Le livre refermé, cette histoire que j’ai lue avec attention et intérêt me laisse quelque peu perplexe. Je ne suis qu’un simple lecteur qui n’ait, par chance, jamais dû vivre sans toit mais, si je comprends la volonté de l’auteur de fonder une famille pour tenter d’oublier son enfance désastreuse, je reste dubitatif devant sa décision de revenir dans la rue et dans la marginalité avec son lot de mépris et de violences en oubliant ses responsabilités de père, ce qui aura sûrement les mêmes conséquences sur la vie de ses filles que l’irresponsabilité de sa mère a eue sur la sienne. Il a certainement tenté d’inverser le cours des choses mais elles se sont imposées à lui, malgré lui. D’une certaine manière et même s’il dit se détester, il fait valoir une certaine forme de liberté face à sa double paternité non assumée, laissant à sa compagne le soin de s’occuper de sa progéniture. Confesser son amour pour ses filles et sa femme est, dans ses conditions, sûrement insuffisant pour elles. D’autre part, il raconte son histoire qui est celle de beaucoup de gens jetés dans la rue à la suite d’accidents de la vie et ils seront sans doute nombreux à s’y retrouver.
J’ai bien conscience que je suis assez mal placé pour juger cet ouvrage et surtout le message qu’il contient, même si, toutes choses égales par ailleurs, mon empathie personnelle me fait partager ce mal-être.
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Saïd
- Par ervian
- Le 21/11/2022
- Dans Fabienne Swiatly
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N°1694 – Novembre 2022
Saïd – Fabienne Swiatly – La fosse aux ours.
Pour cette petite fille rousse et solitaire au nom polonais, dans les années 70, l’Algérie est loin de la Lorraine. Elle loge dans une petite cité ouvrière séparée de la barre d’immeubles où habitent des familles algériennes par une ligne à haute tension, une véritable frontière. On y rencontre le racisme ordinaire, le même sans doute que celui qui a accompagné la venue en France des Polonais et autres émigrés, quelques dizaines d’années auparavant, venus faire de travail que les Français ne voulaient pas effectuer. On les appelle le « bougnoules » comme jadis ces étrangers étaient les « ritals », les « espingouins », les « polak »...
Un peu hasard, elle croise Saïd, une amitié puérile naît et même si tout les sépare elle dépasse les préjugés de ses parents et se met à rêver du sable, du thé, des chameaux et du désert, malgré la violence de ses demi-frères. Un peu trop tôt pour elle peut-être, elle apprend à ses dépends que ce qu’on a imaginé ne se réalise pas forcément, que la vie vous joue parfois de bien mauvais tours, qu’il faut du temps pour parvenir à la résilience.
C’est un court récit qui se lit facilement, écrit à la première personne avec un style simple et sans artifice. Le livre refermé, ce texte à été l’occasion pour moi, une nouvelle fois, de m’interroger une sur l’effet cathartique de l’écriture au regard des capacités de l’être humain de s’adapter aux bouleversements qui perturbent durablement sa vie .
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Italiani
- Par ervian
- Le 20/11/2022
- Dans Tim Parks
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N°1695 – Novembre 2022
Italiani – Tim Parks – Bompiani.
Italiani – Tim Parks. Bompiani.
Ce livre a été publié en 1995 et parle évidement des Italiens et de l'Italie. L'auteur est Anglais, né à Manchester en 1954, et est tombé amoureux de ce pays mais aussi d'une italienne qu'il a épousée. Il s'intéresse à la culture de ce pays, à sa littérature, au point de traduire les œuvres de Moravia, de Tabucchi, de Calvino...
Pour l'heure il évoque pour nous cette petite ville de montagne et d'eau, Montaldo en Vénétie, à l'atmosphère particulière où les gens ne sont pas spécialement heureux d'avoir pour voisin un Anglais qui a épousé une italienne, qui y loue une maison et qui raconte son histoire sur une année, évoquant méticuleusement ce qu'il voit. Rien n'échappe à cet étranger transplanté ici et à son regard aigu et qui décrit une société bien différente de la sienne. Il le fait avec ironie et ses remarques et ses annotations sont pertinentes qui sont pour lui une occasion de réfléchir sur lui-même. La vie à Montaldo n'est ni meilleure ni pire qu'ailleurs et il décrit ce qu'il voit sans complaisance, le comparant à son propre pays. Il n'est évidemment pas insensible à la beauté et l’originalité de son pays d'adoption, mais ce qui le frappe ce sont ces "vices" qu'il dénonce que sont la bureaucratie, l'usage des pots de vin, la corruption du sud et les irrégularités du nord du pays, les atermoiements des partis politiques, la superposition du sacré et du profane, la superstition et les croyances populaires, la cohabitation de la légalité et de l'illégalité, l'art de vivre des Italiens, leur façon de conduire et de se conduire, les bars et le rituel du café, la mafia ainsi que toutes choses qui sont propres à un pays latin, bien différent du sien. Il a un regard pointu sur les gens qu'il côtoie, ses voisins, ou plutôt ses voisines, qui, même s'il ne leur demande rien, le comble de conseils, comme s'il venait d'une autre planète. C'est un peu la version italienne des "carnets du major Thompson".
Malgré tout cela, Tim, l'auteur anglais sera convaincu de pouvoir vivre ici, loin de chez lui et peut-être de devenir Tino, un vrai italien. Il faut croire qu'il y est parvenu puisque non seulement il s'y installé depuis 1981 mais en a même pris la nationalité, traduit les grands auteurs transalpins et donne des conférences dans le cadre de l'université de Milan sur la traduction littéraire.
J'ai lu ce roman en italien non seulement parce qu'il n'est pas encore, à ma connaissance, traduit en français et que c'est toujours agréable de découvrir un auteur inconnu, mais aussi, comme d'habitude pour la musicalité de la langue lue souvent à haute voix, pour le plaisir. Apparemment il a été écrit en anglais, sous le titre de "Italian neighbours" en 1992, traduit en italien par Rita Baldassarre, son épouse.
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Crénom Baudelaire
- Par ervian
- Le 19/11/2022
- Dans Jean Teulé
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N°1693 – Novembre 2022
Crénom, Baudelaire – Jean Teulé
C’est avec ce titre bien loin de ce nous avons appris pendant nos études sur Baudelaire que Jean Teulé qui malheureusement vient de nous quitter, nous invite à suivre la biographie de celui à qui la poésie française doit tant. C’est sans doute un peu iconoclaste mais tellement dans le style jubilatoire et baroque de ce biographe qui bouscula à l’envi tout ce que des générations de potaches ont dû apprendre et ce qu’ils ont dû disserter en s’inspirant parfois gauchement des pages du « Lagarde et Michard ». C’était un révolté par nature et ce n’est pas le remariage de sa mère avec un officier supérieur futur sénateur qui le réconcilia avec le genre humain et aussi avec la discipline. En se remariant, sa mère qu’il avait idolâtrée, lui échappa ; sa future attitude envers les femmes prend à ce moment sans doute sa source. Ses relations avec elles sont autant de rapports scabreux aux accents érotiques mais aussi de syphilitiques comme ceux qu’il eut avec Jeanne Duval, à la fois muse et compagne lascive et qui n’ont d’égal que son appétence au hachisch et autres paradis artificiels, vecteurs de poèmes ou d’attitudes étranges. Jeanne ne fut pas la seule. Il était certes très conscient de sa valeur de poète, bien décidé aussi à s’inscrire en faux sur les habitudes quotidiennes de ses contemporains, parasite insolent et fantasque, il marqua son siècle mais pas uniquement avec son verbe et ses vers contempteurs voire provocateurs.
Charles était volontiers facétieux, excentrique, halluciné avec cette exceptionnelle certitude qui était la sienne d’être différent des autres et de porter autour de lui et sur l’espèce humaine en général un regard circulaire et circonspect et il n’accordait à l’argent qu’une valeur d’autant plus relative que son héritage paternel, qu’il dilapidait avec une grande régularité, était important et lui permertait de vivre une existence de dandy sublime et oisif mais aussi une vie tout entière tournée vers la poésie. Il y eut certes cette tutelle pour faire échec à sa prodigalité et lui imprimer une existence chiche et résignée. Il y eut, devant un Baudelaire baillant et rotant, ce jugement correctionnel pour offense à la morale et aux bonnes mœurs, suite à la publication des « Fleurs du mal » et qui amputa le recueil de six poèmes et transforma les juges en critiques littéraires ce qui ne leur a pas réussi puisque, nonobstant l’amende et autres détails ressortant du droit pénal, ils firent à leur auteur une publicité inattendue. Il y eut cette vie de bohème désargentée et libre qui consacra sa marginalité définitive de poète maudit. Il lui resta les chats et leur mystère, ses mots et leur voyage incertain et parfois hostiles, des femmes souvent amoureuses, languides mais attachées à lui, cette inattendue candidature à l’Académie française, la mort certaine et surtout théâtrale et révolutionnaire, des projets culturels aussi étonnants qu’impossibles à réaliser, des obsèques finalement fantastiques et uniques. Rien que des choses bizarres mais attestant de son amour du plaisir, dénigreur du monde, poète définitif et éternel marginal et grivois aux poches trouées.
Cette expression n’est que l’abréviation d’un juron blasphématoire qu’il prononça au sortir d’une église belge et, en ayant manqué une marche, il s’affala. Répétée à l’envi jusqu’à sa mort, elle est bien éloignée des vers sublimes et des sonnets de ce poète exceptionnel.
C’est une biographie romancée, bien éloignées de celle des manuels scolaires, légèrement surréaliste, pertinente et impertinente, sensuelle humoristique, savoureuse.
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Exécution
- Par ervian
- Le 14/11/2022
- Dans Pascal Marmet
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N°1690 – Novembre 2022
Exécution – Pascal Marmet – M+NOIR..
Dans le garage en sous-sol du Palais de Justice de Paris, on a assassiné Me Fender, un ténor du barreau. Le vol n’est pas le mobile, les indices sont minces et le commandant Chanel, du « 36 quai des Orfèvres » est chargé de cette enquête qui, compte tenu de la personnalité perverse et sulfureuse de l’avocat d’affaires, fasciné par l’argent et par les femmes et plus particulièrement par le personnage d’Emma Bovary (les citations tirées du roman et mises en exergue de chaque chapitre ne sont pas là par hasard) , devient prioritaire mais s’annonce difficile. Son exécution a été particulièrement sordide et on a même pris soin de balader son cadavre avant de l’abandonner dans ce parking. L’homme était à la fois accroc au harcèlement sexuel de ses secrétaires successives, adepte du fétichisme et l’intérêt qu’il portait à ses conquêtes féminines tenait de la cruauté, de la violence et de l’imaginaire. Ces femmes ont toutes une grande importance dans cette affaire, qu’elles soient manipulées, ou volontaires et la vengeance peut constituer un parfait mobile. La liste de ceux (et de celles) qui auraient pu en vouloir à sa vie est plutôt longue et le contexte judiciaire et personnel très spécial. Cette enquête un peu compliquée se déroule aussi dans un contexte d’attentats terroristes islamistes et antisémites avec une dimension religieuse extrémiste et la pratique de rites sataniques et cartomanciens, ce qui complique quelque peu la tâche des enquêteurs.
Un peu par hasard, Chanel rencontre un jeune homme amnésique aux pouvoirs étranges et le recrute pour l’aider dans ses investigations. On adjoint aussi à son équipe une jeune stagiaire surdouée qui va bouleverser l’ambiance du « 36 » avec sa compétence, ses appuis, son intuition et peut-être faire changer la traditionnelle misogynie du commandant.
J’ai retrouvé avec plaisir le commandant François Chanel déjà croisé dans une précédente enquête (« Tiré à quatre épingles ») et je remercie l’auteur d’avoir favorisé cette nouvelle rencontre. Il me plaît bien ce policier qui se souvient de ses lointaines études de psychologie pour analyser les postures et propos de ses interlocuteurs et en déduire ce qu’il doit en penser. Il mène ses investigations avec compréhension et humanité dans une société hypocrite qui ne reconnaît que la notoriété et la richesse et dont une des règles est le rejet de l’autre, son exploitation voire son élimination. au détriment d’une morale qui en est de plus en plus absente. Il le fait avec méthode, avec cependant d’heureuses contributions professionnelles en essayant de ne pas trop se préoccuper de sa supérieur hiérarchique surnommée « Mlle Maigret » connue pour son côté « pète-sec ». Être sous les ordres d’une femme et de celle-ci en particulier, ne lui plaît en effet que très modérément.
J’ai apprécié le style fluide, agréable à lire bien dans le ton d’un thriller, l’architecture du roman aux multiples rebondissements qui tient en haleine le lecteur jusqu’à la fin, les précisions techniques et procédurales de la police, l’analyse psychologie des différents personnages et l’ambiance de ce roman.
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Fuir l'Eden
- Par ervian
- Le 13/11/2022
- Dans Olivier Dorchamps
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N°1692 – Novembre 2022
Fuir l’Éden – Olivier Dorchamps – Finitude.
L’Éden-Tower est vraiment très mal nommée. C’est un type d’immeuble caractéristique des années 50/70 construit en béton, représentatif du style « Brutaliste » que viennent photographier les touristes et les spécialistes de l’architecture moderne dans cette banlieue cosmopolite de Londres, près d’une gare. C’est une sorte de monument historique si mal entretenu que rien n’y fonctionne correctement. C’est là que vit Adam, dix-sept ans, avec son père, un ouvrier écossais alcoolique et violent, appelé« l’autre », et sa petite sœur Lauren. La mère est déjà partie sous d’autres cieux avec un autre homme, abandonnant tout ce petit monde à sa misère et les deux enfants ne veulent qu’une chose, quitter cet enfer pour retrouver leur mère. Adam ne veut pas devenir dealer, ni violent non plus, comme c’est le quotidien des jeunes ici. Il s’attache à être pour sa petite sœur une sorte de mère de substitution, un rempart contre ce père indigne. Il travaille au supermarché du coin pour un salaire de misère, traîne avec ses copains, Ben, un somalien adepte du Street Art et Pav un Polonais. Il n’a jamais vraiment quitté son quartier, rêve de voir la mer et passe son temps a réfréner comme il peut son surplus de testostérone. Adam croise sur un quai de gare le regard d’Eva et ses intentions supposées suicidaires. Son sac à main qu’elle lui a bizarrement abandonné lui permet de retrouver son adresse puisqu’il en est tombé passionnément amoureux. Un peu par hasard, il se retrouve le lecteur improbable d’une vieille professeure de faculté aveugle qui peu à peu lui redonne confiance en lui et l’éveille à la littérature. Sa rencontre furtive avec Eva lui révèle que l’amour est aveugle, qu’elle est sans doute inaccessible, que c’est une fille riche qui vit dans un autre quartier plus huppé, au-delà de la voie ferrée qui sert de frontière à son quartier pouilleux, mais qui s’intéresse quand même à lui. Quand il prend enfin conscience de ce qu’il s’est réellement passé lors de leur rencontre à la gare et qu’on ne peut pas revenir en arrière, lui qui n’a jamais eu de chance fait face aux circonstances et fait un choix difficile mais courageux qui hypothèque tous ses espoirs. Ainsi, sans qu’il le sache, la silhouette d’Eva s’estompe et disparaît définitivement alors que cette jeune fille aurait pu lui permettre de fuir définitivement son destin de garçon malmené par la vie : une façon d’illustrer l’impossible amour de deux êtres que tout oppose et la certitude qu’on échappe rarement à son milieu. Une sorte de roman social à la Ken Loach qui se déroule sur huit ans, une autre facette de ce XXI° triomphant.
Le livre refermé me laisse une impression forte et surtout juste. Je n’ai pas vraiment aimé le style pourtant en vogue actuellement et bien dans le style du roman, en revanche j’ai apprécié cette histoire écrite à la première personne par Adam comme un témoignage teinté de désespoir et de déchirements. C’est un garçon bien, plein de bonne volonté et de générosité pour sa famille mais il ne pourra pas échapper à son destin. L’amour impossible, la poisse qui le poursuit et l’ambiance malsaine dans laquelle vit Adam le rendent sympathique et j’ai eu pour lui plus que de l’empathie puisque cet amour fou qui aurait pu l’aider à se sortir de cet enfer se dérobe à lui. Ce roman me paraît illustrer ce qu’est notre société actuellement, caractérisée par un « ascenseur social » dont on nous parle à l’envi, mais qui ne fonctionne pas comme il le devrait. Adam quittera certes l’enfer de l’Eden mais, tiraillé entre l’espoir et l’angoisse, restera malgré tout dans sa condition modeste, avec la fatalité qui pèse sur lui et qui sans doute ne le lâchera pas.
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La conspiration du Caire
- Par ervian
- Le 10/11/2022
- Dans Tarik Saleh
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N°1691 – Novembre 2022
La conspiration du Caire – Un film de Tarik Saleh.
(Prix du scénario – Festival de Cannes 2022)
Adam, le fils d'un pêcheur pauvre et modeste pêcheur lui-même, est choisi pour aller étudier la théologie à la prestigieuse mosquée Al-Azhar du Caire, haut-lieu de l'Islam sunnite. Il a même obtenu une bourse pour cela; son avenir s'annonce donc sous les meilleurs auspices. Il craint que son père, veuf, ne s'oppose à ce départ, mais, à sa grande surprise l'homme l'accepte puisqu'il y voit la volonté de Dieu. Au moment où il fait sa rentrée, le grand Imam qui la dirige meurt subitement. Son influence est respectée, ses fatwas sont redoutées jusque dans le mode politique, et se pose alors la question de son remplacement. Or, dans le même temps, cet établissement est l'objet d'infiltrations des radicaux "frères musulmans" qui veulent imposer leur candidat. Si un tel événement arrivait ce serait la fin du rayonnement millénaire de cet éminent centre d’études de l'Islam qui est l'enjeu d'influences entre les pouvoirs temporel et spirituel qui dans ce pays sont intimement liés. Adam est un jeune homme naïf à la foi sincère qui est un peu perdu dans cette grande ville qu'il ne connaît pas et dans cette mosquée qui lui est étrangère, mais qui entend bien mener ses études sérieusement et dans le respect des préceptes de la religion. Il se lie d'amitié avec un autre étudiant qui est tué sous ses yeux dans l'enceinte de la mosquée dans le cadre de cette lutte pour le pouvoir et une enquête est ouverte par la "Sûreté de l’État". Parce qu'il vient de la campagne et qu'il n'a pas d'attache au Caire, un officier chargé de l'enquête le recrute et lui fait comprendre qu'il n'a pas le choix, son ami assassiné était un de ses informateurs. Il se retrouve donc malgré lui au centre de cette lutte pour le pouvoir et la police politique le charge d'infiltrer "Les frères musulmans" et de faire échouer leurs manœuvres. Il ne peut évidemment pas s'opposer au recrutement dont il fait l'objet. Il devient donc un espion, un simple pion dans des luttes politiques qui le dépassent et où il a beaucoup de mal à se positionner. Dans un univers qu'il découvre chaque jour, et à cent lieues de ce à quoi il s'attendait, il tente de survivre, écartelé qu'il est entre les différents courants de l'Islam, le respect des dogmes religieux, l’obéissance aux ordres, le devoir de survie, la volonté de revoir sa famille, le sacrifice de sa propre vie au service d'une cause dans laquelle il n'est rien.
Avec ce film, Tarik Saleh, réalisateur suédois d'origine égyptienne, signe une œuvre politico-religieuse haletante ou de suspense est entretenu jusqu'à la fin. Un film dur mais aussi un grand film, servi par des comédiens de talent (Fares Fares, Tawfeek Barhom) où ce cinéaste prend des risques en s'attaquant ainsi à un sujet sensible et actuel qui a pour centre l'Islam et le pouvoir politique égyptien. Ce film s'inscrit dans la démarche de Tarik Saleh (né en 1972) qui n’hésite pas à interroger notre société en général sur ce qui peut la déranger. Déjà, en 2017,avec "Le Caire confidentiel", film interdit en Égypte basé sur une histoire vraie, il avait dénoncé la corruption à la fois de la police mais aussi de la société égyptienne ce qui lui a valu une interdiction de séjour dans ce pays au point qu'il a dû tourner " la conspiration du Caire" à Istanbul.
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le jeune homme
- Par ervian
- Le 05/11/2022
- Dans Annie ERNAUX
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N°1689 – Novembre 2022
Le jeune homme – Annie Ernaux – Gallimard.
L’amour, est un des moteurs de la création artistique et Annie Ernaux nous avoue d’emblée que la simple jouissance sexuelle provoque pour elle l’écriture. A un certain moment de sa vie (elle a 54 ans) où elle connaissait peut-être une période de « sécheresse » créative, elle reçoit une lettre d’un étudiant de Rouen (« A ») qui admire en elle l’écrivain et peut-être aussi la femme. Leur relation dure de 1994 à 1997 au point qu’elle confie n’avoir jamais connu une telle ferveur de la part de ses autres amants. Pourtant tout les sépare, l’argent, le milieu social, la notoriété mais cet épisode rouennais permet paradoxalement à Annie de retrouver ses origines modestes et de revivre sa période « bohème » étudiante qu’elle avait aimée. Cette vie commune prend rapidement des accents d’initiation réciproque, une première vraie relation, un défi ou une une rencontre passionnée pour lui, un retour vers son passé et une quête de sa jeunesse pour elle, d’ailleurs pas forcément toujours agréable par l’effet miroir que de telles images tirées du passé pouvaient avoir ! Pour Annie cette différence d’âge n’était pas une honte, au contraire, elle correspondait à une quête de sa jeunesse enfuie et à une façon de transgresser un certaine forme de morale bourgeoise en ressuscitant la « fille scandaleuse » qu’elle avait été. Elle avoue qu’elle a vécu cet épisode comme une expérience réussie, loin d’une véritable passion, mais aussi comme une renaissance vers l’écriture. Un livre un peu court cependant pour montrer que, à l’occasion de cette aventure autobiographique amoureuse, ce qui importe vraiment pour elle c’est l’écriture, sa véritable raison de vivre.
Ici elle confie avoir aimé un homme de trente ans son cadet et vécu avec lui. Au cours des générations précédentes, la relation entre un homme âgé et une femme plus jeune ne choquait personne et était même communément admise, quand l'inverse, pas forcément authentifiée par le mariage, suscitait parfois une réprobation gênée ou carrément un dramatique scandale, comme ce fut le cas pour Gabrielle Russier dans les années 60. Actuellement cette situation se révèle au grand jour et n'est plus comme auparavant soit réprouvée par une morale bien-pensante, soit cachée au nom d'on ne sait trop quoi. Même si une telle situation, d'ailleurs officialisée au plus haut sommet de l’État, peut susciter les quolibets, elle témoigne de l’évolution des mentalités.
Déjà, l'an passé et par dérision on annonçait que le prix Nobel de littérature avait été décerné... à Annie Ernaux (L'italien Tommaso Debenedetti, spécialiste des fausses nouvelles qu'il démentait ensuite, avait déjà signé un canular sur Twitter annonçant la distinction attribuée à Annie Ernaux alors que l'Académie suédoise l'avait en réalité décerné cette année-là au romancier tanzanien Adbulrasak Gurnah). C'était évidemment faux mais cette année c'est vrai. Elle est la 17° femme à recevoir ce prix prestigieux et les Lettres françaises sont une nouvelle fois consacrées à travers elle.J Je remarque que le jury suédois semble apprécier les écrivains français qui explorent leur mémoire personnelle dans leur œuvre puisqu’il a déjà distingué en 2014 Patrick Modiano qui a fait la même démarche créative.fait la même démarche créative.
On peut ne pas partager ses idées, mais elle les affirme avec conviction et constance. Elle ne fait pas partie de ces gens à qui une simple promotion fait perdre la tête et oublier leurs origines ou leur quotidien. Elle ne s'est pas contentée, tout au long de sa carrière littéraire, d’être une auteure à succès, elle n'a jamais fait mystère de ses modestes origines et en a même fait un des terreaux de sa créativité, tout comme elle a fait de sa personne et de sa vie la source de son inspiration, jusqu'au solipsisme. Elle a parlé des nombreuses facettes de sa propre vie, défrichant au passage les arcanes de la mémoire jusqu’à un trop grande facilité de confidences peut-être. On peut en penser ce qu'on veut mais après tout un écrivain puise dans sa vie sa propre œuvre créatrice ce qui est souvent l'occasion soit d' intéresser ses lecteurs soit parfois de les aider dans la leur.
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Le dimanche des Rameaux
- Par ervian
- Le 04/11/2022
- Dans Claire Sainte-Soline
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N°1688 – Novembre 2022
Le dimanche des Rameaux - Claire Sainte-Soline - Grasset
L'actualité a tiré le petit village de Sainte-Soline (Deux-Sèvres) de son anonymat et de sa torpeur à cause du dossier compliqué et controversé des "bassines", ces grandes retenues d'eau destinées à l'irrigation estivale des cultures. Sans vouloir prendre position sur ce qui semble vouloir être un catalyseur politique de la contestation, je me suis souvenu que ce nom a aussi été porté par une sainte inconnue du calendrier mais aussi par une femme de Lettres, malheureusement oubliée, Claire Sainte-Soline (1891-1967), de son vrai nom Nelly Fouillet, qui adopta pour pseudonyme le nom d'un village deux-sévrien proche de son lieu de naissance. Elle fut une scientifique doublement agrégée de physique-chimie et de sciences naturelles, chercheuse universitaire, conférencière mais également enseignante pour obéir à son père, instituteur. Elle enseigna notamment à Blois, à Grenoble, à Paris et également à Fès au Maroc.
En 1934, elle publia son premier roman "Journée" qui évoque un village poitevin, ce qui lui valut l'attention d'André Gide puis plus tard de François Nourissier et le Prix Minerva. Cet ouvrage sera le début d'une vingtaine de romans et de quatre nouvelles, œuvres publiées quasiment annuellement. Elle donna également des conférences dans le cadre de "l'université populaire"pendant son séjour à Niort. Son style lui valut des éloges des critiques littéraires de l'époque, elle manqua d'une voix le Prix Femina en 1957 (avec « La mort de Benjamin » publié chez Grasset), ce qui lui conféra une certaine notoriété et lui valut son siège, l'année suivante, au jury de ce même Prix. Elle fut également membre du jury du "Prix du roman populiste". Elle voyagea dans toute l'Europe, en Inde et au Japon et publia des récits de voyages ("Grèce", "Maroc"), un ouvrage de vulgarisation scientifique ("Petite physique pour les non physiciens") et la traduction d'un roman grec. Sa fille, Paulette Coquard qui naquit de son bref mariage avec l'artiste peintre Louis Coquard fut la première épouse de Pierre Moinot (1920-2007) romancier et académicien.
Son écriture, influencée par sa formation scientifique et de sa qualité d'enseignante, est précise, sobre, rigoureuse et rappelle le style des écrivains du XIX° siècle. Avec une certaine ironie, elle se révèle une observatrice attentive de l'espèce humaine, de son immoralité et de sa dureté. L'atmosphère de ses romans est sombre, lourde, les personnages sont souvent lâches et violents, parfois laissés pour compte, marqués par la révolte due à des fractures douloureuses que seul l'amour de la nature peut atténuer. Tout au long de sa vie et de son œuvre elle a fait montre d'un grand humanisme, d'un esprit libre frondeur voire anticonformiste (Elle déclara que « l’art est un guet-apens » et que, à ses yeux l’écrivain n’avait pas droit à plus de considération qu’un boulanger) , mais resta fondamentalement classique en refusant le "Nouveau Roman".
Son nom a été donné à une allée à Niort où elle est inhumée, l'école de Melleran où elle est née porte son nom mais il semblerait qu'à l'exception du "dimanche des rameaux" (Grasset) aucun de ses romans n'ait été réédité.
« Le dimanche des Rameaux » publié en 1952 et réédité en 1997 est, nonobstant son titre printanier, un ouvrage sombre qui met en scène Marie, la narratrice, une femme mariée à Lucien, un sculpteur raté en mal d'inspiration et de commandes, ce qui compromet la situation financière du ménage. Cela n'empêche pas son mari d'imposer sous le toit conjugal, Berthe, son modèle qui est aussi sa maîtresse et une autre femme, Caroline, une danseuse qu'il veut séduire. Mina, l’enfant du couple que Lucien frappe souvent, lutte contre une grave crise d’appendicite et ce mini-harem sur lequel règne Lucien se complète avec la présence d'Alice, la servante. En ce dimanche des Rameaux, Marie, après l’avoir longtemps supportée par amour pour Lucien mais aussi peut-être par fatalisme mais surtout en souffrances, prend conscience de sa situation matrimoniale désastreuse définitive face à ce tyran domestique mais trouve le courage d'ironiser sur cet échec. La décision qu'elle prend et qui est le résultat d’une longue réflexion en fait un roman très actuel dont l'action respecte la classique unité de temps puisqu'il se déroule en vingt-quatre heures. Notre auteure, dans un texte fort bien écrit et agréable à lire, mène une remarquable analyse psychologique de ses personnages et se révèle être une observatrice attentive de l’espèce humaine plus spécialement dans les relations du couple. Elle montre la soumission de Marie puis sa révolte, dépeint Lucien comme un être violent, paresseux, un pervers d’une solide mauvaise foi. Marcel Arland a salué ce roman comme "une double satire : une satire, la plus virulente, contre la monstrueuse tyrannie de l'homme, son égoïsme, son inconscience… mais une satire aussi, mêlée de pitié, contre la faiblesse de la femme et sa complaisance dans l'humiliation".
Les événements de Sainte-Soline n’ont rien à voir avec cette auteure mais il serait bon que ses œuvres se retrouvent dans les rayons des librairies et des bibliothèques pour une redécouverte.
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le pasteur et ses ouailles
- Par ervian
- Le 28/10/2022
- Dans Andrea Camilleri
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N°1687 – Octobre 2022
Le pasteur et ses ouailles – Andrea Camilleri – Fayard.
Traduit de l’italien par Dominique Vittoz.
En Juillet 1945 on a tiré sur Mgr Peruzzo, l’évêque d’Agrigente (Sicile) qui en réchappa miraculeusement. Devant le mystère de cette agression une question restait entière : Qui a voulu tuer un homme d’Église plus engagé aux côtés des pauvres contre les grands propriétaires fonciers et le système latifundiaire que dans son rôle traditionnel de pasteur ? On évoqua une sombre vengeance personnelle d’un ex-délinquant devenu religieux du couvent de la Quisquina tout proche qui a toujours été un lieu marginal au regard des règles monastiques et dont la création remonte au XVII° siècle, l’ombre de la mafia ou du fascisme... Une enquête partisane d’un policier corrompu n’a pas, à l’époque, réussi à éclaircir cette affaire. Pourtant il semblerait que cette survie ne soit pas due uniquement aux prières de ses ouailles mais soit la conséquence directe d’un vœux quelque peu surréaliste de dix jeunes religieuses du diocèse.
Pour ce récit nous retrouvons Camilleri (1925-2019) dans un registre où on ne l’attend pas forcément, celui de l’historien, même s’il n’abandonne pas tout à fait son goût pour l’énigme. Oubliant pour un temps son emblématique commissaire Montalbano, il entreprend un travail d’historien mais aussi de méticuleux enquêteur, non pas tant sur la tentative de meurtre que sur la réalité des conséquences du vœux des dix jeunes cloîtrées. Devant une telle énigme il se pose une multitude de questions qu’il ne résout qu’avec des hypothèses où l’imagination le dispute à une solide recherche documentaire et dont il dit lui-même qu’elles ne sont pas étayées de preuves. Ce travail a au moins l’avantage d’étancher sa curiosité et son insatiable volonté d’expliquer ce mystère quelque peu mystique. Il met aussi en lumière d’intéressantes remarques sur le catholicisme et ses dogmes, comparé aux autres religions au regard du respect de la vie, du sacrifice personnel, de la charité. Ses remarques avisées sur l’espèce humaine sont d’une grande pertinence.
Il ne se départit pas de sa langue fleurie traditionnelle, vernaculaire et même quelque peu inventive qui a dû poser quelques difficultés au traducteur pour peu qu’il ne soit pas, comme lui, originaire de Sicile.
Comme toujours cela a été pour moi un bon moment de lecture.
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Congo
- Par ervian
- Le 25/10/2022
- Dans Eric Vuillard
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N°1686 – Octobre 2022
Congo – Eric Vuillard – Actes sud.
Dans ce récit, Eric Vuillard remonte le temps et évoque la conférence de Berlin en 1884 où les occidentaux se partagent l’Afrique au nom sans doute de le supériorité de la race blanche. On crée donc l’État indépendant du Congo, façade trompeuse qui permet au roi des Belges Léopold II de s’approprier à tire personnel ces terres et surtout les richesses qui vont avec. Bien entendu, une telle entreprise ne va pas sans flagorneries par souci de reconnaissance mais surtout sans exactions, pillages et atrocités commises par des aventuriers avides de richesses et de célébrité qui sont au surplus couverts par l’impunité. Leurs noms, attachés le plus souvent à une anecdote bien souvent fausse, cachent des faits que l’histoire n’a pas retenu ou simplement voulu occulter pour ne maintenir qu’une sorte de légende lénifiante et trompeuse. Le seul nom de Congo qui sert de titre à ce court ouvrage est à la fois un territoire et un fleuve, un paradis transformé en enfer pour le seul bénéfice de quelques-uns.
Comme il en a l’habitude, notre auteur détricote l’histoire officielle, ici celle du colonialisme, énumère des faits, les appuie de preuves et suscite l’esprit critique de son lecteur qui sans doute ne s’attendait pas à de telles révélations tant elles sont abominables. Ce genre de période qui revient régulièrement dans l’histoire de l’humanité à l’occasion des bouleversements et des guerres dont les hommes sont friands, met en lumière une facette bien peu reluisante de l’espèce humaine dans ce qu’elle a de plus abject et que le rachète pas tous les Coluche et les abbé Pierre. Les hommes, jusqu’au plus haut sommet de l’État, sont bien plus sensibles à l’argent et au pouvoir qu’aux grandes et généreuses idées si hypocritement proclamées. L’auteur termine cette sordide énumération par une invocation à un Dieu à la fois muet et absent de tout cela, une sorte d’image mensongère pourtant admise et entretenue depuis des générations comme un recours, un espoir, une caution et surtout un prétexte accompagnant les pires choses humaines.
Le style de Vuillard est volontiers brut et sans complaisance derrière une ironie de bon aloi et lire un de ses ouvrages est toujours pour moi un bon moment passé en sa compagnie à cause de ce qu’il dit et de la façon dont il le dit.
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La testa perduta di Damasceno Monteiro
- Par ervian
- Le 24/10/2022
- Dans Antonio Tabucchi
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N°1685 – Octobre 2022
La testa perduta di Damanesco Monteiro – Antonio Tabucchi - Feltrinelli.
(La tête perdue de Damanesco Monteiro)
Imaginez un gitan qui, le matin dans son camp de la banlieue de Porto, veut satisfaire un besoin naturel et tombe sur un cadavre sans tête. C'est Firmino, un obscur journaliste d'un journal à scandale de Lisbonne qui est envoyé pour enquêter sur cette affaire alors qu'il n'aime pas cette ville et est davantage préoccupé par l'écriture d'une thèse universitaire et aussi par sa copine. C'est le début de cette histoire policière où chaque court chapitre balade le lecteur dans la ville de Porto et évoque ses spécialités, notamment culinaires, que Firmino ne goûte pas forcément. Au cours de ses investigations le journaliste se trouve en contact avec des personnages originaux, le gitan qui a découvert le corps, Dona Rosa, la propriétaire décidément bien informée de l'hôtel où il loge, un serveur, un travesti prostitué qui tombe du ciel au bon moment et un avocat, Don Fernando, homme riche et cultivé, à la fois anarchiste et aristocrate, érudit et humaniste, obsédé par la norme juridique qui se consacre à la défense des pauvres et donc qui accepte de représenter la victime pour un procès à venir qui met en cause la police. Firmino et Don Fernando échangent ensemble des propos métaphysiques et littéraires et l'avocat se fera le chantre les beautés de Porto et de sa cuisine. Firmino mène ses investigations avec talent, et aussi pas mal de chance, avec comme fil d’Ariane un tee-shirt publicitaire, une tête repêchée dans le Douro qui s'avère être celle du cadavre, sur fond de trafic de drogue et d'exactions policières. Le journaliste, avec l’aide de l'avocat, révélera cette affaire dans son journal et s’appuiera sur l'opinion publique.
Ce livre est l'occasion d'une critique des dérives policières dans un pays pourtant démocratique, les tortures et les exactions impunies de la Garde nationale, le système judiciaire portugais. L'épilogue est peut-être un peu trop facile.
Ce roman a pour origine un fait réel, l’assassinat d'un jeune Portugais par la garde nationale et la dissimulation de son corps dans un parc public.
Antonio Tabucchi (1943-2012) était un personnage assez particulier. Italien d"origine, il s'est intéressé à la culture, à la société portugaises et aux textes de Pessoa qu'il a traduits au point de s' installer dans ce pays et d'écrire certains de ses romans dans cette langue. Cette attirance pour cette culture est assez originale, lui Italien, qu'on imagine volontiers expansif alors que l'âme portugaise est gouvernée en principe par la "Saudade" qui est une mélancolie atavique.
C'est un roman policier avec une dimension documentaire intéressante sur la société portugaise de l'époque et aussi sur des considérations personnelles sur les romans et la poésie.
Ce roman est traduit en français et publié par Christian Bourgois mais je l'ai lu en italien pour la beauté et la musicalité de cette langue cousine malheureusement si peu parlée en France
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l'innocent
- Par ervian
- Le 21/10/2022
- Dans Louis Garrel
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L'innocent
Un film de Louis Garrel
C'est le 4° film réalisé par l'acteur-réalisateur Louis Garrel qui joue le rôle d'Abel, un fils que le remariage de sa mère, Sylvie (Anouk Grinberg) avec un taulard, Michel, ( Roschdy Zem) inquiète au point de pister ce dernier avec l'aide de sa meilleure amie, Clémence (Noéamie Merlant), persuadé qu'il est que son nouveau beau-père va replonger. C'est là un thème traditionnel que le cinéma et la littérature ont souvent exploité. On verra rapidement que Michel n'a pas renoncé à l'usage du mensonge quand elle s'est à nouveau laissée happer par le tourbillon du grand amour.
Ici Sylvie, qui anime un atelier de théâtre en prison tombe amoureuse de Michel au point de l'épouser, n'en est pas à son coup d'essai et c'est bien ce qui inquiète Abel. Ses doutes seront rapidement confirmés notamment quand Sylvie qui ,depuis son mariage, semble vivre sur une autre planète, prend avec Michel la gérance d'un magasin de fleurs. Abel dont les filatures grossières n'échappent pas à Michel finit par marcher dans le jeu de ce derniet et se fait expliquer son prochain projet : braquer un camion transportant du caviar. Bizarrement, alors qu'il se méfiait de Michel et semblait vouloir le bonheur de sa mère, Abel décide de participer à cette opération avec la complicité active de Clémence. Pourquoi après tout et le coup est monté avec Jean-Paul (Jean-Claude Pautot). Evidemment la chose tourne mal et ce qui semblait devoir n'être qu'une formalité se termine par un fiasco.
Dans ce genre de scénario l'épilogue est souvent dicté par la morale qui veut que les voyous sont démasqués comme c'est le cas ici, Michel, trahi par Jean-Paul, retournera en prison et Abel, pris par la police sera incarcéré à son tour. Louis Garrel veut-il nous dire qu'il ne faut faire confiance à personne, mais cela nous le savions déjà. La morale est donc sauve, même si le bref mariage de Sylvie se terminera par un divorce. On imagine d'ailleurs qu'elle est prête à recommencer avec un autre homme, prisonnier ou pas, faisant semblant d'oublier que le mariage est une loterie et qu'elle n'est apparemment pas chanceuse dans ce domaine. Seule Clémence semble s'en tirer, encore qu'on imagine mal le sort de la cargaison de caviar entreposée avec les pinguoins dans un local réfrigéré de l'aquarium où Michel et Sylvie travaillent. Ces deux là finissent par se marier mais Abel, à son tour, va passer quelques années en prison.
Je ne partage pas du tout l'avis dithyranbique de la critique qui voit ce film comme drôle. Je n'ai pas du tout cru à cette histoire mais je n'ai peut-être rien compris. Quant au titre du film, le conducteur du camion, peut-être?
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Une sortie honorable
- Par ervian
- Le 20/10/2022
- Dans Eric Vuillard
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N°1684 – Octobre 2022
Une sortie honorable – Eric Vuillard – Acres sud.
Sous ce titre très classique et convenu, il s’agit rien moins que de sortir la France de la guerre coloniale perdue d’avance d’Indochine mais qui aura duré de 1946 à 1954. Ce pays riche servait surtout aux importants banquiers et industriels français à s’enrichir sur le dos des coolies exploités dans les plantations d’hévéas et des soldats venus des autres colonies de l’empire pour y mourir au combat. Cette « sortie honorable » était réclamée par des hommes politiques plus enclins à assurer leur avenir dans la valse des ministères dont la IV° république avait la spécialité, devant l’issue inévitable de cette guerre lointaine dont personne ne parlait vraiment dans l’opinion. Pourtant il fallait tenir le terrain face au Viêt-minh qui chaque jour avançait dans sa reconquête, face à des généraux incompétents plus soucieux de leur avancement ou des décorations qu’on épinglait sur leurs poitrines. Il fallait frapper un grand coup et ce fut la construction du camps retranché de Diên Biên Phu pour lequel on sacrifia cette vallée paisible et agricole, on brûla des récoltes, on déplaça des populations, une cuvette entourée de collines auxquelles on donna des prénoms de femme et bordée par la jungle où l’ennemi ne manqua pas de se retrancher et d’attaquer sans relâche jusqu’à l’encerclement complet. Sa victoire fut d’autant plus facilement acquise que le camp manquait de tout, qu’il fallait organiser une résistance économique, autant dire au rabais, malgré la livraison du matériel des américains et leur projet atomique inspiré par hiroshima. Cependant la défaite militaire avec ses morts n’en fut pas une pour tout le monde et spécialement pour les banquiers.
J’ai déjà lu avec plaisir et attention Eric Vuillard et son « Ordre du jour » où il dévoile les dessous de l’Anschluss. J’ai retrouvé ici la même plume incisive, le même humour subtil et les mêmes précisions documentaires détaillées, avec des portraits de personnages emblématiques et célèbres dont il bouscule la légende, se glissant même fictivement dans leur peau, bref tout ce que l’histoire officielle a pris soin de nous cacher ou d’oublier.
Malheureusement pour les Vietnamiens, ce n’était pas terminé.
Pertinent, impertinent et passionnant, comme toujours !
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la pension Eva
- Par ervian
- Le 16/10/2022
- Dans Andrea Camilleri
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N°1682 – Octobre 2022
La pension Eva – Andrea Camilleri – Metaillé.
Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.
Chez Camilleri, c’est un peu comme chez Simenon qui étaitt un de ses écrivains favoris, ils étaient tous les deux de célèbres auteurs de polars avec un commissaire de police emblématique, Maigret pour l’un, Montalbano pour l’autre, mais ils étaient aussi deux romanciers traditionnels . Ici Camilleri (1925-2019) nous emmène dans un port de Sicile dans les années 40 c’est à dire quand l’Italie, alliée des nazis , commence à subir des bombardements alliés. Nerè . Un petit garçon se demande ce que signifie ces allées et venues d’hommes qui fréquentent la belle maison voisine où il aperçoit des femmes nues. La pension Eva, tel est le nom de cet établissement, fera l’objet de ses interrogations naïves jusqu’à ce qu’il la visite lui-même à l’âge requis, comme une sorte d’apprentissage initiatique, comme une terre promise. Il commence par découvrir les femmes grâce à sa jolie cousine et à leurs jeux puérils puis évoque les pensionnaires de cet immeuble et leur bienveillance. Il n’oublie pas de les croquer ainsi que certains de leurs clients et cela donne des portraits baroques et des anecdotes truculentes. Puis la guerre suivra son cours avec son lot de bouleversements et de destructions, entre les plaisirs érotiques, l’odeur des sardines grillées et celle du sang, les sourires et les larmes... Mais, goguenard , l’auteur, en postface, précise que ce court roman ne doit pas être regardé comme autobiographique, même si le personnage principal porte un nom semblable au diminutif dont les amis et la famille de Camilleri l’affublaient.
Il ajoute en revanche que la pension Eva a effectivement existé et il mêle dans à cette fiction des moments de l’histoire de cette petite ville. Il a attendu un âge assez avancé (près de 80 ans) pour l’écrire, ce qui témoigne de sa volonté de sortir de son image traditionnelle créative et d’offrir à son lecteur un moment de lecture où la tendresse et la dérision se mêlent à un érotisme discret.
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le baron de l'écluse
- Par ervian
- Le 10/10/2022
- Dans Georges Simenon
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N°1681 – Octobre 2022
Le baron de l’écluse ou la croisière du Potam – Simenon .
Dossin une sorte d’aventurier flambeur et parasite qui s’affuble du titre de baron, amarre son petit yacht près d’une écluse du canal de la Marne à la Saône en direction de la Côte d’Azur. Il n‘a plus d’essence et surtout plus un sou, manger devient une nécessité et le mandat télégraphique qu’il attend n’arrive toujours pas. Lola, celle qui l’accompagne, finit par le quitter.
Le titre de baron, son monocle et son yacht impressionnent les gens du coin mais pas Maria, la tenancière du café-épicerie qui trouve Dossin à son goût. Lui c’est un flambeur qui ne paie jamais ses dettes mais il hésite à profiter de Maria et à se fixer ici avec elle et changer de vie. Finalement, après quelques jours, le mandat attendu arrive, il paie sa note et part vers sa destination, avec quelques regrets quand même.
Simenon, ce n’est pas seulement les romans policiers où règne le commissaire Maigret, c’est aussi un romancier et un nouvelliste. Ici ces quelques pages parues en 1940 dans un hebdomadaire puis chez Gallimard en 1954 dans un recueil intitulé « Le bateau d’Emilie » ont inspiré Jean Delannoy qui en 1960 a mis en scène, dans un film éponyme en noir et blanc, une adaptation de Maurice Druon avec des extraordinaires dialogues de Michel Audiard, Micheline Presle et Jean Gabin. Ce dernier est toujours baron, désargenté et joueur invétéré mais chanceux et campe un aristocrate haut en couleur. Celui qui était capable, avec le même talent de jouer un flic ou un voyou, un noble ou un prolétaire, un notable ou un quidam, donne au personnage du « baron » une autre dimension.
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7 minutes
- Par ervian
- Le 10/10/2022
- Dans Stefano Massini
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N°1680 – Octobre 2022
7 minutes – Comité d’usine – Stefano Massini – Éditions l’Arche
Traduit de l’italien par Pietro Puzziti.
L’histoire est simple et même banale tant de nos jours le monde du travail est souvent bousculé par ce genre d’injustices. Jugez plutôt. Les nouveaux actionnaires de l’usine textile Picard et Roche « restructurent » suivant un mot à la mode, ce qui signifie pour les deux cents ouvrières une plus grande productivité avec une augmentation du temps de travail, évidemment sans aucun gain salarial, condition « sine qua non » pour échapper au plan social, c’est à dire au licenciement. Chantage ordinaire et malheureusement trop fréquent ! Pour se faire la direction envisage de réduire la pause déjeuner, déjà fixée à 15 minutes, a seulement 7 minutes ! Les délégués du personnel s’y opposent mais, y a-t-il une autre solution pour ces femmes qui ont ici leur vie et leur famille et qui souhaitent surtout garder leur travail ? Une déléguée du personnelle parviendra-t-elle à faire admettre à ses collègues de travail la réalité illusoire de ce marché ? Cela peut paraître extravagant mais cet épisode est bel et bien tiré d’un fait réel et Stefano Massini s’en est inspiré pour créer cette courte pièce de théâtre, adaptée au cinéma par Michele Placido en 2016 et diffusé en France en 2017.
Je n’aime pas beaucoup faire des comparaisons entre créateurs, mais il y a du Ken Loach dans la démarche de Massini qui choisit comme ici de faire revivre pour nous un fait oublié du quotidien. Il l’a déjà fait sous la forme de l’écriture classique (« Le laidies football club ») comme il le fait aussi dans le cadre de « La Reppublica » et plus exactement dans sa chronique «L’ufficio raconti smarriti » (bureau des récits perdus) diffusée également sur internet.
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Le laidies football club
- Par ervian
- Le 07/10/2022
- Dans Stefano Massini
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N°1679 – Octobre 2022
Le laidies football club – Stefano Massini – Éditions Globe
Prix Médicis essai – 2018
Traduit de l’italien par Nathalie Bauer.
Nous sommes en Angleterre en avril 1917 dans une usine de munitions et, à la pause-déjeuner une ouvrière se mit, délaissant son sandwich et Dieu sait pourquoi, à taper dans quelque chose de qui ressemblait à un ballon... et ses dix collègues de travail d’en faire autant. Le football féminin était né, mais officieusement seulement. Ce sport existait déjà, mais pour les hommes uniquement, mais là ils étaient tous à la guerre. Sauf que cette sphère dans laquelle ces onze femmes tapaient n’était rien d’autre qu’un prototype de bombe légère destinée à évaluer la trajectoire des projectiles meurtriers prévus pour exterminer l’ennemi. Par chance il n’explosa pas et résista même pendant une demi-heure et même les jours suivants aux coups de pied de ces dames. Elles étaient toutes filles, épouses et mères, dans la trentaine, et rapidement elles s’érigèrent en équipe, avec maillot, capitaine et nom, le » Ladies Football Club » était né, une véritable révolution qui ne fut pas du goût des supporters masculins. Cette année 1917 était vraiment celle des révolutions, l’entrée en guerre des USA, la création d’une nouvelle Russie et maintenant les Anglaises qui se mettaient à jouer au foot ! Il leur fallu pas mal de patience et d’insistances puisque les mâles, maris, pères, frères et patrons, considéraient ce sport comme essentiellement masculin… et il convenait qu’il le reste.
Certes il y avait la guerre et les femmes prenaient par obligation la place des hommes dans les usines, mais il ne fallait surtout pas que cette petite entorse dans les prérogatives masculines dégénère. Après tout, à l’époque, la place traditionnelle des femmes était au foyer, à faire des enfants et à les élever. Alors le sport, pensez donc ! Pourtant, à force de persévérance, les portes des stades ont fini par s’ouvrir pour elles et les matchs n’ont pas toujours été nuls et faciles, bien au contraire mais le public les adopta malgré les oppositions masculines et les critiques journalistiques. Stefano Massini en profite même pour brosser les portraits hauts en couleurs de ces onze femmes qui changèrent les mentalités, firent naître des vocations chez les petites filles et furent même copiées d’une manière assez inattendue et pas vraiment sportive parfois. Pourtant, de retour des champs de bataille, les hommes ont su faire entendre leur voix et récupérer leurs attributions sportives et ce football féminin fut interdit légalement. Il fallu attendre longtemps pour que cela change en Angleterre et ce n’est que ces dernières années que, en France, les femmes ont conquis leur place dans le football et en général dans le sport traditionnellement réservé aux hommes. C’est en tout cas une des marques de luttes pour la liberté de nos compagnes, ce qui est une très bonne chose, même si, dans ce sport, les femmes qui le pratiquent sont loin de gagner autant d’argent que les hommes.
C’est une plaisante histoire que l’auteur nous raconte ici, Il le fait avec un humour subtil et de bon aloi et, chose particulière, en vers. Ce sont certes des vers libres qui sont ici traduits (je ne connais pas les règles de la prosodie italienne) et il a également emprunté ce mode d’expression dans d’autres œuvres notamment « Les frères Lehman ». C’est là sa « marque de fabrique » et c’est original. C’est une écriture légère et donc facile à lire. Alors pourquoi s’en priver !
On peut se demander si l’auteur est spécialiste des faits historiques oubliés. J’aime beaucoup la langue italienne et j’ai l’habitude de me connecter sur le site de « La Reppublica » et spécialement sur celui de «L’ufficio raconti smariti » (bureau des récits perdus)... de Stefano Massini qui nous raconte en quelques mots des faits historiques oubliés et ainsi nous rafraîchit la mémoire, un peu comme dans ce livre. Ce n’est pas vraiment un roman, mais c’est un régal !
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Le sixième enfant
- Par ervian
- Le 02/10/2022
- Dans Léoplod Legrand
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N°1678 – Octobre 2022
Le sixième enfant – Un film de Léopold Legrand.
Pour une femme dont l’instinct maternel est fort, ne pas pouvoir enfanter est un drame et quand la médecine s’est révélée impuissante et que le droit multiplie les conditions de l’adoption au point de la rendre impossible, faire appel à son imagination, même si elle contrevient à la loi, est tentant. C’est le thème de ce film qui met en scène un couple d’avocats dont l’épouse, Anna (Sara Giraudeau), a fait plusieurs fausses couches et dont Julien (Benjamin Lavernhe), commis d’office dans une procédure, rencontre Franck (Damien Bonnard), un délinquant marginal gitan qui, au terme de l’instance, lui offre un marché. Son épouse, Meriem (Judith Chemla) enceinte de son sixième enfant est déterminée, avec l’accord de son époux, à ne pas le garder parce qu’ils ne pourront pas l’élever, pour des raisons financières. Une transaction est donc mise sur pied, l’enfant à naître sera « vendu ». Cette offre est simple et Anna et Julien ne peuvent ignorer que la loi qualifie un tel acte de trafic d’êtres humains et évidemment le condamne mais, après pas mal d’hésitations, surtout de la part du mari, et qui mettent à mal l’équilibre du couple, ils prennent quand même la décision d’accepter.
C’est une intrigue déjà présente dans la littérature, notamment chez Maupassant et c’est aussi, de nos jours une chanson de Viktor Lazlo, Mais ce film est une adaptation du roman d’Alain Jaspard (« Pleurez des rivières » aux Éditions Héloïse d’Ormesson) où les personnages et les situations ne sont pas tout à fait les mêmes, les événements plus ramassés, mais le sujet est parfaitement identique, celui d’un drame sur fond de choc des cultures, celui d’une rencontre de deux couples qui n’avaient aucune chance de se croiser, l’un, bourgeois parisien qui vit dans les beaux quartiers et l’autre qui survit en banlieue sur une aire réservée aux gens du voyage, une famille jeune mais triste, sans enfant et une autre plus âgée, joyeuse et pleine de gamins, mais tellement pauvre qu’elle ne pourra même pas faire face à la venue d’une autre bouche à nourrir. Il y a cependant dans cette opposition une note de liberté que la précarité ne gomme pas.
On pouvait se douter de l’épilogue, même si une décision contraire de dernière minute de la part de Meriem pouvait encore intervenir et empêcher la réalisation du projet. En outre, lors des préparatifs de l’accouchement et au cours de celui-ci, Meriem, plus âgée, est présentée comme une primo parturiente, mensonge qui ne pouvait échapper au médecin et à la sage-femme qui en ont d’ailleurs fait le signalement. D’autre part, je comprends parfaitement la réaction du fils aîné du couple qui analyse simplement la situation de la famille et l’accepte. Être l’aîné dans un contexte familial difficile mûrit plus vite un enfant et lui fait prendre conscience des réalités en hypothéquant son enfance. Catholique fervente, Meriem ne peut accepter l’avortement, en revanche, j’ai un peu de mal à concevoir que les gens du voyage, très croyants et également très attachés à leurs enfants se résolvent à vendre l’un d’eux. La complicité de ces deux couples, et spécialement des femmes que tout oppose, est bouleversante. Il faut cependant espérer pour Anna, qui prend sur elle toute la responsabilité de cette terrible histoire, que, même s’il s’agit d’une fiction, le jury des Assises soit majoritairement composé de femmes qui, mieux que des hommes comprendront ce problème.
C’est un très beau film, tout en nuances et en finesse, d’ailleurs couronné de nombreux prix (Prix du Public, d’interprétation féminine, de la meilleure musique et du meilleur scénario), servi par des acteurs talentueux et authentiques qui interprètent magistralement et dans le ton juste cette partition difficile. Une façon aussi de nous faire réfléchir sur la famille, la destiné des nantis par rapport aux plus pauvres qui sont aussi des êtres humains.
Hervé GAUTIER
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La treizième heure
- Par ervian
- Le 27/09/2022
- Dans Emmanuelle Bayamack-Tam
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N°1677 – Septembre 2022
La treizième heure – Emmanuelle Bayamack-Tam - POL
La treizième heure c’est une église, une secte un peu spéciale qui tire son nom d’un poème de Gérard de Nerval dont on récite les œuvres ainsi que celles de Rimbaud et de Baudelaire au cours des offices. Sa philosophie, d’inspiration chrétienne et humaniste est aussi féministe et son but est l’acceptation de soi mais ne refuse pas une certaine forme de « paradis artificiels » et les chansons contemporaines. La Treizième heure c’est aussi celle de la révélation, du triomphe des laissés pour compte, pauvres et opprimés. Tout cela est un peu délirant et utopique.
C’est Farah, 16 ans qui en parle le mieux et en détaille la catéchèse, les rituels et la doctrine. C’est normal puisqu’elle n’a connu que cela, a été élevée par Lenny, son père, et participe activement à la vie spirituelle et au prosélytisme de cette église qu’il a fondée et dont il est le chef spirituel. Il l’ a crée à la suite de la fuite de son grand amour, Hind qui l’a abandonné à la naissance de Farah..
Farah est née intersexuée, un fille qui a des attributs sexuels d’un garçon et qui est élevée par son père à la suite d’une histoire un peu compliquée avec une GPA grâce à Sophie, de fuite de sa mère, d’une filiation un peu mystérieuse et une famille qui ne l’est pas moins, ce qu’elle combat comme elle peut. Sa vie jusqu’à présent a été difficile, faite de non-dits et de mensonges, incompréhensions de la part de ses parents, ce qui l’éloigne petit à petit de Lenny, elle comprend ce qui a présidé à sa naissance et, alors que Lenny se consacre à son éducation, Hind choisit, après sa fuite de faire prévaloir le plaisir des sens d‘une manière débridée, mais je ne suis ps sûr qu’elle rencontre l’amour qui toujours semble lui échapper.
C’est une fiction en trois partie où chacun des protagonistes, le père, la mère et la fille, s’exprime et s’explique, la fille se faisant le témoin d’une transformation christique paternelle assez surprenante.
C’est un roman très contemporain qui prend en compte le bouleversement des identités et des genres, parle de la solitude, de la dépression, du manque d’amour, de l’hypocrisie de notre société, de l’éclatement de la cellule familiale, d’ une certaine quête effrénée du plaisir, de la solidarité entre les membres de cette église marginale, de l’impossible rattrapage du temps perdu, bref des thèmes très actuels. Le style est fluide, agréable et facile à lire et j’ai également apprécié les nombreuses références littéraires, mais j’avoue que j’ai été quelque peu gêné par la longueur de ce texte et j’ai même eu un peu de mal à entrer dans cette histoire lue cependant jusqu’à la fin. Malgré tout j’ai eu plaisir à rencontrer cette auteure connue par ailleurs sous le nom de Rebecca Lighieri.
Le livre refermé, ce long texte me laisse perplexe à cause de cette saga quelque peu déjantée, conclue par les regrets de Farah, son pardon pour l’abandon de sa mère et les fantasmes spirituels et suicidaires de son père, une manière pour elle de tourner volontairement la page de cette tranche de vie ou singularité et solitude se sont conjuguées dans le mensonge et le malheur et lui a volé son enfance, cette vie qui s’offre désormais à elle et qu’elle veut différente, loin de cette parenthèse
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Tibi la blanche
- Par ervian
- Le 21/09/2022
- Dans Hadrien Bels
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N°1676 – Septembre 2022
Tibi la blanche – Hadrien Bels – L’iconoclaste.
Nous sommes de Thiaroye, un quartier de Dakar et trois amis sont dans l’attente des résultats du bac qui va décider de leur avenir. Ils sont modernes mais fréquentent le marabout parce que là-bas c’est une tradition. Parmi eux Issa qui veut être styliste a passé l’épreuve avec un stylo marabouté pour plus de sûreté, lui qui a toujours compté sur Neurone. Son « bic » était censé résoudre les équations et rédiger la dissertation à sa place. Ça ressemble un peu au mythique stylo qui, chez nous, ne faisait pas de faute d’orthographe !
Tibilé, dite Tibi la blanche, surnommée ainsi non à cause de la couleur de sa peau mais parce qu’elle va partir pour la France sans difficultés à cause de sa double nationalité mais aussi parce que c’est la plus intelligente et qu’elle y fera des études.
Neurone, c’est le troisième larron, il porte bien son surnom, c’est une bête à concours et ses riches parents font pour lui des plans sur la comète pour une brillante carrière et un beau mariage en France avec une blanche, mais il est amoureux de Tibi, mais ce n’est pas si simple. Quand il aura fait ses brillantes études en France il se voit bien ministre au pays. Là-bas comme ici il y a loin de la coupe aux lèvres.
C’est vrai que ce roman m’a fait voyager dans un pays africain inconnu de moi, avec ses paradoxes, ses rituels, ses traditions, sa magie, ses croyances et ses côtés attachants et rébarbatifs mais je ne suis que très peu entré dans ces trois histoires.
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Le colonel ne dort pas
- Par ervian
- Le 20/09/2022
- Dans Emilienne Malfatto
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N°1675 – Septembre 2022
Le colonel ne dort pas -Émilienne Malfatto – Éditions du sous-sol.
Avant de lire ce roman, j’en ai feuilleté les premières pages. L’une d’elles fait allusion à Paul Aussarres (1918-2013) un colonel parachutiste qui terminera sa carrière comme général de brigade et qui, pendant la guerre d’Algérie, pratiqua la torture et la justifia au nom de la collecte de renseignements qui permettaient de révéler des futures opérations militaires et surtout des attentas terroristes et ainsi d’épargner des vies civiles et militaires.
Dans un pays en guerre jamais nommé, un colonel est chargé par ses supérieurs d’organiser des interrogatoires « musclés » pour obtenir des renseignements des prisonniers et ainsi participer à « la Reconquête ». Il va sans dire que ceux-ci subissent des tortures qui se terminent souvent par la mort. La mort, il l’a donnée pour la première fois dans un combat conventionnel où les choses sont simples, c’était lui ou l’ennemi ; on baptise « courage » ce qui n’est souvent que le résultat de ce raisonnement simple et on le sanctionne par de l’avancement et une médaille même si on le déguise en défense de la Nation et la liberté. Puis ce fut l’engrenage où la mort et la souffrance se sont imposées comme un moyen d’obtenir des informations. Là il n’était plus question de bravoure au combat, il est devenu, selon sa hiérarchie, un « spécialiste » de la torture, c’est à dire quelqu’un qui accepte, par conviction ou par sadisme, de se charger de ces basses besognes, de cette « sale guerre » que beaucoup réprouvent même si elle sert à démanteler les réseaux et d’épargner des vies amies. Il dirige maintenant avec zèle et sans états d’âme des « opérations spéciales », euphémisme qui caractérisent ces tortures où se mêlent sans qu’on sache très bien les distinguer l’obéissance aux ordres et le plaisir de faire souffrir et de tuer. Il est ainsi devenu quelqu’un qu’on respecte mais surtout qu’on craint parce qu’il est capable de pratiquer ces actes qui, en temps de paix sont condamnés par la loi mais qui en temps de guerre sont admis mais dont on ne parle pas. Cet officier supérieur a acquis en ce domaine « un savoir faire » recherché ce qui lui a permis de survivre aux changements de régimes politiques en se protégeant lui-même et son « travail » n’est plus de combattre sur le champ de bataille mais de faire parler les prisonniers dans ces locaux de la « section spéciale », d’être leur bourreau. Il met du cœur à l’ouvrage, devient un simple tueur parce que la hiérarchie a sa logique et veut des résultats. Ses nuits sont torturées par les fantômes de tous ceux qu’il a sacrifiés , ceux qu’il appelle des « hommes poissons » et cela l’empêche de dormir. Leurs corps démembrés reviennent à sa mémoire et tourmentent ce qui lui reste de conscience dans un macabre cortège, une impossibilité d’amnésie contre de l’insomnie, une sorte de torture mentale qui ne le quitte plus et se venge de lui. Il songe aux temps qui changent et qui peuvent lui supprimer ses fonctions et son pouvoir et cela le rendrait fou d’inaction, mais aussi au sommeil de la mort qui viendra pour lui comme une délivrance, avec le sentiment d’avoir fait son devoir et la honte de sa propre vie un peu comme une réalité qui mange la raison de tous. Il est cependant à craindre qu’il soit rapidement remplacé par quelqu’un d’aussi zélé que lui !
Un jeune soldat, qualifié d’ordonnance, assiste à ces séances de torture sans cependant y participer ni protester, en les désapprouvant certes dans son for intérieur mais en ne demandant pas une autre affectation, ce qui est une forme de lâcheté, de complicité mais aussi de sécurité qui protège sa vie, lui évite les combats meurtriers et lui permettra de rentrer chez lui sain et sauf.
Le décor de ce roman est volontiers flou, ce colonel n’a pas de nom, le décor est minimaliste et la ville où il réside est détruite mais l’auteure réussit a dessiner les contours d’une guerre barbare où tout anéantir est devenu la règle. On décrète même, au nom du renseignement indispensable, le droit de martyriser les prisonniers pour obtenir des aveux même si cette pratique n’est pas forcément nécessaire. Depuis qu’il existe, l’homme a toujours combattu contre ses semblables en cherchant à les détruire mais ces périodes troublées réveillent et favorisent ce qu’il y a de pire dans l’être humain qui ainsi, en toute impunité, peut se livrer à ses pulsions les plus noires. Dans une guerre dite «moderne » la recherche des renseignements est d’une importance capitale et on ferme parfois les yeux sur la façon de les obtenir. Il n’en reste pas moins que les « techniques » employées pour arriver à cette fin mettent en évidence la volonté de faire souffrir et de détruire son prochain, allant même jusqu’à l’acte gratuit et vicieux qui caractérise l’espèce humaine. Cela contraste évidemment avec les batailles du type napoléonien basées sur la stratégie et le mouvements des troupes sur le terrain qu’on enseigne dans les écoles militaires. Toutes les guerres ont leurs lots d’horreurs, de supplices, de meurtres et de viols perpétrés dans les rangs des soldats mais aussi sur les populations civiles qu ‘on nome « crimes de guerre » voire « crimes contre l’humanité ». On retrouve des charniers et les cadavres qui y ont été enterrés témoignent des atrocités subies et des exécutions sommaires. Ceux qui en sont les auteurs sont souvent connus et parfois jugés et la guerre qui gronde actuellement aux portes de l’Europe ne fait pas exception.
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Vers la violence
- Par ervian
- Le 19/09/2022
- Dans Blandine Rinkel
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N°1674– Septembre 2022
Vers la violence – Blandine Rinkel – Fayard.
C’est un roman décliné par Lou, la narratrice, qui, petite, a idéalisé Gérard, son père au point de vouloir l’épouser malgré leur différence d’âge (38 ans). Ce dernier s’est remarié avec Annie et leur fille est en quelque sorte une enfant de vieux. Elle voua à cet homme pour qui elle fut la seule femme qui compta dans sa vie, une admiration sans borne que sa qualité de policier avec uniforme et arme, rendait plus grande encore. Certes, au début, il y a eu entre eux une complicité et Gérard, qui n’est sans doute jamais entré lui-même dans l’âge adulte, a choisi de demeurer dans le merveilleux de l’enfance de sa fille et dans le culte du secret, maintenant l’enfant dans une sorte de bulle face une mère quasiment inexistante tout en souhaitant endurcir Lou pour qu’elle affronte la vie. C’est pourtant lui, cet homme ambivalent, qui choisit de rompre ce secret en la faisant sortir de l’enfance et de révéler à sa fille son vrai visage, brisant lui-même cette statue qu’il avait pourtant si patiemment modelée. Les années passant, elle a découvert un homme bien différent, à la fois mystérieux, faible, volage, violent (mais pas avec elle), frustré, mythomane, occasionnellement alcoolique et au comportement parfois étrange, alternativement gamin et sérieux et qui a du mal à s’abstraire de sa « vie d’avant » faite de souvenirs jalousement entretenus, de regrets, de mensonges et de deuils insurmontables. C’est bien la mort qui l’obsède malgré une appétence apparente pour la vie, aussi bien celle de ses enfants que celle d’un cheval, ce qui génère chez lui une culpabilité d’être encore en vie après le décès de ses enfants et d’avoir été lâche face à la souffrance de ce pauvre animal. Pourtant cette connivence ne lui suffit pas et la complicité qui existait entre eux n’ira pas jusqu’à un don familial d’organe qui aurait pu sauver Gérard. En revanche, le stylo qu’il lui offre et les notes qu’il lui laisse pour qu’elle rédige sa biographie suscitent cette volonté de s’expliquer, de s’excuser peut-être face à elle. C’est pourtant ce stylo qui lui sert à lui écrire l’unique lettre quelle lui a jamais adressée et dans laquelle elle règle ses comptes avec lui, pour ses faiblesses, les bons et mauvais souvenirs, ses violences surtout. Elle y disserte longuement du cheval, opposant sa viande dont Gérard et friand et sa vie et sa beauté qui la fascinent. Elle y confesse surtout que, refusant de sauver son père par le don d’un de ses reins, elle ne fait qu’appliquer cette notion de cruauté et de violence qu’il lui a inculquée
C’est aussi le portrait de la narratrice qui décline son parcours cahoteux entre les déconvenues inspirées par la découverte du père, les premiers émois amoureux de l’adolescence, la recherche de soi-même à travers le difficile art de la danse mais aussi de sa volonté d’être un objet de désir pour les hommes, la quête du plaisir sexuel notamment dans le « jeu du foulard », c’est à dire le jouissance obtenue en jouant avec la violence de l’étranglement et la mort possible, mais aussi en suscitant la séduction des mâles, la lutte qu’elle voulait mener et gagner contre eux pour qu’ils connaissent la frustration de leur libido inassouvie à cause de sa disparition subite et inexpliquée, ce qui est une autre forme de violence. Il y a chez elle une perversité qui la fait ressembler à ce père qu’elle désirait quitter en fuyant la cellule familiale. Sa relation avec Raphaël, l’exact contraire de Gérard, son entrée de plain-pied dans cette vie artistique et créatrice, tourne une page définitive dans sa vie d’adulte avec sa relation fusionnelle avec lui.
La mort revient comme un leitmotiv dans ce roman, celle des enfants et de la première épouse de Gérard, celle qui peut intervenir lors d’un étranglement, celle enfin de Gérard à qui Lou refuse son rein qui aurait pu le sauver.
C’est une sorte d’évocation alternée entre Lou et Gérard dont les relations un temps complices se résoudront à un long silence, un livre en deux parties consacrées à l’un et à l’autre, la première baignée par la relation père-fille, la seconde plus volontiers consacrée à Lou, à son départ de la cellule familiale, à sa recherche du père à travers des amants de passage autant qu’une découverte de soi-même, avec la rencontre de Raphaël, exact contraire de Gérard, avec en contrepoint le plaisir sexuel obtenu avec cette violence constamment recherchée et refoulée et la mort, véritable thème central de ce roman.
Ce que je retiens, entre autre, c’est cette volonté de Gérard de se poser, de bonne foi, en exemple pour sa fille, avec la certitude qu’il le fait pour son bien et la manière différente dont Lou le reçoit parce que sa sensibilité est différente. C’est sans doute l’éternel problème de l’éducation des enfants que les parents mènent en fonction de l’exemple qu’ils ont eux-même reçu, en croyant bien faire, mais qui se brise sur la différence qui existent entre les êtres et sur les temps qui changent.
Courts chapitres d’une écriture alternativement fluide et abrupte et une histoire qui au fur et à mesure des pages suscite l’intérêt malgré quelques longueurs.
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Marie-Antoinette
- Par ervian
- Le 14/09/2022
- Dans Stefan Zweig
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N°1673– Septembre 2022
Marie-Antoinette – Stefan Zweig - Grasset.
Traduit de l'allemand par Alzir Hella.
C'est le destin des enfants des rois et des reines d'être mariés tôt et leur union est souvent conclue à des fins politiques. Marie-Antoinette, archiduchesse d'Autriche, fille de François 1° Empereur du Saint-Empire, n'échappa pas à la règle puisqu'elle le fut à quatorze ans avec le futur Louis XVI en vue du rapprochement entre la France et l'Autriche. Le rôle des femmes est évidemment d'assurer la descendance mais il lui faudra attendre sept ans avant d'avoir son premier enfant, ce qui inquiéta le pays et provoqua des quolibets et des rumeurs. C'est donc un mariage pour raison d’État qui amène Marie-Antoinette à épouser un jeune homme qu'elle n'aime pas et qui la délaisse et c'est à l'évidence un couple mal assorti. Cette jeune fille, sensuelle et pleine de vie, friande de plaisirs, de toilettes et de bijoux, se trouve trop tôt projetée à la cour, se rebelle contre "l'étiquette" de Versailles, peine à apprendre le français, est peu portée sur la lecture et la compréhension des choses et des événements qui l'entourent, préfère la liberté, les plaisirs et les frivolités. Toutes ces excentricités coûtent de l'argent et le peuple auquel elle ne s'est jamais intéressée gronde et lui donne des surnoms peu flatteurs doit celui de "Madame déficit". Certes, elle a assuré la descendance de la royauté mais les choses changent vite autour d'elle, les frustrations longtemps contenues éclatent, la révolte grandit et elle ne s'en rend pas compte. La cour se disperse devant le danger, la reine n'a plus beaucoup d'amis sauf le conte Axel de Fersen, un gentilhomme suédois qui reste à ses côtés dans une fidélité sans faille, ce qui nourrit les propos les plus fantasques au sujet de cette relation. "L'affaire du collier", la disette qui sévit dans le royaume, les idées des "Lumières" qui agitent le peuple, le "Tiers état" convoqué dans le cadre des "États généraux" qui entend bien porter des réformes de l’État, nourrissent une atmosphère révolutionnaire dans la capitale. Cette ambiance délétère est ressentie comme malsaine par la reine, ce qui lui fait craindre les pires choses face à l'indolence du souverain. Le retour forcé de la famille royale à Paris, la désastreuse fuite de Varennes, l'anarchie et l'atmosphère de complot qui règnent, la prise de la Bastille donnèrent le signal de cette révolution qui allait transformer la capitale en un bouillonnant creuset de mort, ensanglanter le pays tout entier le privant de sa traditionnelle structure sociale, promouvoir puis anéantir des volontés de réforme auxquelles se sont mêlés des velléités non moins grandes de destructions aveugles pour finalement déboucher sur un empire qui ressemblait par bien des côtés à cette royauté défaillante mais qui entraîna la France qui n'en avait pas besoin dans des campagnes militaires à la fois dispendieuses et destructrices. Ce genre d'événements inspirés par la Terreur et en marge d'une légalité changeante voire inexistante favorisent l'émergeance d'authentiques volontés de changement mais aussi le déferlement de violences, de trahisons, de palinodies, de débordements sanguinaires et de complots qui caractérisent bien l'espèce humaine.
L'auteur retrace avec minutie le destin tragique de cette femme qui, quand elle est confrontée à la mort du roi et à la certitude de ce qui l'attend, redevient dans la tragique et immense solitude qui est désormais la sienne, une femme ordinaire, une veuve de trente huit ans, abandonnée de tous, mais qui se défend fermement contre ses accusateurs mais aussi un être aimable pour ses gardes et digne face à la mort, c'est à dire l'image inverse de celle qu'elle a donnée pendant son règne.
Stefan Zweig (1881-1942) ne fut pas qu'un talentueux romancier et essayiste. Cet ouvrage, publié en 1932 et qui ne fut pas le seul dans ce registre, rappelle qu'il fut aussi un biographe pointilleux et scrupuleux qui, au cas particulier, sut faire le tri des nombreuses informations fausses qui courraient sur le sujet. Pour cette biographie fort richement documentée jusque dans les moindres détails et marquée par l'émotion, il s'inspira évidemment des ouvrages déjà parus mais surtout les mémoires de ses contemporains comme Mme Campan, Lauzin et bien d'autres mais surtout de la correspondance et des documents personnels d'Axel de Fersen. Il se livre à une étude psychologique du personnage de Marie-Antoinette mais aussi à de nombreuses remarques pertinentes et personnelles sur son destin
L’œuvre de Zweig revient aujourd'hui sur le devant de scène littéraire et on redécouvre le talentueux écrivain qu'il fut. C'est une très bonne chose qu'on se souvienne de l’œuvre de cet homme de Lettres exceptionnel qui illumina son temps.
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Argonne
- Par ervian
- Le 04/09/2022
- Dans Stéphane Emond
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N°1672– Septembre 2022
Argonne – Stéphane Emond – La table ronde.
Les photographies sont souvent, pour ceux qui les regardent, l’occasion de remonter le temps. Ceux qui y figurent sont souvent morts depuis longtemps et offrent au papier glacé l’image d’un enfant alors que dans les mémoires c’est plutôt celle d’un vieillard qui s’y est incrustée. C’est à l’aune de ces clichés en « noir et blanc », aux bords dentelés, parfois même couleur sépia, qu’on mesure la fuite et la patine du temps. Les rides s’incrustent sur les visages, les années taraudent le cerveau. Elles sont parfois prémonitoires pour qui sait lire en elles. Elles ont, dans les sourires ou les traits figés de ceux qu’elles représentent, leur pesant d’avenir et de destiné. Les souvenirs s’accrochent parfois à un objet fragile dont on prend le plus grand soin et qui ressemble à une relique pleine d’émotion parce qu’il a appartenu à un proche disparu et qu’on se transmet comme un témoin qui traversera les générations. Dans cette région de France, l’Argonne, dont l’auteur est originaire, on connaît la guerre depuis des siècles parce que c’est par là que sont passés tous les envahisseurs conquérants, obligeant les populations à un exil, parfois sans retour, là que se sont toujours déroulés les combats. Valmy et surtout Verdun suffisent à résumer le destin de cette terre et du tribut qu’elle a payé à la camarde. Ce terroir de légendes et d’histoire qui a bu tant de sang ne se conçoit pas sans cérémonies du souvenir ne serait-ce que pour honorer la mémoire des héros.
Ce récit délicat écrit à la première personne évoque, longtemps après l’exode de juin 1940, dans la touffeur de l’été et sous le mitraillage des avions allemands ou italiens, des bribes de ces moments tragiques et personnels qui se mêlent à l’Histoire de la défaite et du malheur. Cela ressemble à un pèlerinage pour l’auteur parti depuis longtemps et qui retrouve des lieux qui ont changés, des souvenirs qui donnent le vertige parce que le temps efface les traits des visages, érode la mémoire. Je retiens ce besoin d’explorer le souvenir familial, de le transformer en mots et de les confier au papier pour ne pas les vider de leur trace, de mettre ses pas dans ceux des siens disparus, comme pour communier avec eux, de ressusciter des fantômes parfois inconnus, pour mieux s’approprier leur passé.
Je note une certaine gêne de l’auteur qui, devenant libraire, n’a pas perpétré le métier d’artisan de son père qui lui-même le tenait du sien, brisant ainsi une sorte de transmission d’un savoir-faire ancestral, mais aussi une réelle fierté mêlée d’humilité d’avoir donné une vie de papier à une parentèle inconnue et oubliée, d’avoir nommé chacun de ses membres, d’avoir épousseté leur silhouette avant qu’elle ne disparaisse complètement, pour que ses propres enfants s’en souviennent comme ils se souviendront de lui.
Un livre bienvenu en cette rentrée littéraire et qui tranche sur les 490 volumes publiés dont beaucoup sans doute sont promis à l’oubli.
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Pastorales de guerre
- Par ervian
- Le 02/09/2022
- Dans Stéphane Emond
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N°1671 – Septembre 2022
Pastorales de guerre – Stéphane Emond – Le temps qu’il fait.
Prix du livre en Poitou-Charentes- 2006 .
Le titre sonne comme un oxymore. Le terme « pastorale » évoque la campagne, les bergers, une œuvre littéraire ou musicale, quelque chose d’apaisant, de bucolique, mais la guerre n’a rien de tout cela. Et puis la campagne dont il s’agit c’est l’Argonne, cette terre française de forêts et d’étangs, mais surtout située dans le couloir des invasions et donc une terre qui a connu les guerres, celle de 14-18 mais pas seulement. A l’humus le sang s’y trouve toujours mêlé et les champs agricoles se sont souvent transformés en champs de bataille.
Le mots pastorales est au pluriel. En effet ce livre est une sorte de recueil d’une vingtaine de courtes nouvelles qui n’en sont pas vraiment, quelque chose comme un album de photos un peu passées, sépia même pour certaines parce qu’elles évoquent les ancêtres de cet auteur marqués par les guerres, ou plus exactement une série de tableaux répondant aux exigences du théâtre classique avec unité de lieu d’action et de temps, cette dernière étant quelque peu étirée à cause de tous les combats meurtriers qui s’y sont déroulés.
La mort est en filigrane dans ces textes et avec elle les regrets, les remords, les souvenirs et les deuils pour ceux qui restent. Pour eux aussi, c’est parfois la folie du refus de voir la réalité en face comme cette mère à qui on vient dire qu’elle ne reverra pas son fils. Ces fantômes, c’est le déserteur qui fuit la violence des combats, l’arrière-grand-père mutilé qui a rendu son dernier souffle, le retour du cercueil d’un volontaire étranger venu mourir pour défendre un pays qui n’était pas le sien, la peur du soldat dans sa tranchée ou dans la charge qui sent la mort sous la mitraille ou dans la boue, la jeune femme dont la vie est interrompue par la salve d’un avion ennemi, autant d’évocations de quidams qui ne laisseront que leurs noms sur un monument et sur une croix de pierre. Dans ces moments la mort devient banale, presque ordinaire, on s’interroge sur Dieu, il est soit une consolation, soit un refus définitif parce que ce qu’on nous a dit de Lui est soudain inacceptable. La camarde frappe au hasard, sans distinction d’âge ou de sexe, rappelle à ceux qui l’auraient oublié que nous sommes tous mortels et laisse à ceux qu’elle épargne une trace de son passage sous forme d’amputations, peut-être pour leur rappeler la valeur de la vie. Sans oublier les histoire de famille, pleines de secrets, de non dits, de trahisons, d’adultères, de rumeurs assassines que seule la mort peut éteindre.
Il n’y a pas de grandiloquence qui pourrait magnifier le courage, le sacrifice ou le hasard parce chacun de nous n’est de sa vie que l’usufruitier et que son cours peut être interrompu à tout moment, mais au contraire un texte concis, avec une sorte d’économie de mots, comme pour évoquer les choses davantage que pour les décrire. C’est un ouvrage dédié à la fois aux ancêtres de l’auteur qui ont vécu sur cette terre qu’à ceux qui y ont défendue la Patrie menacée où la grande faucheuse danse avec la peur et engrange sa moisson de cadavres.
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le dernier enfant
- Par ervian
- Le 28/08/2022
- Dans Philippe Besson
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N°1670 - Août 2022
Le dernier enfant – Philippe Besson - Julliard
Ce fait de nombreuses années que je lis avec plaisir les romans de Philippe Besson. Ici j’ai retrouvé son style agréable à lire, comme à chaque fois. Pourtant, le livre refermé j’ai eu un sentiment bizarre, sans doute à cause du thème choisi que son expérience de fils a sans doute dû nourrir. Théo est en effet le dernier des trois enfants du couple ordinaire et sans doute heureux que forment Anne-Marie et Patrick. Deux enfants sont déjà partis mais Théo est le dernier, un peu comme si après son départ quelque chose devait changer parce qu’après lui allait s’installer entre eux un rythme de vie différent, plus solitaire, plus vide, plus égoïste peut-être, en donnant enfin libre court à ses projets personnels. Et puis il entreprend des études supérieures ce qui est pour les parents une source d’orgueil mais il doit pour cela partir et s’installer loin d’eux alors que, traditionnellement les enfants jeunes, en apprentissage ou salariés, restaient encore un temps dans la maison familiale. C’était moins brutal. On peut toujours parier sur son avenir professionnel, sa réussite, les petits-enfants à venir et l’agrandissement de la famille, on n’est jamais sûr de rien et cette entrée dans la vie a quelque chose d’intimement déchirant.
Le temps passe, une page se tourne et c’est à l’aune de ce genre d’événement, pourtant ordinaire, qu’on mesure brutalement cette évidence et qu’on se livre à un bilan en égrenant les souvenirs communs, en épluchant les photos, les instants de bonheur simple… Il y a eu les années de vaches maigres, les craintes pour l’avenir, les sacrifices pour les enfants, l’amour partagé, la joie d’être ensemble et les moments plus durs qu’on préfère oublier . On a beau se dire qu’on n’a pas des enfants pour soi, qu’ils doivent partir et faire leur vie parce que le contraire serait anormal et que l’ombre de «Tanguy » a quelque chose de redouté, il est difficile de se convaincre soi-même et il y a toujours cette incontournable culpabilité de n’avoir pas toujours fait ce qu’il fallait au moment opportun. Elle est enfin là cette réalité banale où on se retrouve à deux, seuls comme au début où on ne vivait que pour soi, malgré les espoirs qu’on fait semblant d’avoir pour les prochaines années. Il y avait eu entre Anne-Marie et Patrick la magie de la rencontre, la folie des projets jamais réalisés, la routine qui s’était installée entre eux sans qu’ils s’en aperçoivent.
Ici, c’est plutôt par le prisme d’Anne-Marie que le roman est décliné (il lui est d’ailleurs dédié) un peu comme si le père comptait pour rien, ne ressentait pas lui non plus de peine à ce départ, parce que c’est la mère qui porte les enfants, qu’elle pourvoie traditionnellement à leur éducation, qu’on parle davantage de l’amour maternel, qu’on laisse au mari le rôle habituel de censeur, qu’on réserve à la mère la conduite de la maison et de son budget, … Ça aussi c’est un peu une image d’Épinal parce que les choses ont changé, comme dans bien d’autres domaines et que dans un couple tout ne se passe pas toujours d’une manière aussi idyllique avec les adultères, les trahisons, les divorces fréquents ou la maladie et les décès toujours possibles. La vie de cette famille est banale mais finalement sans grands bouleversements, simplement consacrée à la recherche de ce bonheur auquel nous aspirons tous et je retrouve bien le rôle de l’écrivain qui est d’être le témoin de son temps, même dans les détails les plus anodins. Notre vie est une succession de petits ou grands renoncements et ce que je retiens c’est la solitude d’Anne-Marie face à cette épreuve, certes connue à l’avance mais dont on repousse l’échéance.
Le thème choisi a quelque chose d’ordinaire mais traduit bien ce qu’est le quotidien de la plupart d’entre nous qui avons fondé une famille. J’ai à la fois pris plaisir à découvrir ce roman parce que la lecture est un plaisir et que Philippe Besson est un bon auteur mais je l’ai lu rapidement, presque impatient de découvrir le dénouement. Certes la fuite du temps est inexorable et donne le vertige quand on le mesure à l’aune de ses souvenirs mais l’épilogue m’a paru un peu convenu, trop décalé, presque artificiel et carrément exagéré, d’une originalité excessive par rapport à la réalité, malgré l’émotion et la nostalgie distillées tout au long de ce texte.
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Gueules d'ombre
- Par ervian
- Le 23/08/2022
- Dans Lionel Destremeau
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N°1669 - Août 2022
Gueules d’ombre - Lionel Destremau- La manufacture du livre.
Dans un pays imaginaire, l’inspecteur Siriem Plant est chargé par le ministère des anciens combattants de découvrir l’identité d’un mystérieux soldat renversé par une voiture en ville et qui est maintenant dans le coma. L’armée ne sait rien de lui, même son nom, Carlus Turnay, n’est pas certain, on le suppose en permission ou déserteur et les familles se manifestent pour reconnaître en lui un proche disparu. Les investigations s’avèrent difficiles d’autant que les frères d’armes de l’intéressé sont presque tous morts. Du succès de ses recherches dépend sa futur carrière dans la police et Plant le sait et il va donc explorer méthodiquement et laborieusement cette voie, rencontrant leurs fantômes, mais finira par s’apercevoir qu’il est surveillé par l’armée. C’est une recherche labyrinthique et hasardeuse qui débouche souvent sur du vide ou sur des pièces d’un puzzle qui ne s’emboîtent pas. Cela rappelle à Siriem le séjour qu’il a lui-même fait sous l’uniforme, dans ce conflit meurtrier auquel il a cependant survécu et qui ressemble, à quelques détails près, à la Grande guerre avec ses ordres, ses contre-ordres, ses charges meurtrières sous la mitraille, ses corps à corps dans la boue des tranchées, dans une ambiance de mort et de menace du peloton d’exécution pour refus de combattre.
Au fur et à mesure des recherches, le mystère s’épaissit autour de Turnay, son parcours, ses blessures, ses séjours à l’hôpital, ses zones d’ombre, ses impasse, son attirance vers la mort.
J’ai une impression mitigée près la lecture de ces plus de 400 pages. Le style est agréable, dramatiquement haché vers la fin, ce qui correspond bien au rythme final, le suspens entretenu jusqu’à la fin mais malgré quelques longueurs, je ne suis vraiment entré en sympathie avec Turnay que dans les dernières pages, quand il promène sur son parcours qui prendra bientôt fin un regard désabusé d’une grande lucidité et choisit d’être enfin lui-même face à la camarde, en dresse un rapide bilan désastreux, lui qui avait à l’origine une tout autre idée et confie tout cela à une longue lettre destinée à une cousine dont, malgré ses années de solitude, il n’avait jamais oublié le visage... et qui ne l’ouvrit même pas. J’ai ressentis à la fois sa solitude et la vanité des choses qu’on tresse autour de soi pour s’aider à supporter cette vie qui est une unique mais nous échappe sans que nous y puissions rien. J’ai même partagé son envie de tout envoyer balader face à ce qui finalement n’a été qu’un échec face à l’indifférence et à la grande comédie hypocrite de ses proches, de l’image moralisatrice qu’ils veulent donner d’eux-mêmes, de leur légende qu’ils tisent … et de la satisfaction qu’ils en tirent. Sa vie n’a été qu’un fiasco et il en fait l’amère constatation face à la mort qui n’a même pas voulu de lui malgré la guerre au point de ne vivre sa vie que comme un fardeau. Heureusement pour lui, nous sommes tous mortels.
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Barbara, claire de nuit
- Par ervian
- Le 18/08/2022
- Dans Jérôme GARCIN
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N°1668 - Août 2022
Barbara, claire de nuit – Jérôme Garcin- Gallimard.
Il doit bien être chanceux ce Jérôme Garcin. Quand à 18 ans il écrit à Anne Philippe, la veuve du célèbre comédien, elle le reçoit chez elle et il épouse sa fille dont il est éperdument amoureux. Bien plus tard, c’est le hasard qui lui fit croiser Barbara dont la voix et les chansons nous ont tous fait rêver, et il en résulta une affection de la chanteuse pour son fils Gabriel. Cette amitié a sans doute nourri sa réflexion sur les choses de la vie et donc enrichi son œuvre. Lui qui a pris l’heureuse habitude de tirer de l’oubli des personnages que l’amnésie générale a recouvert de son voile, lui consacre un ouvrage où il lui donne largement la parole, comme on écrit à quelqu’un dont on sait qu’il ne répondra pas, comme dans le merveilleux poème que Prévert adressa à une autre Barbara. Loin du show-biz, de ses succès éphémères et de sa superficialité, elle s’est insinuée dans nos mémoires au point d’y sertir sa voix, ses mots, ses blessures, son image, sa solitude, ses silences, sans concession mais avec discrétion ...
J’ai retrouvé avec plaisir la fluidité de la phrase que j’apprécie tant chez Garcin. Pourtant, ce n’est pas une biographie (à part la notice « récapitulative » de la fin), c’est davantage une évocation, comme un portrait qu’on esquisse et qu’il faut parfois décrypter, comme un puzzle dont on assemble les pièces, entre ombre et lumière, un peu comme le titre en forme d’oxymore de ce livre qui, à une lettre près, reprend celui d’une de ses chansons. Ombre de sa vie privée, distillée avec parcimonie dans ses chansons dont chacune d’elles est une parcelle de confidence faite de moments douloureux ou fugaces et lumière pour son public devant qui elle apparaît toujours vêtue de noir, comme son piano opposé au blanc comme son visage. Blanc comme le vertige, noir comme l’épuisement ou le deuil, blanc comme le jour, noir comme la nuit, blanc comme le plaisir fugace, l’espérance et peut-être comme le bonheur de passage et noir comme le mal de vivre, le désarroi, noir et blanc, comme un vieux film ou une photo ancienne aux bords dentelés qui font fi des modes furtives, noires et blanches comme les notes de sa musique, noir comme ce monde auquel elle a choisi de s’opposer, celui des déshérités, des malheureux des victimes d’injustices, blanc comme le silence éternel (le paradis blanc?) qui est maintenant le sien.... Deux facettes de cette femme pour qui la scène et le public lui étaient aussi indispensables que le secret de ses combats.
Alors, hommage supplémentaire à cette femme, vingt ans après sa mort, avec des mots tressés entre amitié et émotion, pour faire échec à l’oubli qui engloutit si vite les traces de son passage sur terre, des mots qui résistent au temps, pour raviver son souvenir, pour l’inviter à nous faire une autre visite, pour lui dire simplement et une nouvelle fois « Dis, quand reviendras-tu, dis au moins le sais-tu »
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Théâtre intime
- Par ervian
- Le 16/08/2022
- Dans Jérôme GARCIN
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N°1667 - Août 2022
Théâtre intime – Jérôme Garcin- Gallimard.
J’ai toujours plaisir à lire Jérôme Garcin parce qu’il écrit bien et que cela me procure toujours de bons moments.
Tout au long de son œuvre, il nous a abondamment fait partager sa biographie avec ses bons et ses mauvais moments . Il avait déjà ravivé le souvenir de Gérard Philippe, mais ici il choisit d’évoquer sa jeunesse, sa rencontre, à 18 ans, avec Anne Philippe puis avec sa fille Anne-Marie qui deviendra son épouse. On pense ce qu’on veut du hasard, du pouvoir des mots écrits sur une simple lettre, mais Jérôme devait bien être destiné à rencontrer celle qui allait de venir sa belle-mère puisque ce fut son grand-oncle qui opéra Gérard Philippe peu de temps avant sa mort. Pour Anne-Marie à l’en croire, ce fut le coup de foudre, mais pas partagé par elle. L’attachement réciproque puisé dans la perte prématurée du père, dans l’amour du théâtre et la vie aux côtés de la fille d’un mythe et d’une femme exceptionnelle, n’est venu qu’ensuite.
Dans toutes les évocations qu’il fait à cette époque, on le sent en retrait. Est-ce par humilité face aux adultes dont il voit la réussite ou le poids de la présence, est-ce volontairement pour ne pas déranger cette galerie de portraits où son jeune âge le maintient en retrait ? Il m’est apparu au fil de ma lecture qu’à cette époque, pour lui, exister dans ce contexte tenait du théâtre, comme c’était aussi le cas de tous ceux qui, après la mort de Gérard Philippe, faisaient semblant de vivre sans lui et dans son souvenir idéalisé. Pour Anne-Marie aussi, grandir parmi ces ombres et ces présences a dû être difficile. Et que dire du très stendhalien Jérôme Garcin face au service militaire, aux journées ennuyeuses, aux simulacres de combats , aux improbables corvées, à l’ambiance enfumée de la chambrée…
C’est certes une déclaration d’amour pour Anne-Marie, mais elle passe par l’admiration pour la comédienne dédiée aux grands auteurs et habitée par ses rôles, à la fois la femme qu’il aime et la fille de Gérard Philippe que réclamaient de cinéma et la télévision. Il m’a même semblé percevoir quelque exagération, bien naturelle, dans le propos à travers les pièces dont il fait le palmarès, entre trac et applaudissements, avec ses enfants aimés et les chevaux pour autre passion.
La vie de l’auteur a effectivement nourri son œuvre comme pour la plupart des écrivains. Dans le cas de Jérôme Garcin, quand il choisit de se livrer (de se confesser) à son lecteur, je me suis toujours demandé si cette volonté de se raconter, qui parfois frôle le solipsisme, n’était pas quelque peu exagérée (comme le sont parfois les nombreuses références théâtrales et cinématographiques). Après tout ces propos tenus sur son épouse qui frisent parfois l’idolâtrie, cette déclaration d’amour passionné, a quelque chose d’intime qui peut être quelque peu incompatible avec une publication. Quoiqu’il en soit, sur cette raison de confier à la page blanche ses impressions et ses sentiments, il s’explique honnêtement, l’écriture comme un héritage de famille !
Le livre refermé, je mesure l’immense a chance qu’il a eu de rencontrer cette femme, de l’aimer, de la garder, de construire avec elle une vie et une famille quand de plus en plus de mariages sombrent dans l’échec. Je garde personnellement toujours en mémoire cette citation de François Nourissier « Les hommes et les femmes faits l’un pour l’autre n’existent pas, ce n’est qu’une invention niaise des amoureux pour justifier leur entêtement ou leur optimisme, mais les hommes et les femmes destinés à ne jamais s’appartenir existent. Le gibier des grandes passions se recrute parmi eux » ou l’esprit de celle de Jacques Lacan « l’amour c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ».
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olivier
- Par ervian
- Le 13/08/2022
- Dans Jérôme GARCIN
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N°1666 - Août 2022
Olivier – Jérôme Garcin- Gallimard.
Dans nos sociétés occidentales, on vit comme si la mort n’existait pas, en en repoussant l’idée pour plus tard, en évitant de trop y penser. Elle fait partie de la vie, en est simplement la fin comme la naissance en est le début. Quand elle intervient dans nos vies, sans le moindre préavis, à la suite de la perte prématurée d’un être cher, parent ou enfant, la réalité s’impose à nous dans toute sa cruauté. On peut l’accepter quand le cours des choses est normal, mais quand il est bousculé et même inversé, cela fait de ceux qui restent des êtres à part, en quelque sorte en dehors de temps. Jérôme Garcin évoque la mort accidentelle de son frère jumeau à la veille de ses six ans et la fuite criminelle de l’automobiliste responsable.
L’auteur confie qu’il a toujours eu du mal à parler de ce frère jumeau, de son accident mortel, de son absence, du deuil. Il précise qu’à ses yeux, écrire sert à exprimer ce que les paroles ne peuvent décrire, que la page blanche, dans le silence et la solitude, est la meilleurs confidente. Il pense même qu’il ne serait peut-être pas devenu écrivain s’il n’y avait eu ce bouleversement dans sa vie à cause de l’exorcisme des mots, parle de sa gémellité, du manque de ce frère qui, plus qu’un autre, était une partie de lui-même, de cette nécessité d’écrire pour lutter contre sa mort, l’oubli et de l’inextinguible tristesse qui se doubla pour lui, quelques années plus tard, de la mort prématurée de son père. Il évoque les mots qui sommeillaient en lui depuis longtemps et qui ont enfin réussi à sortir. Il a, en effet cinquante trois ans quand il réussit à s’exprimer sur ce sujet, comme une lettre dont il aurait longtemps ajourné la rédaction. Cela fit de lui un vivant au milieu de deux fantômes. Il recherche dans la littérature et l’équitation un remède à sa souffrance. J’y vois surtout une forme de solitude, d’impuissance à vivre normalement, autrement que dans une sorte de monde à la fois virtuel et torturé par la certitude de n’être pas comme les autres à cause du malheur injustifié qui vous frappe. Il y eut le repli sur soi, la recherche personnelle dans les textes littéraires ou scientifiques consacrés à la gémellité, le mutisme que la rencontre d’Anne-Marie Philippe qui allait devenir son épouse et la mère de ses enfants, a brisé. Je me dis que la douleur d’avoir perdu son jumeau a en quelque sorte été contrebalancée par cette rencontre et elle a gommé par sa seule présence et son vécu, le vide laissé par Olivier. Jérôme Garcin a eu la chance unique de croiser son double, son complément, son sauveur et l’hommage qu’il lui rend est bref mais émouvant.
Je lis avec plaisir Jérôme Garcin depuis longtemps parce que c’est un bon écrivain, que j’aime son style qui honore notre si belle langue française, son érudition, parfois un peu trop marquée, autant que sa démarche de tirer de l’oubli des êtres d’exception qui n‘ont pas toujours eu la consécration méritée. Je connaissais l’existence de ce récit mais j’en ai longtemps différé la lecture, peut-être parce que je redoutais de n’y pas trouver ce que j’y cherchais, sans d’ailleurs trop savoir quoi, quelque chose comme de l’apaisement ou peut-être une forme de complicité dans la souffrance, compte tenu du thème choisi. A tort peut-être, j’avais chargé cette lecture nécessairement attentive d’une fonction particulière qui me tenait à cœur. Le livre refermé, je ne suis pas sûr que ma quête ait été satisfaite non à cause de l’auteur qui déroule son histoire personnelle dans cette langue si fluide que la lire est pour moi toujours un plaisir, mais peut-être simplement à cause de moi parce que notre parcours est unique, comme notre peine. J’en retiens une sorte d’impression bizarre que ce livre en principe dédié à Olivier dévie parfois en une sorte de monologue d’outre-tombe évoquant seulement Jérôme.
Une histoire aussi intimement émouvante ne peut que générer qu’une réaction personnelle, parfois surprenante et bien souvent illogique pour le commun des mortels. On peut tenter d’en combattre les effets dévastateurs en cultivant les souvenirs, l’amitié, la pratique de la religion… Jérôme Garcin qui est écrivain a sans doute, grâce à cette évocation, tenté d’ exorciser cette peine (y parvient-on jamais et même le temps ne fait rien à l’affaire) mais cette démarche d’écriture, au demeurant parfaitement respectable et de nature probablement à aider des lecteurs, me laisse quelque peu dubitatif. Je ne suis pas sûr que les mots soient à ce point apaisants, que l’écriture soit vraiment cet exutoire dont on nous parle si souvent. Ils ont peut-être un rôle libérateur dans l’immédiat mais à long terme j’en doute. Un écrivain puise dans sa propre vie, faite comme pour chacun d’épreuves et de joies, l’essence même de son œuvre, mais je me suis demandé si l’écriture a toujours ce pouvoir cathartique face à une place définitivement vide.
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Le fil de l'horizon
- Par ervian
- Le 11/08/2022
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N°1664 - Août 2022
Le fil de l’horizon – Antonio Tabucchi – Christian Bourgois Éditeur.
Spino travaille à la morgue d’une ville portuaire italienne. Il passe donc une grande partie de son temps avec des cadavres autopsiés, vivant parmi les morts. Il tente d’apprivoiser cette ambiance morbide en donnant à ses clients des noms d’acteurs de cinéma ou de personnages et partage sa vie avec Sarah qui rêve de voyages. Cette cohabitation l’invite à la réflexion sur le passage de la vie à la mort mais le personnage de Sarah reste en filigrane dans ce texte . Or il se trouve qu’en ville un jeune inconnu vient d’être assassiné mais le mystère autour de cette mort est si grand que Spino se croit obligé d’enquêter à titre personnel, cela à cause peut-être de sa solitude et aussi peut-être parce que cet inconnu n’intéresse personne. La police se perd en conjectures mais lui veut en savoir plus sur lui surtout pour des raisons philosophiques tenant au destin, à la nécessité de ne pas mourir dans l’anonymat ce qui, à ses yeux, est pire que la mort.
Il se lance dans des investigations incertaines qui le promènent au rythme du hasard dans des contrées assez étranges à partir d’objets comme une photo ou une veste ayant appartenu au mort, où l’identité de cet homme se dérobe et il finit par oublier ce qu’il cherche. C’est une sorte de quête labyrinthique dont l’épilogue semble s’éloigner de lui au fur et à mesure qu’il avance dans ses recherches. C’est aussi mystérieux qu’un texte de Borges. En réalité Spino qui se transforme en détective privé bénévole cherche quelque chose qui n’existe pas et ses investigations finissent par dérailler, ce mort reste inconnu et c’est finalement sur lui-même qu’il enquête. Il y a un peu de ce « jeu de l’envers » pour reprendre le titre d’un autre roman de l’auteur, dans la mesure où, dans cette quête, il est à la recherche de lui-même et l’épilogue dans sa dimension de mort pourrait bien signifier le but si recherché et enfin atteint par lui, la référence à Hécube qui selon la tradition se jette à la mer, étant significative. Il mène son enquête dans des endroits improbables où la logique semble être oubliée, un peu comme s’il était dans un monde parallèle, se perd dans des détails au point qu’on a l’impression, peut-être fausse, qu’il en oublie sa véritable mission.
A propos de Spino qui n’est qu’un parfait quidam, un solitaire, je n’ai pu lire ce texte sans penser à Fernando Pessoa dont Tabucchi était non seulement le traducteur mais aussi l’admirateur. Comme lui Spino pourrait dire qu’il n’est rien, qu’il ne sera jamais rien mais porte sûrement en lui tous les rêves du monde. La police hésite beaucoup sur l’identité et les activités du mort et finit par lâcher un nom possible- « Nobody »- qui ressemble aussi à Spino) Comme lui peut-être Tabucchi prenait-il le relais de Pessoa dans la mesure où l’écrivain recherche lui aussi quelque chose, le fait d’écrire, de tracer des mots sur la feuille blanche, de les faire vivre, de planter un décor trompeur, de dérouler pour son lecteur une histoire qui n’a peut-être jamais existé, de se laisser porter par les personnages qui peu à peu conquièrent leur liberté d’exister et que l’épilogue peut être parfaitement différent de celui qu’il avait imaginé, est aussi une quête intime, nourrie peut-être par cette « saudade » qui fait tellement partie de l’âme lusitanienne. L’écriture est à la fois un miracle et une subtile alchimie et ce qui en résulte est parfois une découverte pour l’auteur et une sorte de mystère, un peu comme cette ligne qu’on appelle l’horizon et qui, plus on avance plus elle nous échappe et que ce mouvement ne s’arrêtera jamais. C’est peut-être aussi le sens de cette référence érudite à Spinoza, dont Spino est le diminutif ?
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Le temps d'un soupir
- Par ervian
- Le 08/08/2022
- Dans Anne Philipe
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N°1664 - Août 2022
Le temps d’un soupir – Anne Philipe – Juillard.
Je viens de lire « Le dernier hiver du Cid », un émouvant hommage de Jérôme Garcin à Gérard Philipe (1922- 1959).
La lecture de ce témoignage, celui d’Anne, son épouse, s’est imposé de lui-même. Ce livre, publié en 1963, quelques années après cette disparition qui étonna le monde entier parce qu’elle frappait un homme jeune beau et plein d’un bel avenir, est une longue méditation sur l’amour, le bonheur et la mort servie par une écriture sobre . Le texte évoque brièvement sa vie à elle, les souvenirs qu’ils avaient en commun et avec leurs enfants mais surtout abandonne à la page blanche devenue confidente les derniers jours de son mari, entre douleurs, les fols espoirs de survie, le retour à la maison, les rues de Paris, les projets incertains pour un avenir lointain. Elle y exprime sa volonté de le voir revivre mais face à la souffrance insupportable et à la fin inévitable, souhaite sa mort, se laisse aller à supplier les médecins de laisser partir la vie, et se heurte à un refus … Elle va donc devoir, face à une mort annoncée, endosser ce rôle de mensonge en lui cachant son état et devenir cette comédienne tragique face à cet immense comédien, malgré la trahison du miroir, les vêtements soudain devenus trop grands, malgré les jours gagnés sur la vie dont on égrène le triste décompte ! Elle se prépare à affronter le malheur comme jadis elle vivait le bonheur avec lui, joue pour lui la comédie de la vie alors que la mort est en embuscade, se force à s’habituer à la solitude.
Désormais sa place est vide et elle évoque le quotidien, les folies et les phobies, les souvenir faits de mer, de soleil et du chant des cigales qui ont émaillé leur vie commune mais maintenant qu’il a quitté ce monde, qu’il n’est plus pour elle qu’une ombre vivante , à la fois douce et floue, elle vit toujours avec lui. C’est comme s’il devait surgir de la foule, dire que tout cela, la souffrance et surtout la mort n’ont pas existé, que tout cela n’a été qu’un rôle, qu’un mauvais rêve et qu’il faut se réveiller. Les pensées se bousculent dans sa tête et elle repense sans doute à ce vers de Paul Eluard « Nous ne vieillirons pas ensemble, voici le jour en trop, le temps déborde... ».
Il y aura les hommages officiels venus du monde entier, ceux de la profession pour laquelle il s’est tant battu, celui de la « culture » mais c’est dans de petit cimetière de Ramatuelle qu’il repose, après trente six ans d’une courte vie, revêtu de ce costume du Cid qu’il incarna, accompagné par tous les habitants du village, comme on dit adieu à un ami, à un parent...
Des mots écrits à la main puis imprimés dans un livre, seize courts chapitres, la présence de leurs enfants, des gestes dérisoires et répétés, des comportements artificiels et de circonstance pour exorciser la douleur et l’absence, comme la veuve du poète Paul Baudenon, Claire, qui signait ses lettres de son prénom et de celui de son mari alors que ce dernier était mort depuis des années, ou cette femme anonyme qui après le décès de son cher époux, mettait chaque jour son couvert... C’est un baume bien fragile face à la fatalité et à la mort qui est notre lot à tous.
Elle lui survivra jusqu’en 1990, ne le rejoindra dans le néant qu’à l’âge de 72 ans après avoir passé le reste de sa vie à honorer sa mémoire, à faire survivre cette image définitive de l’éternel jeune homme qui s’est inscrite dans la mémoire collective. L’écriture l’y aida sans doute parce qu’elle a cet extraordinaire pouvoir cathartique et l’ombre de cet homme ne la quitta jamais.
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Le dernier hiver du Cid
- Par ervian
- Le 07/08/2022
- Dans Jérôme GARCIN
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N°1663 - Août 2022
Le dernier hiver du Cid – Jérôme Garcin – Gallimard.
Il y avait eu « Le temps d’un soupir » l’émouvant hommage d’Anne à son époux, Gérard Philipe (1922- 1959)
Nous avons tous encore en mémoire le visage de cet homme jeune et engagé aux côtés des comédiens et des plus défavorisés, infatigable acteur à la beauté quasi juvénile, prêtant pour les enfants sa voix envoûtante au merveilleux conte d’Antoine de Saint-Exupéry, enterré dans le costume de Don Rodrigue, le Cid de Corneille, qu’il incarna (« la mort a frappé haut » dira simplement Jean Vilar), comme un dernier pied de nez à la camarde qui ne lui enleva que la vie mais pas l’image gravée sur la pellicule, pas la trace de son passage si bref sur terre de trente six ans qui inspira des poètes et symbolisa cette envie de vivre après les atrocités de la guerre. Gérard Philipe reste dans nos mémoires, surtout celles des gens de ma génération, non comme un simple nom sur une plaque de rue, mais comme la trace indélébile de la jeunesse et de la beauté que la vieillesse avec ses rides, ses déformations et ses douleurs, n’altérera jamais, un visage qu’il est impossible de ne pas reconnaître.
Jérôme Garcin a déjà, avec talent, fait revivre nombre de personnages inconnus du public ou oubliés par le temps, il était donc naturel qu’il rendît hommage, avec la sensibilité qu’on lui connaît, à ce merveilleux acteur mondialement connu dont, bien plus tard, il épousa la fille. C’est un beau témoignage, à la fois émouvant et poétique qui retrace également le parcours personnel d’Anne qui accompagna la carrière de son mari dont il énumère les succès, les écueils, les échecs, les critiques qu’il essuya, les convictions politiques, évoque sa mère et même son père qu’il aimait malgré leurs divergences, parle de son besoin de vie de famille avec ses enfants...
Son parcours est indissociable du Théâtre National Populaire de Jean Vilar où il milita comme simple comédien, choisissant d’oublier sa notoriété, ce qui dit assez non seulement son amour de la scène mais aussi son désir de vulgariser cet art, de le partager avec les plus défavorisés, c’est à dire avec ceux qui, pour un tas de raisons, n’y ont pas naturellement accès. Ce désir de vulgarisation me rappelle, toutes choses égales par ailleurs, l’expérience menée par Frederico Garcia Lorca en Espagne avec sa troupe « La barraca » en 1931. Son action se limitera pas seulement là et il luttera pour reconnaissance du travail des acteurs et des intermittents du spectacle. A son enterrement, pas d’officiels, seulement quelques amis et surtout tous les habitants du village de Ramatuelle qui accompagnaient ainsi un ami, un parent ...
Jérôme Garcin relate avec émotion et pudeur ce qu’ont été les derniers jours de l’acteur , le courage d’Anne, sa décision de taire son état à son mari, celui aussi d’être cette tragique comédienne face à cet immense comédien, souligne l’ironie du destin qui avait sollicité la notoriété de Gérard pour participer à une campagne nationale contre le cancer, ce mal qui pourtant allait l’emporter. Il évoque sa vie désormais entre douleurs, silences, espoirs fous de survie, soulève des hypothèses qui pourraient influer sur le cours des choses et auxquelles malgré tout on voudrait croire, en se gardant bien cependant de faire parler un mort, respectant ainsi sa mémoire. Même si on ne l’a pas connu personnellement ou simplement croisé, comme c’est le cas de beaucoup d’entre nous, il reste dans la mémoire collective comme un mythe qui ne mourra jamais, comme James Dean ou Maryline Monroe qui vécurent intensément parce qu’ils savaient, inconsciemment peut-être, que le temps leur était compté. Non seulement il incarna son époque dans son appétit de vivre, mais aussi il n’a pas heureusement eu le temps de connaître l’usure des choses, les rides qui ravagent le visage, les modes qui changent, les goûts du public qui se modifient, la nouvelle génération qui chasse et conteste l’ancienne, l’oubli qu’un acteur plus qu’un autre être, redoute... Que serait devenue cette image si les choses ordinaires de la vie l’avaient altérée ? Au moment où nos sociétés vieillissent, où les hommes souhaitent durer longtemps pour profiter de cette vie qui est un bien unique, mourir jeune est une injustice, la marque d’un destin cruel, surtout si la mort interrompt une belle carrière comme ce fut son cas. Mourir ainsi c’est aussi et malgré soi, nourrir sa propre légende, pourtant, malgré la révolte et le chagrin, cette disparition l’a consacré, alors qu’il était au sommet de son art et qu’il se projetait dans l’avenir.
Sa mort a été tellement brutale qu’on a fait semblant de croire qu’il était parti pour un temps, qu’il était « passé dans la pièce à coté », qu’il allait surgir à nouveau avec son sourire éternel. Nous avons beau nous répéter que la mort n’est rien que la fin de notre parcours terrestre, nous sommes tous mortels et la grande faucheuse choisit ses victimes avec sa logique illogique qui fait durer des vies au-delà du raisonnable et en supprime d’autres, gourmandes d’avenir. J’ai eu beaucoup de mal à refermer ce livre.
Il avait ce côté à la fois fragile et aristocrate de l’acteur qui, sur scène donne, par son talent, la vie à des personnages, il avait prêté sa voix au « Petit Prince » je veux retenir ces mots simples d’une chanson qui lui est dédiée et qui lui vont si bien
« Il était un prince en Avignon, sans royaume ni château ni donjon, las-bas au fond de la province, il était un prince... »
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La vie tumultueuse du Gréco
- Par ervian
- Le 05/08/2022
- Dans Donald Braider
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N°1662 - Août 2022
La vie tumultueuse du Gréco – Donald Braider – Presses de la cité.
Traduit de l'américain par Marie Alyx Revellat.
Quand on évoque le Gréco (1541-1614), de son vrai nom Domenikos Theotoko, on songe presque automatiquement à ses tableaux très colorés, à son possible astigmatisme en raison de la forme allongée de ses personnages et à son côté mystique à cause de l'inspiration religieuse de nombre de ses tableaux.
Fils d'un important marchand crétois, il était destiné à prendre la suite de son père, mais se signala très tôt par son talent de peintre d'icônes. Il était donc de confession orthodoxe. La Crête étant à cette époque une possession de la Sérénissime catholique, il s'y rendit et fut bouleversé par la beauté picturale des églises romaines et plus précisément par les œuvres du Titien qui le prit dans son atelier vénitien. Là réside peut être le secret de sa conversion? Le cardinal Farnèse l’accueille à Rome où il rencontra également Le Titoret, mais c'est l'Espagne de Philippe II, torturée par l’Église et par l'Inquisition qui va le consacrer. Sa révolte contre les épreuves que la vie lui a envoyées et son séjour dans l'austère et très chrétienne ville de Tolède vont faire de lui un peintre très soucieux de faire reconnaître sa peinture mais aussi un mystique qui va se consacrer aux sujets religieux et aux portraits d'aristocrates et d'ecclésiastiques, donnant un nouveau mais déterminant sens à son talent.
Le style du livre est très journalistique puisque c'était le métier de Donald Braider, bien documenté sur le plan historique même si je ne m'imaginais pas un jeune homme venu d"une lointaine province vassale de Venise, puisse s'adresser de cette manière à un maître de la peinture dont il souhaite être l'élève. J'ai été passionné par la vie de ce peintre, certes illuminée par le succès mais aussi assombrie par la mort de ceux qui l'entouraient et qu'il aimait. C'est une bonne approche de cet artiste majeur, en revanche, le livre refermé, je n'ai pas bien saisi le côté "tumultueux" de cette vie, à part peut-être sa mutation intérieure vers la religion comme refuge et qui a influencé son art contre l'adversité. J'aurais sans doute préféré la traduction du titre original, "Colors from a Light Within"( Couleurs d'une lumière intérieure") qui me parait plus évocatrice et sans doute mieux appropriée. Ce peintre me laisse davantage l'impression d'un mystique, un témoin de son temps, un homme torturé par une vie intérieure, bouleversé par l'intolérance de l'Espagne et qui a dû se battre pour s'imposer.
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Le jeu de l'envers
- Par ervian
- Le 02/08/2022
- Dans Antonio Tabucchi
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N°1661- Août 2022
Le jeu de l’envers - Antonio Tabucchi – Christian Bourgois éditeur.
Traduit de l’italien par Lise Chapuis.
Il s’agit de onze nouvelles dont la première d’entre elles donne son titre au recueil.
L’auteur dans une note préliminaire confesse son interrogation à propos de la naissance des livres qu’il écrit où l’imaginaire, l’autobiographie et les histoires racontées par d’autres se conjuguent pour donner un texte dont l’originalité résulte de sa façon personnelle de l’écrire. Il précise aussi que si les choses ainsi décrites par ses soins portent indubitablement sa marque, c’est à dire sa culture, ses connaissances, son talent, elles pourraient parfaitement être différentes, c’est à dire être à l’envers de ce qu’on lit, comme sont le verlans, les anagrammes ou des palindromes par rapport aux mots, l’envers de la médaille par rapport à l’avers, les jeux de mots si prisés des enfants, en un mot une autre facette des choses, Cette prise de conscience fut pour lui une découverte troublante, une peur aussi en ce sens qu’il ne s’expliquait pas comment pouvait exister une histoire racontée par lui avec un épilogue prévu à l’avance et que le résultat de cette dernière puisse être différent une fois le travail achevé. Un texte original est le reflet de l’âme de celui qui l’écrit au moment où il le fait, mais pourrait parfaitement être différent à un autre moment et ce malgré toutes les esquisses et les corrections inévitables. C’est le privilège de l’auteur que de s’inventer volontairement une autre vie que la sienne et de la faire exister le temps d’un récit. Il m‘a toujours semblé en effet que l’écriture est une subtile alchimie qui permet de modifier les choses en fonction du moment de leur création, mais aussi que les décors, les circonstances, les personnages, peuvent également entraîner l’écrivain sur un terrain inconnu de lui au départ mais qui l’étonnent, s’imposent finalement à lui sans qu’il y puisse rien et génèrent une peur sourde et révélatrice qu’il veut pourtant combattre parce qu’elle vit dans les mots ainsi confiés à la feuille blanche. Que cette première nouvelle ait, comme il le dit lui-même, des résonances autobiographiques n’est pas étonnant, ce pourrait-il d’ailleurs qu’il en fût autrement puisqu’elle vaut sûrement pour tout ce qu’il a écrit (Ce texte paraît être écrit en 1978 alors que son auteur a trente cinq ans). Qu’il le précise et l’illustre à propos de ce texte dit assez l’ importance pour lui et cette prise de conscience qu’il lie d’ailleurs à la mort de son amie, marque un jalon dans sa créativité. Qu’il ait été passionné par l’œuvre de Fernando Pessoa qui créa et fit vivre de nombreux hétéronymes, me paraît aller dans le même sens.
Les autres nouvelles de ce recueil sont l’illustration de ce concept comme le sont d’ailleurs toutes les œuvres d’art qui ne sont pas seulement de simples représentations mais le reflet de l’âme de leur auteur à un moment précis. Elles sont soit le fruit de l’inspiration personnelle, ce qui est aussi un sujet d‘étude intéressant, soit l’écho de ce qu’il a entendu ou lu mais cette certitude que l’épilogue qu’il choisit d’écrire puisse être fondamentalement différent de celui qu’il imaginait au départ est également à mes yeux un sujet de réflexion.
Tabucchi est un écrivain intéressant notamment dans son parcours. Italien d’origine, on l’imagine jovial mais il a adopté le Portugal comme seconde patrie et sans doute aussi l’âme portugaise caractérisée par la saudade, cette mélancolie liée à ce pays et à ses habitants. De ses nouvelles, et particulièrement celle intitulée « Petit Gatsby », il ressort une sorte d’ambiance un peu amère, emprunte de tristesse et de solitude, comme sa vie sans doute.
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Terra alta
- Par ervian
- Le 31/07/2022
- Dans Javier Cercas
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N°1655- Juillet 2022
Terra Alta – Javier Cercas – Actes sud.
Traduit de l’espagnol par Aleksandar Grujičič et Karine Louesdon.
Dans une petite ville de Catalogne, Gendesa, capitale de la Terra Alta, un meurtre atroce vient d’être commis, le massacre avec tortures et mutilations d’un vieux couple de riches industriels dans une villa isolée, les Adell. Lui, malgré ses quatre vingt dix ans dirige encore une importante cartonnerie, des riches dans une région pauvre. Pourtant l’affaire se présente plutôt mal sans indices ni traces d’effraction, même s’il apparaît que, malgré son catholicisme militant, ce patron parti de rien, sorte de potentat arriviste exploitait ses ouvriers et suscitait des envieux. Ce n’était pas cependant une raison suffisante pour le tuer. On pense même à un meurtre rituel à cause de leur appartenance à l’Opus Dei. L’enquête vite classée ne tient que grâce à l’entêtement de Melchor Marín. C’est en effet lui qui, muté temporairement dans cette région éloignée de Barcelone pour sa sécurité, va être chargé de l’enquête. C’est surtout l’occasion de faire connaissance avec lui. Fils sans père d’une prostituée, il a grandi dans les bas-fonds de Barcelone et la pègre qu’il a très vite fréquentée l’a amené en prison où la nouvelle de l’assassinat sordide de sa mère et la lecture des « Misérables » ont fait de lui un révolté et l’ont déterminé à faire des études pour devenir… policier, ne serait-ce que pour découvrir son vrai père mais surtout pour découvrir les assassins de sa mère, un justicier obsédé par les injustices de ce monde, un homme tiraillé entre les figures emblématiques hugoliennes de Valjean et de Javer ! Malheureusement pour lui, il va s’apercevoir que la recherche effrénée de la justice peut mener aux pires injustices et que, sur cette terre catalane, le souvenir de la Guerre Civile espagnole n’est pas éteint.
Sa mutation dans cette région isolée où d’ordinaire il ne passe rien va certes être pour lui l’occasion de se ranger en rencontrant Olga sous l’égide des livres, en l’épousant et en lui faisant un enfant, mais cette affaire de meurtre va bouleverser durablement sa vie et son séjour ici
.
Roman original, qui n’est pas sans soulever des questions philosophiques, morales et de conscience, agréablement écrit (traduit?) et qui ménage le suspense jusqu’au bout en associant cette fiction à l’Histoire du pays. Je l’ai lu passionnément et sans désemparer avec le souvenir tragique de cette Guerre Civile qui ensanglanta l’Espagne de 1936 à 1939, des assassinats sommaires pratiqués des deux côtés et de celui des Républicains et des brigades internationales sur le rythme entraînant de « Viva la quinta brigada », chant emblématique de ces volontaires qui luttèrent vainement pour liberté et contre le fascisme.
En Espagne, sous la dictature de Franco, le souvenir de la guerre civile a été complètement occulté. Sous le régime suivant, plus démocratique, on a cherché à oublier toutes ces atrocités. Ce n’est que lors de la génération suivante, qui n’a évidemment pas connu ce conflit, que les jeunes écrivains espagnols s’en sont emparés, se le sont même approprié et l’ont intégré à leur œuvre, comme pour en exorciser toutes les horreurs. Javier Cercas, né en 1962 est de ceux-là. Je vais poursuivre la découverte de son œuvre.
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A petites foulées
- Par ervian
- Le 31/07/2022
- Dans Javier Cercas
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N°1659- Juillet 2022
A petites foulées – Javier Cercas – Actes sud.
Traduit de l’espagnol par Elizabeth Beyer et Aleksandar Grujičič.
Mario Rota est un jeune universitaire italien assez médiocre, divorcé, solitaire, un peu sauvage, en poste dans une université américaine. Sa vie tient beaucoup de la routine, des cours qu’il dispense sans grande conviction, de sages soirées entre collègues qui lui ressemblent et de vagues pensées érotiques pour une jeune femme dont il dirige la thèse. Rien de bien folichon donc. Il n’est pas vraiment chanceux avec les femmes, pas « donnaiollo » comme disent si joliment nos amis italiens et son seul exercice physique consiste en un jogging dominical, mais il s’est récemment foulé une cheville lors de cette séance. Pour banal et temporaire qu’il soit cet épisode et surtout la semaine qui va suivre, vont prendre une importance énorme dans sa vie. A l’université, il s’aperçoit que les choses changent pour lui, mais surtout que tout est contre lui, les femmes qui l’entourent se désintéressent de lui, on réduit ses heures de cours et donc son salaire, on lui affecte un bureau beaucoup moins confortable et un nouveau professeur plus prestigieux arrive qui lui fait de la concurrence sur tous les plans, bref on le pousse dehors parce qu’il est indifférent à tout et que sa médiocrité professionnelle va à l’encontre de la volonté d’améliorer le niveau du département de linguistique où il travaille, à commencer par celui des professeurs. Il s’enfonce petit à petit dans cette atmosphère où il se sent l’objet d’une persécution qui ressemble à une descente aux enfers.
Ce court roman, un de ses premiers livres, est bien antérieur aux « Soldats de Salamine » qui a fait la notoriété de son auteur. J’aime bien lire Javier Cerca depuis que je connais ses œuvres, parce que c’est bien écrit (bien traduit?)et même si celui-ci a eu sur moi son habituelle attraction, il m’a paru assez lent au début. L’épilogue est surprenant, quoique sans doute plus courant qu’on pourrait le penser concernant nos sociétés humaines. C’est certes une critique de l’université américaine mais aussi sans doute du monde du travail et de la société en général où la règle est d’affaiblir l’autre pour prendre sa place, le déstabiliser ou s’enrichir à ses dépends, une sorte d’évocation d’une forme de schizophrénie, mais j’y ai surtout vu une observation pertinente de l’espèce humaine dans tout ce qu’elle a de plus mesquin, de plus hypocrite. L’antihéros de Cercas a quelque chose de fragile, de simplement humain.
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A la vitesse de la lumière
- Par ervian
- Le 31/07/2022
- Dans Javier Cercas
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N°1658- Juillet 2022
A la vitesse de la lumière – Javier Cercas – Actes sud.
Traduit de l’espagnol par Elizabeth Beyer et Aleksandar Grujičič.
Un jeune espagnol qui ressemble fort à Cercas lui-même, qui veut devenir écrivain, comprend que pour cela il lui faut voyager, rencontrer des gens, faire des expériences. Alors pourquoi pas les États-Unis ? Sauf que ce fut Urbana, ville universitaire certes, mais triste et perdue au fond de l’Illinois, pas vraiment de quoi nourrir son rêve américain ! Il y croise par hasard Rodney, un vétéran du Vietnam au comportement bizarre . Pas très original non plus ! Mais cette rencontre a vraiment lieu quelques années plus tard, surtout par l’intermédiaire des lettres que Rodney envoyait à son père pendant les hostilités et qu’il confit au narrateur. Elles parlent de la violence et de l’absurdité de cette guerre et à son retour il se sent étranger dans son propre pays, a du mal à assumer sa qualité d’ancien combattant malgré ses médailles à cause des massacres perpétrés au Vietnam notamment sur des femmes et des enfants innocents. Il est bouleversé et culpabilisé et ne puise la raison d’une vie décousue que dans l’alcool, la drogue et une forme de marginalité inexpliquée. Notre apprenti écrivain condamne certes cette attitude meurtrière, y voit l’opportunité d’un roman à écrire, mais hésite longtemps notamment à cause du mutisme de Rodney qui se refuse à collaborer. Plus tard, quand ce dernier reprend une vie normale et rangée, le projet d’écriture revient et avec lui, la parole de Rodney qui accepte, malgré ses réticences, d’évoquer ses souvenirs comme pour les exorciser et s’en libérer, parce que c’était la guerre, les ordres, la logique des choses, la terreur qu’il fallait entretenir chez l’ennemi, mais ce qu’il n’ose dire c’est qu’il a ressenti une certaine jouissance à tuer parce que l’impunité était la règle et qu’il ressentait une impression de puissance dont aujourd’hui il a honte. D’ailleurs officiellement il ne s’est rien passé et le procès qui a évoqué le massacre se traduit par un classement vite oublié.
De son côté l’écrivain décrit son parcours, règle quelques comptes et la galère du début laisse place petit à petit à la notoriété, au succès, à l’argent facile et aux conquêtes féminines. Cette célébrité, ce parcours brillant et cette consécration font qu’il néglige sa famille au profit de sa carrière et lui donne la certitude que tout lui est permis et, toutes choses égales par ailleurs, il ressent cette même impression de toute puissance qui était celle de Rodney au Vietnam. En une sorte de fulgurance (à la vitesse de la lumière) il en prend conscience et se sent responsable de la mort accidentelle de sa femme et de son fils. Pour lui comme pour son ami, son impression de toute puissance, Rodney avec son arme, lui avec sa plume, leur donnent l’impression d’être des Dieux. Rodney était obsédé par ceux à qui il avait donné la mort face à la fragilité de la vie, la narrateur se sent coupable de la disparition des siens parce qu’il les a négligés. En tout cas les deux ressentent un terrible sentiment de solitude face au poids de leur passé qui les rend haïssables et méprisables à leurs propres yeux, qui leur ôte le goût de vivre, qu’ils combattent avec alcool et drogue. Ce qui les a uni, bien des années après, ce sont les larmes, celles du deuil pour Cercas et du remords et de la révolte pour Rodney. L’écrivain se découvre lui-même comme un véritable zombi, un fantôme en état d’hibernation, au bord du gouffre de la mort et évoque cette « porte de pierre » qu’il ne pourra jamais franchir, un assassin qui espère sans trop y croire dans le rôle rédempteur de l’écriture. Il écrira pourtant son livre, mêlant son destin à celui de son ami, pour maintenir en vie les morts, témoigner de leur passage sur terre mais aussi, à titre plus personnel, pour se faire pardonner ses trahisons, pour se sortir du piège dans lequel il s’était lui-même enfermé et faire échec à sa propre mort.
Comme toujours j’ai apprécié cette lecture non seulement parce que le texte est bien écrit et évidemment bien traduit, parce que, dès lors que j’ai ouvert un des romans de Cercas, il m’est difficile de le lâcher, mon attention étant maintenue en éveil jusqu’à la fin. Non seulement il parle, malgré quelques longueurs, de l’écriture, du métier d’écrivain avec ses grandeurs, ses servitudes et ses illusions, de l’impossibilité d’exprimer le message qu’il entend faire passer, à cause de la hantise de la page blanche mais aussi de la perpétuelle envie de remettre à plus tard ce devoir d’expression. Il pose de problème de la notoriété, du succès littéraire, de la vertigineuse euphorie du succès qui vous font passer pour un intellectuel, c’est à dire un être à part qui, après des années de galère, mène une vie différente d’avant, même si celle-ci le précipite dans la marginalité et le désespoir. Il analyse avec force détails son parcours, ses succès, ses échecs dans la publication de ses œuvres, ses périodes d’abattement de doute, d’humilité parfois forcée,
Il s’agit d’une sorte de mise en abyme, un roman qui s’écrit à l’intérieur même d’un autre roman où se mêle autobiographie avec une foule de détails personnels sur ses livres et sa vie et une fiction inspirée d’autres expériences. L’auteur évoque une guerre qu’il n’a évidemment pas faite mais il choisit, comme souvent, d’en dénoncer les violences et les atrocités mais se retrouve aussi face à lui-même. Le lecteur ne tarde pas à s’apercevoir qu’il s’agit moins d’un roman au sens traditionnel du terme que d’une réflexion de Cercas sur lui-même, sur son métier d’écrivain, ses romans. C’est vrai que chaque auteur puise dans sa vie et dans ses expériences la matière de son œuvre, c’est ce qui en fait la valeur et l’originalité même s’il tombe dans un solipsisme parfois dérageant. Ici je ferai difficilement la part des choses entre le roman, c’est à dire l’imagination et la réalité qui relient la guerre du Vietnam et ses atrocités à la mort d’un enfant et d’une épouse.
J’ai lu ce livre comme une longue réflexion sur le sens de la vie humaine, où destiné et liberté se conjuguent et s’affrontent, se rejoignent parfois sans qu’on sache très bien laquelle prend le pas sur l’autre, la vanité des choses humaines, leur aspect transitoire, la faculté de trahir les siens et l’hypocrisie de vivre ainsi, éternelles interrogations et compromissions de l’homme.
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Les soldats de Salamine
- Par ervian
- Le 31/07/2022
- Dans Javier Cercas
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N°1656- Juillet 2022
Les Soldats de Salamine– Javier Cercas – Actes sud.
Traduit de l’espagnol par Élisabeth Beyer et Aleksandar Grujičič.
Le titre du roman fait allusion à la victoire de la flotte grecque sur les navires perses beaucoup plus nombreux, en 480 av J-C . Ce récit traite bien d’une guerre (ou d’un épisode de celle-ci), mais elle est plus contemporaine. Il s’ouvre en effet sur l’exécution manquée de l’écrivain-poète-journaliste espagnol Rafael Sanchez Mazas (1894-1966), un des fondateurs de la Phalange, par les Républicains vaincus qui fuyaient. Il eut en effet la chance d’être épargné par les balles du peloton et se cacha dans la forêt. Retrouvé par un milicien, ce dernier déclara à ses chefs n’avoir rien vu et lui sauva donc volontairement la vie. Ce genre d’épisode romanesque existe sans doute dans tous les conflits mais Mazas s’en est fait l’écho au point d’en faire une sorte de légende, voire une supercherie, savamment entretenue par lui-même de son vivant puis après sa mort par sa famille.
Javier Cercas entreprend d’écrire cette histoire à partir de cette anecdote et auparavant d’en vérifier son authenticité à travers différents témoignages disponibles mais cette recherche le transforme rapidement en biographe de Sanchez Mazas, c’est à dire ses origines familiales, son parcours littéraire et politique à l’intérieur de la Phalange, mais il ne s’interdit pas, devant les lacunes des documents à sa disposition et la confusion qui baigna cette période troublée, mais aussi face à l’insolente chance de Mazas, d’imaginer ce qu’il ne sait pas. Ainsi mêle-t-il dans son récit l’imaginaire du romancier à la précision de l’archiviste. La fin de vie de Mazas fut moins glorieuse, plus indolente et égoïste, davantage consacrée à la politique qu’à la littérature, plus mélancolique et désabusée aussi et l’oubli acheva de recouvrir les quelques traces qu’il laissa de son passage sur terre. Restait pour l’écrivain qu’est Javier Cercas, et surtout pour conclure son livre, à identifier le milicien anonyme qui sauva Mazas, ou à l’inventer. Il n’y avait à priori rien de commun entre eux et même toutes les raisons pour que cet homme le dénonce ou le tue, les troupes républicaines étant à l’agonie. .
Dès lors quel est le lien entre Mazas et les soldats de Salamine ? Mazas aurait eu l’intention de relater cette histoire d’exécution manquée et de donner ce titre à son récit, titre qui a été repris par Cercas pour le sien. Écrire un livre est toujours une aventure et comme beaucoup d’écrivains Cercas fut victime de son livre c’est à dire de la propre vie de ce dernier, de son indépendance, de sa liberté, à moins qu’il n’ait lui-même et inconsciemment manqué son but. Bref il était déçu de son travail . Il n’avait pour ce récit que la version nationaliste de Mazas, il considérait donc qu’il lui fallait pour être complet la version républicaine mais il voulait surtout mettre un visage, et peut-être un nom sur le fantôme de ce milicien. Le hasard voulut qu’il rencontra un survivant républicain de la Guerre Civile avec qui il évoqua ses derniers moments dans l’armée républicaine, sa fuite vers la France et le camp d’Argelès, son engagement dans la division Leclerc, sa folle équipée africaine puis française et l’imagination créatrice de Cercas ne put s’empêcher de relier à l’aventure de Mazas à celle de ce milicien anonyme qui lui sauva la vie.
Je voudrais en aparté évoquer le sort de ces républicains contre qui la France n’était pas en guerre mais qui les accueillit d’une façon honteuse, bien indigne du pays des droits de l’homme et de la liberté qu’elle est censée être. Dans le camp d’Argelès comme dans bien d’autres, des êtres humains sont morts faute de soins et même des plus élémentaires actes de simple humanité. Après avoir été connu l’opprobre de la défaite ils eurent à souffrir des exactions injustifiées des troupes coloniales françaises. Ils ne nous en voulurent cependant pas puisque les survivants s’engagèrent dans la légion étrangère pour combattre le nazisme. Faut-il rappeler que les premiers militaires à libérer Paris furent ceux de la 2°DB de Leclerc et plus précisément la compagnie du capitaine Dronne, « La Nueve », composée principalement … de républicains espagnols qu’on choisit d’ailleurs d’oublier une seconde fois en ne les citant pas parmi les troupes libératrices.
Je me suis très tôt passionné pour cette guerre d’Espagne mais je n’ai abordé l’œuvre de de Javier Cercas dont j’ignorais l’existence, qu’à la faveur d’un prêt amical de livre (« Terra Alta »). Je n’ai pas été déçu par ce que j’ai lu et je dois avouer que lorsque j’ouvre un de ses livres, j’ai beaucoup de mal à m’en détacher à cause du style clair (servi sans doute par une bonne traduction) et ce malgré quelques longueurs que je lui pardonne volontiers. L’intérêt qu’il a suscité m’a incité à poursuivre la découverte de son univers créatif et ce d’autant plus que j’ai ai apprécié cette invitation à réfléchir sur la dimension morale et philosophique du récit offert à la lecture. J’ai par exemple toujours été scandalisé qu’on oublie le sacrifice de quidams, souvent des étrangers, qui sont morts pour que les générations suivantes d’un pays qui n’était pas le leur soient libres et parlent le français et qu’on ne retiennent, le plus souvent, que les noms des dirigeants emblématiques.
Ce roman a été adapté au cinéma en 2003 par David Trueba.
En Espagne, sous la dictature de Franco, le souvenir de la guerre civile a été complètement occulté. Sous le régime suivant, plus démocratique, on a cherché à oublier toutes ces atrocités. Ce n’est que lors de la génération suivante, qui n’a évidemment pas connu ce conflit, que les jeunes écrivains espagnols s’en sont emparés, se le sont même approprié et l’ont intégré à leur œuvre, comme pour en exorciser toutes les horreurs. Javier Cercas, né en 1962 est de ceux-là. Je vais poursuivre la découverte de son œuvre.
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Le monarque des ombres
- Par ervian
- Le 31/07/2022
- Dans Javier Cercas
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N°1657- Juillet 2022
Le monarque des ombres – Javier Cercas – Actes sud.
Traduit de l’espagnol par Karine Louesdon et Aleksandar Grujičič.
Celui qui se cache derrière ce titre, c’est Manuel Mena, le grand oncle maternel de l’auteur, sous-lieutenant phalangiste, mort à dix-neuf ans à la bataille de L’Ebre en 1938. Cette mort héroïque d’un jeune homme fut une sorte de fierté familiale dans ce village désolé d’Estremadure malgré l’avènement de la République et la tragique guerre civile. L’oubli reste une des grandes énigmes de l’espèce humaine, même au sein des familles et l’auteur, après avoir longtemps refusé d’évoquer l’histoire de ce parent, a résolu de le faire, pour lui mais surtout pour sa famille, comme un devoir de mémoire, une obligation morale et personnelle, parce que rien n’avait été fait auparavant au sujet de cet homme et que les choses écrites non seulement perdurent plus longtemps mais surtout ont une apparence de vérité. Il va donc, un peu malgré lui, parler de sa famille et de cet aïeul, et ce faisant, rouvrir les plaies de cette guerre civile que la génération précédente avait voulu oublier. Il va parler de cet homme, mort jeune pendant ce conflit fratricide qui divisa même les familles, évoquer le rapide passage sur terre de quelqu’un qui a combattu les armes à la main pour défendre l’idée qu’il se faisait du destin de son propre pays. Il va donc se rendre dans cette maison familiale désormais vide, dans ce village d’Estremadure qu’il a quitté depuis longtemps où une rue porte le nom de ce sous-lieutenant, avec le risque d’apprendre sur lui des choses qui ne vont pas forcément dans le sens du souvenir qu’il a laissé. En effet Javier Cercas a une sensibilité de gauche et parler ainsi de ce grand oncle qui a combattu volontairement dans les rangs franquistes, c’est à dire fascistes, tient un peu de la gageure. Il va rencontrer des membres de sa famille qui l’ont connu, retrouver des anciennes lettres, de rares photos, évoquer son souvenir, rafraîchir la figure un peu oubliée de ce garçon tout juste sorti de l’adolescence, enthousiaste à l’idée de combattre, animé d’un esprit de sacrifice, mort en pleine jeunesse les armes à la main pour défendre une certaine idée de son pays qui lui av ait été forgée par ses parents, même s’il eût été plus logique qu’il se tournât vers l’idéal républicain et ses réformes, dans cette famille modeste d’une province pauvre et désolée aux mains de grands propriétaires terriens. Cercas le fait avec un certain sentiment de culpabilité, ravivant le deuil de ceux qui l’ont aimé et ont survécu, même s’il retisse et nourrit la légende de Manuel qui ne vieillira pas, ne sera jamais la victime du temps, ne connaîtra jamais la vieillesse avec ses altérations physiques, ses regrets, ses remords, ses phobies... Qu’on le veuille ou non, il y a une certaine aura à mourir jeune. Puis, petit à petit, cette statue se lézarde, cette silhouette un peu fantomatique d’un jeune garçon enthousiaste et idéaliste, trop tôt mûri par les événements tragiques qu’il a été amené à vivre et qui le dépassaient, s’affine pour laisser place à un homme mélancolique et solitaire qui portait sur ce monde qui l’entourait un regard à la fois désabusé et fataliste, se rendant compte de la réalité absurde des choses qui l’avaient amené là où il était.
Cela commence un peu laborieusement sous forme de biographie qui mêle l’histoire de cette famille et de ce village, à celle de l’Espagne devenue républicaine, avec des souvenirs d’école, des remarques sur la passivité et l’inconstance des gens qui votent en fonction des circonstances et surtout contre leur intérêt, un projet de livre puis de film avec David Trueba. Le texte est un peu bizarre puisqu’il évoque l’histoire de cette famille en parlant de l’auteur, Javier Cercas, alternativement à la troisième personne mais aussi en lui donnant la parole. Il refait, avec la précision d’un historien, le parcours de certains de ses membres entre engagements républicains et franquistes (ou phalangistes) dans la grande tourmente de cette époque dont Antoine de Saint-Exupéry, alors reporter, a pu dire « ici on fusille comme on déboise ». Le grand oncle de l’auteur ne vécut de douze mois dans son grade d’officier, mais il le fit intensément comme un combattant convaincu de la justesse de la cause qu’il défendait. Cette évocation brise un peu la légende et conte la véritable histoire de Manuel, malgré les erreurs des documents administratifs régimentaires et comptes-rendus de mouvements des troupes. Cela prend même par moments la forme ennuyeuse d’un rapport militaire sur les attaques, les contre-attaques, les positions perdues puis reprises, le décompte des morts et des blessés, les distinctions obtenues, les remarques sur la stratégie et ses conséquences … Je m’interroge également sur la qualification de « roman » donné au livre alors que, plus j’avançais dans ma lecture plus j’avais la certitude de ne lire qu’une chronique d’où l’imagination était absente et qui dessinait petit à petit le vrai visage de ce jeune homme oublié. L’épilogue, s’il ne doit rien à la fiction, a cependant son pesant d’émotions qui fait de ce texte autre chose qu’un simple récit.
Reste le titre un peu énigmatique comme c’était déjà le cas dans un précédent livre (« Les soldats de Salamine »). Manuel Mena a été après sa mort idéalisé par la mère de l’auteur, il est pour elle à l’image d’Achille dans l’Iliade d’Homère, combattant pour une cause qui le dépasse et qui meurt au combat, l’homme d’une vie brève et d’une mort glorieuse en pleine jeunesse qui couronne une belle vie et le fait accéder à l’immortalité, qui règne sur les défunts, « le monarque des ombres », l’idéal grec, l’exact contraire d’Ulysse qui, vivant, connaît la vieillesse.
Cette démarche littéraire enfin aboutie a quelque chose d’extraordinaire, non seulement parce qu’elle tire de l’anonymat et raconte l’histoire de ce jeune homme entraîné dans la tourmente de cette horrible et meurtrière guerre civile, mais aussi parce qu’elle parle de lui comme de quelqu’un qui a été amené à combattre pour les intérêts des autres, contre les siens propres mais qui l’a fait avec l’enthousiasme de la jeunesse et y a perdu son unique bien, sa vie, avec l’illusion que la cause pour laquelle il se battait était juste. Qu’aurait-il pensé, s’il avait survécu, de la quarantaine d’années de dictature qui s’ensuivit ?
Il y a aussi la démarche de l’auteur dans l’écriture de cette histoire. Au terme de ce saut dans le passé de sa famille, de réticent au départ, il se sent obligé de la transcrire parce qu’il est écrivain, seul sans doute parmi sa parentèle capable d’écrire une telle chose, mais aussi parce que, désormais dépositaire de ces révélations jusqu’alors secrètes, il en devient responsable, et, l’écrivant, il s’en libère aussi parce que l’écriture a ceci de miraculeux que les mots ont à la fois ce pouvoir de partage et de résilience au terme duquel celui qui tient la plume se révèle à lui-même, et ce bien que je ne partage pas tout à fait sa vertigineuse prise de conscience culpabilisante à la fin.
En Espagne, sous la dictature de Franco, le souvenir de la guerre civile a été complètement occulté. Sous le régime suivant, plus démocratique, on a cherché à oublier toutes ces atrocités. Ce n’est que lors de la génération suivante, qui n’a évidemment pas connu ce conflit, que les jeunes écrivains espagnols s’en sont emparés, se le sont même approprié et l’ont intégré à leur œuvre, comme pour en exorciser toutes les horreurs et tous les mensonges. Javier Cercas, né en 1962 est de ceux-là. Je lui sais gré de sa démarche si bien exprimée et incitatrice de réflexions.
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L'imposteur
- Par ervian
- Le 31/07/2022
- Dans Javier Cercas
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N°1660- Août 2022
L’imposteur – Javier Cercas – Actes sud.
Traduit de l’espagnol par Elizabeth Beyer et Aleksandar Grujičič.
Enric Marco (né en 1921 en Catalogne) est connu pour avoir été militant anarchiste pendant la guerre d’Espagne, exilé en France, déporté par les nazis et grand témoin de la déportation des Espagnols, anti-franquiste, syndicaliste, jusqu’à ce qu’un journaliste espagnol démontre la supercherie en 2005. Il ne pouvait donc qu’être un sujet d’étude et aussi un personnage pour Javier Cercas, observateur attentif de l’espèce humaine. Pourtant, si une telle imposture provoque à priori des réactions contradictoires compte tenu du contexte, notre auteur est tenté de faire de lui un héro de roman simplement parce que sa vie elle-même est un roman et qu’un écrivain de son importance, qui est habitué à manier la fiction dont personne n’est dupe, peut avoir ainsi l’occasion d’un best-seller. Cependant cette démarche peut parfaitement accréditer les affirmations de Marco et ainsi nourrir la légende qu’il a lui-même construite. Pourtant, Cercas, à la suite de ce journaliste, dans une enquête minutieuse qui se révèle parfois un peu fastidieuse pour le lecteur, s’attache à démonter toutes les pièces de ce dossier qui se révèle mensonger. Il s’ensuit une longue réflexion sur la démarche de Marco, sa personnalité, son parcours, ses raisons d’agir ainsi dans un contexte de mémoire de la Shoah, l’appropriation de la guerre civile, du combat des républicains pour la liberté et des crimes du franquisme par une génération qui ne les a pas connus. Ce livre peut être regardé comme un paradoxe puisque Cercas s’insurge contre la duperie de Marco mais en même temps celui-ci exerce sur lui une sorte d’attirance. En effet, de même que l’écrivain de fiction transforme sa propre existence en créant des personnages et des situations qui n’existent pas, Marco qui n’est qu’un quidam, se révolte contre sa vie minable, la réinvente à la manière d’un créateur de fiction en se prêtant à lui-même des rôles qu’il n’a jamais eus.
D’une manière générale, mentir est mal, c’est à tout le moins ce qu’on nous enseigne dans notre enfance, mais tout être normalement constitué s’aperçoit très vite que le mensonge est vital si on veut mener une vie apparemment normale au quotidien. Non seulement on ne compte plus ceux qui, de leur vivant, ont tressé et nourri leur propre légende pour s’imposer dans la société, soit pour en tirer des avantages, soit pour impressionner leur auditoire, soit simplement par orgueil personnel… et ont fini par y croire eux-mêmes mais aussi ceux qui passent leur temps à s’auto-encenser. Le mensonge sous toutes ses formes, de la simple cachotterie d’enfance au scandale d’État en passant par la tromperie banale, la trahison ordinaire ou l’adultère, fait donc partie intégrante de l‘espèce humaine et ceux qui s‘obstinent à la pratique de la sincérité sont de plus en plus rares et le font pour des motifs moraux ou religieux. Avec les promesses électorales non tenues, les palinodies et les tricherie des hommes politiques qui entretiennent l’anti parlementarisme, les « fake news » des réseaux sociaux, les propos révisionnistes,.. nous sommes servis. D’autre part, concoctez une petite escroquerie bien léchée en essayant de penser à tout, ça ne prend pas et vous vous heurtez à la dénonciation et à la critique, mais bâtissez un énorme canular sans nuances ni même sans vraisemblance et il est d’emblée accepté sans contestation, surtout quand les temps sont troublés par des guerres ou des périodes agitées où les informations ne sont que parcellaires. C’est bien connu, plus le mensonge est gros plus il prend !
Cercas, après avoir longtemps hésité à écrire ce livre, mène donc à cette occasion, en dehors de toute fiction, une réflexion sur la mémoire historique où réalités et imaginaire s’entremêlent, s’appropriant cette meurtrière guerre civile qui ensanglanta l’Espagne et ses conséquences, dénonçant autant l’amnésie que la naïveté qui font partie de la nature humaine. Il s’interroge sur le cas de cet homme qui aurait normalement dû resté inconnu mais qui a pris une dimension internationale inattendue grâce à ses couches successives d’affabulations, dans un contexte romantique de martyr laïque comme survivant des camps de concentration et de lutte pour la liberté. Le canular a certes été démonté, les contradictions révélées et la réalité reconstruite, mais l’histoire, toujours écrite par les vainqueurs, nous a légué des vérités officielles qui perdurent toujours et s’encrent dans le temps.
Cercas montre Marco tel qu’il est, narcissique, mythomane, manipulateur, amoureux de lui-même, désireux de refaire sa morne vie à sa manière mais si « la fiction sauve, la réalité tue » parce que, selon Faulkner, le passé n’est qu’un élément du présent et finit toujours par vaincre ceux qui veulent le manipuler. La morale est sauve en quelque sorte… Pour une fois !
Je trouve que Cercas s’en tire bien parce que le sujet était ardu et à priori difficile à traiter face à une opinion publique facile à abuser. En ce qui concerne Marco, il contribue à remettre les choses à leur vraie place et peut-être à inviter à contester les vérités les plus établies et entretenues par la mémoire collective à propos de certains de nos contemporains.
Depuis que je lis les œuvres de Javier Cercas j’apprécie qu’il soulève à l’occasion d’un livre des questions importantes. Ici , comme d’ailleurs dans l’enquête du journaliste espagnol auparavant, ce qui est dénoncé a peut-être (peut-être seulement) contribué à libérer Marco de la bulle dans laquelle il s’était lui-même enfermé et où il finissait par être un peu à l’étroit.
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Memory lane
- Par ervian
- Le 07/07/2022
- Dans Patrick MODIANO
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N°1654- Juin 2022
Memory lane– Patrick Modiano – Hachette POL.
Dessins de Pierre Le-Tan
Le titre peut se traduire par « sentier de la mémoire », pourquoi pas, surtout que chez Modiano c’est son thème favori. C‘est aussi le titre d’une chanson préférée d’un membre américain un peu alcoolique de ce groupe de parisiens amoureux du soleil de la côte d’Azur dont parle le narrateur. Elle deviendra peu pou prou l’hymne de la bande. Il l‘observe plus qu’il n’en fait partie comme à vingt ans on jette sur le monde qui nous entoure un regard à la fois inquiet et curieux en se disant que peut-être quelques-uns d’entre eux nous porteront chance. Cette sorte de confrérie était composée d’êtres disparates, un antiquaire parisien, de vagues voyageurs-conférenciers nostalgiques, un fin diseur de poèmes et bien entendu quelques femmes comme Maddy, dont le narrateur est secrètement amoureux malgré la différence d’âge. Elle est pour lui, sans qu’elle le sache, une personne entre la mère qu’elle n’est pas et l’amante qu’elle ne sera jamais.
Qu’est ce qui fait que se forme un groupe de personnes ? Le hasard de rencontres, la partage d’une passion, un goût commun même s’il est inavouable ou immoral, le souvenir de quelque chose ? C’est dans ce genre d’aréopage qu’on refait le monde, qu’on exorcise l’avenir en bâtissant des châteaux en Espagne que le futur se chargera de détruire. Il ne durera qu’un moment ou perdurera longtemps sans qu’on en sache la raison et parfois, quand le temps a passé, on choisit d’oublier ceux qui ont présidé à ce qui fut un temps nos débuts dans la vie parce que l’amnésie est une des constantes de la nature humaine.
Les personnages sont ici, comme souvent sous la plume de Modiano, des silhouettes plus ou moins noyées dans une sorte de brume. Les fins dessins à la plume trempée dans l’encre de Chine de Pierre le-Tan (1950-2019) leur prêtent un visage, une physionomie mais l’impression qui s’en dégage est souvent triste et mélancolique comme ces gravures en noir et blanc dont ils ont l’apparence. Cette galerie de portraits s’ouvre sur la jeune figure d’un marin et sa possible implication dans un meurtre. Cette connivence créatrice me paraît bienvenue et ajoute à l’ambiance nostalgique du texte.
Le livre refermé, il reste de tout cela une douce nonchalance, une complicité, une sorte de farniente, une recherche de la douceur de vivre entre les membres de ce groupe, une sorte d’amour de la vie. C’est l’image du temps qui fuit, de la jeunesse qui disparaît inexorablement, des regrets et des remords, des itinéraires incertains et parfois désastreux. Ce roman, même s’il est qualifié de récit, paru en 1981, est dans le droit fil de l’œuvre de celui qui sera consacré en 2014 par le Prix Nobel de Littérature.
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Livret de famille
- Par ervian
- Le 05/07/2022
- Dans Patrick MODIANO
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N°1653- Juin 2022
Livret de famille– Patrick Modiano – Gallimard .
Dans ce roman un peu fantasque, fait de séquences autobiographiques mêlées à de l’imaginaire, Modiano explore son enfance, c’est à dire les années d’occupation pendant la guerre, mais aussi sa vie puisque le livre parle de lui à différentes époques.
Chacun des quinze chapitres est un peu comme une nouvelle à la fois différente et déclinée sur le même thème de la recherche du temps passé et perdu que l’auteur veut fixer sur le papier pour sa propre mémoire. Cette énumération de faits, s’ils sont écrits d’une manière fluide et agréable à lire, avec un culte du détail selon son habitude, donnent cependant une impression inégale et quelque peu décousue, comme enveloppée d’une sorte de brouillard. On y rencontre sa mère, une actrice, son père, un être mystérieux au passé sulfureux avec qui il a des relations difficiles, leur rencontre pendant l’Occupation, le mystère qui entoure leur acte de mariage, la relation qu’il a pu avoir avec chacun d’eux. On aperçoit son frère Rudy dont il évoque la mort, son oncle Alex, ses grands-parents, on le voit aussi lui-même, son passage dans le monde du cinéma, lors d’une partie de chasse en Sologne, des épisodes en Suisse, à Paris où il évoque son épouse et parle de la naissance de sa fille mais aussi des personnages étranges venus d’autres contrées parfois exotiques et de périodes antérieures, une sorte de kaléidoscope de souvenirs.
En principe, cheminer à travers son propre passé, la quête de sa propre identité, doivent être une source d’apaisement pour celui qui fait ce chemin, à cause peut-être de l‘effet exorciste de l’écriture. Depuis que je lis cet auteur je n’ai pas vraiment cette impression, il me semble que c’est pour lui plus un chemin de croix qu’une recherche de la sérénité.
Comme à chaque fois j’ai l’impression que Modiano interroge et explore son passé parce qu’il est plein d’interrogations qui le hantent. J’ai certes apprécié ce roman mais l’impression qu’il me laisse, le livre refermé, est quelque peu différente, moins enthousiaste, plus réservée que d’habitude.
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Villa triste
- Par ervian
- Le 04/07/2022
- Dans Patrick MODIANO
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N°1652- Juin 2022
Villa triste – Patrick Modiano – Gallimard .
« Il faut boire jusqu’à l’ivresse, sa jeunesse » comme le chante Charles Aznavour . Victor Chmara a bien 18 ans, c’est un garçon modeste qui s’invente pour la circonstance un titre de comte mais traîne son ennui dans cet hôtel au bord du lac près de la Suisse. Il regarde les gens autour de lui comme s’il était au théâtre, ce vague docteur Meinthe qui se fait appeler « la reine Astrid, la reine des Belges » et qui ressemble à un vieil acteur, Yvonne Jacquet, une jeune et frivole actrice de cinéma avec qui il aura une brève relation amoureuse. Il fera un passage dans sa vie et on parle même de mariage à leur sujet. Sa jeunesse à lui est indolente et artificielle quand des jeunes comme lui se battent et meurent en Algérie et chacun se compose un personnage, avec des dialogues en sourdine, dans une sorte de lumière blafarde d’aquarium et une ambiance frivole de raout mondain. Tout commence entre eux comme une sorte de période d’observation dans un décor irréel, des non-dits, des silences et des parfums capiteux. Dans cet univers tout est mélancolique, le décor du lac avec son bateau, un vieux rafiot qui en fait le tour, le funiculaire, une vieille Dodge et même le chien d’Yvonne. Le temps passe les masques tombent, les projets qui ressemblaient à des châteaux en Espagne s’évanouissent et le quotidien reprend le dessus, c’est à dire, toutes égales par ailleurs, l’ordinaire de la vie. De tout cela je retiens une grande superficialité, une solitude pesante des personnages et je ne suis pas sûr que Victor ait été enivré par sa jeunesse.
Quand je lis un roman de Modiano, c’est à chaque fois la même chose, j’ai l’impression d’être dans une autre dimension, dans un autre monde et j’aime bien.
L’auteur, comme il en a l’habitude, explore le passé, un passé vieux de 12 années. Nous sommes dans les années 60 et c’est une page qui se tourne, avec ses projets avortés, ses trahisons , cette fuite pour échapper au quotidien et sûrement à la guerre...
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Retour à Oppedette
- Par ervian
- Le 26/06/2022
- Dans Jean-Yves Laurichesse
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N°1651– Juin 2022
Retour à Oppedette – Jean-Yves Laurichesse - Le temps qu’il fait.
Tout part d’un avis de disparition d’une jeune femme publié dans la presse locale.
Oppedette est un petit village perdu dans les collines de Haute Provence où le temps semble s’être arrêté. Celle qui en franchit l’entrée le fait au hasard d’une errance amère qui ressemble à une fuite ou à une disparition volontaire, comme une étape vers le bas-pays. Le seul habitant qu’elle rencontre et qui lui offre l’hospitalité est un berger taiseux. Leur choix respectif de la solitude est révélateur et ils ne partagent leur histoire douloureuse qu’avec une grande économie de mots. Leur vie s’organise pourtant sur un mode qu’ils savent temporaire parce que la liberté ou l’incompréhension peut tout briser.
Ainsi commence ce récit poétique que le narrateur, comme un témoin attentif, fait partager à son lecteur dans des chapitres courts tissés avec une écriture fluide. Le paysage est simple et somptueux, le récit passionnant où se mêlent jusqu’à l’absurde des souvenirs vieux de trente ans et l’imaginaire d’aujourd’hui.
Si j’en juge par ce que je viens de lire, l’auteur part d’une émotion forte ressentie à la suite de la vision furtive, enfouie dans sa mémoire, de deux personnages et qui renaît au hasard de son quotidien. Il leur prête une tranche de vie où ce souvenir lointain et quelque peu angoissant se mêle à l’irréel. J’ai choisi d’entrer dans cette histoire où la mémoire qui revient a un effet suffisamment prégnant pour motiver cette démarche intime de création qui, tant qu’elle n’est pas satisfaite, trouble celui qui en est l’objet. En effet, le fait de confier à la page blanche les émotions qu’on porte en soi a un effet purgatif auquel il faut satisfaire, sauf à tisser une sorte de malaise intime en soi. J’ai donc poursuivi la lecture de ce qui n’était au départ qu’une anecdote mais qui, au fil des chapitres, à pris une épaisseur où ma curiosité se trouvait mêlée au plaisir de la musique des mots.
Les gorges profondes et désertes, l’orage et ses éclairs, le paysage simple et grandiose suscitent l’imaginaire avec ce côté sauvage qui engendre et nourrit les légendes mystérieuse et les superstitions et attire ceux qui veulent fuir le monde civilisé. Au fur et à mesure du défilement des pages on fait mal la différence entre la réalité supposée de cette jeune randonneuse énigmatique et l’histoire nécessairement sublimée par l’imagination quelque peu hallucinée de l’auteur, même si des liens se font nécessairement entre passé et présent, entre rêve et réalité, un peu comme si les lieux avaient gardé la mémoire des gestes comme le sol l’empreinte des pas.
Comme il le fait dans « Les chasseurs dans la neige », l’auteur tente, par son imagination, de percer l’intimité des personnages. Ici, il raconte cette histoire de la jeune randonneuse mais l’inspiration lui fait défaut, à moins que ce ne soit le personnage qui, faisant usage de son libre-arbitre, refuse de se prêter plus longtemps à cette fiction ou souhaite la poursuivre elle-même dans une autre dimension.
L’épilogue m’intéresse, non pas tant par la chute que par cette référence à René Char et à la foudre dont il est question en filigrane mais aussi par cette interaction entre réalité et fiction où la mémoire s’efface devant l’imaginaire, avec les rencontres et le hasard en contrepoint.
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Guerre
- Par ervian
- Le 22/06/2022
- Dans Louis-Ferdinand CELINE –
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N°1650– Juin 2022
Guerre – Louis-Ferdinand Céline – Gallimard.
Je suis toujours fasciné par les écrits qui refont surface des années après leur disparition, c’est à dire des mots confiés au support fragile du papier et qui résistent au temps, comme ce fut le cas des écrits de Fernando Pessoa. C’est d’autant plus étonnant dans ce cas qu’il s’agit de Céline, un des écrivains maudits de la Libération qui, craignant pour sa vie, quitta la France en juin 1944. Des manuscrits furent volés dans son appartement de Montmartre, dont « Guerre », qu’on retrouva miraculeusement en bon état en 2021, après une disparition de près de quatre-vingt ans. Cet ouvrage, écrit en 1934, où se mêlent autobiographie et fiction un peu débordante, évoque la grave blessure, puis la convalescence du brigadier Ferdinand Bardamu au début de la guerre de 1914. Nous retrouverons ce personnage dans « Voyage au bout de la nuit »(1932 – Prix Renaudot). C’est presque devenu une habitude pour les manuscrits de Céline puisque celui de « Voyage au bout de la nuit » est lui aussi réapparu en 2001 après soixante ans de mystère et la notoriété de l’écrivain a déterminé le Bibliothèque nationale de France de l’acquérir. Des manuscrits comme ,« Londres » et « La volonté du roi Krogold », également découverts récemment, seront publiés prochainement et on peut toujours imaginer que d’autres émergeront du néant !
Ce roman atteste du parcours de Céline, alors le maréchal des Logis Louis-Ferdinand Destouches, qui, âgé de 18 ans, fils unique d’une famille modeste et ayant connu une enfance difficile, devança l’appel et s’engagea dans l’armée pour trois ans, avec sans doute toutes les illusions qui vont avec. Il les perdra rapidement avec la guerre où il sera grièvement blessé dans une mission à aux risques. Décoré, il sera réformé comme invalide de guerre. Ainsi, dans ce roman comme dans bien d’autres, il mêle autobiographie et imagination.
Ce roman, écrit sans doute du premier jet (ce qui est assez rare chez Céline qui retravaillait ses textes), se situe en Flandres ou Ferdinand se réveille sur le champ de bataille, blessé, seul survivant au milieu des morts, récupéré par des soldats anglais, son hospitalisation et sa convalescence rocambolesque jusqu’à son départ pour Londres qu’il rejoint grâce à Angèle, une prostituée dont il devient l’ami. Dans ce roman il décline les désillusions qui sont les siennes qui marqueront l’ensemble de son œuvre et nourriront son pessimisme, notamment sur l’espèce humaine. A travers sa poétique et sa petite musique célinienne, entre légèreté, drame et même humanité, sa verve argotique, populaire et parfois cruelle, ses thèmes favoris y sont présents, l’horreur de la guerre, la mort, la vie, ses parents, l’espèce humaine, et la sexualité à travers les personnages féminins de l’infirmière, mademoiselle Lespinasse et Angèle, la prostituée dont le Bébert, le proxénète avec qui il se lie, est le protecteur. D’autres personnages se retrouveront aussi dans ses autres romans. A propos du sexe, très présent dans ce roman, il est probable que si le manuscrit avait été publié au moment de sa rédaction, il eût sans doute été quelque peu censuré. Ce roman dont évidemment l’édition ne passe pas inaperçu, éclaire une partie de la vie de l’écrivain encore inconnue, une sorte de chaînon manquant.
L’image de l’écrivain d’exception que fut Céline est ternie par ses prises de positions antisémites, comme beaucoup de monde à cette époque, et beaucoup moins collaborationniste qu’on a pu le dire, pendant l’Occupation, sa fuite en 1944, ce qui fait de lui à la fois un personnage sulfureux, contesté en tant qu’homme et un écrivain génial qui a révolutionné les Lettres françaises. On pense ce que l’on veut des écrivains comme Pierre Drieu La Rochelle et Robert Brasillach qui ont pris le parti de la collaboration avec les nazis mais il est probable que Céline, après avoir eu ce contact désastreux avec la guerre, a peut-être réagi ainsi face à ce deuxième conflit mondial.
Pour faire écho à ce roman, au moment où actuellement un autre danger menace la démocratie en Ukraine et peut être en Europe, ces quelques mots de Jacques Prévert, extraits d’un des plus beaux poèmes d’amour de la poésie française et qui porte le nom d’une femme « Oh Barbara, quelle connerie la guerre ».